ACTE III, SCÈNE II
HOHTENSE.
Mais...
DANVILLE
Allez seule avec votre mère...
Elle a dû , comme vous, me trouver bien sévère : Contre deux ennemis je n'avais pas beau jeu ; Avez-vous dit de moi beaucoup de mal ?
HORTE>"SE.
Un peu.
DANVILLE
Vous n'en penserez plus , et cela me console. S'il a pu m'échapper un ordre, une parole, Un reyard qui vous blesse, il faut tout oublier. J'ai mon excuse aussi : Bonnard est singulier, D'accord ; mais , quand d'un ton qu'il ne méritait guère, Sur des travers légers vous lui faisiez la guerre, C'était à l'instant même, où , malgré son effroi, En me rendant service, il s'exposait pour moi.
HORTENSE
Comment ?
DANVILLE
C'est un secret.
HORTEXSE.
C'est un secret? ah! dites, Dites , j'oublierai tout.
DANVILLE
Ces brillants parasites Que ma table nourrit à vous conter des rie<*e, Vivent à mes dépens, et lui, m'oblige aux siens. Mon fils dans ses calculs a manqué de sagesse ; J'aurais dû le prévoir ; mais tout à ma tendresse, Laissant sa jeune tête agir à l'abandon, Pour vous j'ai compromis sa fortune et mon nom. Sans argent, grâce à vous, Hortense, que serait-ce, Si Bonnard n'eut prêté. . . . peut-être sur sa caisse? De tous les receveurs, Bonnard le plus craintif, Bonnard dont sur ce point l'honneur est si rétif, D'un courage héroïque a vaincu son scrupule, Il a sauvé mon fils!... est-il si ridicule ?
HORTEXSE.
Non, non, de mes amis , aucun n'eût fait cela ; Plus que tous leurs discours j'admire ce trait-là. Il n'est pas de bon mot qui vaille un bon office; Mai- votre femme aussi peut faire un sacrifice. Ce bal où sous vos veux je dansais en espoir, Ce bal , il fut huit jours mon rêve iliaque soir, Huit jours, à mon réveil , ma première pensée : Eh bien! je n'irais pas, quand j'y serais forcée! C'en est fait, votre ami lui sera préféré.
DANVILLE
Vous aurez ce courage , est-il vrai ?
HORTEXSE.
Je l'aurai.
Adieu tons rites projets, je reste sans murmure, Et pour monsieur Bonnard je garde ma parure. Je reste avec plaisir. Tout-à-l'heure à vos yeux J'étais bien , n'est-ce pas ? Maintenant je suis mieux, J'en suis sûre.
i>. \x VILLE.
Ah ! cent fois !
HOHTENSE.
M'aimez-
DANVILLE
Je t'adore.
HORTENSE
Mes torts étaient bien grands.
Les miens plus grands encore.
HORTENSE
A vos ordres jamais je ne veux résister.
DANVILLE
Non, jamais contre toi je ne veux m'emporter.
HORTEXSE.
Loin de nous ces débats qui troublent les ménages!
DANVILLE
Les raccommodements ont bien leurs avantages.
HORTEXSE.
Mon ami !
DANVILLE
Chère Hortense !
HORTENSE
Au fond , convenez-en , Vous défendez Bonnard en zélé partisan, Et vous avez raison, puisqu'il vous rend service; Mais vous traitez le Duc avec moins de justice.
DANVILLE
Pour moi , je me crois juste et juste au dernier point.
HORTEXSE.
Moi , je crois entrevoir que vous ne l'êtes point
DANVILLE
C'est qu'à vingt ans, Hortense, on juge à la légère.
C'est que plus tard , Danville , on est par trop sévère.
DANVILLE
Vous pourriez vous tromper.
HORTENSE
Je puis avoir raison.
DANVILLE
Je n'en crois rien.
HORTENSE
C'est sûr.
DANVILLE
Non pas.
HORTENSE
Mais si.
DANVILLE
Je soutiens..
Ma
DANVILLE
Arrêtez ! eh quoi '. notre querelle Pour Bonnard et le Duc déjà se renouvelle!
HOHTENSE.
Oui , pai Ions sans humeur : faut-il , pour aimer l'un, Quand l'autre vous sert bien, le trouver importun ?
DABI H! K
Oh! c'esl tout différent; 1 un a mon âge, et l'autre...
HORTENSE
Eh bien ! achevez donc.
DANVILLE
Eh bien ! il a le vôtre.
L'ÉCOLE DES VIEILLARDS
Pardonnez : mon amour est étrange , et je sens Que le temps, la raison sont des freins impuissants, Que le cœur d'un vieillard , en proie à cette ivresse , Cède à tous les transports d'une aveugle tendresse. Quand on aime avec crainte, on aime avec excès. Jeune, on sent qu'on doit plaire, on est sûr du succès ; Mais vieux , mais amoureux au déclin de sa vie, Possesseur d'un trésor que chacun nous envie, On en devient avare, on le garde des yeux. Comment voir cet essaim de rivaux odieux, Parés de leur bel âge et des charmes funestes Dont chaque jour qui fuit nous vole quelques restes, Sans se glacer le cœur par la comparaison , Sans voir ses cheveux blancs, sans perdre la raison! Je ne suis pas jaloux; mais je sais me connaître. Celui qui vous arrache , en vous lassant peut-être , Un regard , un sourire , un instant d'entretien , Me semble un ennemi qui me ravit mon bien. Jaune plus , tout le dit ; ma crainte en est le gage; Mais que me sert d'aimer, s'il vous plaît davantage? Je dois trembler, je tremble... hélas! voilà mon sort; Voilà pourquoi le Duc me chagrine si fort. Il offusque ma vue, il me pèse, il me gêne. Je sens qu'à son aspect je me contiens à peine ; Je sens qu'un mot amer, qui vient me soulager, En suspens sur ma langue est prêt à me venger. Je me maudis, j'ai tort; c'est faiblesse ou délire, C'est ce qu'il vous plaira; je souffre, et je désire, Non pas cpie votre amour, mais que votre amitié, Qui connaît mon supplice, en ait quelque pitié.
HORTENSE
Que votre modestie à vous-même est cruelle!
Croyez qu'avec raison je murmure, contre elle.
Ces rivaux, où sont-ils? que produiraient leurs soins?
Soyez juste envers vous, et vous les craindrez moins.
Est-il quelqu'un d'entre eux qu'avec plaisir j'écoute?
C'est que de votre éloge il m'entretient sans doute,
Et cet air d'intérêt, dont vous êtes jaloux,
N'est qu'un remercîment du bien qu'on dit de vous.
Vous entendre louer me rend heureuse et fière ;
Mais pourquoi des grandeurs nous fermer la carrière?
Laissez un peu d'éclat publier mon bonheur :
De vous, de vos talents, je veux me faire honneur,
Et vous prouver que, juste autant qu'il est sincère,
Ce n'est pas par devoir (pie mon cour vous préfère.
^^DAN VILLE
N'employez pas le Duc, et... je consens à tout.
HORTENSE
Voyez donc ce monsieur qu'on reçoit bien par-tout ; Oui, ce premier commis; son crédit peut suffire : Mais chez lui, dès ce soir, allez vous faire écrire.
m* VILLE.
Hortense, tu le veux?
HORTENSE
Non , je ne le veux pas, Non... Mais, je vous en prie.
HANVILLE.
Ah! j'y cours de ce pas...
Et Bonnard que j'attends; je ne sais qui l'arrête; S'il arrivait !
HORTENSE
Partez; moi, je lui tiendrai tête :
Je vais, par le collège, entamer l'entretien; Il ne. s'ennuîra pas.
DANVILLE
Je cours et je revien.
Après une querelle, il est doux de s'entendre, Et le débat fini rend l'amitié plus tendre.
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