‹ La semaine de pâquesChapitre 36 sur 41 · CHAPITRE XVL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVL

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plus de morts que de vivans.

En sortant de l'église , Jehan de Frétigny se mit à courir par la ville comme un insensé ; il allait sans savoir ce qu'il voulait faire et de

quel côté se dirigeaient ses pas il courait,

courait toujours, et répétait d'une voix sourde et creuse :

— Maudit par elle 1 maudit par lui 1

Il ne rencontra personne, car les habitans étaient réunis aux Jacobins et dans les autres églises pour se préparer à la solennité du lendemain. Ce fut près du pont Taillehart qu'il s'arrêta. Accoudé sur le parapet, il regarda couler les eaux noires et bourbeuses de la rivière, et répéta d'une voix encore plus sourde :

— Maudit par elle! maudit par lui 1... tout le monde me hait maintenant, je n'ai plus que faire ici-bas.. . Si je me noyais 1

Plein de cette idée, il gagna une descente qui conduisait jusqu'au bord de la rivière. Il avançait déjà le corps pour s'y précipiter lorsqu'il changea tout à coup de projet.

— Pourquoi mourir lorsque je puis être encore heureux? J'y songe maintenant. J'aurais dû me jeter à ses pieds, lui dire : Tu es ma fille !... elle aurait eu pitié de moi; elle m'aurait pardonné !

Il se frappa le front à poing fermé.

PLITS DF MORTS ODE DE VIVANS. q40

— Pauvre fou que j'étais de croire que mes rêves seraient jamais comblés! où vais-je parler de pitié et de pardon? elle m'aurait dit : — Tu mens, comme le vieillard me l'a dit; elle m'aurait dit : — Tu mo fais horreur; — elle m'aurait repoussé du pied. — Arrière, prélat meurtrier, tu souilles ma robe blanche avec tes mains teintes de sang ; — et qui a fait tout cela?.... c'est Dieu mon maître, Dieu qui est plus fort que moi , mais que je braverai en dépit de toute sa puissance. Ecoute-moi, roi dos cieux et de la terre, je te hais! ma vie n'a été qu'une longue chaîne d'infortunes et de douleurs : tu m'as persécuté sans relâche ; ta

colère s'est appesantie partout sur moi tu

dois être content, car je suis perdu, je suis damné!... mais je ne suis pas encore mort, je trouve que je n'ai pas encore bien gagné ma place en enfer et je la gagnerai. Tu pensais m'avoir écrasé sous le dernier coup que tu viens de me porter... eh bien, non! l'ange déchu relève la tête!... à toi, Dieu toiit-puissant,

25o LA SEMAINE DE PAQUES.

roi du monde, Jehan de Frétigny jette un blasphème et un défi !

Il lança son gantelet en l'air... un bruit prolongé de cor retentit du côté de la porte Saint- Michel.

— Je suis mieux maintenant, je suis beaucoup mieux ! j'avais trop bien commencé pour mal finir ! moi, m'ensevelir dans la bourbe fétide d'une rivière 1 moi. mourir comme un homme qui a peur... oh! ce n'est pas cette mort-là qu'il me faut! à moi une masse d'armes qui pèse cent livres, à moi des têtes à abattre , des poitrines à percer, la bataille effrénée et fougueuse, l'horrible mêlée avec son écume à la bouche , sa tête échevelée , le crin hérissé , se battant les flancs de sa queue furieuse, comme une lionne ! un cheval qui passe au galop sur des dalles de cadavres, qui troue, bouleverse et culbute les bataillons, qui broie les membres avec son sabot de fer! — des blessures qui saignent et des bouches qui hurlent. — Et puis , un coup de hache sur le

PLUS DE MORTS QUE DE VIVANS. a5î

crâne ou le fer d'une lance au cœur, le temps de compter, avant d'expirer, ses compagnons de voyage pour l'autre monde, voici comme je veux mourir !...

Des rumeurs confuses éclatèrent dans la haute ville : elles étaient dominées par le son du tocsin , qui venait du côté de Saint-Martinau-Val. En même temps le ciel se colora d'une lueur rougeâtrc comme celle d'un incendie.

— Qu'est-ce cela? dit l'évèque.

Un instant après un homme à cheval accourut à franc étrier par la rue des Ecuyers, en criant :

— Aux armes !

Jehan de Frétigny se montra et lui ordonna d'arrêter : c'était Thomas de Montagu,

— Pour Dieu, qu'y a-t-il donc?

— Les Armagnacs sont dans la ville ', mon-

* Voici comment les troupes royales étaient entrées dans Chartres : entre neuf heures et neuf heures et demie , Bouflineau et Lcsueur arrivèrent à la porte Saint—

aSa LA SEMAINE DE PAQUES.

seigneur; c'est Duriois d'Orléans qui commande. . . je vais rassembler la garnison de la porte Guillaume.

— Et moi 5 je cours à l'évêché réunir mes hommes d'armes.

— Attendez-moi, vous ne pourriez gagner votre palais sans péril... l'ennemi occupe déjà le cloître , peut-être. . . attendez-moi.

Et Thomas de Montagu, emporté par son

Michel avec des charrettes pleines de vins , d'aloses et de vivres de toute espèce. Ils firent plusieurs cadeaux aux gardiens qui s'amusèrent à demander des nouvelles ; mais parmi les charretiers se trouvaient des soldats cachant leur armure sous des houppelandes de toile , et lorsque le son du cor se fit entendre au dehors ils se précipitèrent sur les soldats de la porte et les égorgèrent : aussitôt Florent d'Iliers entra avec cent vingt hommes qui mirent le feu aux premières maisons , il fut suivi immédiatement d'un corps de trois cents el du reste de Var-f mée au nombre de quatre mille.

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