CHAPITRE IX
LA DOCTRINE DE l'ÉVOLUTION
Une vérité nous est désormais acquise : Texpérience individuelle est incapable de produire et d'organiser en chacun de nous les principes de l'expérience elle-mêuie. Notre esprit nous est inné, comme le disait Leibniz ; en naissant nous apportons certaines dispositions mentales qui sont les règles, à nos yeux nécessaires, de notre connaissance. Mais cette innéité est-elle absolue ou relative ? Ces formes de pensée, à priori pour chacun de nous, le sont-elles en elles-mêmes? La discussion précédente nous permettrait de croire que l'esprit tire de son propre fonds le pouvoir d'organiser les expériences, si un récent système, engageant et hardi, comme disait la Fontaine de la philosophie de Descartes, n'avait, en ces derniers temps, établi l'empirisme sur une position nouvelle, en apparence plus solide et plus sûre.
M. Herbert Spencer, l'éminent théoricien de l'évolution, a voulu concilier la doctrine de Locke et celle de Kant. Il nie que l'esprit humain, avant l'expérience individuelle, soit une table rase; mais il nie aussi que les formes de la pensée, innées dans l'individu, soient
innées dans l'esprit en général, c'est-à-dire dans la race. Ni Locke, ni Kant n'ont résolu, à son sens, cette question suprême de toute théorie synthétique de la connaissance : d'où vient la faculté d'organiser les expériences? L'attribuer à l'expérience individuelle c'est contredire les faits, car nous faisons un usage au moins instinctif des principes, au début même de la connaissance, dès le premier éveil de la conscience; en faire quelque chose de primitif et d'irrésoiuble, c'est s'arrêter à mi-chemin et trancher une question qui peut être résolue. Il est possible d'aller plus loin à la fois que Locke et que Kant, de reconnaître avec l'un que la pensée est innée à l'individu, avec l'autre que toute pensée vient de l'expérience; pour cela il suffit de rapporter à l'expérience illimitée de la race humaine et des organismes inférieurs desquels elle est sortie par voie d'évolution, ce que Locke attribue à l'expérience de chaque individu, ce que Kant déclare irréductible.
Si nous soumettons à l'analyse les produits de l'intelligence, sans nous préoccuper encore de la façon dont s'est produite l'intelligence elle-même, nous découvrons en eux, d'après M Spencer, malgré des différences semble-t-il irréductibles, une merveilleuse unité de composition. Considérez les plus complexes des raisonnements, ceux que M. Spencer appelle les raisonnements quantitatifs composés, ils se réduisent à l'aperception de rapports d'égalité et d'inégalité, c'est-à-dire de ressemblance et de différence entre les termes comparés. il en est de même, avec une complexité moindre, pour
les raisonnements purement quantitatifs, pour les raisonnements qualitatifs parfaits, et pour les raisonnements qualitatifs imparfaits. Au fond de toute inférence, nous trouvons l'intuition d'une similitude plus ou moins saillante et plus ou moins complexe. Il n'en est pas autrement pour les opérations plus simples qui préparent et élaborent les matériaux des raisonnements, à savoir la classification, la dénomination et la récognition; ce sont là des variétés d'une seule et même opération, qui consiste essentiellement à rapprocher, à assimiler, ou, pour parler le langage de M. Spencer, à intégrer des états de conscience plus ou moins nombreux, plus ou moins différents. De môme encore pour les opérations qui précèdent dans la genèse des connaissances abstraites, celles dont nous venons de parler, la perception des corps et de leurs divers attributs, celle de l'espace, du temps et du mouvement. De proche en proche les rapports les plus hétérogènes et les plus complexes se " résolvent en rapports simples et homogènes, et en fin de compte nous trouvons, comme matière ultime, comme dernière unité de composition de toute connaissance, l'intuition du changement des états de conscience, qui, selon les aspects que l'on y considère, devient, sous des noms nouveaux, l'intuition de la dissemblance et l'intuition de la séquence.
A priori ce résultat pouvait être prévu. Si, en effet, être conscient c'est penser, si penser c'est former des conceptions, réunir des impressions et des idées, il en résulte d'abord que la conscience est le sujet incessant de changements intérieurs; la pensée cesserait en une
conscience stationnaire : la conscience doit donc pour ainsi dire se mouvoir sans cesse, c'est-à-dire éprouver des changements d'états continus. Mais si le changement incessant est la condition fondamentale de la conscience, n'en résulte-t-il pas que tous les phénomènes de conscience, les plus simples et les plus complexes, depuis la pure intuition d'une modification affective jusqu'au raisonnement par lequel un Newton est conduit à la loi de la gravitation universelle, doivent également se résoudre en changements? Autrement la conscience ne saurait les accompagner tous. Elle doit donc se retrouver en tous avec sa condition fondamentale. Les divisions courantes de l'intelligence en puissances ou en facultés diverses, n'indiquent donc tout au plus que des modifications secondaires sous lesquelles se cache l'unité intime et essentielle de composition de l'esprit en toutes ses démarches et en toutes ses œuvres (1).
Mais si la composition de l'esprit est une, s'il n'y a pas lieu de distinguer en lui plusieurs espèces d'éléments de provenance différente, si la conscience est toujours une difjérenciatio)! continue d états ^ ce n'est pas à dire pour cela que ces états la traversent simplement comme font les images un miroir. S'il en était ainsi, comment aurais-je souvenir et prévision ? Comment pourrais-je tenir en une même idée les caractères communs à un nombre illimité d'individus? Comment pourrais-je m'élever audessus de l'espace et du temps, me rendre présent à des portions de l'univers qui vont s'élargissant à mesure que
(1) Herbert Spencer, Principes rfe psj/c/io/o^ie, traduction française, sixième partie, chap. i à xxvi.
croît ma science, et condenser en des formules de plus en plus compréhensives les rapports qui unissent entre eux les phénomènes, jusqu'à rêver de posséder un jour la formule universelle dont toutes choses seraient des dérivées ? Mais la conscience prend note, pour aiïisi dire, des divers états qui se succèdent en elle. « L'intel- » ligence ne peut naître que par l'organisation, l'arran- )) gement, la classification de ces états. S'ils sont notés » chacun en particulier, ce ne peut être que comme » étant semblables plus ou moins à certains états y> précédents. Ils ne sont pensables que si on les consi- » dère comme étant tels ou tels, c'est-à-dire comme î> étant semblables à tels ou tels états précédemment » éprouvés. Il est impossible de les connaître sans les » classer avec d'autres de même nature, sans les assiy> miler à eux. Par suite donc, chaque état, lorsqu'il » est connu, ne doit plus faire qu'un avec certains y> états précédents, doit être intégré avec ces précédents états. Chaque acte de connaissance doit être un acte d'intégration, c'est-à-dire qu'il doit y avoir une 2;?/^gration continue d'états de conscience. Ce sont donc là les deux processus contraires par lesquels la conscience subsiste ; ce sont là les actions centrifuge et centripète grâce auxquelles son équilibre se maintient. Pour qu'il puisse y avoir des matériaux pour la pensée, il faut qu'à chaque moment la conscience soit différenciée dans son état. Et pour que le nouvel état qui en résulte devienne une pensée, il faut qu'il soit intégré avec les états précédemment expérimentés. Cette perpétuelle alternance est la caractéristique de toute
DOCTRINE DE L'ÉVOLUTIOI^. 143
» conscience, depuis la plus basse jusqu'à la plus » haute (1). »
L'intelligence est donc l'assimilation et lintégration continues, suivant des rapports fixes, d'étots do conscience incessamment diversifiés. C'est de cette faculté d'unir et d'intégrer les expériences singulières, qu'on ne saurait dire qu'elle est l'œuvre de l'expérience individuelle. Mais comment en rendre compte?
Nous naissons avec un système nerveux organisé d'une certaine manière. C'est là, d'après M. Spencer, le fait important par excellence, et sans lequel toute explication de rintelligence est impossible. Il y a en effet un parallélisme constant entre l'inlelligence et le système nerveux. Il est aisé de le constater à tous les degrés de l'échelle animale. Aux échelons les plus bas, là où la substance nerveuse est répandue dans tout le corps, sans structure nettement définie, n'apparaissent que les actions réflexes les plus simples. Mais à mesure que la matière nerveuse se réunit et se rassemble, que les centres nerveux se multiplient et s'agglomèrent, que les commissures qui les unissent deviennent plus nombreuses et plus ramifiées, graduellement aussi les instincts gagnent en spécialité, en détermination, en complexité et en étendue. Dans le même animal, si le système nerveux subit d'obscures métamorphoses, les instincts se modifient : ainsi les instincts de la chrysalide ne sont pas ceux de la larve d'où elle est sortie. D'une manière géné-
(i) Herbert Spencer, Principes de psijcho lofjie, sixVcma partie, cbap. xxvil.
iU LA SCIENCE POSITIVE ET LA MÉTAPHYSIQUE.
raie on peut dire que la faculté de coordonner des impressions, qui est au fond l'intelligence, est liée à un certain arrangement des nerfs, et que les connexions entre les fibres et les cellules de la masse nerveuse correspondent à la fois à des connexions d'ordre physique et à des connexions d'ordre intellectuel. La question à résoudre revient donc à celle de savoir d'où l'animal tient son système nerveux déterminé. Si c'est d'une création spéciale, l'intelligence est absolument innée dans les individus. Mais si, au contraire, « les animaux les plus élevés » n'ont acquis que par des modifications accumulées » pendant un passé sans bornes leur organisation bien » intégrée, très-définie et très-hétérogène, si le système » nerveux développé de ces animaux n'a atteint que » peu à peu sa structure et ses fonctions complexes, il » s'ensuit nécessairement que les formes compliquées » de conscience, corrélatives de ces structures et fonc- » tions complexes, ont dû naît^p par degrés (1). » Dans ce cas, l'intelligence, innée dans (tiaque individu, serait une lente acquisition de la race. - — Pour répondre, il faut savoir ce qu'est la vie, et coAment s'en accomplissent les progrès.
Dans ses Principes de biologie, M. Spencer a défini la vie « la combinaison définie des changements hétéro- » gènes, à la fois simultanés et successifs, en correspon- » dance avec des coexistences et des séquences exter- » nés (2). » Le progrès de la vie consiste essentiellement ce dans un progrès continu d'adaptation entre les
(1) Herbert Spencer, Principes de psychologie, troisième partie, chap. i.
(2) Herbert Spencer, Principes de biologie, première partie, chap. iv.
DOCTRIIiE DE L'EVOLUTION. 145
» processus organiques et les processus qui environnent » l'organisme (1). »
D'une manière générale, c'est un principe que tout changement tend à établir l'équilibre des forces qu'il a un instant troublé, et qu'il persiste jusqu'à ce que cet équilibre soit atteint. Il en résulte que dans tout agrégat donné, les forces doivent être arrangées de façon à contre-balancer l'action des forces incidentes auxquelles elles sont soumises. Or, un être vivant est incessamment exposé à des systèmes incessamment variés d'actions extérieures : chaque changement au dehors amène par suite en lui une rupture d'équilibre ; s'il n'en est pas détruit, les forces qu'il recèle, un instant troublées, travaillent à s'équilibrer de nouveau avec le système modifié des forces extérieures ; il en résulte un nouvel arrangement interne, plus ou moins lent à s'établir, qui a pour effet de remettre l'organisme en balance avec son milieu. Par suite, tout changement dans les conditions du milieu où il vit, amène un changement dans la constitution intime de l'être vivant.
Mais cette équilibration, nécessaire à la vie, et cause du progrès de la vie, s'accomplit tantôt dans les individus et tantôt seulement dans les espèces. En effet, parmi les facteurs externes, les uns agissent d'une façon continue et les autres par intermittence ; les fonctions des individus s'ajustent d'elles-mêmes aux premières; mais l'espèce seule, considérée comme un tout continu, peut s'adapter aux secondes. Les membres les plus faibles,
(4) Herbert Spencer, Principes de psychologie, troisième oartie, chap. i, LIARD. — La science positive. 10
incapables de résister aux perturbations soudaines du milieu, succombent; les plus forts subsistent et se mettent peu à peu en harmonie avec leurs conditions nouvelles d'existence, jusqu'à ce que a l'espèce, dans y> son ensemble, se trouve amenée à l'état d'équilibre y> complet avec le facteur nouveau. »
Aussi, « tout agrégat organique, qu'on le considère » individuellement, ou comme une espèce douée d'une » existence continue, est modifié à nouveau par cha(|ue » disl ribution nouvelle des forces extérieures. Aces diffé- » rencialions préexistantes, de nouvelles différenciations y> s'ajoutent : ainsi ce passage graduel d'un état plus » homogène à un état plus hétérogène, qui aurait une » limite fixe si les circonstances étaient fixes, a sa limite » perpétuellement reculée par le changement perpétuel » des circonstances. En attendant, la complexité crois- » San te de structure qui en résulte doit, dans la moyenne » des cas, s'accoîxipagner d'une augmentation du carac- » tère défini de la structure, puisque les organismes qui » peuvent seuls survivre sont ceux qui se soumettent à » des agrégats de forces qui ne sont pas au fond très- » différents de ceux auxquels leurs structures corres- » pondent. Enfin, en même temps que la progression » est rendue nécessaire, comme résultat général, le » changement de structure n'ayant lieu qu'aux endroits » où il se fait un changement dans la distribution des » forces, il n'a pas lieu dans les organismes qui esquivent » les changements dans la distribution des forces, par » migration ou autrement (1). »
(1) Herbert Spencer, Principes de biologie, troisième partie, chiipilre xil.
Ces principes posés, parcourons rapidement les différents stades de l'évolution delà vie. — Les formes les plus basses s'en produisent dans les milieux les plus simples. Alors la vie d'un organisme se compose « presque enlièrey> ment d'un petit nombre d'actions simultanées en corres- » pondance avec les propriétés coexistantes du milieu qui y> les entoure. » — Si ce milieu demeurait toujours le même, les organismes qu'il enveloppe ne se modifieraient pas. Mais que des changements s'y produisent, et en vertu de la loi d'équilibre formulée plus haut, les organismes tendront à s'y ajuster, De là le progrès continu dans la structure et dans les fonctions des êtres vivants. La vie ne cesse pas pour cela d'être une correspondance de l'intérieur avec l'extérieur ; mais cette correspondance d'abord directe et homogène^ devient peu à peu hétérogène^ sans cesser d être directe. C'est là le premier gain, et on le constate aisément, en passant, par exemple, de ces plantes qui naissent et se développent dans un milieu homogène, comme la levure de bière et le Protococcus nivalis, à celles qui réclament, outre l'oxygène et l'acide carbonique nécessaires aux premières, de la lumière, une certaine température, uu certain sol, une certaine quantité d'humidité, et où apparaissent « des variations dans les actions vitales, » correspondant aux variations que le milieu subit par )) rapport à ces conditions. »
En même temps, la correspondance d'abord limitée à un temps et à un espace fort restreints, s'est étendue dans l'espace et dans le temps. Les réactions n'en sont plus bornées à quelques changements circonvoisins, mais
elles s'adaptent peu à peu à des actions de plus en plus éloignées dans le lieu et dans la durée, et à mesure que cette correspondance s'étend, s'accroît le nombre des changements internes, et, par suite, « le total de la vie » .
A un autre point de vue, l'évolution de la vie est un progrès dans la spécialité de la correspondance. D'un état de dispersion complète, où les divers organes sont indifféremment propres à toutes les fonctions, elle aboutit par degrés à la spécialité à la fois en espace, en temps et en objet; chaque organe acquiert peu à peu une structure définie et réalise une fonction déterminée. Par exemple, « de Tinstabililé primordiale qui carac- » térise l'organisme animal en général, et en vertu de » laquelle naît celte réponse au contact des corps solides, » distincts du fluide environnant, sortent, par déve- » loppement graduel, ces divers modes d'irritabilité qui )) répondent aux divers attributs de la matière. » Et ce progrès en spécialité, qui dégage lentement d'une masse d'abord homogène des organes distincts, se reproduit ensuite en chacun de ces organes.
A mesure qu'il se spécialise davantage, « l'ajuste- » ment des rapports internes aux rapports externes » progresse en généralité ». Il semble qu^il y ait là contradiction. Mais la généralité peut être entendue en deux sens différents : les correspondances vagues que présentent les formes inférieures de la vie, sont aussi très-générales, en ce sens qu'établies entre un être aux parties homogènes, et un milieu également homogène, elles sont partout et toujours présentes. « Mais les gé-
» néralitf^s auxquelles l'organisme répond de plus en » plus^ à mesure qu'il s'élève, ne sont pas celles que » manifeste la masse du milieu environnant, mais celles » que manifestent les objets individuels qu'il contient » , et à ce titre elles sont affaire d'intdlio-ence.
Un nouvel aspect du progrès vital qui suppose les premiers, bien qu'il ne leur soit pas coextensif, est le progrès en complexité. « Chacune de ces correspondances supérieures qui manifestent ce que nous appelons la raison, implique un ajustement des rapports internes, non-seulement aux rapports extérieurs concrets actuellement présents, mais aussi à un ou plusieurs de ces rapports abstraits entre les objets externes, que l'expérience externe a généralisés, et quand nous avançons vers des correspondances d'une complexité de plus en plus grande, nous voyons que leur principal caractère est le nombre croissant des rapports abstraits reconnus et impliqués dans l'acte d'ajustement. Dans ce cas, il y a correspondance nonseulement aux phénomènes particuliers que présente une portion du milieu, mais il y a, pour ainsi dire, une correspondance simultanée à beaucoup de phénomènes généraux que présente le milieu dans son ensemble. »
Ainsi la correspondance et la vie avancent parallèlement l'une à l'autre; ainsi les impressions composées, et les mouvements complexes qu'elles provoquent et qu'elles guident, se rapprochent de plus en plus, par leur caractère apparent, des impressions et des mouvements simples, les éléments coordonnés de l'excitation
et de l'acte tendant à s'unir de façon à ne pouvoir plus être séparés que par l'analyse; la liaison, obéissant à une seule et même loi, en devient de plus en plus étroite, et finit par n'en faire que deux aspects du même cbangement. Par conséquent, les manifestations de Tintelligence consistent dans l'établissement de correspondances entre des rapports dans l'organisme et des rapports dans le milieu environnant, et le progrès de Fintelligence, de ses manifestations les plus obscures à ses productions les plus éclatantes, n'est autre chose que le progrès de ces correspondances en espace, temps, spécialité et complexité (1).
11 résulte de Icà qu'aux divers degrés de la vie, l'ajustement croissant du dedans au dehors forme une chaîne sans solution de continuité. La correspondance, d'abord simple et homogène, se différencie graduellement, et comme l'intelligence progresse avec le système nerveux, et que le système nerveux a la même loi de développement que les autres systèmes, celte organisation d'expériences, que nous appelons intelligence, n'est pas formée de facultés réellement indépendantes l'une de l'autre, mais ses phénomènes les plus élevés sont les effets d'une multiplication qui, par degrés insensibles, les fait sortir des éléments les plus simples.
La loi de l'intelligence ainsi définie, c'est que : « la » force de la tendance que l'antécédent d'un change- » ment psychique quelconque a d'être suivi par son
(1) Herbert Spencer, Principes de psychologie, troisième partie, cliap. i à x.
» conséquent, est proportionnée à la persistance de » l'union des choses externes qu'ils représentent (1). » — En ce sens^ on a eu raison de dire que tout acte d'intelligence est une association. « Ce n'est qu'en vertu do » celte loi que peut avoir lieu rajustement des relations » internes aux relations externes, sans lesquelles la vie » est impossible, et ce n'est que dans l'hypotlièse d'une » telle loi que nous pouvons expliquer ces faits : que » les relations qui sont absolues dans le milieu environ- » nant sont absolues en nous, que les relations qui sont » probables en nous sont probables dans le milieu » environnant, que les relations qui sont fortuites » dans le milieu environnant sont fortuites en » nous (2j. » Mais c'est une erreur de croire que l'expérience individuelle est capable de produire ce résultat. L'intelligence se développe par évolution. L'organisme est placé au milieu d'une infinité de relations de toute sorte. Il commence par approprier son action aux plus simples d'entre elles ; peu à. peu, ainsi que nousl'avons vu, cette appropriation gagne en étendue, en précision, en spécialité et en complexité. La genèse de l'intelligence suit une voie parallèle. Si les combinaisons psychiques ne sont pos déterminées par « les expériences de l'orga- » nisme individuel qui les manifeste», elles le sont par « les expériences de la race d'organismes d'où sort l'or- » ganisme individuel, lesquelles, par une répétition infi- » nie, dans d'innombrables générations successives, ont » établi ces conséquences à r<?M^/^re/a/2o;wo/v^a;^i!'^we^. »
(1) Herbert Spencer, Principes de psychologie, quatrième partie, cliap. il.
(2) Ilnd.
Les faits les plus connus confirment cette hypothèse. — Si chaque génération était l'œuvre d'une création spéciale, il faudrait qu'en chacune d'elles l'inteliigence fut adaptée d'avance au monde qu'elle a pour fonction de connaître. Mais il n'en est pas ainsi, la chaîne des ancêtres et des descendants est continue, et des uns aux autres l'hérédité transmet, comme un capital inaliénable, la somme des modifications subies et conservées. Ce qui, dans un individu, est une modification accidenteUe, devient ainsi une habitude héréditaire, un trait distinctif de la race; et comme toute habitude nouvelle est accompagnée d'une nouvelle manière d'être dans la structure du système nerveux, à des habitudes de vie permanentes correspondent des types permanents d'organisation. Ainsi, pour ne pas parler des animaux, il y a, dans l'espèce humaine, des races guerrières et des races pacifiques, des races nomades et des races sédentaires. Comme elles ont pour la plupart, sinon toutes, une commune origine, leurs aptitudes spéciales doivent dériver de changements dans le genre de vie, qui, se prolongeant, ont engendré des habitudes graduellement affermies parleur persistance même, et devenues enfin organiques. — Ainsi, la transmission héréditaire des tendances produites dans le système nerveux étant une loi générale, toutes les relations physiques, du fortuit à l'indissoluble, résultent de l'expérience de relations externes correspondantes. Les divers degrés de force qu'elles présentent sont, toutes choses égales d'ailleurs, proportionnels à la multiplicité des expériences. Les plus faibles résultent de l'expérience individuelle; mais
les plus puissantes, celles que nous ne pouvons rompre, et dont le contraire nous semble absolument inconcevable, dérivent des expériences accumulées de la race, devenues des relations organiques, et transmises, en se fortifiant encore, de génération en génération. Sa pensée est innée à l'individu, parce que l'individu naît avec un cerveau d'une structure déterminée; mais son cerveau est le produit d'une lente évolution.
Cette vérité sera plus manifeste encore si nous considérons les divers aspects de l'intelligence. — Le plus simple et le plus général de tous est l'action réflexe. On peut la définir alaséquence d'une simple irritation par unesimple contraction (1). » Une impression est faite sur l'extrémité périphérique d'un nerf; elle est propagée le long de ce nerf jusqu'à ce qu'elle atteigne un ganglion ; là commence une action qui, cheminant le long d'un autre nerf, va du ganglion à un muscle. Dans ce phénomène nous voyons déjà une relation interne particuhère, ajustée à une relation externe particulière. Et « si » nous nous rappelons que, dans les actions journalières » de l'animal, cette relation interne a été perpétuelle- » ment répétée en correspondance avec la relation » externe, nous voyons comment l'organisation de cette » relation dans l'espèce correspond à l'infinité desexpé- » riences de cette sorte éprouvées par l'espèce (2). » Bien que très-voisine encore de l'action purement physique, l'action réflexe porte déjà cependant le caractère
(1) Herbert Spencer, Principes de psychologie, quatrième partie, chap. IV.
(2) Ibid.
de raclion psychologique. Si, eu effet, la conscience la plus obscure implique au moins l'alternance de deux états, n'y a-t-il pas une telle succession dans le centre nerveux où aboutit l'impression et d'oii part l'action? C'est de cette forme la plus inférieure de la vie consciente que se dégagent, par suite d'une complication croissante des relations adaptées, Tinstinct et plus tard la raison. L'instinct peut être défini ; « une action réflexe composée (1). » L'action réflexe est d'abord une contraction simple produite en réponse à une simple impression. Mais à mesure que Torganisation intérieure se complique et se spécialise, une seule impression peut mettre en branle des groupes de plus en plus nombreux de fibres musculaires. Ainsi une grenouille décapitée tressaille et sursaute quand une de ses pattes est excitée. De là à l'action réflexe composée il n'y a qu'une difl'érence de degré; mais à la simple excitation a succédé un groupe complexe d'excitations différentes. Quand le gobe-mouche au sortir de l'œuf saisit sa proie, son acte est machinal et automatique. Pourtant il implique une exacte appréciation de la dislance et le pouvoir de régler d'après elle, d'une manière précise, les mouvements musculaires; une simple impression n'y saurait suffire. Il fi\ut que certaines fibres nerveuses de la rétine aient été excitées, et avec elles les muscles qui servent à ajuster les foyers des yeux et ceux qui en dirigent les axes vers un point déterminé. Sans cela, le mouvement provoqué n'aurait pas de direction précise. La coordination
(1) Herbert Spencer, Principes de psychologie, quatrième partie, cliap. v.
complexe des coiUractions musculaires qui permet au gobe-mouche de saisir sa proie, résulte donc de plusieurs excitations coordonnées. De même pour tous les actes instinctifs. — On peut maintenant comprendre comment les actions réflexes composées sortent, par accumulation d'expériences, des actions réflexes simples. Si, par exemple, dans toute une race d'organismes, une impression visuelle, une impression tactile et une contraction musculaire sont continuellement associées, il suffira, à la longue, grâce à l'habitude acquise, de l'une ou de l'autre impression pour déterminer la détente musculaire qui, à l'origine, était la conséquence des deux impressions associées; de là ces contractions complexes, si nombreuses dans la vie animale, qui sont mises en jeu par une seule impression. Mais inversement, à mesure que les instincts s'élèvent, c'est-à-dire que les relations internes qui les constituent se multiplient et gagnent en étendue, en spécialité et en complexité, la cohérence de ces relations s'affaibht ; par suite l'automatisme des réactions diminue, la vie interne se détacheet semble s'isoler davantage du milieu qui l'environne, et l'instinct va se perdre graduellement dans quelque chose de plus relevé. Ici se place un intermédiaire important, la mémoire, dont la genèse peut sembler inexplicable. L'instinct proprement dit n'est pas un souvenir; il y a une telle cohésion entre les diverses actions automatiques qui le constituent, qu'elles se produisent toutes comme par une suite de détentes subordonnées, lorsqu'une impression physique a donné le branle. Mais, nous l'avons vu, à mesure que l'instinct s'élève, l'automatisme tend
à diminuer; les diverses réactions, primitivement liées ensemble et coordonnées les unes aux autres, se séparent et s'isolent. Alors, quand a lieu l'excitation du dehors, elles ne produisent pas toutes les mêmes effets: les unes donnent naissance à des mouvements musculaires; les autres demeurent dans un état intermédiaire entre la puissance et l'acte, impuissantes à atteindre l'intensité nécessaire à la production du mouvement. L'acte psychique a lieu sans entraîner à sa suite l'acte physiologique. Mais comme auparavant le mouvement avait suivi l'impression, ces impulsions avortées sont autant de réminiscences des mouvements autrefois engendrés. En dernière analyse, « se rappeler la cou- » leur rouge, c'est être, à un faible degré, dans cet état » psychique que la présentation de la couleur rouge pro- » duit; se rappeler un mouvement fait avec le bras, » c'est se sentir, à un faible degré, une répétition de ces » états internes qui accompagnent le mouvement (1). » Ainsi le dedans semble rompre avec le dehors et se constituer en une intimité spéciale.
On comprendra maintenant comment la raison peut sortir de l'instinct. L'abîme par lequel on les suppose séparés n'existe pas. Tout acte instinctif et tout acte rationnel sont également un ajustement de relations internes à des relations externes. Cette continuelle adaptation va se développant et se perfectionnant sans cesse par degrés insensibles. Seulement, tandis que, dans l'instinct, la correspondance lie les unes aux
(t) Herbert Spencer, Principes de psychologie, quatrième partie, chap. iv.
autres des relations simples et générales, dans la raison, elle unit des relations plus rares, plus complexes et plus abstraites. Mais y a-t-il là autre chose qu'une question de degré? S'ervisera-t-on de soutenir, par exemple, que bornée à vingt phénomènes externes, la correspondance est instinctive et qu'elle devient rationnelle à vingl-etun? Toutefois voici ce qu'il est vrai de dire. Quand rajustement automatique des relations internes aux relations externes se relâche, quand la correspondance s'est avancée des phénomènes les plus simples et les plus fréquents aux plus complexes et aux plus rares, quand, par suite, la répétition des expériences a été insufiisante pour produire une cohésion invincible entre les relations internes et les mouvements correspondants, alors l'excitation des agents nerveux détermine, non plus les mouvements qu'elle provoquait d'abord, mais simplement les réminiscences ou les idées de ces mouvements. Il en résulte un conflit entre ces idées ou tendances ébauchées, duquel finit par se dégager l'action la plus forte, c'est-à-dire, en définitive, celle qui a été le plus souvent répétée dans l'expérience. C'est là le type de l'action rationnelle.
Ainsi, il faut maintenir celte vérité : « que la cohésion » des états psychiques est proportionnelle à la fréquence » avec laquelle ils se sont suivis l'un et l'autre dans l'ex- » périence. » Mais pour les expliquer tous, et, en particulier, ceux qui sont aujourd'hui inséparables de Tesprit, ii faut admettre cette autre loi : « que ces successions » psychiques habituelles établissent une tendance héré- » ditaire à de pareilles successions, qui, si les conditions
» restent les riiènies, croît de génération en généra- ») tion (1). »
Cette loi nouvelle permet de pénétrer le mystère des idées innées oifdes formes universelles et nécessaires de la pensée. Ces idées et ces formes qui sont aujourd'hui, dans l'individu, des possessions naturelles, sont des habitudes et des acquisitions de la race; le capital intellectuel dont chacun de nous jouit dès sa naissance, est l'épargne accumulée de tous ceux qui nous ont précédés. « Si même pour des relations externes qu'un seul orga- » nisme a éprouvées pendant sa vie, il s'établit des rela- ;) tions internes correspondantes qui sont presque auto- » maliques; si dans un individu humain une combinai- » son complexe de changements psychiipies, comme 9 ceux du sauvage qui tue un oiseau avec une flèche, » devient, par une répétition constante, assez organique >^ pour se produire presque sans la pensée des divers » actes qu'il y a à exécuter; — et si une adresse de » cette sorte est tellement transmissible que des races » particulières d'hommes sont caractérisées par diverses » aptitudes qui ne sont rien autre chose que des con- » nexions psychiques qui commencent à devenir orga- » niques, alors, en vertu de la même loi, il doit résulter » que, s'il y a de certaines relations qui ont été expéri- » mentées partons les organismes, quels qu'ils soient, » relations qui ont été éprouvées à tout instant, pendant » la veille, relations éprouvées en même temps que » toute autre expérience, relations qui résultent d'élé-
(1) Herbert Spencer, Principes de psychologie, quatrième partie, chap. v.
ments extrêmement simples, relatioLS qui sont absolument constantes, absolument universelles, il s'étîi?jlira graduellement dans l'organisme des relations qui sont absolument constantes, absolument universelles. Telles sont les relations de temps et d'espace. Ces relations étant éprouvées en commun par tous les animaux, l'organisation dos relations correspondantes doit s'accumuler, non-seulement dans chaque race d'animaux, mais dans toutes les races successives d'animaux, et doit, en conséquence, devenir plus stable que toute autre. Ces relations étant éprouvées dans chaque acte dechaqueanimal,ellesdoivent,pourcette raison aussi, avoir, pour leur répondre, des relations internes qui sont plus que toutes les autres indissolubles. El de plus, pour la raison qu'elles sont uniformes, itivariables, incapables de manquer, d'être retournées ou abolies, elles doivent être représentées par des connexions d'idées qui ne peuvent être ni retournées ni détruites. Étant la .substance de toutes les autres relations externes, elles doivent correspondre à des conceptions qui sont le substratum de toutes les autres relations internes. Étant les éléments constants et infiniment répétés de toute pensée, elles doivent devenir les éléments automatiques de toute pensée, les éléments de la pensée dont il est impossible de se défaire, les formes de F intuition (1). »
De la sorte seraient réconciliées l'hypothèse expéri-
(1) Herbert Spencer, Principes de psychologie, quatrième partie, chap. v.
mentale et celle des transcendantalisles. Toute connaissance viendrait directement de lexpérience, et pourtant les conditions générales en seraient fixées d'avance en chacun de nous. -— «Dans ce sens, dit M. Spencer, qu'il » existe dans le système nerveux certaines relations » préalables correspondant à des relations dans le milieu » environnant, il y a du vrai dans la doctrine des » formes de l'intuition, — non le vrai que soutiennent » ses défenseurs, mais une vérité d'un ordre parallèle. » En correspondance à des relations externes absolues, » se développent dans le système nerveux des relations » internes absolues, — relations qui sont développées » avant la naissance, qui sont antérieures à l'expérience » individuelle et indépendantes d'elle, et qui s'établissent » d'une manière automatique en même temps que les » premières connaissances. Et dans le sens où je l'en- » tends ici, ce ne sont pas seulement ces relations fon- » damenlales qui sont ainsi prédéterminées, mais aussi » un grand nombre d'autres relations plus ou moins » constantes, qui sont représentées congénitalcmeiit » par des connexions nerveuses plus ou moins complètes. » D'autre part, je soutiens que ces relations internes » préétablies, quoique indépendantes de l'expérience de » l'individu, ne sont pas indépendantes de l'expérience » en général, mais qu'elles ont été établies par lus expé- » riences accumulées des organismes précédenls. Le » corollaire de tout ce qu i a été précédemment développé, » c'est que le cerveau représente une infinité d'expé- » riences reçues pendant révolution de la vie en géné- » rai; les dIus uniformes et les plus fréquentes ont été
LA DOCTRINE DE L'ÉVOLUTION. iGl
successivement léguées, intérêt et capital, et elles ont ainsi monté lentement jusqu'à ce haut degré d'intelligence qui est latent dans le cerveau de l'enfant, et que, dans le cours de sa vie, l'enfant exerce, fortifie en général, et rend plus complexe, et qu'il léguera à son tour, avec quelques faibles additions, aux générations futures. Et il arrive ainsi que l'Européen en vient à avoir vingt ou trente pouces cubes de cerveau de plus que le Papou. Il arrive ainsi que des facultés, comme celle de la musique, qui existent à peine dans les races humaines inférieures, deviennent congénitales dans les races supérieures. Il arrive ainsi que de ces sa u vages, incapables de compter au delà du nombre de leurs doigts, et qui ne parlent qu'une langue qui ne renferme que des noms et des verbes, sortent à la longue nos Newton et nos Sbakspeare (1). »
(1) Princips3 de psychologief 4® partie, ehap. iv.
LIARD. — La science positive. H
Nous n'avons pas à discuter tous les problèmes que provoque la doctrine générale de M. Spencer. Sa théorie sur l'origine des principes de la connaissance doit seule nous occuper; mais comme elle est une conséquence ou une application de l'idée maîtresse du système exposé dans les Premiers principes, nous devons, avant d'en venir aux difficultés spéciales qu'elle nous semble soulever, soumettre au contrôle de l'analyse l'idée qui en est l'âme.
Ou se plaît à mettre aux prises, comme deux doctrines diamétralement opposées et absolument irréductibles l'une à l'autre, la théorie des créations spéciales et celle des transformations leutes, ou de l'évolution. Scientifiquement envisagées, en dehors de tout parti pris métaphysique ou religieux, l'une et l'outre sont deshypothèses invérifiables, puisque, si nous ne voyons pas surgir du néant des êtres armés de toutes pièces, nous ne saisissons pas davantage, même dans le domaine des infiniment petits, et sous l'objectif des plus puissants
microscopes, la transformation d'un être dans un autre. Mais, bien qu'elles ne puissent recevoir une confirmation directe, de telles hypothèses n'en ont pas moins entrée dans la science, à titre de vraisemblances ou de probabilités, à la condition d'étabhr entre tous les faits connus un lien intelligible. La doctrine évolutionniste réclame pour elle le plus haut degré d'inteliigimlité auquel une doctrine scientifique du développement des choses puisse s'élever.
Quoi de plus invraisemblable et de plus répugnant à la pensée que l'hypothèse de créations successives et spéciales? On ne peut se figurer que des êtres apparaissent tout à coup munis de tous les instruments nécessaires à l'existence, doués de caractères distincts de ceux de leurs prédécesseurs, et dont rien, dans l'ordre naturel des choses, n'aurait déterminé la venue. L'imagination des poètes, même aux jours de sa plus riche fécondité, n'a rien enfanté de pareil. — Mais en admettant que l'imagination pût se représenter une création spéciale, la raison se refuserait à la concevoir. Un tel fait serait une source d'anarchie dans le monde. La science repose en effet sur ces deux principes, que la quantité de matière demeure constante dans l'univers, et que rien ne s'y produit qui n'ait une cause naturelle Supposez qu'un être soit tout à coup introduit du néatf dans la réalité, voilà la quantité de matière accrue, l'ordre détruit, par suite l'équilibre des choses rompu, et cette perturbation se reproduit à chaque création nouvelle. Le monde serait donc soumis à l'action intermittente et arbitrairede forces perturbatrices, extérieures
à lui ; il oscillerait du désordre au désordre,. sans pouvoir se fixer jamais.
Dira-t-on que l'accroissement de matière produit par l'apparition d'un être ou d'une espèce est compensé par une perte égale, résultant de la disparition d'un être ou d'une espèce, et que grâce à cette sorte do comptabilité en partie double, où l'actif et le passif sont égaux, le bilan de la nature est toujours en équilibre? — En premier lieu, rien, dans lestaits, n'autorise une telle supposition. Si aux espèces disparues, et dont nous retrouvons les restes dansl'écorce du globe, ont succédé d'autres espèces, rien ne prouve, dans l'hypothèse des créations spéciales, que la balance des gains et des pertes ait toujours été équilibrée; en outre, l'anéantissement d'une partie de la matière n'est pas chose plus intelligible que la création d'une partie équivalente. En fait, rien ne se perd ; ce qui semble disparaître se transforme, et sous toutes les métamorphoses qu'elle subit, nous retrouvons toujours, en fin de compte, la même quantité de matière.
Dira-t-on que l'acte créateur se borne à donner à une portion de la matière une forme nouvelle? — L'inintelligibililé que nous venons de signaler disparaît; mais il en reste une autre qu'on ne parvient pas à écarter. Non-seulement rien ne peut se créer ou se perdre; mais encore tout ce qui apparaît doit pouvoir être rapporté à une cause naturelle. L'acte créateur qui informerait la matière n'est pas le résultat des forces naturelles; autrement il tomberait sous les prises de la science, il ferait partie des phénomènes, ce qui est con-
tradictoire avec la notion d'un tel acte. Il est donc étranger aux phénomènes sur lesquels il a pleine puissance ; on ne saurait par conséquent en déterminer ni le mode, ni la loi, si tant est qu'il ait une loi : c'est quelque chose de mystérieux, de surnaturel, d'antiscientitique; c'est une menace de miracle toujours suspendue sur la nature. La science ne peut s'accommoder d'une telle hypothèôt;. Tout autre est l'hypothèse de l'évolution. Suggérée par les faits, elle n'implique rien qui les contredise. — La quantité de matière est constante dans l'univers; le fond de toutes choses est donc toujours le même, les formes seules varient. Et comment en expliquer la variété et la succession, sinon en recueillant les enseignements de la nature elle-même? Orne nous montret-elle pas que chaque être se forme lentement, par progrès infiniment petits et continus? Pourquoi ne pas étendre au développement de la nature entière cette idée d'évolution , réahsée dans les êtres particuhers? Nous ne rencontrons alors aucune des difficultés insurmontables, devant lesquelles échoue la doctrine des créations successives. Aucune parcelle de matière n'est censée introduite dans le monde; aucun phénomène n'est supposé produit sans cause assignable; une forme donnée a pour antécédents les formes qui l'ont précédée et le milieu où elle apparaît; d'une forme à l'autre, la transition s'établit, non pas brusquement, par un fiât inexplicable, mais par une infinité de degrés insensibles, que la pensée parcourt sans heurts ni lacunes. Dans cette échelle indéfinie des êtres, dont l'origine n'est pas assignable, et où ce qui semble le terme n'est qu'un do-
gré vers un progrès nouveau, rien qui n'ait sa raison dans ce qui précède, et qui ne contienne la raison de ce qui suit; l'enchaînement des formes progressives dans le temps et leur connexion dans l'espace sont un enchaînement et une connexion de raisons. Rien n'est donc plus intelligible que l'hypothèse de l'évolulion.
Nous venons de marquer avec force la différence des deux doctrines. L^avantage semble au profit de la seconde. Mais cette intelligibiUté dont elle se réclame, n'est -elle pas un prestige enfanté par l'imagination et qui s'évanouit au regard delà raison? On ne saurait soutenir sans paradoxe, semble-t-il, qu'entre ces deux théories adverses il y a seulement une différence de degré, et que la seconde est, en un sens, une épreuve infiniment réduite de la première. Rien n'est plus vrai pourtant.
Pour fixer les idées, considérons l'évolution telle que nous l'offre la nature dans la constitution et le développement des êtres individuels. Une cellule en est l'origine; un être muni de tous les instruments nécessaires à la vie en est le terme ; entre ces deux extrêmes, se place une série d'états intermédiaires qui réalisent chacun un progrès sur l'état antérieur. Chacun de ces stades successifs est déterminé par les précédents et l'état du milieu, dans lequel s'accomplit l'évolution ; une loi le lie aux modifications antérieures de l'embryon et à celles de l'atmosphère inorganique ou organique qui l'enveloppe. La science est satisfaite de cette explica-
tion. Mais au fond n'y a-t-il pas là le plus impénétrable des mystères? L'évolution ne renferme-t-elle pas quelque chose dont révolution ne saurait rendre compte? N est-elle pas une série régulièrement ordonnée de créations infiniment petites?
En posant cette question, nous n'entendons pas parler d'une création de matière. Toute la substance d'un être pleinement achevé était contenue dans son germe et dans le milieu où il s'est développé. Mais cette matière, dont la somme va croissant jusqu'à complet achèvement, se groupe, à chaque étape nouvelle, de façons différentes ; de là des formes variées que l'être en voie de développement revêt tour à tour. Que chacune d'elles ait sa raison mécanique dans celles qui précèdent et dans le milieu où elle apparaît, rien de mieux. Mais de l'une à l'autre, il y a transition brusque, et, par conséquent, solution de continuité. Agrandissons l'intervalle, grossissons la différence par l'imagination, et nous voilà en présence d'un véritable abîme. Entre l'origine et le terme de l'évolution, le passage n'a pas lieu instantanément; il s'accomplit graduellement par des intermédiaires, séparés eux-mêmes par des intervalles. — Dirat-on que chacun de ces intervalles est comblé par d'autres intermédiaires, trop petits pour être saisis par les sens et les instruments auxiliaires des sens, mais possibles et nécessaires môme aux yeux de la raison? — La réponse sera toujours la même. Par cela seul que ces intermédiaires sont des degrés d'un état donné à un état différent, ils doivent différer entre eux. Si petit qu'en soit l'intervalle, il est infranchissable pour la peu-
sée; le second état ne saurait intelligiblement sord?^ an premier : il est le premier, plus quelque autre chose ; sans cela, il n'y aurait pas de progrès, pas (révolution. Mais si la série des changements évolutifs est une série d'additions, l'évolution n'est pas, à proprement parler, une transformation progressive d'états et d'éléments donnés.
On comprend, prise en gros, cette proposition aujourd'hui vulgaire, que les divers phénomènes physiques sont des transformations l'un de l'autre. Par transformation, on n'entend ici désigner que les apparences. Les savants ont une langue plus précise et plus exacte; ils parlent de la corrélation et de l'équivalence mécanique des diverses forces de la nature. Du mouvement semble anéanti, et une certaine quantité de chaleur est apparue. On dit que le mouvement s'est transformé en chaleur; mais, à proprement parler, du mouvement ne i)eut pas plus devenir chaleur que le nombre trois ne peut se . transformer dans le nombre quatre. La chaleur n'est que du mouvement invisible à l'œil, insensible au toucher, mais sensible, sous une forme distincte de celle où il apparaît à l'œil et au toucher, à certains de nos sens. Au fond, il n'y a, dans cette prétendue transformation, qu'une opération analogue à celle qui consiste à diviser et à multiplier tout ensenible l'unité par un môme nombre. 11 en serait autrement dans les prétendues transformations évolutives : une certaine quantité de matière est incorporée à un ensemble donné; la forme du tout en est modifiée; ce qui constitue ici un progrès, ce n'est pas l'accroissement de la quantité des
matériaux, mais le changement dans leur disposition. Encore une fois, que ces variations aient pour conditions et pour instruments des phénomènes mécaniques, nous le reconnaissons; maison n'est pas autorisé, pour cela, à dire qu'un état donné est sorti d'un état antérieur, par voie de transformation. Si toutes les formes que traverse l'évolution sont contenues réellement dans la forme originelle, il n'y a pas transformation, mais accroissement géométrique, comme on le voulait dans la doctrine de la préexistence et de l'emboîtement des germes; si, au contraire, il y a épigenèse des formes successives, elles ne se transforment pas les unes dans les autres, car toute transformation implique un changement spécifique, et toute différence spécifique, si légère qu'on la suppose, est, pour la pensée, irréductible aux qualités qui l'ont précédée. Il y a donc dans l'évolution deux choses inséparables en fait, mais qu'il importe au plus haut point de ne pas confondre : une série de phénomènes mécaniques liés les uns aux autres par des lois de corrélation et d'équivalence, qui s'étendent à la nature entière, et une série de formes successives dont ces phénomènes sont la matière, sans en être toute la raison. Par conséquent, ce qui paraît continu, dans l'évolution, est réellement discontinu; les formes qui semblent sortir les unes des autres sont séparées par des intervalles, sans doute insaisissables aux sens, mais réels cependant. L'évolution est donc une suite, nous ne dirons pas de créations, car ce mot implique une production enihilo de matière, mais d'apparitions successives. Où est alors, si ce n'est dans le degré, la dif-
férence d'intelligibilité entre l'hypothèse des créations spéciales, scientifiquement entendue, c'est-à-dire toute production de matière e nihilo écartée, et l'hypothèse des transformations lentes?
Ce qui cause le prestige, c'est une interprétation erronée du principe de continuité, et une facilité trop grande àcroirequelaraisonsecontenle des satisfactions données à l'imagination. On part de cet adage : Natura non facit salins, et comme on parvient assez aisément à grouper les faits en séries continues au regard de la sensibilité, on en conclut que les choses sortent les unes des autres, par une transmutation insensible. Mais la continuité réelle est une contradiction dans les termes. Tout changement est donné dans le temps; à ce titre, il semble qu'il doive être continu, car un temps vide est quelque chose d'inconcevable ; des solutions de continuité, dans une série d'événements successifs, seraient autant de néants qui interrompraient le cours de la pensée. Mais - ce temps continu n'est qu'un objet de sensibihté ; pour le penser, nous y appliquons le nombre, et aussitôt s'évanouit cette continuité apparente. Un nombre est relié à un nombre plus grand ou plus petit par une série d'accroissements ou de diminutions progressifs; mais quelque nombreux qu'ils soient, jamais ces intermédiaires ne parviennent à combler l'abîme qui sépare le nombre 1, par exemple, du nombre 2; jamais la somme l + y+Y+T+ïï;' ^t^-' "'^^^ rigoureusement égale à 2; un intervalle l'en sépare toujours; la série -^+^ + ^+-, etc., s'étend à l'infini : il faudrait donc, pour (pie l'intervalle de 1 à 2 fût réellement
comblé, qu'une série infinie fût actuellement réalisée, ce qui est contradictoire, car un nombre infini réel serait un nombre auquel on ne pourrait rien ajouter, c'est-à-dire un nombre qui ne serait pas un nombre. On ne saurait prétendre davantage, et pour la même raison, que les divers anneaux decette chaîne sont unis les uns aux autres sans solution de continuité ; de l'un à l'autre, si rapprochés qu'ils soient, gît un intervalle, qu'on ne saurait combler, sans y introduire, chose contradictoire, un nombre infini d'intermédiaires; il en sera de même pour chaque intervalle qui sépare ces intermédiaires de premier ordre, et ainsi de suite, à l'infini. Et comme le nombre des intermédiaires de premier ordre, pour qu'il n'y eût pas solution de continuité de l'un à l'autre, devrait être infini, supposer qu'il y a continuité absolue de l'un à l'autre, c'est supposer que l'infini élevé à une puissance infinie est actuellement réalisé, ce qui, en dernière analyse, revient à élever la contradiction à une puissance infinie (1).
Mais l'imagination passe outre. Pour elle, continuité signifie simplement absence de sauts brusques. Le cours ordinaire de la nature ne l'a pas habituée à de grandes et subites apparitions; entre les choses qui, au premier abord, lui paraissent discontinues, une observation ])lus exacte ou plus profonde lui a révélé l'existence d'intermédiaires; elle va plus loin par induction, et elle sup-
(1) Nous empruntons ce principe de Timpossibilité d'un nombre infini actuel à M. Renouvier. Nous en ferons, comme on le verra, un fréquent usage, sans toutefois en tirer exaclement les mêmes conséquences que M. Renouvier.
pose entre les choses différentes une continuité véritable, établie par une infinité d'intermédiaires iiifiniment petits; il lui suffit, pour que la continuité telle qu'elle se la figure soit possible, que les changements sensibles soient la résultante de changements insensibles. Elle fait ainsi de son infirmité une loi de la pensée et des choses, et elle déclare intelligible la façon dont elle se représente la réalité, sans s'inquiéter de savoir si elle ne se met pas en contradiction avec l'arbitre suprême de toute intelligibilité. Il suffit, pour remettre les choses en ordre, de l'employer contre elle-même, et de grossir, à l'aide du pouvoir presque illimité d'amplification qu'elle possède, les intervalles infiniment petits, que la raison déclare exister entre les choses sensiblement con- ,tinues. Alors la discontinuité, qui semblait s'évanouir au sein de l'infiniment petit, reparaît, et l'imagination déroutée doit déclarer illusoire la continuité prétendue des changements..
Ainsi l'idée d'évolution n'implique pas l'idée de continuité, ni, à plus forte raison, celle de transformation. En un sens, on a pu dire que le monde était un phénomène unique indéfiniment diversifié dans l'espace et dans le temps; mais cette assertion ne vaut qu'en ce qui concerne la corrélation et l'équivalence mécanique des phénomènes. En un autre sens, il est aussi vrai de dire que le monde est un tissu de phénomènes distincts et séparés; car si la science lie chaque fait à un antécédent invariable et inconditionnel, elle ne peut, sans contradiction, soutenir qu'en réalité, et en dehors de toute
acception métaphysique ou mathématique, le conséquent est l'antécédent transformé. Il faut. donc reconnaître, ou bien que ce qui apparaît, au terme de l'évolution, était contenu, au moins virtuellement, dans l'origine, et, dans ce cas, ainsi que nous Pavons déjà dit, il y a uniquement, de l'embryon à l'être achevé, amplification géométrique, ou bien, si quelque chose de nouveau apparaît à chaque stade de l'évolution, c'est une addition véritable à ce qui préexistait; dans ce cas, il n'y a pas, non plus, transformation d'une forme dans me autre.