‹ La Serbie et Son ÉgliseChapitre 140 sur 197 · LES PROGRESSISTES CONTRE LE ( MYTHE DE L'IDÉE SLAVE · texte numérisé non relu

LES PROGRESSISTES CONTRE LE ( MYTHE DE L'IDÉE SLAVE

Jamais l’opposition fondamentale entre l'idéologie progressiste et l’idéologie libérale n’est mieux apparue que dans la série d’articles publiés en janvier 1888 par le Videlo. A la fin de 1887, le colonel Sava Grujié venait de former le premier gouvernement radical. Grujié, qui avait fait en Russie ses études militaires, était considéré comme un représentant déclaré du panslavisme : « ÀAprès Ristié et le Métropolite Mihailo, c’était le Serbe dans lequel les Russes avaient le plus de confiance ? ». Il avait d’ailleurs l’énergie de Mihaïlo comme son entêtement. On comprend mieux pourquoi les progressistes s’attaquaient à lui avec autant d’acrimonie que s’il se fût agi d’un libéral bon teint. Avant de combattre les doctrines libérales en matière de politique extérieure, le Videlo s’en prenait aux alliés du parti et à ses amis slaves, avant tout aux Tchèques. Hostilité d’autant plus significative que la sympathie que les milieux libéraux nourrissaient à l’égard des Techèques n’avait des fondements ni politiques, ni religieux. Ce que le journal progressiste tournait particulièrement en ridicule, c'était le « sentimentalisme » vague qui poussait les orateurs du parti libéral à célébrer la fidélité des frères slaves, « ces frères tchèques qui ne manquent pas une occasion de tonner contre la Serbie sous le prétexte qu’elle ne s’égorge pas avec l’Autriche, mais qui, en même temps, ne négligent pas de faire leur cour à cette dernière, et de dénoncer la Serbie qui, selon eux, estun danger de mort pour l’Autriche.. % » D’après le Videlo, la Serbie n'avait

1 Ibid., 17 juin 1888.

2 Jovanovié (Slob.), Vlada Milana Obrenoviéa, t. III, p. 140. 3 Videlo, 17 janv. 1888.

joint à jouer le rôle d’un Don Quichotte, défenseur des opprimés : avant de songer à une nébuleuse solidarité des nations slaves, 1l fallait veiller à défendre les intérêts immédiats de l’État serbe. C'était prêcher l’égoisme sacré : la Serbie avait pour devoir de se fortifier intérieurement et non pas de se mettre à la disposition d'idées irréalisables. Or, la plus dangereuse de toutes ces chimères n’était-ce pas, pour le Videlo, cette fumeuse « Idée Slave » ? Qu’étaitce donc que ce grand mot toujours dans la bouche des songe-creux du libéralisme ?

« Demandez à n'importe lequel de ses défenseurs (de l’Idée Slave) ce qu’elle signifie ; chacun d’entre eux vous répondra différemment ; aucun ne répondra clairement ou complètement. Nous avons étudié avec attention les écrits des champions de l’idée slave en Russie, et chez les autres nations slaves. Il y a dans ces écrits beaucoup de phrases sur la « liberté » et « l'unité » des peuples slaves. Et parmi nous, des gens se sont trouvés qui, dans l’inexpérience de la jeunesse et dans l’enthousiasme de la poésie, ont cru que la fraternité slave était un temple commun où chacun de nos peuples avait l’autel de sa liberté. La chose serait peu grave si l’idée slave n’était qu’une chimère ; mais, en réalité, elle est aussi l'instrument inattendu qui permet à un État slave puissant d’opprimer « ses frères ».. »

L’ironie du Videlo, qui évoque la violence de la campagne russophobe menée par les journaux radicaux en 1881 1, fait place ici à une allusion très précise à la Russie, patronne des libéraux et de l’idée panslave. Allusion qui s’éclaire, quand il déclare que les peuples qui exploitent machiavéliquement aujourd’hui le panslavisme ne s’en souciaient guère dans le passé :

€ Il est très significatif que lorsque le père de l’Idée slave, Juraj Krizanié, se rendit du joupanat de Zagreb en Russie en 1658, les Russes avaient des notions si claires du reste du monde slave qu'ils emprisonnèrent et exilèrent comme dangereux pour l’État cepremier champion de l’idée slave. Et maintenant encore on ne sait quelle fut sa fin ?. »

La satire du Videlo se fait plus mordante : poursuivant sa démonstration, 1l prouve que l’idée slave a trouvé son terrain le plus propice chez les peuples dépourvus d’une « ossature » d’État, par exemple

1 Ko su 1 Sta su srpski Radikali ? p. 44-49,

? Affirmation d’ailleurs erronée : Juraj Krizanié, qui se rendit à Moscou, en octobre 1659, fut en effet exilé deux ans plus tard à Tobolsk où il devait reste quinze ans. Grâcié en 1676, il quittait Moscou l’année suivante, prenait à Vilno l’habit dominicain, sous le nom de Père Augustin. Lorsque, le 12 septembre 1683, Sobieski eut dégagé Vienne, on apprit que le Père Augustin était au nombre des morts. Encyclopédie S. C. S.

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