CHAPITRE XVI
BELGIQUE
La section belge au Champ de Mars. — M. Saïbas Vanden Kerckhove : Jeune Fille fuyant l’Amour; Au revoir. — M. Brunin : le Prince Charles- Joseph de Ligne; Milanaise; la Ciocciara. — M. François Vermeylen : Mater dolorosa. — M. de Vigne : Héliotrope; Volumnia. — M. Vander Linden : Calista hésitant entre le christianisme et le paganisme. — M. Fraikin : l’Artiste. — M. Mignon : Taureaux. — M. Caitier : Daphnis. — M. Jules Pécher : P. P. Rubens. — M. Samain : le Docteur Vleminckx ; Tinctoris.
M. Saïbas Vanden Kerckhove a représenté une Jeune Fille fuyant l’Amour. Mais l’artiste a posé son modèle sur une tortue, et la joyeuse enfant rit à belles dents de la lenteur de sa monture. Au pas dont elle marche, la fuite n’aura rien d’immédiat.
La statue du Prince Charles -Joseph de Ligne qui doit être érigée à Belœil, par M. Brunin, ne manque ni de caractère ni de sobriété. La tête eût gagné à ne pas être rejetée en arrière dans un mouvement aussi accentué, mais le costume moderne a été rendu par le sculpteur avec une retenue dont il convient de lui savoir gré.
Une œuvre magistrale, dans laquelle nous ne trouvons
rien à reprendre, c’est la Mater dolorosa de M. François Vermeylen. Des draperies sévères sans lourdeur enveloppent avec austérité le corps de la Vierge-Mère. Un voile couvre la tête sans en atténuer la forme : tout est deuil et dénùment dans cette figure délaissée, oublieuse du dehors, absorbée par une douleur muette, grande et profonde comme son cœur. Une couronne d’épines est posée sur ses genoux, et ses regards maternels ne peuvent se détacher de la funèbre relique. Les mains, le pied qui passe discrètement sous la robe, sont pleins de distinction. Les maîtres du moyen âge n’auraient pu concevoir une page religieuse avec plus d’ampleur, et M. Vermeylen n’a rien à envier aux sculpteurs de ce temps, quant à l’exécution de sa statue.
Le marbre que M. de Vigne a intitulé Héliotrope est difficile à définir. On comprend à peine la violence des rayons du soleil sur les yeux de cette jeune fille occupée à se garantir de la lumière à l’aide de sa main gauche, tandis que, de la droite, elle tient une tige d’héliotrope. Mais si la pensée ne se dégage pas du marbre avec une suffisante liberté, que de grâce et d’abandon dans les formes flexibles de ce corps de quinze ans! Et comme le buste du même auteur appelé Volumnia donne bien la mesure d’un ciseau patient, d’un tempérament qui se possède et peut, à son gré, faire succéder une œuvre puissante à une page de choix, mollement caressée pendant des jours de studieuse méditation !
Il nous faut faire abstraction du sujet traité par M. Valider Linden pour juger sans parti pris sa statue de Calista hésitant entre le christianisme et le paganisme. 11 nous serait difficile de comprendre l’acte élevé que le statuaire
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a voulu rappeler, au simple aspect de cette femme romaine ayant une croix sur ses genoux et une figurine dans la main droite. Certes, la statue de M. Yander Linden, étudiée au seul point de vue plastique, renferme de sérieuses beautés; elle fait songer aux graves Romaines que les Pères de l’Église nous ont appris à connaître; mais M. Vander Linden nous permettra de lui dire que l’idée complexe qu’il s’est donné la tâche de traduire échappe, dans sa précision, aux ressources de l’art plastique. C’est à peine si un bas-relief composé de plusieurs personnages rendrait possible l’intelligence d’un problème aussi compliqué. Puis, était-ce bien le bronze qui convenait à cette figure de femme? « Le marbre, par sa blancheur, a quelque chose de pur et de céleste », a dit un statuaire, et il semble en effet que toute pensée d’en haut, que tout drame du cœur qui doit se terminer par une victoire appelle le marbre. Aux hommes de bataille, aux héros de nos luttes terrestres, si souvent assombries par le sang ou la haine, nous pourrons dédier le bronze; mais les âmes croyantes, lumineuses, l’âme de la chrétienne, l’âme de la femme, ont droit au marbre.
M. Fraikin s’est trompé : son joli petit peintre assis devant un chevalet de marbre et une toile de marbre sur laquelle il s’apprête à fixer une pensée à l’aide d’un pinceau de marbre, relevait bien plus de la peinture que de l’art plastique, et, sans méconnaître la gracilité des formes de Y Artiste enfant, nous sommes bien forcé de constater qu’ici l’accessoire a plus d’importance que la statue. M. Fraikin possède des qualités trop sérieuses pour ne pas s’avouer à lui-même que sa composition manque de simplicité. 11 convient de louer le style du groupe de
Taureaux romains que M. Mignon met aux prises. Mais nous ne plaçons pas ce travail en parallèle avec une œuvre qui lui est bien supérieure, Daphnis , pai M. Cattier. L’image poétique du berger chanté par Virgile nous le montre debout, adossé à un arbre, pensif, et sous le charme d’une douce langueur.
. Amat bonus otia Daphnis.
Le buste monumental de P. P. Rubens par M. Jules Pécher, commandé à l’artiste par la ville d’Anvers, est d’un style énergique que contredit la poitrine trop fouillée. Avec plus de sobriété dans le costume, M. Pécher eût fait dominer la tête de son modèle, et son œuvre eût été plus imposante. C’est au contraire dans les traits du visage que M. Samain a outré l’expression lorsqu’il a modelé le buste du Docteur Vleminckæ. Nous préférons à ce buste celui de Jean Tinctoris, le célèbre musicien flamand du quinzième siècle, qui devint, vers \ 489, chanoine de la collégiale de Nivelles. C’est drapé dans son vêtement ecclésiastique, queM. Samain a représenté Tinctoris , et les traits de la face et le costume ont un caractère de puissance, de méthode et d’austérité, conforme à l’idée qu’éveille dans l’esprit la lecture du curieux Traité de la main musicale , de Tinctoris. Enfin, la Milanaise et la Ciocciara, de M. Brunin, sont des bustes d’une grâce exquise, de même que Au revoir , par M. \ anden Kerckhove, est une tête ravissante de jeune fille.