IL A ETE TIRE A PART
2 exemplaires sur papier de Chine.
3 exemplaires sur papier du Japon.
5 exemplaires sur papier Vélin.
Numérotés à la presse.
LA
Dans la salle à manger du château de Kerléan, le déjeuner finissait. Là se trouvaient réunis tous les chefs chouans groupés sous l'autorité de Georges Cadoudal afin d'opposer une suprême résistance aux efforts tentés par le gouvernement consulaire pour pacifier la Bretagne. A la droite
de la comtesse de Kerléan, Georges, lui-même, était assis, vêtu de son habituel costume de chasse en velours vert, le cou à l'aise dans une molle cravate de soie noire, et guêtre jusqu'aux genoux de cuir fauve. Le* marquis de Montpelet, brigadier des armées du Roi, occupait la gauche de la dame de céans. Et répartis tout autour de la table se reconnaissaient les énergiques visages de Jean Tiffauges, de l'abbé Glarec, du baron de Quatrelouis, du Chevalier de Kérallac, et de MM. de Barbazan et de Becdelièvre. Le comte de Kerléan était entouré de Mmes de Montmoran et de Tardy, celles que les chouans, dans leur langage expressif et direct, appelaient les « garces à Georges ». Car ce terrible partisan, si rude aux coups, si dur à la fatigue, était grand amateur du beau sexe et se remettait des violences de la bataille par les douceurs de la galanterie. La conversation était fort vive, et les crus excellents que les laquais en livrée versaient dans les verres contribuaient encore à l'animer.
— Vous savez, dit l'abbé Clarec, que Bonaparte vient de nommer l'abbé Bernier, évêque...
— Il lui devait bien la mitre pour tous les services qu'il en a reçus en Vendée, au moment de l'armistice de Chàtillon.
— Il nous a trahis, comme un curé jureur ! déclara Barbazan. Aussi se gafdera-t-il bien de revenir par ici. .le connais plus <lc vingt gars qui le tueraient sans hésiter...
— Il le sait ! fit Georges...
— Ali ! j'aimais bien l'abbé, dit Mme «le Montmoran, Il avait, des gestes gracieux, avec ses belles mains, et il parlait si délicieusement !
LA SEHKE DE L-AIGMî 3
— Il eût mieux fait de se taire, grogna Tiffauges. Nos amis ont cru à ses homélies et se sont réveillés sous le canon du général Hédouville.
— Et maintenant que le damné Bonaparte est le maître de la France il a fait de Bernier un évêque, en attendant qu'il en fasse un cardinal et peut-être un pape.
— Il sait récompenser ceux qui le servent.
— C'est ce qui le différencie des Rois !
À ces paroles audacieuses, prononcées d'une voix légère par la belle baronne de Tardy, il y eut un émoi parmi les fervents royalistes. Le silence régna, pendant une minute, dans la salle à manger. Puis Georges, d'un ton brusque, déclara :
— Il faut servir les Rois par amour pour la monarchie. Malheur à ceux qui attendent une récompense de leur dévouement !
— Pardieu ! mon cher, dit Tiffauges, tu en parles à ton aise, mais regarde autour de toi et compte ce qui reste du parti royaliste, à l'heure présente. Frotté vient d'être passé par les armes et la Normandie est pacifiée. Les bandes qui poussaient leurs ravages jusqu'à Chartres ont été détruites. Dans le Morbihan, il n'y a plus que nous qui luttions encore. Et avec quoi, et comment? Sans les Anglais, qui nous jettent, de temps en temps, à la côte, des carabines, de la poudre et quelques milliers de guinées, nos hommes seraient désarmés et nous ne pourrions pas les nourrir. Il est vrai que tu es général, grand cordon de Saint-Louis, et que le Roi, quand il t'écrit, t'appelle son ami, peutêtre même son cousin... Cela nous fait à tous belle jambe!
i LA SEBHE DE L AIGLE
— Eh! mon cher, s'écria Mme de 'Montmoran, avec un éclat de rire, parlez pour vous !
Tiffauges s'inclina en souriant :
— Comtesse, nous connaissons vos perfections...
— Insolent !
— Mais nous n'en sommes pas moins aux abois. Les quelques centaines d'hommes, avec lesquels nous tenons la campagne, soupirent après le repos, et nous-mêmes.. .
— Tais-toi! interrompit Georges, tu blasphèmes! Jamais la foi ne s'éteindra dans nos cœurs. Jamais nous n'abandonnerons la cause sacrée de nos Rois.
— Eh! c'est elle qui nous abandonne ! dit Becdclièvre. Il est beau d'espérer contre toute espérance! Mais ce qui est impossible est impossible, quoique prétende lavaillantise française. Nous sommes prêts à mourir sous les yeux de ces dames, pour la fleur de lys, mais c'est tout ce que nous pouvons faire !
— J'aime mieux cela que de me chauffer les pieds au coin de mon feu, comme Suzannet et d'Autichamps ! grogna Barbazan. Par le diable ! je veux être le dernier à faire le coup de feu contre les bleus !
— Tu ne seras pas le dernier! Nous serons ensemble, côte à côte, déclara tranquillement Georges. Et la dernière volée de balles des hommes de Bonaparte sera pour nous deux ! Après quoi, il ne restera plus qu'à planter une croix sur nos tombes et à y écrire : Fin de la Chouannerie!
— Savez-vous combien il est rentré d'émigrés, depuis un an ? demanda la belle Montmoran.
— Mais on dit soixante mille...
— Eh bien ! c'est là le meilleur ciment pour la consolidation du régime !. Nos amis en ont eu assez de tourner des boites en merisier de la ForêtNoire, ou de donner des leçons de danse et d'escrime aux jouvenceaux d'Allemagne. On ne les fera plus remuer maintenant.
— Je voudrais cependant voir la figure de tous les expropriétaires en présence des nouveaux possesseurs de leurs biens. La situation ne doit pas laisser que d'être délicate !
— Pardieu ! la loi est la loi. Et les grimauds, qui se sont installés au lieu et place de leurs anciens maîtres, ont toute la magistrature et toute la gendarmerie de France à leur service, pour faire respecter leurs droits.
— Oui, tant que l'homme sur qui repose toute la combinaison est là pour faire respecter les actes de la Révolution.
— Mais, s'il n'y était plus !
— Ah ! Il fallait ne pas le manquer rue Saint-Nicaise, dit Georges, ou il fallait, bien plutôt, me laisser faire ce que j'avais projeté...
— Vous, général, vous n'auriez pas manqué votre coup, mais ce qui a été différé n'est pas perdu.
— Très difficile à reprendre, dit Georges. En tout cas, nous avons, ici, assez de besogne pour que je ne songe pas à autre chose. Il faut que nous soyons, demain, à Pont- Scoriï, afin de recevoir le navire anglais qui forcera l'entrée du Blavet. Vous pouvez vous attendre à une rude canonnade de Lorient et de Port-Louis. Mais nous enlèverons le bourg de Kerenlrec, et, pendant cette diversion, nos communications s'établiront avec le navire. Que nous
soyons maîtres de l'embouchure, pendant une journée, et cela suffira.
— De combien d'hommes disposez-vous pour l'expédition?
— De trois mille, qui sont en route pour le point de rassemblement. Nous, Messieurs, nous allons partir à minuit, avec cent de mes chasseurs du Roi, et nous serons à l'aube à Hennebont...
— Une dernière rasade, alors, à la réussite de l'expédition.
Tous les verres furent levés, et la voix flûtée de Mmc de Tardy laissa tomber ces mots :
— A la gloire de notre fier Georges !
— Et à la restauration de la royauté, ajouta la belle Montmoran.
Le chef chouan se pencha vers chacune de ses voisines Il embrassa Mm" de Tardy et s'inclina devant Mmc de Montmoran :
— Merci à chacune de vous, Mesdames, et, à demain soir, s'il plaît à Dieu !
Tous les convives se levèrent, et Georges suivi do Barbazan et de Tiffauges sortit de la salle à manger, pendant que le reste de la société passait au salon. Les trois hommes entrèrent dans une petite pièce, qui servait de cabinet au chef. Dans un coin, des armes étaient rangées: carabines anglaises, au canon massif et court, pistolets à deux coups, el sabres au fourreau de cuir noir. Sur une table la carte du pays était étalée, comme si Cadoudal et ses lieutenants l'avaient récemment étudiée. Le général se laissa tomber sur un escabeau el se tournant vers Tifîaugos :
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— Eh bien ! maintenant que nous voilà seuls, parle. Qu'as-tu à m'apprendre?
— Vous avez mis le temps à vous décider, grogna Tiffauges.
— Fallait-il pas interrompre le dîner, manquer d'égards aux dames, faire attendre l'appétit de nos compagnons ?
— Et si les bleus étaient entrés au dessert, avaient troussé la cotte des mijaurées et fusillé nos amis, le mal n'eût-il pas été plus grand?
— Qu'est-ce que cela signifie ?
— Cela signifie, général, que vous êtes trahi, et que si vous ne prenez pas vos précautions, vous ^serez livré à Hennebont, comme Charette l'a été à la Ghaboterie.
— Trahi ? Par qui? demanda Georges, avec une physionomie terrible. Par Sainte-Anne, je jure de faire écorcher vif le brigand qui aura abusé de ma confiance !
— Et si c'est une femme? interrogea Tiffauges avec ironie.
— Une femme ! Explique-toi !
La figure bouillante de fureur du chef chouan s'apaisa comme par enchantement. Il baissa les yeux, ses lèvres se serrèrent. Il passa une main calme sur son front mouillé de sueur et attendit patiemment le rapport de son lieutenant.
— Depuis quelque temps, expliqua Tiffauges, j'avais des soupçons sur la Montmoran...
— La comtesse? s'écria Georges avec un tressaillement.
— Oui, la comtesse, la belle Montmoran, votre bonne amie. J'avais remarqué que, chaque fois qu'elle assistait à nos délibérations, nous trouvions les bleus sur leurs gardes
et que nos manoeuvres étaient déjouées. Je m'en ouvris à Barbazan...
Le gentilhomme opina de la tète.
— Il fut d'avis, comme moi, qu'il fallait tendre un piège au traître qui renseignait l'ennemi sur nos projets et nous nous mîmes à l'œuvre. 11 s'agissait tout simplement de laisser surprendre un renseignement àMmedeJ\îontmoran, puis de changer l'ordre et la marche de nos opérations, sans que personne autre que Barbazan et moi, fût au courant de ce qui avait été décidé en dernier lieu. C'est avanthier que l'épreuve a été faite. Nous devions faire une expédition à Kenlis, pour lever des contributions sur les habitants qui ont accueilli un curé jureur, payé des taxes au gouvernement et envoyé leurs conscrits à Vannes. Brusquement nous avons modifié l'itinéraire delà colonne, en pleine marche, et nous l'avons dirigée sur Guircc. En même temps, nous envoyions un émissaire à Kenlis pour constater ce qui s'y passerait.
— (Test pour celte raison que vous m'avez averti dans la nuit de remonter sur Guircc?...
— Oui, général. Sans cet avis, vous étiez pris à Kenlis, avec tout votre monde. Le bourg était occupé par une demibrigade de bleus avec des hussards et du canon. Les troupes étaient cachées dans les granges, les ruelles et les jardins. Le piège était bien tendu... On vous attendait. Et grande a été la déception, quand on a vu que vous ne veniez pas.
Gadoudal resta muet. Sa grosse tcle ronde penchée sur la poitrine, il réfléchissait. Après un assez long instant, il regarda Barbazan el Tiflauges :
— Ainsi, pour vous, il n'y a pas de doute?
— Il n'y en a pas. C'est la comtesse de Montmoran qui livre nos secrets à l'ennemi.
— Pourquoi?
— Avec ces sacrées femmes, est-ce qu'on peut savoir ! Besoin d'argent, peut-être...
— Jalousie, sans doute, à cause de vos assiduités auprès deMme de Tardy... Voyez-vous, Cadoudal, déclara Tiffauges, il n'y a pas moyen de mêler l'amour à la guerre. Si vous devez continuer à cotillonner, il vaut mieux nous licencier, car nous finirions tous par être pris dans un traquenard, où nous laisserions notre peau, sans utilité et sans gloire.
— C'est bien ! fit Georges. Les dames quitteront le quartier général, demain matin, et n'y reparaîtront plus.
— Et nous irons tout de même à Kérentrec?
— Oui. Seulement nous prendrons nos précautions. Il ne s'agit pas d'être surpris mais de surprendre. Rassemblons nos réserves, et présentons-nous avec toutes nos forces.
— Bien. Mais la comtesse de Montmoran s'en tirera donc sans même avoir été convaincue de trahison?
— Non. Rapportez-vous-en à moi du soin de la punir, si elle est coupable. Et c'est ce que je saurai demain soir. Si, par malheur, nous avons été trahis pour de l'argent, l'acte serait tellement vil, que je ferais un exemple mémorable !
— Allons, Georges, fit M. de Barbazan, n'exagérons rien ! C'est une femme, souvenez-vous-en, et qui vous a aimé... 11 faut beaucoup pardonner aux femmes!... Ce sont de petits monstres inconscients et délicieux. Le plus grand
tort de ces ignobles jocobins c'est de n'avoir pas eu d'égards pour les femmes. Ils ont tué cette ravissante Mme de Lamballe, à qui sa beauté aurait dû servir de protection... Ils ont coupé le cou à la Dubarry, leur plus sûre alliée, car ils lui devaient la Révolution et elle avait été une si charmante créature! Distinguons-nous, mon cher, de ces drôles, en respectant les femmes, même dans leurs écarts les plus condamnables...
— Au diable ! gronda Georges. Si celle-là m'a livré, vous verrez comment je la traiterai ! Silence, on vient !
La porte s'ouvrit et ce fut la comtesse de Montmoran, elle-même, qui apparut. Elle jeta un rapide regard sur la table, vit la carte dépliée, et souriant aux trois hommes :
— Il faut venir vous arracher à vos insupportables conférences... Mmc de Kerléan se dépite de ne pas vous voir, et m'a envoyée pour vous chercher...
— Nous ne lui ferons pas grande compagnie, dit Georges, nous partons dans un instant.
— Toujours pour Ilennebont?
— Toujours"?
— J'irai donc vous y rejoindre.
— Vous m'y trouverez, ce soir, si nous sommes encore sur nos pieds...
— Vous ne rencontrerez pas de résistance.
— Aussi n'emmené-je qu'une poignée d'hommes avec moi. 11 faut aller vite... Et les masses sont lentes...
— Disons-nous adieu ici, car dans le salon, devant tout le monde, je n'oserais pas vous embrasser.
La charmante femme sauta gentiment au cou du chef
chouan, et le pressa dans ses bras. Il reçut froidement ses caresses.
— Vous êtes sans grâce, Georges, dit-elle avec une moue de reproche. Vous êtes bi'en loin de moi, en ce moment...
— Je suis sur la route de Lorient, comtesse...
— Eh bien ! partez donc, dit-elle avec dépit, car vous ne méritez pas qu'on vous retienne.
— Adieu donc.
— Oh ! au revoir, s'il vous plaît.
Il la regarda profondément et avec un sourire :
— J'en accepte l'augure.
11 prit ses pistolets, boucla le ceinturon de son sabre, et ouvrant la porte, il sortit. Derrière lui TiffaugesetBarbazan rentrèrent dans le salon. Mme de Montmoran, au lieu de les suivre, descendit un petit escalier et, arrivée dans le soussol, poussa la porte d'un cellier. A la clarté fumeuse d'une lanterne accrochée à la muraille, elle aperçut un homme qui dormait sur une litière de paille. Elle le poussa légèrement du pied. Il se dressa vivement, en se frottant les yeux, et montra la figure rouge et tannée d'un homme de cinquante ans, vêtu comme un paysan et chaussé de gros souliers. Sa main se porta sur un bâton ferré, à poignée de cuir, le redoutable pen-bas breton, mais il reconnut promptement la comtesse et sa physionomie se détendit :
— Ah ! C'est vous, Madame. . . Je m'étais endormi, malgré moi... Je suis très las... Il y a deux jours et deux nuits que je cours les chemins...
— Il n'y a pas de mal, Lerebourg. Vous n'aviez rien de mieux à faire que de reprendre des forces, en attendant de repartir... Ètes-vous prêt?
— Toujours, Madame, pour vous servir.
— Eh bien ! allez trouver qui vous savez, et annoncez que rien n'est changé... Bonne route, et à bientôt. Vous me retrouverez à llennebont.
L'homme assura sur sa tête un grand chapeau, endossa une peau de bique, saisit son pen-bas, et, suivant la comtesse, monta l'escalier, sortit dans la cour, et se perdit dans la nuit. Mme de Montmoran ouvrit la porte du salon et entra tranquille et souriante. Dans la cour, l'homme s'orienta, et, passant par un potager, se dirigea vers la sortie des communs. Les abords du château paraissaient déserts, pas une sentinelle, pas de poste, aucune garde. Et cependant, sur son parcours, l'homme devinait à certains bruits vagues, que l'obscurité était peuplée. Il avança très lentement, tant qu'il ne fut pas en plein champ, mais dès qu'il cul gagné la grande route, il accéléra sa marche, et se dirigea à grands pas, vers le bourg de Languidic.'Au bout d'une heure, il atteignit les premières maisons et se jetant dans un chemin détourné, il traversa une cour de ferme, aborda le corps de logement principal, et frappa au volet d'une fenêtre du rez-de-chaussée. Aussitôt une porte s'ouvrit et un homme parut sur le seuil. Il demanda :
— C'est vous, Lcrebourg?
Le visiteur nocturne répondit :
— Oui, c'esl moi.
il entra dans la salle, éclairée seulement par une chandelle Olui qui l'attendait était un homme de moyenne taille, velu d'une houppelande marron, chaussé de boites à revers, et offrant l'apparence 'd'un bourgois de province. I n chapeau rond noir était sur la table auprès d'une paire
de pistolets tout armés. Lerebourg se laissa tomber sur un escabeau devant la haute cheminée, dans laquelle brûlait un reste de feu. Il s'épongea le front avec un large foulard, et regardant son compagnon d'un air de triomphe :
— Eh bien ! Braconneau, cette fois, je crois que nous le tenons.
L'agent de police grogna :
— Nous avons cru, tant de fois, le tenir !
— Il est en marche, à cette heure, vous dis-je. Il vient droit dans le piège. Il sera à Hennebont, au lever du jour.
— Bon ! Il y sera bien reçu... Mais il faut qu'il y arrive ! Et, toujours, vous le savez, au dernier moment, une sorte de fatalité l'a arrêté, lorsque nous le croyions déjà dans nos mains...
— La fatalité, en cette affaire, s'appelle l'habileté de ses espions, le zèle de ses partisans, la fidélité de ses soldats, et la connivence de tout le pays. Car, vous le savez bien, chaque buisson de cette enragée Bretagne, chaque caillou de ses chemins, chaque mur de ses maisons conspire avec (ieorges contre nous. On nous*exècre et on l'adore ! Ah ! si l'on nous prenait...
— On nous mettrait en charpie, dit Braconneau. Eh bien ! c'est ce qui fait l'intérêt de notre jeu ! Si nous ne risquions rien, où serait l'agrément?
— Ah ! moi, fit Lerebourg, avec un accent de haine, j'ai voué ma vie à cette entreprise. Prendre Georges, le livrer avec ses complices à la guillotine, c'est toute mon ambition. Mais j'ai des raisons d'agir comme je fais. Tandis que vous, Braconneau, tant risquer et pourquoi?
Pourquoi? répliqua le policier, et le devoir professionnel? Je dois compte de Cadoudal, à mon chef, M. Fouché.
Et je le lui amènerai, pieds et poings liés, comme je l'ai promis. Ou je périrai à la tâche. Et puis, Lerebourg, je suis comme vous, j'ai un compte particulier à régler avec les royalistes et je n'agis pas seulement pour défendre
l'ordre public, mais aussi pour me
venger.
— Ah ! qu'est-ce que votre injure comparée à la mienne!
— Oui, je sais, je sais, et je vous comprends. 11 est certain que la balle que Saint Elégeant m'a logée dans la poitrine est peu de chose auprès «lu mal qu'il vous a fait...
L'infâme! Il a détruit mon bonheur, empoisonné
mon existence, ruiné mon avenir. Georges était son complice, c'est Georges qui- paiera pour lui! J'ai fait, sur la tombe de la morte, un serment que je tiendrai, quoi qu'il m'en puisse coûter l.
Un lourd silence pesa sur les deux hommes. Enfin Lerebottrg poussa un profond soupir et, relevant son front penché, il dit à son compagnon :
— Ils ne seront qu'une poignée d'hommes à Hennebont. Le gros des forces de Georges se portera sur Pont-Scorff. C'est à Hennebont que la comtesse de Montmoran va l'attendre.
— A-t-elle fait quelque demande nouvelle?
— Oui, elle veut cent mille livres, le lendemain du jour où Gadoudal sera écroué à la prison de Vannes.
— Elle coûte déjà trois cent mille livres. Que fait-elle de tout cet argent-là?
— Elle achète des diamants qu'elle enferme dans un petit sac de peau qu'elle emporte toujours sur elle.
— Une poire pour la soif... A-t-elle aimé le général ?
— Jamais ! Elle s'est donnée à lui par ambition. Elle le méprise et, pour un peu, je dirais qu'elle le hait.
*- Naturellement ! 11 l'a comblée.
— Oui, mais il a aussi comblé la belle Tardy.
— De sorte qu'elle a été jalouse d'un homme qu'elle n'aimait pas.
— A cause d'une rivale qu'elle détestait.
— Tout cela est très féminin. Et si Georges se doutait qu'elle le trahit?
1 Pour tuer Bonaparte (4 volume).
— Je ne donnerais pas un assignai de dix livres delà peau de la charmante comtesse.
— Nous croyez qu'il serait capable de la tuer?
— A regret, peut-être, car il se donne des airs de gentilhomme, ce paysan, mais, sans hésiter, pour l'exemple !
— Alors tachons qu'il ne sache pas que c'est elle qui nous renseigne.
— Eh ! qu'est-ce que cela peut nous faire que tous les brigands se vendent et se mangent entre eux? Ce sont des ennemis de moins !
— Oh ! vous, Lerebourg, vous les haïssez !
— Je voudrais avoir dix mains, pour en frapper dix h la fois !
— M. Fouché savait bien ce qu'il faisait en vous envoyant avec moi dans le Morbihan. Vous serez implacable.
— Mon cher, je n'ai pas le moyen de ne pas l'être. Je suis arrivé, à force de souffrir, à un état d'insensibilité complète. Il est impossible de toucher mon cœur : je n'ai plus de cœur. Rien ne peut m'émouvoir que la vengeance.
Braconneau demeura un instant pensif, puis dune voix lente il dit :
— Je vous vois encore arrivant à la Pitié, où j'étais en convalescence, et me racontant votre triste histoire. Vous saviez que j'avais été mêlé aux affaires de Saint-Régeant, et vous étiez avide de connaître ce que je savais de sa liai- Bon avec celle que vous pleuriez...
— Oui, malgré sa trahison, malgré sa faute, malgré mon désespoir, je la chérissais encore, et si elle avait eu le courage de vivre, je lui aurais pardonné. Mais, hélas! elle n'avait aucune tendresse pour moi. Elle m'avait supporté,
et c'était tout. L'infâme Saint-Régeant avait tout pris dans ce cœur si doux et si bon et il n'était rien resté pour le vieil époux. Non ! j'ai tort de parler ainsi, et je suis sûr que malgré tout, elle regrettait de me traiter si mal, après que je l'avais, moi, aimée comme mon enfant. Ce n'est pas seulement de la douleur de perdre celui qu'elle adorait, qu'elle est morte, mais aussi un peu de la honte de rester en ma présence, après m'avoir si cruellement trompé! Et j'étais avide de savoir tout ce qui était pour moi une cause de si profonde douleur. Voilà pourquoi, après beaucoup de recherches, étant arrivé à vous découvrir, je venais vous demander de me conter ce que vous saviez de cette histoire de deuil.
— Ce qui me frappa plus que votre chagrin, ce fut votre colère. Vous maudissiez en même temps que Saint-Régeant les royalistes qui étaient ses complices. De là mon projet de vous employer à les combattre et à les perdre. Vous aviez, parHyde et par Georges lui-même, qui connaissaient l'aide que vous aviez donnée à Saint-Régeant, un moyen d'accès auprès des chefs de la rébellion. Ainsi, par vous, j'ai pu savoir ce qui se passait dans les conseils de nos ennemis. Nous y jouons, tous les deux, notre vie, et c'est ce qui relève notre rôle.
— Ah Imoncherami, ricana Lerebourg, ne vous donnez pas la peine d'embellir nos actions de brillantes couleurs. Je consens à être méprisé, pourvu que je frappe les monstres qui ont, pour leur cause, saccagé mon bonheur. Mouchard, si l'on veut, pourvu que je réussisse à faire couper la tête à tous ces bandits, et qu'au pied de leur échafaud, je puisse leur crier : Quittes !
— Vous êtes un mauvais policier, Lerebourg, vous mettez de la passion à ce que vous faites. Il faut pour réussir plus. d'impassibilité et de sang-froid. Vous prétendez que votre cœur est mort. Vous vous trompez. Il est bien vivant, car il déborde de haine !
— C'est vrai... Je ne m'en cache pas. Ah ça, toutes les mesures sont-elles bien prises pour que Gadoudal, cette fois, n'échappe pas?
— S'il entre à Hennebont, il n'en sortira pas. La ville est occupée par un millier d'hommes avec du canon... Et à Lorient il y a deux régiments en réserve.
— Il est en marche, avec une faible escorte. Tout le gros des chouans se dirige vers Pont-Scorff.
— Eh bien î allons-nous-en à Hennebont retrouver la comtesse.
Ils se levèrent, éteignirent la lumière et, se glissant dans la cour, par les herbages, ils gagnèrent la route.
Dans le clocher de la charmante église d'Hennehont, au lever du jour, trois hommes se trouvaient réunis. Braeonneau, à l'aide d'une jumelle marine, examinait en mer les évolutions d'une frégate, qui manœuvrait pour éviter les canons de Port-Louis. Lerebourg et un capitaine de grenadiers, tournés du côté de la route de Vannes, inspectaient l'horizon avec une attention inquiète.
— Vous ne pouvez rien voir tant que la tète de colonne i ne débouchera pas d'Yverneau, dit Lerebourg à l'officier.
Il y a une cote assez rapide, derrière le petit bois, et certainement Georges arrêtera là ses hommes, afin de prendre ses dernières dispositions de combat. Il lui faudra au moins un quart d'heure pour venir d'Yverneau ici en refoulant nos grand'gardes. Vous aurez tout le temps de donner le signal à votre commandant...
Le jeune capitaine hocha la tête :
— Ce silence et cette immobilité ne me disent rien de bon. Vous êtes arrivé à minuit, nous annonçant les chouans pour le lever du jour. Le jour est levé et Georges ne paraît pas. 11 y a encore maldonne, vous verrez.
— Nos renseignements sont sûrs. Coster de Saint-Victor et Becdelièvre doivent attaquer Lorient par Pont-Scorff pour attirer de ce côté la garnison. Pendant ce temps-là, Georges et une poignée d'hommes se jettent sur Ilennebont, enlèvent Kérentrec, et aident la frégate, que vous voyez, à uYbarquer son chargement d'armes et de munitions. Tout doit être terminé dans la matinée... Seulement Becdelièvre cl Saint-Victor ne trouveront qu'un rideau devant eux... Tandis que, ici, Georges aura affaire à toutes nos forces...
Dans le lointain, du côté des terres, un roulement sourd se (il entendre.
— Lcoutez, ditBraconneau... Ce sont des feux de peloton, voilà les chouans aux prises avec les troupes du coté de Pont-Scorff... Georges Été va pas tarder à paraître...
Le navire, comme s'il n'attendait que le commencement du combat pour prendre une détermination, se couvrit de toile et piquadroitsur l'entrée du Blavet. An même moment, dans le silence du matin, à courte distance un coup de feu éclata, dont on vit la fumée monter lentement, dans les
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genêts, puis un second à cent mètres plus loin et un troisième. Et battant en retraite, au pas de course, les grenadiers qui avaient tiré apparurent, dévalant en plein champ, vers le bourg, où déjà les avant-postes se groupaient en alerte. A ces trois coups de feu, comme si mille voix eussent fait écho, une clameur s'éleva des landes, des bois, furieuse, énorme : Vive le Roi ! et brusquement, sortant du sol, une bande sombre de paysans armés apparurent entourant de tous eûtes, la petite ville étendue riante au soleil du matin.
— Voyez ! Voyez! cria le capitaine. Ce sont eux! Mais ils sont en force! II y a là plus de deux mille hommes!
Il n'eut pas le temps de prononcer une parole de plus. Les chouans se ruaient, comme une avalanche, sur Hennebont, conduits par Georges et par Tiiïauges, qui marchaient devant leurs hommes, au petit trot de leurs bidets bretons. Georges, facilement reconnaissablc à sa carrure et à son écharpe blanche, Tiffauges, à la branche de genêt passée dans la ganse de son grand chapeau. Arrivé à cent pas des premières maisons, Georges arrêta son cheval, et, levant la main, il cria d'une voix forte :
— Holà, appelez-moi l'officier qui commande ici !
Une fenêtre s'ouvrit, au rez-de-chaussée de la première maison, et dans l'encadrement parut un chef de bataillon, rude figure de soldat, barrée par une grosse moustache, l'uniforme râpé par les buissons d'épines et le chapeau rougi par les pluies.
— Qu'est-ce que vous lui voulez? demanda- t-il.
— Je veux que vous évitiez un massacre inutile. Vous m'attendiez avec cent hommes, je vous entoure avec trois
mille La souricière préparée à llenncbont, pour moi, a servi pour vous... .
— Venez nous y prendre !
— A quoi bon! Allez-vous-en. La route de Lorient est libre. Je ne vous attaquerai pas pendant votre retraite.
— Vous êtes fou, Monsieur, dit le commandant. Je dois défendre llennebont. Je le défendrai. Libre à vous de l'attaquer.
Georges fronça le sourcil, mais il ne s'entêta pas davantage. 11 avait compris à quelle espèce d'homme il avait affaire. Il fit un geste à Tiffauges, qui sautant à bas de son cheval, se perdit dans les rangs des chouans rangés derrière lui. Lui-même tournant le dos à l'officier républicain, il parla à ses hommes avec une complète tranquillité.
— Vous voyez, mes enfants, qu'ils ne veulent pas nous laisser le chemin libre. 11 faut donc que nous prenions lli'nnebont, pour pouvoir aller chercher les cartouches et l'argent que la frégate nous apporte. En avant donc, mes gars, pour Notre Dame la Sainte Vierge et pour le Roi !
— Notre Dame et le Roi !
— Et maintenant égaillez-vous, les gars ! Egaillez-vous ! En un instant, et comme s'ils s'abîmaient sous terre, les
chouans disparurent. Georges à cheval, suivi de son brigadier Taillard, dit Brise-Bleu, restait seul en vue sur la route.
Le chef de bataillon, à sa fenêtre, contempla un instant, avec curiosité,, l'insolente bravade de Cadoudal s'avançant seul pour prendre Hennebont, puis une flamme de colère lui monta au visage, el se tournant vers ses officiers, qui ,ii tendaienl ses ordres ;
— Allons ! recevons ces mâtins-là comme ils le méritent ! Envoyez les deux hommes de la police prévenir à Lorient que nous avons devant nous le gros des forces ennemies, et que nous tiendrons tant que nous pourrons. Les mouchards sont dans le clocher, qu'on les fasse descendre. Ils nous ont mis dans le pétrin, qu'ils bâchent de nous en sortir. Et nous, mes enfants, montrons à ces brigands ce que c'est que les soldats de Hohenlinden.
Une décharge furieuseponctuasaharangue. Leschouans, bondissant dans la plaine, couraient à l'assaut de la ville. Une pièce de canon démasquée au coin d'un petit enclos cracha sa volée de mitraille; mais l'élan des assaillants n'en fut pas ralenti. Quelques peaux, de biques disparurent dans les genêts, mais les gros souliers ferrés continuèrent à marteler le sol, et la ruée des chouans se poursuivit muette et violente. On eût dit d'une harde de sangliers brochant devant elle à travers un fourré.
A cinquante pas de l'entrée du village, Georges arrêta son bidet et leva son chapeau. Ses hommes parurent prendre racine. Les carabines se levèrent, rayant l'horizon d'un fourmillement d'acier, et, au milieu d'une fumée épaisse, avec un fracas épouvantable, toute la ligne des chouans tira sur les républicains. Quand au bout d'un instant, et pendant que les baguettes sonnaient, bourrant la cartouche, la fumée de cette horrible décharge se dissipa, la pièce de canon apparut muette, tous ses servants tués autour d'elle.
Les fenêtres des premières maisons d'Hennebont, criblées de balles, étaient veuves de leurs carreaux, et des cris furieux s'élevaient dans les enclos. C'étaient les
chouans cfë Ti (langes qui, attaquant la ville, du côté de la mer, prenaient à revers les troupes qui la défendaient contre Cadoudal.
— Ils sont à nous, cria Georges. En avant, les gars !
Et tous, d'un élan, forcèrent l'entrée de la ville. Mais un escadron de hussards, rassemblés sur la place de l'Église, lancé par son chef dans la rue qui traversait la ville de bout en bout, chargeait à bride abattue les gens ,de TifTauges. Pris dans l'intérieur d'IIennebont entre les murs des maisons, ces braves soldats avaient compris qu'ils allaient être massacrés en détail. Et tournant la tête de leurs chevaux du côté de Lorient, ils s'efforçaient de se faire jour. Les chevaux effrayés par les clameurs des chouans pointaient des oreilles et hennissaient, comme fous. Il y eut une mêlée furieuse, puis trouant la masse des peaux de biques, l'escadron décimé passa, laissant derrière lui des morts et des mourants. Aux deux extrémités d'IIennebont, Georges et ïiiïauges ne rencontraient plus de résistance et, par les jardins, par-dessus les murs, à travers les haies, ce qui restait des défenseurs de la ville s'échappaiten liraillantcontre les vainqueurs. Sur biplace, le commandant républicain, blessé, regardait d'un air sombre les morts et les mourants étendus autour de lui. Cadoudal le salua, en passant, et dit d'un Ion bref à Becdelièvre :
— Les prisonniers^ la mairie et que les chefs à l'instant i i semblent .
— Bonne journée ! Georges, (il le vicomte avec un geste de joie
- El qui non- rattrape de quelques mauvaises !
LASERREDELAIGLE 20
Le commandant républicain eut un sourire, à ce souvenir des succès passés, et, se levant avec effort, il prit avec ses compagnons, sous la garde des chouans, le chemin de la mairie. Avec rapidité les troupes de Georges s'étaient déjà rassemblées dans Hennebont et, le long des rues, sur la place, les escouades se mettaient au repos, préparant le repas. Des cris terribles retentissaient dans les maisons fouillées par les pillards, qui revenaient chargés de victuailles. Des tonneaux roulés hors des caves répandaient leur liquide dans les pichés de grès, et sur la paille, adossés aux murs, les chouans las du combat mangeaient et buvaient. Dans la grande salle de la mairie Georges s'était assis, et entouré de ses officiers, se faisait rendre compte des pertes subies et des avantages remportés.
— Nousavonsquatre-vingts prisonniers, ditBecdelièvre. Tous blessés, il est vrai !
— Mettez-les sur des charrettes et qu'on les renvoie. Nous n'avons pas d'hôpitaux pour les soigner, et je ne veux pas les faire passer par les armes.
— Nous avons pris une des deux pièces de canon. L'autre a été emmenée par les hussards...
— Jetez-la dans la rivière : Hle nous encombrerait et nous n'en avons que faire !
— On a ramassé trois cents fusils et des cartouches en grand nombre. ..
— Bon, cela! et combien avons-nous perdu d'hommes '!
— Cent ving-cinq, grâce à la soudaineté de l'attaque... Les blessés sont déjà partis pour Vannes...
— Faites-moi amener le commandant républicain. . . Georges s'assit à la table du maire, et fit signe aTiffauges.
30 LA SERfiE DE L AIGLE
et à Becdelièvre de se placer à ses cotés. Il jeta son grand chapeau devant lui, et secouant sa grosse tête.:
— Approchez, commandant... et asseyez-vous, vous êtes blessé... Combien aviez-vous de soldats, ce matin, dans Henncbont?
— Un millier, général.
— Et c'est avec un si faible corps que vous attendiez l'attaque de mes troupes ?
L'officier baissa la tête sans répondre.
— Ou plutôt vous croyiez n'avoir affaire qu'à une poignée d'hommes... Et vous pensiez me prendre facilement, grâce à votre cavalerie.
L'officier continua à se taire.
— Vous étiez renseigné sur mes projets. Déjà, depuis un mois, par trois fois, vous avez failli m'attirer dans un piège... Vous avez donc des espions qui vous préviennent de mes mouvements ?
Le commandant fit un geste énergique :
- Je ne sais rien de ce que vous me demandez, général... .Je ne suis qu'un soldat. J'obéis aux ordres que me donnent mes chefs. Je ne m'enquiers pas des raisons qu'ils peuvent avoir de me les donner. Je me bats, et voilà tout !
— Par Notre Dame d'Auray! commandant, vous m' pouvez rependant pas ignorer les deux hommes qui guettaient, avec un de vos officiers, dans le clocher de l'église, ce matin. Nous avons de bons yeux et nous les avons vus. C'étaienl des patauds en carmagnole. Ils ont disparu au débul île l'action, où sont-ils ?
— Par Dieu! Ils doivent être arrivés à Lorient, s'ils coupent toujours! Je ne me suis pas occupe d'eux. Et leur
métier n'étant pas de recevoir des balles ou des coups de sabre, ils ont gagné le large...
— Et la femme qui les accompagnait ? demanda brusquement Georges, en fixant son regard sur le-visage loyal du commandant.
— Ma foi, elle doit être encore dans Ilenncbont, car je ne crois pas qu'elle se soit risquée à les suivre...
— La connaissez-vous et savez-vous ce qu'elle venait faire ici?
— Je ne m'en suis pas informé. Je n'aime pas beaucoup les femmes, en temps de paix, mais je ne peux pas les souffrir à la guerre !...
— Vous avez tort, ce sont d'admirables auxiliaires, quand elles sont dévouées et fidèles... Elles se battent mieux que des hommes... Seulement le diable c'est qu'elles restent femmes et que la coquetterie, la jalousie et le reste, les rendent capables des pires trahisons! Commandant, je renvoie à Lorient vos hommes que j'ai pris... Vous les accompagnerez... On vous rendra votre épée... Vous êtes un brave... Vous direz au général Brune que nous étions trois mille ici, ce matin, et que votre honneur est sauf...
Le commandant se leva. Au même moment, Taillard, noir de poudre, entra. D'un coup d'œil, il renseigna son chef.
— Tu l'as trouvée?
— Oui, général, elle est là.
— Bon ! Adieu, commandant. Taillard, conduis Monsieur hors de la ville, et fais-lui rendre ses armes et son cheval.
Le commandant fit le salut militaire, et sortit sous la
conduite du chouan. Par la même porte, restée ouverte, la belle Montmoran apparut souriante, mais un peu pale. Elle s'avança d'un pas glissant, agitant ses blanches mains, et d'une voix qui ne tremblait pas, elle dit :
— Salut, au vainqueur.
Becdelièvre, stupéfait, regardait venir la jolie femme sans oser prononcer une parole. A peine respirait-il. A côté de lui, il sentait trembler de fureur le terrible Georges. Tiffauges lâcha un juron en sourdine. La comtesse, les examinant tous les trois, prit un air sérieux et d'une voix qui commençait à s'inquiéter, elle demanda :
— Ah ça, qu'y a-t-il? Vous est-il arrivé quelque malheur? Vous paraissez bouleversés.
— Madame, dit gravement Câdoudal, si l'on vousappre nait que j'ai trahi la cause du Koi, renié Dieu et vendu les lys, n'éprouveriez-vous pas un peu de trouble?
— Quelle étrange question me faites-vous là, Georges? Est Ce que je pourrais vous croire capable d'une telle forfaiture? Je donnerais, hardiment, ma tête à couper que cela n'est pas vrai !
— Eh bien ! Madame, c'est ce que j'ai fait, moi, jusqu'ici pour vous, en toutes occasions. Et quoiqu'on m'eût averti que vous me livriez, j'ai risqué trois fois ma vieet ccllede mes compagnons, depuis un mois, sur la foi que j'avais en vous !
— Perdez vous la raison, Georges? Moi, m'accuser d'une pareille infamie ? El sur quelles preuves .'
n'es! pa i vous d'interroger, Tachez seulement de répondre Gommenl s'est il fait qu'à Sainl Ravel, où je devais me rendre avec vingt hommes pour voir M. delà
LA SERRE DE L A IfiLE
Mauplière, nous ayons été attendus par une brigade de bleus, avec du canon ?
— Comment voulez-vous que je le sache?
— Vous seule, avec moi et La Mauplière, connaissiez
notre rendez-vous!
— La Mauplière n'a-t-il pas pu commettre une indiscrétion ?
— Il est mort, vous avez la partie belle. Et, la semaine
dernière, comment ai-je failli donner tête baissée dans une souricière, à La Houssaye ? Sans Tiffauges, qui m'a -fait changer mes dispositions, au dernier moment, j'étais tué ou pris. Enfin, aujourd'hui môme, qui m'a, au moment de partir, fait répéter que j'allais bien à Hennebont avec cent hommes. N'est-ce pas vous?
— C'est moi, oui. Mais comment aurais-je pu prévenir les ennemis si rapidement, entre l'instant de votre départ et celui de votre arrivée? Gomment serais-je allée, moimême, àHennebont?
— Parce que vous n'aviez rien à y redouter, vos agents vous y ayant précédée.
— Mes agents?
— Qui, les deux drôles, qui surveillaient notre arrivée, du haut du clocher, et qui se sont envolés, comme des oiseaux de malheur, au premier coup de feu de l'attaque ! Allons, parlez, disculpez-vous. Qu'avez-vous à faire valoir pour votre défense?
— Je ne me donnerai pas la peine de chercher une preuve. Vous m'outragez lâchement! C'est le prix de mon dévouement à votre cause !
— Voulez-vous que je cherche sur vous le prix de votre dévouement à la cause des républicains ? Cela sera plus aisé !
A ces mots la belle Montmoran pâlit et esquissa un pas d'instinctive retraite.
— Ah ! ah ! fit Georges, avec un rire furieux, vous m'avez donc compris cette fois? J'avais deviné juste, el vous portez sur vous la preuve de votre infamie ! Hein ! si nous trouvons les louis d'or, les bank-notes ou les pierres précieuses, avec quoi on vous a payée... Ou'aurez-vous à répliquer ?
— Suis-je donc sans ressources?
— Nous verrons lesquelles!
— Allez-vous donc porter les mains sur moi ? s'écria avec angoisse la comtesse.
— Ce ne serait pas la première fois, dit Georges brutalement, mais pour cette besogne je ne m'y résoudrai pas- Holà, Brise-Bleu !
Le brigadier entra.
— Taillard, fais-moi le plaisir de fouiller Mme la comtesse. . . Mais comme tu sais fouiller un prisonnier, tu m'entends !
— Quelle horreur! cria la jeune femme. Ce drôle me toucher ! Suis-je au milieu de gentilshommes? Mais non ! C'est indigne! Souffrirez-vous !... Ah ! coquin, gare à toi !
Bouge de fureur elle sortit de sa jupe un pistolet et ajusta le chouan, à bout portant. Il marchait sur elle, le coup partit, mais il avait relevé l'arme et la balle troua le plafond. En un instant, il avait renversé Mmc de Montmoran sur un banc et d'une main experte il ouvrait son corsage, et de la batiste et des rubans faisait jaillir la gorge charmante entre les globes de laquelle il promenait ses doigts calleux. Puis il dégrafa la ceinture, fit tomber les jupes et, avec un air de triomphe, dans la doublure de la robe, découvrit un petit sac de peau et un portefeuille en forme de sachet. Il les jeta sur la table et, se retournant vers la jeune femme, qui se rajustait, tremblante de rage, il dévora des yeux les beautés qu'elle était impuissante à cacher. Sans y mettre de réserve, Tiffauges s'était saisi du sac et, par l'ouverture déliée, il en fit rouler sur la table des diamants et des rubis non montés. Pendant ce temps, Becdelièvre, avec curiosité, ouvrait le portefeuille et en faisait sortir des liasses de billets...
— Eh ! là ! ma belle, dit Georges, ce ne sont pas vos parts de prise chez nous qui ont pu vous rapporter de tels
bénéfices... Tudieu ! 11 y a là une petite fortune! Un vendra les pierres pour acheter des balles ! Et quant aux billets.. . Tifîauges tu vas appeler les gars, c'est leur butin !
La Montmoran grinça des dents et pâlit jusqu'à devenir couleur de cendre. Elle fit un geste de fureur :
— Misérables ! puissiez-vous être fusillés tous comme des chiens! Lâches, qui maltraitez une femme!
— Peste ! cette femme nous maltraitait singulièrement! Et la première ! Vous avez dîné, hier soir, à côté de moi, mon infante, si j'ai bonne mémoire, et, pendant que vous buviez à la santé du Roi, vous vous occupiez de livrer aux bleus ses plus fidèles serviteurs. Mais Tilfauges vous surveillait, et Barbazan de même. Ils étaient convaincus que vous nous trahissiez. De là le piège, bien simple, dans lequel vous avez donné. Et vous étiez si sûre de notre prise que vous êtes venue tranquillement à Hennebont pour y assister ! Eh bien ! nous sommes tous exacts au rendez-vous,
* mais les rôles sont changés. C'est le gibier qui est devenu le chasseur, et la victime se change en bourreau...
— En bourreau? répéta la jeune femme avec une épouvante qu'elle ne cherchait plus à cacher.
— Ah ! avouez que vous méritez un châtiment? Vous pensez bien que je ne prétends pas vous guillotiner. Ce serait trop honorable pour vous, après que tant de sang si pur a coulé sur l'échafaud. La fusillade aussi, réservée aux combattants, n'est point une peine pour les traîtresl Un espion se pend ! Régulièrement je devrais vous faire accrocher il la lanterne de la mairie, au dessous du drapeau de la République... Mais tuer une femme, qui eut des bontés pour moi' Fi donc! Je vais simplement vous offrir à mon
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brigadier, pour qu'à son tour vous ayez des bontés pour lui ! A toi, Brise-Bleu, la belle comtesse. Régale-t'en, mon gars, je te la donne !
Le chouan poussa un grognement de joie, et, d'un bond, il saisit Mme de Montmoran.
— Infamie! cria la jeune femme. Un rustaud! 11 ne m'aura pas vivante !
Elle ne put prononcer une parole de plus, la bouche du chouan s'était goulûment appliquée sur ses lèvres. Elle se raidit, lutta, griffa. Mais la force du gars, décuplée par la concupiscence, eut raison de ses efforts, et, avec un hurlement de triomphe, il l'emporta hors de la salle.
Georges, impassible, ramassa ses papiers, son chapeau, se leva, et marchant vers la porte :
— Allons, Messieurs, en route. Il faut être à l'embouchure du Scorff dans une heure. Vous, Becdelièvre, vous vous jetterez sur Kérentrec, pendant que Tiffauges donnera la main sous Lorient à Coster de Saint-Victor, et tous, de compagnie, nous essaierons, j,out en déchargeant la frégate anglaise, de forcer l'entrée de la ville.
Ils descendirent vers la place, sans se soucier des clameurs que, derrière eux, la belle Montmoran, forcée par le rude Taillard, poussait dans la mairie. Sur la place, les chouans déjà sur pied s'apprêtaient au départ. Une forte canonnade s'entendait sur la droite, et de Port-Louis les pièces de rempart tiraient sur la frégate anglaise, qui maintenant était arrivée à l'embouchure du Blavet. La mer haute permettait le débarquement, et de grands canots se détachaient déjà des flancs du navire, quand une flottille de petits bateaux de pêche s'avança, chargée de sol-
dats qui ouvrirent un feu violent sur les Anglais. D'Hennebont, la situation apparaissait très nette. Les troupes de Coster étaient aux prises avec les forces de Brune et la marche du combat n'indiquait pas que les chouans eussent l'avantage. L'intervention des barques chargées de soldats pouvait compromettre la mise à terre des armes et des munitions que Georges attendait. C'était là, avant tout, qu'il fallait intervenir.
— Ho î mes gars, cria- t-i 1, à nos amis les Anglais !
Il sauta sur son bidet, et entouré de ses gens, il se dirigea avec rapidité vers le Scorff. A mesure qu'il approchait du rivage il voyait plus difficile la situation du vaisseau attaqué, à la fois, par l'artillerie de Port-Louis et par le feu de la flottille. Un boulet heureux coupa le grand mât de la frégate et couvrit son pont de cordages et de voiles, causant un violent désordre. En môme temps les canots refoulés par les barques revenaient vers le navire, renonçant à leur tentative de descente. Il fallait à Georges une demi-heure de marche pour être en mesure d'employer ses hommes contre la flottille. D'un coup d'oeil, il vit que les Anglais ne tiendraient pas aussi longtemps. Un brick, sous le commandement du capitaine Cosmao, sortait de Lorient et s'avançait, toutes voiles dehors, pour attaquer la frégate. \ bonne distance, il vira, et, sans s'occuper d'une décharge que lui adressait l'Anglais, il lui lâcha toute sa bordée de I ribord, puis faisant la manœuvre inverse il le prit, de bout en bout, avec ses pièces de bâbord et couvrit, en un instant, son pont de morts et de blessés. Ce fut l<i Bignal de la retraite. Vbandonnanl ses chaloupes, dont les hommes remontèrenl à bord, coupanl son grand mât, la frégate
LA S Eli RE DE L AIGLE 39
avec ses deux mats couverts de voiles, servie par le vent qui venait de terre, reprenait la haute mer et échappait à l'enveloppement dont la flottille le menaçait.
Dégagée et pouvant combattre, elle accablait de ses feux le brick qui la poursuivait hardiment. Mais que pouvaient les douze canons de ce petit bâtiment contre la formidable artillerie de la frégate? Gosmao, digne de sa gloire future, lutta vaillamment et fit manquer la tentative de débarquement. Comme trophée, il ramenait à Lorient les grands canots du navire anglais. Et appuyant le mouvement de la flottille, il commençait à canonner les chouans de Georges qui, avec des cris furieux, criblaient de balles les barques de pêches dont l'intervention ruinait si complètement le plan de leur général. Mais l'échec de la frégate anglaise se complétait aussitôt par un grave insuccès de la diversion tentée par Coster et Burbazan.
Brune, avec sa division, tombait sur le faible détachement des chouans, et l'accablant de mitraille, le sabrant avec les escadrons de ses cavaliers, il prenait une éclatante revanche de l'échauffourée d'Hennebont. Le retour des blessés du combat et la déroute des hussards avait exaspéré le général républicain, et lançant toutes ses forces contre ces téméraires assaillants, il les avait conduits toujours battus jusqu'à Kérentrec. 11 les enveloppait, maintenant, et menaçant de prendre à revers les soldats de Georges, il exécutait un mouvement hardi qui les pous sait à la mer. Le long du Scorff, déjà débordé sur la route de Vannes, il apparaissait que Gadoudal n'avait plus une minute à perdre s'il voulait éviter un désastre pareil à celui de Quiberon. L'artillerie de Brune, rapide, enfilait déjà de
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ses boulets le chemin d'IIcnnebont, par lequel seulement, les chouans pouvaient opérer leur retraite. L'intensité de la fusillade augmentait du côté de Kérentrec et la cavalerie tournant par Pont- ScorfT chargeait les fuyards de Barbazan et de Costcr. C'est alors que Georges, dans un de ces mouvements qui faisaient de lui un chef de partisans hors ligne, rassembla ses chasseurs du Roi, et les lançant sur le centre de la position du général républicain parut vouloir l'enfoncer. Avec des cris furieux les chasseurs chargèrent les grenadiers de Brune et les firent reculer. Georges, à cheval au milieu de ses hommes, avançait au petit trot, dans la fumée d'une fusillade enragée. L'artillerie, obligée de cesser son feu, pour ne pas tirer sur les grenadiers engagés pêle-mêle avec les chouans, restait inactive, laissant prendre à Georges un avantage momentané. Battant, battus, les républicains et les chouans arrivèrent jusqu'à la lande d'IIenncbont. Là, sur un signe de Georges, agitant son grand chapeau, les gars s'égaillèrent subitement dans 1 s ajoncs et les genêts. Pendant un instant, le combat continua encore, mais ralenti, comme si Brune n'eût plus eu affaire qu'à une arrière-garde. Puis les coups de feu s'espacèrent jusqu'à cesser. Et les bleus, avec surprise constatèrent que leurs ennemis avaient disparu. Par une de ces manœuvres habiles, dont il était coutumier, le chef chouan avait dérobé sa troupe, au moment critique, et Brune, qui croyait bien cette fois tenir Cadoudal, n'avait plus trouvé personne devant lui. Vainqueur le matin, Georges, battu le soir, avait disparu.
Chemin de Fer de Paris a Orléans
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