‹ La sculpture a l'église de BrouChapitre 1 sur 1 · INT · texte numérisé non relu

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Parmi les richesses architecturales que possède notre pays, la célèbre église de Brou, près Bourg-en-Bresse, occupe une place de premier rang qui ne peut lui ètre disputée par aucune des reines de l’art ogival dont s’enorgueillit le nord de la France. Sans doute, elle ne peut lutter avec aucune d'elles par la grandeur, par la majesté, ou par la pureté du style, mais toutes, elle les dépasse par la richesse inouïe de sa décoration, par la beauté de ses marbres aux tons de vieil ivoire, par la splendeur princière de ses verrières blasonnées. Elle offre, en outre, cette particularité intéressante qu’elle est œuvre d’un seul jet, construite fout entière entre 1505 et 1532, c’est-à-dire en vingt-sept ans. On peut dire avec Didron qu’elle est le dernier et splendide adieu de l’art gothique en France à l’époque où la Renaissance établissait déjà son empire dans le monde de l'art. OEuvre inspirée par une femme très éprise du beau, une princesse qui fut un des esprits les plus cultivés de son temps, cette église porte comme la signature de sa fondatrice jusqu'en ses moindres détails. On y sent partout une suite d’idées et une unité de vues qui en font un véritable résumé de l’art gothique à son déclin. Nulle part comme ici le style flamboyant ne déploya une aussi luxuriante floraison, magnifique linceul pour celui dont l’héritière des puissants dues de Bourgogne voulut conserver le nom dans la mémoire des hommes.

Philibert le Beau, duc de Savoie, était mort subitement en 1504, laissant à sa jeune veuve, Marguerite d'Autriche, le soin d’accomplir le vœu de sa mère, Marguerite de Bourbon, comtesse de Bresse, d'élever

à Brou un couvent selon la règle de saint Benoît.

À cette tâche Marguerite se donnera tout entière, et de ce couvent elle fera la splendide sépulture d’un époux à jamais pleuré, aux côtés duquel elle désire reposer un jour, comme elle le dit dans son testament :

« Voulons estre inhumée emprès le corps de feu nostre très chier « seigneur el mary, le duc Philibert de Savoye, que Dieu absoille, du « costé senestre, el au dextre sera le corps de feu Madame Marguerite de « Bourbon. »

Fille de l’empereur Maximilien et de Marie de Bourgogne, élevée à Bruxelles, Marguerite d'Autriche, devenue gouvernante des Pays-Bas, devait naturellement confier l’exécution de son projet à des artistes flamands ou bourguignons, bien qu’un premier contrat eût été signé avec Jehan Perréal, peintre du Roy de France, et avec Michel Colombe, auteur du célèbre tombeau de François de Bretagne. Car nous sommes au moment où le style ogival tertiaire, autrement dit flamboyant, cédait le pas à la Renaissance triomphante, où la Touraine, arrachant sa primauté à la Bourgogne, se plaçait en tète de la France artistique, au moment où l’école de la Loire va briller du plus vif éclat, où dans l'Ile-de-France Germain Pilon et Jean Goujon éclipsent déjà tous leurs rivaux. Elle touchait à son déclin, cette glorieuse école nommée bourguignonne par Courajod, mais qu'Enlart appelle flamande avec raison, cette école réaliste qui imprégna tout l’art français du xv° siècle et qui semblait avoir Dijon pour foyer; car depuis son mariage avec Marguerite de Flandre, le duc de Bourgogne Philippe le Hardi y avait attiré une foule d'artistes flamands au nombre desquels se comptaient Jean de Marville, Jean de Liége, le célèbre Claus Sluter et son neveu Claus de Werve. Au réalisme du Nord s'étaient jointes l'originalité, ia robustesse, la nerveuse vigueur de la forte race bourguignonne.

Écoutons plutot de Baudot dans son remarquable cours d'architecture au Louvre :

« Dans la composition des motifs de sculpture, l’école bourguignonne

« cherche surtout la silhouette accusée, l’effet décoratif. Les gargouilles, les

« corbeaux, les culots sont brillants et nerveux; la statuaire est également À « rès expressive et énergiquement conçue : quant à l’exécution, malgré la F « dureté des matériaux généralement employés, elle ne le cède à celle K « d'aucune école. »

Dijon possédait, dès le début du xv° siècle, et en grand nombre, de remar-

quables chefs-d’œuvre de l’école flamande, et les tombeaux de Philippe le Hardi

et de Jean Sans Peur à la Chartreuse de Champmol demeurèrent des modèles où pendant bien longtemps les artistes allèrent chercher des inspirations.

Quand Perréal et Michel Colombe devenu « fort ancien et pesant, goutteux et maladif », comme dit la chronique, eurent, du fait de quelque intrigue, perdu les bonnes grâces de la Duchesse de Savoie, ce fut sur un Bruxellois que son choix s'arrêta : Loys Van Boghem, maitre-macon, déjà connu par plusieurs beaux travaux. Tout naturellement celui-ci chercha des collaborateurs dans son entourage immédiat, et voici comment il advint que ce fut à l'art gothique, encore très vivant dans les Flandres, que nous sommes redevables des sépultures de Brou.

« A cette époque, dit Courajod (nous sommes en 1513), les tombeaux « de Dijon s’imposaient encore à l’imitation dans l’est de la France; « Marguerite d'Autriche et ses arlistes ne manqueront pas de se référer « aux monuments de la Chartreuse de Champmol comme à un modèle « excellent duquel il convient de se rapprocher. » Les nombreux pour— parlers qui précédèrent l’érection définitive du tombeau de Philibert sont pleins d’allusions aux sépultures des ducs de Bourgogne. À côté de lan Boghem, et appelé par lui, nous trouvons un autre Flamand, de Bruxelles également, Jehan Van Room, auquel on demanda le dessin des tombeaux. Van Room l’exécuta grandeur nature, et la sculpture fut faite sur place dans le chantier flamand que Van Boghem avait installé à Brou.

Nous avons une foule de documents qui éclairent d’une manière fort intéressante lexécution étonnamment rapide de l'église et des sépultures. Différant en cela de la plupart des grands édifices du moyen âge, Brou fut érigé d’une seule venue, et nous pouvons suivre pas à pas les progrès de sa construction exécutée sans interruptions ni à-coups, d’où la grande unité qui règne dans toutes ses parties, et surtout dans le chœur. Nous verrons cependant l’art italien pointer ici et là dans quelques motifs décoratifs, mais nous ne nous plaindrons pas de cet apport nouveau qui ajoute un charme d'élégance et de légèreté au réalisme parfois lourd des artistes flamands.

Étudions maintenant l’église dans ses diverses parties.

Nous plaçant surtout au point de vue décoratif, nous ne discuterons pas l’ensemble de l'édifice, qui a subi de malheureuses restaurations en 1759. L'aspect en est des plus lourds. Ses toits aigus ont été abaissés, ses contreforts fronqués, et la tour a perdu la magnifique couronne impériale

qui la surmontait.

La façade, terminée en 1532, nous offre un très beau portail en anse de panier, aux riches moulures ornées des lettres et attributs que nous retrouverons à l’intérieur sur une plus petite échelle. Sur ce portail règne un beau balcon surmonté de la statue de saint André. Au-dessus du balcon, de grandes fenêtres aux meneaux flamboyants, puis une deuxième galerie d'un élégant dessin. Le tout est flanqué de deux contreforts pourvus de niches veuves de leurs statues, mais dont les socles et les dais présentent de très jolis motifs de sculpture. Un pignon aux côtés curvilignes couronne cette façade d’une manière peu élégante. L’artiste semble avoir voulu faire quelque chose d’inédit et n'avoir trouvé que le baroque. En somme, le portail seul arrète le regard en cette façade. Son ébrasement profond nous offre une série de moulures riches et bien ordonnées, et les ornements qui y sont encastrés amusent le regard par la grâce de leur dessin et leur ingéniosité : ici, c’est une superbe plume dans un bouquet de marguerites, allusion aux goûts littéraires de Madame de Savoie; là, ce sont ces curieux briquets de Bourgogne que nous allons retrouver partout dans le chœur et au jubé; plus loin, les lacs d’amour entrelacent d’une manière (rès décorative les initiales de Philibert et de Marguerite.

Sans parler des sculptures qui décorent le tympan, nous ne pouvons refuser notre admiration à la richesse ornementale des gracieuses arcatures qui le composent. C’est du flamboyant relativement calme, bien ordonné, et de très bon goüt.

Les portails latéraux nous rappellent en diminutif le portail principal, surtout celui du nord, qui à subi malheureusement une forte réparation.

Quand nous avons franchi les lourdes portes eloisonnées, aux ferrures de l’époque, nous sommes frappés tout d’abord par l’unité et la belle venue de la nef centrale, qui étonne les yeux par sa majestueuse blancheur. La pierre de Ramasse, qui servit à la construction du gros œuvre de l’église, offre, en effet, cette particularité remarquable de se patiner légèrement en rose, sans se couvrir du sombre manteau qui attriste noblement nos cathédrales du Nord. Le vaisseau a cinq nefs, et ses faisceaux de colonnes aux multiples arètes s'élèvent puissants, d’un seul jet, jusqu'à la voûte où ils meurent en fusées. Cependant, l’excessive sobriété ornementale, peut-être aussi la trop grande clarté qui baigne cet ensemble imposant, sont d’un

aspect un peu froid.

Dirigeons-nous maintenant vers le chœur, réservé aux tombeaux des princes.

Nous en sommes séparés par un jubé « qui est une œuvre vraiment « triomphante et fort riche pour les beaux ouvrages et foliages qui y « sont », dit un contemporain, avec un légitime enthousiasme. Ce jubé est une merveille de décoration somptueuse et légère tout ensemble, c’est une opulente dentelle de pierre d’une richesse sans égale. Nous admirons d’abord ses gracieuses arcades en anses de panier, surmontées d'accolades d’une très belle allure, les superbes fleurons qui les dominent, puis la fine ciselure des motifs ornant le bandeau. J'ai rarement vu des feuillages d’un galbe aussi beau que ceux des chapiteaux des six colonnettes dont sont flanqués ces élégants piliers. Nous les avons donnés en détail, car ils sont des modèles de la sculpture de cette époque. Voilà bien, nous pouvons l'affirmer, du vrai bourguignon. Elle est d’une belle ordonnance aussi, cette balustrade trilobée, si fine, si nerveuse et si riche, et les bouquets de marguerites à la corniche supérieure sont étonnants de vérité et d’habileté ornementale.

Du côté du chœur, ce jubé nous charme encore plus peut-être par l'extrême élégance de sa décoration. Cette façade est beaucoup plus sobre que celle qui regarde la nef, mais les motifs dont elle est ornée ne s’y dessinent que mieux sur ses bandeaux ajourés. Les briquets de Bourgogne y alternent avec la cordelière des veuves, encadrant les losanges aux armes de Marguerite d'Autriche. Les écoinçons, d’un dessin savoureux, sont d’une habileté incomparable. Les chicorées, les lacs d’amour et la croix de Saint-André s'y entrelacent et s’y marient avec la grâce particulière aux artistes de Brou; tout le long de la corniche inférieure, se répètent sans monotonie les initiales de Philibert et de Marguerite.

Nous avons passé, pour entrer dans le chœur, par une élégante grille de bois, dont la structure est gothique et l’ornementation Renaissance. Elle offre, dans sa partie inférieure, de très curieux médaillons entourés d’arabesques d’un riche dessin.

Tombeau de Philibert le Beau. — Une grande dalle de marbre noir, reposant sur une double rangée de piliers trapus aux nombreuses colonnettes, porte la statue couchée du beau Philibert, qui dort paisible

entre les jolis chérubins qui protègent son sommeil. Au-dessous, dans une

ombre mystérieuse, le due gisant est représenté sans vie. Les dix vertus

ô NOTICE

du Prince, dans les niches adossées aux piliers, sont de parfaits spécimens de l’art des Flandres, dans toute sa grâce et sa bonhomie réaliste. Les socles des statuettes, les dais surmontant les niches, les arcatures qui relient les piliers, présentent cette éfonnante virtuosité qui fait de ces tombeaux une merveille de sculpture décorative.

L'auteur des deux statues du Prince, comme de toute la grande statuaire de Brou, est un Suisse, Conrad Meyt, qui joignit à la maitrise flamande la force et la vigueur un peu lourdes de sa race. Il a su rendre la tranquille noblesse des traits de Philibert, mais nous l’aimons encore mieux dans l’image qu’il nous a laissée de Madame Marguerite.

Le fombeau de la Duchesse est un des triomphes de l’art gothique flamboyant. Plus simple dans sa partie inférieure que celui de Philibert, il est dominé par un dais puissant et entouré de quatre piliers d’une décoralion architecturale extrèmement riche. Un groupe de trois statuettes de saints, surmontées de dais d’un fravail admirable, forment le principal motif de la décoration de chacun des piliers. Un enchevétrement de choux, de crosses, de fleurons, amuse et retient le regard sans nuire cependant à leffet d'ensemble qui est logique et harmonieux. Partout nous retrouvons la mélancolique devise de Madame Marguerite : « FORTVNE, INFORTVNE, FORT VNE», dont les lettres d’un dessin recherché se détachent en hauts-reliefs amoureusement travaillés. Les briquets de Bourgogne, les palmes, les bouquets, alternent avec les initiales P. M. toujours entrelacées. C’est une profusion de détails charmants où l’œil découvre à chaque instant quelque merveille insoupçonnée. Et cependant, de ce splendide fouillis, se dégage avec unité l'architecture du monument ; plus encore que par la richesse du détail, on demeure impressionné par la beauté de l’ensemble.

C’est bien la petite-fille de Charles le Téméraire que Conrad Meyt nous montre ici étendue sur son lit de marbre noir : dans son sommeil superbe, la bouche reste noblement dédaigneuse, le menton est volontaire ; mais en celle qui repose au-dessous, dans l’ombre calme du tombeau, la bouche entr’ouverte, la tête doucement inclinée, uous retrouvons la femme aimante, l’épouse tendre et fidèle du beau due de Savoie.

Le monument de Marguerite de Bourbon est d’une donnée plus simple, mais d'une belle architecture et d’une calme ordonnance. Charmantes d’allure et de mouvement sont les statuettes qui ornent ses piliers. Là aussi

dais, arcatures, choux et fleurons d’un travail très fouillé : dans les gorges

des piliers et de l’arcade en anse de panier sont de jolis motifs, des louffes de marguerites qui rappellent, comme au tombeau d'Autriche, le nom de la défunte. Le soubassement, du même marbre noir que celui de la dalle où repose la duchesse, est orné d’une suite de pelits tabernacles où pleurants et angelots nous remémorent les tombeaux de la Chartreuse de Champmol.

Dans l'intérieur de l’enfeu, aux pieds et à la tète de la statue de Marguerite de Bourbon, une belle œuvre aussi du maitre de Malines, sont des chérubins tenant des écussons armoriés dont la forme est très italienne.

Pénétrons maintenant dans /a chapelle de Marguerite d'Autriche, aux soubassements de marbre formés d’élégantes arcades très sobrement et finement ornementées. C’est là que nous trouverons le fameux Retable des Sepl-Joies, œuvre absolument étourdissante au point de vue de l’habileté de ciseau des maitres flamands, qui s'étaient fait de ce genre de travaux une spécialité pour l'exportation. Quelle ingéniosité dans les moindres détails, détails recherchés, minutieux, souvent un peu mièvres! [L’Annonciation, la Visitation, l’'Adoration des rois et des bergers sont de vrais chefs-d’œuvre en miniature.

Pour l’occasion, le réalisme flamand a pris ici une saveur aristocratique: très amusante. Ce retable offre en diminution des détails d’ornementation d’une richesse égale à celle du jubé. Les culots qui terminent les montants sont des chefs-d'œuvre dans leur genre, comme aussi les charmants motifs, initiales, fleurs et briquets qui ornent le soubassement. Niches, arcatures, dais, fleurons, tout est empreint d’une recherche et d’une grâce exquise. On ne peut rien imaginer de plus précieux que ce retable des Sept-Joies, qui dans sa patine dorée produit l'illusion d’un vieil ivoire. Jetons un coup d'œil à Z« chapelle de Gorrevod, et surtout à l'oratoire de Marguerite d'Autriche qui possède une cheminée très élégante et des clefs de voüte du plus beau dessin. Par une curieuse arcade coupée en biais dans la muraille de droite, Madame la Duchesse pouvait suivre les offices au grand autel sans sortir de son oratoire.

Et maintenant le soir est descendu, rentrons dans le chœur inondé soudain des rayons du soleil couchant. La vie parait renaître au silencieux sanctuaire et, venant caresser doucement leurs masques de marbre, la lumière dorée semble réveiller les princes dans leur éternel

sommeil. Aux immenses verrières blasonnées, l’azur de France, les rouges

Fr ï G M

AW:

WP

profonds des armes de Savoie, les ors de l’Empire vibrent encore

dans une puissante harmonie. Cest une gloire éphémère, une minute de Oo ,

beauté, car l’ombre s'étend déjà sur ce rève de vie, et la nuit va recouvrir

Philibert et Marguerite de son immense linceul.

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