AVANT-PROPOS
Le présent ouvrage devait naturellement se placer en tête de la collection qui a pour titre : Histoire générale de Paris. Il y constitue la topographie anté parisienne , c'est-à-dire la connaissance du terrain, à moitié submergé, sur lequel s'est élevée beaucoup plus tard la Lutèce gauloise; il fait connaître les premiers êtres qui ont animé cette vague région; il coordonne l'ensemble des inductions que l'anthropologie a pu tirer jusqu'ici, après avoir constaté la présence de l'homme primitif dans le bassin de Paris et recueilli les vestiges de sa grossière industrie. C'est donc une œuvre mixte, qui touche en même temps aux sciences naturelles et aux sciences historiques, mais qui se rattache plus étroitement aux études de topographie ancienne entreprises depuis quelques années par la Ville de Paris.
Sans méconnaître l'importance des résultats auxquels sont arrivés les anthropologistes et les géologues, sans contester le rang que leurs travaux tiendront un jour dans la synthèse générale de l'histoire, il faul reconnaître que , selon l'ordre logique et en l'état actuel des connaissances humaines , les recherches topographiques doivent toujours précéder les investigations historiques proprement dites. La portion de terrain sur laquelle ont vécu les générations passées, qui a vu s'accomplir, pendant une longue suite de siècles, d'abord les faits de la vie primitive, si peu connus aujourd'hui, puis ceux de l'existence sociale, bien souvent inexpliqués, mérite assurément d'être étudiée à fond : c'est là qu'il faut aller chercher certains motifs des choses, rerum causas, que le sol recèle et qu'il ne livre qu'aux pionniers de la science.
Dans cette pensée, l'Administration municipale a institué un Service des fouilles et substructions , qui est devenu l'auxiliaire le plus actif des
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historiens et des topographes du vieux Paris. On ne s'est pas borné à faire exercer, par des hommes spéciaux, une surveillance incessante sur tous les points où la pioche entrouvre le sol; mais on a poursuivi les déblayements et prolongé les galeries souterraines partout où il y avait chance de retrouver quelques débris du passé. Là même où l'on n'était appelé par aucun travail d'édilité, on n'a point hésité à chercher, au prix de sacrifices parfois considérables, la solution de quelques-uns de ces problèmes que la critique historique avait regardés jusque-là comme insolubles. Parmi les résultats de ce genre, acquis définitivement à la science, il en est un qui a eu assez de retentissement pour mériter ici une mention spéciale : grâce à l'initiative prise par la Ville de Paris, la forteresse de Philippe-Auguste a été mise à découvert avec ses tours, son quadrangle, sa vis, et toute cette distribution intérieure dont le détail, imparfaitement connu, avait fait jusqu'ici le désespoir des savants. Pendant plusieurs mois, la population parisienne a pu assister à cette exhumation d'une époque déjà si loin de nous, et lire elle-même, dans le sol entrouvert, l'une des pages les plus curieuses de son histoire. Le livre à du se refermer; mais un tracé fait avec le plus grand soin permet aujourd'hui de suivre sur place les grandes lignes de ces curieuses subslructions(1).
A côté de cette importante découverte, de nombreuses trouvailles, moins éclatantes peut-être, ont passé inaperçues pour le public; mais la science historique en a fait son profit, et la topographie parisienne surtout, si difficile à établir dans le passé, y a recueilli de précieux renseignements. C'est ainsi qu'on a vu apparaître, sous la pioche des terrassiers, d'abord les vestiges des grands édifices civils et religieux, détruits a la fin du dernier siècle ou au commencement de celui-ci, puis les traces des transformations opérées dans les palais et les hôtels par les
' Le tracé des substruclions du vieux Louvre I iettx Paris ( Région du Louvre et des Tuileries, II), • i d'une portion de l'enceinte de Philippe-Auguste \>. i3(j. Deux notices ont élé consacrées à la des- '•>l reproduit dans la Topographie historique du cri ption de ces curieux vestiges.
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architectes de Louis XIV, de Louis XIII, de Henri IV, et enfin les restes de quelques ateliers célèbres qui ont travaillé pour la décoration des châteaux de la Renaissance^.
En plongeant toujours plus avant dans le passé, on a trouvé en partie les murailles de Charles V, les fondations de la deuxième porte Saint- Honoré, avec les ouvrages avancés qui la défendaient, et l'avant-fossé que Jeanne d'Arc dut franchir pour aller sonder, avec sa lance, la profondeur du fossé dont l'eau baignait le rempart. C'est ainsi qu'où a pu déterminer, à quelques mètres près, l'emplacement précis où l'héroïne rougit de son sang le sol parisien, et réunir, pour des ouvrages ou des projets ultérieurs, une série de documents d'une incontestable authenticité^.
Une fois entré dans cette voie féconde en résultats, le Service des fouilles et substructions a poursuivi ses recherches partout où il lui était possible de pénétrer : il a reconnu successivement et relevé, pour la Topographie historique du Vieux Paris, le périmètre des constructions affectées par Philippe le Bel à l'installation du Parlement, l'enceinte du Temple, contemporaine des Croisades, et la muraille de Philippe- Auguste, sur plusieurs points des deux rives.
Arrivés au xue siècle, les chercheurs ne se sont point arrêtés. L'obscurité, il est vrai, se fait dans les livres; mais le sol renferme encore des témoins du passé, et ces témoins, exhumés successivement, sont venus apporter leur part d'indications à l'œuvre de reconstitution historique que la Ville a entreprise. Parmi les rares vestiges du Paris antérieur aux Capétiens, retrouvés par le Service des fouilles, il faut placer les ruines vénérables de la seconde église Saint-iMarcel, qui remontait au ixe siècle, les sépultures du Fief des Tombes et du Loeus cinerum (Lourcine), qui
11 La découverte des fours de lîernard l'nlissy (î) La Topographie historique du Vieux Paris (Re*est racontée dans la Topographie historique du Vieux gion du Louvre el des Tuileries, I) contient une Parts (Région du Louvre et des Tuileries, II). Les note sur remplacement de la seconde porte Saintmodèles et motifs d'ornement qu'on y a trouvés ont Honoré, et un dessin des substructions de cetli été reproduits par la gravure, avec une rare perfee- porte, avec l'indication de la muraille et du l""< lion de détails. ( Appendices , p. ix.)
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appartiennent à l'époque mérovingienne, les villœ gallo-romaines disséminées sur la montagne Sainte-Geneviève, les castra staliva, qui en couronnaient le plateau, les Arènes enfin, qui s'élageaient sur le flanc nord-est de la colline, et dont le souvenir, conservé avec le nom (Clos des Arènes) jusqu'au milieu du moyen âge, atteste, avec d'autres débris non moins significatifs, l'existence, sur la rive gauche, de la partie la plus importante delà cité'1'.
Grâce à ces découvertes, il est devenu possible de remonter, dans les annales de la topographie parisienne, bien au delà du xie siècle, limite extrême que les chercheurs, réduits aux seuls documents écrits, ne croyaient pas possible de franchir. Le Paris du roi Robert, à peine entrevu j us— qu'ici par les topographes, commence à nous révéler son aspect, et la cité gallo-romaine elle-même sort de l'obscurité légendaire où elle était ensevelie, pour entrer peu à peu dans la pleine lumière de l'histoire.
Ces résurrections inespérées , dues à l'étude persévérante du sol parisien, ont conduit des topographes d'un autre ordre à remonter plus haut encore, et leurs efforts ont eu pour résultat de reculer aussi loin que possible les bornes de l'histoire territoriale de Paris. En fouillant plus profondément que ne le font les archéologues, en perçant la couche, peu épaisse d'ailleurs, que les œuvres de l'homme civilisé ont formée à la surface des terrains actuels, ils sont arrivés, sans transition brusque et par des degrés pour ainsi dire inappréciables, aux âges préhistoriques; ils ont recueilli un à un des débris aussi éloquents dans leur simplicité que les ruines les plus somptueuses; ils ont pu ainsi constater la vie et l'industrie humaines, aux lieux où Paris devait s'élever tant de siècles plus tard.
Dans les entrailles de celte terre destinée à porter une grande cité,
Ces dernières découvertes ont été favorisées dernière rue et celle des Boulangers-Saint-Viclor par les grands déblais du boulevard Saint-Michel, qu'on a vu apparaître, il y a douze ans, les subdes nus Gay-Lussac et Monge. C'est entre cette struclions des Arènes.
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se rencontrent, en effet, des traces non équivoques de l'homme à l'état sauvage, être faible et misérable, jeté nu sur une terre nue, pour parler le langage de Pline, et obligé de lutter, à armes inégales, contre les gigantesques animaux dont il était le contemporain. Tandis que les anthropologistes comparent les ossements et mesurent l'angle facial, que les paléontologistes reconstituent les espèces disparues, et que les géologues rétablissent l'antique relief du sol, avec la flore, la faune et tout l'aspect de ces lointaines époques, le topographe et l'historien se recueillent : c'est la véritable préface de leurs livres que la science écril devant eux.
Cette assertion peut paraître singulière; mais les faits tendent chaque jour à la confirmer. Là où la main de l'homme civilisé cessait de se montrer, on avait, depuis bien longtemps, l'habitude de s'arrêter court; on ne semblait pas soupçonner que l'état sauvage, comme la civilisation, a ses degrés, véritables anneaux de la chaîne des temps. Les sciences naturelles, étroitement renfermées jusqu'à nos jours dans leur domaine distinct, peuvent et doivent, au contraire, se rattacher, malgré quelques solutions de continuité, aux sciences historiques élargies et régénérées. Leurs conquêtes constituent une introduction, éloignée sans doute, mais nécessaire, à l'étude des époques relativement modernes; elles fournissent aux historiens un nouveau point de départ, et montrent l'activité humaine, que les livres font dater d'hier, comme contemporaine des grandes convulsions de la nature. Ce sera l'honneur de la Ville de Paris d'avoir songé, pour compléter son histoire, à opérer ce rapprochement entre les diverses branches d'un même tronc : les vérités particulières, que les sciences naturelles et les sciences historiques dégagent chaque jour, et qui ne se fécondent pas assez les unes les autres, à cause de l'état d'isolement dans lequel elles se produisent, pourront désormais se fondre dans une harmonieuse unité, et aboutir ainsi à la vérité générale, expression dernière des conquêtes de l'esprit humain.
L'âge que nous venons d'évoquer a existé sur toute la surface du
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globe, et les traits généraux qui le caractérisent ont été recueillis par l'auteur de ce livre dans une savante introduction. Mais nulle part, peutêtre, on n'est mieux en situation de le faire revivre scientifiquement que dans le bassin de la Seine, et plus particulièrement dans le bassin de Paris, grâce aux nombreux travaux de fouilles que les besoins toujours croissants de la grande cité ont rendus nécessaires^. L'ouverture des tranchées pour rétablissement des chemins de fer, la dérivation des sources et des rivières vers Paris, l'abaissement du sol sur plusieurs points de la voie publique, le creusement des sablières dans la banlieue suburbaine, ont mis à nu des couches de terrain dérobées aux regards depuis les derniers cataclysmes, et montré un état bien antérieur aux traditions les plus reculées. Les investigateurs ont trouvé là, sous nos pas, toute une histoire ensevelie dans un oubli cent fois séculaire, histoire simple, mais émouvante, qui laisse à peine, après tant de siècles, échapper son morne secret.
Sur les bords du fleuve qui baigne Paris, au sommet des plateaux, à la pointe des promontoires qui émergeaient alors du sein des eaux et qui forment aujourd'hui les accidents de l'horizon parisien, l'homme primitif a vécu; il a souffert; il a travaillé, lutté; puis il est mort, et les traces de son passage sur la terre, effacées presque partout par celles de générations successives, sont enfouies aujourd'hui dans les grèves ou sous les alluvions. Or cet homme, indigène ou immigrant (qui le sait?) peut être considéré par les ethnographes comme l'un des pères de la race qui précéda les Celles sur le sol parisien. Il appartenait à l'âge de la pierre, et avait assisté aux grandes commotions du globe; mais il a donné la main à d'autres générations qui ont connu le bronze H le fer; il forme, dans le bassin de Paris, l'un des anneaux de cette
|J Le rôle important que la Ville et la banlieue appendices de ce volume, p. 257, la correspondance
de Taris ont joué dans la constitution et le dévelop- échangée entre M. le Préfet de la Seine et M. Serres,
peinent des sciences géologiques et paléontologiques professeur d'anatomie comparée, au sujet dune
était encore attesté tout récemment par un des découverte, fort intéressante, due a la Ville de
savants les plus distingués du Muséum. (Voir, aux Paris.)
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chaîne des âges qui, par l'une de ses extrémités, touche à l'époque diluvienne, tandis que, par l'autre, elle se rattache aux temps fabuleux, précurseurs immédiats de l'ère historique.
Entre le déluge, resté à l'état de fait saisissant dans la mémoire de tous les peuples, et les premières lueurs de la fable, avant-courrière de l'histoire , il existait naguère une lacune immense, que la science s'efforce chaque jour de faire disparaître, et que les consciencieux travaux accomplis par l'auteur de ce volume aideront certainement à combler, dans les limites du bassin de la Seine. L'honneur d'une pareille tentative aurait pu lui suffire; mais ce n'était point assez pour l'éminent ingénieur, dont les travaux occupent une si large place dans les récentes améliorations de la cité. En même temps qu'il essayait de rattacher la géologie et l'anthropologie à l'histoire proprement dite, il recueillait incessamment, pour les collections du Musée parisien, les preuves matérielles de ses affirmations; et ces preuves ne sont autre chose que les débris des âges primitifs, mis au joui' par la pioche de ses travailleurs. C'est ainsi qu'il a réuni et groupé, avec un soin minutieux, les ossements des grandes espèces disparues, ceux des hommes qui ont été leurs contemporains, les silex grossièrement travaillés par les habitants des bords de la Seine, et jusqu'aux blocs de grès sur lesquels ces ancêtres, si longtemps ignorés, polissaient leurs armes, aiguisaient leurs outils et façonnaient les divers ustensiles servant à leur misérable existence.
On comprend tout ce qu'une pareille exhibition ajoute aux descriptions et aux récits, pour la connaissance approfondie de ces époques reculées. Le visiteur, introduit dans ce monde antérieur à toute histoire, y trouve, à chaque pas, la matière de rapprochements aussi instructifs qu'inattendus. Vivant au milieu des merveilles artistiques el industrielles qu'une civilisation perfectionnée ne cesse d'enfanter, il s'arrête pour interroger ces époques de barbarie, pour examiner les produits du travail de l'homme, accompli, il y a quarante ou cinquante siècles peut-
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être, aux lieux mêmes où s'élèvent aujourd'hui les ateliers parisiens; il suit, par la pensée, le développement graduel de l'intelligence humaine, passe de l'âge de la pierre taillée ou polie à l'âge du bronze, puis à la période celtique et gallo-romaine, et arrive enfin, à travers les temps mérovingiens et carlovingiens, auxquels succède le moyen âge, à rattacher l'art et l'industrie des époques les plus lointaines à l'industrie et à l'art de notre temps. La chaîne du travail humain se renoue donc, comme celle de l'histoire, au profit des études d'archéologie comparée, qui sont une des gloires de la science moderne.
En attendant que la réunion et le groupement des nombreux objets découverts dans le bassin de la Seine permît cette excursion en plein domaine anléhistorique, l'auteur du présent ouvrage a voulu que le lecteur pût la faire dans son livre, et il a exprimé le désir qu'on y répandît, avec une intelligente profusion, les représentations figurées des principales pièces recueillies à Paris et dans ses environs immédiats. Grâce à des procédés spéciaux de gravure héliographique excluant toute possibilité d'erreur, M. Belgrand a pu ajouter au texte de son ouvrage, déjà riche de nombreux diagrammes, un second volume composé de planches paléontologiques expliquées par des notices, et comprenant un allas où se succèdent les caries, les coupes géologiques et les reproduclions minutieuses de pièces appartenant à la conchyliologie parisienne de ces époques reculées.
Ce second volume, dont la préparation a exigé des soins tout particuliers, complète la publication et lui donne une importance exceptionnelle. A l'époque du premier tirage (1869) l'industrie privée, avec les moyens dont elle disposait, eût difficilement obtenu un résultat satisfaisant; mais les sciences dérivées de la photographie ont progressé depuis, et le livre de l'éminent géologue devait naturellement bénéficier de leurs conquêtes. Un second tirage notablement amélioré est donc devenu possible, grâce au bienveillant patronage de M. le Préfet de la