THÉORIE DES ARTS AU XIX« SIÈCLE. — CÇARLES
ET SON ŒUVRE. — Critique, histoire, théorir ’* du dessip : Architecture, .Sculpture, P Ornement, par M.. Uaskakaki, Coircsn f Institut . et avec Une introduction sur i'H pnr M. Erokm! Gijji.ladmh, Membre de VI. frsseur au fojl/'i/r de Frotter. — Ouvrag imprimé en oltovir en deux couleurs, et ciils-dc-laitipe en bistre..— Un volu qpnvferluro ^>archeniln6c.
teinte, 12 frf; sur papier l
ÉGYPTE ET GRÈCE
forme et dans ce sens symbolique, il a existé aussi dans le monde des représentations funéraires grecques une sirène mâle, puisqu’une curieuse figure cypriote de pierre calcaire que possède le Louvre représente encore l’oiseau à tête humaine avec une barbe carrée.
Voilà donc la Sirène ou Harpvie venue d’Egypte, c’est celle qui est en rapport avec le culte des morts.
Mais la véritable Sirène grecque c’est celle qui fut chantée par Homère, c’est celle qui est parente du Sphinx femelle, celle qui sur mer exerce la même puissance de séduction que l’autre sur terre, et voilà pourquoi elle est du sexe féminin. C’est la Sirène qui, sur la plage, cherche à séduire de ses chants harmonieux l’astucieux Ulysse. Elle est plus proche parente de la Loreley du Nord que de l’épervicr égyptien. La Sirène personnifie aussi la séduction du chant ou de la parole, c’est pourquoi elle a sa place sur les tombeaux des poètes et des orateurs, sur celui de Sophocle et sur celui d’Isocrate.
Il est d’ailleurs très probable que la Harpyie a eu d’abord une origine arienne et une forme toute différente de celle qu’elle a prise plus tard. En effet, des gemmes très antiques de l'île de Crête, de Phigalie et deSalonichi représentent un démon à tête de cheval, à corps d’oiseau et à longues jambes d’oiseau (*). C’est Homère qui nous expliquera quel est l'être qui se cache sous cette forme étrange. Les chevaux chez le poète de l’Iliade sont les seuls animaux qui parviennent à une personnalité mythique. Dans l’Iliade, les chevaux parlent et la Muse est invitée à les nommer aussi bien que les héros. Ils ont leur généalogie; Adrestos possède: « un cheval rapide, le divin Arion, qui était de la race des dieux » (Iliade XXIII, 346). Le vent Boreas s’accouple aux juments d’Erichthonios et donne le jour à douze juments « qui courent sur la pointe des épis et sur la crête des vagues » (Iliade XX, 223). Mais voici qui peut expliquer des gemmes analogues à celles que nous publions sur notre Planche II, A, c’est le vers 150 et suivant du XVIme chant de l'Iliade où nous lisons: « Les chevaux que la Harpyie Podarge mit au monde en s’accouplant avec le Zéphyre, alors quelle paissait dans un pâturage près du fleuve de l’Océan. » Si la Harpyie Podarge paît dans un pâturage et si elle donne le jour à des chevaux, il faut, comme le fait observer très judicieusement M. Milchhœfer, qu’elle soit un être à forme de cheval, monstrueux ou non. Elle a donc eu très probablement dans l’esprit du poète une forme parente de celle du cheval et dès lors c’est peut-être celle représentée sur notre gemme. En Arcadie, à Thelpusa et à Phigalie existait encore au temps de Pausanias le culte d’une Dêmêter (Gérés) qui s’élail transformée en jument pour
(l) Voyez la représentation d’une de ces gemmes sur notre Planche II, A.
ÉGYPTE ET GRÈCE
échapper à Puseidon (Neptune). Ce dernier, transformé en étalon, eut de Démêler la Despoina des Arcadiens. Ce culte portait l’éphithète d’Erinys ou de la Noire, pour rappeler le courroux de la grande déesse après la perte de sa tille Persephone (Proserpine). Celle Erinys apaisée est devenue la Demêler, laLusia, la purifiée, comme on l’appelait à Thelpusa. Or, cette Erinys a du avoir la forme d’un être rappelant le cheval, puisqu’Appollodore dit à ce sujet : « Dêmêter ressemblai! à Erinys engendra le cheval Arion qu’elle eut de Poséidon. »
Dans le sens le plus primitif de la légende, Erinys et Harpyie sont donc identiques, puisque Arion est engendré tantôt par Poséidon et Erinys, tantôt par Zephyros et une Harpyie. En outre, Poséidon est ici parent de Zephyros et de Boreas, les dieux de l’air, exactement comme le Trita âpiya, védique, le dieu des eaux (le Triton des Grecs), est ordinairement associé à Indra, à Vâj/u et aux Maruts, les divinités de l’air et de l’atmosphère (1).
De là vient peut-être aussi que la Harpyie est en rapport avec la Dêmêter et avec le culte des morts. Erinys et les Harpyies étant des démons infernaux. Pausanias VIII, 42. 3, 4, raconte aussi qu’il y avait à Phigalie une tradition qui mentionnait l’existence d’une antique idole de bois de la Dêmêter Melaiua (Erinys) à tête de cheval (2). D'un autre côté, les chevaux des Dioscures sont fils de la Harpyie Podarge dont nous avons constaté l’identité avec Erinys. La linguistique comparée a démontré que le mot Erynis dérive de celui de la déesse indienne Saranyû (3). Or, d’après le Uig-Vêda,Vivaswat et Saranyû sous la forme d’an cheval, mirent au monde les deux Açvines, les deux chevaux célestes des Indous, les deux Dioscures (Castor et Pollux) des Grecs. La parenté des mythes est donc évidente.
Quant à l’idée qui est au fond de ce mythe en Grèce comme dans l'Inde, c’est celle qui représente le nuage de la tempête, comme un être à forme de cheval, comme une Harpyie ou comme une jument. Elle est fécondée par le vent dans les grands pâturages du ciel ou de la mer et donne naissance à la tempête.
C1) Voyez: Adolphe Pichet. Les origines indo-européennes , 2rae partie, p.683. Je dois faire remarquer à ce sujet que les divinités indiennes de l’air et de l’atmosphère sont parfois devenues en Grèce des divinités de la mer et des eaux. La forme du Triton grec semble avoir été empruntée à la Phénicie, mais le mythe lui-même est arien et remonte au Trita àptya védique.
C) Gfr. Overbeck : ( Griechische Kunstmythologie , 4mo Livre, Note 1), qui ne croit pas à l’existence de cette Dêmêter parce qu’elle a une tête d’animal sur un corps humain; ce qui est contraire à l’esprit grec. Cependant le Minotaure présente aussi cette anomalie.
(8) Ad. Kuhn. Zft. fur vgl. Syrachw. I, 439. Cfr. Milchhœfer. Die Anfange der Kunst (ouvr. cité).
ÉGYPTE ET GRÈGE
Les mythes de la Harpyie et la forme primitive de ce monstre, telle qu’elle est donnée par les gemmes antiques de la Grèce, sont donc purement ariens, antérieurs à l’influence de l'Egypte et de l’Assyrie.
Plus tard, la Harpyie prit à l’Orient la forme traditionnelle du l’oiseau àtêtedefcmme, parce qu’elle était, comme Erynis, une divinité appartenant au culte des morts. Le Grec qui tendait toujours à donner à ses dieux une apparence plus humaine abandonna l’ancienne forme du démon funèbre, la Harpyie à tète de cheval, pour prendre la représentation qui lui venait de l’Orient. Mais cette influence orientale est relativement moderne, puisqu’elle est postérieure à Homère, elle n’est que secondaire, elle n’agit qu’en métamorphosant une forme antérieure venue de l’Inde. L’esprit de la légende est resté arien et purement grec, la forme extérieure seule a été empruntée à l’Orient sémitique.
Avec le mythe de la Harpyie, il faut mentionner encore celui de la Gorgone-Méduse qui mit au monde, toujours avec Poséidon (Neptune), le cheval ailé Pégase etChrysaor. Puis viennent les Centaures qui correspondent, sinon par leur étymologie, du moins par leur rôle mythologique, aux Gandharvas de l’Inde; les Satyres et les Silènes à queue de cheval, à jambes de cheval, à oreilles de cheval, les Hippocampes ou chevaux marins, tous ces êtres se rattachent au mythe du cheval. Or, cette légende est indienne, le cheval jouant le rôle d'un démon et presque d’un dieu est un des traits caractéristiques de la race arienne. Au contraire, le cheval ne joue pas ce même rôle mythique, ni en Egypte, ni en Assyrie, ni chez aucun peuple de l’Orient sémitique.
Toutes ces émanations grecques du type du cheval remontent par leur origine aux ancêtres ariens des Grecs et sont bien antérieures à toute influence orientale. Le Sphinx et la Sirène sont des importations modernes en comparaison de celles-là.
Gomme on le voit, pour quelques types empruntés à l’Egypte et à l'Assyrie, l’archéologie grecque présente une foule de formes purement ariennes; les premiers ne sont que des accidents, les secondes sont des productions normales et successives du développement de l’idée grecque nationale, dont les œuvres doivent être cherchées dans les mythes de l’Inde.
Aussi les formes orientales du Sphinx, de la Harpyie et de la Sirène ne se sont-elles pas multipliées sur les monuments grecs. Elles ne se sont pas transformées dans une foule d’autres divinités nées de la fantaisie des artistes. Elles ont gardé quelque chose de leur nature étrangère, on dirait qu’elles ont de la peine à s’acclimater dans le monde hellénique. La Sirène a même fini par prendre de plus en plus la forme humaine. An contraire, les Centaures, les Silènes, les Satyres, les Hippocampes, Pégase et tous ces
ÉGYPTE ET GRÈGE
êtres, tous ces démons nés du type du cheval et venus del’Inde(1) se sont multipliés et métamorphosés à l'infini sur le sol de l’art grec où ils foulent de leurs sabots une terre arienne et où ils respirent l’air natal, le grand souffle de la poésie indo-européenne. Dans tous les grands monuments de l’art hellénique, à la frise de tous les temples, sous le ciseau de Phidias, comme sous celui deScopas, nous retrouverons les Centaures, les Satyres, les Hippocampes, ils sont les véritables lils de la plastique grecque, tandis que la Harpyie et la Sirène n’apparaissent guère que sur les bas-reliefs des tombeaux, sur les vases et les divers produits de l’art industriel.
Nous donnons sur notre Planche II, A, la Harpyie à tête de cheval — H représente l’Epervier à tête de femme ou d’homme qui, en Egypte, personnifie l’âme des morts, — C donne le type de la Sirène à tête d’homme de l’île de Cypre qui, elle aussi, représente peut-être l’âme d’un mort, — I) désigne une Sirène de 1 île de Rhodes, — E une Harpyie du monument deXanthos. En suivant de l’œil ces différents monuments, on verra que la forme devient toujours plus humaine, suivant la tendance générale de l’esprit grec. Les Sirènes ont fini par perdre leurs ailes dans les représentations de l’art grec et sur des sarcophages étrusques (") elles sont devenues entièrement humaines. Une légende, née sans doute ellemême des transformations de l’art, semble confirmer cette métamorphose, elle raconte que les Sirènes furent vaincues dans un concours par les Muses qui leur ravirent leurs plumes et qui les portèrent désormais dans les cheveux en guise de coiffure. La ville d’Aptera(3) en Crête aurait dû son nom à ce que cette lutte avait eu lieu à remplacement où elle fut bâtie. Il semble que cette légende a voulu expliquer les métamorphoses que la forme de la Sirène a subies à travers les âges, d’abord semblable à l'oiseau égyptien à tête de femme, puis dépouillée de ses plumes par la sculpture et la poésie, c’est-à-dire par les Muses, et prenant de plus en plus l’aspect d’une femme attachée au rivage et dont les pieds seuls sont semblables aux pattes d’un oiseau.
Ces exemples suffiront pour démontrer que l'influence égyptienne a été un élément secondaire dans l’inspiration qui dirigeait les grandes conceptions du génie grec.
(l) De tous les êtres hybrides formés par l’art grec de la composition de la bête et de l’homme, le Minotaure est pour nous l’énigme la plus inexplicable. Avec sa tête de taureau et ses jambes d’homme, il forme une exception dans l’art grec où règne généralement la combinaison contraire, celle d’un buste humain sur une croupe d’animal. Cependant, comme sur certains monuments la tête de taureau du Minotaure est ornée d’une crinière de cheval, il se rattache peut-être aussi au mythe indo-européen du cheval. Voyez à ce sujet le Chapitre V de cet ouvrage.
(*) Ü. Müller. D. A. K. 2, 750.
(8) Stephan. B., Aptera, Paus. 9, 34, 2.
ÉGYPTE ET GBÈCE
Et ce ne sont pas seulement les croyances de l’Egypte sur l’autre monde qui se retrouvent en Grèce, ce sont aussi certaines pratiques funéraires. Ainsi la coutume de couvrir d'un masque le visage des morts se retrouve en Egypte, en Assyrie, en Russie (Sud), en Allemagne, en Italie et jusqu’en Amérique. On ne peut donc pas attribuer l’origine de cette coutume cà l’Egypte. L'idée de protéger le visage du mort de la destruction semble être une conception généralement humaine. J’indiquerai au Chapitre XIV de ce livre deux coutumes indiennes qui peuvent avoir été l’origine de cet usage en ce qui concerne la Grèce.
Ces analogies de croyances et de pratiques ont permis aux Grecs d’emprunter pour leurs tombeaux quelques-uns des types funéraires de l’Egypte, mais il ne faudrait pas conclure de ces ressemblances dans les terres cuites funèbres à une influence de l’Egypte sur les créations du grand art national de la Grèce.
Je ne me suis arrêté qu'en passant à cette question des figurines grecques, parce que ces petits chefs-d’œuvre de l'industrie servent généralement de base un peu trop élastique aux comparaisons entre les arts des deux peuples. Mais dans la suite de cette étude je m’attacherai avant tout à serrer de plus près les comparaisons entre les deux nations, à rapprocher les types les plus frappants du grand art national, à mettre en lumière leurs rapports et leurs contrastes. Par ce moyen, j'espère obtenir une perception plus caractéristique, plus claire, plus complète de ce que l’on nomme le style égyptien et le style grec sans toujours se bien rendre compte de la valeur de ces mots.
Lorsque nous aurons ainsi touché à l'œil et à la main les caractères essentiels et principaux des deux arts, nous pourrons les rapprocher et les comparer, rendant à chacun ce qui lui est dû sans courir le risque de commettre certaines erreurs nées de la confusion des styles. Nous éviterons ainsi cet écueil qui consiste à prendre pour des analogies des ressemblances fortuites basées sur une apparence trompeuse.
Ce parallélisme constant des deux peuples nous fera mieux sentir toute 1 originalité de 1 Orient, et toute la puissance créatrice du monde grec. Il nous permettra de mesurer la distance qui sépare les arts de la Grèce avec leur esprit presque moderne de ces vieilles œuvres de l’Egypte qui nous paraissent ou colossales ou étranges. — S'il se dégage de cette méthode plus de contrastes que d’analogies, c’est qu'ils sont inhérents aux œuvres mêmes de 1 Egypte et de la Grèce, que nous analyserons impartialement.
Nous voulons les comparer sans avoir de préférence marquée pour 1 une ou pour 1 autre de ces nations, mères de l’humanité civilisée, mais avec l’idée de faire à l’Egypte la part qui lui revient de droit dans la philosophie de l’art de la sculpture.
ÉGYPTE ET GRÈCE
Une dernière considération achèvera de démontrer la nécessité de la méthode de comparaison que nous avons adoptée.
On attribuait autrefois une part énorme à l’art phénicien dans la création de l'art grec. Les Phéniciens étant de tous les peuples orientaux celui qui était le plus souvent en contact avec les Grecs, cette hypothèse avait quelque chose de vraisemblable. On croyait aussi que les Phéniciens avaient eu un art national, original, puissant et qui avait sans doute laissé sa marque sur les marbres des écoles grecques. Mais les érudits, qui ont étudié l’art phénicien dans les vestiges qu’il a laissés, ont trouvé, au contraire, qu’il ne portait aucun caractère spécial. L’art phénicien imitait servilement les modèles égyptiens, assyriens, chaldéens. C’était un art sans génie propre, sans souffle national ou poétique, c’était un art de fabrique, de commerçants qui ont pour but avant tout de faire de jolies idoles, des coupes élégantes, des objets d’une vente facile. C’est cet art le moins caractéristique de tous, incolore et démarqué pour ainsi dire qui s’est répandu sur la Grèce. D’après les récentes études de M. Heuzey, l’île de Cypre a seule subi leur influence, les fabriques de Rhodes en sont déjà complètement indépendantes. En outre, dès le VIIIme siècle environ, c’està-dire beaucoup plus tôt qu'on ne le croyait, l’art grec est devenu conquérant, il domine à son tour les Phéniciens qui s’empressent en fins négociants qu’ils étaient, d’adopter les formes plus accentuées, plus souples, plus élégantes de l’art grec. C’est ce que M. Heuzey appelle si judicieusement Y action en retour de l’archaïsme grec sur la Phénicie.
Or, les Phéniciens pendant longtemps ne représentèrent leurs principales divinités que par des bétyles ou pierres dont la forme générale était conique, leur culte fut longtemps sans image. Au temps d’Hérodote, le temple de Melqarth, à Tyr, ne contenait aucune statue du dieu. Ce fait, joint à l’observation précédente, semblerait indiquer que les Phéniciens ne donnèrent peut-être à leurs grandes divinités la forme humaine que sous la double influence de l’Assyrie et de l’archaïsme grec. Mais dans les produits de leur art industriel, ils imitaient toutes les formes de l’Egypte, de l’Assyrie et de la Chaldée.
Les Grecs n’ont donc pas, comme on l’a supposé récemment (‘), sans l’affirmer d’une façon certaine, créé leurs dieux à forme humaine sous l’iniluence directe de la Phénicie. Car, sur les objets phéniciens venus de Tyr ou de Sidon, on ne trouve pas seulement des dieux à formes humaines, mais une célèbre coupe phénicienne (2) découverte dans l’antique Preneste en plein Latium, représente des dieux égyptiens à tête d’éper-
(*) G. Perrot et Chipiez. Histoire de l'Art. 111. La Phénicie , p. 80.
(2) On trouvera le dessin de celte coupe dans G, Perrot et Chipiez, Histoire de l'Art. III. La Phénicie , p. 97-
ÉGYPTE ET GRÈCE
vier, des démons assyriens aux ailes étendues, toutes les formes les plus disparates et les plus compliquées. C’est donc, en réalité, ce chaos de formes égyptiennes, chaldéennes, assyriennes, qu’ils ont apporté aux Grecs, et si ces derniers n’y ont pris, en général, que des formes humaines pour leurs divinités principales, ce n'est pas à l’influence phénicienne qu’ils le doivent. C’est à leur propre génie, à leur originalité artistique, à leur origine indo-européenne, à toute cette philosophie poétique dont les riantes fictions ou les images terribles se déroulaient dans les chants d’Homère avant de prendre un corps plus précis sous le ciseau des artistes.
Avec l’alphabet des lettres, les Phéniciens avaient apporté aux Grecs l’alphabet de l’art, mais les Hellènes continuèrent cependant à parler leur propre langue dans leur art, comme dans leur poésie. L'influence de la Phénicie n’a pu être que purement matérielle, elle n’a indiqué que les moyens techniques, elle n’a pas pu inspirer l’art grec dans ses grandes conceptions.
Au contraire, s'il y a une chose surprenante et capable de donner une idée de la vitalité artistique de cette race arienne, qui s’appelle la Grèce, c’est que cet océan de formes où se heurtaient toutes les bizarreries sémitiques de l’Egypte, de la Chaldée, de l'Assyrie, n’a pas réussi à éteindre la flamme du génie grec.
11 ne s’est pas laissé entraîner à imiter les procédés conventionnels ni les formes monstrueuses de l’Orient. 11 est resté pur, simple, grand, poursuivant l’étude de la nature et son propre développement national, bien qu'il eût sous les yeux ces modèles qui offraient un réel danger et qui auraient pu l'absorber, comme ils gâtèrent les Hébreux et les Cypriotes. D’ailleurs, dès le VIme siècle, avec la conquête de Cypre par Amasis d’Egypte, les Grecs eurent sans doute sous les yeux les formes mêmes de cet art égyptien qui avait servi de modèle cà tous les autres peuples orientaux et surtout aux Phéniciens. Dès cette époque, les Grecs furent en contact direct avec cet art égyptien bien plus caractérisé que l’art phénicien, et bien plus puissant que lui dans scs formes et dans ses conceptions.
En rapprochant directement le style égyptien, le modèle de tous les arts orientaux, et le style grec archaïque, le maître des peuples de l’Occident, nous pouvons espérer de remonter jusqu’aux sources mêmes, jusqu’aux causes philosophiques de ces divergences de conception artistique qui allèrent en s’augmentant avec les siècles et qui paraissent si considérables aujourd’hui.
Les œuvres de la sculpture ne sont, en effet, comme celles de la peinture et comme les fables de la mythologie, que des formes extérieures
ÉGYPTE ET GRÈCE
Le peuple grec peut avoir emprunté quelques-unes de ces formes à l'Orient sémitique, mais les modifications qu’il leur fit subir et que nous admirons encore de nos jours sont dues à l’idée arienne, à la chair grecque qui palpitait sous ces vêtements d’emprunt et devait les transformer à son image comme la beauté d’un corps se moule et se révèle dans les plis d’une étoffe étrangère.
C’est cette idée que nous voulons rechercher sans cesse et mettre en relief dans les lignes qui vont suivre.