‹ La Sibérie d'après les voyageurs les plus récentsChapitre 27 sur 28 · W. Atkinson, Upper and Lower Amoor, p. 4U · texte numérisé non relu

W. Atkinson, Upper and Lower Amoor, p. 4U

2. Extraits des Souvenirs d’un Sibérien, par Rufin Piotrowski.

des châtiments corporels, ou d’être incorporé dans les régiments cosaques, aux frontières kirghizes. On peut s’acquitter de la katorga dans une des fabriques de distillerie du gouvernement, comme ce fut mon sort à Ekaterininski-Zavod; mais combien de malheureux travaillent dans les raines horribles de Nertchinsk, les fers aux pieds, en attendant qu’un éboulement subit vienne mettre fin à une vie qui ne compte plus en ce monde ! Les mines de vertde-gris sont surtout redoutées. Les compagnies disciplinaires d’Orenbourg et autres passent pour un séjour encore plus terrible que Nertchinsk : là, les verges et la bastonnade sont le pain quotidien de nos pauvres étudiants et ouvriers, qu’on y relègue le plus souvent. Enfin il y a encore la forteresse d’Akatouïa, non loin de Nertchinsk, dernier châtiment réservé aux plus grands criminels, aux forçats rebelles ou pris en rupture de ban, et où fut en dernier lieu enfermé l’illustre Pierre Wysoçki après l’avortement de sa conspiration en Sibérie. Je ne saurais rien dire sur cet endroit mystérieux, car je n’ai jamais vu personne qui y eût pénétré : on prononçait ce mot, en Sibérie, avec une terreur indicible.

« .... Le déporté n'a pas de droits civils, sa déclaration n’est pas admise devant la justice, et sa femme, laissée dans le pays, peut contracter un second mariage, car il est considéré comme mort.

Cette situation faite au déporté va contre le but même du législateur, qui voudrait surtout voir s’accroître la population de la Sibérie. Le condamné ne peut s’y marier que dans les classes les plus infimes, les moins respectables des habitants, et ses enfants, de plus, doivent toujours rester serfs de la couronne. Une mesure impitoyable, qui n'a pas empêché cependant ni le dévouement de la princesse Troubetskoï, ni celui de Mme Koszakiewicz et de tant d’autres Polonaises, permet, il est vrai, à la femme de suivre en Sibérie son mari condamné; mais elle n’a plus alors le droit de le quitter, et les enfants nés sur cette terre d’exil deviennent aussi serfs delà couronne. Notons encore une autre singularité : l’amnistie, quand on l’accorde, ne s’étend qu’aux père et mère ; les enfants nés d’eux en Sibérie ne profitent point de cette grâce à moins d'un décret spécial. Toutes ces restrictions pourtant ne semblaient pas encore suffisantes à l’empereur Nicolas : au mois de décembre 1845, il promulgua unè grande ordonnance sur la Sibérie, qui, entre beaucoup d’autres aggravations inutiles à énumérer ici, déclarait les déportés incapables de posséder tout bien, même mobilier, et prescrivait que les condamnés aux travaux forcés, fussent astreints, sans exception, à habiter les casernes. Cette ordonnance jeta la consternation dans le pays, et fut déclarée par les employés eux-mêmes

aussi cruelle qu’inopportune et presque inexécutable. Je ne sais si elle reçut son application rigoureuse.

« ....Si la tentation de fuir est presque générale parmi les criminels ordinaires de la Sibérie, au contraire les détenus politiques, les Polonais, n’y cèdent que très-rarement. La crainte du knout et des châtiments corporels, plus forte natprellement chez l’homme de la classe aisée, la connaissance très- imparfaite de la langue, des routes et des mœurs du pays, tout se réunit pour dissuader le Polonais d’un si désespérant essai. 11 n’a pas du reste la ressource du paysan russe qui s’enfuit; il ne lui suffit pas de se perdre dans les forêts ou dans une commune obscure : pour parvenir à ses lins, il lui faudrait atteindre une frontière étrangère, et l’immensité des espaces à parcourir est bien faite pour ôter tout espoir. Mais les tentatives de délivrance en masse ne sont pas rares parmi les déportés politiques. Les exploits de Béniowski se présentent à la mémoire de tous et sollicitent plus d’un esprit entreprenant. Ce sont tantôt des conspirations pour se frayer à main armée, en nombre imposant, un passage vers la Perse, la Chine ou à travers les steppes, tantôt des plans plus téméraires encore de soulever la Sibérie elle-même contre la domination des tzars. Pierre Wysoçki, celui-là même qui a donné le signal de notre révolution

en 1831, et qui, tombé plus tard, dans un combat, entre les mains des Russes, fut déporté à Nertchinsk, y organisa un complot de ce genre, et dut expier sa témérité dans la forteresse d’Akatouïa. De même nature fut la conspiration de l’abbé Siérocinski, demeurée célèbre dans les annales de la Sibérie. Je ne suis arrivé à Ekaterininski-Zavod que quelques années après cette sanglante tragédie; j’étais tout près d'Omsk, l’endroit où la scène se déroula ; j’en ai vu les témoins oculaires et les acteurs, et |’ai recueilli de leur bouche, sur ce lugubre sujet, les détails suivants, dont je garantis la parfaite exactitude.

« L’abbé Siérocinski fut, avant la révolution de 1831, supérieur du cou vent des basiliensàOwrucz en Volhynie, et y dirigeait en même temps les écoles. 11 prit une part active à notre mouvement de 1831, et finit par tomber dans les mains des Russes. L'empereur .Nicolas l’envoya servir comme simple soldat dans les régiments cosaques de la Sibérie. Pendant quelques années, le supérieur du couvent parcourait ainsi les steppes à cheval à la poursuite des Kirghiz, en costume de cosaque, le sabre au côte et la lance au poing. 11 y a à Omsk une école militaire, et un jour, quand on y eut besoin d’un professeur, on se souvint.de l’ex-basilien, dont on savait les capacités et surtout la connaissance des langues française etallemande, eton le rappela des

steppes kirghizes. L’ancien supérieur du couvent, l’ancien cosaque devint ainsi, par ordre, professeur à l’école militaire d’Omsk, sans cependant cesser d’être simple soldat et de faire partie du régiment.

Dans sa nouvelle position, l’abhéSiérocinski gagna bien vite les cœurs et eut des relations très-étendues. D’une constitution physique très-délicate et nerveuse, mais doué d’un rare esprit d’audace et d’entreprise, il imagina d’organiser par toute la JÉ Sibérie une vaste conspiration dans laquelle en- t]‘ traient tous les déportés, les soldats des garnisons, beaucoup d’officiers, qui se rappelaient encore les j idées et le martyre de Pestel, enfin des habitants du pays, des Russes et jusqu’à des Tatars. Il serait trop long de l’expliquer ici ; mais, pour quiconque a bien connu la Sibérie, il n’est pas douteux que les éléments d’une révolution n'y manquent pas. Le mécontentement y est général, quoiqu’à divers degrés et pour des causes trèsdivergentes, contradictoires même; les garnisons seules retiennent ces vastes contrées dans le cercle de fer qui étreint l’empire. Or c’est précisément parmi les garnisons que Siérocinski recrutait le jk plus d'affiliés. Son plan était de s’emparer à un moment donné des forteresses et places principales à l’aide des conjurés militaires et des déportés délivrés (pour la plupart anciens soldats), et d’attendre les événements. En cas d’échec, on devait

se retirer en armes par les steppes kirghizes dans le khanat de Khokand, où il y avait beaucoup de catholiques, ou dans le Boukhara, pour pénétrer de là dans les possessions anglaises des Indes orientales. Le foyer de la conspiration étaitàOmsk, où les conjurés avaient à leur disposition toute l’artillerie de la place, et le signal était déjà donné pour une levée de boucliers générale; mais la veille même de l’exécution trois des conjurés révélèrent tout au commandant de place. Siérocinski et ses complices furent saisis dans la nuit même, et des courriers partirent dans toutes les directions pour ordonner des arrestations en masse. Le complot ainsi étouffé au moment d’éclater, l'enquête commença et dura longtemps. Deux commissions, nommées l’une après l’autre, finirent par se dissoudre sans, rien produire, tant l’affaire était compliquée et obscure; ce n’est que la troisième, composée de membres envoyés exprès de Saint- Pétersbourg, qui réussit à clore la procédure. Un arrêt de l’empereur Nicolas condamnait l’abbé Siérocinski et cinq de ses principaux complices, parmi lesquels se trouvaient un officier des guerres de J’empire, âgé de soixante et quelques années, Gorski, et un Busse, Mélédine, chacun à sept mille coups de verges sans merci. Le jugement portait en toutes lettres sept mille coups sans merci ( bez postchadi). Les autres détenus, dont le nombre s’élevait à mille,

furent condamnés soit à trois mille, deux mille ou

quinze cents coups de verges et aux travaux forcés à perpétuité, soit simplement aux travaux forcés, aux compagnies disciplinaires, à la réclusion, etc.

« Vint le jour de l’exécution. Ce fut en 1837 , au mois de mars, à Omsk. Le général Goloféïev, célèbre par sa cruauté et envoyé à cet effet de la capitale, commandait le lugubre cortège. Au point du jour, deux bataillons complets se rangèrent sur une grande place, près de la. ville, l'un destiné pour les six principaux coupables, l’autre pour ceux qui avaient été condamnés à un moins grand nombre de coups. Je n’ai pas l’intention de décrire j 1 dans tous ses détails la boucherie de cette journée terrible; je ne m’arrêterai que sur l’abbé Siérocinski et ses cinq compagnons 'd’infortune. On les amena sur la place, on leur lut l’arrêt, et le défilé ( skvoz-stro'i ) commença. Les coups tombèrent selon la lettre du décret, c’est-à-dire sans merci, et les cris des suppliciés s’élevaient jusqu’au ciel. Aucun d’eux ne reçut le nombre de coups prescrit; tous, exécutés l’un après l’autre, après avoir traversé deux ou trois fois le défilé, tombèrent sur la neige rougie de leur sang et expirèrent. On avait à dessein réservé pour le dernier l’abbé Siérocinski afin qu’il pût assister jusqu’au bout au supplice de ses compagnons. Quand son tour arriva enfin, quand on lui eut dénudé le dos et attaché les mains à la

baïonnette, je médecin du bataillon s’approcha pour lui présenter comme aux autres un flacon contenant quelques gouttes fortifiantes; mais il refusa en s’écriant : « Buvez mon sang, je ne veux « pas de vos gouttes ! » On donna le signal de la marche, et alors l’ancien supérieur de couvent entonna d’une voix haute et claire : Miserere mei, Deus, secundum magnam misericordiam tuam. Le général Goloféïev cria à ceux qui frappaient : «Plus fort! plus fort! (pokreplchè), » et ainsi on entendit pendant quelques minutes le chant du basilien entrecoupé par le sifflement des verges et le cri pokreptchê du général.... Siérocinski n’avait encore passé qu’une fois à travers les rangs du bataillon, c’est-à-dire qu’il n’avait reçu que mille coups, lorsqu’il roula sur la neige, baigné dans son sang et sans connaissance. On s’efforça en vain de le remettre sur pied ; on le déposa dès lors sur un traîneau préparé d’avance, en l’y attachant à un espèce de support, de manière à présenter aux coups le dos du supplicié, et le char défila de nouveau entre les rangs. Au commencement de ce second défilé, le patient faisait encore entendre des cris et des gémissements qui allaient en s’affaiblissant; il n’expira toutefois qu’après le quatrième tour : les trois mille derniers coups ne portèrent plus que sur un cadavre.

« Une fosse commune recueillit bientôt ceux qui

dans cette terrible journée moururent surplace ou succombèrent quelques jours après des suites de l'exécution, Polonais comme Russes. On permit aux parents et amis de placer le signe de notre loi au-dessus de cette tombe mémorable, et jusqu’en 1847 on voyait le grand crucifix en bois étendre ses bras noirs dans les steppes au-dessus de la neige étincelante de blancheur 1 . »

Un dernier témoignage.

Voilà les scènes, qu’étale le gouvernement Russe sous les yeux de ses peuples de l’Asie; c’est par de tels exemples qu’il les forme à la vie des nations;, mais ce n’est pas tout. La Russie depuis deux ans leur donne un spectacle bien autrement dramatique et saisissant que le supplice, si raffiné qu’il puisse être, de quelques individus isolés, — le supplice d’un peuple tout entier et tel que le monde épouvanté n’en a pas vu de pareil deouis les monstrueuses dominations de Ninive et de Babylone. Rien ne peut donner l’idée des misères endurées par les dix tribus d’Israël, déportées par les Assyriens dans les déserts de la Bactriane, comme la chaîne de forçats polonais qui, depuis deux ans,

1. Rufin Piotrowski, Souvenirs d'un Sibérien. — Paris, 1863. Hachette et C*.

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s’allonge, se traîne, sous le fouet des tourmentcvrs , depuis les plaines de la Vistule jusqu’aux gîtes aurifères de la Daourie, qui dévorent leurs mineurs, jusqu’aux solitudes du Saghalien, qu'il faut peupler à tout prix. Lugubre procession que-la mort . tronçonne en vain et dont de nouvelles recrues remplissent incessamment les vides !

Ah ! ceux de nos compatriotes à qui une traversée récente de la Sibérie a permis de rencontrer ces vénérables captifs : soldats mutilés, femmes, enfants, jeunes hommes, semant de leurs larmes, de leurs sueurs, de leur sang, de leurs chairs en lambeaux, chaque étape de leur route de trois mille lieues, ceux-!’» portent au fond de l’âme et pour tous les jours qui leur restent à vivre, uq souvenir accablant.

Ils n’en parlent qu’en frémissant et \ voix basse comme de ces apparitions funèbres qui troublent la raison de l’homme.

Jusqu’à présent leurs confidences n’ont pas dépassé le cercle de l’intimité. Je ne sais s’il y a péril à les divulguer, mais il y a, à coup sûr, un devoir à ne pas les taire.

Ce devoir je le remplis.

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