CHAPITRE VI
Le positivisme, pour être reçu à nier la possibilité de la métaphysique, devrait établir d'abord que nos connaissances ne recèlent aucun élément à priori. Nous avons vu qu'il ne le fait pas, et même que sa constitution systématique l'empêche de le faire. Nous ne saurions toutefois tenir encore pour vérité acquise l'existence de connaissances qui ne dériveraient ni directement ni indirectement de l'expérience. En effet, cette démonstration, vainement cherchée dans la philosophie positive, nous la trouvons dans une doctrine voisine du positivisme par une partie de sa méthode et de ses conclusions, mais qui en diffère cependant, puisqu'elle fait de l'analyse du contenu de l'entendement une science spéciale, distincte de la biologie.
Dans son Essai sur r entendement humain, Locke avait combattu l'innéité supposée de certaines connaissances, en faisant voir, d'une part, que l'hypothèse antique, renouvelée par Descartes, était en contradiction avec des faits nombreux : absence des notions prétendues innées chez le sauvage, le paysan inculte et l'en-
fant; désaccord des philosophes sur le nombre de ces notions ; suspension de la pensée pendant le sommeil, Tévanouissement et la lélhargie; et en montrant d'autre part que toutes nos connaissances complexes et simples ne sont que des assemblages de données empiriques. Cetle seconde partie de son œuvre était, de l'aveu même de ses disciples, insullisante et incomplète; la genèse qu'il attribuait à certaines notions était fausse, et surtout il n'avait pas réussi à expliquer le caractère de nécessité inhérent à certaines de nos idées et à certains de nos jugements. Mais V Essai sur l entendement n'était que le premier mot de l'empirisme moderne; l'œuvre ébauchée devait être reprise sur un plan nouveau à la suite de Hume et de Hobbes, et portée au plus haut degré de perfection par les théoriciens de Y association,
Pourcette école, raisonnements, jugements, concepts, même ceux qui semblent le plus éloignés des premiers résultats de l'expérience et que nous qualifions d'universels et de nécessaires, se réduisent, par une analyse progressive, en éléments empiriques,tantôt réunis d'une façon temporaire, tantôt soudés en couples et en ensembles indissolubles parle fait de l'association. Ce fait jouerait donc, dans notre vie mentale, un rôle analogue à celui de la gravitation dans le monde des corps. « Tout » s'explique, a dit IJartley, pur les sensations primitives » et la loi de l'association. » — «Une idée suit une autre » idée, a dit James Mill, ou une sensation une autre sen- » sation, d'une manière si constante, que nousnepou- » vous empocher la combinaison, ni éviter la sensation
y> conséquente chaque fois que nous avons eu l'antécé- » dente. Telle est la loi d'association, dont le domaine, » ainsi que nous le ferons voir, est Irès-étendu, et qui » joue le premier rôle dans quelques-uns des plus im- » portants phénomènes de l'esprit humain (1). » Aperçue d'abord là où elle était le plus en relief, la loi de l'association est apparue peu à peu comme la loi universelle du mécanisme intellectuel tout entier, et « comme la » meilleure clef pour pénétrer les mystères les plus pro- » fonds de la science de l'esprit (2) « — « Phénomène » vraiment fondamental, irréductible de notre vie men- » taie, elle est au fond de tous nos actes,... elle ne souffre » pas d'exception ; ni le rêve, ni la rêverie, ni l'extase » mystique, ni le raisonnement le plus abstrait, ne s'en » peuvent passer; sa suppression serait celle de la pensée » même (3). » — « La théorie nouvelle montre que les » divers procédés de l'intelligence ne sont que lesfor- » mes diverses d'une loi unique; qu'imaginer, déduire, » induire, percevoir, etc., c'est combiner des idées » d'une manière déterminée, et que les différences des y> facultés ne sont que des différences d'association. Elle » explique tous les faits intellectuels, non sans doute à la » manière de la métaphysique qui réclame la raison » dernière et absolue des choses, mais à la manière » de la physique, qui ne recherche que leur cause » seconde et prochaine (4). »
(1) Th. Ribot, La psychologie anglaise contemporaine; James Mill; 2° ctlit. (2j Stuart Mill, La philosophie (VHamillon, cliap. xiv. •
(3) Th. Ribot, La psychologie anglaise contemporaine, 'i' édil., t^. 271.
(4) IbicL, p. 273.
Avant d'aborder l'exposition détaillée que réclame notre sujet, marquons quelques-uns des traits essentiels de la doctrine associationniste . — Ce qui la distingue en premier lieu de l'ancien empirisme, c'est qu'elle ne se borne pas à décomposer nos connaissances en éléments sensibles, mais qu'elle prétend montrer comment et par quelle loi commune ces facteurs se groupent et s'unissent pour constituer les idées et les jugements dont nous avons conscience. — C'est, en second lieu, la reconnaissance d'un élément intellectuel dans nos connaissances. D'après l'empirisme ancien, on devait croire que la pensée est la reproduction intime des phénomènes du dehors, œuvre de ces phénomènes eux-mêmes, qui déposeraient leur empreinte sur une cire assez molle pour la recevoir, assez ferme pour la conserver. D'après l'empirisme nouveau, l'esprit humain, avant que les phénomènes aient fait impression sur lui, ne ressemble pas à une tablette de cire ou à celte statue inerte qu'imaginait Condillac; il n'est pas un simple récipient, car l'activité ne saurait surgir d'éléments passifs. « Le » cerveau, dit M. Bain, n'obéit pas seulement aux im- » pulsions qu'il reçoit; il est en lui-même un instrument » spontané. » Nos connaissances ne seraient donc pas les copies exactes des impressions subies par les sens, mais des produits du travail intellectuel. Toutefois, et c'est par là que la psychologie de l'association demeure une doctrine expérimentale, tout en reconnaissant en nous l'existence de cette activité spontanée, elle n'en considère pas les productions « comme le résultat de lois » particulières et impénétrables, dont on ne peut rendre
» aucun compte. Elle pense au contraire que cela est » possible; elle pense que l'élément mental est un fait, » mais non pas un fait ultime ; elle pense qu'on peut le » résoudre en lois plus simples et en faits plus généraux, » et qu'on peut découvrir le procédé suivi par l'esprit » dans la production de ces grandes idées; en un mot, » qu'on peut en déterminer la genèse (1). » — De là un nouveau caractère de cette doctrine non moins important que les autres. Si toutes nos idées se résolvent en termes sensibles, et si, d'autre part, ces termes contiennent un élément mental, le système de nos connaissances n'est pas l'image, mais uniquement le signe de la réalité. Stuarl Mill, dans sa théorie des qualités secondes et des qualités primaires de la matière, professe cette sorte d'idéalisme empirique. « M. Fraser croit, comme » moi, dit-il, que les qualités primaires n'ont pas plus » d'existence hors de notre esprit ou des autres esprits » que les qualités secondaires, ou que nos plaisirs et nos » peines (2). » M. Bain n'est pas moins explicite. i<Le » monde, dit-il, ne peut être connu que par son rap- » port avec l'esprit. La connaissance est un état de l'es- » prit ; la notion d'une chose matérielle est une chose » mentale. Nous sommes incapables d'examiner l'exis- » tence d'un monde matériel indépendant de nous; cet )) acte serait en lui-même une contradiction. Nous ne » pouvons parler que d'un monde présenté à notre es- » prit. Par une illusion de langage, nous nous imagi-
(1) Th. Ribot, La psychologie anglaise contemporaine, p. 111. (2j Sluart Mill, La pliilosophie (CUamilton, trailuclion française, p. 39. — Voyez toute la tliéoric des qualités primaires,
» nonsôtre capables de contempler un monde qui n'entre » pas dans notre propre existence mentale. Mais cette » tentative se détruit elle-même, car cette contempla- » tion est un effort de l'esprit. » Mais, malgré ces conclusions idéalistes, la psychologie de l'association n'en soutient pas moins, d'accord en cela avec le vieil empirisme, que toutes nos connaissances sont relatives ; la loi générale qu'elle poursuit et découvre sous les nombreuses variétés des phénomènes mentaux est une relation ; les éléments sensibles auxquels elle réduit ces faits impliquent tous une relation. «Une impression simple, » ditM. Bain, équivaut à une non-impression. » — « Un » changement d'impression, dit-il encore, est la condi- » tion indispensable de toute conscience; toute expé- D rience mentale est nécessairement double ; donc nous » ne connaissons que des rapports; un absolu est in- » compatible avec noire faculté de connaître (1). »
L'empirisme contemporain se propose, suivant une expression de M. Bain, de réfuter l'hypothèse dune -origine à priori en la remplaçant, 11 doit donc rendre compte de tous les phénomènes de l'entendement à l'aide des phénomènes plus simples et plus élémentaires de la sensation et de la loi mentale de l'association. Les doctrines qu'il combat admettenl que les termes de certaines propositions et les rapports qui les unissent sont donnés dans l'expérience; mais elles maintiennent en même temps qu'il est, dans l'entendement, des termes et (les rapports que toute expérience suppose, et qu'au-
(t) Al. Bain, Las sens et V intelligence.
cune expérience ne saurait par conséquent fournir. D'autre part, Pempirisme ne nie pas l'existence en nous de certains universaux, pour parler le langage de l'école, idées ou jugements, qui sont tantôt les premiers, tantôt les derniers termes de nos opérations de raisonnement, mais il soutient qu'on peut en expliquer la genèse sans recourir à d'autres facteurs que les données empiri(|ues, et les associations que nous en formons. Nous n'avons pas à nous occuper ici de celles de nos connaissances que Descartes appelait adventices; l'école de l'association en a décrit la construction empirique avec une précision d'analyse et une probabilité expérimentale que nulle autre école n'avait encore atteintes. Nous bornerons notre exposition, et plus tard notre examen, à l'unique question en lilige : le caractère d'universalité et de nécessité inhérent à certaines de nos conceptions est-il le signe infaillible d'une origine à priori?
Commençons par les notions du double lieu des phénomènes, le temps et l'espace. iMM. Bain et Herbert Spencer s'accordent à reconnaître que la succession est impliquée dans le fait de conscience le plus élémentaire. « Un élat de conscience continu ou homogène est une » impossibilité, une non-conscience. Un être à l'état » de repos total, un être qui ne subit absolument aucun » changement est mort^ et une consciec e qui est deve- » nue stationnaire est une conscience qui a cessé.... » La forme de conscience la plus rudimentaire qu'on » puisse concevoir, est celle qui résulte de l'alternance » de deux états. Tant que persiste un certain état A du
» sujet sentant, il n'y a pas conscience. Tant que » persiste un autre état B, il n'y a pas conscit^nce. Mais » quand il y a un changement de l'état A à l'état B, » ou de l'état B à l'état A, ce cbangenaent lui-même » constitue un phénomène dans la conscience, c'est-à- » dire une conscience (1).» Mais ce sentiment empirique de la succession sans lequel toute intelligence, même la plus basse, serait incapable de discerner une impression d'avec une autre, n'est pas la notion du temps conçu comme le lieu de tous les événements possibles; elle en est seulement la matière brute. En effet, les états de conscience se succèdent en nous, s'agglutinent les uns aux autres et font corps ou série. Aucune des couples qu'ils forment n'est le temps; mais lorsqu'un grand nombre de ces couples successives ont été connues et comparées, il s'en dégage la notion de la relativité de position, abstraction faite de toutes les relations individuelles de position dont nous avons eu conscience. Cette notion abstraite de la relativité de position en général, c'est la notion du temps, et elle sort d'une série d'associations empiriques de phénomènes successifs.
La notion d'espace est le fruit d'une genèse analogue. En dernière analyse, la forme de l'étendue ou la coexistence, revient à la forme de la durée ou à la succession. C'est un fait que deux choses coexistantes ne peuvent occuper la conscience au même instant; elles la traversent en succession. Mais alors comment pouvons-nous dire qu'elles sont coexistantes et non pas consécutives?
(1) Herbert Spencer, Principes de pnychologie, sixième partie, chap. xxvi
En un mot, comment déduire la coexistence de la succession? «Quand un adulte, après avoir vu un objet A voit » immédiatement après un autre objet B, il affirme d'ordi- » naire leur coexistence sur le fondement de cette simple » observation. Il est évident que ce qui le rend apte à » cela c'est une accumulation d'expériences antérieures, » d*où il a tiré l'induction que certains groupes de phéno- » mènes sont persistants. Mais qu'entend-il par persis- » tanls ? Il veut dire que les phénomènes sont de telle sorte » qu'il peut de nouveau en avoir une connaissance aussi » vive qu'auparavant. .. Mais laissons la coexistence con- » nue par inférence, pour ne nous occuper que des expé- » riences primordiales qui nous la révèlent. Pour une in- » telligence naissante les impressions produites par deux » objets A et B, vus successivement, ne peuvent paraître » difiérer en persistance de deux sons entendus l'un après » l'autre. Dans les deux cas, il n'y a rien qu'une séquence » d'états de conscience. Comment donc l'un des deux rap- » ports vient-il à se distinguer de l'autre ? Simplement » par ceci : c'est qu'on trouve que les termes de la seconde » séquence ne peuvent être conçus dans un ordre inverse » avec une égale clarté, tandis que, pour la preinière, on » le peut. On trouve pareillement que, tandis que certains » états de conscience peuvent se suivre avec une facilité » et une clarté égales dans une direction et dans la direc- » tion contraire (A, B; B, A), d'autres ne le peuvent pas; » de là résulte la distinction du rapport de séquence et du » rapport de coexistence (1). » Ainsi, tandis que les états
(1) Herbert Spencer, Principes de psychologie, sixième partie, chap. xxiv. M. Bain a dit de môine : « Nous pouvons, en renversant le mouvement, LTARD. — La science positive. ti
de conscience purement successifs ne peuvent être sentis avec une même vivacité, dans un ordre iriverse de celui où ils sont apparus, ceux qui constituent la perception de coexistence « comportent l'inversion de leur ordre » . Cela posé, la notion abstraite de l'espace se dégage, par un procédé semblable à celui qui a engendré la notion du temps, des perceptions accumulées des coexistants.
Quant au caractère d'infinité nécessaire que nous attribuons à l'espace et au temps, la loi d'association va nous eu montrer l'origine, et par suite la signification exacte et la valeur. L'idée d'une chose suggère Tidée d'une autre chose avec laquelle elle a été liée toujours ou souvent, dans l'expérience. Comme nous n'avons jamais vu un point de l'espace sans d'autres points au delà, ni perçu un instant du temps sans d'autres instants à la suite, nous ne pouvons imaginer aucun point de l'espace ni aucun instant du temps, si éloignés qu'ils soient du point et de l'instant actuellement présents, sans imaginer au delà d'autres points et d'autres instants. L'infinité de l'espace et du temps n'est pas chose nécessaire en elle-même; mais il est nécessaire, eu égard à notre constitution intellectuelle, que nous concevions l'espace et le temps sans limites. Peut-être la série des phénomènes successifs et celle des phénomènes juxtaposés sont-elles limitées; mais dans notre condition présente, comme toujours nous avons rencontré l'étendue associée à l'étendue, la durée à la durée, nous ne pou-
rcliouvcr la môme série de sensations optiques dans Tordre inverse. » (Les sens et l'intelligence, première partie, chap. ii.)
vons concevoir, eu vertu de cette association familière, devenue inséparable par Thabitude, une fin à l'espace et au temps. Si nous pouvions arriver à cette limite, supposé qu'elle existe, nous en serions « sans doute avertis » par quelque impression nouvelle et étrange de nos sens, » mais dont nous ne pouvons, pou rie présent, nous faire » la plus légère idée (1) » . Quand donc nous parlons de l'infinité nécessaire de l'espaje et du temps, il ne saurait être question que d'une nécessité subjective, créée en nous par la répétition du même phénomène, la perception habituelle détendues et de durées sans solution de continuité.
Ainsi les notions de l'espace et du temps n'ont rien en elles qui ne puisse venir de l'expérience et de la loi d'association.
11 n'en est pas autrement de ces notions et de ces vérités dont le caractère abstrait et l'extrême généralité dissimulent l'origine expérimentale. Considérons, par exemple, les nombres et les figures géométriques. 11 semble difficile d'admettre que ce ne sont pas des notions à priori; elles sont vraies en effet, en quelque lieu de l'espace et en quelque instant du temps que nous les supposions appliquées, et nous les unissons les unes aux autres par des rapports universels et nécessaires. Cependant elles sont d'origine empirique, et ce qui en déguise le caractère, c'est l'extrême généralité du langage. « Tous les nombres, dit Stuart Mill, doivent
(.1) stuart Mill, La philosophie d'Hamilton.
» être les nombres de quelque chose; ils peuvent être » nombres de toutes choses. Ainsi donc les propositions 3) relatives aux nombres ont la propriété remarquable » d'être des propositions relatives à toutes les choses » quelconques, à tous les objets connus par Texpé- » rience. Toutes les choses ont une quantité, se corn- » posent de parties qui peuvent être nombiées, et, » à ce titre, possèdent toutes les propriétés des nom- » bres (1). » ■ — Quant à ces propriétés des nombres desquelles dérivent les conclusions de Tarithmétique, elles nous sont suggérées par l'expérience. Nous disons par exemple : 2 + 1 = 3, et nous croyons alors énoncer une proposition à priori; erreur : c'est un fait physique qu'un même agrégat d'objets, disposés de plusieurs façons différentes, produit sur nos sens des impressions distinctes et cependant équivalentes. C'est là une vérité acquise par une ancienne et constante expérience, c'esti-dire une vérité inductive, et c'est sur des vérités de ce .genre que repose la science des nombres. «On les prouve » en faisant voir et toucher qu'un nombre donné d'objets, » dix boules par exemple, peuvent, diversement séparées » et arrangées, offrir k nos sens tous les groupes de nom- » bres dont le total est égal à dix. Toutes les méthodes » perfectionnées de l'enseignement de l'arithmétique aux » enfants procèdent de la connaissance de ce fait (2). » — Les propositions relatives aux propriétés des nombres sont donc des généralisations de l'expérience. Objectera-t-on que les unités physiques que nous
(1) Stuart Mill, Logique^ liv. II, cliap. VI.
(2) Ibid.
groupons diversement dans l'étendue ne sont pas des unités mathématiques; qu'elles sont inégales, au lieu d'être, comme celles-ci, rigoureusement égales les unes aux autres? — On ne le conteste pas. « Toutes les pro- » positions sur les nombres impliquent une condition » sans laquelle aucune ne serait vraie, et cette condition ^ est une supposition qui peut être fausse. Cette suppo- » sition est que u?i égale u?î, que tous les nombres sont » des nombres d'unités égales. » Or, en fait, « cela n'est » jamais rigoureusement vrai, car une livre réelle n'est » jamais rigoureusement égale à une autre livre, ni une » lieue à une autre lieue. Une balance plus sensible, des )i instruments de mensuration plus précis, découvriraient ))toujoursquelque différence. » Mais de ces inexactitudes physiques on doit uniquement conclure que la science des nombres est en partie hypothétique. « Elle procède » en tirant des conséquences de certaines suppositions, » laissant à un examen à part la question de savoir si » les suppositions sont vraies ou non, ou si, n'étant pas » rigoureusement vraies, elles le sont suffisamment par » approximation (1). »
Les notions géométriques et les propositions par lesquelles nous en développons le contenu, ne sont, elles aussi, que des généralisations de l'expérience. Les géomètres définissent, il est vrai, la surface, ce qui n'a pas de profondeur; la ligne, ce qui n'a ni largeur, ni profondeur; et le point mathématique, ce qui n'a aucune des dimensions de l'étendue; ils attribuent au cercle des
(1) Stuart Mill, Logique^ liv. II, chap. vi.
rayons rigoureusement égaux, au triangle rectiligne trois angles valant ensemble quatre-vingts degrés, et de ces définitions ils tirent déductivement des conclusions qui semblent nécessaires. Mais la rectitude absolue de ces conceptions et la nécessité des propositions qui en dérivent sont illusoires. îi n'y a pas de point sans étendue, de ligne sans largeur, de surface sans épaisseur; l'égalité de tous les rayons d'un cercle n'est pas absolue; les figures parfaites des géomètres sont inconcevables, « d'après tout ce qui peut nous faire juger de la possibilité ». Leur existence serait incompatible avec la constitution physique de notre globe, et même de notre univers. La géométrie est donc, comme l'arithmétique, hypothétique et inductive : hypothétique, parce qu'elle suppose des figures et des éléments de figure dont l'existence est impossible ; inductive, parce qu'à chaque pas de ses déductions elle admet tacitement — postulat impliqué dans toute définition et qui en est le nerf caché — l'existence d'objets semblables à l'objet défini. Toute définition géométrique se résout en effet en deux propositions, l'une relative à un point de fait, par exemple : il existeou il peut exister une figure telle que tous les points de la ligne qui la termine soient à une égale distance d'un point intérieur ; l'autre, purement verbale, qui est la définition proprement dite : <^ Toute figure ayant celte propriété est appelée cercle. » De ces deux propositions la première seule est féconde, et elle est, l'énoncé suffît à le prouver, une généralisation de l'expérience (1).
(1) Stuart Mill, Logique, liv. U, chap. v.
On opposera sans doute à ces conclusions rexistence de figures idéales rigoureusement parfaites. Mais ces objets imaginaires ne sont que les copies des objets réels; « pour la convenance scientifique nous les feignons » dépouillés de toute irrégularité, mais cette supposition » est si loin d'être nécessaire qu'elle n'est même pas » vraie, qu'elle s'écarte toujours plus ou moins de la » réalité. » Elle est le fruit de ce pouvoir d attention^ par lequel nous considérons une partie d'une perception ou d'une conception donnée à l'exclusion des autres, et cela sans le moindre détriment pour la science. « Tant » qu'il n'y a pas nécessité pratique de tenir compte de » quelques-unes des propriétés de Tobjet autres que ses » propriétés mathématiques, ou de quelques-unes des » irrégularités naturelles de ces propriétés, il convient » de les négliger et de raisonner comme si elles n'exis- » taient pas, et en conséquence nous déclarons formel- » lement dans les définitions que nous entendons procé- » der de cette manière. C'en est assez pour porter toutes » les vérités de la géométrie, puisque toute propriété d'une » ligne géométrique ^^iréellement une propriété de tous » les objets physiques qui possèdent la longueur (1). »
Outre les définitions, les mathématiques font usage de propositions auxquelles le commun des philosophes attribue une universalité sans restriction et une nécessité sans exception. Tel est l'axiome d'identité : une même chose ne peut pas à la fois être et ne pas être dans le même temps et sous le même rapport, commun à
(1) Stuart MiH, Logique, liv. II, chap. v.
toutes les sciences déductives; tels sont les axiomes moins généraux, universels cependant, conimuns à la science des nombres et à celle des grandeurs géométriques : si à des quantités égales on ajoute des quantités égales, les sommes sont égales; si de deux quantités égales on retranche des quantités égales, les restes sont égaux ; tels sont encore les axiomes spéciaux de la géométrie, par exemple : deux lignes droites ne peuvent enclore un espace. Quel est le fondement de notre croyance à ces propositions? «Je réponds, dit Stuart » Mill: ce sont des vérités expérimentales, des généra- » lisations de l'observation (1).» Comment saurionsnous qu'une même chose ne peut pas être et ne pas être en même temps et sous le même rapport, si l'observation ne nous avait pas révélé « que la croyance et la non- » croyance sont deux états mentais différents, et qui s'ex- » cluent l'un l'autre » , et si elle ne nous avait pas fait voir, hors de nous, que les phénomènes positifs et les phénomènes négatifs, comme le chaud et le froid, la lumière et les ténèbres, n'existent jamais ensemble dans le même objet? L'absence d'un contraire, la présence de Tautre contraire, toujours associées en nous et hors de nous, aboutissent à cette maxime générale, qui devient la règle de nos opérations analytiques, mais qui n'est au fond que Texpression de notre expérience la plus constante et la plus familière. Il en est de même des axiomes relatifs aux grandeurs. Considérons, par exemple, cette proposition : deux lignes droites ne peuvent enfermer
(1) stuart Mill, Lorjique, liv. II, cliap. v.
un espace, ou, en d'autres termes, deux lignes droites qui se sont rencontrées une fois ne se rencontrent plus et continuent de diverger. Que voir en elle, «si ce n'est » une induction résultant du témoignage des sens » ? On s'accorde à reconnaître que les axiomes sont primitivement suggérés par l'observation. «Nous n'aurions jamais » su que deux lignes droites ne peuvent enfermer un es- » pace, si nous n'avions jamais vu une ligne droite. » Cependant on soutient que la vérité de l'axiome est aperçue à priori par l'esprit, en vertu de sa constitution, dès l'instant où la signification des termes de la proposition qui l'exprime est comprise, et sans qu'il soit besoin de la vérifier par des épreuves répétées. Mais on ne saurait nier que la vérité de l'axiome, fùl-elle évidente indépendamment de Texpérience, est évidente aussi par l'expérience. «L'axiome est, en fait, confirmé presque à » tout instant de notre vie, puisque nous ne pouvons pas » regarder deux lignes droites qui se croisent, sans voir » que de ce point d'intersection elles divergent de plus » en plus. » La preuve expérimentale nous arrive avec une telle profusion et sans un seul cas qui puisse môme faire soupçonner une exception à la règle, que nous croyons à l'axiome avec une invincible énergie de conviction. Où est donc la nécessité d'admettre que cette vérité et les autres vérités de même ordre ont une autre origine que celle du reste de nos connaissances, lorsqu'on l'explique partaitoment en supposant que l'origine est la môme ? « C'est aux adversaires de » montrer quelque fait inconciliable avec la supposi- » tion que cette portion de notre connaissance de
» la nature dérive des mêmes sources que toutes les » autres (l).»
On objecte, il est vrai, que les axiomes sont des propositions nécessaires, et par là on entend toute proposition dont la négation est non-seulement fausse, mais inconcevable. Mnis n'est-il pas étrange que les adversaires de la psychologie de l'association invoquent comme le seul ou tout au moins comme le plus puissant argument, le sentiment de la nécessité, alors «que s'il y a dans notre nature un sentiment que les » lois de l'association soient évidemment capables d'ex- » pliquer, c'est précisément celui-ià ('2) »? D'après la définition de Kant, le nécessaire est ce dont la négation est impossible; donc, si deux idées se présentent à nous unies de telle sorte que nous ne puissions par aucun effort intellectuel les séparer, « nous avons » tout le sentiment de nécessité que l'esprit humain puisse » avoir. » Or, en fait, « lorsque nous avons vu ou pensé » souvent deux choses ensemble, et ne les avons en » aucun cas vues ou pensées isolément, il y a, eu vertu » des lois primitives de l'association, une difficulté crois- » santé, et qui peut à la fin devenir insurmontable, de » concevoir ces choses à part l'une de l'autre... Si une » longue habitude offre constamment à un individu » deux faits liés ensemble, et si, pendant tout ce temps » il n'est pas amené, soit par accident, soit par un acte » mental volontaire, à les penser séparément, il devien- » dra probablement à la fin incapable de le faire, même
(1) Stuart Mill, Logique, liv. II, chap. v.
(2) Sluart Mill, Examen de la philosophie d'Hamilton.
» avec le plus grand effort, et la supposition que les » deux faits peuvent être réellement séparés se présen- » tera à son esprit avec tous les caractères d'un phéno- » mène inconcevable (1). » L'histoire ne nous offret-elle pas de nombreux exemples de ces associations qui s'imposaient aux esprits comme vérités nécessaires, et dont le contraire est admis aujourd'hui? N'a-t-on pas nié l'existence et la possibilité des antipodes, la doctrine newtonienne de la gravitation des corps, et cela au nom de prétendus principes nécessaires, qui n'étaient que des associations puissantes mais erronées? Une expérience mieux informée les a rompues; mais il en est d'autres qu'elle a laissé subsister, qu'elle fortifie même chaque jour, parce qu'elles sont l'expression des faits les plus généraux et les plus constants. « Si donc il » est naturel à l'esprit humain, même k un haut degré » de culture, d'être incapable de concevoir, et sur cette » raison, de juger impossible ce qui ensuite est trouvé » concevable, mais encore est démontré vrai, quoi d'é- » tonnant que dans les cas où l'association est encore plus » anciennement confîniiée, plus familière, et où jamais » rien ne vient ébranler la conviction ni même suggérer » quelque idée en désaccord avec l'association, l'incapa- » cité acquise persiste, et soit prise pour une incapacité » naturelle (2)? » La nécessité n'est que notre impuissance à dissoudre certaines associations d'images ou d'idées qui, toujours d'accord avec l'expérience sensible, acquièrent une cohésion inviucible, et, comme les
(1) Stuart Mil), Logique, Vw. lf,chap. V.
(2) Ibid.
î)2 LA SCIENCE POSITIVE ET LA MÉTAPHYSIQUE.
causes qui les ont engendrées agissent sur « tous les » hommes ou sur la plus grande partie de l'huma- » nité», on comprend que les propositions prétendues nécessaires soient acceptées comme vraies par tous les hommes.
Ainsi nos croyances les plus abstraites et les plus générales ont pour origine des associations empiriques, et celles des sciences que l'on a coutume de placer en contraste et même en antagonisme avec les sciences de la nature proprement dites, ont mêmes principes et mêmes caractères essentiels que celles-ci. Malgré l'apparence déductive qu'elles revêtent, grâce aux hypothèses introduites par l'esprit dans les propositions qui leur servent de point de départ, elles sontinductives, puisque ces propositions sont au fond des généralisations de l'expérience. Qu'est-ce donc que l'induction, et quelle en est la valeur?
D'une manière générale, l'induction consiste à conclure de quelques cas particuliers à tous les cas semblables, à étendre par conséquent à l'avenir les relations observées dans le passé et dans le présent. Une telle opération ne se justifie pas par elle-même ; elle a besoin d'un principe. On pourrait soutenir, il est vrai, que la notion de chaque loi particulière se l'orme progressivement en nous par une association spéciale : deux faits se suivent d'une manière invariable; nous en unissons les représentations dans notre pensée, et quand nous anticipons sur l'avenir, dont l'idée est elle-même un produit de l'association, nous les imaginons liées l'une à l'autre comme elles l'ont été dans le passé ; les expé-
riences nouvelles confirment nos prévisions, et l'association acquiert ainsi peu à peu, grâce à la seule expérience, une force qui finit par devenir souveraine. Mais en fait nous n'attendons pas toujours |ces témoignages répétés pour généraliser, avec une assurance entière, les relations observées. Dans certains cas, une loi de la nature est inférée, sans hésitation, d'un seul fait; une proposition universelle d'une proposition singulière. «Nous ne retenons pas notre acquiescement pour » attendre que l'expérience ait été répétée, ou si nous » le faisons, c'est dans le doute que l'expérience ait été 0 bien faite, et non qu'étant bien faite elle ne soit pas 0 concluanie (i).»
Dans d'autres cas, au contraire, la concordance de tous les faits connus ne suffît pas à l'inférence (2). Il y a là une apparente anomalie, impossible à comprendre sans admettre que tous les raisonnements inductits sont soumis à un principe général. « Il y a un prin- » cipe impliqué dans l'énoncé même de ce qu'est Tinduc- » tion, un postulat relatif au cours de la nature et à » l'ordre de l'univers, à savoir : qu'il y a dans la nature » des cas parallèles, que ce qui arrive une fois arrivera » encore dans des circonstances suffisamment semblables, » et de plus arrivera aussi souvent que les mêmes cir- » constances se représenteront; ou, en termes plus » précis encore, la validité de toutes les méthodes indue- » tives dépend de la supposition que tout événement, » que le commencement de tout phénomène, doit avoir
(1) Stuart Mil], Logique»Uv. III, cliap. m.
(2) Ibid,
94 LA SClEiNCE POSITIVE ET LA MÉTAPHYSIQUE.
» une cause, un antécédent dont il est invariablement et «inconditionnellement le conséquent (1).» Mais c'est une étrange erieur de croire, avec certains philosophes, que ce principe, qui constitue la science, e.^t une affirmation à priori de l'esprit; il n'est que le résultat de la plus vaste et de la plus constamment justifiée de nos généralisations.
Ainsi, toute induction sur un cas particulier implique la loi de causalité universelle^ et cette loi n'est ellemême qu'un extrait de nos inductions particulières. Mais n'y a-t-il pas là le plus manifeste des cercles vicieux? En apparence seulement, d'api es Stuart Mill et ses disciples. A leurs yeux toutes nos inférences primitives se font du particulier au particulier et non du particulier au général. Dès la première lueur de l'intelligence, nous induisons spontanément, et des années se passent avant que nous apprenions l'usage des termes généraux. L'enfant qui s'est brûlé le doigt se garde désormais de l'approcher du feu ; il a raisonné sans faire usage d'un principe général. Il se souvient qu'il a été brûlé et, sans autre garantie que ce souvenir, il croit que s'il approche encore son doit^t du feu, il se brûlera de nouveau; l'image du feu et le souvenir de la sensation douloureuse précédemment éprouvée sont associés en son esprit, et la présence de l'une suffit à provoquer l'apparition de l'autre. La même inférence se répète chaque fois que se présente un nouveau cas semblable, mais chaque fois aussi elle ne dépasse pas le cas présent; il n'y a pas là de
(1) stuart Mill, Logique, liv. III, chap. I.
généralisation : un fait particulier est inféré d'un fait paiticulier.
Mais cette inférence instinctive et bornée eslloin d'être l'induction réfléchie du savant. Comment se fait le passapjc de l'une à l'autre? L'iuiluction savante consiste à conclure que « ce qui est vrai dans un cas particulier » sera trouvé vrai dans tous les cas qui ressemblent au » premier.» Pour cela le principe dont nous parlions plus haut est nécessaire. Par suite, cette croyance à l'uniformité de la nature ne saurait être, sans cercle vicieux, la somme des uniformités paitielles et des inductions particuhèresqui, sans elle, n'auraient ni force ni valeur. Mais n'oublions pas quelle est la nature des inductions priuiitives. Elles se font d'un cas particulier à un cas particulier. L'homme alors induit spontanément et sans le secours d'aucun principe. La reproduction constante, dans les mêmes circonstances, des cas particuliers attendus en vertu de cette prévision spontanée et presque machinale, enfante une présomption à croire que tous les phénomènes se comportent ainsi régulièrement; peu à peu celte présomption se fortifie, à mesure que s'accroît le nombre des cas favorables (jui déposent en sa faveur, et comme aucun fait ne la dément, l'esprit en vient naturellement à réunir en une formule générale toutes ces lois ébauchées et provisoires, et la croyance à l'uniformité de la nature finit par tirer de l'unanimité des témoignages favorables et de l'absence de tout témoignage contraire, une autorité à laquelle nous ne saurions nous soustraire sans faire une violence injustifiée à nos habitudes d'esprit les plus puissantes. Dès lors la
certitude dont elle est investie rejaillit sans cercle vicieux sur les lois particulières. C'est donc, en dernière analyse, parce qu'une expérience constante et toujours concordante a lié dans notre esprit les idées d'antécédent et de conséquent, que nous pouvons dépasser les limites de l'expérience actuelle et conclure du présent à l'avenir.
Ainsi, dans la science, tout est à posteriori, et les matériaux de la connaissance, et les règles suivant lesquelles nous en formons des assemblages. L'analyse ramène de proche en proche les divers principes à des termes de moins en moins éloignés de l'expérience ; elle y découvre, sans exception, des associations mentales de données empiriques; les caractères d'universalité et de nécessité qui ont fait si longtemps prendre le change sur leur véritable nature, ne sont eux-mêmes qu\m double résultat de l'expérience; les principes sont universels parce qu'ils expriment les faits les plus généraux de la nature; ils nous semblent nécessaires parce que nos associations, - œuvre d'une expérience constante de haisons phénoménales, toujours semblables à elles-mêmes, opposent à toute tentative de brusque rupture une résistance parfois invincible. Les éléments de toute connaissance viennent donc des phénomènes, et par conséquent les principes de la science ne recèlent rien d'étranger et de supérieur aux phénomènes eux-mêmes.