ORIGINES ETHNIQUES ET MORALES DE LA GUERRE MONDIALE
[Publié dans la Revue. Hebdomadaire du i8 mai 19 1 8.]
DEPUIS son premier jour, .la guerre actuelle représente la lutte entre les tendances de ' conquête et d'autocratie d'une part, et de Tesprit de liberté et de justice de l'autre. Il était impossible qu'il en fût autrement, car depuis la chute de Rome ce conflit continue à être le même. Et si la civilisation et le progrès ne doivent pas rester des mots vides de sens, la campagne doit être conduite jusqu'à une victoire définitive. Sans une telle victoire, le monde rétrograderait de plusieurs siècles dans la voie de son évolution (').
Mais cette guerre est, en même temps qu'un conflit de principes, un conflit de races qui en sont la personnification, et qui ont été en opposition irréductible à travers bientôt vingt siècles.
(') Cet article forme le fond du discours prononcé au banquet offert à M. Vesnitch par la section américaine de la Société France-Amérique, le 2 février 1918, à New-York, banquet qui fut présidé par M. Nicolas Muray Butler, président de l'Université de Columbia. La section française est présidée, comme on le sait, par son fondateur M. Gabriel Hanotaux, de l'Académie française.
(^) Au moment de corriger les épreuves de cette esquisse, je lis dans un excellent article que la Revue des Deux Mondes a publié dans son fascicule du i5 avril, sous le titre de Vaincre, ce passage (p. 726) que ^ je ne résiste pas au plaisir de transcrire ici. L'auteur anonyme y dit : Ce ne sont pas seulement deux groupes de nations que la guerre actuelle a mis en présence, ce sont deux civilisations, ou pour employer
Lorsque, à la veille de l'ère chrétienne, César écrivit ses mémoires, il définit les deux races connues à son époque, en dehors des Grecs et des Romains, les Germains et les Celtes- Gaulois, et nous dit que les premiers combattaient pour le butin et les seconds pour l'honneur. En parlant de ces derniers, Strabon ajoute que leur caractère sincère et généreux leur fait sentir les injustices faites aux autres comme s'ils les subissaient eux-mêmes. Depuis cette impartiale et si exacte définition des deux principales races européennes, il n'y a pas eu de changement. Les Teutons d'aujourd'hui représentent aussi exactement leurs ancêtres germains que les descendants actuels des Celtes représentent leurs ancêtres du temps de Strabon. En outre, les Celtes ont inculqué à toutes les nations auxquelles ils ont été mêlés leurs splendides qualités qui font d'eux, sans aucun doute, la race la plus noble de Lhumanité. Je vais dans ce sens jusqu'à affirmer ma conviction que le vrai christianisme n'aurait jamais pu prendre une racine solide dans le monde, s'il n'avait été embrassé par les peuples celtes, a priori altruistes, généreux et doux. Vous savez naturellement que les Celtes se sont mélangés dans une très forte proportion aux Slaves et principalement aux Tchèques et aux Yougoslaves ; vous savez aussi que le nom même de Bohême est d'origine celtique, ainsi que tant de noms géographiques de mon pays, tels que les noms des rivières Save,
ce mot dans le sens le plus larg-e, deux religions opposées : c'est, d'un côté, un idéal de liberté et de justice humaines ; de l'autre, une civilisation purement matérielle et fondée sur la force. La lutte ne peut pas finir par un compromis, mais seulement par la défaite d'un des deux partis : ou le règne du sabre, ou le règne du droit. »
En même temps, je lis ce passage dans un article de M, W. Barry, Teuton against Roman (The Nineteenth Century and Af ter, janvier 1918) : « La lutte est engagée entre idées contraires et fondamentalement opposées. Nous y voyons d'un côté les armes scientifiques, inconnues jusqu'à nos jours ; de l'autre, la force est supplée par un instinct ou une foi aussi profonds que la vie, et bravant la mort sans aucune peur. »
Drave et Morava. Vous avez peut-être oublié que Belgrade, capitale politique et morale martyrisée des Yougoslaves, a été fondée par les Celtes. Mieux que moi-même vous connaissez l'expansion celtique en Europe occidentale et dans les États-Unis d'Amérique. On pourrait même dire que nous sommes aujourd'hui partout les mêmes. Considérez à ce propos, un instant, le pittoresque épisode du front de Salonique, que je relève dans une lettre d'un correspondant français :
« L'Etat-major divisionnaire français a été cantonné dans une église orthodoxe dont les murs étaient troués par les obus. J'étais assis à l'intérieur avec le général F..., commandant une division sur. le front de Salonique, ainsi qu'avec le général G... Notre feu illuminait les icônes dorées de saint Georges, de saint Dimitri et du Christ ressuscité. Saint Georges tuait le dragon et, dans la lumière de la flamme vacillante, il me sembla que les deux généraux faisaient partie de la même compagnie céleste, et qu'ils étaient des guerriers saints et les exterminateurs des dragons et des monstres. Parles trous du toit, la pluie tombait sur nos têtes.
« Aujourd'hui, dit le général F..., un soldat serbe vint à nous et demanda à la sentinelle de le laisser entrer dans l'église ; mais celle-ci répondit que c'était le quartier général de la division X. Le soldat insista tellement qu'il lui fut permis d'entrer. 11 vint droit sur nous, avec l'assurance d'un vétéran, salua et dit : « Slava », voulant nous dire que c'était la fête de son patron. Il voulait, dit-il, remercier le Créateur pour la prise de Monastir, dans cette église^ celle de son peuple. Puis il se retourna, pria Dieu, embrassa les icônes et s'en alla, l'âme sereine.
« 11 y a quelque chose de frappant dans ces soldats serbes, quelque chose de guerrier et cependant d'humain, de sensible et de ferme à la fois. 11 m'est impossible de décrire le rayonnement de son front quand il s'éloigna de son adoration et
quitta l'église. Race pure, ancienne et indomptée ! Je me rappelais nos paysans français, et au sens le plus profond et le plus élevé du mot, je rapprochais dans mon esprit ces deux aristocraties du monde. »
Considérons maintenant l'histoire de l'Europe pendant les vingt derniers siècles. Vous vous convaincrez aisément que, durant cette longue période, les deux races sont restées nettement séparées. Les Teutons ont employé leur temps et leur énergie à subjuguer leurs voisins et leurs propres sujets. Les moyens dont ils se sont servis ont été les mêmes : l'épée et le feu. Leur principale industrie, le militarisme, n'a pas varié. En l'instituant en dogme du gouvernement prussien, Frédéric 11 a proclamé que son royaume était militariste par nature ! Le militarisme est le centre de la société allemande, d'après Th. Ziegler, et il sert de modèle à toute son existence. Vous savez naturellement que la personne la plus riche d'Allemagne est la fille de Krupp, le fabricant de canons. Etudiez leur art et leur littérature. La force brutale reste toujours leur dernier argument. Rappelez-vous le fameux Faust de Gœthe, le poète allemand par excellence, puisque Schiller, Heine et les autres sont considérés par leurs compatriotes commeinspirés par les idées étrangères. Etudiez lespromoteurs de grandes idées en Allemagne pendant le dernier siècle. Tous ont été froidement matérialistes, dépourvus de tout sens idéaliste. Est-ce que Bismarck, les von Bùlow, les Bethman- Holweg n'ont pas été inspirés par des hommes tels que List, Roscher et Naumann d'une part, par Moltke, Roon et Bernhardi d'autre part? Que représentent ces individualités? Le brutal asservissement militaire et économique d'autres nations, et l'établissement de l'autocratie sur elles.
Le rôle joué au Moyen-Age par l'Empire romain « de Nation germanique» a été atténué pour un certain temps en 1648. Mais il a été repris depuis 1871, depuis le jour où les Hohenzollern se sont assuré définitivement la direction de la
politique allemande pour enrégimenter l'esprit allemand. Guidés, soit par les Habsbourg catholiques, soit par les Hohenzollern protestants, les Allemands sont restés et resteront toujours les mêmes : ils seront toujours les représentants typiques d'un égoïsme de race, tendant à la domination.
Pendant les vingt derniers siècles, le sentiment chrétien n'a pas réussi à passer de leurs lèvres dans leur cœur. La vénération d'Odin ne s'est jamais éteinte chez les Germains. Tout l'effort de Luther ne peut-il pas être ramené au désir de remettre dans les mains du Kaiser allemand ce qui pouvait être enlevé au Pape? Vous vous rappelez le vers de Gœthe : « Tel homme, tel son Dieu », ainsi que cette autre définition qu'il a donnée de ses compatriotes : « Le Prussien est né cruel, la civilisation le renc^a féroce. » Et Frédéric II, le roi protestant, n'avait-il pas écrit qu' « il serait imprudent pour un roi d'avoir une religion ! » Vous vous souvenez aussi de l'hymne de haine contre l'Angleterre au commencement de cette guerre. Il est cependant encore loin de l'appel satanique écrit par un maître d'école, et récité depuis trois ans dans les écoles primaires de l'Allemagne entière :
Que tous ceux qui demandent pitié
Soient tués comme des chiens.
Toujours plus d'ennemis !
Sera notre seule prière
Pour cette heure de vengeance !
De tels maîtres d'école ont formé les officiers et les soldats qui ont fait l'Allemagne d'aujourd'hui. De tels hommes façonneraient la « Mittel Europa » et le monde, si les Hohenzollern et les Habsbourg, aidés de leurs alliés bulgares et turcs, réussissaient à vaincre dans cette guerre mondiale. Pour vous en persuader, relisez Ainsi parlait Zarathoustra, de Nietzsche.
L'Europe et même l'Asie Mineure ne suffisent pas à leur
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ambition. Pendant la première moitié du xix® siècle, l'économiste List projetait de subjuguer l'Europe. Il vécut en Amérique pendant ses jeunes années. Il pense, en vue de la conquête du monde, à l'Amérique et aux Américains :
« Si une puissance concevait le plan d'arrêter le développement de l'Amérique et de lui imposer son joug politique, industriel et commercial, écrit-il dans son Système d'Économie Nationale, cette puissance devrait commencer par envahir complètement les Etats de l'Atlantique, puis s'étendre vers l'intérieur en y déversant le surplus de sa population, de son capital et de ses forces morales.
« Elle pourrait même espérer occuper par la force, au bout d'un certain temps, les principaux points d'appui de la côte atlantique et les embouchures des rivières. »
En 1898, l'amiral allemand comte von Goetzen, intime du Kaiser, disait de son côté à l'amiral américain Dewey :
« Dans quinze ans environ, mon pays commencera sa grande guerre. Nous serons à Paris en deux mois, et cela ne sera que le prélude de notre véritable action, dont le but sera l'anéantissement de l'Angleterre. Tout sera réalisé à un moment précis. Car nous serons prêts à tout et nos ennemis ne le seront pas. Quelques mois aprè^ l'achèvement de notre tâche en Europe, nous prendrons New- York et probablement Washington, et nous les garderons un certain temps. Nous n'avons aucune intention de nous emparer de votre territoire, mais nous voulons déterminer votre véritable situation vis-àvis de l'Allemagne. Nous tirerons de New-York et de vos autres villes un ou deux milliards de dollars. Nous prendrons à notre compte la doctrine de Monroe et la direction de vos relations avec l'Amérique du Sud. »
En contradiction absolue avec ces tendances, l'esprit celtique va de l'avant sur le chemin de la liberté et de la justice. Les Français et les Anglais ont été les premières nations à s'affranchir des prétentions dominatrices du Saint Empire. Les Croisades ont été prêchées par Pierre l'Hermite et organisées pour la première fois par un Pape d'origine française. Les Français n'ont cessé de travailler pendant des siècles à libérer les chrétiens du joug musulman. Vous vous souvenez de la part qu'ils ont prise à l'émancipation de la Grèce moderne. Vous savez le vif intérêt qu'ils ont toujours pris aux autres nations, et spécialement aux nations faibles, lorsqu'elles ont eu à souffrir de la tyrannie. Quel que soit son régime au Moyen-Age, sous la Révolution, sous la Monarchie comme sous la République, la France a toujours été la même : celle, comme disait Michelet, qui sait se battre « pour les causes désintéressées qui ne doivent profiter qu'au monde », « le champion du droit » si exactement défini par Napoléon lil dans le passage de son fameux discours du 17 février 1859, ^ propos des jeunes nations du Danube, quand il disait :
«... Et si Ton me demandait quel intérêt la France avait dans ces contrées lointaines qu'arrose le Danube, je répondrais que. l'intérêt de la France est partout où il y a une cause juste et civilisatrice à faire prévaloir. »
Instinctivement le professeur allemand Schiemann, confident du Kaiser, prononce une vérité historique et psychologique en écrivant en 1913 : « Pour avoir la guerre contre la France, il suffit d'autoriser l'Autriche à attaquer la Serbie. » Il aurait pu dire qu'il était suffisant de commettre n'importe quelle grande injustice contre une nation trop faible pour se défendre. Tel est le caractère français. Ainsi sont également les Anglo-Saxons qui ont dans leurs veines tant de sang celtique, et les Slaves pour la même raison. L'histoire de l'Angleterre et le rôlé des Ecossais et des Gallois confirment cette vérité. On en peut dire autant de l'histoire des Flandres,
*de r Alsace, de la Lorraine et de la Suisse. Ce sont les cellules celtiques dans le sang de la Suisse romande qui ont inspiré ces merveilleuses lignes à un bûcheron de la haute montagne, adressées à M. Benjamin Valloton :
« On est tout en haut de la montagne pour abattre le bois. A chaque coup de hache, on se dit qu'on aide ceux qui se battent pour que les hommes restent libres... Que pouvonsnous faire dans cette affreuse mêlée? Si peu de chose! Presser notre cœur à deux mains, pour qu'il en sorte de la sympathie... Chaque jour, depuis le commencement de la bataille, je monte sur un sommet du Jura d'où l'on voit la France. Je lui parle. Je lui jette tout ce que j'ai de force... »
Le grand historien Fustel de Coulanges a écrit, il y a un demi-siècle, que le Celte était essentiellement démocrate. Rien ne peut exprimer plus clairement l'antithèse de ces deux races au point de vue moral et politique que leur conception respective de la chevalerie. Chez les races celtiques le but de la chevalerie est de protéger les faibles, tandis que pour le Teuton, il consiste à les opprimer. Leur chevalerie est celle des pillards « Ranbrisser ». Sa plus forte incarnation se trouve chez eux dans le monstrueux/z/s primœ noctis.
Chez nous la morale est la même pour les grands et les petits, les riches et les pauvres, les peuples et les individus, tandis qu'un des grands philosophes allemands, Hegel, enseignait à ses compatriotes que l'État ne doit pas se conformer à des principes de morale, formulés seulement pour les individus, et tandis que Kant lui-même avait écrit que « le prince n'a que des droits envers ses sujets et aucun devoir », et condamnait a priori toute révolte contre l'ordre établi, si monstrueux fût-il. Treitschke de son côté ne reconnaît aucune Société des Natioas. 11 n'y a pour lui que l'État seul, dont les interprètes priment tout le reste. Les traités internationaux ne peuvent limiter complètement la puissance de l'État. Il conclut cyniquement : « Il est ridicule pour un Gouvernement d'entrer
en concurrence avec un autre, avec un catéchisme en mains. »
Qiioi d'extraordinaire si ces leçons ont inspiré à l'esprit allemand l'horreur des hommes qui aiment la liberté et la justice. Le vicomte, alors sir Edward Grèy, a exprimé par conséquent le sentiment profond de son pays ainsi que de tout pays libre, en déclarant à la Chambre des Communes, en 191 5 : « Je préférerais périr ou quitter l'Europe, plutôt que de vivre sous le nouveau régime de domination que l'Allemagne a l'intention d'y instituer. »
Ce régime, si l'Allemagne était victorieuse, serait celui du fameux « Faustrecht » (droit du plus fort vis-à-vis du plus faible) qui caractérise le droit allemand, et contre lequel toutes les nations libres doivent lutter jusqu'à leur dernier homme.
Les nations d'origine celtique ont une tout autre conception du droit et de la dignité humains. Nous croyons tous que la vie ne vaudrait pas la peine d'être vécue, si nous ne vivions dans la liberté. Pour la liberté, nous avons tous lutté contre les Turcs, contre les Maures, contre les Allemands. Nos pays doivent être pour nous des forteresses de liberté. Cet amour, cette adoration de chacun pour sa patrie libre, ont été identiquement ceux de" Vercingétorix et de Cromwell, de Rouget de l'Isle et de Byron, d'Obilitch, de Zizka et de Kosciusko, de la Pucelle d'Orléans et de miss Cavell, de Lafayette et de Danton, de Gambetta et de Joffre, et enfin, pardessus tout, ceux de Washington et de Lincoln.
Pour acquérir cette liberté, les nations celtiques ont fait des révolutions. Mais dans toutes ces convulsions, elles ont souhaité aux autres nations le bonheur pour lequel elles combattaient. Les couleurs françaises ont porté à travers l'Europe l'esprit de liberté dont les soldats de Napoléon euxmêmes furent les apôtres. Ce n'est qu'avec des Français, soldats de race celtique, que le grand capitaine corse put réaliser
cette superbe épopée. Sans eux, il eût été^ sans doute, une force magnifique mais stérile, comme Téclair dans la montagne ou Touragan sur la mer.
Les Allemands n'ont, pour ainsi dire, jamais lutté pour la liberté; ils n'ont jamais libéré d'autres nations. Nulle part, ils n'ont apporté d'idéal politique. Car ils n'en ont point euxmêmes. Le prince de Bùlow a écrit, à la veille de la grande guerre, dans son livre sur l'a Politique allemande (p. 23), que Bismarck sentait bien « qu'en Allemagne la volonté nationale et la passion nationale ne s'enflamment pas par des frictions entre le Gouvernement et le peuple », ce qui veut clairement dire que les Allemands ne luttent pas pour la liberté contre leurs autocrates. Il ajoute que ses compatriotes s'emportent, au contraire, facilement, « par le froissement de l'orgueil et de l'amour-propre allemands avec les résistances et les prétentions des nations étrangères ». Et il conclut : « Aussi longtemps que la question de l'unité allemande demeura un problème de politique intérieure... il ne pouvait en résulter un mouvement national d'une violence assez irrésistible pour entraîner à la fois princes et peuples. » N'est-ce pas une preuve irréfutable de l'absence, chez les Allemands, de toute tendance libérale et démocratique? Quand Gœthe et Schiller ont essayé de donner un semblable idéal à leurs compatriotes, ils ont été obligés d'aller chercher Jeanne d'Arc en France, Guillaume Tell en Suisse et Egmont en Flandre.
C'est pourquoi la domination allemande a été détestée partout. Souvenez-vous du martyre des enfants polonais et des habitants d'Alsace. Vous n'avez sûrement pas oublié la lecture de Mes Prisons, de Sylvio Pellico. Les souffrances du patriote italien peuvent à peine être comparées avec le martyre actuel des Yougoslaves, exposé au Reichsrath autrichien, profanant l'idée seule d'un Parlement, par le député dalmate M. Tresic-Pavisic.
Contrairement à la conception germanique d'un « Poli-
zeistaat », nous avons tenté d'organiser politiquement la justice et la liberté, et quand je dis nous, je veux comprendre à vos côtés mes frères slaves. J'irai plus loin, en vous assurant que nous avons servi toujours cette justice et cette liberté. Bien que Louis XIV, le Roi Soleil, par sa fameuse boutade : « rÉtat, c'est moi », prétendît incarner en sa personne son pays et son gouvernement, il était moins autocrate que le dernier sous-préfet allemand ou autrichien d'aujourd'hui, car tout Français pouvait pénétrer dans le palais de Versailles et assister au dîner, à la toilette et au coucher du roi et de la reine. Sans doute, aucun de nous n'a eu à lutter pour obtenir sa liberté d'un tyran, car nous sommes tous nés libres. Quand ce monarque anglais, d'origine angevine, octroyait la charte à ses barons, en 121 5, il ne faisait rien d'autre que de se soumettre à l'observation des lois existantes, comme le firent les rois de France devant leurs Parlements et les rois de Serbie depuis le xii® siècle. Les cérémonies celtiques des Druides, relatées dans les Commentaires de César (VI-13), ont été presque identiquement les mêmes en France, en Angleterre, en Bohême, en Serbie et chez les Slovènes. Pour écrire son Contrat social, il suffisait à J.-J. Rousseau d'être un Celte d'origine galloise. S'il avait étudié de plus près la conception slave de l'organisation politique et sociale au moment où les Polonais lui demandaient conseil pour leur constitution, il eût enrichi la science sociale en se basant davantage sur une expérience séculaire. Il se fût familiarisé avec la cérémonie des ducs de Carinthie qu'un de ses précurseurs, J. Bodin, décrivait comme « étant sans rivale dans le monde ». Si Blackstone avait compris le Serbe, il eût également appris que nous avons eu, dans ma patrie, l'institution du jury, tout aussi libérale (et peut-être plus libérale, à certains points de vue) qu'en Angleterre, dès le début du xii^ siècle.
Tout cela, parce que tous, en tant qu'hommes libres, nous
avons placé notre liberté et Injustice universelle au-dessus de tout au monde. Quoi d'étonnant, alors, que nous devions à la culture des nations celtiques et à leur soudure avec les Gréco-Latins ce que nous appelons le Droit public?
Permettez-moi de m'étendre quelque peu sur ce sujet. Je le crois nécessaire, car ma conviction intime est que le cataclysme actuel est dû à l'incompréhension du Droit public chez nos ennemis. Le Droit public, chez les peuples vraiment civilisés, ceux de concept celtique, est basé sur des principes d'ordre moral et juridique.
La Grande-Bretagne est, à ce point de vue, la créatrice des libertés politiques. Les Etats-Unis d'Amérique sont le berceau de l'égalité politique, tandis que nous devons à la France le principe de la fraternité. Ces trois pays, ou plutôt ces trois nations, ont créé et consolidé, pendant des siècles, le droit et la liberté, j'ai déjà mentionné que les Slaves ont suivi la même voie. Nous autres Serbes, nous réclamons le privilège d'être la nation la plus tolérante au point de vue religieux. Et bien que séparés de vous et gênés par l'Allemagne, nous avons tous travaillé logiquement et dans le même esprit en faveur du Droit international. Voulez-vous me permettre de mentionner ici que l'un des traités internationaux les plus intéressants fut conclu au Moyen-Age (en 1308), entré les rois de France et de Serbie, et que l'arbitrage du Pape y était envisagé en cas de malentendu? Puis-je mentionner le rôle joué à ce sujet par le roi de Bohême Podiebrad, au xv'' siècle, et par les empereurs de Russie au xix® siècle (')? Il n'existe pas de
(') Ce rôle de la Russie ne doit pas être voué à l'oubli de nos jours. C'est à Catherine II, en effet, que l'humanité est redevable de. la proclamation des principes fondamentaux du Droit maritime international. L'empereur Paul I" confirma, en 1800, les principes de la neutralité
document historique qui puisse prouver le moindre intérêt porté au Droit international par les gouvernants de l'Allemagne.
Je suis certain d'exprimer véritablement votre opinion aussi bien que la mienne, en aifirmant que les Alliés n'ont jamais prôné une haine de race, et que nous ne sèmerons jamais ces sentiments parmi les générations futures. Je crois cependant que nous ne devons pas imiter l'autruche et fermer les yeux à la réalité. Notre victoire serait illusoire si nous n'imposions pas à nos ennemis les mêmes principes de morale et de justice internationales. Ces principes ont été étudiés par nous pendant des siècles. Ils ont été récemment établis méthodiquement par l'Institut américain du Droit International. Deux hommes, à mon avis les plus qualifiés, l'honorable Elihu Root et Robert Lansing, le très distingué secrétaire d'État, ont pris à leur compte les sentiments et les idées de leur grande Démocratie. De sorte que la Liberté, la Fraternité et l'Égalité auront à étendre leur action bienfaisante sur la Société des Nations, apportant la justice à tous, grands et petits. Rappelez-vous le magnifique passage d'un des derniers messages du président Wilson. Relisez ces lignes pour toujours mémorables : « Nous sacrifierons notre vie, notre fortune, tout ce que nous possédons à un tel devoir, avec la fierté de savoir qu'enfin le jour est arrivé où l'Amérique veut donner son sang pour les mêmes prinçipes d'où elle est née, ainsi que pour le
armée et obtint leur reconnaissance par les autres Puissances. En 1816, après le Cong-rès de Vienne, l'empereur Alexandre P' proposa aux nations de l'Europe de traiter la question du désarmement, reprise en 1898 par Nicolas IL L'empereur Alexandre II convoqua, en 1868, la réunion d'une conférence militaire internationale pour interdire l'usage de balles explosibles d'un poids au-dessous de 400 grammes ; il réunit, en 1874, la Conférence de Bruxelles, en vue d'établir les lois de la guerre sur terre, etc. Aucun gouvernement n'a pris des initiatives aussi importantes concernant la vie internationale et le droit qui doit la régir.
bonheur et la paix dont elle a pu jouir. Dieu aidant, elle ne saurait agir autrement ! »
Nos armées, nos industries, nos citoyens suivront nos chefs dans cette grande voie. Bismarck a prétendu que les races celtiques étaient efféminées. Nous avons heureusement lieu de croire que ses successeurs éprouveront à leurs dépens la virilité de Celtes tels que Woodrow Wilson, Georges Clemenceau et David Lloyd George. Cela sera pour le plus grand bienfait de Fhumanité
Vos ancêtres d'origine celtique ont imprimé leur caractère aux émigrants qui, de toutes contrées, viennent dans cette patrie américaine. Ils les ont fondus en une nouvelle entité ethnique, très apte à marcher en tête de la race humaine dans un avenir très prochain. C'est ce qui sauvera la civilisation de l'autocratie teutonne et de sa domination sur le monde. Au lieu du « Deutschland ùber ailes », nous devons obtenir la / suprématie de la démocratie et de la justice.
Ce discours a valu à son auteur la lettre suivante :
Aux Armées, le 22 mai 191 8.
(Au soir du grand raid d'aviation des Barbares.) Monsieur,
Le discours que vous avez prononcé au banquet qui vous fut offert, le 2 février dernier, à New-York, par la section américaine de la Société « France-Amérique », devrait être répandu à profusion dans tous les pays de l'Entente, car il répond à une vérité ethnique et morale, à elle seule capable, par delà même la Victoire, de perpétuer les actuelles alliances.
Cette guerre est bien, selon vos expressions, « en même temps qu'un conflit de principes, un conflit de races qui en sont la personnification et qui ont été en opposition irréductible à travers bientôt vingt siècles ».
A rechercher les « Origines ethniques et morales » du conflit mondial, c'est bien le celticisme gaulois, le celticisme de Grande- Bretagne, im.porté, dès après la Renaissance, au Canada comme
aux Etats-Unis, largement passé aussi dans la Bohême tchèque et dans la Serbie yougoslave, qui se dresse pour le Droit démocratique et pour la Liberté contre le pangermanisme agressif, oppressif des individus et des peuples, et sa barbarie régressive, quoique scientifiquement organisée. La grande lutte historique se poursuit: « Les Teutons d'aujourd'hui représentent aussi exactement leurs ancêtres germains que les descendants actuels des Celtes représentent leurs ancêtres du temps de Strabon. »
Cet apport celte, si important à distinguer, à mettre en valeur pour l'avenir des peuples de l'Entente, je l'avais aussi désigné comme fondamental dans une étude sur les Bases de la Tradition nationale, imprimée en 1908, et le seul sentiment d'une vérité utile à répandre m'autorise, en vous écrivant, à transcrire ici un extrait de cet écrit.
Vous avez surtout raison de dire : « Je vais, dans un sens, jusqu'à affirmer ma conviction que le vrai christianisme n'aurait jamais pu prendre une racine solide dans le monde, s'il n'avait été embrassé par les peuples celtes, a priori altruistes, généreux et doux. »
Confirmant, je crois, votre manière de voir, j'écrivais, en 1908, sous le paragraphe : « L'idéalisme aryen christianisé... » :
« Aussi le premier caractère fondamental que nous reconnaîtrons à la Tradition française, c'est son idéalisme aryen, tour à tour pré-celtique, gaulois, franc, transformé définitivement par le christianisme (^) dès l'origine de notre histoire, et qui fit de notre pays, au travers des siècles, le grand et le premier soldat de la chrétienté. »
« Vive le Christ qui est roi de France I « s'écria un jour Pie X, successeur de ces pontifes romains qui fondirent dans le moule évangélique toute l'organisation de l'empire d'Occident, joignirent ainsi la barbarie à la civilisation pour en tirer un monde nouveau... et le pape rappelait le rôle de Clovis, de Charlemagne, de saint Louis, ce plus grand des Capétiens. Mais un grand nombre d'auteurs catholiques, dont l'orthodoxie n'est d'ailleurs aucunement suspecte, le P. Sertillanges, entre autres, dans son ouvrage sur « la Politique chrétienne », n'hésitent pas à reconnaître qu'au jour
(^) M. Barrés : Discours parlementaires en faveur des églises de France : « La vie française s'est organisée autour des églises. »
(A.Beaunier, Le Figaro.)
Où sombrèrent les institutions monarchiques d'ancien, régime, les Droits de l'homme, bien au-dessus de tous les excès individuels et de toutes les revanches des collectivités longtemps comprimées, vinrent se greffer sur l'Évangile (').
« Ils n'auraient pas vu la lumière, écrit le professeur de l'Institut catholique, si la pensée chrétienne ne les avait portés, comme la mère porte un germe et le développe en son sein jusqu'à ce qu'il puisse venir au jour et être un homme. »
Depuis plus d'un siècle, notre pays souffre de cette erreur qui, dès 1789, lui fît confondre sous un même ostracisme le clergé, ordre politique de privilège féodal, par là devenu gallican, et la société mystique, forcément visible, des fidèles unis et hiérarchisés dans l'Église dogmatique et morale; l'Église, merveilleuse école sociologique et pédagogique de principes, comme l'affirmait Brunetière, école non de déterminisme, mais de liberté. Du règne lointain de Glovis jusqu'à la Révolution française et depuis cette tourmente nécessaire jusqu'à nos jours, la France, une dans son histoire, dans son évolution, est bien > restée, par l'esprit, à son idéalisme traditionnel fondamental. »
Oh! nous le savons, d'aucuns vont nous' objecter le sectarisme des individus, la guerre sourde des collectivités, de ces quatre États confédérés dont parle si souvent Ch. Maurras, chef de V Action française. Une circonstance nous a toujours frappé dans la lutte contemporaine, dont le caractère instable apparaîtrait bien mieux si l'on parvenait à détacher des deux camps le lot pesant des rivalités personnelles et des appétits d'intérêt...
Jusqu'à ces dernières années, en étudiant tous les grands mouvements d'idées dont le retentissement se montre si profond dans l'art, la littérature, sous le double rapport politique et économique; dans l'actuel effort de laïcisation à outrance,' c'est à la terminologie des postulats chrétiens de Droit, de Justice et de Vérité qu'ont dû faire appel les principaux meneurs intellectuels, les gouvernants, les écrivains, les artistes. N'est-ce pas même au nom de la Sur- Patrie française et de l'angélique fraternité des peuples, que le tribun fameux du socialisme international prêche le désarmement
(1) M"'" Swetchine a écrit : « Les théories humanitaires du siècle dernier n'ont fait jaillir qu'une portion de ce qui est latent dans le christianisme. »
(Le Christianisme, le progrès et la civilisation.) G. BouGLÉ : Loi traditionnelle française. (Ollendorff.)
simultané des nations, si propice, assure-t-il, à l'établissement de la Cité future de son rêve? Seulement, toute cette, nous ne dirons pas contrefaçon, mais plus exactement malfaçon passagère de christianisme, perdu sous le fatras des équivoques, des préjugés, des mécomptes, des sophismes aussi, ne peut guère durer longtemps. La tactique suivie par les artisans vrais, responsables et encore cachés de tout ce verbalisme, destiné à capter l'opinion indique la crainte connue.
Cette crainte, c'est celle du sursaut libérateur, qui, logiquement, ne peut manquer de s'opérer, imposant à tout un peuple la vigueur renaissante « de son atavisme retrempé dans les institutions démocratiques et réalisant la réconciliation nationale ».
Puis, après avoif étudié le sentim^ent chevaleresque français, c'est-à-dire toute notre 'si brillante tradition militaire, après avoir mis en valeur l'esprit démocratique national, je terminais :
« Pour élever la France, patrie et sur-patrie, au-dessus de nos divisions intérieures de partis et la garantir contre l'envie des autres puissances ; pour la rétablir dans la grandeur de sa tradition idéaliste, chevaleresque, démocratique, il existe deux conditions essentielles, au sujet desquelles nous devons nous montrer intraitables :
« i*^ Soyons prêts à tous les sacrifices pour garantir l'intégralité du territoire ;
i( 2'' Sous aucun prétexte, dans nos écoles surtout, ne laissons couper en deux notre histoire nationale.
« Pour rester forts, maintenons l'unité de la terre et la valeur des morts. »
« Les bases de la tradition nationale » (articles parus à Rodez dans le Cri de la Terre, 1908).
Votre discours, cher Monsieur, de nombreux Français l'attendaient avec moi depuis de longues années. Il nous est venu à son heure, dans la guerre, d'un allié fidèle, fils d'un peuple de héros. Nous l'eussions préféré prononcé dans l'universelle paix mondiale. L'orgueil de l'A ustro- Allemagne ne l'a pas voulu ainsi.
Recevez, Monsieur, l'assurance de mes plus respectueux hommages.
Docteur Jean-A. Molinié, ancien interne de V hôpital Péan, médecin-chef du Tr. sanit. 28, P.-L.-M., Sectew' postal 60.