‹ La science occulteChapitre 2 sur 15 · IL A ÉTÉ IMPRIMÉ · texte numérisé non relu

IL A ÉTÉ IMPRIMÉ

Dix exemplaires naméroiés sur papier de Hollande Van Gelder,

PRÉFACE

Celui qui écrit un ouvrage comme celui-ci doit savoir s imaginer sans émoi tous les jugements que ses travaux peuvent provoquer de la part de ses contemporains. Il est parfaitement possible qu’en étudiant 'dans ce livre Texposé de telle ou telle question, un lecteur nourri de la culture scientifique en arrive à se dire ; « Il est inouï qu’à notre époque, on puisse avancer de telles choses. L mteur se moque des idées scientifiques d’une telle manière, qu’il en ignore évidemment les premiers éléments. II traite des concepts comme celui de la « chaleur » à un point de vue qui prouve que toute la physique contemporaine a passé sur lui sans laisser de trace. Il suffirait de connaître les rudiments de cette science pour, lui démontrer que tout ce qu’il raconte ne mérite même pas le nom de dilettantisme, et ne peut être qualifié que d’ignorance crasse... » Et ion pourrait développer encore ce. jugement très vraisemblable. La conclusion en serait à peu prè^^ la suivante : v Après avoir lu quelques pages de ce livre, on le mettra de côté

avec un sourire ou un sentiment de révolte suivant le tempérament de chacun, et Ton se dira qu'il est étrange de constater les excès auxquels peut aboutir à notre époque une pensée faussée dans son principe. Il faudra ranger ces considérations au nombre des curiosités que Ton est exposé à rencontrer. »

Que dira l’auteur de cet ouvrage, en présence de tels jugements ? Est-ce qu’en se plaçant à son propre point de vue, il ne devra pas regar der son critique comme un lecteur dépourvu de jugement, ou manquant de la bonne vohmté nécessaire pour s'en former un suffisamment fondé ? A cela nous répondrons : non. L’auteur ne fait nullement une pareille réponse. Il peut parfaitement admettre que son contradicteur soit plein de bon sens, très savant, et capable de se former une opinion en toute conscience, L an teur peut se transporter dans la pensée de ce lecteur et s’assimiler les motifs qui ont créé son appréciation. Pour comprendre l’état d’esprit de l’auteur, il faut que, faisant exception à une règle qu’il adopte en général, il dise quelques mots de lui-même : le sujet l’y oblige. Toutefois il s’en tiendra strictement aux détails indispensables pour expliquer la genèse de ce livre.

Quant au contenu même de l’ouvrage, il ne mériterait pas d’être publié s’il était d un caractère personnel. Il ne doit contenir que l’exposé de vérités accessibles à tout homme : et ces vérités doivent être présentées sans que les dénature nulle coloration personnelle, autant du moins qu’une telle objectivité est possible. Ge n’est donc pas en ce sens que nous entendons le caractère personnel.

PREFACE

Les détails que nous donnerons ont simplement pour objet de faire comprendre comment l’auteur, tout en comprenant parfaitement les opinions exposées plus haut, a pu tout de même écrire ce livre. Il y aurait une méthode qui rendrait inutiles ces détails personnels : elle consisterait à prouver que les idées exposées dans cet ouvrage concordent en réalité avec tous les progrès de la science contemporaine. Mais cela exigerait plusieurs volumes en guise d’introduction. Comme il est malaisé de se livrer à ce travail pour le moment, l’auteur estime avoir le droit d exposer pour quelles raisons personnelles il croit pouvoir considérer cette concordance comme possible.

Il n’aurait jamais songé à publier par exemple tout ce qui concerne la chaleur et ses manifestations, s’il ne pouvait avancer ce qui suit. Il s’est trouvé, il y a environ trente ans, en mesure de faire une étude de la physique qui s’étendait à toutes les ramifications de cette science. Dans le domaine des phénomènes caloriques, les explications qui formaient le centre de cette étude étaient celles que l’on appelle : théorie mécanique de la chaleur. Et cette théorie mécanique de la chaleur éveilla puissamment l’intérêt de l’auteur. L’évolution historique de cette hypothèse qui évoque les noms de Jul. Robert Mayer, Helmholtz, Joule, Clausius, etc., faisait l’objet de ses continuelles méditations. Aussi grâce à ses travaux, a-t-il suivi tous les développements de la théorie physique de la chaleur jusqu’à nos jours et n*éprouve-t-il aucune difficulté à s’assimiler toutes les découvertes que la science peut faire dans ce domaine. Si railleur était obligé de s’avouer qu’il est in-

capable de cette assimilation, il ne se serait pas cru permis de traiter certains sujets étudiés dans cet ouvrage. Il s’est fait une règle de n’expo ser les doctrines de Toccultisme que sur les sujets auxquels il était également capable d’appliquer les méthodes de la science contemporaine. De cette règle il n’entend nullement faire un axiome général valable pour tous les hommes. Chacun a parfaitement le droit de dire et de publier ce que lui dictent son jugement, son sens de la vérité et son sentiment, alors même qu’il ignore complètement l’opinion des savants de son époque sur le même sujet. Toutefois Tau teur de cet ouvrage préférerait s’en tenir au point de vue posé plus haut. Par exemple il n’aurait pas écrit les quelques lignes consacrées au système lymphatique et nerveux s’il n’eût été capable d’exposer sur ces points les données de l’anatomie contemporaine.

Ainsi on aura beau penser qu’un écrivain qui traite de la chaleur comme il en est traité au cours de ce livre, ignore les rudiments de la physique, l’auteur ne s’en croit pas moins pleinement autorisé à faire ce qu’il a fait, alors qu’il y eût renoncé s’il ignorait vraiment ces rudiments. Il sait qu’on l’accusera peut-être de manquer de modestie. Et pourtant il lui fallait dire ces choses au début de cet ouvrage, sous peine de voir ses véritables mobiles tout à fait méconnus, ce qui eût été de beaucoup pire que l'accusation de présomption.

Mais, du point de vue philosophique également on pourrait diriger certaines critiques contre cet ouvrage. Un philosophe pourrait dire après l’avoir

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lu : « L’auteur tient-il donc pour nulle toute la théorie moderne de la connaissance ? Ignore-t-il qu’il a existé un Kant, et que d’après ce penseur des assertions semblables ne sont plus permises ? » Ici encore on pourrait développer et varier cette critique. La conclusion serait celle-ci : « De pareilles vétilles prouvent tant de naïveté et d’ignorance, et une absence si complète de sens critique, qu’elles sont pour le philosophe simplement intolérables et que les examiner davantage serait du temps perdu. » Pour les mêmes raisons que plus haut, l’auteur se trouve obligé de dire quelques mots de lui-même, et cela malgré les malentendus qui peuvent s’en suivre. Cest à l’âge de seize ans qu’il a commencé à étudier Kant, et il se croit aujourd’hui en mesure de juger, du point de vue de Kant, tout ce que cet ouvrage contient. Il se serait cru obligé de renoncer à l’écrire, s’il ignorait pour quels motifs un philosophe peut le juger naïf, en y appliquant le critérium de la mentalité contemporaine. Mais on peut savoir vraiment comment, au sens de Kant, les bornes de la connaissance possible sont franchies ici ; on peut savoir pourquoi Herbart jugerait « un naïf réalisme » cette doctrine qui s’écarte de son « élaboration des concepts », pourquoi le pragmatisme moderne des James, Schiller, etc., lui reprocherait de dépasser les frontières assignées par lui aux ¥. représentations vraies », ces représentations assimilées, mises en valeur, transmuées en forces et vérifiées par nous ». On peut savoir toutes ces choses, et, malgré cela, à cause de cela même, se reconnaître le droit d’écrire un pareil ouvrage. L’auteur a étudié les courants de la pensée philo-

sophique dans ses écrits : la Théorie de la connaissance dans la philosophie de Gœthe^ Vérité et Science^ Philosophie de la liberté^ la Philosonhie de Gœthe^ les Doctrines de La vie et de Vunivers au dix-neuvième siècle ^

On pourrait citer encore bien des critiques possibles. Il se trouvera peut-être quelqu’un qui, ayant lu l'un des premiers ouvrages de Tauteur, par exemple les Doctrines de la vie et de Vunivers au dix-neuvième siècle^ ou encore Popuscule sur Hæckel et ses adversaires^ se dira: « Comment un seul et même homme a-t-il pu écrire ces ouvrages-là et un livre comme ThéosophieTécemment paru, ou bien le volume qu’il nous présente aujourd’hui ? Comment peut-on défendre ainsi Hæckel, et puis, un beau jour, renverser toutes les conséquences, tout l’édifice du « monisme » qui est édifié sur les recherches de Hæckel ? On comprendrait que l’auteur de cette Science occulte^ ait rompu des lances contre Hæckel ; mais qu’il hait défendu et lui ait dédié son ouvrage sur les Doctrines du dix-neuvième siècle^ c’est simplement monstrueux. Hæckel aurait décliné avec une aversion significative cette dédicace, s’il avait pu prévoir que l’auteur qui lui en faisait l’hommage écrirait un jour des balivernes comme cette Science occulte avec son dualisme plus que grossier ? » Or, l’auteur est d’avis que Ton peut très bien comprendre Hæckel sans avoir besoin de croire qu’on le méconnaît en refusant de qualifier d’absurde tout ce qui s’écarte de ses conceptions ou de ses déductions. Il est d’avis égaiemenl

1. Tous CCS oiivrages du docteur Steiner ne sont malheureusement pas traduits en français (N. d. T,)-

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que, pour comprendre Hæckel, il ne faut pas rompre des lances contre lui, mais s'assimiler ce dont la science lui est redevable. Et il ne croit nullement que la vérité soit du côté des adversaires d’Hæckel, contre lesquels il a défendu ce grand penseur dans son opuscule Hæckel et ses adversaires. En vérité, si l'auteur de cet ouvrage dépasse de beaucou|> les conclusions de Hæckel en établissant une conception spirituelle des choses à côté de la doctrine purement naturiste de Hæckel, il ne s'ensuit nullement qu'il partage l'avis de ses adversaires. Celui qui s’en donnera la peine trouvera la concordance entre cet écrit de l'auteur et les précédents.

Il y a aussi uu critique que l'auteur comprend parfaitement. C'est celui qui, d'une manière générale, traite le contenu de ce livre de délire de l’imagination, ou de rêverie sans fondement. Tout ce qu’on peut répondre à cette accusation est contenu dans ce livre même,^où il est démontré que la pensée rationnelle doit être pleinement la pierre de touche des théories énoncées. Il faut appliquer consciencieusement à l'ouvrage le critérium de la raison tout comme s'il s'agissait de phénomènes décrits par Thistoire naturelle, et alors seulement on pourra décider ce que la raison peut en juger.

Après avoir tant parlé des personnes qui trouveront à redire à cet ouvrage, nous pouvons bien dire un mot de celles qui se sentiront poussées à l'approuver. L'essentiel de ce qui les intéresse est contenu dans le premier chapitre sur les Caractères de la science occulte. Ajoutons cependant ceci. Bien que le livre expose des recherches inaccessibles à Fintelligence qui demeure liée au

monde des sens, il ne contient rien qui ne soit accessible à la raison sincère et à Tinstinct normal de la vérité pour toute personne qui possède ces dons. L’auteur le dit sans détours : il voudrait avoir des lecteurs qui se refusent à admettre avec une confiance aveugle les idées avancées, mais qui les éprouvent en les rapportant aux connaissances acquises par leur âme propre ou aux expériences de leur existence personnelle. Il voudrait surtout des lecteurs prudents, qui ne reconnaissent que les vérités logiquement fondées. L’auteur le sait : son livre ne vaudrait rien, s’il faisait appel à la foi aveugle, tant la foi aveugle confond aisément la superstition et l’absurdité avec la vérité. Plus d’un à qui suffit la croyance au suprasensible, trouvera qu’une part trop grande est faite à la pensée. Pourtant l’essentiel dans cet ouvrage n’est pas de faire connaître quelques détails sur les mondes supérieurs, mais bien que l’exposé soit strictement conforme à une observation consciencieuse du domaine en question. C’est en effet un domaine, où les plus hautes vérités et le charlatanisme effronté, où la connaissance et la superstition se touchent de près dans la réalité et peuvent être aisément confondues.

Ceux qui ont l’expérience des recherches occultes verront en lisant ce livre que l’on a tenté de maintenir avec soin les limites entre ce qui peut être présentement communiqué dans le domaine des connaissances supra-sensibles et ce qui ne doit être exposé que plus tard ou tout au moins sous une autre forme.

Rudolf Steiner.

Décembre 1909.

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