SCENE V
DELPHliNE, VICTOR.
DELPHINE , à part.
Allons , il faat encore que je répare ses maladresses !.,..
VICTOR, à part.
Comment donc ! un avoué qui donne des fêtes et qui a une jolie femme ! Je ne pouvais pas mieux choisir. {Haut et
s^ approchant.) Je suis bien indiscret, madame... mais la qaalité de plaideur fait excuser. . .
DELPHINE
Monsieur. . .
VICTOR, la regardant.
Ah I grand Dieu !
DELPHiKE , de même.
Que vois-je ?
Ces traits...
DELPHINE
Monsieur Victor! {A part.) Le jeune homme d'autrefois !
VICTOR , enchanté.
Est-ce bien vous ?
DELPHINE, émue.
Je ne reviens pas de ma surprise ! mais que signifie ce nom d'Hervilly ?
VICTOR
Il est vrai , ce n'e'tait pas le mien , loisqu'en des temps plus heureux... [Un regard de Delphine l'arrcte.) Pardon, j'oubliais qu'il ne m'est plus permis... (Changeant de ton.) C'est un oncle maternel, madame , qui avait un titre, un majorât, et qui, eu me laissant tous ses biens, a exigé que je prisse aussi son nom. Ce pauvre oncle !.. je l'aimais trop pour le de'sobliger.
DELPHINE
Je vous félicite...
VICTOR , virement.
Des faveurs de la fortune? vous avez raison... c'est aujourd'hui surtout que je commence à croire qu'elle me veut du bien! Vous revoir 1 retrouver ces souvenirs si chers I
DELPHINE
Ah! de grâce , monsieur, pas un mot sur ce sujet. Je vous préviens que j'ai tout oublié. {A part.) Et moi qui y pensais encore ce matin I
VICTOR
Quoi, madame!.. (Garmenf.) Eh: bien , voilà qui est affreux !...
DELPHINE
Comment! ne vous êtes- vous pao marie aussi?
VICTOR
C'est vrai, mais je n'ai rien oublié! J'avoue que j'adorais ma femme , parce qu'un honnête homme ue connaît que son devoir. Mais je pensais toujours à vous. DELPHINE, souriant.
C'est bien flatteur l
VICTOR
Si vous saviez, en approchant de Paris, comme mon cœur battait à l'idée seule de vous revoir! Tenez, j'en pariais encore ce matin à votre mari.
DELPHINE, effrayée- A mon mari I
VICTOB.
Ohi sans vous nommer!... Je lui racontais mes premiers amours , et cela le faisait rire.
DELPHINE, à part, haussant les épaules.
Je le crois... il rit toujours.
VICTOR
Je lui parlais de ceslettres charmantes que je relis si souvent.
dî:lphine.
Des lettres!... En effet, je nie rappelle que, de l'aveu de ma mère... Vous ne les ave* pas brûlées?
Les brûler ^ un pareil trésor 1... ce sont les seules qu'en me mariant j'aie sauvé de l'autodafé général.
DELPHINE
O ciel! et si quelqu'un pouvait soupçonner...
VICTOR
Ohl ne craignez rien! elles sont serrées bien précieusement dans un petit portefeuille couleur pensée. Je les ai cachées au fond de mou secrétaire , avec votre portrait. DELPHINE, étonnée.
Mon portrait! .. que dites-vous, monsieur? Jamais pourtant je ne vous ai donné...
VICTOR
J'en conviens, c'est un vol; et puisque je suis en train de confesser mes crimes, vous vous souvenez d'une petite miniature pendue à la cheminée de votre père, qui a disparu pendant quelque temps? Je la faisais copier en secret.
DELPHINE
Qu'entends-je ! quel abus de confiance!... avoir mon portrait!... et mon mari qui ne l'a pas !... Vous me rendrez tout, monsieur ; je le veux, je l'exige.
VICTOR, tristement.
Soit, Madame... puisque vous m'enviez cette dernière consolation ! Vous serez obéi... ai\ssitôt que je retournerai à Dijon , ce qui ne sera pas très- prochain , suivant les apparences.
DELPHINE
Pourquoi donc?
VICTOR
Puisque ma femme veut une séparation I
DELPHINE, virement.
Mais vous ne la voulez pas, vous, monsieur, vous vous y opposerez, et je suis sûre qu'avec quelques avances... VICTOR, la regardant.
Mon Dieu! j'y étais assez disposé! mais c'est impossible. Il y a là un oncle... assez faible , et une espèce d'ami de la maison beaucoup trop fort !
DELPHINE
Monsieur Faustin ?
VICTOR
Votre mari vous en a déjà parlé. Eh ! bien , oui , c'est une peste que ces gens-là pour les ménages de province... L'invasion étrangère a été moins funeste I
DELPHINE
Mais il n'y en a plus , Monsieur !
VICTOR
Je sais bien... on les chasse , et il y en a toujours. Vous ne pouvez-vous imaginer combien il est cruel de voir sans cesse une influence secrète entre sa femme et soi l C'était monsieur Faustin qui avait la confiance, le pouvoir... Si je proposais une partie de plaisir, on avait une conférence ; si je voulais traiter un ami, c'était jour maigre.
DELPHINE
Vous ne dites pas que vous aviez donné mille prétextes à la froideur de votre femme...
VICTOR
Moi ! j'étais le modèle des maris ! Mais quand on vous rend votre maison insupportable , il faut bien aller se distraire ailleurs. . Et maintenant qu'une séparation peut seule ramener la paix entre nous , j'en ai pris mon parti. Je serai beaucoup plus heureux en redevenant garçon. {Tendrement.) Vous me permettrez de vous offrir quelquefois mon hommage ?
DELPHINE
Monsieur...
VICTOR
Oh I rassurez-vous... je n'espère rien , je ne demande rien...
DELPHINE , à part.
Oui 1 encore un jésuite!
VICTOR
Rien... que la permission de vous voir, de vous aimer en silence... vous ne pouvez m'en empêcher l DELPHINE , froidement.
Pardonnez-moi , monsieur, il ne m'est plus permis d'entendre un pareil langage , et vous m'obligerez en ne reparaissant plus.,.
viCTOïi , souriant.
Chez mon avoue? ah ! c'est de la tyrannie je ne puis
vous le promettre.
CELPHIUE.
Gomment, monsieur?
VICTOR
Ecoutez donc, j'ai un procès,.. Ce n'est pas ma faute si votre mari a ma confiance... je suis obligé de le voir tous les jours.
DELPHiWE , à pari.
Tous les jours!.. Et monsieur Aubry, avec sou caractère!.
VICTOR , tirant des papiers de sa poche. Oh ! je suis en règle ; me voilà armé de l'horrible dossier... Je suis même fâché d'avoir apporté mes papiers aujourd'hui , ça m'aurait servi de prétexte pour deniain. DELPHINE, aifec ironie Des papiers! pour prouver votre fidélité?
VICTOR , feuilletant ses papiers.
Oui, vraiment ! D'ordinaire , il n'y a pas de preuves par écrit ; mais voici des lettres de ma femme qui démontrent... (Il s'arrête.) Ah! c'est singulier!
DELPHINE
Quoi donc?
VICTOR
Des vers que je lui adressais dans le commencement de notre mariage , et que je retrouve là... Encore une preuve d'amour I
DELPHINE , prenant le papier.
Comment I vous faisiez des vers?
VICTOR
Oh I des vers de province , vous savez ce que c'est.
DELPHINE , les lisant.
Très-bien!., comme c'est tendre et passionné!
VICTOR
Oui , mais quoique son nom y soit , je ne les lui ai jamais donnés... parce que je crois qu'en les faisant, je ne pensais qu'à vous '
DELPHINE, cachant le papier précipitamment.
Dieu! monsieur Aubry!..
Qu'avez-vous ?
DELPHINE , lias.
Pas un mot , je vous en conjure !
VICTOR, à part.
C'est le mari !