‹ La science positive et la metaphysiqueChapitre 4 sur 38 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Les sciences se proposent de découvrir les lois des phénomènes, c'est-à-dire des rapports relativement universels et relativement nécessaires entre des termes relativement simples ; elles décomposent l'expérience actuelle et composent l'expérience future ; par suite, l'accès de l'absolu leur est interdit. — Une doctrine philosophique, qui borne tout le savoir humain aux connaissances scientifiques proprement dites, a conclu de là que la métaphysique était impossible. Pour le positivisme, « toute pro- » position qui n'est pas finalement réductible à la simple » énonciation d'un fait ou particulier ou général ne saii- » rait offrir aucun sens réel et intelligible (1) » ; le positif seul, ou le réel, c'est-à-dire l'ensemble des faits connus par l'expérience, est objet de science; il n'existe pas de principes antérieurs et supérieurs aux phénomènes, pas de causes efficientes et finales des choses qui apparaissent dans l'espace et dans le temps, ou, s'il en existe, elles sont pour nous comme si elles n'existaient pas, puisque nous ne pouvons les connaître; ces principes et ces

(1) A. Comte, article du Catéchisme des industriels, 1835.

causes, nous ne les trouvons pas en effet au nombre des faits, et, depuis Bacon, c'est une maxime acceptée do tous, et presque vulgaire, que « la nécessité de prendre » les faits observés pour base directe ou indirecte, mais » toujours seule décisive de toute saine spéculation (1) ».

La preuve que donne le positivisme de la relativité de toute connaissance humaine, et par suite de l'illégitimité de toute recherche touchant l'absolu, est entièrement historique. — Si l'on considère les différentes sciences qui, depuis la division du travail intellectuel, se sont partagé le domaine à exploiter par l'esprit, on constate que chacune d'elles, avant de parvenir à une constitution définitive et à des résultats véritablement scientifiques, a traversé deux phases préparatoires : la phase théologique et la phase métaphysique.

(( Dans l'état théologique, l'esprit humain, dirigeant » essentiellement ses recherches vers la nature intime » des êtres, les causes premières et finales de tous les » effets qui le frappent, se représente les phénomènes » comme produits par l'action directe et continue d'a- » gents surnaturels plus ou moins nombreux, dont l'in- » tervention arbitraire explique toutes les anomalies h apparentes de la nature (2). » Ainsi l'antiquité païenne avait peuplé l'univers de légions de dieux, et les races monothéistes attribuent la production et le gouvernement des phénomènes naturels à la volonté toute-puissante d'une invisible divinité.

« Dans l'état métaphysique, qui n'est au fond qu'une

(!) A. Comte, Cours de philosophie positive, cinquante-huitième leçon, (2) IbiiL, première leçon.

LiARD. — La science positive. 3

» modiricatioii générale du premier, les agents surna- » turels sont remplacés par des forces abstraites, véri- » tables entités (abstractions personnifiées) inhérentes » aux divers êtres du monde, et conçues comme capa- » blés d'engendrer par elles mêmes tous les phénomènes » observés, dont l'explication consiste à assigner pour » chacun l'entité correspondante (1). »

Toutes les sciences, sans exception, ont traversé ou doivent traverser ces deux phases transitoires, avant de parvenir à une constitution réellement scientifique; celles dont les objets sont les plus simples, les mathématiques par exemple, sont sorties depuis longtemps des limbes de la théologie et de la métaphysique; celles dont les objets sont plus complexes, la physique naturelle, la chimie, la biologie et la physique sociale, commencent à peine à s'en dégager; mais en comparant ce qu'elles sont, à demi affranchies, à ce qu'elles lurent lorsqu'elles étaient entièrement tributaires de conceptions étrangères à la science, on peut prédire, sans -dépasser les données de l'expérience histori(|ue, qu'elles n'atteindront la virilité qu'avec l'état positif. Dans cet état, « l'esprit humain, reconnaissant l'impossibilité » d'obtenir des notions absolues, renonce à chercher » l'origine et la destination de l'univers, et à connaître » les causes intimes des phénomènes, pour s'attacher » uniquement à découvrir par l'usage bien combiné du » raisonnement et de l'observation, leurs lois effectives, » c'est-à-dire leurs relations invariables de succession et

(1) A. Comte, Cours de philosophie positive, première leçon.

» de similitude. L'explication des faits, réduite alors à » ses termes réels, n'est plus désormais que la liaison » établie entre les divers phénomènes particuliers et quel- » ques faits généraux, dont les progrès de la science ten- » dent de plus en plus à diminuer le nombre (1). »

Ainsi des faits et des lois, c'est-à-dire, en dernière analyse, des faits encore, voilà l'unique objet, l'unique fin du savoir. « Le principe fondamental de la saine » i-hilosophie consiste nécessairement dans l'assujettis- » sèment continu de tous les phénomènes quelconques, » inorganiques et organiques, physiques ou moraux, y) individuels ou sociaux, à des lois rigoureusement inva- )) riables, sans lesquelles toute prévision rationnelle » étant évidemment impossible, la science réelle demeu- » rerait bornée à une stérile érudition (2) . )) — C'est en considérant le développement historique des sciences, que s'engendre en nous cette conviction que u l'élaboy> ration dogmatique des premiers principes essentielle- » ment dérivés de l'essor spontané de la raison humaine )> est « non moins stérile que puérile (3) ». Au règne de (( l'imagination pure » ou de la théologie, à celui « de y> l'argumentation philosophique, oii le raisonnement )) s'exerce, non sur des fictions, ni sur des réalités, mais » sur de simples entités (4) » , succède et doit succéder le règne de la réalité elle-même, c'est-à-dire de la connaissance objective et vérifîable.

(1) A. Comte, Cours de philosophie positive, première Icyuii,

(2) Id., ibiiL, cinquante-huitième leçon.

(3) Id., ibid.

{A) Id., îbid.

Il résulte de là que quiconque a fait le tour des sciences fondamentales, mathématique, astronomie, .physique, chimie, biologie et sociologie^ a fait le tour de l'esprit humain. Hors de ces sciences, il n'y a place que pour des chimères subjectives, qui, enfantées par l'esprit, en dehors de tout commerce avec la réalité, s'évanouissent aussitôt qu'on les confronte avec elle. La métaphysique n'a donc plus de raison d'être, une fois qu'est apparu le mode vraiment scientifique d'explication des phénomènes; elle a servi de transition entre les conceptions théologiques et la conception positive : entre ces deux formes extrêmes, le passage ne pouvait être brusque ; mais une fois que l'esprit a reconnu la vanité des recherches absolues, une fois qu'il a substitué à ces vaincs tentatives d'explication les explications réelles et sans cesse vérifiées de l'expérience, c'en est fait de la métaphysique ; elle ne peut plus exister, car l'état défiiiiti!, vers lequel elle était un acheminement indispensable, est désormais atteint. Aussi se borne- t-elle ce à nous )) redire qu'il faut poser des questions qui sont insolubles » et sonder l'absolu qui est insondable ; en cet état, il y a » lieu à des répétitions, non à des créations (1) ».

Si l'on objecte qu'outre les explications fournies par les diverses sciences des objets particuliers, l'esprit di'sire et désirera toujours une explication d'ensemble, on répondra que la philosophie positive donne satisfacion à ce désir. Son olfice théorique consiste, en effet, c( en ce qui concerne l'individu, à satisfaire spontané-

(1) Littré, Préface d'un disciple, à la deuxième édition du Cours de philosophie positive.

» ment au double besoin élémentaire qu'éprouve tou- » iours notre intellisience crétemlre et de lier autant » que possible nos connaissances réelles (i) ». Les sciences diverses, bien que distinctes, ne sont pas isolées; elles se distribuent et s'ordonnent hiérarchiquement suivant la complexité plus ou moins grande de leurs objets : la plus générale de toutes, indispensable à toutes les autres, est la mathématique, dont les objets, le nombre, l'étendue et le mouvement, sont les plus simples de tous ceux que nous pouvons connaître; l'astronomie et la physique viennent ensuite, car elles ne sauraient naître et se constituer sans le secours de la mathématique ; à la suite de la physique se place la chimie, qui n'est devenue une science qu'après la constitution de la physique; après la chimie, la biologie, qui ne serait rien sans elle; et enfin, couronnant tout le savoir, la sociologie^ qui suppose toutes les autres sciences.

Ainsi disposées, les sciences positives forment un système qui tient en ses cadres toute la réalité, et dont les termes sont liés par une subordination naturelle. Aussi est-ii possible, « sans se proposer un lieu inaccessible où l'on cherchera (2) », de donner à l'esprit l'explication d'ensemble qu'il réclame. Pour cela, il suffit de faire de Tétude des généralités scientifiques une grande spécialité de plus : « qu'une classe nouvelle de savants, » préparés par une éducation convenable, sans se livrer » à la culture spéciale d'aucune branche particulière

(1) A. Comte, cinquaiite-huiliènie leçon.

(2) Littré, Préface d'un disciple.

» de la philosophie naturelle, s'occupe uniquement, en JD considérant les diverses sciences positives dans leur )) état actuel, à déterminer exactement l'esprit de cha- » cune d'elles, à découvrir leurs relations et leur enchaî- ^ nement, à résumer, s'il est possible, tous leurs prin- » cipes propres en un moindre nombre de principes y> communs, en se conformant sans cesse aux maximes » fondamentales de la méthode positive (l). » — Cette étude des vérités les plus e!;énérales, dans lesquelles se résument el se condensent les sciences particulières, « section distincte du grand travail intellectuel », voilà ce qu'est et ce que peut être la philosophie.

La philosophie positive est donc à la fois une méthode et une doctrine. Comme méthode, elle élimine des sciences toute recherche étrangère à la recherche des lois; comme doctrine, elle relie en un faisceau toutes les généralités scientifiques, en les subordonnant les unes aux autres, dans l'ordre môme où sont mutuellement subordonnées les sciences fondamentales. . La sagesse ne consiste donc pas, comme lavaient cru les anciens, à aborder de front des problèmes insolubles, mais à les écarter comme insolubles. Ce discernement entre les questions qui peuvent être résolues et celles qui ne le peuvent pas, une fois fait par la raison et accepté par la volonté, l'esprit trouve dans le champ dont l'accès lui est ouvert matière à d'amples moissons, et, les problèmes décevants de la métaphysique une fois écarté^, illrouvedans la contemplation des lois de la nature celte

(1) A. Comte, cinquante-huilième leçon.

paix que ne peuvent fournir des systèmes en lutte avec eux-mêmes et entre eux. Il professe alors pour les problèmes d'essence et d'origine une complète indifférence qui le fait se désintéresser aux solutions des matérialistes et des spiritualistes. Ce n'est pas toutefois qu'il ne reconnaisse, au delà des limites infranchissables du savoir positif, l'existence de quelque chose; mais cet au delà est inaccessible, autrement il tomberait sous les prises de la science positive. « Ce qui est au delà du » savoir positif, a dit M. Littré, soit, matériellement, le » fond (le l'espace sans bornes, soit, intellectuellement, )> rencbaînement des causes sans terme, est inaccessible i> à l'espiit humain. Mais inaccessible ne veut pas dire » nul et non existant. L'immensité, tant matérielle » qu'intellectuelle, tient par un lien étroit à nos con- » naissances, et devient par celte alliance une idée posi- )) tive et du môme ordre; je veux dire que, en les tou- » cbant et en les abordant, cette immensité apparaît » avec son double caractère, la réalité etTinaccessibilité. » C'est un océan qui vient battre notre rive, et pour » lequel nous n'avons ni barque ni voile, mais dont la » claire vision est aussi salutaire que formidable (1). » Ainsi la réalité est partagée en deux royaumes : celui de l'inconnaissable et celui du connaissable. De tout temps les métaphysiques ont essayé de franchir la clôture qui nous sépare du premier et qui nous le cache ; elles ont toutes échoué. Mais leurs tentatives infructueuses ont cependant porté ce fruit, qu'elles nous ont claire-

(1) Préface iVtin disciple.

ment montré les limites du domaine ouvert à l'esprit humain. La ligne de démarcation est aujourd'hui nettement tracée entre l'accessible et l'inaccessible. Nous ne pouvons dire ce qu'est celui-ci ; mais nous savons ce qu'il n'est pas ; il n'est ni l'ensemble des faits que l'expérience constate , ni les lois qu'elle y découvre. Constater les faits, en déterminer les lois, c'est-à-dire les rapports constants , lier ces rapports les uns aux autres suivant l'ordre même de la réalité, voilà tout le savoir possible. Chercher à pénétrer au delà, c'est se lancer, sans boussole, sur un océan d'où l'on ne revient pas.

chapitrb: iv

Le positivisme nie le droit fie la métaphysique à la vie. Pour se maintenir contre cet arrêt, la métaphysique ne saurait invoquer ses longs siècles d'existence et la place qu'elle occupe encore dans les œuvres contemporaines de philosophie. Son existence passée et présente n'est pas, en effet, contestée; on lui reconnaît même un avenir assez long encore. Mais, au lieu de voir en elle un produit légitime, constant et nécessaire de l'esprit humain, on en fait un mode inférieur et transitoire d'explication, destiné à céder peu à peu aux conquêtes de la science positive le domaine qu'à l'origine elle occupait tout entier, et on la relègue au nombre des chimères, fruit d'une science mal informée, qu'un savoir mieux informé fait chaque jour évanouir. Toutefois la sentence portée contre elle n'est pas sans appel, et la logique a droit d'en peser les considérants.

La preuve invoquée contre la métaphysique est la loi des trois états, qui jouit, dans le système, du privilège singulier de servir à démontrer la thèse fondamentale de la doctrine, et d'être démontrée par la doctrine entière. L'énoncé de cette loi renferme une délinition de la mé-

taphysique, qu'il importe d'examiner de près. -— Pour Auguste Comte, o dans l'état métaphysique, qui n'est au » fond qu'une simple modification de l'état théologique, » les agents surnaturels sont remplacés par des forces » abstraites, véritables entités (abstractions personni- » fiées) inhérentes aux divers êtres du monde, et con- » eues comme capables d'engendrer par elles-mêmes y> tous les phénomènes observés, dont l'explication con- » siste alors à assigner pour chacun l'entité correspon- » dante (1). » A s'en tenir à cette définition, la métaphysique serait d'abord une sorte de mythologie abstraite; puis, de même qu'en théologie le fétichisme grossier des premiers âges devient, par une épuration et une concentration progressives, le polythéisme, et le polythéisme le monothéisme, le nombre des abstractions réalisées auxquelles l'esprit, dupe de son imagination, attribue la production du monde, se restreindrait peu à peu; les entités, muUiples et dispersées à l'origine, s'ordonneraient hiérarchiquement et finiraient par se fondre en une seule entité suprême, la nature, principe unique de tous les phénomènes, force universelle de laquelle tout dérive, activité nécessaire dont les divers modes de l'existence phénoménale ne sont que les produits ou les métamorphoses.

Certes, à ce signalement répondent plusieurs des systèmes anciens et modernes; mais est-il celui de toutes les doctrines mrtaphysiques? — Ce n'est pas le lieu d'entreprendre une revue complète de la philosophie, depuis

(1) Première Icïoii.

Thaïes jusqu'à Hegel; un seul exemple suffira d'ailleurs pour répondre à la question posée, et pour faire voir que la définition de la métaphysique donnée par Auguste Comte est loin de s'appliquer à tout le défini, — En définissant la métaphysi {ue comme il le fait, l'auteur du Cours de philosophie positive semble avoir eu surtout en vue la scolastique, qui, prenant, suivant une expression de Leibniz, « la paille des mots pour le grain des choses » , faisait des termes généraux par lesquels le langage désigne les réalités, l'équivalent des réalités elles-mêmes, et peuplait ainsi le monde de puissances mystérieuses et indécises, qualités occultes, formes substantielles, agissant sans moyens intelligibles, efficaces cependant, «paraissant à propos comme les dieux de théâtre ou les fées de TAmadis, et faisant au besoin tout ce que voulait un philosophe, sans façon et sans outils». De cette pseudo-philosophie, qui devait aboutir au grand art de Raymond Lulle, où les signes tenaient lieu des choses et les problèmes de solutions, il est vrai de dire qu'elle était impuissante et transitoire. Mais est-ce là vraiment la métaphysique? N'en est-ce pas plutôt une perversion? N'est-ce pas une transfiguration poétique et stérile de la logique en ontologie? Il est permis de le penser, si l'on songe que la défaite des entités ^colastiques fut consommée, non par la science, mais par la métaphysique elle-même. Parti de la première vérité certaine, Descartes s'élève, sur la foi de l'évidence ou de la clarté et de la distinction des idées, à la première vérité en soi; de cette vérité, la plus claire de toutes à ses yeux, il déduit, en passant d'idées claires

en idées claires, les principes immédiats des choses, et, sans autres matériaux, sans autres règles que les idées claires, il construit à priori l'univers : les âmes ont pour essence la pensée ou la conscience; les corps, l'étendue; dans le monde extérieur, tout est étendue, figure et modification de l'étendue, c'est-à-dire tout est géométrie et mécanique. Par suite, dans ce système intelligible de mouvements en quantité constant(î, il n'y a place pour aucune puissance occulte et substantielle; un phénomène donné s'y explique, non par une « entité correspondante», mais par un phénomène mécanique qui le détermine.

On objectera peut-être qu'en triomphant de la scolastique, le cartésianisme en a remplacé les mille entités dispersées par une entité unique et centrale , et qu'ainsi la méthode de Descartes est semblable au fond à celle des docteurs du moyen âge. Qu'est, en effet, sinon une abstraction réalisée, ce premier principe, souverainement intelligent, parfait, immuable et éternel, de l'idée duquel Descartes prétend conclure que le mouvement primitif de la matière est rectiligne et invariable en quantité? Tombe-t-il sous la prise des sens? N'est-il pas une création, c'est-à-dire une fiction de Tesprit, dont aucune expérience ne saurait établir la réalité? — Certes, le dieu de Descartes n'est pas plus objet d'expérience que les puissances abstraites rêvées par les scolastiques. Mais est-il pour cela une abstraction, indûment revêtue d'une existence imaginaire? Qu'est-ce que réaliser une abstraction? Nous percevons dans l'espace et dans le temps des êtres et des événe-

ments individuels; chacun d'eux est pour les sens un système irrésolubie de qualités diverses; mais l'esprit les décompose et les démembre, et, grâce à l'usage des signes, il isole des autres chaque qualité sensible. Ainsi détachées du groupe dont elles faisaient partie, et généralisées, ces qualités abstraites n'ont qu'une existence nominale; les réaliser, c'est les douer d'une existence objective, c'est affirmer que chacune d'elles a en soi une réalité supérieure à ses manifestations phénoménales et indépendantes de toutes les autres qualités qui l'accompagnent dans la représentation sensible; c'est, par conséquent, créer de toutes pièces, au delà de ce qui apparaît, un être qui, sans apparaître jamais lui-même, est partout et toujours le support invisible de ce qiio nous voyons. Ainsi faisaient les scolastiques. Tel n'est pas le procédé de Descartes. Il trouve en lui l'idée d'un être souverainement parfait; cetle idée s'impose à son esprit avec une évidence irrésistible; tous les attributs qu'elle contient, et que l'analyse en dégage, sont vrais : or l'existence est un de ces attributs; donc l'être parlait existe. On peut faire la critique de cet argument, n'y voir, avec Kant, qu'une application erronée du principe d'identité; mais il n'est pas permis de l'identifier, au fond, avec le procédé par lequel les philosophes du moyen âge attribuaient à de pures abstractions une réalité fictive. Ce n'est donc pas une définition convenant à tout le défini qu'Auguste Comte a donnée de la métaphysique.

Le plus éminent de ses disciples, M. Littré,a compris qu'il fallait la rectifier et la compléter. Dans un article

manifeste, publié en tête du premier numéro de la Revue de philosophie positive, voici en quejs termes il caractérise la philosophie métaphysique :

« Toute philosophie est une conception du monde.., » Les théologies conçoivent le monde comme régi par » des volontés; les métaphysiques, comme régi confor- » mément aux idées qui apparaissent universelles et » nécessaires à notre intelligence; la philosophie posi- » tive, comme régi par des lois, au sens scientifique du » mot... Ces trois modes ont une origine distincte : le » premier dépend des communications diverses qui » furent l'enseignement du genre humain; le second^ » des combinaisons subjectives de l'intelligence qui ra- » tionahse l'univers à sa façon ; le troisième, des résul- » tats de l'observation et de l'expérience qui constatent » ce qui est... La métaphysique repose entièrement sur » une base psychologique, à savoir, que ce qui est néces- 0 saire pour la raison est aussi nécessaire pour les )) choses, ou, plus précisément, qu'une cause absolue » ou infinie étant conçue par la raison, est par cela » seul démontrée réelle objectivement, et que les prin- » cipes qui s'imposent comme universels à l'esprit hu- » main sont des parties, des émanations, d'une raison » universelle qu'on nomme parfois impersonnelle et qui » n'est qu'une autre forme de l'absolu. Je le répète, la » métaphysique est psychologique, non objective, sub- » jective, non expérimentale, ou, si l'on veut, l'expé- » rience, l'observation, y est unilatérale, portant seule- » ment sur ce qui se passe dans l'esprit, sans contrôle à » l'aide de ce qui se passe dans les choses. Tandis que la

» théologie donne l'existence de l'absolu connme un » fait objectif qui s'impose à la raison, la métaphysique » donne l'exislence de l'absolu comme un fait rationnel » qui s'impose à la nature. » Enfin, opposant le mode transitoire au mode, selon lui, définitif de philosopher, M. Littré ajoute :

« La métaphysique est la théorie des principes de » l'esprit, d'où l'on tire les principes des choses, ce qui » est impossible; la philosophie positive est la théorie » des principes des choses, d'où l'on tire les principes » de l'esprit, ce cjui est possible (1). »

On ne saurait nier que dans cette description M. Littré n'ait mieux marqué que ne l'avait fait Auguste Comte quelques-uns des traits essentiels et les plus originaux de la métaphysique. Mais si la définition du maître restait en deçà des limites de l'objet à définir, celle du disciple ne les excède-t-elle pas? La première ne s'appliquait pas à /ow/ /e défini; la seconde ne convient-elle qu'au seul clé/îni?

Rien n'est plus opposé, nous le reconnaissons, que la procédure des métaphysiques et celle de la philosophie positive. Prendre pied sur la réalité sensible, mais pour s'éhuicer loin d'elle, d'un bond rapide, vers un monde d'idées nécessaires; faire de ces idées la réalilé véritable, ou tout au moins les principes premiers des phénomènes; les investir d'une certitude absolue, et expliquer par elles, sans recourir à l'expérience, les choses de notre monde sensible, telles furent, en ce qu'elles ontdecom-

(1) La philosophie positive, revue, n"!, juilleLl8G7.

Quiii, les entreprises de Platon, de Descartes, de Hegel. La philosophie positive demeure, au contraire, tout le temps sur le terrain des faits : pour elle, toute vérito tient dans les hmiles de l'expérience; et si, aux derniers rivages de la réalité sensible, s'ouvre l'océan infini des essences et des causes, nous n'avons ni voile pour nous y porter, ni boussole pour nous y guider; aussi se bornet-elle à suivre pas à pas les sciences positives, pour en recueillir les résultats incontestés et les coordonner dans l'ordre révélé par les faits, et construire ainsi, pièce à pièce, une théorie de l'univers qui en soit l'image, et non le rêve. Mais, malgré ce contraste, la philosophie positive ne suppose-t-elle pas, au moins tacitement, que l'univers est régi « conformément à certaines idées qui nous semblent universelles et nécessaires » ? En d'autres termes, pour le positiviste comme pour le métaphysicien, « ce qui est nécessaire pour la raison ne Fest-il pas aussi pour les choses » ?

Sans empiéter sur l'objet du chapitre suivant, il nous suffira de dire que, môme en concédant au positivisme l'origine expérimentale du contenu de toute vérité, il est, jusqu'à preuve du contraire, certaines formes suhjeclives, imposées par l'esprit aux matériaux objectifs, et dont il juge les applications universelles et nécessaires par cela seul qu elles lui apparaissent avec ce double caractère. Tel est, pour n'en citer qu'un exemple, ce principe d'identité et de contradiction qui préside à toutes les transformations analytiques d'une notion donnée, et est ainsi le nerf caché de tous les raisonnements déduclifs et mathématiques. En admetlant que la notion de

chaque nombre déterminé nous vienne de la seule expérience, il n'en reste pas moins vrai que nous combinons les nombres et que nous en déterminons les propriétés, sans recourir à Texpérience. Si chacun de ces traitements purement intellectuels des notions numériques concorde avec les faits, n'en faut -il pas conclure que l'expérience elle-même, l'unique source de connaissance et d'information des positivistes, témoigne en faveur de cette opinion chère aux métaphysiciens, que « ce qui est nécessaire pour la raison, l'est aussi pour les choses ? » En métaphysique, continue-t-on, tout est subjectif, non expérimental, « ou, si l'on veut, l'expérience y est unilatérale, portant seulement sur ce qui se passe dans l'esprit, sans contrôle à l'aide de ce qui se passe dans les choses. » Par contre, en positivisme, l'expérience doit être bilatérale, et porter à la fois sur ce qui se passe dans Tesprit et sur ce qui se passe dans les choses. Mais cette différence n'est-elle pas plus verbale que réelle? A s'en tenir aux résultats stricts de l'expérience, et à moins de restaurer ces entités que l'on entend proscrire à tout jamais, il faut reconnaître que les seules choses dont nous ayons une expérience directe sont nos états de conscience. A parler en toute rigueur, nous ne percevons pas un monde extérieur à nous, mais nous avons conscience de sensations de résistance, de couleur, de saveur, de son, etc. Comme le remarque Stuarl Mill, « mes propres sensations et mes autres sentiments, en » se distinguant de ce que j'appelle moi-même, consti » tuent un non-moi suffisant pour que le soi puisse être » appréhendé. L'antithèse entre le moi et les modiûca-

LIARD. — La science positive. 4

» tions particulières du moi fournit suffisamment lecon- » traste nécessaire à toute cognilion (1). » Dès lors, toute pensée abstraite est, au même titre que toute sensation concrète, un objet d'expérience. Que devient alors la distinction de l'expérience unilatérale et de l'expérience bilatérale? Veut-on dire que, dans le premier cas, Tévénement conscient est à lui-même sa propre garantie, et que, dans le second, il a pour caution une sensation à la quelle il correspond? Mais, comme la sensation n'est par elle-même qu'un état de conscience, cela reviendrait à dire qu'un état de conscience est contrôlé et garanti par un état de conscience. L'expérience bilatérale n'est donc, au fond, si l'on s'en tient aux données slrictes des faits, qu'une expérience unilatérale. Il est vrai que nous attribuons à certaines de nos sensations une objectivité que nous refusons à d'autres ; mais la notion d'un monde extérieur à nous n'est pas un fait primitif et irréductible ; elle se forme graduellement et l'analyse y découvre des éléments distincts. « Il y a telles de nos sen- » salions, dit Stuart Mill, que nous sommes surtout » habitués à considérer subjectivement, et d'autres que » nous sommes surtout accoutumés à considérer objec- » tivement. Pour les premières, la relation sous laquelle » nous les considérons le plus habituellement, et par » conséquent le plus facilement, c'est leur relation avec » la série de sentiments dont elles font partie, et qui, » consolidée par la pensée en une conception unique, » reçoit le nom de sujet. Pour les secondes, la relation

(1) Stuarl Mill, La philosophie d'Hamilton, chap. xiii, noie 1, p. 252, traduction française.

» SOUS laquelle nous les examinons de préférence, cest » leur relation avec un certain groupe ou certaine es- » pèce de groupes de possibilités permanentes de sen- » sations dont l'existence présente nous est certifiée par » la sensation que nous éprouvons au moment même, » et qu'on appelle objet,.. Nos sensations ont toutes un » objet; toutes peuvent être classées dans quelque groupe » de possibilités permanentes, et peuvent être rattachées » à la présence de cet ensemble particulier de possibi- » lités, comme à la condition antécédente ou à la cause » de leur propre existence (1). »

Voilà où aboutit l'analyse purement empirique des sensations. Tout en distinguant l'un de l'autre le sujet et l'objet, elle n'établit pas pour chacun d'eux un mode absolument distinct d'expérience ; l'objet est donné dans le sujet, et c'est par une même intuition que nous les saisissons l'un et l'autre. A ce point de vue, qui, nous le répétons, est celui de l'empirisme, le caractère signalé dans la métaphysique, de procéder par une expérience qui porte « sur ce qui se passe dans l'esprit, sans con- » tiôle à l'aide de ce qui se passe dans les choses » , appartient aussi à la science positive. Mais le positivisme rentend autrement. C'est pour lui une vérité contre laquelle rien ne saurait prévaloir, que la matière et les forces ou propriétés de la matière sont l'unique objet de la connaissance. Mais que signifient ces mots : matière, forces , propriétés de la matièrel — Désigne-t-on uniquement par là des groupes de possibilités permanentes de

(1) Stuart Mill, La philosophie d'Hamilton, chap. xi

sensations? — Alors il faut reconnaître que l'expérience objective ne diffère pas, au fond, de l'expérience subjective, et que le trait par lequel on caractérise la métaphysique convient aussi à la science positive. -— En fait-on, au contraire, les signes de réalités distinctes des phénomènes, tout en déclarant que les phénomènes seuls sont objet de science?— Alors, comme nous n'avons aucune expérience de la matière, de ses forces et de ses propriétés, on retombe en métaphysique, on réalise des abstractions, on pose, au delà des faits accessibles, une légion d'entités insaisissables, et, tout en professant une égale indifférence pour le matérialisme et le spiritualisme, on accepte, au fond, la solution matérialisle du problème métaphysique de l'essence des choses.

Ainsi les définitions diverses que le positivisme propose de la philosophie métaphysique ne conviennent pas, Tune à tout le défini, l'autre au seul défini. C'est pourtant après cette confrontation insuffisante que l'on condamne la métaphysique î — Voyons maintenant si les • preuves invoquées contre elle sont en règle avec la procédure rigoureuse de la logique.

Cette preuve, tout empirique et historique, est la loi des trois états dont nous avons donné plus haut l'énoncé. On en a plus d'une fois contesté les prémisses; nous ne rapporterons pas les arguments de fait souvent produits contre elles (1). Acceptons ces prémisses et bornons- nous

(1) Voyez svirtout la Critique philosophique de 1877. Du reste A. Comte a reconnu lui-même que certaines vérités élémentaires avaient été de tout temps conçues à l'état positif.

à rechercher si la conclusion qu'on en tire ne les excède pas.

Nous avons vu, dans un précédent chapitre, que la science positive se propose, en décomposant l'expérience actuelle, de composer l'expérience future, c'est-à-dire de déterminer les lois des phénomènes et les rapports relativement simples, universels et nécessaires, qui les unissent les uns aux autres. On doit conclure de là que la métaphysique qui vise, au contraire, à déterminer la nature de l'absolu et ses rapports avec les choses relatives, n'est pas une science au sens positif du mot. Les métaphysiciens doivent souscrire à cette conclusion, sous peine de nier eux-mêmes l'objet spécial de leurs recherches. Si la métaphysique ne diffère pas de la science, si elle a même objet et mêmes procédés, son œuvre consiste uniquement à recueillir et à coordonner les rapports qui relient entre elles les lois les plus générales des phénomènes; elle se confond dès lors avec la philosophie positive proprement dite, et pour devenir science, elle cesse d'être métaphysique. Si l'école positiviste se bornait à conclure de la loi des trois états la différence de la métaphysique et de la science, cette conclusion serait légitime; mais elle veut en tirer une condamnation absolue d'un mode de penser selon elle chimérique et suranné; c'est en cela que sa conclusion dépasse les prémisses.

La métaphysique n'est pas la théologie; la science n'est pas la métaphysique; par conséquent, les trois solutions ne peuvent « coexister sur la même question ; » une solution métaphysique rend superflue ou détruit

» la solution théologique, et une solution positive éli- » mine l'une et l'autre (i). » Mais s'ensuit-il que les trois philosophies qui s'excluent mutuellement sur une même question ne puissent coexister sur des questions d'ordre essentiellement distinct, et doit-on déclarer mal faits ou malades les cerveaux où elles se produisent ensemble, sans toutefois se mêler et se confondre? La loi des trois états ne le prouve pas. — Les sciences particulières, mathématique, physique, chimie, physiologie, se sont, il est vrai, étabhes, l'une après l'autre, sur le domaine qu'à l'origine la métaphysique seule occupait tout entier; quelques-unes de ses plus anciennes possessions, les nombres, la matière brute, la matière vivante, semblent perdues pour elle sans retour; ne cedera-t-elle pas bientôt celles qui lui restent encore, l'homme et les sociétés, à de jeunes sciences qui déjà revendiquent une complète autonomie ? On peut donc croire qu'elle va s' appauvrissant à mesure que surgissent de nouvelles sciences, et qu'elle est sur le point d'être pleinement et irrévocablement dépossédée. — Il n'en est rien pourtant. En un sens, en effet, les sciences particulières se constituent aux dépens de la métaphysique: mais en un autre, elles laissent intact son objet propre. A l'origine, nul discernement entre Tordre métaphysique et l'ordre scientifique proprement dit : une même recherche s'étend à tout, causes et effets, principes et conséquences; une même méthode paraît propre à découvrir toute vérité. Les sciences particulières naissent, non pas

(1) Littré, La philo'iophie positive, n° 1.

du démembrement de l'objet spécial de la métaphysique, mais du discernement graduel de deux ordres do réalités: d'une part les effets et les conséquences, d'autre part les causes et les principes. Ce qu'elles se partagent entre elles, c'est le monde des phénomènes; elles ne touchent pas, encore moins l'entament-elles, au monde des principes; leur constitution progressive a donc pour résultat, non pas de diminuer peu à peu, mais de délimiter avec une rigueur croissante l'objet de la métaphysique. La métaphysique et la science n'ayant pas môme objet, la loi des trois états qui en constate l'apparition successive n'en prouve pas l'incompatibilité.

Mais, répond le positivisme, les problèmes dont vous faites l'apanage de la métaphysique dépossédée, et que les sciences en effet lui abandonnent, sont insolubles; autrement, ils seraient objets de science et non de métaphysique. — C'est làprécisémenllaquestion à résoudre, et à notre sens, elle n'a été résolue, dans l'école positiviste, que par un cercle vicieux. « Tandis que la théologie, dit » M. Liitré, donne l'existence de l'absolu comme un » fait rationnel qui s'impose à la raison, la mélaphy- >y sique donne l'existence de l'absolu comme un fait f> rationnel qui s'impose à la nature. Avant tout, il faut » examiner cette prétention au point de vue de la science ^^ positive. Vous dites que l'idée d'une cause infinie, » absolue, ne peut être dans l'esprit si elle n'est dans » l'existence. Soit, j'admets l'argument; voyons donc » si elle est dans l'existence; voyons si quelqu'une des » branches du savoir humain nous conduira à celte » cause infinie, absolue, dont l'esprit conçoit l'idée

» comme nécessaire. Or, de quelque côté que je » m'adresse à la science positive, elle ne me montre » que le relatif et jamais l'absolu; que des faits irréduc- » tibles et jamais des causes premières; que des lois » et jamais des volontés. Ainsi, rigoureusement ren- » fermé dans l'esprit, puisqu'on ne peut aller ni de lui » à la science positive, ni de la science positive à lui, » l'argument reste une pure entité (1). »

Ainsi, étant posé et admis que la métaphysique n'a pas le même objet, ni par suite les mêmes procédés de méthode que les sciences positives, il s'agit de savoir si cet objet est accessible, si ces procédés sont trompeurs, et pour le décider on demande avis à la science positive. Comme celle-ci est, par définition, distincte de la métaphysique, la réponse ne saurait être douteuse : les sciences positives n'atteignent pas l'absolu, donc l'absolu est inaccessible! On juge la métaphysique à la mesure de la science, l'absolu à la mesure du relatif. Mais auparavant ne faudrait-il pas avoir démontré que le savoir positif est l'unique savoir, que les procédés des sciences sont les seuls procédés de découverte? Où est la démonstration?

Ainsi le positivisme, ses prémisses même concédées, n'aboutit, en bonne logique, qu'à marquer plus fortement peut-être qu'on ne l'avait fait auparavant la distinction incontestée de la science et de la métapliysique ; maisest-ce prouver quota métaphysique est impossible? Si la métaphysique n'est pas la science, est-il vrai pour

(1) La philosophie positive, n' 1.

cela que la science positive soil tout le savoir? Pour le démontrer, il feudrait une critique de reniendement, c'est-à-dire, en fin décompte, une nnétaphysique. Aussi, par son principe constitutif, le positivisme est-il condamné à ne jamais établir la proposition qui lui sert de base; partant, son jugement sur la vanité des recherches métaphysiques est mal informé et révisable.

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