La Serbie et Son Église (1830-1904)
Thèse pour le Doctorat ès Lettres présentée à la Faculté des Lettres de l'Université de Paris PAR
JEAN MOUSSET
DIPLOMÉ D’ÉTUDES SUPÉRIEURES
PARIS LIBRAIRIE DROZ 25, RUE DE TOURNON (vit)
Je ne saurais manquer, tout au début de ce travail, de rendre un fervent hommage à un Maître regretté et cher. L'idée d’étudier le rôle du facteur religieux dans la vie politique serbe m'a été, pour ainsi dire, suggérée, en octobre 1932, par Louis Eisenmann. Pendant plus de quatre années, il a consenti à s'intéresser à mes recherches et à les faciliter de ses conseils. Je doute que, sans ses encouragements répétés et ses lucides avertissements, il m’'eût été possible de mener à bien ma tâche. Il y a plus. M. Louis Eisenmann m'avait toujours laissé entendre comment il concevrait cette étude, non point comme une suite de sèches biographies, ni comme un recueil de statuts et de constitutions, mais — Je crois citer fidèlement ses paroles — comme « une histoire vivante de la Serbie vue sous l’angle religieux ».
Il ne m'appartient pas de dire si j'ai réussi. Je ne voudrais pas néanmoins que l’on se méprît sur mes intentions. Je n'ai pas eu la prétention d'écrire une histoire de Serbie, pas plus qu’une histoire de l'Église orthodoxe serbe, mais seulement une étude des rapports entre les gens d’église et les principaux facteurs politiques de la Serbie du Hatti-chérif de 1830 à la veille de la guerre. Je me suis efforcé, dans la mesure où la chose était possible, de faire ressortir, en chacune de ces pages, l’évolution de la mentalité religieuse serbe en analysant objectivement — j'espère — chacune de ses manifestations. J’ai même, selon le désir de M. Eisenmänn, qu’il m'avait exprimé à nouveau lors de notre dernière entrevue, réservé un chapitre spécial — sous forme d'introduction — dans lequel j'ai tenté de dégager les caractéristiques les plus remarquables de l'esprit religieux orthodoxe serbe.
Est-il nécessaire de dire que ce programme d'apparence modeste n'a pas été réalisé sans peine et que je me suis heurté dès le début à des difficultés notables, assez particulières pour être signalées ici ?
L’obstacle le plus sensible à été un déséquilibre dans la documentation. D'une part, indigence presque complète des Archives serbes (une grande partie ayant été détruite au cours de la guerre mondiale), d'autre part, abondance pléthorique de la documentation de seconde main. Encore faut-il distinguer selon les époques. Jusqu'aux années 80, la littérature historique est très pauvre. Après les années 80, on
est, pour ainsi dire, submergé sous le flot d'ouvrages de valeur très inégale, la brochure de polémique voisinant avec de lourds ouvrages d’exégèse ou des — trop rares — études d’information historique. ;
De ce point de vue, l’histoire contemporaine de la Serbie semble reproduire, en un laps de temps relativement bref, les caractéristiques de l’histoire générale des nations occidentales : raréfaction de la documentation médiévale, surabondance de l'information moderne lorsque le livre, puis le journal, viennent s'ajouter au témoignage des archives. Lorsque de tels contrastes portent sur plusieurs siècles, le mal n'est pas grand. Pour l’histoire de la Serbie — religieuse ou non — il n’en est pas de même. Alors que nous sommes passablement renseignés sur l’histoire des enfants, celle des grands-parents semble se perdre déjà dans l'aura de la légende populaire. L’historien n'a qu'un demisiècle à parcourir pour remonter de l'information journalistique aux cycles médiévaux. Nous n'avons pas cru devoir imposer une unité factice à des périodes qui offraient entre elles d'aussi nombreuses oppositions, et nous avons laissé à cette histoire religieuse de la Serbie sa diversité d’aspects : tantôt biographie du Métropolite, alors que ce dernier est le seul représentant de l’Église et le seul interprète de ses volontés, tantôt étude d’une classe en formation, celle du bas clergé, et de son action sur la société serbe. L'histoire de l’Église orthodoxe serbe, tout d’abord réduite aux seuls rapports du Prince et du Métropolite, va en se compliquant. La chronique du Konak devient alors étude sociologique.
Une autre difficulté a consisté en une transcription aussi exacte que possible des textes « anciens », c’est-à-dire de textes serbes remontant au premier tiers du XIX® siècle.
Par un curieux paradoxe, la plupart des historiens ou des publicistes qui avaient à traduire la langue d’un Miloëÿ ou d’un Vuëié, par exemple, se sont efforcés de lui enlever ce qu'ily avait en elle de rusticité et de brutalité, s'appliquant, par un zèle singulier, à expulser du texte répétitions, crudités, etc, de telle sorte qu’à en croire leurs interprètes, ces chefs paysans serbes se seraient exprimés comme un Guizot ou un Thiers. Il nous a paru plus conforme à la vérité historique de conserper, autant que faire se pouvait, la saveur originale et le rythme primitif des harangues du Gospodar, comme de celles du célèbre Tribun ou de ses contemporains.
Je dois dire encore un mot sur le cadre chronologique de cet ouvrage. Dans sa conception primitive, cette histoire de l’Église serbe devait s'étendre du Hatti-chérif de 1830 à l'unification de toutes les Églises serbes au lendemain de la guerre. Très vite, la nécessité m'est apparue de renoncer à un programme aussi ambitieux, et après m'être assigné
l'entrée en guerre de la Serbie (1914) comme terme à mes recherches, j'ai cru devoir supprimer deux derniers chapitres, et arrêter mon travail à la mort du Métropolite Inocentije. Je me propose de reprendre plus tard l’étude des origines du Patriarcat orthodoxe serbe unifié.
Il serait injuste de ne signaler que les difficultés rencontrées au cours de cinq années d'efforts, et de ne pas avouer la dette de reconnaissance que j'ai contractée envers tous ceux qui, en France comme en Yougoslavie, ont bien voulu s'intéresser à mes travaux. J'ai déjà dit ce que je devais à Louis Eisenmann. Je ne saurais pas davantage passer sous silence l’intérêt bienveillant que, depuis des années, M. André Mazon a prêté à cet ouvrage, ses conseils particulièrement précieux, surtout cet encouragement moral et matériel constant pour lequel je ne saurais Jamais ici lui témoigner suffisamment de reconnaissance. J’ai de même tiré le plus grand profit des remarques et critiques judicieuses de MM. André Vaillant et Raoul Labry qui ont bien voulu lire mon manuscrit. Je les remercie tous deux de grand cœur.
Je dois rendre un hommage tout particulier au Professeur Slobodan Jovanovié, qui a accepté de prendre connaissance des principaux chapitres de cette thèse et qui m'a fait profiter de sa science et de son expérience en me communiquant ses souvenirs personnels.
Je remercie également M. Dragoslav Stranjakovié, Docent, secrétaire du Srpski Seminar (Histoire), qui a facilité mes recherches à Belgrade et m'a libéralement ouvert le trésor de son inépuisable érudition.
Il me faut aussi exprimer ma gratitude au Dr Nikola Djordjesié, Recteur du Séminaire Saint-Sava à Sremski Karlovci, qui n’a pas cessé de suivre avec la plus vive attention la rédaction de ce travail, et qui, assumant la tâche ingrate de relire l’ensemble des chapitres, ma suggéré des rectifications et des modifications dans certains passages touchant de près la liturgie ou la dogmatique orthodoxe.
À vrai dire, je devrais exprimer pour chaque chapitre séparément ma reconnaissance : à l’archiprêtre Steva Dimutrijevié pour l’histoire du Métropolite Mihailo, au Dr Hadäi-Vasiljevié, secrétaire général de la Société de Saint-Sava, et à M. Aleksa Jovanovié, de Skople, pour la question de l’Exarcat ; au Dr Majevskij, chef de la Bibliothèque Patriarcale, pour la jeunesse du Patriarche Varnava; à Mlle Jela Lazarevié, grâce à laquelle j'ai pu éclairer le rôle prédominant dans l'Église serbe de l'archiprêtre Aleksa Ilié ; au Dr James F. Clarke, de l’Université de Harvard (Cambridge Massachusetts), qui m'a fourni d’utiles indications sur les rapports. interconfessionnels de l’Anglicanisme et de l’Orthodoxie serbe.
Je ne saurais oublier enfin les noms du Dr Tasié, de Miodrag Milo$evié, des Métropolites Josip et Dositej, de Mgr Vicentije, qui, à des titres divers, m’ont offert l’aide la plus large.
Que tous trouvent ici l'expression de ma plus profonde gratitude.
Je remercie, en terminant, l'Institut d'Études slaves de Paris et le Ministère de l’'Instruction Publique du Royaume de Yougoslavie qui ont contribué à m'aider à poursuivre sur place les recherches qui ont abouti à cette étude.
Aix-en-Provence, novembre 1937.