MAD. GAILLARD, BRIGITTE
BRIGITTE. Jésus! que c'est une rude chose que de surveiller une jeune fille !
MAD. GAILLARD. Ah! ça, voisine, je vous plains, et je ne conçois pas comment vous avez pu...
BRIGITTE. Eh! mon Dieu, par ce que j'ai toujours eu trop bon cœur... ma famille ne m'a jamais causé que des chagins. Croiriez-vous que j'ai par le monde un grand mauvais sujet de neveu qui m'a coûté plus de deux mille francs, écus? Heureusement, je me suis arrangée de manière à ce qu'il ne puisse savoir ce que je suis devenue , et voilà plus de dix ans que je n'en eu de nouvelles. Quant à cette petite malheureuse , si vous saviez quel avenir l'attendait!., sa mère était ma cousine, ainsi je n'en veux certainement pas dire de mal; d'ailleurs, ce n'est pas mon habitude ; mais c'était bien la plus grande nonchalante... et coquette ! et gâcheuse ! . . quant au père , c'était encore pis : un vrai chenapan, des opinions affreuses, pas de religion, pas de conduite... enfin tous deux ne sont plus, Dieu veuille avoir leurs âmes ; il faut être indulgens pour les morts !.. mais quel exemple! vous jugez voisine?., et devineriez-vous ce qu'ils avaient fait de cette pauvre enfant ?. . ils l'avaient mise en service à Paris, chez des gens de rien... par bonheur pour elle , son sort me toucha, je fus la chercher et je la ramenai avec moi.
MAD. GAILLARD. Vous lui avez rendu là un grand service !
BRIGITTE. Je crois bien! elle est sauvée maintenant... il est vrai qu'on lui donnait cent écus de gages , et qu'ici elle ne gagne rien , mais c'est pour ménager son amour-propre , et en m'aidant à servir le saint homme auprès du quel la providence m'a placée, elle est du moins certaine de faire son salut.
MAD. GAILLARD. Son salut!., comment! vous voudriez... si elle avait quelque vocation je ne dis pas, mais éveillée comme elle est?., croyez-moi, cherchez- lui plutôt un épouseur, et débarrassez-vous-en le plus vite possible , cela vaudra beaucoup mieux.
BRIGITTE, se signant. La marier !.. Sainte Vierge! je ne me le pardonnerais de ma vie!., elle fera comme moi, elle restera fille.
MAD. GAILLARD. Vous a-t-elle dit que ce fut son goût? car enfin le mariage n'est-il pas une des plus jolies inspirations de la nature ?
BRIGITTE. La nature ?.. elle conseille souvent de belles choses!
MAD. GAILLARD. Ecoutez donc, on n'est pas de bois, et quand les passions parlent...
BRIGITTE, vivement. On les fait taire , madame, et on prie l'éternel pour qu'il nous donne la force de leur résister.
mad. GAILLARD. Oui, et comme le diable n'y veut rien perdre, on consume ses jours dans les regrets.
BRIGITTE. Eh bien ! quand cela serait ?.. croyez- vous qu'on puisse jouir de la béatitude sans l'avoir achetée?., ce serait tout commode, et le séjour des anges serait alors comme une halle ; tout le monde pourrait y entrer...
Air: Vaud. du baiser au porteur.
L'être animé d'un' foi constante et pure, Qui , vers le ciel , s'élance avec ardeur ,
Fait abandon sans regret, sans murmure, Des vains plaisirs qui détourn 'raient son cœur Du chaste amour qu'il doit au Créateur. Aux lieux divins , où resplendit sa gloite, Il peut alors espérer d'être admis Mais nul jamais, s'il n'a fait purgatoire , ]\e doit compter entrer au paradis.
Il faut d'abord avoir fait purgatoire Pour avoir place ensuite au paradis.
MAD. GAILLARD. Eh mon Dieu ! mademoiselle, il n'y a pas qu'une route qui conduise à Rome!
Même air.
A dix-sept ans on me mit en ménage f
Je devins veuve au bout de quelques mois ;
J' voulus goûter d'un second mariage ,
J' croyais d' l'amour , subir les douces lois ,
Mais c' fut hélas ! pis qu' la première fois !
L' défunt jouait , l'autre n' faisait que boire,
Tous deux m' battaient... Avec de tels maris ,
Lorsque huit ans , on a fait purgatoire ,
On peut bien j' crois, prétendre au paradis?
Vous le voyez, j'ai fait mon purgatoire,
Tous les chemins mènent au paradis.
BRIGITTE. Et après une pareille école, vous osez conseiller... vous seriez peut-être capable d'en prendre un troisième!
MAD. GAILLARD. Si je savais en trouver un bon... mais très certainement ; et comme je l'adorerais, celui-là!..
BRIGITTE, se signant. Adorer un homme!., ah! quelle dépravation !.. madame Gaillard , vous avez des idées bien immorales.
MAD. GAILLARD , commençant à se fâcher. Comment immorales?., eh! parbleu! mademoiselle, pas plus immorales que celles qu'avait votre mère, car si elle eut pensé comme vous, vous ne seriez certainement pas là.
BRIGITTE, redoublant ses signes de croix. Ah !.. ah ! . . je vous en prie, taisez-vous...
MAD. GAILLARD, piquée. Mais, je conçois que certaines personnes prêchent le célibat; celles qui n'ont pu se marier, par exemple.
BRIGITTE, ci> même. Et moi, je conçois qu'il yen ait quiftsseni l'apologie d'un lien qui peut leur servir à cacher leurs faiblesses,
MAD. GAILLARD. Qu'est-ce que vous dites ?
BRIGITTE. Je dis que le mariage est un manteau qui couvre bien des choses, entendez-vous madame veuve Gaillard?..
MAD. GAILLARD. C'est donc alors comme la dévotion qui n'est souvent qu'un masque, entendez-vous, mademoiselle Brigitte?..
BRIGITTE, s' échauffant de plus en plus. Quand on est réellement honnête , on n'a pas à son service des garçons de vingt ans .
MAD. GAILLARD , de même. Lorsqu'on est véritablement pieuse, on ne déchire pas ses parens, ses amis, on ne force la conscience de personne.
BRIGITTE. Vous êtes une impertinente!..
MaD. GAILLARD. Impertinente?., c'est vous...
ENSEMBLE
Air : Cessez de vous en défendre. (Bouffon du Prince.)
Quelle audace inconcevable !
C'est vraiment abominable !
N' croyez pas me fair' peur ; Rien n'égale ma fureur !..
Oui, de votre impertinence, Je jur' que j'aurai vengeance , Croyez-moi, taisez-vous...
Ou redoutez mon courroux !