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LE CLERGÉ SERBE ET L'ANTISÉMITISME

Cukié affirmait à Longworth que le paysan serbe n’était nullement hostile aux Juifs, mais que « l'opposition qu’on leur faisait venait des commerçants de Belgrade » qui souffraient de la concurrence israélite ! Mais le consul général d'Angleterre avait beau jeu de répondre que, ces mêmes négociants étant « étroitement liés avec la bureaucratie subalterne de Belgrade », leur haine se traduisait par des tracasseries administratives assez pénibles.

Les hommes d’État serbes à quelque parti qu’ils appartinssent s'étaient toujours énergiquement défendus contre l’accusation d’antisémitisme. Hristié prétendait ne traiter les Juifs que « comme des citoyens serbes qui appartiendraient à un autre rite chrétien que le rite orthodoxe ? », justification, il est vrai, assez spécieuse. D. Matié, que tous considéraient comme un Ministre de l’Instruction publique et des Cultes «très moderne », disait en 1869 à Longworth que le gouvernement serbe faisait pour les Juifs davantage que pour ses ressortissants de religion orthodoxe, car le clergé orthodoxe n’était pas rétribué par l’État, tandis que la subvention annuelle allouée au Rabbin était à la charge du Trésor Public , mais il déplorait les « tendances essentiellement exclusives 4 » de la population israélite et son caractère arriéré qui constituait le véritable obstacle à tout rapprochement avec les éléments chrétiens.

L'Église serbe jusqu’en 1870 a presque ignoré l’antisémitisme. Les incidents de Sabac sont la seule exception, et il est impossible de déterminer avec précision la part de responsabilité du bas clergé dans ces excès. Le haut clergé s’était toujours conduit assez libéralement. Ubicini nous montre en 1865 la communauté juive de Belgrade possédant une synagogue à Belgrade et jouissant pleinement de l’autonomie religieuse, « de la même manière sinon au même titre que les Églises chrétiennes » et, il soutenait que le gouvernement et l’Église officielle elle-même ne laissaient échapper aucune occasion de réagir, par leurs actes, contre les préjugés qui pesaient encore sur les Israélites en Serbie et dont des contrées beaucoup plus civilisées n’étaient pas exemptes.« C’est ainsi qu’il y a trois ans (1862) le prédécesseur du rabbin actuel étant décédé, le métropohtain de Belgrade délégua plusieurs dignitaires de son clergé pour assister aux funérailles, tandis que de son côté le Ministre des Cultes se faisait représenter à la cérémonie par un employé supérieur de son département ©. » Plus tard, en 1869, lors de la grande Skupstina

HSLO6b.10p- cit p.09.

2 Loeb, op. cit., p. 28.

3 Loeb, op. cit., p. 403.

4 Loeb, op. cit., p. 406.

5 Ubicini, Les Serbes de Turquie, Paris, 1865, p. 80.

de Kragujevac, Bernhard Levy prétend que « l’évêque de Semendria » aurait pris « chaleureusement le parti des Juifs»et eut ainst « l'honneur de défendre jusqu’à la. fin le principe de la liberté religieuse 1». Quel pouvait être ce mystérieux évêque de Semendria (Smederevo), étant donné que depuis la fin du xvrr siècle l'évêché de Smederevo s’était confondu avec l’évêché de Belgrade ? ? En ce qui concerne l'attitude personnelle du Métropolite Mihaïlo, on a pu penser que l’optimisme d’Ubicini n’avait pas de très solides fondements. Longworth, qui connaissait bien le prélat, le peint sous un tout autre jour dans un de ses rapports à Lord Stanley (mars 1867). Il rappelle entre autres le rôle qu’il avait joué au moment où le gouvernement du Prince Michel avait promulgué l’oukaze de 1861 si néfaste pour les Juifs :

« L’archevêque orthodoxe de Belgrade, dans une conversation qu’il eut avec M. Palotta, employé de la Société des Missions juives de Londres, déclara qu’on ne rapporterait jamais les lois d'exclusion qui frappaient les Juifs, parce qu’on savait qu'ils étaient les agents secrets et les espions des Turcs. »

Après avoir cité ces propos significatifs, Longworth ajoutait :

« Je ne crois pas non plus que l’archevêque ait de plus solides raisons pour ses soupçons que l'esprit de secte dont il est ouvertement animé contre les Juifs et qui, je le répète, n’est pas sans in- ” fluence sur l'esprit de la généralité de ses concitoyens 3... » C’est donc un préjugé national qui sépare le Métropolite Mihailo des Juifs, et «l’esprit de secte » signalé par le consul d'Angleterre . n'est autre qu’un nationalisme inquiet, et nullement un fana- | tisme religieux tout à fait étranger au caractère du chef de l’Église serbe Ce qui est plus vraisemblable, c’est que le rapprochement esquissé sous la Régence entre les milieux juifs et le parti conservateur a dû être violemment antipathique au libéral convaincu . qu'était Mihaïlo. Ce sera la passion politique, toujours si vive en - lui, qui constituera l’essence de son antisémitisme. Mais il avait trop le sens de la diplomatie, et le souci de ne se faire point trop . d’ennemis, pour se prêter à une polémique qui ne répugnait pas

1 Lévy (B.), op. cit., p. 36.

? Cet ancien diocèse sera reconstitué en 1921 avec les circonscriptions archipresbytoriales de la Morava et de Poarevac détachées du diocèse de Belgrade. (Encyclopédie S. C.S., art. Branicevska episkopia.)

3 Loeb, op. cit., p. 67.

“ A l'étranger on ignorait généralement la tolérance religieuse dont faisait preuve Mihaïlo. Dans ses relations internationales et dans son immense correspondance le Métropolite ne trouvait pas toujours la compréhension qu'il eût désirée. Il confiait lui-même en 1876, à un de ses collaborateurs du Comité International, quelques-unes de ses déceptions :

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