La Serbie après le bombardement de Belgrade
Depuis la restauration de la dynastie Obrénovitch , opérée légalement par la volonté unanime du peuple serbe et approuvée par l'Europe entière, la Porte a pris une attitude décidément hostile vis-à-vis la Principauté. Elle n'a omis aucune occasion d'exaspérer les Serbes, tantôt par ses notes diplomatiques, tantôt par les attaques violentes de ses journaux, tantôt par les mesures illégales et provoquantes de ses pachas à Belgrade. On se souviendra de tous les embarras suscités presque quotidiennement par le mouhafiz (1) Osman-Pacha, du vivant encore du prince Miloch. Ce prince, prévoyant l'impos-
(1) Gouverneur.
sibiljté de maintenir au milieu de pareilles circonstances un état normal dans le paye-; pétasa avec raison qu'il ne pouvait mettre fin à toutefc~éés r Violences et à ces provocations, ni assurer à la Principauté une tranquillité permanente, qu'en réclamant la complète réalisation des privilèges serbes, garantis par les grandes puissances. Il envoya à cet effet une Réputation à Constantinople (1). On sait comment toutes les démarches de cette députation échouèrent contre l'obstination de la Porte à rejeter tut moyen légal d'entente. La diplomatie subit tranquillement cet échec, comme elle avait déjà subi celui de l'inexécution d uhatti-humaïoun de 1856 concernant tous les sujets chrétiens de la Porte.
Le prince Michel , arrivé au pouvoir par suite de la mort de son père, sentant que la situation devenait de plus en plus intolérable, mit de côté toutes les demandes présentées à la Porte par la première députation, et n'en renouvela qu'une seule, celle concernant le séjour des musulmans en Serbie. M. Garachanine, se basant sur les hatti-chérifs, formula cette demande de la manière la plus propre à la rendre acceptable à la -Porte (2). On sait que cette tentative échoua non moins que la première, malgré les efforts de la diplomatie.
Le prince Michel, voyant augmenter, par suite de l'inefficacité évidente de la garantie européenne, l'arrogance des Turcs et leurs tentatives d'empiétement sur les droits
(1) Avril 1860.
(2) Juillet 1861. Voir dans les Archives diplomatiques de cette année les notes échangées à cette occasion entre M. Garachanine et la Porte ottomane.
de là Principauté, jugea qu'il ne lui restait d'autre moyen de les sauvegarder que de se mettre lui-même en état de les défendre matériellement. Il institua la milice nationale (1). C'est de ce moment qu'éclata presque ouvertement l'hostilité de la Porte. Après avoir protesté vainement contre cette nouvelle institution militaire, elle forma le dessein de pousser, à force de provocations, les Serbes à la révolte, afin de se donner raison contre eux aux yeux de l'Europe, et de se ménager un motif, en apparence légitime, de les écraser.
À cet effet elle fit des préparatifs de guerre si vastes dans toute la Péninsule que tout le monde pouvait s'apercevoir qu'ils allaient bien au-delà du but apparent que l'on semblait se proposer, c'est-à-dire la pacification des trois districts insurgés de l'Herzégovine et la guerre contre la petite principauté de Monténégro.
La Porte et Omer-Pacha s'étaient trop habitués à mépriser les Monténégrins, qu Omer-Pacha eût totalement écrasés il y a peu d'années sans l'intervention du comte de Leiningen, pour croire qu'il fût besoin pour les réduire d'un tel déploiement de forces. En même temps qu'elle faisait tous ces préparatifs, la Porte lâcha la bride aux autorités musulmanes en Serbie, qui, à leur tour, donnèrent pleine carrière à la licence de leurs subordonnés. C'est alors que les assassinats, les vols, les violences de toute nature se multiplièrent d'une façon effrayante. Les forteresses devinrent autant de lieux de refuges pour tous les malfaiteurs, qui y trouvaient une pleine impunité. Aux réclamations, aux protestations même du gouvernement serbe,
(1) Août 1861.
les autorités turques ne répondaient que par de vaines excuses et des promesses qui n'étaient jamais exécutées.
Cependant la Porte approvisionnait la forteresse de Belgrade de vivres et de munitions de guerre en telle quantité, que l'opinion, de plus en plus alarmée, ne pouvait que pressentir un dessein sinistre de sa part. Cela finit par dessiller complètement les yeux au gouvernement serbe, qui, dès lors, redoubla de vigilance afin de ne point fournir aux Turcs le prétexte qu'ils semblaient chercher.
Lorsque, à la suite de plusieurs vols suivis d'assassinats de la part d'habitants turcs de Sokol (1), les paysans serbes eurent bloqué cette petite forteresse, le gouvernement du Prince mit tout en œuvre pour leur persuader de revenir tranquillement dans leurs foyers, et il y parvint*
La Porte, désespérant de pouvoir se ménager un prétexte d'attaquer les Serbes en les poussant à la révolte, se décida à brusquer les événements. C'est alors qu'éclata la sanglante collision de la nuit du 15 au 16 juin, collision au sujet de laquelle nous sommes en mesure de fournir les détails les plus circonstanciés et les plus exacts.
Un maître d'école juif était logé dans une maison turque située au centre du quartier musulman. Ses voisins, ne voulant pas tolérer le voisinage d'un ghiaour, résolurent de l'en chasser. Dans l'après-midi du 15, jour du
(1) L'une des six forteresses serbes qui continuent à être occupées par les Turcs.
conflit, un khodja (1) accompagné de deux Turcs vint intimer l'ordre au Juif de sortir immédiatement de la maison sous peine de la voir démolie à l'instant même. Le Juif s'enfuit et courut avertir la police serbe, qui envoya son drogman, Siméon Savitch, avec trois gendarmes pour empêcher un tel excès. Le drogman y trouva un officier des nizams (2) qui lui dit qu'il ferait venir sur-lechamp trois cents soldats, si l'on s'opposait à la démolition d'une maison musulmane profanée. Le préfet de la ville, averti de cette menace, invita le voïvode de la police turque à se rendre avec lui sur les lieux. De leur commun accord, le khodja et ses compagnons furent pris et envoyés à la Forteresse. Chemin faisant, le khodja dit aux Serbes et aux nizams qui l'escortaient : J'avais le droit d* abattre la maison, puisque le pacha m'y avait autorisé. On ne sait pas si le khodja disait vrai ; mais le fait est qu'avant qu'une heure se fût écoulée, on le vit rentrer libre dans la ville.
Sur ces entrefaites, la Préfecture fut avertie qu'un Serbe avait été tué par des nizams à Tchoukour-Tchesmé. Le drogman Nechitch courut avec quelques gendarmes sur les lieux et trouva effectivement le domestique d'un négociant -serbe, Alexandre Nicolitch, presque expirant.
On put apprendre de sa bouche qu'il avait été percé par trois nizams, qui étaient encore tout près de là; ce qui fut également attesté par plusieurs femmes qui avaient vu le meurtre de leurs fenêtres. Le drogman s'empara des nizams. Lorsqu'il fut en vue de la Police turque,
(1) Maître d'école turc.
(2) Troupes régulières.
située sur la grande place à côté de la Préfecture serbe, une quinzaine de nizams armés, conduits par un officier, en sortirent pour délivrer leurs compagnons arrêtés. Le drogman leur dit : Un des nôtres a été tué, nous allons examiner le fait. L'officier turc, qui tenait son sabre nu à la main, abaissa alors son arme, et à ce signal les nizams tirèrent. Le drogman et deux gendarmes, Pierre Bonovitch et Milan, tombèrent morts, et un autre fut grièvement blessé. Après avoir commis ces meurtres, les nizams se retirèrent en hâte dans le poste de police, dloù, conjointement avec leurs camarades, ils se mirent à tirer sur les passants. Quatre Serbes et une femme tombèrent sous leurs coups.
Le son des trompettes parti de la Préfecture serbe avertit la population que la sûreté publique était menacée. Le peuple courut aux armes et occupa les avenues de la grande place. On vit bientôt sortir de la Forteresse un détachement de nizams qui, sous la conduite d'un iouzbachi (1), allait renforcer la garde de la Police turque. Le peuple lui barra le chemin, et malgré la résistance des soldats qui avaient croisé la baïonnette, malgré l'intervention des officiers de la police et celle de M. Garachanine luimême, le peuple, dont le flot allait sans cesse grossissant, refusa de livrer passage au détachement. Le iouzbachi effrayé se décida à rebrousser chemin avec sa troupe, sous l'escorte des gendarmes serbes. Dès qu'il se fut rapproché de la Forteresse, il fit faire brusquement volte-face, et au commandement de feu! l'officier et deux gendarmes de l'escorte tombèrent morts. Lessoldats firent immédiatement une seconde décharge sur le peuple qui les suivait de loin. Ce fut alors qu'une véritable mêlée s'engagea en cet endroit,
(1) Capitaine.
tandis qu'un autre combat, provoqué par la continuation du feu de la part des nizams de la police, avait lieu sur la grande place.
On put alors s'apercevoir qu'une véritable conspiration avait été ourdie contre les Serbes par les troupes et les bourgeois turcs. Tandis que les nizams qui occupaient les corps-de-garde situés près des diverses portes de la ville, tiraient sur tous les passants, les bourgeois, abrités dans leurs demeures et dans les cafés voisins, les soutenaient par un feu bien nourri. Outre cela, un certain nombre de mosquées et de maisons avantageusement placées pour l'attaque, avaient été occupées par les Turcs, qui répandaient l'épouvante et la mort sur une population en grande partie désarmée, et surprise à l'improviste : car c'était un dimanche, le soir, quand les habitants commençaient à revenir de la promenade.
La lutte devint générale. Les nizams de la Police et des portes donnaient fréquemment, à l'aide de la trompette, des signaux à la forteresse, qui leur répondait de la même manière. Ils durent enfin abandonner les portes de Varoch et de la Save; mais les portes de Vidin et de Stamboul, vastes et solidement bâties, résistaient encore ainsi que plusieurs mosquées.
Pendant cette nuit, où les horreurs d'une lutte de rues étaient augmentées par un orage insolite en plein été, le consul d'Angleterre exposa quatre fois sa vie en se rendant à la Forteresse et de là chez M. Garachaninc, à l'effet d'arrêter l'effusion du sang. M. Garachanine affirma qu'il lui était impossible de comprimer félan d'une population exaspérée, tant que le pacha et les troupes turques continueraient à occuper la ville. Après bien des hésitations de
la part du pacha, la convention suivante, signée à l'original par tous les consuls, fut arrêtée entre M, Garachanine, ministre des affaires étrangères, et Achir-Pacha :
« Entre M. Garachanine et S. E. le pacha, gouverneur » de Belgrade, et en présence des membres du corps con- » sulaire actuellement dans cette ville, M. Garachanine » ayant déclaré qu'il ne pourrait répondre de la tranquillité » de la ville sans la mesure ci-après indiquée, il a été con- » venu que la question des portes est réservée des deux » parts pour être traitée ailleurs, et que, sous cette ré- » serve, les soldats turcs qui les occupent encore seront » retirés, ainsi que la police turque, afin de rétablir la » sécurité publique si malheureusement troublée. Cette » mesure est prise aux conditions suivantes :
» 1° M. Garachanine se rend responsable de la sûreté » des troupes jusqu'à leur rentrée dans la Forteresses
» 2° Les maisons et les propriétés des Turcs résidant » dans la ville seront garanties et respectées, et ceux » des habitants qui resteraient dans leurs demeures auront » toute protection.
» 3° M, Garachanine s'engage à donner télégraphi- » quement les ordres nécessaires pour prévenir toute » violence contre les autres forteresses du pays, ainsi que » contre leurs habitants musulmans.
» 4« Les familles turques, en se retirant, ne seront » pas molestées ni insultées.
» Fait en double exemplaire, à la forteresse de Bel- » grade, le 4-16 juin 1862.
» Signé : Achiz; Ethem; Garachanine; Longworth; Tastu; Vlangaly; Meroni, Vassitch. »
Après cette convention, conclue le matin du 16 juin, M. Garachanine, accompagné du corps consulaire et du caïmacam (1) de la Forteresse et précédé d'un pavillon blanc, alla inviter la garnison de Stamboul-Kapou à se rendre. La même sommation fut adressée aux Turcs renfermés dans les mosquées et ailleurs, et tous, avec femmes et enfants, furent tranquillement escortés par les troupes serbes jusqu'à la Forteresse. Plusieurs s'étaient réfugiés dans une maison située tout près du consulat prussien; au moment où ils en sortirent, ils tuèrent de la manière la plus barbare un enfant serbe qui se trouva sur leur passage. Cet acte atroce autant que lâche fut commis sous les ^eux de tous les consuls.
Les nizams et les bourgeois de la Police, au nombre de quatre-vingts, avaient également déposé les armes et avaient été de même escortés par les nôtres jusqu'à la forteresse.
La tranquillité fut ainsi rétablie. Alors on put saisir des preuves convaincantes que l'attaque des Turcs avait été une affaire préméditée et préparée avec soin de longue main. Dans une mosquée on trouva des provisions de biscuits réunies et un caisson de poudre de munition. Des découvertes semblables eurent lieu dans plusieurs habitations turques. Dans la seule maison de Rachid-Bey, employé du gouvernement, on trouva trente okas (2) de poudre tirées de la Forteresse. Nous verrons plus loin des preuves plus convaincantes encore que la police recueillit après le bombardement.
(1) Lieutenant du gouverneur.
(2) *70 kilogrammes.
Malgré la convention, les nizams continuèrent pendant toute la journée du 16 à tirer du haut des remparts sur les habitants des maisons situées sur le plateau qui est devant la Forteresse, et cela sous les yeux du pacha.
Le mardi matin, 17 juin, la fusillade aboutit à un bombardement dans les règles qui commença à 8 heures et demie, lorsque la population de Belgrade presque entière accompagnait, les larmes aux yeux, les funérailles des victimes de la journée précédente. Un quart d'heure avant le commencement de la canonnade, un Turc de la forteresse, Mehemed-Effendi Tabacovitch, se présenta tout seul chez M. Garachanine pour l'inviter, de la part du pacha, à se rendre au kouak (1) avec tous les consuls. M. Garachanine, après lui avoir représenté l'imprudence de se hasarder ainsi seul hors de la Forteresse au moment où la garnison continuait à fusiller le peuple, le renvoya et manda tous les consuls à la Préfecture serbe. Ceux-ci s'empressèrent de se rendre à l'appel du premier ministre, et ils se préparaient à l'accompagner à la Forteresse, lorsque le bombardement commença.
Aussitôt M. Garachanine fit prendre aux troupes serbes une position défensive pour empêcher toute sortie qu'on pourrait tenter de la Forteresse dans un but de pillage. La ville se trouvait dans une confusion qu'il serait impossible de décrire.
Les ministres se réunirent au ministère des affaires étrangères pour pourvoir aux moyens de défense. L'agent du consulat autrichien, M. Vassitch, fut le piemier à voir M. Garachanine et à lui tenir ce propos singulier : Je
(1) Palais du gouverneur.
- iâ-
passe à Semlin pour me rendre de là à la Forteresse. Ayez la complaisance de me dire si vous persisterez dans vos prétentions à la possession des portes et de la police exclusive de la ville 9 conformément à la convention (Fhier, dans le cas où le pacha parviendrait à s'en emparer de nouveau par la force. Le ministre serbe lui répondit : Ce que nous avons gagné dans la lutte 9 nous le maintiendrons de même après la lutte.
A une heure de l'après-midi, M. Vassitch revint de la Forteresse et se rendit au consulat d'Angleterre, où étaient réunis tous les consuls. Ce fut alors qu'à leur grand étonnement l'agent autrichien leur apprit que la garnison ne s'était point révoltée contre le pacha, comme ils l'avaient cru jusqu'alors, mais que le bombardement se faisait d'après ses ordres exprès.
A cette nouvelle eut lieu une scène que, pour l'honneur de la civilisation chrétienne, il ne faut pas passer sous silence. M. Vassitch ayant ajouté que le pacha désirait avoir dans la Forteresse une entrevue avec M. Garachanine et le corps consulaire, le noble représentant de la libre Angleterre, saisi d'une généreuse indignation, fut le premier à s'écrier « qu'il ne veut pas avoir affaire à des barbares qui, sans motif légitime, sans avertissement préalable, au mépris d'une convention solennelle stipulée la veille, tirent à bombes et à mitraille sur une ville commerçante, paisible, remplie de femmes, d'enfants, de vieillards, de malades; que la responsabilité d'un tel acte de vandalisme retombe tout entière sur la tête fanatique de ceux qui Vont conseillé et ordonné, et que lui, Longworth, ne veut ni avoir d'entretiens avec le pacha, ni quitter la ville em-
brasée, mais qu'il restera avec ses nationaux pour partager le triste sort des habitants de Belgrade. »
Tous les consuls adhérèrent à ce noble langage. M. Garachanine ajouta : Le pacha a brisé lui-même tout lien avec nous; nous ayant attaqués perfidement il ne nous reste çu'à nous défendre. Je ri 'entends plus avoir de communications avec lui. M. Vassitch exprima le désir que ces déclarations lui fussent remises par écrit, ce qui fut fait unanimement et sur-le-champ. Il se rendit alors à la Forteresse avec cet acte et la protestation du corps consulaire, dont voici le contenu :
« Le pacha gouverneur de Belgrade ayant donné » Tordre de bombarder la ville sans avertissement préa- » lable, et après, il est vrai, avoir convoqué le corps con- » sulaire, mais sans l'avoir même entendu, et lorsque » tout le monde avait le droit de se reposer sur la conven- » tion passée avec le gouvernement serbe, en la présence » de tous les membres du corps consulaire, les soussignés » laissent sur lui la responsabilité d'un acte aussi con- » traire aux principes du droit des gens, et, après avoir » protesté de la manière la plus formelle, ils ne peuvent » désormais qu'attendre dans la ville bombardée le sort » qui peut atteindre leurs nationaux jusqu'au moment où » les ordres de leurs gouvernements leur parviendront.
» Signé : Longworth; Tasto; Vlangàlï; Meroni. » Belgrade, le 17 juin 1862. »
M. Vassitch s'abstint de signer cet acte, en alléguant que sa signature était superflue, puisqu'il se rendait en
personne chez le pacha. Peu de temps après, étant de retour avec un individu de la Forteresse, il déclara que le bombardement allait cesser. Et réellement la canonnade devenait de plus en plus faible, jusqu'à ce qu'elle se fût tue complètement vers les deux heures de l'après-midi. Les nizams pourtant continuèrent la fusillade jusqu'à la nuit.
Le pacha répondit à la protestation des consuls, que M. Vassitch lui avait remise, par une lettre qui n'est qu'un tissu de calomnies et de mensonges.
Voici la teneur de cette lettre :
« Hier au soir encore, les Serbes ont tiré de Vidin-
» Kapou (1) sur la Forteresse et ont placé vis-à-vis de
» Stambol-Kapou (2) plusieurs boulouks (3) de leurs
» troupes. Ceci était contraire aux promesses formelles
» que m'avait données hier matin M. Garachanine. Afin
» de paralyser ces démarches contraires aux promesses
» que M. Garachanine me fit dans cette forteresse impé-
» riale, en la présence de tous les consuls des puissances
» amies, j'ai envoyé Mehemed-Effendi chez M. Garacha-
» nine et le consul d'Angleterre pour les inviter à se ren-
» dre avec vous tous à la Forteresse. Mais, après le dé-
» part du susdit Mehemed-Effendi, il ne s'était passé pas
» même une vingtaine de minutes lorsque grand nombre
» de Serbes et de leurs troupes commença à tirer contre
» Vidin-Kapou, et plus tard contre Stambol-Kapou, et
(1) Porte de Vidin.
(2) Porte de Stamboul ou de Constantinople.
(3) Compagnies.
» s!en approchèrent en grandes masses, en y menant » même des canons. Cachés dans les maisons voisines de » la Forteresse, ils faisaient contre nous un grand feu. Nous » supportâmes patiemment, pendant plus de dix minutes, » cette attaque ouverte. Nous criâmes de toutes nos forces » en leur conseillant de se retirer et de cesser le feu ; » mais, au lieu de se conformer à notre invitation, ils con- » tinuèrent en plus grand nombre encore l'attaque contre » les deux portes susmentionnées de la Forteresse même.
» Me fiant aux assurances de M. Garachanine, j'avais » donné Tordre qu'on entre-fermât seulement les portes de » la Forteresse, sans lever les ponts.
» À notre grande douleur, nous dûmes unanimement » décider d'employer la force pour repousser tes assauts » des Serbes; c'est pour cela qu'on a tiré quelque peu » de la Forteresse. Mais, alors même que nous avions » cessé de notre part, les Serbes lançaient continuellement » des balles sur la forteresse impériale, et ont même érigé » en plusieurs endroits des barricades de pierres et de » poutres.
» En vous donnant la ferme assurance que personne » désormais ne tirera de la Forteresse, si les Serbes ne » réitèrent pas leurs attaques avec des canons et fusils, » je vous prie d'intervenir énergiquement pour que de » pareils actes ne soient plus renouvelés par les Serbes. »
» Achir ; Ethem. »
. Tel est le contenu de cette lettre sans date, mais écrite le soir du 17 juin. La lettre étant écrite en turc, on pria M. Garachanine de la faire traduire en français. Le chef de section du ministère des affaires étrangères reçut
Tordre vers les 11 heures du soir d'en faire lecture aux consuls. Il était à peine arrivé à la moitié de la lettre, lorsque les canons de la Forteresse grondèrent de nouveau; sur quoi les consuls interrompirent la lecture en disant « que le pacha lui-même F achevait de la Forteresse. »
Pendant celte nuit même, S. A. le prince Michel, qui faisait un voyage à l'intérieur , était revenu en toute hâte à Belgrade. Les consuls s'empressèrent de lui exprimer les vives sympathies qu'ils ressentaient en cette circonstance pour sa personne et pour la nation. Us ajoutèrent qu'ils se trouveraient partout aux côtés de Son Altesse, même au péril de leur vie, et qu'on pouvait compter sur leur assistance partout où elle pourrait être de quelque utilité.
Son Altesse, touchée profondément de cette noble déclaration, remercia vivement le corps consulaire } et le lendemain matin, 18 juin, alla en sa compagnie faire le tour de toute la ville et de la ligne de défense. Depuis lors le prince Michel fait le même tour chaque jour, et tandis qu'il encourage par sa présence la population, il en est partout reçu avec un vif enthousiasme.
La police, cependant, continua ses perquisitions sur le conflit du 15, interrompues par le bombardement. Elle recueillit les dépositions suivantes : Quelques jours avant l'illumination que le pacha préparait pour la nuit même du conflit, afin de fêter l'anniversaire de l'avènement du sultan Abdul-Aziz (1), un hamal (2), Hassan, dit au Serbe Ristitch « que bientôt il y aura bataille entre les chrétiens
(1) 13 juin.
(2) Portefaix turc.
et les Turcs, qui (les Turcs) se retireront dans La Forteresse pour détruire la ville. » Deux autres Turcs, Souya et Ibich, dirent, en plaisantant, à Gabriel Tchicoïevitch , « qu'il y aura bientôt des têtes serbes coupées; qu'ils mangeront de grasses poules de la Choumadia (1), et y percevront la dîme à l'instar de. leurs ancêtres. » Le Turc Méhémed-AIitch, négociant en tabacs, dit confidentiellement h son associé, le Serbe Constantin Blagoïevitch , en lui montrant deux caisses fermées ; a Voilà de la poudre, et voilé, du biscuit ; sous quelques jours, il n'y aura plus de Belgrade. Votre prince est parti à l'intérieur uniquement pour ne pas assister à ce spectacle. » Et le soir du 14 juin , il dit encore à son associé : « Constantin , aujourd'hui ou demain, il y aura du sang. Tiens, voilà un fusil et de la poudre ; lorsque l'affaire aura commencé, enfuistoi. » Le 15, à deux heures de l'après-midi, il lui dit : « Notre religion nous défend de tuer ceux qui nous servent. Sauve-toi ; mais passe auparavant à ma maison, et dis au harem (2) de se retirer immédiatement chez mon gendre Moula-Méhémed , et d'emporter avec lui les objets qu'il sait. »
Voilà des faits qui prouvent à l'évidence qu'il y a eu parmi les Turcs un véritable complot ourdi d'accord avec la garnison de la Forteresse, pour lequel on avait préparé tous les moyens de succès, fixé le jour et l'heure, et dont le but était la destruction de Belgrade et le massacre de
(4) Choumadia (de chouma, forêt), partie de la Serbie couverte de forêts impénétrables, où commença la grande insurrection de 1804.
(2) Aux femmes; le mot harem se disant également de l'appartement des femmes et des femmes elles-mêmes.
la population chrétienne. Quand on ajoute à cela les excès insolites des Turcs de l'intérieur et les menaces d'invasion et de massacres que nous faisaient parvenir les Turcs de Bosnie, on ne peut que conclure avec assurance que ce complot s'étendait au-delà des frontières de la Principauté, et qu'un coup de main sur celle-ci était sérieusement médité et préparé ; certitude accrue encore par cette circonstance, qu'un corps d'armée turc, sous des prétextes stratégiques basés en apparence sur l'insurrection de l'Herzégovine, était cantonné tout près de nous, à Sienitza; que le pacha de Nich s'y fortifiait, et que des postes également fortifiés étaient établis tout le long de nos frontières.
La Porte était-elle complice de ce coup, ou bien avaitil été médité seulement par les deux pachas de Belgrade qui l'avaient préparé sourdement, d'accord avec les pachas des environs, pour qui le bombardement de notre capitale devait tenir lieu de signal ? Cette question, qui pour nous ne fait aucun doute, mérite d'être éclaircie aux yeux du public européen,
Achir et Ethem-Pacha ne sont aucunement des individus animés de ce fanatisme aveugle qui pourrait les pousser, même au risque de leurs têtes, à bombarder arbitrairement une ville dont la population se reposait tranquille sur la foi d'une convention garantie un jour auparavant par tous les représentants des puissances européennes. Au contraire, ces deux pachas sont connus des consuls et de
tout le monde à Belgrade comme des esprits plutôt timides qu'entreprenants, comme des fonctionnaires dévoués, soumis à leur gouvernement, et assez perspicaces pour comprendre le danger énorme que le bombardement attirerait sur eux et sur la Porte. Des hommes que leur fanatisme eût jetés dans une telle entreprise, résolus à satisfaire quand même leur sombre fureur, n'auraient pas arrêté, sur les remontrances des consuls, le conflit de la nuit du 15, moins encore signé la convention par laquelle ils consentaient de leur part, sauf l'approbation ultérieure de leur gouvernement, à un acte d'humiliation, comme Tétait celui de céder la garde des portes et la police de la ville aux autorités serbes. A la vue des pertes que les Turcs avaient essuyées dans la lutte, transportés naturellement de rage, ils auraient cette nuit même bombardé Belgrade; ou bien, une fois le bombardement commencé, ils l'auraient continué jusqu'à la destruction complète de la ville, et ne se seraient pas arrêtés, après plusieurs heures de feu, devant la protestation des consuls. La Porte à présent a beau rejeter la faute sur Achir-Pacha et le déposer, son désaveu ne saurait plus tromper personne, et tout le monde en Europe, comme ici, demeurera convaincu, en présence des faits que nous avons exposés, que la Porte préparait en silence depuis plus de deux ans une attaque contre la Serbie, et que le conflit du 15 et le bombardement du 17 juin en furent les premiers actes.
Mais, nous dira-t-on, comment admettre que la Porte ait été assez inconsidérée pour se laisser entraîner à une démarche aussi grave que le bombardement de Belgrade et l'invasion de ta Serbie, au mépris du droit international et des stipulations du traité de Paris, et sans se préoc-
cuper de la responsabilité qu'elle assumait sur elle ni de L'immense danger où elle s'exposait? Nous croyons pouvoir répondre aisément à cette objection..
On ne doit pas croire en Europe que les dignitaires de la Porte s'aperçoivent de la gravité du danger que' l'état des populations chrétiennes de la Péninsule crée à l'Empire. Aveuglés par l'orgueil musulman , habitués depuis des siècles à les voir courber la tête sous le joug, comptant trop sur l'efficacité de la terreur qu'inspirent aux raïas les autorités musulmanes, les nizams, les bachi-bozouqs, les renégats indigènes, les évêques grecs, ils tournaient secrètement en moquerie les sinistres prédictions des journaux européens, et ne tenaient nul compte des bons conseils que les puissances, mieux éclairées sur la véritable situation, s'efforçaient de leur donner en vue d'un danger imminent. Au lieu de chercher le salut de l'Empire dans une réforme administrative radicale, ils n'étaient occupés qu'à redoubler les rigueurs et les excès de l'ancien système.
Sur deux points seulement ils pressentaient un danger sérieux; l'un de ces points était la Serbie, l'autre le Monténégro.
La Serbie surtout, depuis qu'elle s'est mise sur un pied imposant par ses établissements et ses institutions militaires, était pour la Porte une cause incessante d'alarmes. 11 était du plus haut intérêt pour elle de se ménager un prétexte d'invasion en Serbie afin d'y détruire les arsenaux, la fonderie de canons, la fabrique de fusils, et cela le plus tôt possible, avant que la milice nationale, dernièrement décrétée, eût eu le temps de s'organiser et de s'instruire, avant que l'Italie, portant haut le drapeau des
nationalités, fût parvenue à ce consolider. C'est dans ce but qu'elle fit ses énormes préparatifs de guerre contre les Herzégoviniens, et qu'en attaquant les Monténégrins, elle redoubla ses provocations à l'égard des Serbes de la Principauté, dans le but de les exciter à un soulèvement La conduite prudente de ces derniers ayant déjoué ses plans, la Porte, placée alors dans la fâcheuse alternative ou de jeter le masque en attaquant ouvertement la Serbie, ou d'attendre qu'elle se fût complètement armée, la Porte s'arrêta au premier parti, et, profitant d'un moment où Omcr- Pacha venait de remporter quelques avantages sur les Monténégrins, voyant la France occupée en Italie et au Mexique , la Russie aux prises avec les Polonais et les libéraux, elle ordonna le bombardement de Belgrade, qui, à son avis, n'aurait pas manqué de pousser les Serbes à la guerre. Les conseils et les encouragements dé l'Autriche, qui redoute le mouvement des Slaves du Sud , dont elle voit que la Serbie est le centre naturel, n'ont pas dû faire défaut aux dignitaires turcs dans cette entreprise téméraire*
Quant aux difficultés qui pouvaient venir de l'extérieur, les hommes d'État de Constantinople ont été depuis trop longtemps habitués à une extrême indulgence de la part des puissances européennes pour supposer qu'ils eussent, même dans une pareille conjoncture, des motifs bien sérieux d'inquiétude de ce côté* La difficulté qu'ils voient pour ces puissances de se mettre d'accord sur la question orientale au détriment de la Turquie, leur persuasion exagérée que l'existence de l'Empire est une nécessité européenne, l'appui constant et ferme qu'ils trouvent dans les cabinets de Londres et <te Vienne, ont été chea eux une
des causes principales de leur peu d'empressement à exécuter les clauses du traité de Paris en ce qui touche les chrétiens, et aussi un sérieux motif de croire qu'ils pouvaient envahir impunément la Serbie. Ils n'avaient pas manqué d'ailleurs de prendre les précautions nécessaires contre tout embarras diplomatique possible. En atteignant leur but, qui était de provoquer les Serbes à la guerre par le bombardement dé leur capitale , ils rejetaient sur eux la responsabilité des hostilités, et, ne le pouvant pas, ils faisaient retomber toute la faute sur Achir-Pacha.
Voilà les calculs et les raisonnements qu'on a dû faire à Constantinople, et dont ne doutera pas un seul instant quiconque connaît à fond les procédés ordinaires des ministres ottomans. En continuant leur système d'oppression et de terrorisme à l'intérieur et en détruisant le prestige et la force naissante de la Serbie et du Monténégro, ils ont cru pouvoir impunément consolider l'Empire en Europe non pas sur la base des engagements contractés par le traité de Paris, mais d'après un système conseillé par une barbarie perfide, au mépris de l'humanité et de tout droit international. Heureusement leurs projets ont été dévoilés et déjoués, autant par la conduite admirable du gouvernement et du peuple serbes que par la timidité et l'hésitation qu'Àchir-Pacha a mises à exécuter les ordres des Machiaveks de Constantinople.
Outre la grave responsabilité que la Porte a assumée par ses procédés inqualifiables en Serbie, elle a mis, de
plus, les Serbes dans l'impossibilité absolue de rester dans le statu quo antérieur au 15 juin. Puisque ni les traités conclus entre la Russie et la Porte, ni les hatti-chérifs impériaux, ni le traité de Paris n'ont pas suffi à nous faire obtenir, après une longue et patiente attente de trentedeux ans, la plénitude de nos droits politiques; puisque ni 1a garantie solennelle des grandes puissances , ni la convention passée ces jours derniers entre M. Garachanine et Achir-Pacha, convention pour laquelle les représentants de ces mêmes puissances se sont portés garants, n'ont pas pu même préserver notre capitale d'un bombardement, — quelles sont les nouvelles garanties qu'on pourrait sérieusement nous offrir et à l'efficacité desquelles nous pourrions nous fier en toute sûreté? La violation permanente du grand traité de Paris, tant à. l'égard de la Serbie que des populations chrétiennes de l'Orient, l'inefficacité des garanties stipulées par les puissances et violées impunément par la Porte, ne sont-elles pas une cause de désespoir pour les chrétiens, une insulte de tous les jours jetée par une poignée de barbares à la face de l'Europe civilisée , une humiliation perpétuelle pour les nations et les gouvernements chrétiens?
Mais supposons même un instant qu' Achir-Pacha ait agi contre la volonté expresse de la Porte et bombardé arbitrairement Belgrade : dans ce cas il ne serait pas moins vrai que le gouvernement ottoman est désormais tout à fait impuissant à se faire obéir même par un simple commandant de forteresse; il ne serait pas moins vrai que toutes les garanties des puissances européennes peuvent échouer à chaque instant contre la volonté d'un misérable pacha ; que la jouissance de nos droits politiques,
l'existence de nos villes, la sûreté de nos vies et de nos propriétés, dépendent uniquement du caprice d'un commandant turc, ou, ce qui serait pis encore, du kief (1) d'une milice fanatique, effrénée, manquant de tout, prête à la révolte et au pillage.
Non, tout le monde conviendra qu'une telle situation est intolérable pour nous, intolérable également (du moins à ce qu'il nous semble) pour les puissances qui ont garanti nos droits et notre sécurité. Cette garantie ne doit pas et ne peut pas être une lettre morte, comme les hattichérifs et les hatti-humaïouns de Stamboul ; et puisqu'on voit que les moyens actuels sont insuffisants à la faire respecter par les Turcs, la dignité des peuples et des gouvernements exige qu'on en trouve d'autres plus efficaces. Une fois la preuve acquise, ou que la Porte fait un abus énorme, inouï, de son droit de garnison, — ce que nous croyons fermement, — ou qu'elle n'a plus l'autorité ni la force nécessaires pour se. faire obéir par sa soldatesque et les chefs qui la commandent, — ce que nous ne faisons que supposer uniquement par égard pour ceux de nos lecteurs qui ne sauraient se figurer que la mauvaise volonté du gouvernement ottoman aille jusqu'à ce point; — comme dans l'un et l'autre cas, le dommage qui en résulte pour notre peuple est le même, il s'ensuit qu'il n'y a pas d'autre moyen de sauver nos vies , nos biens , nos droits comme pation, que de confier aux indigènes eux-mêmes la garde des forteresses de la Serbie.
C'est alors seulement que ces forteresses cesseront d'être des repaires de voleurs et de brigands prêts à s'élancer
(1) Le far niente des Orientaux.
à Fimproviste sur les habitants de ce malheureux pays, pour s'y réfugier de nouveau et jouir de la plus complète impunité ; c'est alors seulement que nous pourrons bâtir en toute sûreté à Belgrade et ailleurs, ne plus craindre pour nos dépôts de marchandises et nos établissements publics, nous adonner sérieusement à l'industrie, réaliser les améliorations dont nous éprouvons le besoin et dans la recherche desquelles nous sommes arrêtés à chaque pas.
La population, disséminée depuis le bombardement aux alentours de Belgrade, ne fait que répéter ces paroles auxquelles, suivant les nouvelles qui arrivent de l'intérieur, fait écho le pays tout entier : « Tant qu'il y aura un seul ni- » zam dans la Forteresse, on ne nous persuadera pas de re- » venir dans la ville. Nous préférons l'abandonner tout » à fait et aller nous fixer dans quelque bourgade où nous » gagnerons moins, mais où nous jouirons d'une complète » sécurité, plutôt que de revenir nous placer sous la bouche » des canons turcs et exposer nos femmes, nos enfants, » nos pères vieux et infirmes, le peu de bien que nous » avons amassé pendant cinquante ans, à l'éventualité de » nouveaux massacres et de nouveaux bombardements. » Cette éventualité est aujourd'hui plus menaçante que » jamais par suite de l'exaspération que les derniers évé- » nements ont excitée dans notre esprit autant que dans » celui des nizams et des autres Turcs. Nous aimons cent » fois mieux la guerre, qui aura un terme, que le re- » tour de l'ancien état de choses, qui est indéfini. »
Que répondra la Porte à de telles plaintes? Quelles raisons opposera-t-elle à nos justes exigences ? Ses ministres invoqueront-ils les hatti-chérifs ? Ite ne les ont jamais
exécutés. Feront-ils appel aux traités? Ils les ont déchirés avec leurs bombes, effacés dans notre sang. Nous, au contraire, nous fondons nos exigences sur le premier et le plus important des droits qui nous ont été garantis par l'Europe, celui de notre sécurité et de notre inviolabilité à l'intérieur» Nous ne réclamons qu'une mesure unique mais indispensable; car elle est la seule qui puisse dé* sormais préserver notre pays de l'anarchie résultant de deux juridictions et deux milices incompatibles entre elles, anarchie qui trouble à chaque instant notre repos, porte atteinte à nos fortunes, ensanglante les rues de nos villes, nous expose au danger quotidien d'une lutte avec le suzerain, ou d'une occupation étrangère.
Telle est de part et d'autre la situation ; situation qui nous a été de tout temps bien lourde, mais que le bombardement de Belgrade a empirée au point de la rendre insupportable. Que l'opinion européenne décide à présent de quel côté sont le droit et la justice.
L'occupation des forteresses serbes par des garnisons turques n'a aucune importance stratégique pour la Porte, tandis que, sous tous les autres rapports, elle lui est excessivement nuisible. A part la forteresse de Belgrade, toutes les autres n'étant que des fortifications du moyen âge, laissées dans un état de délabrement séculaire, dominées de toutes parts par des hauteurs, d'où l'on peut avec quelques canons les réduire en un monceau de ruines après un bombardement de quelques heures, la Porte
ne peut à l'aide de pareilles forteresses ni arrêter une armée venant du dehors, ni contenir, pas même inquiéter les Serbes dans le cas d'une guerre avec eux. Ceux-ci s'en étaient déjà emparés sous Karageorge, qui prit celle de Belgrade ainsi que toutes les autres en 1806, lorsque nos troupes ne possédaient ni les moyens matériels, ni les connaissances militaires qu'elles ont à présent.
Puisque donc les forteresses serbes ne peuvent servir ni à arrêter une armée étrangère, ni à contenir les Serbes, nous ne voyons pas le but militaire qui en rendrait l'occupation nécessaire à la Porte.
D'autre part, il est notoire que le gouvernement ottoman dépense pour l'entretien de ses garnisons en Serbie beaucoup plus que le tribut serbe ne lui rapporte. Dans l'état actuel des finances de l'empire, c'est un grand désa* vantage qu'on ne devrait pas perdre de vue.
Le contraste que présentent aux yeux les troupes serbes et ottomanes à Belgrade, la différence dans l'habillement, la tenue, la discipline, tout à l'avantage des premières , celles-ci commandées par de brillants officiers, aux allures européennes, élégants, instruits, parlant plusieurs langues, les autres conduites par des chefs à l'extérieur stupide et malpropre : un tel contraste ne sert qu'à déprécier l'armée turque dans l'esprit des Serbes et des étrangers, et est une cause permanente d'humiliations pour la Sublime Porte.
Mais l'inconvénient le plus grave qui dérive pour l'empire aussi bien que pour la Principauté de l'occupation des forteresses serbes par des garnisons turques, c'est l'incompatibilité de ces deux races, qui, se voyant l'une vis-à-vis de l'autre sur un pied d'indépendance, sont tou-
jours prêtes à s'entre-déchirer ; disposition sans cesse entretenue et accrue par l'orgueil et l'indiscipline des nizams. Ceux-ci sont profondément froissés de ne voir nulle part qu'ici le chrétien lever hardiment la tête devant eux, au point de ne leur pas cacher le dégoût et le mépris qu'ils lui inspirent. Ils ne connaissent de frein que lorsqu'ils sont à Constantinople ; dans les provinces, ce sont de véritables bachi-bozouqs qui n'ont qu'un semblant d'organisation, et incapables de tout frein et de toute discipline.
C'est là ce qui fait de la Principauté, malgré sa parfaite organisation politique, un foyer d'anarchie ; malgré le caractère paisible, l'honnêteté proverbiale, les tendances civilisatrices de ses habitants, une scène permanente de meurtres et d'horreurs asiatiques en pleine Europe ; c'est ce qui constitue un danger permanent pour l'empire ottoman, non moins que pour la paix européenne.
Pourquoi ces luttes à main armée, ces différends diplomatiques qui troublent sans cesse la paix de la Serbie et menacent celle de l'Europe, n'existent-ils pas dans les Principautés Unies? Parce que là il n'y a ni forteresses ni garnisons turques. La population roumaine n'en est pas moins feudataire du sultan, et son pays, partie intégrante de l'empire, Que perdrait sous ce rapport la Porte à reconnaître à la Serbie une condition égale? Nous croyons qu'en vue du danger plus que sérieux et très-imminent qui menace de ce côté l'empire dans son existence même, la Porte, ainsi que les puissances qui représentent en Orient une politique conservatrice, ont le plus grajid intérêt à faire immédiatement disparaître les causes de ce danger, en livrant les forteresses aux Serbes.
Puisque, à l'époque de la dernière révolution (1), lorsque l'Autriche s'efforçait d'introduire des troupes dans la forteresse de Belgrade, les grandes puissances ont déclaré que la forteresse, d'appartenance serbe, n'était qu'occupée par la garnison turque, quelle difficulté trouve-t-on à céder définitivement cette propriété à la Serbie, après les événements qui viennent de se passer et en prévision des dangers qui en seront tôt ou tard, mais infailliblement, la conséquence? Le seul obstacle que nous entrevoyons, c'est l'orgueil de la Porte, qui en souffrirait un peu. Mais l'orgueil doit céder devant la saine politique, le bien-être d'un million d'âmes, les intérêts bien entendus de l'empire et de l'Europe. 11 serait absurde de sacrifier tout cela à la crainte de froisser Tamour-propre d'une race incapable de vivre politiquement sans l'assistance étrangère.
Veut-on cependant ménager, malgré tout, l'orgueil des Osmanlis? Soit. Eh bien, alors, qu'on rase les forteresses, et que Ton réduise par là les trois principautés danubiennes à un état de parfaite égalité. Dès ce moment les musulmans du pays ne trouvant plus de refuges d'impunité, nç se sentant plus soutenus par les autorités turques et par les nizams, dans la présence desquels ils puisaient toute leur arrogance, se voyant exposés à la juste rigueur des lois du pays, s'expatrieraient, ou bien deviendraient de bons et laborieux citoyens. Tout différend entre Belgrade et Gonstantinople cesserait à l'instant, la diplomatie se verrait délivrée d'un de ses constants cauchemars, et la situation de la Péninsule deviendrait beaucoup plus rassurante.
Nous nous arrêtons ici. Bien que nous ayons une confiance illimitée dans la sagesse et le fervent patriotisme de notre prince bien-aimé, ainsi que dans le zèle et l'abnégation de son gouvernement, nous croyons de notre devoir dé déclarer à la face du pays et de l'Europe, que le peuple serbe, après le bombardement de Belgrade, est unanime à vouloir les forteresses ou la guerre. Mais en même temps nous avons la conviction que ceux qui nous gouvernent trouveront un appui suffisant dans la justice et la bienveillance des puissances garantes, et que nous atteindrons notre but sans que notre sang coule de nouveau. Nous en avons suffisamment répandu, pendant des siècles, en défendant le seuil de l'Europe occidentale contre cette même barbarie qui nous opprime encore aujourd'hui.
PARIS.— IMPRIMERIE CENTRALE DBS CHEMINS DE FER DE NAPOLÉON CHAH ET C*, RUE BERGÈRE, 20-— 6396