ACTE I, SCÈNE V
Ma mère me répète : Éblouis le vulgaire; Qu'on dise : 11 est très riche, il est millionnaire; Demandons tout alors, et nous aurons beau jeu. J'ai voulu par le luxe en imposer un peu. Je dis un peu ; beaucoup, je me croirais coupable ; Un peu , c'est nécessaire et même indispensable.
DANVILLE
Voilà quelques motifs qui sont d'assez bon sens; Mais au moins ces dîners d'eux-mêmes renaissants, Ces éternels dîners, qu'une fois par semaine Un bienheureux lundi pour trente élus ramené, Je les crois superflus.
HORTENSE
Erreur ! Quoi ! vous traitez Mes dîners du lundi de superfluités !
Mais rien n'est plus utile, et sur cette matière, Vous êtes, mon ami , de cent ans en arrière. Il faut avoir un jour, fixé pour recevoir Ses proneurs à dîner, et ses amis le soir : De nos auteurs en vogue il faut avoir l'élite ; On en fait les honneurs aux grands que l'on invite. Aussi je vois souvent plusieurs des beaux esprits Dont je vous ai là bas adressé les écrits : Ils parlent, on s'anime , on rit, la gaîté gagne, Et l'on a ces messieurs comme on a du Champagne. ï\\.f.-, «siècle est gourmand , on peut blâmer son goût : On fronde les dîners, et l'on dîne par-tout. Mais n'en donner jamais , pas même un par semaine , C'est en solliciteur vouloir qu'on vous promène. Qui, vous solliciteur? vous êtes candidat ; Vous ne demandez rien , vous acceptez. L'Etat IS'a pas dans ses bureaux de puissance intraitable Pour l'heureux candidat qui la courtise à table; Protégés , protecteurs au dessert ne font qu'un : Mais ne me parlez pas d'un protecteur à jeun. Recevoir me fatigue, et, pour être sincère , C'est un mal , j'en conviens , mais un mal nécessaire.
DANVILLE
Donnez donc vos dîners, madame, et donnez-les Sans nourrir à l'office un peuple de valets, Sans payer un cocher, et sans faire étalage D'un grand chasseur perché derrière un équipage. Ce carrosse, à quoi bon? que n'a-t-il pas coûté! Qui vous force à l'avoir?
HORTENSE
Qui? la nécessité.
Vous-même ; oui , pour vout j'en ai fait la dépense. Quand on est candidat on court plus qu'on ne pense. Visitez donc les grands durement cahoté Sur les nobles coussins d'un char numéroté : Vous jouerez à leur porte un brillant personnage! Y viendre/.-vous à pied? ce n'est plus de votre âge. De fatigue accablé, que Irrez-vous le soir? Qu'il se présente alors quelque spectacle à voir, Eli bien ! j'irai donc seule, et j'irai sans m'y plaire; Car vous m'y forcerez. Quel plaisir au contraire, L'un près de l'autre assis, tête à (été, en causant, D'aller chercher sans peine un spectacle amusant! D'en jouir tous les deux!... peut-être c'est faiblesse; Mais, heureuse avec vous, j'y veux être sans a
Je fis tout dans ce but, j'ai tort ; mais un tel soin , Superflu pour vous seul , est mon premier besoin.
DANVILLE
Et moi qui t'accusais! je suis touché, j'ai honte D'avoir...
HORTENSE
De votre argent je veux vous rendre compte : Vous ne savez pas tout; je veux, pour votre honneur, Justifier en vous ce mouvement d'humeur. La lecture vous plaît ; d'un cabinet d'étude J'ai su vous préparer l'aimable solitude. Il me coûte un peu cher ; mais vos auteurs chéris, Rangés autour de vous, en couvrent les lambris. Le Duc, qui vous protège, est plein de complaisance ; Il m'a de son jardin cédé la jouissance, Pour qui? pour vous, monsieur ; ne convenez-vous pas Qu'un jardin a pour vous de merveilleux appas? J'ai pris soin de l'orner; sous son ombre tranquille Vous vous reposerez du fracas de la ville. On ne fait rien pour rien ; mais qu'importe le prix? Vous aurez la campagne au milieu de Paris. Votre orgueil conjugal jouit de ma parure : J'ai fait des frais pour lui, c'est complaisance pure. J'ai choisi les couleurs que vous aimez le mieux, Les bijoux dont l'éclat flatte le plus vos yeux; De tout ce qui vous plaît je me suis embellie, Et rien ne m'a coûté pour vous sembler jolie. Mes crimes , les voilà. Voyons, recommencez , Courage, grondez-moi... mais non, vous faiblissez; Le repentir vous prend , et si je ne m'abuse, Vous sentez que vous seul avez besoin d'excuse ; Demandez-moi pardon d'un injuste courroux, Et vous l'aurez, méchant, car je vaux mieux que vous.
DANVILLE
Oui, tu vaux mieux cent fois. Pardonne, mon Hortense; En vain l'âge entre nous a mis quelque distance, Tes procédés pour moi me la font oublier, Et devant tant d'amour je dois m'humilier.
SCÈ^E VI.
Les Précédents, Mme SINCLAIR.
MADAME SINCLAIR
Embrassez-la, c'est bien ; mais hâtez-vous, mon gendre, Je l'emmène.
DANVILLE
Comment?
HORTENSE
Ma mère, on peut attendre...
MADAME SINCLAIR
ISon pas, sur une emplette il me faut un conseil. Et nous profiterons d'un rayon de soleil, Pour notre promenade...
DANVILLE
Où donc?
MADAME SINCLAIR
Aux Tuileries, Le temple de la mode et des galanteries, L'école des grands airs; sa grâce, heureux époux . Dans ce brillant séjour vous fait mille jaloux ;