SCENE I
DENNEVILLE, en habit du matin, devant son bureau; puis GERVAULT , qui entre un instant après *.
DENNEVILLE.
Voilà mon courrier terminé... je puis maintenant m'amuser jusqu'à ce soir... Il est si diflicile de mener de front les affaires et les plaisirs!... Les unes prennent tant déplace, qvie j'ai toujours peur qu'il n'en reste plus poulies autres. ( Voyant Gcrvault qui entre un carnet à la
main. ) Ab ! c'est toi , Gervault... Voilà notre courrier , j'ai tout signé.
GERVAULT.
On vous propose du papier sur Vienne.
DENNEVILLE.
Je le prendrai.
GERVAULT, tenant des liasses d'effets.
On vous propose des espagnols.
DENNEVILLE.
Je n'en veux pas... Dis qu'on me tienne au courant du nouvel emprunt... Les agents de change sont-ils venus ce matin?
GERVAULT.
Il y en a quatre qui vous attendent... ceux d'hier.
DENNEVILLE.
Je n'ai pas le temps de les voir... Je suis
Le premier nctcui droite du théâtre
m ici il tient toirjoln
pressé... Dis-leur que je vendrai aujourd'hui. ..[ Il nous faut une baisse pour après-demain... Edmond est-il venu ?
GERVAULT.
M. lecomtedeSaint-Elme... cejeuneboinnu si élégant?... il n'a pas encore paru... Maimadame vous a fait demander deux fois.
DENNEVILLE.
Ah! ma femme !
GERVAULT.
Et elle a été obligée de déjeuner sans vous
DENNEVILLE.
Gest sa faute.
Air de Partie et Revanche A m'attendre elle est obstinée.
GERVAULT.
Elle a cru Lien faire.
DENNEVILLE.
Pourquoi ?
J'ai dit cent fois que dans la matinée Je voulais demeurer chez moi.
Oui, le matin, dans son ménage, Être seul est parfois très hou; Et c'est, depuis mon mariage , Le seul instant OÙ je me crois garçon.
(lise lève i Mais j'avais écrit à Edmond... Pourguoi rUsj
vient-il p.^ ? >nj
CERVvi l.i ■..
Monsieur ne peut - en passeï
ta
le al
DENNEVILLE.
C'est vrai... quand je ne le vois pas le matin, e ne sais comment employer ma journée.
GERVAULT.
Est-ce que vous n'irez pas à la Bourse?
DENNEVILLE.
Non... tu iras, toi... n'es-lu pas mon meilleur et mon plus ancien commis?... Garçon le caisse sous mon père... tu as toute ma coni.mee... Ton mérite seul t'a fait monter en 'rade... et quand tu es là, je suis tranquille.
GERVAULT.
Et moi, je ne le suis pas.
DENNEVILLE.
Pourquoi donc?
Ali! mon cher patron... mon cher patron, cela va mal.
DENNEVILLE.
Ce n'est pas l'avis de mes livres de compte , et il me semble qtie ma fortune...
GERVAULT.
Ce n'est pas cela dont je veux parler... Jeune encore , vous êtes un des premiers banquiers de Paris ; et , grâce à moi , je puis le dire , une bonne et sage administration règne encore dans vos bureaux; mais rien ne vaut l'œil du maître j et tôt ou tard la dissipation et le désordre intérieur amènent celui des affaires.
DENNEVILLE.
Comment !...
GERVAULT.
Ab! dame, monsieur, je ne connais ni les •ompliments ni la flatterie... je ne connais que mes livres. ..je suis exact et sévère comme mes hiffres... et tout ce que je dis est vrai, comme lcux et deux font quatre.
DENNEVILLE.
Eli bien , voyons, qu'est-ce que tu dis?
GERVAULT.
Beaucoup de choses... beaucoup trop...
v'oilà deux ans que vous êtes marié.
DENNEVILLE.
C'est-à-dire deux ans... H y a plus que cela.
Non, monsieur... car c'est aujourd'hui aême, cinq février, l'anniversaire de votre nariage.
DENNEVILLE.
C'est, ina foi, vrai... je ne l'aurais' jamais
•ru.
GERVAULT.
J'ai eu l'honneur de dire à monsieur que , tour ce qui était des chiffres , je ne me trompais jamais... Nous voici donc à la Kn de la econde année... une femme charmante, que ous avez épousée par inclination ; car vous adoriez... on vous la refusait, et vous vouez l'enlever... ce que j'appelais alors une foe... pareeque je n'aime pas les soustractions .■ ce genre-là... Enfin votre amour ('tait au
plus haut degré... Cela s'est maintenu pendant le premier semestre... cela a un peu baissé pendant le second... N'importe, la tin d'année était lionne... c'était un cours très raisonnable; cours moyen auquel il fallait se tenir pour être heureux... Mais la seconde année, ce n'était plus ça... les bals , les soirées , les spectacles.
DENNEVILLE.
Pouvais-je refuser à ma femme les plaisirs de son âge ?
GERVAULT.
Laissez donc ! c'était autant pour vous que pour elle ; car vous la laissiez sortir avec sa tante, tandis que vous alliez de votre côté... et maintes fois, depuis, j'ai cru voir...
Qu'est-ce que c'est?
GERVAULT.
Air des Frères de Lait.
Pardon, monsieur, de l'excès de mon zèle. Ce que j'en dis était pour votre bien ; Quoi qu'ait pu voir un serviteur fidèle , 11 pense en lui... mais ne dit jamais rien , De ce qu'il pense il ne dit jamais rien. Je suis muet quand ça vous inu.1 sesE , Et, vous pouvez en croire mon honneur, Votre or n'est pas mieux gardé dans ma caisse Que vos secrets ne le sont dans mon cœur. DENNEVILLE.
Je te crois, mon cher Gervault , et j'ai en
toi une confiance aveugle... Mais rassure-toi...
tu te trompes.
( Il va à son bureau. )
GERVAULT.
Je le désire, monsieur... En attendant, voici cette parure en diamants que vous m'avez dit d'acheter chez Franchet, rue Vivienne.
( 11 lui montre un éorih. ) DENNEVILLE.
C'est bien.
( Il prend l'corin. )
GERVAULT,
Elle coûte dix mille francs, monsieur... dix mille francs, écus.
Ce n'est rien...
GERVAULT.
Ce n'est rien à recevoir... mais quand il faut payer... ça fait bien de l'argent.
DENNEViLLE.
Je réparerai cela avec quelques économies...
( Il serre l'écrin dans le tiroir de son bureau. ) J'ai deux chevaux anglais... que je veux vendre... ( Venant auprès de Gervault. ) Sur-tout du .silence. GERVAULT.
Vous pouvez être tranquille... Mais voilà ce qui me désole... monsieur, quand il y a dans un ménage le chapitre des dépenses secrètes... quand elles ne sont point tenues ostensiblement, et à parties doubles... cela va toujours mal.
DENSEVILLE.
Quelle idée ! .
GERVAULT.
Tenez, monsieur, voilà quarante ans que j'ai épousé madame Gervault... Elle n'était pas aimable tous les jours, vous le savez... mais c'est égal: je lui ai toujours été fidèle, sinon pour elle, du moins pour moi. Quand monsieur trompe madame , madame trompe monsieur... L'un va de son côté, l'autre va du sien. Il n'y a plus unité d'intérêts, ni de dépense... il n'y a plus d'accord, plus d'ordre, de bonheur... A qui la faute?... A celui des deux qui a commencé... car, dans un ménage, dès qu'un et un font trois... on ne peut plus se retrouver.
DENNEVILLE.
Tu as peut-être raison.
GERVATJLT, avec chaleur.
Oui, sans doute... et si vous voulez m'en
croire...
( Edmond entre en ce moment. )
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