La Simiacine
Sir John Meredith était assis un peu en arrière de lady Cantourne et s'inclinait vers elle avec une grâce moins souple qu'autrefois. Il ne la regardait pas : tous deux avaient les yeux fixés sur un groupe qui se trouvait de l'autre côté du salon.
— Sir John Meredith parlant du cœur ! s'exclama la vieille dame d'un accent significatif.
— Et pourquoi pas ?
— C'est vrai, pourquoi pas ?
Un sourire ironique effleura les lèvres de sir John. Ils étaient tous deux de la vieille école et leur persiflage, leur façon de converser dataient d'un autre temps, et témoignaient d'une éducation supérieure quelque peu guindée, tandis que la nôtre, absolument relâchée, diminue chaque jour notre valeur morale.
Sir John fit un léger mouvement, appuya la main sur un de ses genoux. Il se tenait très droit. Ses vêtements étaient irréprochables ; ses cheveux ne lui appartenaient pas plus que ses dents, mais ses manières lui étaient bien personnelles. Sa figure DO
révélait ses quatre-vingts ans, mais il souriait encore de son fin sourire mondain et, dans l'art de causer, il n'avait pas de rival.
— Non, lady Cantoume, votre adorable nièce n'a pas de cœur ; elle réussira dans le monde !
Lady Cantoume sourit et remonta son gant droit sur son bras dodu de douairière.
— Elle réussira ; quant au cœur, nous ne pouvons encore en juger.
— Elle a eu en vous le meilleur des exemples, murmura-t-il.
Lady Cantoume lui sourit malicieusement.
— A quel point de vue ?
— A tous les points de vue, répondit-il en saluant.
Nos deux causeurs étaient de vieux escrimeurs ; ils avaient un talent de riposte incomparable et de temps à autre ils prenaient encore plaisir à en faire parade. Leur terrain de combat était le souvenir ; leur arme, l'esprit.
La jeunesse actuelle, entichée d'argot et de refrains de café-concert, ne prend aucun plaisir à l'escrime intellectuelle. Eux, par contre, ne prisant en rien les sports modernes, s'adonnaient avec joie à la conversation, se délectant des étincelles qu'ils faisaient jaillir de leurs répliques.
La figure de sir John prit la seule expression de repos qu'il se permît jamais, car il avait l'habitude d'agiter ses lèvres, ce qui arrive à beaucoup de vieillards ; parfois, aussi, dans un moment d'abandon sénile, il portait même les doigts à sa bouche. Rasé de frais, redressant crânement sa haute taille, il était, malgré son grand âge, un des plus beaux hommes que l'on pût voir.
L'objet de son attention était la reine du bal., miss Mabel Chyne, qui se trouvait bloquée dans
un coin par un groupe de danseurs fort empressés à inscrire leurs noms sur une feuille de son carnet. Elle était très adulée et ne voulait pas se rendre compte qu'une moitié de ces jeunes gens ne l'entourait que pour imiter l'autre moitié : la foule attire la foule.
Elle recevait les hommages avec une certaine suffisance, uKiis sans arrogance. Un nouveau sourire insinuait à chaque nouvel admirateur qu'elle serait heureuse de lui confier son avenir.
— Elle jouit de son bon temps ! dit sir John, en soulignant sa phrase d'un air moqueur.
— Sa joie est communicative et les mauvais jours viendront assez tôt, soupira lady Cantoume.
Elle accordait volontiers une pensée de regret au temps passé. Sir John, satisfait de l'avoir vécu, n'éprouvait aucun désir de retour.
— Après tout, ajouta-t-elle, Mabel est la fille de ma sœur; c'est peut-être par atavisme que j'éprouve les mêmes impressions. Étais- je comme elle à son âge ? Renseignez-moi à ce sujet ?
Elle regarda autour du salon et la figure de sir John prit une expression de mécontentement ; il comprit qu'elle constatait que, parmi les personnes présentes, lui seul, par son grand âge, était à même de lui répondre, et cela lui déplut.
— Vous ne lui ressembliez aucunement, réponditil d'un ton sec.
— Et quelle est la différence ?
Ses yeux regardaient droit devant elle avec une expression de modestie un peu surannée.
— Il y en a mille !
— Dites-en quelques-unes : étais- je aussi jolie ? Il lui décocha son sourire d'ancien séducteur.
— Vous étiez bien plus jolie qu'elle, fit-il en l'examinant à la dérobée, et vous a\dez plus grand
aîr, meilleure tenue. Vous échangiez moins de poignées de mains ; vous étiez moins familière avec vos danseurs ; vous n'aviez rien de cette hardiesse toute moderne que Ton nomme camaraderie.
— Merci, sir John, dit-elle en le regardant franchement avec son bon sourire. Il est probable, cependant, que nous avions les défauts de notre temps ?
Il porta la main à ses lèvres, ayant de bonnes raisons pour dérober son visage à un examen trop attentif.
— C'est plus que probable, répondit-il presque indistinctement.
— C'est pourquoi, dit-elle en frappant de son éventail la main gantée de son interlocuteur, il faut être indulgent aux défauts de la génération nouvelle. Dites-moi qui est ce jeune homme à Tallure délibérée qui se fait présenter en ce moment à ma nièce.
— C'est, répondit sir John, qui se faisait gloire de connaître tout le monde, c'est le jeune Oscard.
— Le fils de l'excentrique Oscard ?
— Le fils de l'excentrique Oscard.
— Où s'est-il bronzé le visage de la sorte ?
— En Afrique, où il est allé chasser. Pour le moment, il se livre à un autre genre de sport.
— Que voulez- vous dire ?
— Il a obtenu une valse. Votre jolie nièce l'a subjugué.
Sans s'en douter, Guy Oscard devait la faveur de cette valse à cette face basanée qui avait tout de suite frappé lady Cantourne. Ce teint exceptionnel et sa stature imposante lui donnaient une réelle originalité parmi tous ces mondains efféminés.
Mabel n'avait pas manqué de le remarquer dès son entrée dans le salon ; mentalement, elle l'avait
LA SIMIACTNE 9
tout de suite inscrit jx^ur une valse et, cinq minutes après, il venait la saluer tandis qu'un ami commun murmurait son nom.
Les jeunes gens s'effacèrent un peu devant Guy Oscard, effrayés probablement de ses longues enjambées et redoutant d'avoir les pieds écrasés. Ce recul permit a IMabel de lui accorder la première valse, celle dont la musique commençait.
— J'ai un peu perdu l'habitude du monde, dit-il en entraînant la jeune fille. Vous excuserez mon manque d'aisance ?
— Vous n'en manquez aucunement, dit Mabcl en riant. Vous vous en tirez très bien ; ce n*est pas un défaut que d'être plus grand et plus fort que les autres. Je trouve que c'est un avantage dont vous devriez être fier.
— Oh ! ce n'est pas cela qui m'embarrasse, reprit Oscard, mais il me semble que je manque d'élégance et de raffinement au milieu de ces jeunes gens si soignés, si corrects !
— Dansons-nous ?
II la contemplait avec ravissement, effrayé toutefois, dans une telle foule, d'avoir à protéger un être aussi fragile et aussi merveilleux. Mabel saisit quelque chose de cela dans son regard. Elle en fut satisfaite. Oscard était si différent des autres ! Dépourvu de tout sens critique, il s'abandonnait tout entier à sa franche et simple admiration. Mabel était si jolie qu'on ne pouvait supposer qu'elle l'ignorât. Elle n'avait qu'à établir des comparaisons, à se regarder dans im miroir, pour savoir que ses cheveux étaient les plus beaux et les plus soyeux, que son teint était le plus délicatement parfait, que sa taille fine et ronde était la plus gracieuse, et qu'en tout elle était supérieure à celles qui l'entouraient. De plus, elle savait mieux qu'au-
cune autre débiter, avec tact, tous les petits riens qui flattent et séduisent les hommes.
— Reposons-nous, maintenant.
Au bout de quelques secondes Mabel avait jugé que son cavalier était digne d'elle.
— D'où venez-vous ? demanda-t-elle subitement. Je suis sûre que vous arrivez de voyage. Vous venez de faire une exploration ou quelque chose d'analogue.
— J'étais simplement allé chasser en Afrique.
— Oh ! comme c'est intéressant ! Vous allez me raconter tout ce que vous avez fait.
— Je ne sais trop, répondit Guy Oscard en souriant timidement, si je vous intéresserais ; en tout cas, ce n'est pas le moment.
— Eh bien ! plus tard. Je ne pense pas que vous repartiez demain pour l'Afrique, Monsieur Oscard ?
— Pas précisément, et peut-être aurai-je encore la chance de vous rencontrer ailleurs ?
— Je l'espère, reprit miss Chyne ; mais vous connaissez ma tante, lady Cantourne ? Je demeure chez e]le.
— Je la connais peu.
— Alors, profitez de l'occasion pour faire plus ample connaissance. Elle est assise là-bas sous ce vélum à franges.
Mabel Chyne désigna l'endroit d'un mouvement de tête, et, pendant que le jeune homme regardait, elle jeta un coup d'oeil circulaire dans le salon ; elle cherchait quelqu'un.
— Oui, dit Oscard, je la vois, votre tante ; elle cause avec un vieux monsieur qui ressemble à Voltaire. Je trouverai l'occasion de refaire sa connaissance avant la fin de la soirée ; peu m'importe d'être mal reçu, si...
LA SIMIACINE il
Il se tut et se dégagea d'un groupe de danseurs.
— ... Si quoi ? demanda-t-elle.
- Si, grâce à cela, je puis vous revoir, rcj)()n(litil brusquement, plus brus(iuement qu'elle n'était habituée à ce qu'on lui répondît. Mais cette façon lui plut, car elle était nouvelle et différait complètement des déclarations usuelles.
Mabel ne perdait toujours pas de vue la porte d'entrée.
La musique cessa et Oscard la reconduisit à sa place ; elle appuya légèrement ses doigts sur son bras. Plusieurs jeunes gens l'attendaient déjà et de nouveaux venus franchissaient le seuil du salon.
— Voilà le préféré qui arrive ! murmura lady Cantourne.
Les yeux gris de sir John suivirent son regard.
— Parlez- vous de mon brillant fils ? demanda-t-il ironiquement.
— Oui, de votre brillant fils.
— J'espère qu'il n'en est rien ! dit-il froidement. Tous deux suivaient des yeux un grand bel
homme qui semblait connaître tout le monde. Il avançait lentement dans le salon. Il se distinguait par la grâce de ses mouvements, et semblait circuler on ne peut plus facilement dans la foule ; il était très grand, très élancé ; il marchait avec une certaine nonchalance qui le préservait de l'allure pesante qu'ont généralement les hommes de haute taille.
Tel était Jack Meredith, un des personnages les plus connus de la société de Londres. Il était déjà parvenu à franchir le premier salon et s'avançait avec aisance vers le second.
Miss Mabel Chyne avait conscience de ses succès, et la certitude du succès rend vaniteux.
Le bal était certainement un des plus brillants de la saison et la toilette de miss Chyne une des mieux réussies.
Jack Meredith s'en rendit compte, aussi vite qu'aurait pu le faire n'importe quelle mondaine expérimentée, et il en fut satisfait. La robe de mnss Chyne n'était pas l'œuvre d'une femme de chambre, mais la création la plus récente du premier couturier de Londres : par conséquent, elle était à la dernière mode.
— Eh bien ! demanda-t-elle à voix basse en tendant son carnet à Jack Meredith, êtes-vous content ?
— Absolument.
Elle regarda sa robe, non pas timidement, comme une débutante, mais d'un coup d'œil prompt et plein d'assurance.
— Je suis ravi, murmura-t-il.
Il lui rendit son carnet avec le sourire et le salut de remerciement des autres danseurs, mais il y avait quelque chose de plus tendre dans son regard.
— Est-ce pour moi tous ces frais ?
— Bien entendu ! répondit-elle avec coquetterie. Elle prit le carnet et le laissa pendre sous son
éventail sans le lire. Il n'y avait rien d'écrit, elle le
lui avait offert pour la forme. Les danses qui étaient destinées à Jack avaient été inscrites depuis longtemps et de sa propre main.
Elle se détourna i)our accepter le bras d'un nouveau cavalier avec un petit geste provocant, avec un mouvement des hanches pour attirer sur sa robe et probablement sur elle-même l'attention de Jack Mercditli. Il la suivit des yeux, ayant sur les lèvres le gracieux et aimable sourire dont il avait sans doute hérité de son père. Puis il s'en alla et se mcla à la foule élégante, saluant en passant les visages de connaissance, demandant avec empressement la faveur d'une danse aux personnes iniluenteSo
Et, pendant tout ce temps, son père et lady Cantoume observaient.
— Oui, je VOUS assure, dit la dame, qu'il est le préféré,
— Je le crains.
— J'ai remarqué, ajouta lady Cantoume, qu'il a demandé une danse.
— Et qu'il en a obtenu une et même plusieurs.
— Probablement, sir John.
— Et de plus...
Lady Cantoume, avec sa vivacité habituelle, reprit :
— Et quoi de plus ?
— Il n'a pas eu besoin de s'inscrire : c'était déjà fait.
Elle ferma son éventail en souriant,
— Je me demande parfois, dit-elle, si dans notre jeune temps vous étiez un observateur aussi vigilant qu'à présent.
— Non, répondit-il, certes pas. Comme mes semblables, j'affectais de ne rien voir.
Pendant ce temps, son fils accomplissait ses de-
voirs avec une inimitable maîtrise ; Jaxk Meredith était par excellence « l'homme du monde &. On le rencontrait partout où se réunissait la fine fleur de la société, et invariablement il paraissait mieux que tout autre savoir ce qu'il y avait à faire et comment on devait s'y prendre. Pendant la saison, il s'agissait de danser ? Jack Meredith dansait et personne ne pouvait rivaliser avec lui. Si c'était l'époque de la chasse des coqs de bruyère, il maniait le fusil plus adroitement que personne. Il semblait accomplir tous les genres de sport sans l'ombre d'un effort ; mais il ne s'adonnait à rien de tout cœur, et ce manque total d'enthousiasme lui prêtait l'apparence d'un homme légèrement blasé.
A vrai dire, il avait reçu une éducation trop raffinée. Sir John lui avait appris à vivre avec un soin si minutieux, si prévoyant, que la vie semblait n'être pour lui que l'application de règles établies. Sir John l'appelait d'un ton moqueur : a son brillant fils, sa gloire paternelle, l'orgueil de sa vieillesse ». Mais, dans le fond de son vieux cœur desséché, demeuraient un amour et une admiration sans bornes pour ce fils. Jack avait profité des leçons paternelles avec une merveilleuse aptitude.
Le collège, l'université, deux ans sur le continent avaient perfectionné ce gentleman sérieusement lettré, intelligent, séduisant et parfois spirituel.
Mais jusqu'à ce moment Jack Meredith n'avait encore donné que de belles promesses. Grâce à son admiration pour son père, il lui avait scrupuleusement obéi. Il trouvait ce père supérieur à tous, et il semblait encore attendre de lui son impulsion. Il donnait l'impression d'un mécanisme parfait que personne n'avait encore su mettre en jeu.
Sir John lui avait fait comprendre le prix de
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rindépendance et avîiit assidûment cultivé cet excellent sentiment. Jack s'était empressé de se louer un a])partemont dans le quartier 616gant. Mais comme dit le ])roverhc : « Il ne suffit pas de mener le cheval à l'abreuvoir pour qu'il boive. » John Meredith n'avait pas obtenu que son fils prît une initiative quelconque, et il attendait dans un silence sceptique que Jack Meredith prît la direction de sa vie.
Jusqu'ici le jeune homme avait seulement prouvé qu'il lui était facile d'obtenir une réputation mondaine supérieure à celle de tout homme de son âge et de son rang, mais sir John ambitionnait un tout autre succès pour son fils, — il savait par lui-môme la fadeur et le peu de durée de ces jouissances-là.
Telles étaient les pensées qui traversaient l'esprit de sir John, tandis que ses yeux perçants suivaient Jack réclamant à Mabel Chyne les danses promises. Il pouvait presque deviner ce que se disaient les jeunes gens, car Jack était sérieux, et elle souriait gravement. Ils se perdirent dans la foule.
Jack Meredith était expert en tactiques de salon ; il connaissait, en haut d'une longue galerie, un canapé dont ils pourraient prendre possession et où, tout en restant en vue des promeneurs, ils seraient à l'abri des oreilles indiscrètes.
— Eh bien ? demanda Jack, quand ils furent assis. Avez-vous réfléchi ?
Elle fît im petit signe afïirmatif.
Ils avaient l'air de reprendre une conversation au point où elle avait été inopinément interrompue.
— Et alors ? implora-t-il doucement.
Quoique fortement imprégné du respect des convenances, il ne pouvait réprimer l'ardeur de son regard.
En guise de réponse, la main gantée de Mabel se
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dirigea vers la sienne, qu'il tenait appuyée sur le bord de sa chaise.
— Jack ! soupira-t-elle seulement.
Ce fut soupiré très gentiment, très naturellement, et lui, qui s'y connaissait, apprécia la valeur du soupir.
Il saisit la petite main et la pressa amoureusement. La perfection de son éducation lui interdisait toute démonstration plus tendre.
Pendant une danse précédente, il lui avait demandé sa main. Elle avait différé sa réponse et elle venait de la donner.
— Mais..., dit la jeune fille sans rien ajouter.
— Mais quoi ?
— Il y aura des obstacles.
— Naturellement, répondit-il avec un calme railleur. Il y en a toujours ! Mais j 'en fais mon affaire; les difficultés ont du bon : elles nous tiennent en alerte.
— Votre père, dit la jeune fille, sir John, s'y opposera.
Jack Meredith réfléchit un moment avec cette nonchalance qui donnait à toute sa personne un aspect si flegmatique.
— Probablement, admit-il gravement.
— Il ne m'aime pas, dit la jeune fille ; c'est une de mes défaites.
— Je ne pensais pas qu'il vous fût possible d'en éprouver, et je n'y crois guère. Avez- vous essayé de lui plaire?
Mabel Chjme sourit. Il avait prononcé ces derniers mots avec la belle assurance d'un homme très amoureux. Elle était assez jeune et sa beauté lui avait été trop récemment révélée à elle-même pour qu'elle fût aveuglée au point de croire que tout lui était possible. Elle n'était même pas encore arrivée
à traiter d'iml^^^'cilcs ceux qui ne tombaient pas amoureux d'c^lIe ;\ ])rcmi<}re vue. Il faut se raj)peler que c'était son début dans le monde.
— Il est vrai que je n'ai pas essayé avec beaucoup d'ardeur 1 dit-elle. Mais c'est que je n'avais pas grand espoir de succès.
— Il n'y a pas de miroir près d'ici, sans cela vous ne douteriez pas de vous.
Elle fit une petite moue, tout en étant flattée de cette fadeur.
On attaquait les premières mesures d'une nouvelle Vcdse et, fidèles observateurs des convenances, ils se levèrent tous deux. Elle posa sa main sur son bras et il lui pressa doucement les doigts ; il sourit en la regardant dans les yeux avec amour, mais non avec passion : il n'aurait pas un instant compromis le gentleman en dévoilant l'homme.
— Allons ! dit-il. En passant, dites quelques mots à mon redoutable père : ils produiront peutêtre bon effet.
— Oui, puisque vous le désirez, répondit-elle immédiatement.
Personne n'a plus de confiance en soi qu'une jolie jeune fille en toilette élégante.
Ils rencontrèrent sir John à la porte du salon ; il allait et venait, faisant provision d'une foule de remarques.
— Eh bien ! Mademoiselle, dit-il, lui adressant un salut de l'ancien temps, vous avez un fameux succès, ce soir ?
Mabel se mit à rire : elle ne savait jamais que penser de sir John.
— Mais oui, je le crois, répondit-elle. Je m'amuse beaucoup.
Il y avait un semblant de timidité dans son attitude, et le cœur du vieux railleur en fut touché.
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car sa façon d'être devint plus affable, presque paternelle, quand il reprit :
— A votre âge, on n'est pas exigeant. Beaucoup de danseurs et quelques compliments... deux choses qu'il vous est facile d'obtenir.
Ces dernières paroles furent prononcées en forme de compliment, comme l'indiquait le mouvement de tête qui les accompagnait. Mais à ce moment les jeunes gens furent entraînés.
— Jack, ajouta son père pendant qu'ils s'éloignaient, quand vous serez privé de la société de miss Mabel, venez vous consoler avec un verre de sherry.
Le fils respectueux fit un signe d'adhésion indifférente et disparut.
— Quelle bonne chose que le sherry ! observa sir John Meredith pour sa propre édification.
Il resta à la même place jusqu'au retour de Jack et ils se mirent alors en quête de rafraîchissem^ents. Le fils avait l'air d'être plus au courant de la maison que son père.
— Par ici, dit-il, traversons la serre.
Sir John s'arrêta au milieu des palmiers et des fougères arborescentes. L'apprêt de cette serre avait demandé bien du temps et beaucoup de peine : un millier de petites lumières se cachaient sous des fleurs au parfum capiteux, tandis que les palmiers et les bananiers s'élançaient, au-dessus, dans la lumière tamisée. Un jet d'eau murmurait agréablement sous un fouillis d'élianthums et la musique du bal planait doucement sur tout ce décor. Sir John Meredith et son fils restaient silencieux, regardant autour d'eux. Leurs yeux se rencontrèrent enfin.
— Vous souciez-vous sérieusement de cette jeune personne ? demanda brusquement le père.
LA SIMIACINE zç
— Mais ouï, répliqua Jack en affectant de rire gaiement.
— Et vous croyez qu'il y a quelque chance qu'elle veuille vous épouser, à moins, bien entendu, qu'il ne surgisse un meilleur parti ?
— Modestie à part, je le crois.
Sir John porta sa main à sa bouche ; il redressa sa haute taille, examinant durement son fils dont le regard se croisait avec le sien. Ils étaient deux parfaits modèles de tact et de convention mondaine.
— Et quelles seront vos ressources ? Elle, je le sais, possède à peine 20,000 francs de rente. Je vous estime trop pour croire que vous vous contenterez d'une chaumière et de ce cœur.
Jack ne répondit pas. Il était, comme fortune, entièrement sous la dépendance de son père.
— Quand je mourrai, vous serez naturellement baron et vous aurez le nécessaire pour vivre en gentilhomme ; mais pas avant ! Vous devriez informer miss Chyne de ceci. Elle l'ignore peut-être : les jeunes filles sont si ingénues ! Or, je ne suis pas encore mort, et je prendrai tous les soins voulus pour vivre encore quelque temps...
— Et surtout pour empêcher mon mariage, suggéra Jack, toujours en souriant, ce qui mettait sir John mal à Taise : il ne comprenait pas le sens de ce sourire.
— Oui, surtout pour cela ! dit-il indistinctement.
— Quelles sont vos raisons ? demanda Jack, après un court silence.
— La personne me déplaît !
— Pourquoi ?
— Je préférerais vous voir épouser une femme de cœur.
— De cœur, répéta Jack dans cette constante raillerie qu'il tenait de son père. Je ne croyais pas que le cœur eût tant d'importance !
— Ne discutons pas ! Entendez-vous à votre gré avec la jeune personne. Je n'approuverai jamais une pareille alliance, et, sans mon consentement, vous ne pouvez guère vous Tiarier.
— Voilà ce que je n'admets pas !
— Vraiment ?
— Votre consentement signifie argent. Je m'arrangerai pour me procurer moi-même la fortune qui nous est nécessaire.
Sir John fit quelques pas pour se retirer.
— Vous ferez bien, approuva-t-il en regardant d'un autre côté. Je serais content de vous voir prendre ce parti. L'argent est une excellente chose.
Et il sortit tranquillement de la serre.
HT
Jack Mcrcclith avait appris à supporter avec flegme les vicissitudes de la vie. Sa bonne éducation le servit cette fois comme de coutume. Il continua de remplir ses devoirs mondains sans paraître donner une seule pensée à la discussion qui avait eu lieu dans la serre. Le sourire aux lèvres, empressé auprès des vieilles dames, il parut aussi aimable que l'exigeait sa réputation. Sir John était probablement plus affecté, mais lui non plus n'en trahissait rien.
Le lendemain, à onze heures du matin, le domestique de sir John lui annonçait que M. Jack l'attendait dans la salle à manger. Sir John était à sa toilette, affaire compliquée qui, comme toute œuvre d'art, demandait à n'être vue qu'achevée.
— Dites-lui, répondit l'intraitable vieillard, que je descendrai dès que je serai prêt.
Il soigna sa mise encore plus que d'habitude et fit enfin son apparition dans un complet de teinte seyante, dont l'effet était encore rehaussé par une paire de guêtres blanches. Il se tenait droit, parfaitement maître de lui. Jack fit seulement cette remarque que ses vêtements semblaient plus larges que de coutume.
— Eh bien ! dit le père, avons-nous été assez ridicules, tous deux, hier ?
— Je n'ai jamais eu l'occasion de faire une telle
observation à votre endroit, répliqua le fils en mettant de côté le journal qu'il lisait.
Sir John sourit : il espérait bien que son fils disait vrai.
— Au moins, ajouta-t-il, convenez que nous n'étions pas du même avis.
— Cela, oui.
Le ton bref de Jack fit contracter nerveusement les lèvres du vieillard.
— Je dois vous prévenir, dit-il avec une douceur inquiétante, que je persiste dans ma résolution.
Jack Meredith se leva sans hâte. Ces mots, comme ceux de la veille, furent échangés de la façon absolument correcte propre aux gens du monde.
— Et moi, dans la mienne, dit Jack ; c'est pourquoi je me suis permis de vous rendre une \âsite aussi matinale. J'espérais que nous pourrions peut-être nous entendre.
— Je vous remercie de votre démarche, mais je ne suis pas partisan des compromis : cela sent le commerce !
Jack s'inclina légèrement et se dirigea vers la porte. Sir John étendit sa main tremblante et sonna :
— Martin, dit-il, s'adressant au domestique, quand vous aurez reconduit M. Meredith, vous m'apporterez mon déjeuner.
Sur le seuil, Jack Meredith consulta sa montre. Il avait rendez- vous avec Mabel Chyne à ii heures et demie, heure à laquelle on avait quelque raison d'espérer que lady Cantourne serait à la séance hebdomadaire de la société bienfaisante qui, sous la dénomination de Fraternelle, s'ingéniait à rendre les jeunes servantes mécontentes de leur sort.
Il n'était que ii heures. Jack tourna à gauche, quitta cette rue tranquille et à la mode, et fut
en quelques pas à Piccadilly. 11 entra chez le premier bijoutier qu'il rencontra et acheta un anneau garni de diamants, puis continua son chemin pour ne pas manqu^T au rendez-vous de Mabel.
Celle-ci l'attendait dans cette complexité de sentiments féminins qu'un romancier subtil peut seul définir. On n'a pas l'habitude d'approfondir les vagues regrets éprouvés par une belle jeune fille au moment où clic doit renoncer à l'admiration générale et adopter la tenue modeste et dépourvue de coquetterie d'une fiancée. Contentons-nous de constater les signes manifestes d'une émotion bien naturelle.
Miss Chyne les constatait avec soin devant une glace. Toutefois, en entrant, Jack la trouva debout près de la fenêtre, soutenant le rideau d'une main et épiant ainsi à la dérobée son arrivée.
Elle fut frappée de l'air sérieux du jeune homme ; il s'en aperçut et s'empressa de prendre ce sourire aimable qui avait fait sa réputation dans la société de Londres ; il remplit son rôle d'amoureux avec un complet oubli de soi-même, effet naturel de la sincérité, et, quand miss Chyne le regarda de nouveau, elle n'eut aucun doute sur ses propres sentiments pour lui : Tardeur de Jack l'avait gagnée et transportée ; en ce moment, elle lui eût tout accordé.
Les plaisirs mondains, tous les séduisants mirages de la vie aristocratique semblaient s'être effacés soudain devant l'amour. De tout temps, Mabel avait reconnu que Jack était mille fois supérieur à ses autres admirateurs : mieux élevé, d'abord, puis plus sincère, plus honnête, plus noble, plus digne d'estime. Et, malgré une certaine paresse de tempérament, il était aussi intellectuel-
lement supérieur, plus brillant et plus spirituel. Il avait toujours été son préféré et cependant elle s'étonnait elle-même d'être éprise à ce point. Elle admirait la bague en diamants avec cette intense émotion que causent ces petites pierres précieuses à tout cœur de femme, mais elle avait peine à croire que son doigt fût réellement le captif de l'anneau d'or.
Jack choisit ce moment où elle planait en plein rêve pour lui raconter la discussion qu'il avait eue avec son père; il lui raconta la scène mot pour mot. Mabel était trop heureuse pour vouloir prendre au sérieux une brouille capable d'influencer leurs deux existences; elle se plut à la considérer comme passagère et sans importance.
— Eh ! dit Jack Meredith en finissant son récit, nous débutons mal, aussi mal que pourrait le désirer la personne la plus romanesque.
— Oui, à ce point de vue, c'est réussi ; mais je suis peinée, Jack, profondément peinée, car j'ai horreur des querelles, avec qui que ce soit.
— Moi aussi ; règle générale, je n'en ai pas le temps ; mais il est facile de se disputer avec mon père : il vous en suscite constamment l'occasion...
— Jack, fit-elle dans une charmante et câline prière, il faut que vous alliez faire vos excuses à votre père, tout de suite. Je voudrais pouvoir vous accompagner.
Jack ne bougea pas ; il lui souriait, plein d'une tendre admiration.
Sa petite moue suppliante la rendait encore plus jolie et elle le savait probablement. Lui, restait sous le charme du sourire : il attachait moins d'importance à la pensée qu'à son effet.
— Ah ! dit-il, vous ne connaissez pas mon père !
Ce ne sont pas nos façons d'agir, nous sommes j>eu expansifs.
Le visage de Jack reprit son expression réfléchie et elle se sentit au cœur un pressentiment : fallait-il déjà envisager la vie si sérieusement ? C'était comme un retour à l'école en pleines vacances.
— Mais vous serez réconciliés d'ici un jour ou deux, n'est-ce pas ? Cette brouille ne sera pas durable ?
— Je crains que si, Mabcl.
Et il lui prit la main avec une gravité qui l'alarma.
— Quel dommage ! s'écria-t-elle.
Et l'intonation qu'elle donna à ces mots trahit la légèreté de son caractère. Elle ne semblait pas comprendre la situation qui, peut-être, était hors de la portée de son jugement ; mais elle fit ce qu'il y avait de mieux à faire : elle prit un petit air perplexe et inconscient.
— Que faire, Jack ? dit-elle, en posant ses deux mains sur l'épaule de son fiancé et le regardant avec anxiété.
Dans l'attitude de Jack, il y avait, en ce moment, beaucoup plus que son calme aristocratique habituel. Sa physionomie trahissait un sentiment que son père eût été heureux d'y trouver. Tôt ou tard il arrive à chaque homme d'être enfin maître de sa destinée et de pouvoir à son gré la modifier en bien ou en mal.
Cette heure avait sonné pour Jack Meredith. Son père, jusqu'à ce jour, n'avait pu obtenir qu'il prît aucune résolution virile. Là où un vieillard intelligent et plein d'expérience avait échoué, une jeune fille au cœiu: léger allait probablement réussir. Les petites mains de Mabel coquettement
jointes sur l'épaule de Meredith savaient obtenir davantage que la prévoyance et les conseils de sir John. Une lueur d'énergie éclaira le regard langoureux de Jack et, sans la moindre appréhension, il accepta l'obligation d'agir.
— Nous n'avons que deux partis à prendre, répondit-il.
— Vraiment ?
— Le premier et le plus simple, continua-t-il de ce ton d'ironie dont elle ne saisissait pas toujours les nuances, est d'affecter de ne pas nous souvenir de ce qui a eu lieu hier, d'oublier nos fiançailles.
Il attendit sa décision.
— C'est impossible ! répondit-elle doucement. Quel qu'il soit, nous adopterons le second parti.
Elle le regarda si tendrement qu'il comprit que nul obstacle ne l'arrêterait plus.
— Ce second parti cependant est généralement jugé très pénible... C'est l'attente !
— Oh ! reprit-elle gaiement, nous ne sommes pas pressés. Je ne tiens pas à me marier... immédiatement !
— Mais il faudra peut-être attendre des années, ajouta-t-il.
Il vit le visage de Mabel s'assombrir.
— Pourquoi ?
— Parce que je dépends entièrement de mon père : il nous est donc impossible de nous marier sans son consentement.
Les yeux de Mabel prirent une expression dure et bizarre qui la vieillit momentanément. Après un silence, elle ajouta :
— Mais... en nous entendant, nous arriverons bien à obtenir ce consentement.
— Mon intention est de m'en passer.
— Comment vous y prendrez-vous ?
— Eh bien! je pense travailler; j'espùre être bon à quelque chose. La gcncreusc Providence a dû prévoir ce qui arrive. La difficulté est de trouver ce à qiioi elle m'a destiné.
— bavez-vous ce que je voudrais vous voir faire ? dit-elle avec un charmant sourire et sur le ton frivole qui semblait plaire à Jack.
— Qu'est-ce que c'est ?
— Je voudrais vous voir embrasser la carrière politique.
— Soit ! fit-il avec l'empressement d'un amoureux.
— Ce sera parfait..., dit-elle.
Et ses rêves ne furent pas de simples châteaux en Espagne. L'idée n'était pas neuve. On avait déjà pensé pour lui à la carrière politique ; il vivait dans un milieu où les affaires publiques et les hommes qui les dirigent sont la préoccupation dominante, dans un monde où le laisser-aller des artistes ne pénètre pas et pour lequel le genre bohème n'a aucun charme. Mabel savait que l'apparente nonchalance de Jack voilait une grande énergie et une absolue possession de soi ; il réunissait ce mélange de suffisance et de dédain qui charme la société. Elle était ambitieuse non seulement pour elle, mais encore pour lui, et devinait fort bien que la seule issue certaine à l'ambition d'une femme, c'est la carrière de son mari.
— Mais, remarqua-t-il, ce projet signifie toujours : attente.
Puis cette prudence scrupuleuse qu'il tenait de son père, et qui est parfois appelée scepticisme, l'entraîna à faire voir la situation sous son plus mauvais jour.
— Une attente de deux ans, pour le moins, vous exposera à l'ennui de longues fiançailles et vous
mettra dans la position anormale d'une fiancée séparée de son légitime protecteur. Songez que votre position dans le monde sera complexe : la moitié des gens vous plaindra, et l'autre dira : « Elle supporte les conséquences de son étourderie ! »
— N'importe !
— Il faudra, bien entendu, que je quitte TAngleterre. C'est, aujourd'hui, le seul moyen d'arriver ; je devrai m'éloigner pour me faire un nom. J'irai dans un pays quelconque, et quand je l'aurai exploré et pourrai en parler mieux que personne, à mon retour, je publierai le résultat de mes découvertes pour les lecteurs des journaux à un sou. Voilà ce que c'est que la gloire !
Elle se mit à rire. Il n'y avait pas à craindre qu'elle prît la vie trop au sérieux ; et, à vrai dire, Jack ne semblait pas le désirer.
— Mais vous n'irez pas bien loin ? dit-elle avec câlinerie.
— En Afrique.
— Pourquoi en Afrique ?
— C'est un pays intéressant ; de plus, c'est le pays de l'avenir. J'y pourrai gagner beaucoup d'argent et nous en aurons besoin de beaucoup.
— Ce projet ne me plaît guère, fit-elle d'une voix émue ; quand partiriez-vous ?
— Immédiatement. De fait, je suis venu vous faire mes adieux. Il faut agir promptement, sans laisser aux autres le temps de se rendre compte de ce qui se passe, autrement ils essaient d'intervenir : c'est plus fort qu'eux. Je vais écrire à lady Cantourne.
— Non, je lui expliquerai tout.
C'est ainsi qu'il fit ses adieux.
Au second étage de l'hôtel le plus tninquille de Russell-Square, M. Thomas Oscard, « l'excentrique Oscard », reposait, presque mourant, dans sa somptueuse chambre à coucher.
Il était l'auteur d'un des plus émouvants récits historiques qu'ait jamais inspirés une race éteinte ; or, il est admis qu'un écrivain de talent, comme tout artiste qui a créé un chef-d'œuvre, a le droit d'être excentrique. La vie de cet historien a d'ailleurs peu d'intérêt pour nous. Quelques heures avant que nous ne le trouvions étendu sur son lit à colonnes, comptant pour la millième fois les franges de son baldaquin, plusieurs sommités médicales avaient déclaré qu'elles le considéraient comme touchant à sa fin. La garde-malade, en contradiction hardie avec la Faculté, gardait quelque espoir ; nous n'avons pas à nous inquiéter si cette heureuse disposition d'esprit provenait d'une réelle expérience ou d'une philosophie optimiste, mais nous ne pouvons mettre en doute la bonne foi de cette femme qui, en toute sécurité, était allée au théâtre, laissant à Guv Oscard le soin de veiller sur son père.
L'infirmier improvisé était assis dans un fauteuil ; il tenait, ouvert sur ses genoux, un livre de voyage ; mais sa pensée était absorbée par le souvenir de Mabel.
Il était aisé de deviner que les aptitudes céré-
braies de Guy Oscard étaient plus positives que brillantes. Pensées, sentiments, principes s'amalgamaient étrangement dans son esprit. Guy Oscard, par exemple, avait reconnu quelques années auparavant que le fusil Winchester «n'était pas une arme », selon son expression.
Si le pape et l'inventeur breveté du fusil avaient traversé l'Europe à genoux pour venir le prier de faire usage d'un Winchester, il les eût reçus avec un sourire aimable, leur eût offert des rafraîchissements, eût écouté leurs arguments avec la patience qui caractérise les hommes conscients de leur force, mais il n'en aurait pas moins continué à chasser jusqu'à la fin de ses jours avec un express à deux coups.
Ceux qui se forment un jugement si inébranlable sur des sujets aussi peu importants ont également l'habitude de prendre facilement une décision irrévocable dans les circonstances graves de la vie, et cela, sans trop se soucier du mal ou du bien qu'ils peuvent faire à leur prochain.
Guy Oscard avait reconnu, après quarantehuit heures de méditation, que sans Mabel Chyne la vie n'aurait plus aucun charme pour lui et, dans le silence de cette grande maison, il envisageait son existence à ce nouveau point de vue.
Il avait la confiance placide des gens réfléchis ; sa vie d'explorateur lui avait enseigné à ne compter que sur lui-même. C'est la vie casanière qui engendre le doute et l'hésitation.
En tout cas, ses pensées ne le tourmentaient pas, car, pour l'instant, il semblait dormir. Mais son sommeil était léger, car un bruit à peine perceptible lui fit lentement entr'ouvrir les paupières : c'était le bruit de pieds nus sur le tapis. Guy Oscard aperçut, à deux mètres de lui, son père debout
devant le foyer. Ses mouvements étaient si étranges, si surnaturels, que Guy en fut saisi et resta immobile, éi)iant ce qui allait se passer.
Les bouteilles clc médicaments étaient rangées sur la cheminée ; l'excentrique Oscard en lisait les étiquettes avec une hâte fébrile. Une petite bouteille bleue ])ortait deux étiquettes : une, de couleur orange, sur laquelle était écrit le mot : « Poison », l'autre portant la mention : « Belladone, d
Le vieillard prit cette bouteille : c'était un calmant contre la névralgie. Il retira lentement le bouchon et en mesura soigneusement deux cuillerées dans un verre.
D'un bond, Guy Oscard lui arracha le verre des mains et en jeta le contenu dans le feu qui s'embrasa. Prompt comme l'éclair, le malade porta la bouteille à ses lèvres.
Guy lui saisit le bras, Tétreignit et, un moment, ce fut une lutte acharnée pendant laquelle l'odeur pénétrante du poison se répandit dans toute la pièce. A la fin, Guy eut recours à la ruse : il fit glisser adroitement son père, et tous deux roulèrent sur le tapis.
Le malade tenait toujours la bouteille, mais il ne pouvait la porter à ses lèvres. Il fit tomber quelques gouttes du poison sur le visage de son fils ; les yeux furent heureusement épargnés. Tous deux luttaient toujours sur le sol, dans la demi-obscurité, soufflants, haletants, mais sans prononcer une parole. La force du vieillard était surnaturelle et effrayait son jeune et vigoureux adversaire. A la fin, Guy Oscard appuya son genou sur la poitrine de son père et parvint à lui faire lâcher le flacon en lui serrant le poignet.
— Retournez dans votre lit, dit le jeune homme hors d'haleine ; retournez dans votre lit.
Thomas Oscard changea soudain de tactique. Il gémit, s'humilia devant son fils, le supplia de lui rendre la bouteille et se traîna à ses genoux.
— Retournez dans votre lit, répéta rudement Guy Oscard.
Le vieillard se glissa enfin entre les draps froissés.
Guy Oscard remit tranquillement tout en ordre. Les instructions du docteur étaient formelles : en cas d'insomnie ou de surexcitation, le soporifique contenu dans une des petites fioles, sur la cheminée, devait être immédiatement administré sous peine de conséquences fatales. Thomas Oscard refusa de prendre la potion, il semblait résolu à mourir. Son fils se pencha vers lui, essayant la menace, la persuasion, la prière, tout en se rendant compte au fond de son cœur que, avant le jour, il serait en possession de 75,000 francs de rente, s'il ne parvenait pas à faire dormir son père.
Cette lutte morale était plus terrible que celle qu'il venait de subir physiquement : la tentation était presque au-dessus de ses forces.
Peu à peu le vieillard se calma sans consentir à prendre le breuvage ; il ferma les yeux et ne répondit à aucune des supplications de son fils ; puis il cessa de remuer négativement la tète et sa respiration devint aussi régulière que celle d'un enfant endormi. Guy Oscard se reprocha plus tard de n'avoir eu aucun soupçon, mais il ne se doutait pas de ce qu'étaient ces sortes de maladies cérébrales. Il savait cependant pour quelle raison son père, qui n'en était pas à sa première tentative, avait essayé de se tuer : c'était par terreur. Thomas Oscard craignait de devenir fou et de mourir fou
comme son pore. On l'appelait V excentrique, quelques personnes le taxaient de folie, mais à tort : il n'avait que rappn'honsion (\r. la dcmcnce.
Le vieillard semblait toujours dormir quand le fiacre ramenant la garde s'arrêta à la porte. Oscard se glissa sans bruit hors de la chambre pour aller ouvrir.
La garde et lui restèrent un moment dans le hall. Guy racontait à voix basse la scène de la belladone. Ils remontèrent ensemble et trouvèrent Thomas Oscard, le grand historien, étendu mort sur le tapis et tenant dans sa main le flacon vide de poison : il avait simulé le sommeil pour atteindre son but et avait préféré l'inconnu de la mort à cette demi-mort dans laquelle son père avait végété pendant des années. Qui l'accuserait d'avoir agi en pur égoïste? L'amour paternel n'était probablement pas étranger à l'acte qu'il venait de commettre. Thomas Oscard, « le savant excentrique », avait toujours été un homme fort, très peu soucieux de l'opinion du monde ; il avait agi délibérément, après mûres réflexions, allant droit vers son Créateur, comptant sur les arguments dont sa pauvre cervelle humaine était pleine pour se faire acquitter par son juge suprême.
Ils le relevèrent et retendirent respectueusement sur le lit, puis Guy Oscard alla chercher le docteur.
— Je puis, dit le médecin, après avoir entendu toute l'histoire, je puis vous donner un certificat, même en mettant d'accord à ce sujet ma conscience professionnelle et... ma conscience personnelle. Il n'aurait pas vécu plus de quarante-huit heures : il avait un abcès au cerveau. Mais je vous conseille d'être présent à l'enquête !
Il s'arrêta, regardant le jeune homme jusqu'au fond des yeux.
— Il se pourrait que, plus tard, quand vous aurez vieilli, il vous prît la tentation de raconter ceci.
Il s'arrêta, fixant avec un sourire vague la fenune qui était debout près d'eux.
— Ou bien la garde elle-même... ajout a-t-il, sans prendre la peine de finir sa phrase. Nous avons tous nos moments d'expansion... et cette histoire pourrait sembler louche.
Ce fut ainsi que l'excentrique Oscard termina sa carrière terrestre par une enquête judiciaire. Le monde n'en parut pas scandalisé, car le monde aime le nouveau, même dans la mort. Le jour où un Américain prendra un brevet d'invention pour une nouvelle forme de funérailles, sa fortune sera faite.
Le monde se complut également à témoigner à Guy Oscard cette sympathie sincère et désintéressée que l'on accorde toujours aux riches dans un deuil : chacun savait que Thomas Oscard avait joui d'une certaine opulence, sa vie durant, et il n'y avait aucune raison de supposer que son fils n'en jouirait pas également. Il était regrettable que Thomas Oscard fût mort dans des circonstances aussi tragiques, et l'œil perçant de la société saisit tout de suite et commenta le point faible de l'histoire.
Parmi les lettres de condoléances qu'on lui adressa, Guy Oscard trouva un billet de lady Cantourne. Il avait aisément renoué ses relations avec elle, et, après un délai convenable, il se rendit chez elle pour lui témoigner sa gratitude.
Lady Cantourne recevait justement, et il fut introduit.
Dès son entrée dans le salon, il jeta, autour de la pièce, un regard inquisiteur qui n'échappa pas à la tante de Mabel.
LA SIMIACTNE 35
— Comme vous ôtes aimable, dit-elle, do me rendn* visite si peu de temps après la mort de votre père 1 Vous avez dû avoir l)ien des ennuis ! Mabel et moi, nous avons souvent parlé de vous, en prenant sincèrement part à votre peine. Ma nièce est absente en ce moment, mais je l'attends d'un moment à l'autre. Voulez-vous vous asseoir ?
— Merci, dit-il.
Et après avoir pris une chaise, il répéta d'un ton profond : « Je vous remercie », comme pour lui témoigner une reconnaissance inlinie.
— Nous nous sommes beaucoup connus, continua-t-elle, votre père et moi, dans notre jeunesse. On attendait beaucoup de lui et je crois que luimême comptait beaucoup sur l'avenir. La vie ne réalise et ne sanctionne pas tous les espoirs, même les plus justifiés. Il se peut que cela ait contribué au pessimisme qui a dominé son existence entière. Mais vous ne lui ressemblez pas, hé! Vous n'êtes pas pessimiste, vous ?
Guy examinait gravement sa main gantée.
— Je ne crois pas, avoua-t-il, avoir beaucoup réfléchi à ce sujet.
Il fut récompensé de sa franchise par un aimable sourire de lady Cantoume ; elle était sans rivale en l'art de deviner la pensée des jeunes gens et en celui d'obtenir leurs aveux.
— Ne vous excusez pas ! Je suis heureuse que vous n'y ayez pas songé. Réfléchir est le début du pessimisme... et de l'égoïsme, surtout pour les jeunes gens. Car s'ils pensent à quoi que ce soit, ils pensent d'abord et tout naturellement à eux-mêmes.
— Mais je crois penser à moi autant qu'aux autres.
— C'est possible, mais j'en doute. Voulez- vous sonner pour qu'on nous serve le thé ?
Il obéit et elle le suivit d'un regard approbateur : pour une raison quelconque — peut-être parce qu'il ne l'avait pas cherchée — lady Cantoume avait voué toute sa sympathie à ce jeune homme. Quelques semaines avant cette visite, elle avait été informée, ainsi que cela lui était dû, que miss Mabel s'était engagée à épouser Jack Meredith, dès que ce jeune homme aurait une situation lui permettant de réclamer l'accomplissement de cette promesse.
La tante ne dit rien sur le choix, ni sur la décision prise ; elle exprima seulement son regret que Jack se fût fâché avec son père. Elle conseilla de tenir cet engagement aussi secret que possible, ne désirant pas, allégua-t-elle, que Mabel devînt la « bête noire » de sir John. Elle trouva tout aussi inutile de répandre la nouvelle lamentable qu'une brouille entre père et fils avait été causée par un sentiment en somme naturel et répondant si parfaitement à toutes les convenances. Sir John était un maniaque et, comme tous ceux de sa race, il était doué en plus d'un entêtement proverbial. Il y avait peu de chance pour que sir John rappelât son fils près de lui et, d'ici là, il n'était pas bon pour une jeune fille de défrayer les controverses et les discussions du monde.
Lady Cantourne était trop habile pour émettre la moindre objection à cet engagement; elle fit au contraire entrevoir qu'elle le trouvait avantageux à tous les points de vue. Néanmoins elle encourageait au même moment Guy Oscar d à venir la voir, sachant fort bien qu'il ignorait complètement l'existence de Jack Meredith.
— Je suis d'avis, disait-elle souvent, que les jeunes gens doivent arranger leurs affaires entre eux. Un jeune homme, quand il est le préféré, a plus
d'influence sur une jeune fille qu'un millier de vieilles femmes, et souvent l'avenir justifie cette influence. Ce sont les intermédiaires qui causent tout le mal.
Aussi n 'intervenait-elle pas. Elle invita tout bonnement Guy Oscard à rester prendre le thé.
— Et qu*avez-vous rintention de faire? demanda lady Cantourne quand elle eut versé le thé. Vous n'allez pas vous morfondre dans cette triste maison de Russell-Square ?
— Non, j'ai l'intention de la louer, si cela est possible.
— Oh ! cela vous sera facile... On recommence à habiter Russell-Square et on essaie de nous persuader que c'est un quartier à la mode. Votre père y restait parce que les tapis étaient ajustés aux pièces et par respect d'autres habitudes anciennes. En réalité, il n'y vivait pas, et ignorait complètement ce qui l'entourait ; son esprit voyageait bien loin de là.
— Ensuite, dit Oscard, je partirai pour l'étranger.
— Ne partez pas trop tôt : vous auriez l'air de fuir l'enquête.
— Je n'entendais pas partir immédiatement, répliqua Guy Oscard avec un sourire à double entente que crut comprendre lady Cantourne. J'aurai besoin d'un plus long séjour à Londres pour régler mes affaires : le testament et tout ce qui s'ensuit.
A ce moment Mabel Chyne entra dans le salon. Elle était habillée avec un goût exquis et elle s'avança, souriant gracieusement, tendant sa petite main élégamment gantée de suède.
Lady Cantourne ne regardait pas Mabcl ; toute son attention était concentrée sur Guy Oscard.
Mabol était rliarméc de sa visite et elle le lui dit. Elle n'ajouta pas que, pendant les trois mois écoulés dei)uis le déj^art subit de Meredith, elle avait eu conscience du déclin de ses succès mondains. Les lettres de Ja( k ne se succédaient qu'à deux ou trois semaines d'intervalle, et, entre temps, il y avait pour elle bien des heures monotones : ses compagnes lui faisant sentir qu'elle n'avait plus le droit de se considérer comme des leurs. L'état de fiancée, aussi gênant pour une jeune fille que la timidité pour un collégien, la met à l'écart, à l'étude comme au plaisir, rempêche de participer aux distractions et aux réunions de la jeunesse.
Cependant Mabel se plaisait auprès de Guy Oscard. Il éveillait sa curiosité. Elle devinait en lui quelque chose d'indéfinissable la concernant, quelque chose qu'elle voulait découvrir et approfondir. Elle était plus curieuse qu'il n'est permis de l'être, et ce n'est pas peu dire, car il est admis que le mobile de tout dans l'âme féminine est la curiosité. Les femmes veulent savoir en quoi consiste l'amour avant même d'aimer. Guy Oscard était un nouveau type d'adorateur, et miss Mabel Chyne ne voyait aucune raison pour s'abstenir de l'étudier en toute innocence et sans que cela l'empêchât de rester fidèle à Jack.
Elle était de ces jeunes personnes intelligentes qui s'intéressent vivement à la psychologie des jeunes gens. Et cette sorte d'étude les amène toujours à chercher comment ces natures d'élite agiraient en certaines circonstances. Il n'est pas besoin de spécifier ces circonstances : les jeunes gens n'intéressent les jeunes filles que dans leurs rapports personnels et directs avec elles. En un
mot, celles qui ont l'esprit d'analyse se plaisent à découvrir quelles seraient les différentes manières d'aimer des hommes amoureux. Nous ne pouvons que nous louer de leur persévérance à poursuivre ces chères études.
— Que vous êtes bon, dit Mabel Chyne, d'avoir pitié de deux femmes abandonnées ! Je redoutais que vous ne fussiez parti pour les déserts de l'Afrique ou pour quelque autre endroit hanté par les fauves. Savez- vous que vous êtes devenu une célébrité ? Je vous ai entendu appeler le « héros des grandes chasses» l'autre jour, ainsi que le «voyageur infatigable ».
Oscard sourit gaiement à cette adroite flatterie.
— Ce n'est pas, dit-il modestement, ime renommée bien méritoire ; tout le monde est capable de tirer un coup de fusil.
— Excepté moi, répliqua Mabel avec un petit frisson.
— M. Oscard me faisait part à l'instant, interrompit lady Cantourne, de son intention de reprendre ses voyages.
— Voilà qui est humiliant, dit la jeune fille en baissant les yeux ; il semble que les gens médiocres et peu intéressants nous restent seuls et vivent indéfiniment parmi nous leur vie inutile et désœuvrée.
— M. Oscard redoute que ses amis ne s'éloignent de lui parce que son père est mort sans l'assistance d'un médecin, ajouta la vieille dame avec intention.
— Mais je n'ai jamais dit cela, lady Cantourne.
— Vous l'avez laissé entendre.
Guy Oscard fit un mouvement de tête et dit :
— J'ai horreur d'être remarqué ; j'aime à passer inaperçu dans la foule. Si je m'absente pendant
qu(*lquc temps, personne ne s'occupera plus de moi à mon retour !
A ce moment, un autre visiteur fut annoncé et fit son entrée.
C'était un vieillard de piùtre importance qui. néanmoins, fut reçu avec grande démonstration, parce que deux des personnes présentes comptaient profiter de la diversion causée par son arrivée pour converser plus librement en tête à tête. Lady Cantourne fut on ne peut plus aimable. Elle se souvint instantanément que l'horticulture était une des passions du nouveau venu et elle fut prise d'un vif désir de lui faire visiter la serre qu'elle avait fait construire à la suite du salon. Elle prenait un intérêt réel aux fleurs qu'elle arrosait elle-même... quand elle y pensait.
Les deux jeunes gens restèrent seuls à l'autre extrémité du salon.
Mabel caressa ses gants, baissa les yeux et prit cet air modeste par lequel les ingénues habiles indiquent qu'elles ont conscience d'être seules, loin de toute oreille indiscrète, en compagnie d'un jeune homme intéressant. Guy suivait des yeux le mouvement des petites mains gantées, avec une joie paisible. Il reprit la parole pour achever l'explication si heureusement interrompue par l'arrivée du vieux gentilhomme sans importance.
— Il est tout naturel, dit-il, que le monde me témoigne de la froideur : mon histoire est un peu louche et il n'y a aucune raison pour que l'on ait foi en moi !
— Jloi, j'ai pleine confiance en vous ! réponditeUe.
— Merci !
Et ses yeux lui dirent la joie causée par cet aveu qu'il aurait aimé entendre une seconde fois. Puis il
se renversa en arrière, appuyant sa tête sur le coin du piano. Sa figure disparut sous la profusion des feuillages fins qui pendaient de la jardinière ; ses pensées étaient très énergiques, mais il ne savait pas en tirer grand effet pathétique.
— Cette mort de mon père est un événement fort pénible, ajouta-t-il d'un ton saccadé. Je me croyais Fâme plus élevée. La tentation était grande : j'ai failli y succomber et le laisser faire. Il était plus fort que moi. Nous ne nous entendions pas très bien. Son indifférence s'est presque changée en haine ; je lui déplaisais profondément et je crois que je n'avais guère d'affection pour lui.
Elle fit un signe de tête et il continua : peut-être l'apercevait-il à travers les feuilles de la jardinière. Elle s'intéressait de plus en plus à lui. Il était évident qu'il détestait parler de lui. Il ressemblait peu aux autres et sa vie était bien différente de celle des hommes qu'elle avait connus jusqu'alors. Quelle existence plus énergique, plus vécue, plus riche en événements divers !
— Sa mort, continua-t-il, me favorise extrêmement. On dit que j'aurai de 50 à 75,000 francs de rente par an, au lieu des 12,500 francs que mon père me faisait verser chaque année par son banquier. Il ne pouvait empêcher que cette somme ne me revînt, car elle était la fortune personnelle de ma mère ; sans cela il l'eût fait. Nous ne nous sommes jamais caché notre antipathie mutuelle, et cependant nous vivions ensemble et il est resté sous ma garde jusqu'au dernier moment.
Mabel écoutait gravement sans interrompre. Elle avait au plus haut degré le don de s'assimiler à ce qui l'entourait.
— Et personne ne sait, ajouta-t-il, à quel point j'avais besoin de ces 75,000 francs de rente !
Mabcl ne ])iit rcprimcr un mouvement et regarda du cAté de la serre.
— Mon pOre n'était pas vieux, continua duy Oscard, il n'avait que quarante-neuf ans et aurait encore pu vivre une trentaine d'années !
Elle fit signe qu'elle devinait parfaitement le sens de ses paroles.
— A présent, dit-il, riant nerveusement, avezvous encore plus de confiance en moi ?
— Oui, dit-elle, laissant errer ses yeux au loin. Il y eut un court silence pendant lequel ils
restèrent tous deux assis, regardant du côté de la serre.
— L'argent ne me tentait pas pour moi-même, dit Guy Oscard d'un ton assuré ; il me tentait pour vous !
Elle se leva subitement comme pour aller rejoindre sa tante et l'amateur d'horticulture.
— Ne dites pas cela ! murmura-t-elle.
Et, sans se retourner, elle alla au-devant de lady Cantourne. Ses yeux brillaient d'un feu singulier.
Guj^ Oscard se leva comme elle et la suivit, rempli de confiance. Peu après, il prit congé.
— Mais, dit gracieusement lady Cantourne, si vous êtes résolu à partir, il faudra au moins revenir nous faire vos adieux !
— Merci. Puisque vous m'y autorisez, j'en serai très heureux.
— Vous nous causerez une vraie déception si vous y manquez, ajouta Mabel, lui tendant la main avec un sourire de tendre ingénuité.
— Que ce pays soit maudit, maudit, maudit !
L'homme parlait à haute voix, mais il n'y avait personne pour l'entendre. Il menaçait de son poing maigre la large rivière qui descendait lentement vers la mer équatoriale.
Derrière lui s'étendait une vaste forêt, inaccessible à l'homme et le défiant même armé de scies ou de haches. La futaie n'était pas haute, peu d'arbres excédaient vingt pieds, mais de leurs branches pendaient, en s'entrelaçant, des plantes grimpantes et parasites qui les unissaient sur une surface de plusieurs milles.
Jusqu'au plus lointain horizon, les rives du fleuve se déroulaient toujours couvertes de cette luxuriante végétation, sans la moindre interruption, sans la plus légère variété. La surface de ce fleuve était troublée, de loin en loin, par des formes noires, flottant entre deux eaux : c'étaient des crocodiles. La rivière s'appelait rOgowe, et l'homme qui la maudissait, Victor Durnovo, employé de l'Association commerciale de Loango. Sa fonction en ce moment était de voyager à l'intérieur de l'Afrique pour acheter, échanger ou même voler de l'ivoire au profit de ses patrons.
C'était un homme de sang indien, à la figure petite, au nez légèrement aplati, à la moustache noire qui couvrait ses lèvres. La fortune de Victor
Durnovo datait pour ainsi dire de la naissance de cette moustache tombante. Personne, jusqu'alors, tant l'expression de cette bouche était répulsive, ne lui avait accorde la moindre confiance.
La nature a parfois de ces caprices ; elle crée des signes accusateurs qu'elle cache ensuite, et elle permet ainsi à l'œil novice de se tromper.
L'homme était de taille moyenne, avec des bras d'une longueur anormale et une façon de marcher en sautillant, comme s'il était prêt à donner un coup de pied à qui ou à quoi que ce fût sur son chemin.
Ses mouvements étaient nerveux et saccadés, quoiqu'il fût harassé de fatigue et à demi mort de faim. La nervosité fébrile de l'Afrique s'était emparée de lui et l'étreignait sans merci : personne ne peut l'expliquer, mais elle existe et pousse souvent au meurtre ; elle entraîne les Européens les plus honnêtes à des crimes dont ils se repentent toute leur vie. Les puissances peuvent rédiger des traités et les signer, il n'y aura jamais de partage pacifique en ce grand pays inculte, si voisin de l'Europe méridionale. La paix peut régner à Berlin, à Bruxelles ou à Londres, mais le climat de l'Afrique ne ressemblant en rien à celui de ces grandes villes, il n'y aura jamais de paix sous Téquateur. De l'est à l'ouest de l'Afrique, les hommes se querelleront, se battront, tant que la nature humaine sera ce qu'elle est. Cette nervosité fébrile, on la respire à l'ombre des forêts sans fin où les hommes mourraient d'inanition ; elle plane à la surface d'un millier de rivières lentes, foisonnant de crocodiles et d'hippopotames ; elle est partout et, à cause d'elle, les hommes se battent pour des riens et se livrent aux colères les plus brutales.
Victor Durnovo avait envoyé ses marins dans la forêt à la recherche de quelques bananes et d'une brassée de broussailles. Et, pendant leur absence, il s'abandonnait à cette colère insensée, véritable fléau de l'Afrique équatoriale.
Il y a le fatalisme de l'Inde, — la turbulence de New- York, — la terreur du Pôle, — la nervosité fébrile de l'Afrique.
— Que ce pays soit maudit ! Maudits rivière, forêt, gens et bêtes ! criait-il.
Il se leva et rampa vers son bateau ^ qui était amarré à un pieu, sur le rivage devenu aussi dur que de l'asphalte grâce au piétinement continuel de pieds nus. Il enjamba le plat -bord et se dirigea vers l'arrière, du pas cadencé des marins. Cet arrière du canot était ponté et fermé par un cadenas dont la clef pendait à sa chaîne de montre.
Il ouvrit le coffre, en sortit une caisse. Il prit une bouteille, puis, fouillant au fond du coffre, il trouva un verre non lavé. Il versa quelques gouttes de la bouteille dans de l'eau et avala la solution. Sa colère s'apaisa, il devint subitement blême et tremblant. Il traitait scientifiquement l'accès qui l'avait saisi. Puis il retourna sur la rive et s'étendit de tout son long. La peau de son visage devait le faire beaucoup souffrir, car des plaques rouges y suintaient comme des engelures : il avait depuis longtemps renoncé à éponger la transpiration de son front et ne pensait pas à se laver la face.
Soudain un grand repos l'envahit, ses yeux perdirent leur éclat, ses paupières alourdies se fermèrent ; il avait les bras croisés sous la tête et à ses pieds coulait la rivière.
Tout à coup il se redressa anxieux et attentif. Pas une feuille ne bougeait. Il était cinq heures du soir, l'heure la plus calme de la journée. Le moindre
bruit, dans ce silence profond, devenait perceptible de ladisl.'ince la plus éloignée, et un bruit lui arrivait, venant de la rivièn?. Ce n'était (|u'un clapotement d'eau se renouvelant rôguliùrement, mais qui, pour son oreille exercée, avait une signification. II comprit qu'un bateau s'approchait, quoique encore cache par un détour de la rivière. Le clapotement était produit par des pagaies frappant l'onde en cadence.
Victor Durnovo se leva de nouveau et rapporta du bateau un second fusil ; il le plaça près du Reilly à deux coups qu'il gardait toujours à sa portée. Puis il attendit. Il avait conscience que nul ne pouvait aborder sans qu'il le tolérât. Il était le meilleur tireur du pays, sauf un homme, et cet homme était précisément dans le canot qui approchait. Dix minutes plus tard, le bateau était en vue, grande et longue masse noire sur les eaux tranquilles. A cette distance il pouvait seulement reconnaître que c'était un bateau indigène.
— Encore 800 mètres, dit Durnovo en visant.
Il considérait la rivière comme sa propriété et connaissait les habitants de ce pays. Il déchargea donc une balle dans l'eau, sous l'avant du bateau qui était à 800 mètres.
Un moment après, un bruit que Ton ne peut traduire que par «psitt » éclata entre ses jambes, et il dut essuyer la poudre qui couvrait sa figure.
Une bouffée de fumée bleue s'éleva lentement au-dessus du bateau, et une violente décharge rompit pour la seconde fois le silence.
Victor Durnovo se mit sur pied et agita son chapeau en l'air. On répondit du bateau, et Thomme de la rive s'avança jusqu'au bord de l'eau, portant toujours le fusil dont il ne se séparait jamais.
Durnovo fut le premier à adresser la parole lorsqu'il put se faire entendre.
— Je suis désolé, cria-t-il ; je croyais la barque occupée par des indigènes, et, eux, dès qu'ils sont à portée de tir, il faut que je les arrête.
— C'est bien, répondit un des arrivants en faisant un signe bienveillant de la main. Il n'y a pas de mal.
A bord de ce lourd bateau se trouvaient deux blancs et six nègres. Un des Européens se tenait à Tavant, tandis que Tautre était étendu à Taise à la poupe, se reposant sur une tente pliée. Ce dernier homme était certainement le chef de la petite expédition, tandis que l'attitude et les manières de celui qui était à Tavant indiquaient l'habitude d'une discipline militaire enfreinte seulement dans des circonstances anormales.
— Qui a tiré ? demanda Durnovo quand il ne fut plus si nécessaire d'élever la voix.
— Joseph ! répHqua l'homme de l'arrière, montrant du doigt son compagnon. Était-ce bien visé ?
— Aussi bien que possible, car la balle a fait lever la poussière à mes pieds.
L'homme appelé Joseph rit de toutes ses dents, tandis que le rire de Durnovo était contraint. Ce Joseph s'agrippait aux roseaux, tâchant d'amarrer le bateau.
— Je suppose que vous êtes Monsieur Durnovo, dit l'homme à l'arrière du bateau, abandonnant lentement sa position horizontale et s'exprimant avec une courtoisie quelque peu déplacée dans les déserts de l'Afrique centrale.
C'était un cavalier de haute taille, à la petite tête aristocratique, à la figure fine, rappelant quelque peu les ci-devant nobles de la vieille France.
— Oui, répondit Durnovo.
L'homme de haute stature débarqua et hii tendit la main.
— Je suis heureux de vous avoir trouvé. J'ai à vous remettre une lettre d'introduction de la part de Maurice Gordon, de Loanqo.
La physionomie sombre de Durnovo se modifia. Ses yeux pleins de fièvre s'éclairèrent.
— Ah! fit-il, étes-vous l'ami de Maurice Gordon ?
Cette question en voilait une autre, non formulée, et Victor Durnovo attendait la réponse. Mais le visage qu'il épiait ressemblait à celui d'une statue de marbre brun : son sourire était aimable, mais impénétrable.
— J'ai retrouvé Gordon l'autre jour à Loango : c'est un de mes camarades du collège d'Eton.
Cela ne signifiait rien pour Durnovo, qui était d'un tout autre monde et dont l'éducation avait été fort négligée.
— Mon nom, continua le nouveau venu, est Meredith, John Meredith, appelé plus souvent Jack.
Ils se dirigèrent vers la tente, sombre et peu engageante.
— Et quel est cet autre personnage ? demanda Durnovo en faisant un signe de tête.
— Oh ! c'est mon domestique...
Durnovo sourit dédaigneusement et se mit en devoir d'ouvrir la lettre que lui présentait Meredith.
— Il y a peu de gens sur cette côte qui puissent se permettre d'avoir un domestique européen !
Jack s'inclina sans comprendre l'ironie, mais il répondit courtoisement :
— Les nègres doivent vous servir aussi bien quand ils sont au courant de vos habitudes.
— Certainement, murmura Durnovo tout en lisant la lettre. Maurice Gordon, continua-t-il, me dit que vous voyagez pour votre agrément et que vous ne vous occupez que de regarder. Que pensezvous de ce que vous voyez ?
Et du doigt il montra la désolante perspective qui s'étendait devant eux.
— Une réminiscence de Tenfer, continua-t-il, ne vous semble-t-il pas ?
— Je crois que les arbres sont plus beaux, suggéra Meredith.
Durnovo rit plus franchement.
— A la vérité, reprit-il, il semble absurde de voyager ici pour son agrément ! Si vous voulez m'en croire- nous redescendrons ensemble le courant dès demain.
Évidemment, il était en méfiance et les regards en dessous, lancés furtivement, faisaient pressentir vaguement que, plus haut sur la rivière, Victor Durnovo avait des intérêts qu'il voulait tenir cachéSo
— On m'a laissé entendre, répondit Meredith comprimant un bâillement, que plus haut le pays devient plus attrayant, plus montagneux, qu'il ressemble moins à l'enfer...
Les soupçons de Jack Meredith furent éveillés par les paroles et les manières mystérieuses de son interlocuteur.
— Il n'y a pas d'Européen connaissant cette rivière comme moi, et je ne puis en dire rien de bon. Regardez-moi : j'ai presque la jaunisse ; voyez cette plaie à mon bras : elle a débuté par une égratignure qui ne s'est jamais fermée. Tout ceci est le résultat d'un mois passé sur cette rivière maudite. Suivez mon conseil, choisissez un autre endroit pour voyap:er.
— C'est bien mon intention, dit Mererlith ; nous en reparlerons apn^'s dîner. Mon domestique est im vrai cordon bleu. Que pouvez- vous faire ajouter au menu ?
— Absolument rien. Voilà quinze jours que je vis de conserves et de viande d'éléphant séchée.
— Tout cela n'a pas l'air bien substantiel. Nous sommes mieux approvisionnés et j'espère que vous m'accorderez le plaisir ^de dîner avec moi. Venez tel que vous êtes, sans cérémonie. Moi, je crois que je vais me laver i)ar respect de mes vieilles habitudes.
Il se dirigea, en souriant, vers la tente qui venait d'être dressée.
Joseph était déjà très occupé, et sa voix autoritaire se faisait entendre de temps à autre.
— Allons ! Johnny, un coup sur ce pieu. Allons ! viens, toi, Magoh. Apporte-moi de l'eau et pas de l'eau pleine de grenouilles et d'insectes, mais de l'eau bien fraîche. Ma beauté blonde, vous m'entendez ?
Joseph entretenait le zèle de ses hommes par des remarques analogues, et cette méthode réussissait parfaitement. Ses compagnons de couleur se pressaient autour de lui en grimaçant, prêts, comme il le disait lui-même, à exécuter ses moindres ordres.
Du trône à la cuisine, le secret de la réussite est dans l'art de commander.
C'est ainsi que se rencontrèrent Victor Dumovo et Jack Meredith, deux êtres qui n'avaient rien eu de commun dans le passé et qui allaient agir de concert dans l'avenir.
Victor Dumovo inspira à Meredith un peu d'étonnement et d'intérêt local.
Dumovo manquait de distinction, mais Jack Meredith y attachait peu d'importance. Il s'était souvent trouvé en pareille compagnie ; car, ainsi que nous l'avons déjà dit, il s'était beaucoup mêlé à la société de Londres qui n'est pas exclusivement composée de gens bien élevés.
Ce n'étaient ni un vêtement grossier ni une grande liberté de façons qui pouvaient nuire à Victor Durnovo dans l'esprit de Jack. L'aventurier fixait l'attention par un semblant de bravoure approprié à sa situation et à son genre de vie. Or, Jack était familiarisé avec les explorateurs et les sportsmen. Tout au contraire, le nouveau venu était une énigme pour Dumovo. Il l'avait reconnu tout de suite pour l'un de ces excentriques seigneurs anglais qui se plaisent aux exploits bizarres. Jusqu'à un certain point, Meredith lui rappelait Maurice Gordon, dont la lettre d'introduction servait en ce moment à allumer le feu du campement, mais im Maurice Gordon dépourvu de cette nonchalante indécision de caractère qui faisait de ce dernier
Tami de tous ceux que les circonstances rapprochaient (le lui.
Jack était si réservé qu'il insj)irait les suppositions Ic^ plus diverses, et Durnovo en était préoccupé jusqu'à la crainte.
Jack Meredith était un maître dans l'art de dissimuler ses émotions, et cela faisait de lui un être à part aux yeux de Durnovo, qui avait passé la plus grande partie de sa vie parmi des gens habitués à exprimer par le geste, sinon par la parole, qu'ils avaient faim ou soif, qu'ils voulaient ceci ou cela, dos gens enfin qui menaçaient de prendre ce que Ton n'avait pas la force de dérober à leur convoitise.
L'idée de se hasarder sur une rivière africaine en compagnie d'un domesticjue européen était si invraisemblable qu'elle en paraissait ridicule et Victor Durnovo fut tout d'abord tenté de se moquer de Jack ; mais celui-ci affectait une telle aisance et acceptait si naturellement l'obéissance passive de Joseph que Durnovo finit lui-même par le considérer comme ne faisant qu'un avec son maître.
De plus, il jouit bientôt de l'avantage d'être servi par un Européen intelligent, car Joseph, ôtant son veston, relevant ses manches, se mit en devoir de confectionner un dîner comme Durnovo n'en avait pas goûté depuis longtemps. Le repas fut agrémenté de vin et se termina par un cigare exquis. La nuit arriva pendant qu'ils étaient encore à table et la lune dorée de l'équateur se leva derrière les arbres. Le calme s'accrut avec l'obscurité, la vie demeura comme en suspens. Le silence profond de l'Afrique centrale est extraordinaire : dans ce pays, les indigènes passent comme des fantôm.es à travers les forêts désertes dont l'immensité les oppresse. Là, l'homme est rappelé
à lui-même, il se voit faible, impuissant, sans secours contre une nature qui Técrase.
— Alors, dit Durnovo poursuivant Tidée qui Tobsédait, vous êtes venu ici pour votre agrément?
— Pas précisément. Je suis venu surtout pour gagner de l'argent, et ensuite pour perdre quelques illusions de jeunesse, ce dont je m'acquitte fort bien. Ces illusions m'étaient venues à feuilleter des illustrations sur l'Afrique, mais l'artiste qui les avait dessinées ne connaissait certainement pas le pays.
Joseph apporta le café.
— Dîner délicieux, dit Durnovo, le meilleur dîner que j'aie fait depuis longtemps. Il est habile, votre homme !
Cette dernière observation s'adressait autant au domestique qu'au maître, et était accompagnée d'un sourire engageant pour Joseph. Celui-ci ne le remarqua même pas. Il arrivait d'un pays où les maîtres et les valets observent la différence de leurs situations respectives, même après un bon dîner.
La conversation avait pris un tour si imprévu que Durnovo en était dérouté. Ces manières affables le changeaient tellement de l'isolement auquel il était accoutumé, le feu pétillait si gaiement, la lune se reflétait si majestueusement dans la rivière, le babillage à voix basse des marins inspirait une telle quiétude, qu'il céda à ce besoin d'expansion qui sommeille toujours dans l'âme d'un Indien.
— Est-il bien vrai, fit-il, que vous voulez gagner de l'argent ?
— Tout ce qu'il y a de plus vrai, répliqua Jack Meredith, de ce ton demi-railleur dont il n'avait jamais pu se corriger tout à fait.
— Alors je crois pouvoir vous en fournir le moyen. C'est bien un peu prématuré, il n'y a pas longtemps que je vous connais ; mais, dans ce pays, nous ne nous arrêtons guère aux formalités. Vous me plaisez, votre manière calme et assurée de descendredu bateau m'a frappé. Vous êtes mon homme.
— Je ne demande pas mieux, surtout s'il s'agit de rester assis en fumrmt des cigares de premier choix et de ne pas avoir de pensées s'élevant audessus de la banalité ; mais je ne ferai guère l'affaire s'il faut exécuter des travaux pénibles et longs.
— Allons ! vous raillez encore ? Est-ce votre habitude ?
— Souvent. C'est la meilleure façon de comprendre la vie, ne trouvez- vous pas ?
Dumovo regarda autour de lui et, s'étant assuré que Joseph et les rameurs étaient trop loin pour entendre, il dit après un court silence :
— Êtes- vous capable de garder un secret ? Meredith regarda en souriant son interlocuteur.
Son chapeau avait glissé en arrière, sa figure de sphinx aux traits réguliers était éclairée par la lune ; ses yeux seuls exprimaient la vie.
— Oui. sans aucun doute.
Il prononça ces mots d'un ton léger, n'attachant qu'une importance médiocre à ce qu'il entendait ; néanmoins, sa figure, plus explicite que ses lèvres, certifiait que, quoique dite en plaisantant, son affirmation était sincère. Avant son arrivée en Afrique, on lui avait souvent demandé le secret pour des affaires commerciales ; sous prétexte de lui révéler des projets, on lui avait fait des appels de fonds, d'abord de 25,000 fr., puis de 500 fr., pour arriver à 20. Il avait l'expérience de ces façons d'agir.
Durnovo n'avait pas Taspect d'un faiseur ; il n'avait ni jovialité, ni abandon. Ses yeux noirs brillaient d'un feu ardent, sa main était fiévreuse. Il avait laissé éteindre son excellent cigare et il semblait en proie à la plus vive exaltation.
— Je sens que vous êtes un gentilhomme, dit-il ; je vous donne ma confiance, car j'ai besoin d'un associé pour faire fortune. J'en ai enfin découvert le moyen, mais je redoute ce pays. Je commence à trembler : voyez ma main. Il y a trop longtemps que je vis sous ce climat ! Je me fie au premier venu, allez- vous croire ? Non, il y a peu d'hommes comme vous ici, et j'ai effroyablement peur de mourir. Je me sens à bout de forces ; il faut que je m'éloigne pour quelque temps, mais je n'ose le faire avant d'avoir commencé l'entreprise.
— Ne vous pressez pas, dit Meredith doucement et tâchant de le calmer, rallrunez votre cigare et étendez- vous. Nous avons tout notre temps pour causer.
Durnovo lui obéit avec résignation.
— Avez- vous jamais entendu parler de la Simiacine ? murmura-t-il.
— Je ne puis vous répondre affirmativement, répondit Jack. A quoi est-ce bon ? A vernir les bottes ou à guérir les spasmes ?
— C'est un médicament, celui qui a le plus de valeur sur le marché : il est énergique, souverain, sans rival ! C'est la simple feuille d'un arbuste, mais ce que pourrait en contenir votre chapeau vaudrait 25,000 francs !
— Où trouve-t-on cet arbuste ? demanda Jack. Je ne serais pas fâché d'avoir un sac plein de ces feuiUes-là !
— Riez tout à votre aise. Quand vous serez mieux renseigné, vous n'en aurez plus envie.
LA SIMIACliNE 57
Les hommes de science l'appellent la Simiacinc, à cause d'une vieille légende africaine dont le point de départ est vrai. La légende dit que les singes découvrirent les premiers la propriété de cette plante et que, s'en nourrissant, ils lui doivent leur force : les bras d'un gorille sont de moitié moins gros que les nôtres et cependant ce gorille vous saisirait et vous briserait l'épine dorsale comme vous briseriez un rotin; il casserait le canon d'un fusil de même que vous, une canne, par un simple effort du poignet : c'est l'effet de la Simiacine. L'orang-outan peut se suspendre d'une jambe à un arbre et étrangler un léopard de ses deux mains. Toujours l'effet de la Simiacine, Sur le continent, en Angleterre, en Allemagne, on commence à connaître la prodigieuse influence de ce remède. On dit qu'il rappelle un homme presque mort à la vie. On ne peut prévoir ce que deviendraient des enfants élevés au régime de cette plante. Quelques personnes vont jusqu'à lui attribuer le pouvoir de doubler la puissance intellectuelle de l'homme !
Jack Meredith s'était penché en avant ; il regardait, comme fasciné, la figure sauvage et maladive qu'il avait devant lui ; il écoutait avidement le discours précipité de son compagnon. On aurait pu croire que la peur de la mort ne laissait pas à Durnovo le temps de respirer.
— Continuez, continuez ! dit l'Anglais.
— Il est impossible de prévoir la consommation que l'on en ferait ; les demandes afflueraient de tous les points du monde ! On ne s'en procure actuellement que par l'entremise des indigènes. Vous connaissez leur manière de trafiquer ? De l'intérieur, ils en envoient une très petite quantité, qui met souvent deux mois à parvenir à l'acquéreur. L'argent est renvoyé par le même procédé
et il en reste un peu dans toutes les mains qui y touchent. C'est par l'intermédiaire de singes dressés à la cueille que les indigènes trouvent la Simiacine, et encore n'est-ce qu'en très petite quantité. Me comprenez-vous ?
— Parfaitement.
Victor Durnovo s'approcha si près de Meredith que leurs deux visages se touchèrent presque. Les yeux noirs et étincelants de l'Indien interrogeaient le regard fixe de l'Anglais.
— Que diriez- vous si je connaissais l'endroit où la Simiacine pousse comme de la mauvaise herbe ? Que diriez-vous s'il m'était possible d'en approvisionner l'univers au prix qui me plairait ? Eh ! Monsieur Meredith, que diriez-vous ?
Durnovo se rejeta en arrière, épongeant son front ruisselant, et tout rentra dans le profond silence d'Afrique qui affole les Européens et qui peuple la solitude de fantômes aux yeux superstitieux des indigènes.
Meredith prit enfin la parole, sans faire un mouvement.
— Je suis votre homme, dit-il, mais donnez-moi encore quelques détails.
Les bras derrière la tête, Victor Durnovo était maintenant étendu par terre tout de son long. Sans changer de position, il continua ses explications avec beaucoup plus de calme. Il semblait formuler le résultat de longues méditations.
— 50,000 francs nous seront nécessaires pour commencer l'affaire ; car il nous faut une force armée. Nous avons à traverser un pays de cannibales, les plus féroces de l'Afrique. Ils occupent une petite plaine d'une demi-lieue carrée que les nègres croient hantée. Quand nous serons arrivés, nous aurons besoin de cette force armée pour nous main-
LA SIMIACIXE 59
tenir clans notre position, et quand nous expédierons une provision à la côte, il sera obligatoire de la faire escorter par des hommes sûrs. Les buissons croissent k\-haut comme les groseilliers dans les jardins de votre pays. En les cultivant, ils produiront le double de ce qu'ils donnent à présent. Mais il nous faudra lui troisième associe : je sais un homme entreprenant qui connaît le pays et les indigènes et qui ferait notre affaire. Je me charge de vous conduire au but, mais vous aurez à prendre grand soin de moi. Il faudra me faire porter presque pendant toute la route : je me sens extrêmement faible et j'ai peur de mourir. Je connais le chemin et personne ne peut en dire autant ; seulement je n'ai rien écrit, tout est dans ma tête.
— Eh bien ! dit Meredith de sa voix calme et mélodieuse, votre secret n'en est que plus en sûreté ! Allons, rentrons ! Demain, nous descendrons la rivière ensemble et, tout en naviguant, nous reparlerons de vos projets.
Jack Meredith comprenait parfaitement ce qu'il faisait en écoutant les projets de Dumovo d'une oreille favorable. Il savait que cet homme n'était pas de son monde, mais son nom, à lui, était si honorablement connu qu'il pouvait, sans danger, s'associer à qui que ce fût, même à Victor Dumovo.
Il comptait bien que, l'œuvre accomplie, chacun reprendrait sa vie personnelle.
Journellement des hommes s'associent en vue de vastes entreprises intéressant le monde entier, travaillent côte à côte du même cœur et du même esprit et, le but atteint, se séparent pour ne jamais se revoir. C'est leur destinée ; mais la Providence intervient parfois et transforme ce contact passager en une force qui bouleverse tout.
Il en était ainsi de ces deux hommes qui, assis à l'arrière d'un bateau indigène, descendaient cette rivière solitaire de l'Afrique.
Un mois plus tard, Victor Dumovo arrivait à Londres, ayant laissé sur la côte, à Loango, Jack Meredith, dont les capacités d'organisateur se développaient rapidement.
Ils avaient chacun une lourde tâche.
Jack Meredith, en Afrique, avait entrepris de réunir hommes et bateaux, pendant que Dumovo retournait en Europe dans un triple but. Premièrement, ce voyage était indispensable à sa santé, at-
LA SIMIACINE Ci
taquée par un trop long séjour clans les pays malsains de la c6tc oricMitalc ; sccondi.'mcnt, il fîUIait acheter des fusils, des munitions, des provisions et les faire emballer avec soin; en demicr lieu, il devait aller trouver et engager ce troisième associé, cet homme d'action plein d'énergie, et connaissant les indigènes et le pays.
Cette dernière mission fut celle dont il s'occupa dès son arrivée à Londres, et, encore étourdi du bruit et du mouvement de cette grande ville, il sauta dans un fiacre et donna l'adresse de la plus sombre maison de Russell-Square.
— M. Guy Oscard est-il chez lui ? demanda-t-il au domestique.
— Oui, Monsieur, répondit le maître d'hôtel en l'introduisant.
Dumovo, habillé de neuf grâce à l'argent avancé par Meredith pour les achats nécessaires à l'expédition, attribua à l'admiration causée par ses vêtements le mouvement d'hésitation du domestique, tandis que celui-ci attendait seulement que le visiteur eût jeté son cigare pour l'annoncer. Attente inutile, car Dumovo resta dans la salle à manger, le cigare aux lèvres, jusqu'à l'arrivée de Guy Oscard.
Oscard ne le reconnut pas tout de suite et le lui prouva par son silence et par son salut cérémonieux.
— Vous n'avez pas l'air de me reconnaître ? dit Dumovo, et il se mit à rire jusqu'à ce que le domestique eût refermé la porte ; je suis Victor Dumovo.
— Ah ! c'est vrai ; comment allez- vous ?
En somme, leurs rapports en Afrique s'étaient bornés à quelques légers services que Dumovo avait obligeamment rendus au chasseur.
— Je vais bien, merci, répondit Dumovo. J'ai
débarqué à Liverpool hier ; je suis venu pour affaires, pour acheter des fusils et des munitions.
L'honnête visage de Guy Oscard s'éclaira soudain ; il était destiné à errer à travers le monde ; tout ce qui lui évoquait la vie sauvage des forêts Tenchantait.
Dumovo était bon diplomate : il avait appris à connaître l'homme civilisé et l'homme sauvage ; il avait conscience de l'effet produit par ses paroles :
— Vous souvenez- vous de la Simiacine ? dit-il brusquement.
— Parfaitement.
— Je l'ai découverte !
~ Est-ce possible ? Asseyez-vous. Dumovo prit la chaise qui lui était offerte.
— Oui, mon cher, je l'ai enfin ! Elle a toujours été l'objet de mes recherches. Je ne vous en ai pas parlé quand nous nous sommes rencontrés là-bas, parce que j'avais peur de ne pas réussir et que je ne voulais pas donner l'éveil.
Le regard de Guy Oscard, plein du besoin d'un plus vaste horizon, se heurtait, à travers les fenêtres, aux cheminées des maisons voisines.
— J'ai un associé, continua Durnovo, un homme parfait : Jack Meredith, le fils de sir John Meredith. Vous le connaissez peut-être ?
— Non, répondit Oscard, pas personnellement, mais j'ai rencontré une ou deux fois son père, sir John.
— Il est là-bas, continua Dumovo, il s'occupe tout doucement des premiers préparatifs ; m.oi, je suis venu ici pour acheter des fusils et des provisions de toutes sortes.
Il s'arrêta, épiant la figure honnête et animée qu'il avait devant lui.
— Je viens vous demander, en son nom et au
mien, sî vous voulez vous charger d'orgconisor et de commcOiidor notre force année ?
Guy Oscard poussa un ])rof()nd soupir :
— Alors, on se battra ?
— C'est certain : il faudra combattre pour atteindre le but et pour nous y maintenir. Mais officiellement nous passerons pour une expédition privée cherchant la source dû TOgowe.
— De rOgowe ?
Et les yeux d'Oscard prirent un nouvel éclat.
— Oui, il m'est indifférent de vous avouer cela. D'abord j'ai confiance en vous, puis personne ne pourra réussir sans moi.
Guy Oscard le regarda avec sympathie. Durnovo avait l'air parfaitement apte à la tâche qu'il s'était assignée. Son voyage lui avait rendu la santé et, avec le retour de ses forces musculaires, il avait retrouvé sa force morale. Son ton était plus péremptoire, son autorité plus apparente. Comparé aux blêmes habitants de la ville qu'Oscard avait fréquentés depuis quelque temps, cet explorateur africain apparaissait tout à son avantage. Ses goûts étaient mieux en rapport avec les goûts d'Oscard. La couleur des ongles de Dumovo, la teinte olive de son cou en contraste avec le col blanc de sa chemise, le bleu pâle de ses yeux le distinguaient des Européens. Mais rien de tout cela ne le dépréciait aux yeux d'Oscard ; celui-ci ne l'en jugeait que plus propre à remplir sa mission.
— Combien de temps l'expédition durera-t-elle ? demanda Guy Oscard.
Durnovo tira violemment sa moustache : sa bouche en fut cachée. Il était impossible de lire sa pensée,
' — Trois mois pour arriver, répondit-il, un mois pour récolter les feuilles de Simiacine ; vous pour-
rez alors descendre la première récolte à la côte et rapporter ici, tandis que Meredith et moi resterons sur le plateau.
— Pourrai- je être de retour ici dans huit mois ?
— Sans aucun doute. Nous avons décidé que vous vous occuperiez ici de la vente ; et quand l'affaire sera bien lancée, dans deux années, Meredith reviendra à son tour. Nous pourrons, en toute sécurité, laisser la culture entre les mains des indigènes, une fois que nous aurons pris possession du terrain et que nous nous serons imposés aux tribus.
Guy Oscard le regarda interrogativement :
— De quelle manière ?
— Vous connaissez ma façon de traiter les indigènes, répondit Durnovo, toute la cruauté de sa nature se révélant dans son regard. Et c'est la seule. En Afrique, il n'y a pas d'autres lois que celles du plus fort.
Oscard était la franchise même :
— Je n'approuve pas votre façon d'agir avec les nègres.
— Parce que vous ne les connaissez pas. D'ailleurs, vous serez le chef de la colonne armée, par conséquent vous les traiterez à votre guise.
Oscard accepta d'un signe de tête.
— Il y a aussi la question d'argent, dit-il après un silence.
— Oui, nous l'avons débattue avec Meredith. Nous avions conclu que vous mettriez chacun 25,000 francs dans l'affaire, et moi, la moitié de cette somme. Les deux premières années, nous partagerons les bénéfices à part égale ; ensuite, si l'un de vous deux ne veut plus prendre part active à l'exploitation, nous ferons d'autres arrangements. Je suppose que vous pourrez nous avoir rejoints à
la fin de ra.nn(''0 avec une troupes suffisante pour escorter la première récolte jusciu'à la côte ?
— Oui, répondit Oscard après un moment d^* réflexion, je crois que cela me sera possible.
— Je prévois, continua l'autre, que la première fois il faudra deux mois pour redescendre. Aux voyages suivants, connaissant la route, vous gagnerez du temps.
— Bien entendu.
— A l'aller, nous formerons naturellement une caravane bien organisée, dit Durnovo entrant dans des détails qu'il savait flatter les goûts de son auditeur. Nous aurons des quantités de provisions, de munitions, de semences, pour tâcher de faire quelque culture là-haut.
— C'est probable ! répondit Guy d'un ton distrait. A ses oreilles résonnaient déjà le clapotement de
Taviron, la chanson bizarre et mélancolique des bateliers, la musique du vent à travers les arbres de la forêt.
Durnovo se leva brusquement.
— Alors, dit-il, c'est entendu : je télégraphie à Loango, à Meredith, que nous pouvons compter sur vous ?
— Oui, répondit Oscard, vous le pouvez.
— Il n'y a pas encore de temps perdu, continua Durnovo. Mais chaque heure de retard nous fait courir le risque d'être devancés. Je m'embarque dans une quinzaine pour Loango. Partez- vous avec moi ?
— Oui.
— Dois-je retenir votre place ?
— Oui.
Durnovo lui tendit la main.
— Au revoir. Suis- je toujours sûr de vous trouver ici, si j'ai besoin de vous ?
— Oui. Ah ! j'oubliais, je dois m'absenter pour quelques jours. Venez déjeuner avec moi, et nous réglerons les préliminaires de l'entreprise.
— Convenu : à une heure ?
— A une heure.
Après le départ de Durnovo, Guy se mit en devoir de répondre affirmativement à l'invitation de lady Cantourne, qui lui avait demandé de venir passer quelques jours dans son château, sur les rives de Soient. Il ajouta que cette visite serait un adieu, car il était à la veille de partir pour l'Afrique à la chasse des fauves.
— L'activité, chère Madame, n'est pas la moindre de vos qualités.
Lady Cantourne leva les yeux, adressant son plus gracieux sourire à sir John Meredith, qui s'appuyait sur le balcon de la fenêtre. Il suivait des yeux le cours du Soient. Il avait revêtu un complet bleu foncé qui lui donnait toute l'apparence d'un ancien marin. Sir John avait l'art de se métamorphoser selon les saisons ; mais il ne naviguait que du rivage et encore plus volontiers de la fenêtre du salon.
— Il faut être de son époque, John, réponditelle, trempant légèrement sa plume d'oie dans l'encre.
— Et « notre époque » encombre les maisons, de la cave au grenier, de gens qui se conduisent comme s'ils étaient à Thôtel. Le n° 5 du rez-dechaussée, par exemple, le n° il du deuxième, ou les voyageurs des étages supérieurs annoncent froidement, le matin, qu'ils ne rentreront pas pour déjeuner. Un autre déclare même qu'il ne pourra être de retour pour le dîner, et ainsi de suite. « Notre époque », qui nous absorbe avec ses questions d'argent, ne nous laisse plus le temps d'échanger les civilités puériles et honnêtes,
Lady Cantourne passait sa lettre sur le papier buvard.
— Je reconnais, dit-elle, que la réaction est exagérée ; c'est ce qui arrive toujours. De notre temps, on attachait trop d'importance aux formalités ! A présent...
— Nous vivons dans un pot-pourri social, suggéra sir John tandis qu'elle cherchait une expression pour rendre son idée, où domine le goût du commerce. Je parie que vous ne tenez aucunement à la personne à qui est destinée cette invitation ?
— C'est vrai, mais il faut entretenir la gaieté des gens que l'on réunit, et j'écris au jeune Semoor pour combler le vide causé par le départ de M. Oscard.
— Ah ! M. Oscard va nous priver de sa société ?
— Il part demain. Il est venu nous dire adieu.
— Il se transporte dans un autre hôtel ?
— Non, il part pour...
Elle s'arrêta et força sir John à se retourner interrogat i vement .
— Pour l'Afrique, ajouta-t-elle vivement, ne le quittant pas des yeux.
Elle surprit le tremblement des lèvres du vieillard avant qu'il eût pu le dissimuler de sa main. Elle le vit baisser les yeux sous son regard et elle le plaignit, tout en admirant la ténacité de son orgueil.
— Vraiment, dit-il, j'ai tout lieu de croire que cette partie du monde a un grand avenir, car elle attire toutes les grandes intelligences de l'Angleterre.
Depuis le départ de Jack, son nom n'avait pas été prononcé, même entre les deux vieux amis dont l'intimité remontait à plus d'une génération. Une ou deux fois, sir John avait fait une si légère allusion à son fils que toute autre personne que lady Cantourne ne l'eût pas comprise.
Elle s'apercevait du changement survenu dans
la personne de sir John et, seule, elle savait qu'un chagrin de cœur en était la cause.
Le vieux gentilhomme avait appris à son fils que le moi domine ici-bas, que V Amour (avec un A majuscule) n'est qu'une forme de l'égoïsme, et que l'amour maternel, paternel ou filial, n'est qu'un sentiment conventionnel qui s'efface dès que le moi s'affirme.
Le père et le fils, en ce moment, agissaient d'après ce principe et d'une façon singulièrement identique. Ni l'un ni l'autre ne voulait s'avouer réciproquement et encore bien moins avouer au monde que leur théorie d'égoïsme pouvait être fausse.
— Je regrette que notre jeune ami Oscard nous quitte, dit sir John en ouvrant le journal du matin. Il est, en tout cas, honnête et sincère.
Cela impliquait que sir John était au courant de Tadmiration d'Oscard pour Mabel, et lady Cantourne le comprit.
— Il commençait à m'intéresser ! dit le vieil aristocrate tout en affectant de lire son journal ; et la signification secrète de ces paroles fut saisie.
Lady Cantourne était parfois confuse et fâchée de la conduite de sa nièce, mais cet esprit de corps qui lie les femmes la poussait à prendre sa défense.
Cette fois il n'y avait qu'à garder le silence et à prendre un air très absorbé, ce qu'elle fit sans toutefois donner le change à sir John.
Pendant ce temps Mabel se promenait avec Guy Oscard, sur la terrasse qui longeait la mer, à l'extrémité du jardin.
Un des compléments de l'éducation moderne est d'apprendre à paraître à son aise dans les costumes les plus divers. Miss Chyne avait sur ce point l'éducation la plus complète. Sa façon de porter son chapeau canotier, sa robe de serge bleue, ses
élégants souliers jaunes, faisait supposer aux spectateurs, surtout à la partie masculine d'entre eux, qu'elle était née et avait été élevée pour la vie maritime. Son teint délicat était un peu hâlé, mais rehaussé de quelques taches de rousseur des plus seyantes. Elle avait une liberté d'allure qui ne rappelait en rien sa tenue de Londres et qui convenait parfaitement à son costume de yacht. Neuf hommes sur dix ne se seraient pas rendu compte que ce changement était, en partie, dû à la couturière.
— Quel dommage, soupirait Mabel, que nous ne puissions plus naviguer ! Le vent est tombé, cette stupide marée descend, et... c'est votre dernier jour !
Elle termina sa phrase en riant, sachant que son compagnon était peu sentimental.
— Je crois vraiment, continua-t-elle, que j'aurais fini par savoir conduire un bateau. N'est-ce pas votre avis ? Dites-moi un mot encourageant. J'ai fait tous mes efforts pour apprendre.
Mais Oscard ne se départit pas de son air grave, ce qui inquiéta la jeune fille. Elle s'était déjà trouvée dans la même situation au cours de ses expériences de coquetterie. Elle reprochait surtout au sexe fort de se refuser aux petites flirtations aimables et anodines. Or, le flirt avec Guy Oscard ne pouvait être que sans conséquences. N'était-elle pas fiancée à Jack Meredith, à ce pauvre Jack qui, pour Tamour d'elle, affrontait le climat de réquateur? Si M. Oscard ignorait ce fait, c'était bien sa faute. Tant de gens le lui auraient appris s'il s'était renseigné ! Les romans du jour, le cynisme moderne et sa propre expérience avaient appris à Mabel à ne rien attendre des autres. Dangereuse leçon qui atténue le sentiment du devoir. Mabel n'attendait donc de personne, pas même de Jack,
LA SIMIACTNE 71
cette fidélité parfaite, en paroles et en actions, que Ton ne trouve ])lus que dans des livres tr^s vieux. Un des principes actuels est ([ue l'on ne doit pas aux autres ce que Ton n'attend pas d'eux.
Jack était trop homme du monde, pensait-elle, pour lui demander d'attendre son retour en se morfondant loin de toute distraction. C'est pourquoi elle ne voyait aucun mal à rester assise sur une terrasse, à l'ombre d'un rosier sauvage, en compagnie d'un jeune homme qui ne dissimulait pas qu'il était amoureux d'elle. En la circonstance, bien des femmes en auraient fait autant.
— J'ignore, répondit enfin Oscard, si vous avez appris à conduire un bateau. Quant à moi, ''ai appris tout autre chose !
— Ou'avez-vous donc appris ? demanda-t-elle à voix basse, comme fascinée par le danger audevant duquel elle courait cependant.
— J'ai appris que je vous aimais ! répondit-il en se plaçant devant elle et lui faisant ainsi à brûlepourpoint sa déclaration. N'étant pas certain de mon amour, je me suis tenu à l'écart pendant trois semaines. Maintenant, je n'ai plus aucun doute.
— De grâce, taisez-vous !
Elle se leva subitement et s'éloigna, éprouvant soudain au fond du cœur le sentiment étrange qui envahit le chasseur lorsque le roi des forêts tombe sous sa balle meurtrière : un désir passager que l'acte n'ait pas été commis.
— Pourquoi ? demanda-t-il.
Il était tout ardeur, et ce qui faisait de lui un sportsman hors ligne, un chasseur sans pareil, calme et plein de sang-froid, lui donnait, en cette occasion, une assurance extraordinaire qui déroutait Mabel.
— Pourquoi ?...
— Je ne sais pas, mais vous devez vous taire, dit-elle, tout en désirant qu'il répétât son aveu.
— Je n'en rougis pas, répondit-il, et je ne vois pas pourquoi je ne vous avouerais pas cet amour à vous... et au monde entier !
— Oh ! non, jamais ! s'écria-t-elle alarmée ; à moi, cela n'a pas grande importance, mais ne l'avouez à personne, à aucun prix ! Tante Marianne Cantourne doit l'ignorer, ainsi que sir John.
— Je ne vois pas en quoi cela peut intéresser sir John. Lady Cantourne aurait naturellement désiré vous voir épouser un noble, mais si vous m'aimez, elle entendra facilement raison.
En cela il ne se trompait guère au sujet de la vieille dame, d'autant plus que la voix de la raison était appuyée de 75,000 francs de rente.
— M'aimez-vous ? demanda-t-il en s'approchant de la jeune fille.
Le fait de tenir à sa merci cet homme puissant satisfaisait l'immense vanité de Mabel et stimulait sa curiosité. C'était un des plus grands triomphes de sa vie, car Oscard était si différent des autres ! L'appréhension de le voir s'approcher davantage remplissait son cœur d'émoi. Elle était réellement heureuse. Sa joie ressemblait à celle que peut éprouver un homme qui gagne une bataille.
— Je ne puis vous répondre en ce moment.
Et son coup d'œil lancé à la dérobée et tout en frissonnant n'avait rien d'innocent. Mais Guy était de bonne foi et c'était un homme bien élevé. Il resta éloigné d'elle.
— Ouand me répondrez-vous, alors ? demandat-il.
Elle ne se retourna pas et continua à suivre des yeux le cours du Soient que, 5.0US la brise du matin, remontaient deux yachts et une sombre corvette.
LA SIMIACIXT: 73
Tout en r(!'^flrchissant, clic agitait ses doigts sur I.i l)alustraclc de la terrasse.
— Vous venez d'avouer, dit enfin Mabel, que vous avez eu trois semaines d'hésitation. Vous ne pouvez donc espérer q\w, je sache immédiatement à quoi m'en tenir.
— Vous le sauriez si c'était non, répliqua-t-il gravement. Et puisque vous ne répondez pas tout de suite, j'ai le droit d'espérer une réponse aOirmative. II s'avança et s'empara de la petite main qu'elle avait laissée intentionnellement à sa portée.
— Je vous prie de ne pas me répondre aujourd'hui. J'attendrai aussi longtemps qu'il vous plaira. Je préfère attendre et espérer...
Elle ne répondit pas, mais ne dégagea pas sa main.
— Puis-je, jusqu'à mon retour, garder l'espoir d'un oui ?
— Je ne puis vous en empêcher, murmura-t-elle en le regardant tendrement.
— Et me permettez-vous de vous écrire ? Elle resta indécise.
— De temps à autre, implora-t-il ; seulement pour me rappeler à votre souvenir.
Elle éclata d'un petit rire qui lui plut extrêmement et dont il se souvint plus tard.
— A votre gré ! dit-elle.
Au même instant ils entendirent lady Cantoume les appeler.
— Allons ! s'écria miss Chyne, il faut rentrer. Souvenez-vous que personne au monde ne doit savoir ce qui vient de se passer entre nous.
— Personne ne le saura, répondit-il.
Ceux qui, pour leurs péchés, sont allés à Loango, ne tiennent pas à se le rappeler et Ton ne peut que conseirer à ceux qui ne le connaissent pas d'éviter avec soin de s'y arrêter. Il suffit donc de dire que cette ville existe. Les curieux trouveront son nom, écrit en plus gros caractères qu'elle ne le mérite, sur la carte d'Afrique, vers la côte occidentale, à un centimètre environ de l'équateur. Le port de Loango est défendu par une barre. Les bateaux à vapeur sont, par suite, obligés de mettre à l'ancre plus au large ; des embarcations plus petites peuvent seules aborder. On n'invite guère le passager à descendre à terre. On se contente de lui signaler les nombreuses difficultés ; aussi reste-t-il généralement à bord. Tandis que le steamer, sans cesse balancé par l'Atlantique, embarque ou décharge une piteuse cargaison, le bruit du ressac ne cesse de se faire entendre. Il n'y a rien à tenter, même pour le plus aventureux, contre ce violent retour de vagues.
Une constniction blanche, de grandeur moyenne, attire l'œil. On ne lui accorde qu'un regard de dédaigneux étonnement, car on la prend pour la ville de Loango, marquée si ostensiblement sur la carte. A la vérité, la ville est à cinq milles dans l'intérieur des terres. La bâtisse blanche est simplement une manufacture ou un établissement commercial.
Loango est loin d'être gai. D'abord il y pleut généralement. Le mugissement du ressac (il y a peu do bruits aussi tristes sur terre) remplit l'atmosphère d'une mélancolie continuelle. Puis le pays est trop boisé ; la végétation d(S tropiques, les grands arbres enchevêtrés de rAfricjue, descendent presque jusque dans les flots et, plus loin, les montagnes aux cimes dentelées semblent monter la garde à l'horizon et forment un demicirque noyé d'ombre. Pour les Européens, c'est un pays maudit. De ces mystérieuses forêts s'exhale un air malsain qui empoisonne leur sang, les anéantit par la fièvre ou les terrifie par les symptômes étranges et inconnus d'un mal qui les défigure subitement.
— Ce n'est pas gai, dit Jack Meredith à son domestique lorsqu'ils se trouvèrent déposés sur le rivage, à quelques mètres de la manufacture française.
— Non, Monsieur, non, ça n'est pas drôle, répliqua Joseph.
Celui-ci était très occupé à surveiller le débarquement de leurs effets personnels, et il trouvait à peine le temps de répondre respectueusement. Il était dans les principes de Joseph de ne faire qu'une chose à la fois : selon lui, chaque jour suffisait à sa peine. Son attitude indiquait qu'il penserait à Loango quand les nègres auraient achevé de transporter les bagages sur le rivage. En son genre, Joseph était plutôt un homme intrépide. Il était persuadé qu'il y avait peu de difficultés que lui et son maître ne pussent affronter, chacun selon ses capacités respectives. En entrant au service de Jack, il ne s'était pas engagé à vivre de cette vie africaine, mais, en somme, il ne regrettait pas cette expédition dont il se consolait en se
disant que ce qui était assez bon pour son maître était assez bon pour lui. Sous le masque impénétrable de sa dignité de serviteur, il pensait que miss Chyne était la cause de ce voyage, et il espérait avec raison qu'il en verrait bientôt la fin. Il avait un immense respect pour sir John qu'il qualifiait élégamment de rude compagnon, mais son expérience le portait à croire que l'entêtement de la vieillesse céderait à l'entêtement de la jeunesse. Cependant il ne s'attardait guère à ces réflexions sur l'avenir, étant un homme jeune, quoique vieux soldat, et prenant surtout un vif intérêt au présent.
Il avait été décidé par lettre que Jack Meredith logerait, selon le désir de son hôte, au bungalow occupé par Maurice Gordon et sa sœur. Gordon était à Loango le principal représentant d'une grande association commerciale ayant quelques rapports avec la vieille Compagnie des Indes, et ses attributions se rapprochaient bien plutôt de celles d'un gouverneur que de celles d'un commerçant.
Meredith ne savait rien du passé de Maurice Gordon, si ce n'est qu'ils avaient été camarades d'école et s'étaient retrouvés à l'improviste sur le pont d'un steamer. Maurice Gordon n'était pas un homme circonspect et ce fut moins par excès de prudence que faute d'occasions qu'il laissa l'ami qu'il venait de retrouver continuer à remonter le fleuve sans lui donner plus de détails sur lui-même.
Le rivage était couvert de guides et de portefaix dans l'attente. Dans cette partie de l'Afrique, rien ne peut constituer un travail méthodique : la population entière prend exemple sur les fleurs des champs, qui poussent et croissent à la grâce de Dieu.
Pour le moment, Joseph était en train d'aligner ses porteurs de bagages. II confia la direction à un vieux nègre à toison blanche, dont le fils cirait les bottes de M. Gordon. Ce guide, choisi par Joseph, non sans quclcjucs plaisanteries familières, les conduisit à la demeure des Gordon.
En arrivant au bungalow, Meredith fut agréablement surpris : la maison était jolie et hospitalière, entourée d'un jardin où croissaient en profusion étrange les fleurs des tropiques et les légumes d'un usage journalier en Angleterre.
Joseph arrivait en tête. Quand il fut à une certaine distance de la véranda, il s'arrêta net pour saluer, se demandant dans quelle malle il avait mis l'habit de son maître.
Une jeune fille quittait la porte vitrée du salon pour venir au-devant des voyageurs. La présence de cette jeune fille donnait une impression de douceur et d'affabilité qui devait bien mieux contribuer à l'extension de l'empire anglais dans ce pays que la force armée.
Elle fit un signe de tête en réponse au salut du domestique et s'avança au-devant du maître.
— Mon frère a été appelé au loin, subitement, un de ses agents ayant eu des démêlés avec les indigènes. Vous êtes sans doute Monsieur Meredith ?
— Oui, répondit Jack, en prenant la main qu'on lui tendait. (C'était une petite main, blanche, ni trop frêle ni trop diaphane.) Vous êtes miss Jocelyne Gordon, je suppose ? Je regrette que Gordon soit absent. J'espère que nous trouverons où nous loger.
— Il est inutile de chercher, dit-elle tranquillement. Vous savez que nous sommes en Afrique : vous pouvez fort bien rester ici, quoique Maurice soit parti jusqu'à demain.
— Bien sûr ? demanda-t-il.
— Absolument, répondit-elle.
Elle était grande et blonde, une certaine fierté d'attitude convenait merveilleusement à son visage pâle et pensif. Elle n'était pas précisément jolie, mais gracieuse et très femme avec d'honnêtes yeux bleus qui regardaient tout le monde de la même façon. Elle paraissait avoir vingt-huit ans, ses manières étaient plutôt celles d'une femme que celles d'une jeune fille.
— Nous nous faisons gloire, dit-elle en le conduisant au salon, d'avoir la maison la plus confortable de Loango. Je crois que vous serez ici mieux que n'importe où.
Elle se retourna et le regarda avec un sourire grave et doux.
Elle constatait que, de tous les visiteurs admis dans ce salon, aucun n'avait paru si entièrement à son aise que lui.
— Je vous prie de bien vouloir croire que j'avais égard à votre dérangement et non à mon plaisir.
— Oui, j'ai compris, répondit-elle. Notre cercle est limité, comme vous le verrez, et peu de nos voisins ont le temps de penser à l'intimité. Beaucoup d'entre eux sont missionnaires et très occupés. Ils ont un si vaste champ de culture !
— Très vaste et très pénible à défricher, je suppose.
Il regardait en connaisseur les mille petits riens imperceptibles qui font le charme d'une pièce. Il observait tous les détails. Il reconnut le titre et l'auteur de chaque livre, la provenance des étoffes dont les chaises étaient recouvertes et il conclut que tout était arrangé avec ce goût qui distingue le connaisseur de l'ignorant.
— Je vois que vous avez tous les livres nouveaux.
— Oui, nous recevons des livres et des revues, mais nous vivons forcément un peu hors du monde.
Elle se tut, lui laissant le soin de continuer la conversation.
— J'ai vccu jusqu'ici dans le monde. On n'y trouve que poussière et bousculade ; la poussière, en entrant dans nos yeux, nous aveugle ; la bousculade nous excède de fatigue. La vie de Loango, somme toute, est peut-être préférable.
Il parlait avec l'assurance d'un homme du monde, habitué à émettre son opinion quel que soit le milieu dans lequel il se trouve et sans souci du jugement ou des critiques qu'il peut s'attirer. Il ne cessait de regarder autour de lui et se demandait en l'honneur de qui cette maison avait été si joliment installée au milieu de ce pays sauvage. Peut-être s'était-il fait une opinion fausse sur le sexe féminin dans le monde dont il parlait. Peutêtre n'y avait-il jamais rencontré de ces femmes dont l'afiinement naturel les invite à s'entourer de jolies choses, même lorsqu'elles vivent seules, de ces femmes qui savent s'habiller à leur avantage et avec toute l'élégance que leur permet leur situation, sans avoir pour but unique de plaire à un homme.
— Je ne médis jamais de Loango, réponditelle, car le médisant est sujet à rétracter son jugement. Dire qu'un endroit est triste, c'est souvent avouer sa propre insuffisance.
Il se mit à rire, de ce rire forcé par lequel on essaie de combler l'absence des idées : ça avait été sa principale occupation pendant ces dernières années.
Jocelyne Gordon fut forcément frappée de la
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manière d'être de ce jeune homme : il différait si sensiblement des personnes qu'elle avait l'habitude de rencontrer à Loango, où chacun poursuivait avec une égale ardeur soit la conquête des âmes, soit la richesse ! Aussi en garda-t-elle le souvenir, bien après que Meredith eut changé sa manière d'être.
— Je ne comprends pas, dit-elle, que ce pays ait pu attirer un voyageur. D'habitude, on passe sans s'arrêter. Je crains qu'il n'y ait rien ici capable de vous inspirer le moindre intérêt.
— Mais, miss Gordon, je ne suis pas un voyageur-amateur.
Elle le regarda avec curiosité.
— Vraiment ? D'après ce que m'a dit Maurice, j'avais compris que vous voyagiez sur la côte sans but arrêté.
— J'ai un but... honorable, sinon nouveau.
— Vraiment ?
— J'ai besoin de gagner ma vie, ce qui ne m'est encore jamais arrivé. Il y a dans cette idée quelque chose qui me séduit.
Elle sourit avec un léger soupçon d'incrédulité.
Tandis qu'il parlait, elle l'observait, l'étudiait plus minutieusement.
— J'ai entendu parler de sir John Meredith, dit-elle tout à coup.
— C'est mon père.
Il se tut, allongea ses jambes, contemplant probablement ses élégantes bottines.
— S'il vous arrivait de le rencontrer, continua-t-il, il serait peut-être prudent de ne pas me nommer ; il ne doit éprouver aucun désir d'entendre parler de moi. Nous avons eu un léger différend. Moi, au contraire, je suis toujours heu-
LA blMIACINE 8i
reux d'entendre parler de lui : je le respecte profondement.
Elle écoutait gravement, avec cette sympathie qui n'essaie pas de se traduire par des mots. Mais on ne pouvait lui demander de comprendre l'ironie qu'il affectait toujours en parlant de lui-même, comme si ses sentiments et ses pensées prêtaient au ridicule.
— Bien entendu, ajouta-t-il, j'étais dans mon tort, je le sais. Mais il est des circonstances où on ne peut avouer qu'on s'est trompé, dans le cas, par exemple, où une autre personne se trouverait compromise par notre aveu.
— Oui, je comprends, répondit Jocelyne.
A ce moment une servante apporta la lumière et ferma les fenêtres. C'était une vieille femme, une Anglaise qui, tout en disposant les lampes sur la table, examina le visiteur en domestique à qui tout est permis. Dès qu'elle fut partie, Jack reprit avec son aisance accoutumée :
— Voilà pourquoi je suis en Afrique, et pourquoi j'ai besoin de gagner de l'argent. Je n'ai aucune crainte d'être accusé de cupidité, car je suis inspiré par le mobile le plus élevé : je veux me suffire à moi-même.
Ceci fut dit avec intention et il ne perdit pas de vue le visage de la jeune fille.
— Un mobile que toute femme approuverait ! Elle sourit en signe d'approbation.
— J'approuve et j'admire votre énergie.
Elle se leva et se dirigea vers une table sur laquelle brûlaient deux bougies.
— Mon excuse à tant parler de moi, dit-il, tandis que tous deux se dirigeaient vers la porte, est qu'acceptant votre hospitalité, je crois devoir vous faire exactement connaître qui je suis et
pourquoi je suis ici. On pourrait me prendre pour un criminel ou pour Tauteur de quelque vol. Il y avait deux scélérats à bord du steamer qui m'a amené et plusieurs individus d'identité douteuse.
Ils étaient arrivés dans le hall où la vieille servante attendait pour conduire Meredith à sa chambre.
Durnovo posait en principe que personne ne se souciait de ce qui se passait au centre de l'Afrique et agissait en conséquence.
— Mon quartier général est à dix milles du campement où nous nous sommes rencontrés pour la première fois, avait-il dit à Meredith. Vous y trouverez une maison confortable et une personne... une femme pour vous servir. Quand vous aurez tout organisé à Loango, et que vous vous serez entendu avec les bateaux côtiers pour qu'ils viennent à la rencontre du vapeur qui me ramènera, emmenez vos hommes à ce quartier général qui se nomme Msala, et restez-y jusqu'à mon arrivée.
Dans le délai prévu, un télégramme venu par Saint-Paul-de-Loanda annonça que Guy Oscard consentait à faire partie de l'expédition et que Durnovo et lui arriveraient environ un mois après réception de cet avis.
Jack Meredith ne put réprimer un sentiment de tristesse à la lecture de cette dépêche. Il fallait aller s'installer à Msala avec quarante hommes et de nombreuses provisions ; il fallait partir immédiatement, et, si étrange que cela pût paraître, Jack s'était attaché à Loango, à cette ville désolée de la côte occidentale. Sa société cosmopoHte, le genre de vie qu'on y menait, avaient pour lui
Tattrait de la nouveauté et il ne croyait pas abuser de l'hospitalité offerte, car M. Gordon le lui affirmait chaque matin, en déjeunant, et d'une manière tout exubérante.
— Que le diable emporte Dumovo ! s'écria Maurice Gordon après avoir lu tout haut la dépêche ; cela signifie qu'il va falloir nous séparer. Nous étions si bien habitués à vous voir arriver toujours en retard et à vous entendre vous excuser auprès de Jocelyne ! Vous allez joliment nous manquer, mon cher ami !
— Cela est certain, dit Jocelyne, tout en versant le café.
— Alors, Oscard est des vôtres ? continua Maurice. Je crois que c'est une bonne recrue... excellent tireur, etc. Je ne le connais pas personnellement, mais j'ai beaucoup entendu parler de lui.
— C'est un homme du monde, en tout cas, dit tranquillement Meredith.
Jocelyne le regardait.
— M. Dumovo sera-t-il chef de l'expédition ? demanda-t-elle négligemment, après un court silence.
— Non, répondit Jack en lui adressant un sourire.
Le rire bruyant de Maurice intervint :
— Ah ! Ah ! je me demande à quelle diable d'aventure vous courez là ?
— Nous allons remonter l'Ogowe, répondit Jack.
— Naturellement, mais dans quel but ? Cette rivière a quelque chose de mystérieux. Durnovo cache des parents pauvres ou quelque chose d'analogue dans ces parages.
— Ce n'est pas à leur découverte que nous allons.
LA SIMTACINE 85
— Je soupçonne, dit Maurice, (ju'il a découvert \m inn:K)rtant (lrj)(')t d'ivon-c, et que c'est là le secret. Telle est la clef de presque tous les mystères de cette côte. Je voudrais bien avoir la bonne fortune de mettre la main sur cette provision d'ivoire, ou sur queltjue autre de pierres ])rcxieuses ou de denrées coloniales ! Nous ne resterions pas longtemps ici, n'est-ce pas, ma chérie?
— Je ne vois pas de quoi nous avons à nous l)laindre, répondit Jocelyne.
— Vous avez raison. Vous ne vous plaignez jamais, vous ne vous plaindriez même pas si vous en aviez le droit !
— Oh ! que si ! Surtout si je croyais que cela pût servir à quelque chose !
— Ainsi s'exprime la philosophie, interrompit Jack.
— Ou la résignation.
— J'ai dit la philosophie. La résignation est la plus sotte des vertus.
— Elles ne me tentent pas plus Tune que Tautre, avoua Maurice Gordon.
— Je crois que vous leur tournez le dos à toutes deux, dit vivement Jack.
— Bien répliqué ! Jocelyne, savez-vous quel surnom nous lui donnions au collège ? « Clou pointu. » Il était si long, si mince, si mordant, je pourrais ajouter si uni et si fort ! Mais nous n étions pas polis en ce temps-là. Pauvre vieux Jack ! Il nous rendait bien la monnaie de notre pièce ! Mais il faut que je me sauve... Le commerce de l'Afrique occidentale me réclame ! Vous allez venir bientôt au bureau, n'est-ce pas, Jack ?
— Oui. J'y ai rendez-vous avec un métis qui est menteur par nature et cuisinier par métier.
Maurice Gordon s'en allait toujours aussi
précipitamment. Son verbe haut et ses mouvements prompts lui donnaient la réputation quelque peu usurpée d'un homme énergique et capable.
Jack, d'un esprit plus réfléchi, n'agissait pas avec la même hâte. Il finit tranquillement son déjeuner et demanda à Jocelyne de venir un moment sous la véranda.
C'était une habitude qu'ils avaient prise inconsciemment. La véranda était un des endroits attrayants de la maison, un coin plein de plantes exotiques ; l'Afrique est le pays des Hanes et des tiges grimpantes. Elles couraient en feston tout le long du treillis qui couvrait le mur ou s'enroulaient autour des colonnes de support pour retomber gracieusement vers le sol. La légende de la maison (car de même qu'aux Indes chaque bungalow de l'Afrique occidentale a la sienne), la légende disait que cette demeure avait été construite par un missionnaire, et que, pour rompre la monotonie de la saison des pluies, il avait récolté une collection variée de plantes grimpantes. Il les avait cultivées en l'honneur de la prochaine arrivée de sa jeune femme. Mais elle ne fit pas le voyage, une dépêche lui ayant appris que son mari avait été arrêté dans ses préparatifs amoureux par la morsure mortelle d'un serpent.
Jack Meredith prit un siège et sortit son portecigare de la poche de sa jaquette. Avant de s'asseoir, Jocelyne s'approcha de la fenêtre pour voir son frère monter en selle. Elle avait un an de plus que Gordon, et ni l'un ni l'autre ne se doutait de l'influence que la sœur avait sur le frère.
Au même moment, Maurice passa à cheval devant la véranda, saluant de la main. C'était un
de ces grands Anglais jovials qui semblent pétris d'appetit et de bonne humour.
Tout en revenant sur ses pas, Jocelyne pensait à son frère et il ne lui vint pas à l'esprit qu'elle dût dissimuler ses réflexions à Jack. Elle le connaissait pourtant depuis trois semaines seulement et elle n'avait jamais ])arI6 de son frère, lui absent, avec aucun homme.
— L'idée, fit-elle, que Maurice pourrait être facilement entraîné au mal par une fâcheuse influence ne vous a-t-elle jamais frappé ?
— Si... mais il est tout aussi capable d'être entraîné au bien par une bonne influence telle que la vôtre.
Il ne s'aperçut pas de l'air préoccupé de Jocelyne. Il suivait probablement des yeux la silhouette du cheval qui disparaissait graduellement derrière les massifs de fleurs et de feuillage.
— Je crains, dit la jeune fille, que mon influence ne soit bien faible !
— Sincèrement, le croyez-vous ? demanda Jack en se tournant vers elle avec un sourire railleur.
— Oui, répondit-elle simplement.
Jack aspira une bouffée de son cigare avant de continuer :
■ — Eh bien ! moi, dit-il, je crois que votre influence fait de votre frère ce qu'il est !
— Je suis contente que vous me supposiez quelque pouvoir sur lui, mais, en même temps, j'en éprouve une certaine inquiétude, car votre opinion confirme ma conviction qu'il est très influençable. Qu'adviendrait-il si je disparaissais, si je mourais ou, ce qui est plus probable, s'il se mariait ?
— Espérons qu'il épousera la femme qu'il lui faut. Cela arrive parfois, vous savez !
Elle sourit en clignant la paupière. Leur intimité, en ces derniers temps, était devenue une de ces amitiés d'homme à femme qui ne trouvent dans le monde que sceptiques ou détracteurs. Elle existait néanmoins. Jack avait passé trente ans, elle aussi approchait de cet âge prosaïque. Ils avaient tous deux assez vécu déjà pour que la vie leur fût telle qu'un livre ouvert. Ils avaient probablement reconnu que bien des pages en sont vides.
Il lui avait donné à entendre qu'il était fiancé et elle avait parfaitement compris ; aucun malentendu ne pouvait donc exister entre eux. Il n'y avait aucun prétexte à l'une de ces petites méprises qui engendrent les romans et incitent les âmes naïves à croire la vie pareille à ce qu'on rêve. De plus, à trente ans, on renonce à l'idéal de la prime jeunesse.
— Il se pourrait, dit-elle gravement, qu'une influence plus puissante survînt et que je ne pusse pas la contrebalancer.
Jack fit un mouvement et la regarda attentivement.
— J'ai quelque idée que vous pensez à Dumovo, fit-il.
— En effet, dit-elle surprise, comment l'avezvous deviné ? Je redoute extrêmement cet homme !
— Je puis vous rassurer à son sujet, dit Meredith. Pendant deux ans je vais être en contact presque journalier avec lui. Je le surveillerai. Sa compagnie ne me plaisait guère. Je m'en félicite aujourd'hui.
— Pourquoi ? questionna-t-elle, étonnée.
— Parce que j'aurai chaque jour la satisfaction de penser que je vous épargne une appréhension.
— Vous êtes bien aimable de le prendre ainsi.
dit Jocelync, mais je ne voudrais pas vous occasionner l'ombre d'un ennui à cause d'une antipathie qui est jxnit-etre injuste.
— Votre antipathie est naturelle. Durnovo n'est de notre monde ni par sa naissance, ni par ses instincts. Il n'a aucun titre pour être admis près de vous.
Jocelync ne répondit rien. Durnovo était un ami intime de son frère, un ami choisi par lui.
— Miss Gordon, reprit Jack Meredith avec une gravité extraordinaire, voulez-vous m'accorder une faveur ?
— Avec plaisir.
— Vous avouez aujourd'hui avoir peur de Durnovo. Si, dans l'avenir, vous avez quelque raison de le redouter davantage, comptez sur moi et promettez-moi de m'écrire ou de venir me trouver pour me demander mon appui.
— Merci, fit-elle hésitante.
— Vous comprenez bien, ajouta-t-il d'un ton plus dégagé, que Durnovo ne m'effraie guère. J'ai déjà rencontré des hommes de son espèce. Vous vous êtes sans doute aperçue que mes cheveux n'ont plus la couleur de l'aile du corbeau. J'en ai de gris, là, près de la tempe. Je sais comment il faut traiter les Durnovo.
— Merci, fit la jeune fille en soupirant. La certitude de savoir à qui m'adresser me rassure. Voyez quelle est ma position ici : les missionnaires sont excellents, pleins de bonnes intentions, mais il y a des choses qu'ils ne comprennent pas. Ils sont bien élevés, quelques-uns du moins, mais ce ne sont pas des hommes du monde ; je ne puis formuler de crainte précise et les esprits lents ne saisissent que les choses bien définies. Croiriezvous, dit-elle après un silence, que j'avais Tinten-
tion de vous mettre en garde contre Durnovo ? Je reste confondue de ma présomption !
— C'est aimable à vous d'y avoir pensé.
Il se leva et jeta le reste de son cigare. Joseph était déjà à la porte, tenant en main le cheval que Maurice Gordon avait mis à la disposition de son visiteur.
— Votre intention me touche profondément, dit -il en se tenant debout devant Jocelyne qui était restée assise dans son grand fauteuil d'osier.
Elle avait une robe blanche, ainsi que le nécessitait le climat, et ainsi, elle était bien la personnification de la belle jeune fille anglaise dont les pensées se voilent d'une souriante mais impénétrable réserve.
— J'en garderai le souvenir au fond du cœur. Mais dès le début j'ai deviné à qui j'avais affaire. Nous suivons un but commun, voilà tout. Durnovo le sait aussi bien que moi.
— Je suis contente que M. Oscard vous accompagne ! dit-elle laconiquement.
Il attendit, semblant comprendre qu'elle n'avait pas tout dit, qu'une pensée errait sur ses lèvres ; mais elle resta silencieuse, et il partit.
La rêverie à laquelle Jocelyne s'abandonna ne fut pas troublée par le bruit des pas du cheval se perdant dans le lointain.
Le crépuscule si court de Téquateur louchait à sa fin. La nature entière était silencieuse. L'obscurité envahissait peu à peu la forêt. En ce moment une lueur rouge perçait les nuages amoncelés. Tout présageait la pluie et peut-être Torage. Les arbres eux-mêmes, courbant la tête, semblaient pressentir la tempête.
La soirée était évidemment peu favorable pour la chasse. Grâce à un calme absolu, le plus léger bruit était perceptible à une grande distance ; une inquiétude vague flottait dans l'air. Cependant un chasseur s'était aventuré à longer la rive gauche du fleuve. Le bruit de l'eau courante, étouffant celui qu'il faisait en marchant sur les ronces, était sa seule chance de surprendre le gibier.
Ce hardi chasseur était Jack Meredith. Ses habits étaient déchirés en plus d'un endroit ; un moustique, impitoyablement écrasé, était resté collé à son nez aristocratique, tandis que des gouttes de sueur attestaient sa fatigue et la chaleur dont il souffrait ; ses mains égratignées étaient presque en Seing et une de ses jambes avait dû plonger dans un marais.
Depuis le coucher du soleil, il grimpait, rampait le long de la rive, à la poursuite assidue d'un gros gibier qui se cachait obstinément dans les tailhs de la rive opposée. Ce qu'il y avait de singulier, c'est
que Jack s'arrêtant aux aguets, ranimai rimitait et Tempêchait ainsi de suivre sa piste.
A plusieurs reprises, ils étaient ainsi restés tous deux immobiles pendant plus de cinq minutes, tâchant de se découvrir mutuellement à travers le feuillage épais. C'était tout ce qu'il y avait de plus déconcertant.
Jack s'était jusqu'alors attaqué à des gibiers toujours enclins à prendre la fuite et il éprouvait cette fois une sensation toute nouvelle. Il se rencontrait avec un hôte de la forêt qui semblait comprendre et partager ses plaisirs de chasse.
Une branche agitée lui donna une fois l'espoir de surprendre son adversaire. Il leva son fusil, visa la branche, frôla avec tentation la gâchette ; mais le coup ne partit pas : il avait conscience que l'animal déployait une adresse supérieure à la sienne, que ses mouvements étaient plus étudiés et moins bruyants que les siens.
Jack était trop intelligent pour être suffisant, ce qui est l'apanage des sots. Il reconnaissait clairement qu'il n'avait pas l'avantage dans cette luttelà ; décidément il n'était pas passé maître dans l'art de chasser les fauves.
Il épaula deux fois son fusil avec l'intention de faire feu au hasard, dans la direction de son ennemi, espérant ainsi l'amener à se découvrir. Mais ce duel d'adresse avait trop de charme mystérieux, et il continua sa course en retenant son souffle.
Il faisait une chaleur accablante. La nuit s'assombrissait de plus en plus. Tout en pestant contre les difficultés de la poursuite, contre les lianes et les épines, Jack Meredith ne perdait pas de vue le retour à la petite ville de Msala. Il savait qu'il lui suffisait de suivre le cours de la rivière, en aval, jusqu'à l'endroit où elle se jette dans l'Ogowe.
LA SIMIACINK 93
L'ardeur rr]);in(hic sur toute sa liKure, d'ordinaire si calme, eût surpris ses amis mondains s'ils avaient pu le voir. Il arriva enfin à une clairière qui descendait jusqu'au lit de la rivière. Il sortit alors du fourré, et s'arrêta pour attendre sa proie. Des pas s'entendaient distinctement, se rapprochant et diminuant ainsi la distance qui les séparait ; puis le buisson s'entr'ouvrit et un grand bel homme apparut sur l'autre rive.
Jack Meredith salua cérémonieusement, et l'autre chasseur, frappé du comique de l'aventure, se mit à rire bruyamment, puis, sautant de pierre en pierre sur une sorte de gué, il fut en deux minutes près de Meredith.
— Il me semble, dit-il, que nous avons perdu pas mal de temps.
— Et moi, j'ai bien failli perdre poudre et balle ! répondit Jack en désignant significativement son fusil.
— Je vous ai aperçu deux fois et j'ai visé. Votre culotte a la couleur de la robe d'un jeune daim. Seriez-vous Meredith ? Moi, je suis Oscard.
— Oui, je suis Meredith. Enchanté de vous rencontrer.
Ils échangèrent une poignée de main. Meredith souriait, mais Oscard était sérieux : il avait le tempérament d'un chasseur et était d'humeur peu joviale.
— J'ai laissé les canots à un mille de Msala, et j'ai abordé dans l'intention de tirer un daim que j'avais vu boire. Je n'ai pu le retrouver. Je vous ai entendu et je vous poursuis depuis.
— Mais je ne vous attendais pas encore ; vous ne deviez arriver que... Regardez ! murmura soudain Jack.
Oscard se retourna et, au même instant, les
deux fusils firent retentir la forêt d'une seule détonation : de l'autre côté de la rivière, à dix mètres de Tendroit où Oscard était sorti du buisson, un léopard bondissait à cinq pieds du sol,s'avançant par sauts onduleux. L'animal tomba comme une masse, resta sans mouvements... mort.
Les deux hommes repassèrent sur les pierres, côte à côte, et pendant qu'ils étaient penchés sur le léopard, superbe et gracieux même dans la mort, Guy Oscard enveloppa son compagnon d'un regard plein d'estime. Quoique très modeste, il se savait une grande réputation parmi les chasseurs actuels de fauves. Pourtant cet homme avait tiré aussi vite que lui et la tête de l'animal était trouée de deux balles.
Pendant qu'il était ainsi examiné, Jack se baissa et, prenant le léopard sous les deux épaules, il le souleva entièrement et l'enleva de la mare de sang.
— Ce serait dommage d'abîmer sa fourrure, expliqua-t-il en rechargeant son fusil.
Oscard approuva d'un signe de tête. Il connaissait le poids d'un léopard mâle, adulte, tout muscles et os, et il était un de ces anciens types d'hommes, mentionnés dans l'Évangile, qui n'admirent un bras ou une jambe qu'en proportion de leur vigueur.
— Je crois, dit-il tranquillement, que nous ferions mieux de le dépouiller de sa peau ici même.
Tout en parlant, il tira de sa poche un long couteau de chasse et, coupant une poignée d'héhantlium qui croissait à leurs pieds tel qu'une mauvaise herbe, il essuya doucement, presque amoureusement, le sang qui couvrait la face féline du léopard.
Ces deux hommes travaillaient en ce moment
avec la même intensité d'attention, étrcînta d'une passion idontlipu-î ]')()\ir tout ce (lui concernait la chasse. Ils avaient le mcmc sens pratique, ce qui promettait le succès à toute affaire entreprise en commun.
Ils relevèrent leurs manclu^ et plongèrent leurs bras dans le sang jusqu'aux coudes, déployant une certaine science technique et s'exprimant mutuellement leur satisfaction.
Telle fut la rencontre de Jack Meredith et de Guy Oscard, de ces deux hommes épris de la même femme.
Ils étaient agenouillés à côté Tun de l'autre, et Jack Meredith, le gentleman accompli, tirait à lui la peau du léopard à mesure que Guy Oscard, d'une main experte et agile, la détachait de la chair.
Ils étendirent la peau sur la prairie d'héhanthum et Texaminèrent avec une joie muette. Tous deux arrivèrent ensemble à l'inspection de la tête : deux trous juste au-dessus des yeux attirèrent leur attention au même moment et ils se regardèrent en se souriant gravement. Ils avaient tous deux la même pensée, pensée que les Anglais expriment rarement.
— Je suis content de notre œuvre, dit enfin brusquement Oscard. Quoi qu'il advienne de notre future expédition, que nous nous battions comme des damnés, ce qui est probable, et que nous arrivions à nous haïr, cette peau du moins nous rappellera que nos deux natures ont beaucoup de similitude.
Tout cela aurait pu être exprimé en meilleur langage, en style lyrique même, si Oscard avait eu rame d'un poète. Heureusement son âme était très prosaïque et l'imagination de Meredith dut Suppléer à tout ce qui restait à dire. Guy avait tout
bonnement voulu donner à entendre qu'il n'y avait aucun motif de rivalité entre eux et que, pour son compte, il n'éprouvait aucun sentiment de ce genre. Il ne pouvait être question de primauté dans Fœuvre qu'ils allaient entreprendre ; ils étaient simplement deux hommes bons ou mauvais, capables ou incapables, mais égaux en tout.
Il faisait presque nuit quand ils songèrent à rebrousser chemin. Meredith, ayant chargé la peau sur ses épaules, montra la route. Ils avançaient lentement, tant ils rencontraient d'obstacles, et n'avaient guère occasion de causer ; seul le murmure de la rivière les guidait. Ils avaient de part et d'autre, cependant, mille questions à s'adresser, car ils étaient totalement étrangers l'un à l'autre. Mais ce n'est pas en bavardant que l'on apprend à se connaître : un plaisir, un danger, un but commun, voilà les circonstances qui rapprochent les hommes et les lient par une amitié et une estime réciproques.
Quand ils eurent atteint l'Ogowe, ils purent accélérer le pas et ils arrivèrent vers neuf heures au camp de Msala. Victor Dumovo était encore à l'ouvrage, surveillant le débarquement des bagages et des munitions du grand bateau marchand.
Avant d'être en vue du camp, Jack et Guy entendirent des cris et des clameurs. Une voix autoritaire dominait toutes les autres.
— Est-ce la voix de Dumovo ? demanda Meredith.
— Oui, répondit brièvement son compagnon. C'était une voix encore inconnue à Meredith.
Quand les deux jeunes gens annoncèrent bruyamment leur arrivée, cette voix se tut et Durnovo s'avança sur-le-champ à leur rencontre.
Meredith hésita à le reconnaître, tant il avait
gagn(5 en force et en santé. Duruovo échangea de vigoureuses poignées de main.
— Inutile de vous présenter l'un h l'autre? ditil en regardant les chasseurs à tour de rôle.
— Oui, après une légère erreur, nous avons reconnu notre identité en pleine forêt ! répondit Meredith.
Durnovo sourit, mais son sourire cachait une arrière-pensée : il n'était pas content que leur rencontre eût eu lieu sans son intermédiaire.
Les trois explorateurs s'acheminèrent ensemble vers la maison. C'était un bâtiment assez ha.ut, avec un toit qui débordait les murs en forme de champignon. Ces murs étaient de bousillage et le toit de simples feuilles de bananier ; mais on retrouvait quelque goût européen dans le jardin qui entourait la construction, dans les fenêtres vitrées et dans la porte de bois.
Quand ils furent près de cette porte, trois enfants, à peine vêtus, accoururent gaiement et s'assirent sur les bottes de Meredith, se servant de ses pieds comme d'un agréable moyen de transport. Ils n'accordèrent que fort peu d'attention à Jack lui-même et se mirent à babiller, à se quereller, tantôt en anglais enfantin, tantôt dans un dialecte inconnu à Oscard et à Jack.
— Ce sont bien les plus drôles de gamins que j'aie rencontrés de ma vie ! dit ce dernier, quand les enfants furent installés, se cramponnant à ses jambes avec leurs petites mains brunes.
Durnovo rit, quoique impatienté, et continua son chemin. Oscard s'arrêta, marchant plus lentement à côté de son ami, dont les pieds alourdis ne pouvaient avancer qu'à petits pas.
— Ce sont les plus joyeux gamins que l'on puisse imaginer, répéta Jack. Là, dit-il, en atteignant le seuil de la maison, allez retrouver votre
mère ; vous avez fait une belle promenade, mais c'est lini j)our aujourd'hui. Je suis éreinté, comprenez-vous, éreinté ?
— Éreintr, rt'pc'tùront h l(*ur tour les trois enfants, restant droit devant lui dans leur nudité ])otel6e et le regardant de leurs yeux brillants.
— Éreinté, c'est ça. Bonsoir, Épaminondas ! Bonne nuit, Xantippe ! Je te souhaite bonne chance, mon gros Nestorius !
Il se baissa et échangea gravement une poignée de main avec chacun d'eux. Lorsqu'ils eurent accompli le même cérémonial avec Oscard, ainsi que l'exigea Meredith, ils s'en allèrent à regret.
— Ils ne font pas partie de l'expédition, je suppose ? dit Oscard en entrant dans la maison avec son ami.
— Pas encore. Ils sont ici chez eux, d'après ce que j'ai compris. Nestorius est toujours sur les talons de sa mère, qui est chargée de tenir la maison : c'est son benjamin.
Guy Oscard semblait avoir hérité de Tesprit inquisiteur de son père. Il fit bientôt une autre question :
— Quelle est cette femme ? dit-il pendant le dîner en désignant la porte ouverte, par laquelle, chargée d'assiettes vides, l'objet de sa curiosité venait de sortir.
— C'est la mère de Nestorius, répondit Jack, la femme de diarge de Durnovo.
Il parlait tranquillement, regardant en face de lui. Joseph, qui débouchait une bouteille au fond de la pièce, ne le quittait pas des yeux. Durnovo but lentement pendant le court silence qui suivit. Oscard reprit enfin la parole.
— Si c'est elle qui a fait le dîner, dit-il, elle connaît son métier.
loo LA SIMIACINE
— Oui, répondit Dumovo, elle est bonne cuisinière, à défaut d'autres qualités.
Il était facile de comprendre que toute autre question serait mal venue et les trois convives rendirent un hommage silencieux au talent culinaire de la servante de Dumovo.
Cette femme n'avait fait que de courtes apparitions en passant les plats à Joseph. Elle était grande, d'aspect imposant. Une expression de tendresse maternelle avait remplacé, dans ses yeux, l'ardeur passionnée de la jeunesse. Elle avait l'allure gracieuse et nonchalante des créoles, mais son teint était plus brun.
Le sang espagnol qui coulait dans ses veines se trahissait par la vive intelligence qui animait son regard. L'œil espagnol a quelque chose de particulier : chez l'homme, qu'une indolence innée condamne actuellement à une sorte de nullité, il reflète le passé ou l'avenir ; chez la femme, qui ne pense qu'à l'amour, il est plein du présent, car rien ne vaut le présent pour l'amour.
— On m'appelle Marie, avait dit cette femme à Jack, quinze jours auparavant.
Celui-ci avait baptisé les enfants à son gré et sa familiarité envers eux lui avait gagné la sympathie de la mère. Elle le regardait avec un étonnement attendri et apportait un soin tout particulier à le servir.
Joseph l'appelait M'amme, avec une certaine intonation affectueuse qui n'atteignit jamais la familiarité.
— Il me semble, M'amme, avait dit Joseph, le troisième soir après l'arrivée de la colonne d'avantgarde, que mon maître s'est rudement engoué de vos gosses.
C'était après dîner. Ils lavaient ensemble la
LA SniIACINE loi
vaisselle dans un coin du jardin qui servait d'office, et Joseph se délectait en iumant une pipe majestueuse.
— Oui, dit-elle en suivant le regard de Joseph. Jack, se servant d'une bouteille et d'un caillou
rond, apprenait le jeu de quilles au jeune Épaminondas. Nestorius, plus épanoui que jamais, les regardait gravement en mordillant un bouchon, tandis que Xantippe intervenait bruyamment dans la partie. Ils étaient à peine vêtus, selon Thabitude indigène. Leur mère avait adopté pour ellemême un costume européen très simple.
Joseph ajouta, en veine d'amabilité :
— Cela ne m'étonne pas. Je suis déjà moi-même très attaché à ces petits gredins.
La condition de cette femme, sérieuse et encore jeune, était équivoque. Ni Joseph ni son maître ne l'appelaient du nom qu'elle avait donné comme sien. Joseph se servait du mot banal de M'amme et son maître évitait toute dénomination précise.
Après le dîner, les trois associés passèrent sur la terrasse dominant la rivière et là furent arrêtées les conditions de l'expédition de la Simiacine. Ce fut à l'ombre de deux palmiers, pareils à deux sentinelles géantes, que ces trois hommes décidèrent froidement de risquer leur vie et celle de beaucoup d'autres à la conquête de ce trésor inestimable.
x\insi la nature se plaît parfois à dérober ses dons merveilleux. Elle les cache dans le désert, au sommet de montagnes inaccessibles ou au fond des mers. D'autres fois, elle les jette avec profusion aux pieds de sauvages qui n'en connaissent pas le prix.
Celui qui avait découvert la Simiacine était ardent, inquiet et ombrageux. Ses associés en-
visageaient Taffaire à un tout autre point de vue. Jack Meredith restait insouciant et flegmatique. Impossible d'exciter en lui le moindre enthousiasme. Oscard gardait son calme indifférent. Il tenait surtout à occuper quelques mois de sa vie, et les forêts de l'Afrique, lui offrant des distractions selon ses goûts, lui semblaient l'endroit le plus séduisant de la terre.
Pour lui, la Simiacine était le but à atteindre après des semaines de luttes et d'aventures telles qu'il les adorait. Il ne prenait guère les intentions de Durnovo à la lettre. Peut-être connaissait-il trop l'homme pour que cela lui fût possible. Il est certain que ni Oscard ni Meredith ne se doutaient de l'importance de la décision qu'ils prenaient.
— Vous autres, dit Durnovo impatiemment, vous ne semblez guère prendre notre affaire au sérieux.
— Pour moi, reprit Meredith, je compte bien profiter sérieusement des bénéfices que nous réaliserons.
Durnovo se mit à rire nerveusement. Oscard sembla n'avoir pas entendu.
— Vous avez beau jeu, dit le métis à voix basse ; vous ne courez pas autant de risques que moi, car, en ce moment, je joue tout le bonheur de ma vie.
Un sourire singulier éclaira le visage de Meredith et, sans se déranger, il essaya, malgré l'obscurité, de voir la figure du métis ; mais il resta muet. Ce fut Oscard qui parla le premier.
— Je suis dans le même cas, fit-il très simplement.
Et il profita d'un moment de silence pour allumer sa pipe.
LA SIMIACINE T03
— Je suis dans le mr^mc ras... jusqu'à un certain point, ajouta-1-il en se reprenant. Vous sav(V. sans doute que mon intention est de rester hors de mon pays jusqu'à ce que la mort de mon p('!ire soit oubliée. Je n*ai certes rien à me reprocher, mais...
Jack Meredith se pencha en avant :
— Mais, dit-il, intervenant, l'esprit public est im puits de putréfaction : tout ce qu'on y plonge en sort décomposé et souillé. Il est donc prudent de ne confier au monde que son existence extérieure, car s'il s'empare de quoi que ce soit d'intime, il faut s'esquiver jusqu'à ce qu'on soit totalement oublié.
— • Parfaitement vrai, murmura Guy.
Il fit un geste de naïf étonnement et regarda curieusement Meredith : jamais il n'avait été compris si rapidement, jamais il n'avait rencontré d'homme ou de femme ayant le don de pénétrer si subtilement sa pensée.
— Je peux bien l'avouer aussi, dit Durnovo, ma seule ambition est l'argent, car mon bonheur en dépend. Il me tarde de quitter ce pays maudit, mais je ne veux le quitter qu'après fortune faite.
La déclaration de Meredith semblait l'avoir influencé. Enclin par sa nature exaltée à la confidence, ses paroles devenaient plus expansives.
— C'est de toute justice, dit Meredith ; le pays vous a nui, faites-le payer !
— C'est bien mon intention et la rançon sera forte ! Cet argent servira mes projets et, quand je le posséderai, je sais bien à qui je l'offrirai, et ce ne sera pas en vain, je l'espère !
Guy Oscard, gêné, s'agita dans son fauteuil ; il n'aimait pas à entendre exprimer certaines
I04 LA SIMIACINE
choses que tout le monde pense, mais qu'on garde pour soi.
Ni Durnovo ni Oscard ne se rendaient compte que Meredith, seul, n'avait encore rien dévoilé de lui-même. Sans se presser, ce qui eût été avouer une dette de confidences envers ses amis, il prit enfin la parole.
— Il me semble, dit-il, que tous les points importants sont dès à présent arrêtés. En ce qui concerne la marche de Texpédition, nous connaissons nos attributions respectives; nous parerons aux difiicultés à mesure qu'elles surgiront. Mais il reste une chose que je trouve utile de fixer immédiatement. J'y ai réfléchi pendant que j'attendais seul
Le cigare de Durnovo s'éteignit. Son attention était telle qu'il en oubliait de fumer.
— Je crois, continua Jack, que nous devons signer un acte d'association avant de quitter ces lieux. Il est bien entendu que nous avons la plus absolue confiance les uns dans les autres ; mais la vie est incertaine, et, comme un philosophe l'a dit avant moi, on ne peut prévoir l'avenir. J'ai donc rédigé un acte sur trois feuilles. Si vous avez une allumette, je vais vous le lire.
Oscard prit une allumette, la frotta contre la semelle de sa botte et en protégea la flamme du creux de sa main :
« Nous, soussignés, par cet acte formons une association ayant pour but la découverte et la vente à notre profit mutuel d'une plante connue sous le nom de Simiacine, Les profits devront être partagés en trois parts égales, après qu'un centième aura été prélevé du total en faveur du domestique Joseph Atkinton. Tout supplément de dépense sera partagé proportionnellement aux
promiors apports fournis pour les préparatifs de l'expédition, c'est-à-dire que deux cinquièmes seront à la charge de Guy Oscard, deux cinquièmes à celle de Jack Mereditli et un cinquième à celle de Durnovo.
« On remettra mensuellement 50 livres à M. Durnovo, avec lesquelles il paiera les trente hommes fournis par lui pour la culture de la Simiacine et de tous légumes ou céréales nécessaires à l'alimentation de l'expédition.
« Ces hommes devront servir de porteurs jusqu'à ce que nous ayons atteint le plateau. L'avis de deux des associés prévaudra, sans conteste, en toute circonstance où un différend surviendra. En cas de mort, nous nous engageons chacun à faire parvenir à l'exécuteur testamentaire du ou des défunts la somme qui lui ou leur reviendrait. »
Un court silence suivit, pendant lequel Oscard alluma une autre allumette.
« Et, continua Jack, nous nous engageons par serment à garder le plus strict secret sur tout ce qui concerne la Simiacine ; secret qui ne pourra être dévoilé par aucun de nous à qui que ce soit, sans la sanction par écrit des deux autres associés. »
— Là, conclut Jack Meredith, je suis assez fier de cette élucubration littéraire ; elle me semble formelle, claire et nette ! Je finis par croire que le commerce de ce siècle a perdu en moi un de ses plus illustres génies ! De plus, je suis disposé à jurer de respecter les clauses de cet acte.
Guy Oscard ôta lentement sa pipe de sa bouche et, tout en secouant la cendre contre le bras de son fauteuil, il dit entre ses dents :
— Je jure de respecter toutes ces clauses !
io6 LA SIMIACINE
Victor Durnovo ôta son chapeau avec un geste pompeux et, levant sa tête nue vers les étoiles, il s'écria :
— Je jure d'être fidèle à tous ces engagements. Si j'y manque, que le ciel m'écrase !
Le -■• lendemain, avant qu'il fût jour, Jack Meredith fut réveillé par son domestique, qui n'eut pas grand mal à Tarracher au sommeil : à peine fut-il près du lit que son maître ouvrit les yeux.
— Qu'y a-t-il ? demanda Jack, complètement lucide.
— Je vous éveille avant l'heure, dit Joseph, sans se départir de son attitude militaire ; mais il se passe quelque chose d'anormal parmi ces diables de nègres.
— Que voulez-vous dire ?
Meredith enfilait déjà ses bottes.
— Pas de révolte? dit-il brièvement en jetant un coup d'œil sur ses armes.
— Non, Monsieur, rien d'approchant. Ils me paraissent atteints d'une maladie mortelle. Je ne sais pas ce que c'est. J'ai passé une partie de la nuit avec eux : le mal semble contagieux !
— Une maladie ! Quels en sont les symptômes ? Pas ceux de la maladie du sommeil, au moins ?
— Non, Monsieur, M"^^ Marie m'a parlé de ce terrible fléau. Non, ces pauvres diables sont bien éveillés, ils geignent et semblent devenir fous !
— Avez-vous prévenu M. Oscard ?
— Non, Monsieur.
— Prévenez-le, ainsi que M. Durnovo.
io8 LA SIMIACINE
— J'ai rencontre M. Durnovo, Monsieur. Il sortait comme j'entrais.
Quelques minutes plus tard, Jack avait rejoint Durnovo et Oscard qui causaient ensemble sur la terrasse, devant la maison. Guy Oscard était encore vêtu de son «pyjama» qu'il avait fourré dans ses bottes ; un casque à visière complétait son costume bizarre ; et, n'ayant guère le loisir de songer à changer d'accoutrement pendant les trois semaines qui suivirent, ses compagnons s'y accoutumèrent si bien qu'ils n'en remarquèrent plus l'extravagance.
— Oh ! ce ne sera rien, disait Durnovo avec un empressement singulier ; je connais ces gaillards-là ! Ils ont reçu leur paie d'avance et ils jouent probablement la comédie, sinon ils ressentent les effets des libations d'adieux. Ils essaient de retarder notre départ, ce qui servirait leur jeu en leur donnant plus de chance pour déserter.
— En tout cas, notre devoir est d'aller nous rendre compte de ce qui en est.
— Non ! s'écria impétueusement Durnovo en le retenant des deux mains. Suivez mon conseil, ne faites pas cela. Déjeunez à l'ordinaire, comme s'il ne se passait rien d'anormal ; ensuite vous pourrez traverser le camp, comme en flânant.
— Soit ! dit Jack, un peu à contre-cœur.
— Cette alerte a son utilité, ajouta Durnovo, se tournant du côté de la rivière, elle me fait penser à une chose : nous n'avons pas une quantité suffisante de quinine. Je vais prendre un canot léger et descendre en chercher à Loango.
Il se détourna complètement d'eux et se baissa pour fixer les lacets de ses chaussures.
— Je voyagerai nuit et jour et je serai revenu dans trois jours, continua-t-il ; pendant ce temps.
vous procéderez au charp[ement des hnteniix et, dès mon retour, nous partirons.
Il se redressa et sembla interroger le temps d'un coup d'œil furtif.
— Il me semble, dit-il, qu'une tempête approche ; il vaut mieux que je parte tout de suite.
Pendant son inspection des nuages qui s'amoncelaient noirs comme de l'encre, au-dessus de la forêt, son regard rencontra celui de Joseph. Celui-ci, debout sur le seuil de la cabane, l'épiait en réprimant un sourire.
— Oui, dit-il, je m'embarque immédiatement ; je déjeunerai en route, n'importe comment.
Son œil sournois alla vivement de Jack à Oscard, dont l'acquiescement muet était peu encourageant ; puis il appela ses serviteurs personnels, leur donna des ordres dans un dialecte inconnu aux Anglais. Il pressa leurs préparatifs avec une irritation fébrile qui rappela à Jack Meredith sa première rencontre avec Durnovo à quelques milles en aval de la rivière, alors que celui-ci était en proie à l'agitation nerveuse propre au climat. Comme alors, il était livide et deux rides profondes se creusaient le long de ses joues, descendant des narines pour se perdre dans son épaisse moustache. Le tonnerre grondait au loin. Avant qu'il eût pris place dans le canot, l'atmosphère était de plomb. Respirer devenait un effort : l'air inhalé semblait dilater les poumons sans les vivifier. Les nuages, d'un noir intense, touchaient la cime des arbres. La rivière roulait sombre. Les rameurs ne disaient rien, mais, s'attardant sur la rive, ils épiaient le visage de Dumovo ; ils levèrent vers le ciel un regard de protestation quand ils le virent embarquer. Durnovo leur donna brièvement un ordre et ils mirent leurs pagaies à l'eau.
iio LA SIMIACINE
La barque était à peine hors de vue que la pluie commença à tomber avec violence ; sous la rafale, les arbres pliaient comme des roseaux ; la surface de la rivière n'était qu'une écume blanche produite par le choc de larges gouttes qui rebondissaient a plus d'un pied de haut. Durnovo entendait distinctement le bruit de Teau ruisselant sur le dos de ses hommes.
Tout à coup les nuages épais se déchirèrent ainsi qu'une étoffe, découvrirent, non pas le ciel, mais les flammes ardentes de l'enfer. Le tonnerre éclatait en détonations saccadées, comme une fusillade continue pendant une revue. D'un commun accord les hommes cessèrent de ramer et se blottirent dans le fond du bateau.
Durnovo hurla après eux, la face blême de colère ; mais sa voix fut longtemps impuissante. Les éclairs, déchirant sans cesse le ciel, sillonnaient la rivière comme des feux follets.
Soudain les nègres se précipitèrent à leurs pagaies et ramèrent de nouveau le dos courbé, l'œil fixe et hagard, comme fascinés : ils étaient menacés par le canon du revolver de Durnovo. Derrière ce canon d'acier bleu, la face ruisselante du créole bravait la tempête.
On ne pouvait songer à se garantir d'un tel déluge et il ne le tentait pas, semblant au contraire l'apprécier. Il étendait ses bras et ses jambes, les exposait à la pluie qui les inondait d'un courant continu, et collait sur eux ses légers vêtements « khaki ». Il levait la tête vers le ciel pour permettre à l'eau de baigner son front et ses cheveux.
Les éclairs qui fendaient la nue ne lui faisaient pas peur et, impassible, il supportait la commotion physique causée par la violence des détonations de la foudre. Il savait avoir fui un danger
LA SIMIACINE m
bien aiitrcniout redoutai )lr (;t, avœ une joie évidente, il exposait son corps au bienfaisant torrent cpii le préservait de la conta/i^ion.
En effet, la petite vérole s'était déclarée au camp de Msala, et Dumovo, pris d'une terreur folle, menaçant de mort son équipage hypnotisé, n'osant ni regarder en arriére, ni s'arrêter dans sa fuite hoateuse, bravait la furie des éléments tropicaux pour échapper au fléau.
On citait toujours comme raj^ides et merveilleux les voyages de Dumovo sur l'Ogowe et, de fait, on avait raison : vingt-sept heures après son départ de Msala, malgré cet orage épouvantable, il se trouvait en présence de M. Gordon, dans le bureau de l'entrepôt de Loango.
— Ah ! s'écria Gordon, remarquant à peine la mine défaite et harassée du visiteur, vous êtes encore ici ? Je croyais l'expédition en route.
— Et elle l'est, en effet. Je suis revenu sur mes pas pour chercher plusieurs choses que nous avons oubliées ; avez- vous un peu de sherry sous la main ?
— Certainement, répondit Gordon avec vivacité. Il déposa sa plume et, se penchant, il prit un
flacon dans une petite amioire qui se trouvait à côté de lui.
— Voilà, continua-t-il en remplissant un verre d'une main expérimentée, mais un peu tremblante.
Dumovo vida le verre d'un seul trait et le posa sur le bureau.
— Ah ! dit-il, cela remet le cœur !
— Vraiment ? s'écria Gordon d'un ton railleur. Alors je vais en essa^-er !
Il dégusta son vin lentement, faisant durer le plaisir en vrai gourmet.
— Serez- vous chez vous ce soir ? demanda aimablement Durnovo en repoussant le flacon. J'ai beaucoup à faire aujourd'hui, et je serais heureux de passer un moment avec vous ce soir.
— Parfait ; venez dîner.
Durnovo secoua la tête, examinant ses vêtements fripés et boueux.
— Impossible, mon vieux; je ne puis me présenter dans cet accoutrement !
— Allons donc, pourquoi pas ? Qu'est-ce que vous voulez que cela fasse à Jocelyne ?
— Rien, mais cela me fait, à moi.
Son désir d'accepter l'invitation était manifeste, quoique sa protestation fût probablement sincère : la vanité des gens de couleur surpasse celle des blancs.
— Eh bien, je vous prêterai un habit noir... A sept heures précises ?
Durnovo se retira en toute hâte, l'œil brillant de joie.
Maurice Gordon ne se remit pas tout de suite à l'ouvrage, il demeura quelques instants rêveur, tambourinant sur son pupitre.
— Si je pouvais décider Jocelyne à être aimable avec lui, pensa-t-il tout haut, il y aurait encore des chances pour que j'entre dans cette affaire !
A sept heures, Durnovo fit son apparition chez Gordon. Il avait trouvé moyen d'emprunter des vêtements de soirée et portait une orchidée à la boutonnière. Jocelyne le voyait probablement pour la première fois dans cette tenue mondaine, seyante, mais difficile à porter. Sauf la conversation, rien ne trahit l'homme comme la façon de porter l'habit.
Jocelyne le reçut gracieusement ; elle fut plus aimable que Maurice Gordon n'avait osé l'espérer ;
elle paraissait presque contente de le revoir et prenait un iutt^Tet amical à ses faits et gestes. Durnovo attribuait à son hal)it tout l'iionnour de cet accueil, taudis cjuc Maurice se f('li( itait de ce que ses précédentes rcvoniniandations avaient ]K)rté fruit.
Pondant le dîner, Victor Durnovo se montra ravi de l'attention que Jocelyne témoignait pour l'expédition. Il donnait à entendre qu'il en était le clu^f, et Maurice ne fut pas moms ravi, car l'admiration de Durnovo pour Jocelyne faisait sortir celui-ci de sa réserve habituelle.
— Vous entendrez parler de moi avant trois mois d'ici, miss Gordon ! dit Durnovo en réponse à une hypothèse que son absence pouvait durer plusieurs mois ; je ne suis pas homme à courir des risques inutiles ou à commettre quelque imprudence à mon désavantage.
Deux hommes attestèrent plus tard, à Msala, la véracité de cette assertion.
Vers la fin de ce modeste repas, Jocelyne Gordon sentit se réveiller toute son antipathie pour Durnovo. Elle s'était d'abord sentie presque attirée vers lui. Quoiqu'il portât assez gauchement l'habit, sa tenue rappelait celle d'un homme bien élevé. Il n'avait pas tout à fait l'air d'un gentilhomme, mais il en semblait le reflet : les métis ont le don d'assimilation. Mais à mesure que le dîner avançait, le vin aidant, sa nature reprit peu à peu le dessus. Il s'enhardit, fut moins sur ses gardes et, sa confiance en son mérite personnel augmentant, ses yeux s'animaient en contemplant Jocelyne.
Elle s'aperçut du changement et subitement son ancienne aversion pour cet homme se raviva sans qu'elle pût s'expliquer pourquoi.
— Alors, dit Maurice, dès que sa sœur se fut
retirée, je suppose que vous serez millionnaire dans six mois.
Et, tout en parlant, il poussait la bouteille du côté de son hôte,
Durnovo n'avait pas dormi depuis quarante heures. La surexcitation de sa fuite précipitée Tenfiévrait encore ; le chatoiement de Targenterie sur la table, la lumière tamisée des bougies, la sensation d'un bien-être raffiné agissaient sur sa nature créole : il n'était plus maître de lui. Il s'empara de la bouteille et en fit l'abus le plus déplorable.
— Pas dans six mois, dit-il, mais ça viendra.
— Quel veinard ! murmura Maurice en soupirant légèrement.
— Je vais vous avouer, dit Durnovo dans un épanchement dû au madère, qu'il s'agit de la Simiacine, mais je ne puis vous en dire davantage.
— De la Simiacine ? reprit Gordon, faisant tourner son verre dans ses doigts et le regardant complaisamment ; il y a longtemps que vous êtes sur sa trace, n'est-ce pas ?
— Dans six mois, vos soutes en seront pleines, de ma Simiacine !
— Par Dieu ! je donnerais gros pour avoir un intérêt dans l'affaire.
Maurice continuait à l'inviter insidieusement à faire usage de la bouteille.
— Ce n'est pas impossible : « Aide-moi, je t'aiderai. » Voilà ma devise.
— Vous aider, mais comment ?
— Impossible de vous le confier aujourd'hui, je le ferai en temps utile... quand je le jugerai bon ! Allons rejoindre votre sœur, eh ?
Mais au même moment la servante apporta le café, disant tout bas à son maître que miss Jocelyne, prise d'un mal de tête, s'était enfermée dans sa chambre.
Pendant les trois jours qui suivirent le départ de Durnovo de Msala, Mercdith et Oscard apprirent à se connaître. Les épreuves les plus décisives s'accumulèrent en ces trois jours, exigeant loyauté, humanité, affection fraternelle, courage et dévouement.
La petite vérole fait des ravages en Afrique, comme, de nos jours, elle n'en fait nulle part ailleiurs. Les indigènes la combattent parfois, mais le plus souvent la subissent avec ce fatalisme du vaincu devant un ancien ennemi profondément redouté. L'épidémie n'était pas nouvelle pour eux, et il eût été facile à Jack et à Oscard de laisser penser, dans leur intérêt personnel, que la présence à Msala de trois hommes blancs n'était d'aucun secours pour les indigènes et qu'elle constituait seulement un danger pour eux ; il leur eût été très facile de s'éloigner de la station riveraine et d'abandonner aux hommes atteints le soin de pourvoir à leurs propres besoins. Mais une telle pensée ne leur était pas venue.
Le camp fut donc installé de l'autre côté de la rivière, où tous ceux qui semblaient forts et sains furent placés sous des tentes en attendant l'issue.
Les malades furent transportés dans un camp spécial, disposé à leur intention et gardé. Tout cela fut presque entièrement exécuté par les trois
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Anglais, aidés de quelques indigènes ayant déjà eu la petite vérole.
Pendant quelques jours, les trois hommes allèrent ici et là, risquant leur vie, surveillant les malades, encourageant les désespérés, stimulant les lâches en réveillant en eux un semblant d'amourpropre. Pendant ces jours, ils ne prirent ni un repas régulier, ni deux heures consécutives de repos. Joseph, Meredith et Oscard en arrivèrent ensemble à cette abnégation d'humanité où maître et serviteur, homme instruit et simple soldat, se sentent égaux devant leur Créateur.
Grâce à la promptitude des mesures prises pour isoler les malades, la contagion ne se propagea pas. En tout, onze hommes furent atteints et dix moururent dans les trois jours : le onzième guérit, mais resta éventuellement à Msala.
Ce fut seulement le soir du troisième jour que Jack et Guy trouvèrent le temps de parler de l'avenir et d'eux-mêmes. Ils n'avaient pas quitté la maison de Durnovo, ils y dînèrent ensemble.
— Pensez- vous, demanda brusquement Oscard quand ils restèrent seuls à fumer, que Durnovo savait à quoi s'en tenir sur le mal des nègres ?
— Je crois qu'on ne peut garder le moindre doute à ce sujet ! répondit Jack vivement.
— Et il s'est sauvé ? insinua Oscard.
— Parfaitement.
Guy Oscard eut un petit rire méprisant où rinsulte se fit sentir plus profonde qu'en aucune parole.
— Et qu'allons-nous faire ? demanda-t-il.
— Rien. Des héros de roman se jucheraient au pinacle des vertus et de là-haut ils excommunieraient M. Durnovo et ses œuvres. Mais il est beaucoup plus pratique de tirer de lui ce que nous
LA SIMTACINE iiy
pourrons encore vu tirer. Jùi eettcî fin de siècle, c'est la façon la i)lus sage d'envisager la situation, et iniisque nous ne pouvons pas nous i)asser de lui...
Un engourdissement, du ;'i 1;l nicotine, s'était emparé de Guy Oscard.
— ]^rr ! c'est assez dégoûtant, grogna-t-il après un moment de silence. J'ai horreur d'avoir affaire à des lâches !
— Et moi à des imbéciles. Dans des rapports journaliers, je préfère encore un lâche.
— Il y a quelque chose de vrai dans ce que vous dites. N'empêche que je renoncerais à tout si...
— Et moi de même, dit Jack en se retournant vivement sur sa chaise.
— Si...
Oscard eut un petit rire bref et attendit.
— Si, continua Jack, je le pouvais. Mais à rheure actuelle je suis forcé d'aller de l'avant. De telles occasions ne se présentent pas tous les jours, je ne puis laisser échapper celle-ci. La vérité est que j'ai promis, à une personne que je ne nommerai pas, de gagner de l'argent afin de pouvoir lui assurer la situation sociale à laquelle elle est habituée. Il faut donc que je gagne cet argent.
— Je suis à peu près dans le même cas, dit Guy Oscard, assez indistinctement à cause du gros tuyau de la pipe qu'il fumait.
— Vraiment ? J'en suis heureux. C'est une affinité de plus. Nous avons, par ce fait, le même but en travaillant.
— Oui.
Guy s'arrêta, fit un grand effort et surmonta enfin ce mutisme qui était, chez lui, une infirmité :
— La raison que je vous ai donnée, l'autre soir, à vous et à cet individu nommé Durnovo, est
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bien vraie, mais j'ai une autre raison : il est certes nécessaire que je me tienne à l'écart pendant quelque temps, mais j'ai également besoin de gagner de l'argent. Je suis à peu près fiancé, et ]'ai découvert que je n'étais pas aussi riche que je le croyais. On m'avait dit qu'à la mort de mon père j'aurais 75,000 francs de rente et je me suis aperçu que les gens étaient moins au courant de mes affaires que je ne le supposais.
— C'est ce qui arrive souvent, fit Jack l'encourageant.
— Je n'ai guère que 50,000 francs de rente et ma fiancée est habituée à beaucoup mieux que cela.
— Hum ! presque toutes les jeunes filles du monde soijt dans le même cas ; ma fiancée a été élevée aussi à dépenser bien plus que cela ; c'est le mauvais côté de notre situation.
Jack Meredith s'appuya sur le dossier de son siège et se mit à contempler le ciel.
— Bien entendu, continua Guy, opiniâtrement expansif une fois lancé, 50,000 francs de rente ne sonnent pas mal, surtout pour commencer. Mais il n'y a aucune chance d'augmentation ; les hommes d'affaires prédisent plutôt ime baisse sur les rentes. Or, je ne connais aucun autre moyen de gagner de l'argent. Je n'ai pas été élevé dans le but de m' enrichir et je n'ai nullement l'esprit commercial. Il y a des jeunes gens qui vont dans la Cité et fondent des brasseries ou commanditent des banques. Dieu sait ce que cela signifie !
— Cela veut dire qu'ils trafiquent avec l'argent des autres, expliqua Jack.
— Oui, bornons nos suppositions à cela. Mon père, vous le savez, ne m'a jamais appris à gagner ma vie ; il n'a pas voulu me permettre d'être
soldat ; il m'a oiivoyc au collège avec le dcsir de faire de moi un littératciu-, mais je ne suis rien moins que lettré. Il me restait l'Afrique. Je ne suis pas comme vous, Morcdith, apte à tout.
— Renicrciez-cu la Providence, interrompit Jack.
— Mais je connais un peu l'Afrique et j'ai quelques données sur Diunovo. Cet homme a une idée, elle se nomme Simiacinc. On peut se fier à lui sur ce point, sinon sur d'autres. Il connaît ce pays et ne commettra aucune erreur sur cette plante rare.
— Si grands que soient ses goûts de gardemalade ? ricana Jack.
— Parfaitement ! Prenons l'homme tel qu'il est.
— Il le faut bien.
— J'ai la confiance la plus absolue dans cette entreprise, continua Oscard après un silence ; il est certain que ceux qui poiuront se procurer de la Simiacine pure seront maîtres de fixer son prix. Ils feront fortune, et je crois que Durnovo connaît un endroit où elle croît en abondance.
— Je ne vois pas quel serait son avantage à nous tromper en cette circonstance. C'est là le point à examiner, murmura Jack pensivement. La première fois que je l'ai rencontré, Durnovo était mourant, et, à ce moment-là, je l'ai cru honnête. Il y a des gens qui ne deviennent honnêtes que quand ils se sentent malades. J'étais si éloigné de toute méfiance à son égard que j'ai accepté tout de suite d'entrer dans l'affaire.
- — Si vous y restez, je vous seconderai de tout mon pouvoir ! dit brièvement Oscard.
— Alors, en avant ! Je crois qu'à nous deux nous valons bien le plus habile métis de là côte !
Jack Meredith alluma une nouvelle cigarette. Ils fumèrent un moment en silence, jouissant
de la poésie de cette belle nuit des tropiques. De Taiitre côte de la rivière, quelque oiseau attardé appelait plaintivement sa compagne. Parfois, un crocodile troublait de ses ébats le calme des eaux. L'atmosphère était illuminée par cette réflexion ardente qu'on observe la nuit et seulement sous réquateur.
Pendant ce silence, Jack, apparemment, méditait les confidences qu'il devait en retom* à son compagnon, car il reprit la parole le premier et parla sérieusement de ce qui le concernait, chose quelque peu en dehors de ses habitudes.
— Je suppose, dit-il, que vous savez que je suis en désaccord avec mon père.
— Oui, j'en ai entendu vaguement parler, répondit Oscard d'un ton qui impliquait que sa curiosité était déjà pleinement satisfaite.
— C'est justement à propos de mes fiançailles, continua Jack sans hésiter. Je n'y comprends rien, mais mon père et ma fiancée ne s'entendaient pas. Je suppose qu'elle est trop honnête et trop hère pour avoir voulu condescendre à le flatter. Car j'imagine qu'une jolie jeune fille peut facilement faire changer d'idée à un vieillard, pour peu qu'elle veuille s'en donner la peine.
— Pas à votre père, je crois ; il a l'air assez réfractaire aux jeunes filles en général, dit froidement Oscard.
— Vous le connaissez donc ?
— Oui, un peu. Je me suis trouvé avec lui une ou deux fois dans le monde. Je ne crois pas qu'il me reconnaîtrait s'il me rencontrait.
Ils se turent.
Il est stupéfiant de penser que Ton puisse s'approcher aussi près de l'abîme sans le voir, sans le deviner.
Ils se rappclt rriit j)lus tard ("<'tlr conversation et Jack Mcredith scî demanda (jucl pressentiment Ini avait alors fait chan^^cr le conrs de la conversation.
— Si vous êtes de mon avis, je crois, dit-il, ([ue je ferais bien de descendre à Loango et d'insinuer adroitement à Durnovo (|ue nous avons besoin de ses services.
— Parfait.
— Il ne lui faut pas tant de temps pour acheter de la quinine, vous comprenez. Il avait déclaré devoir voyager nuit et jour.
Oscard approuva gravement d'un signe de tête.
— Comment vous y prendrez-vous pour le ramener ?
— Je pense lui dire tout bonnement que son absence, en se prolongeant, nous a causé de l'inquiétude et que je viens m'assurer que rien d'assez grave n'est survenu pour l'empêcher de nous rejoindre. ^ i^rn It *y^^ ^\
Jack se leva et jeta le bout de sa cigarette.
Il était très tard et, de l'autre côté de la rivière, les rayons de la lune se reflétaient sur les baïonnettes des sentinelles qui veillaient le camp des malades.
— Mais que lui direz- vous au sujet de la petite vérole ? demanda Oscard plus par curiosité que par désir d'objection.
— Je crois que je n'en dirai rien. Il est nécessaire de manier cet homme-là avec adresse. Des reproches le buteraient.
• — Si vous désirez le ramener à Msala, vous ferez bien, tout au moins, de l'avertir que nous nous sommes rendus maîtres de l'épidémie.
— ■ Oh ! oui, ce sera nécessaire. Bonsoir, camarade, je partirai dès l'aube.
Le lendemain matin, à sept heures, le canot
était armé, les rameurs basanés se trouvaient à leur poste. Les deux Anglais déjeunèrent ensemble et descendirent à Tembarcadère, côte à côte.
Il pleuvait sans interruption. L'atmosphère les imprégnait de cette singulière sensation de langueur et de mollesse extrêmes qu'on ne ressent que dans les régions fluviales de l'Afrique centrale.
— Soyez prudent, soignez-vous, dit Oscard, au moment où Jack montait en canot.
— Soyez tranquille !
— Et ramenez Durnovo !
Jack leva les yeux en souriant énigmatiquement.
— Cet homme, dit-il nonchalamment, ira au plateau de la Simiacine, dussé-je Ty porter par la peau du cou !
Et, disant cela, il ne pensait qu'à l'expédition.
On avait pris l'habitude d'associer le nom de sir John à celui de lady Cantourne. Ils appartenaient à la même génération, ils avaient les mêmes goûts, ils exerçaient tous deux une influence considérable sur le monde des oisifs, et, de plus, ils éprouvaient grand plaisir à se trouver ensemble. Il n'était pas difficile de prévoir le résultat. On n'invitait jamais l'un sans l'autre et Mabel se trouvait sans cesse dans une position difficile.
Sir John la gênait visiblement. Il était observateur et profitait de temps à autre du privilège accordé à la vieillesse de dire ouvertement des choses qu'il eût mieux valu taire. De plus, la situation était fausse et les situations fausses ne gagnent rien à être prolongées.
Sir John lançait des paroles insinuatrices dont Mabel pouvait à peine saisir le sens. Au ressentiment causé par la querelle avec Jack et par son résultat, s'ajoutait la rancune inspirée par ce parti pris de ne pas s'expliquer.
Le pire, en effet, était que sir John ne formulait jamais une désapprobation directe. En passant, il témoignait simplement de sa perspicacité.
Mabel ayant permis à un jeune baron français de sa connaissance, vif et empressé, de lui offrir le bras pour l'accompagner de sa voiture jusqu'à la
porte d'un château habité par des amis, fut dépitée, mais non surprise, d'apercevoir, dans le hall, une silhouette bien connue, appuyée gracieusement sur une queue de billard.
— Je serais heureux de croire le plaisir de cette rencontre partagé, dit sir John, s'inclinant courtoisement sur la main de miss Chyne.
— Cela serait possible..., rcpondit-elle avec coquetterie.
— Si... ?
— Si je n'avais pas peur de vous !
Sir John se détourna en souriant pour aller au-devant de lady Cantourne. Il fit semblant de ne pas avoir entendu, mais la réponse l'avait impressionné. Elle indiquait une nouvelle tactique, une attaque dirigée sur un autre point. Mabel avait mis en œuvre toutes ses ressources, et elle en avait beaucoup ; mais aucune n'avait obtenu de succès jusqu'à présent. Elle avait tenté d'amadouer l'ennemi par un badinage enfantin ; de l'éblouir par son étourdissant brio qui manquait rarement son effet sur les hommes de son monde ; de le séduire par le témoignage d'une affection respectueuse. Tout avait échoué. Elle déployait maintenant sa batterie de réserve, car il y a peu de choses plus dangereuses, même pour un vétéran, que l'aveu de la peur s'échappant des lèvres d'une jolie femme.
Sir John fit un geste un peu brusque, un mouvement d'effacer les épaules qui lui était habituel, et qui pouvait être pris indifféremment comme un hommage rendu à Mabel qui était derrière lui, ou à lady Cantourne qui lui faisait face.
Le plus agréable dans ces grandes réunions de château, c'est la facilité que l'on y a de s'isoler des personnes qui ne vous sont pas sympathiques. Miss Chyne sut très bien éviter sir John. Le baron
était son esclave, — du moins il TafTirmait — et le premier soir, elle arriva facilement à le retenir près d'elle.
Sir John Meredilh, le lendemain malin, ])énétra le premier dans la salle à manger.
Il se dirigea tout de suite vers le buffet où, selon l'habitude, les lettres etjles journaux avaient été déposés, pèle inèle. Peut-être n'avait-il pu rester couché sachant cpie le facteur avait passé, peut-être n'avait-il jxis voulu faire descendre son vieux domestique pour lui chercher son courrier.
Ses mains fouillèrent maladroitement dans la correspondance et soudain le mouvement nerveux de ses lèvres cessa. Une étrange rigidité se répandit sur toute sa figure, lui donnant l'aspect d'un marbre. La lettre était là : elle était bien arrivée, mais elle ne lui était pas adressée.
Sir John prit la missive, la regarda de tous les côtés, étudiant l'écriture de son propre fils. Son visage exprimait tout son orgueil, tout son amour et aussi une résolution inébranlable. Il rejeta la lettre parmi les autres et ses doigts tapotèrent lentement ses lèvres. Son regard, toujours fixé sur ce paquet de lettres, fut soudain frappé par le coin d'une enveloppe qui émergeait des autres ; elle était du même papier, du même format, de la même couleur que l'enveloppe adressée à miss Chyne. Sir John laissa échapper un profond soupir et étendit la main. La lettre était enfin arrivée, enfin ! Avec quel battement de cœur il saisit cette branche d'olivier qu'on lui tendait d'un continent à l'autre ! Il s'empara de la lettre, fit un pas vers la porte comme pour aller se réfugier dans la solitude, puis, après réflexion, il regarda l'adresse : elle était pour la même personne, pour miss Chyne ; toutefois l'écriture était différente, c'était bien celle
d'un homme du monde, mais d'un homme peu habitué à manier la plume.
— C'est de Vautre ! murmura sir John. Hé oui, de l'autre, par Dieu !
Et, avec un sourire qui s'adaptait mal à sa figure ridée, il prit un journal et se dirigea vers la cheminée, où il s'assit avec raideur dans un fauteuil, semblant prendre un intérêt immense aux nouvelles du jour. Il relut trois fois le même alinéa, et le relut une quatrième fois, à mi-voix, comme pour le graver dans sa mémoire. Il ne voulait pas reconnaître son trouble, ni humilier son orgueil, même devant les ornements du dessus de cheminée.
Quand Mabel descendit, très fraîche et très jolie dans son costume de cheviote, le valet de chambre avait déjà trié les lettres. Il n'y en avait que deux pour elle, deux enveloppes jumelles adressées par deux mains différentes.
Sir John, affectant un enjouement forcé, causait avec lady Cantourne quand la nièce de cette dame fit son entrée. Il épia attentivement ce qui allait se passer. Ces deux enveloppes l'intéressaient, il était curieux de savoir celle que Mabel ouvrirait en premier. Elle les examina tour à tour, lança un regard furtif du côté de sir John, répondit avec à-propos à quelque réflexion que lui fit le baron et déchira l'enveloppe de Jack.
Ses lèvres exprimèrent une certaine émotion, tandis qu'elle dépliait le papier pelure. Sir John, qui connaissait l'importance du moindre détail, poussa un soupir d'impatience.
Rien n'est plus troublant que l'incertitude. Sir John le ressentit après le déjeuner. Les autres convives se dispersèrent pour mettre leurs guêtres et prendre leurs cartouchières. Le vieil aristocrate,
son journal à la main, se dirigea vers la terrasse. Mabcl le suivit presque aussitôt.
— Sir John, dit-elle, j'ai reçu une lettre d'Airique. Se doulait-elle qu'il le savait déjà ? Agissait-elle
spontanément, ou d'après les conseils de Jack ?
Toutes ces questions traversèrent l'esprit du vieillard, tandis que ses yeux s'arrêtaient sur le joli visage de la jeune lille.
Il commençait, ce qui prouvait sa sagesse, à redouter cette enfant. La beauté féminine est plus puissante dans le monde que la force virile.
— D'Afrique ! répéta sir John les lèvres contractées. Et de qui est la lettre, chère Mademoiselle ?
Il resta la figure calme, les yeux fixes, attendant la réponse.
— De Jack.
Sir John tressaillit. Néanmoins il sourit en repliant son journal sur ses genoux.
— Ah ! de mon illustre fils ? C'est amusant !
— En avez-vous reçu une également ? réponditelle, rendant promptement sarcasme pour sarcasme.
Sir John leva les yeux et lui adressa un sourire étrange. Il admirait la présence d'esprit de la jeune fille. Il eut le geste approbateur d'un escrimeur croisant le fer avec un adversaire digne de lui.
— Non, chère Mademoiselle, il n'y avait rien pour moi. M. Jack Meredith n'a pas le temps de m'écrire, mais il touche sa rente à la banque avec une ponctualité toute filiale.
Mabel tenait la lettre dans ses doigts, et la tournait et la retournait sous les yeux du vieux gentilhomme.
Une faible odeur du parfum dont elle se servait parvint aux narines de sir John, qui se recula comme ne pouvant la supporter. A cette minute,
le sentiment que lui inspirait Mabel touchait presque à la répulsion,
— Je pensais qu'il vous serait agréable d'apprendre qu'il se porte bien, dit-elle.
Elle lisait et relisait l'adresse sur l'enveloppe.
— Vous êtes vraiment généreuse de me faire l'aumône de cette nouvelle. Je suis très heureux de le savoir en bonne santé. Toute une longue lettre de lui doit être, en vérité, un vrai régal !
La mode était, cette année-là, aux petites jaquettes ouvertes ayant de coquettes poches de chaque côté. Mabel en portait une et elle remarqua que sir John avait lancé un regard significatif vers la poche du côté gauche, dans laquelle la lettre de Guy Oscard se trouvait.
Elle changea légèrement de couleur en s'apercevant que le coin de l'enveloppe était visible.
— Je suppose, dit sir John aimablement, qu'à présent vous faites autorité sur toutes les questions qui concernent TAfrique.
Son ton était si naturel, si bien celui de la conversation, qu'elle crut inutile de chercher à deviner son arrière-pensée.
Elle avait appris avec plaisir que les deux hommes s'étaient rencontrés et s'étaient parlé sans le moindre soupçon. Il était certain qu'Oscard respecterait sa promesse et Jack Meredith n'était pas homme à provoquer une confidence, pas plus qu'à en faire une.
— Il ne me parle pas beaucoup de l'Afrique, reprit-elle, décidée à tenir bon : elle était fiancée à Jack Meredith, et, qu'il plût ou non à sir John de l'ignorer, elle ne voulait pas permettre que le fait fût passé sous silence.
— Bien entendu ! Il a assez de choses à vous dire de lui et de son avenir.
— Naturellement. Cet avenir n'est pas aussi désespéré que vous semblez le croire.
— Ma chère miss Chyno, protesta sir John, je ne sais rien de son avenir, sinon que lorsque j'aurai quitté cette terre il aura droit à mon titre tel qu'il est, et à mes revenus tels qu'ils sont.
— Alors vous ne fondez auciui espoir sur l'œuvre importante qu'il entreprend en Afrique?
— Pas le moindre. Je ne savais même pas qu'il s'appliquât à un labeur quelconque. J'aime à croire qu'il ne se livre à aucun travail manuel : cela abîme tellement les ongles !
— Je puis vous affirmer que ses occupations ne comportent aucun travail manuel !
— Je suis heureux de l'apprendre. Il vend probablement des indiennes imprimées aux indigènes, ou échange des objets en métal contre de l'ivoire, — un métier très intellectuel ! Entre temps, il acquiert de l'expérience et espère faire fortune, je suppose.
Ces pensées étaient précisément celles contenues dans la lettre de Jack à Mabel.
— Oui, il a confiance, avoua-t-elle.
— Naturellement, et il a raison ! Je vous en prie, ne le découragez pas, si vous trouvez le temps de lui écrire ! Mais, entre nous, chère Mademoiselle, on ne fait pas fortune en Afrique. Je suis vieux et j'ai quelque expérience du monde.
La figure de Mabel s'assombrit.
— Quelques personnes, cependant, s'y sont enrichies.
— Oui, par le commerce des esclaves ! Mais cette intéressante industrie touche à sa fin. Enfin, tant que la santé de mon fils ne sera pas en danger, nous devons nous féliciter de le savoir si honorablement occupé.
Il se leva tout en parlant.
— J'aperçois, continua-t-il, votre aimable ami, le baron, qui vient de notre côté avec tous les accessoires du lawn-tennis. Il est surprenant que, jusqu'à présent, nos jeunes gens n'aient pas su limiter à la matinée leur ardeur pour le lawntennis.
Sur ce, il la quitta. Le baron ne fut pas long à deviner que quelque chose avait contrarié la charmante miss Chyne. Mabel était en vérité cruellement déçue. L'idée que son fiancé pouvait ne pas réussir ne lui était jamais venue à l'esprit, depuis que les lettres de Jack, pleines de vie et d'énergie, avaient commencé à lui parvenir. Sir JohnMeredith était un homme dont l'opinion comptait, aussi bien parce qu'il paraissait, quoique âgé, en complète possession de ses facultés d'observation, que parce que sa science de la vie n'avait pas d'égale. L'homme atteint son apogée intellectuel lorsqu'il réunit l'expérience la plus étendue à la pénétration la plus vive. Mabel s'était abandonnée à une fausse sécurité. Elle avait tenu pour acquis que Jack réussirait et reviendrait, au bout de quelques mois, riche et victorieux. Sir John venait de jeter un doute dans cette heureuse confiance et il lui était maintenant impossible de ne pas tenir compte des paroles sceptiques qu'il avait prononcées.
Elle en avait presque oubhé la lettre d'Oscard.
Assise sur la terrasse, elle flirtait avec le baron, tout en réfléchissant hâtivement à la situation.
Elle ne se considérait aucunement comme fiancée à Oscard. Si, dans un moment d'abandon, Guy laissait entendre quoi que ce fût de ce genre à Jack, il lui serait très facile de nier le fait avec une
ardeur j)crsiuisivc. Maïs, an fond du rccur, elle savait pouvoir se fier à la discrétion d'Oscard.
La pire noirceur d'aine des femmes infidèles, c'est la facilite avcx: laquelle elles utilisent la fidélité des hommes à leur prolit.
Victor Dumovo s'attardait à Loango. Il inventait chaque jour de nouvelles raisons, aussi bien pour ceux qui s'intéressaient à l'entreprise que pour ceux qui ne s'en souciaient guère, afin d'excuser son retard à rejoindre l'expédition arrêtée à Msala.
Tout le monde, sur la côte, savait à l'heure actuelle qu'une grande exploration commerciale allait remonter l'Ogowe et que la fortune l'attendait dans les régions inconnues du centre de l'Afrique.
Dumovo soignait sa réputation ; il était reconnu comme le plus intrépide des marchands d'ivoire, le seul capable de résister aux rigueurs effroyables du climat qui, tôt ou tard, tuait tous ses concurrents. Personne ne connaissait comme lui l'intérieur des terres. Son influence sur les nègres était sans rivale. On attendait de lui des merveilles et il jouissait à Loango d'une admiration et d'un respect que l'on n'accorde généralement qu'aux millionnaires ou aux gens en passe de le devenir.
Durnovo lui-même se grisa de cette confiance en sa fortune future et, pendant les trois jours qui suivirent son arrivée, il acheta dans le meilleur magasin de l'endroit les plus beaux habits qu'il put se procurer. Il s'installa avec fracas dans l'hôtel le plus en renom, principalement achalandé par les capitaines de navire, et il dépensa largement un
argent qui ne lui appartenait pas. Jouant au grand seiçneur, il avait loue uji cheval pour rendre ses visites et il était à I^ango depuis six jours quand il descendit de sa monture à la porte du bungalow des Gordon.
Il savait que Maiurice Gordon était parti le matin même pour une des fréquentes tournées qu'il faisait aux entrepôts voisins, mais il joua néanmoins la surprise quand la domestique lui annonça Tabsence du maître de la maison.
— Et miss Gordon ? dit-il, en tapant de sa cravache le bout de ses bottes. Est-elle chez elle ?
— Oui, Monsieur.
Quelques minutes après Jocelyne faisait son entrée dans le salon où Diu-novo attendait, le visage calme mais le cœur défaillant. Quand ses yeux contemplèrent Jocelyne, radieuse de beauté, tout son aplomb lui revint.
— Je croyais, dit-elle, que vous aviez rejoint l'expédition ?
Dans sa folle suffisance, il prit cette formule polie pour un regret déguisé.
— Pas sans vous avoir fait mes adieux, réponditil, ce n'était pas probable.
Et, affirmant son sans-gêne, il prit une chaise avant d'en être prié et s'assit, continuant à frapper sa botte de sa cravache et ne cessant de la regarder avec admiration.
— Et quand partez- vous ? demanda-t-elle d'un ton beaucoup plus froid.
La fatuité de Durnovo l'empêcha de s'apercevoir du changement d'intonation ; il allongea au contraire ses jambes et s'installa famiUèrement.
Jocelyne, loin de s'asseoir, resta résolument debout : c'était très significatif.
— Maurice est absent ? demanda-t-il.
— Oui.
— Et il vous a laissée ici toute seule ? ajouta-t-il d'un ton provocant qui resta sans effet.
— J'y suis habituée, répondit-elle encore plus froidement.
— Cela ne me plaît guère, vous savez.
— A vous ?
Elle témoignait une telle surprise qu'il en fut légèrement décontenancé.
— Oh ! il est bien naturel, ajouta-t-il en manière d'expHcation, et en s'agitant sur sa chaise, que l'on s'intéresse au sort de ses amis ; or, vous et Maurice êtes mes meilleurs amis.
Elle tressaillit à ces paroles si familières ; elle avait de plus en plus peur de cet homme.
— Maurice a pour moi, continua-t-il, plus d'amitié que vous.
Elle rit nerveusement.
— Maurice, en effet, parle toujours de vous avec reconnaissance, dit-elle.
— Il en parle à des oreilles sourdes, hein ? Il a raison d'être reconnaissant. Quoique j'aie peutêtre tort de le dire, je puis me vanter de l'avoir associé à plusieurs bonnes entreprises, et il ne tient qu'à moi de le faire participer à cette nouvelle affaire, affaire colossale, qui l'enrichirait promptement !
Il se leva, s'avança résolmnent vers le sofa où elle était assise et s'appuya sur le dossier, une main tendue vers elle et tenant de l'autre main sa cravache avec laquelle il frôlait le bout de sa robe, qui traînait sur le parquet presque jusqu'aux pieds du métis.
— Seriez-vous contente s'il en faisait partie ? demanda-t-il en lui lançant un regard significatif.
— Il est toujours dommage de manquer une
bonne occasion. Sa position ici n'est pas des plus sûres.
Elle jeta un coup d'œil inquiet autour d'elle : elle était bloquée dans un coin du salon et ne pouvait se lever sans courir le risque de lui en faire dire plus qu'elle n'en voulait entendre. Elle se baissa et retira doucement sa robe de la portée de son fouet dont le toucher était presque une caresse.
— Est-ce que mon frère refuse de profiter de l'occasion ?
— Non, mais vous lui en faites perdre la chance. Elle se leva alors et, restant debout au milieu
du salon, elle le regarda fixement, l'œil animé.
— Je ne vois pas en quoi tout cela me regarde, ditelle. Je ne connais aucun des engagements commerciaux de mon frère et fort peu les amis avec qui il les a contractés.
— Alors, permettez-moi de vous dire, Jocelyne, — Mademoiselle Gordon, si vous le préférez — qu'avant d'en être quitte avec moi vous connaîtrez au moins un des engagements de votre frère à fond. Maurice est à peu près en mon pouvoir et...
A ce moment une ombre se dessina sur le parquet de la véranda et Jack Meredith, sautant par la fenêtre, pénétra dans le salon.
— Ne vous gênez pas, jeune homme, dit-il avec une emphase de mélodrame. Introduisez-vous par la fenêtre ! Je vous prie, continua-t-il d'un ton différent, en s'adressant à Jocelyne, de m'excuser de me présenter de la sorte, mais la servante m'a dit que vous étiez dans la véranda avec Durnovo et, ajouta-t-il en appuj^ant sur chaque mot, c'est à lui que j'ai affaire.
Durnovo avait la main droite dans la poche de sa jaquette, et, sur le semblant de salut de Jack, il
la sortit et la lui tendit. Un éclair de haine brillait encore dans ses yeux quand Jack, lui faisant face avec une provocante courtoisie, promena hardiment son regard railleur de la face brune du métis à la poche, dans laquelle un revolver se dissimulait mal.
— Ne vous voyant pas revenir, dit Jack, nous commencions à être inquiets à votre sujet, quoique en sachant fort bien que vous auriez soin de votre personne.
Il ne détachait pas son regard de la poche bavarde et Durnovo, s'en apercevant enfin, y plongea vivement la main.
— Mais, sous un climat aussi traître que celui-ci, poursuivit Meredith, impossible de prévoir ce qui peut survenir d'un jour à l'autre. En tout cas, je suis heureux de vous trouver en... en si bon état.
— Mais oui, je me porte très bien, dit Durnovo, s'efforçant de rire. Je me proposais de partir ce soir.
Jocelyne était restée en arrière. La rougeur qui lui était montée au visage s'atténuait peu à peu. Il y a des femmes qui deviennent subitement belles, non sous l'impression d'une pensée élevée ou d'une noble vertu, mais par le seul fait de rougir. Quand le regard de Jack se dirigea de Durnovo vers Jocelyne, il s'aperçut, pour la première fois, qu'il était en présence d'une ravissante jeune fille.
La crise était conjurée, Jack le savait et Jocelyne aussi. Elle comprenait que l'imperturbable sang-froid de son compatriote en avait imposé au plus impétueux des Indiens. Il lui avait appris que dans le salon d'une dame on ne doit pas élever la voix, ni avoir des inquiétudes dans les doigts ou des menaces dans le regard.
— Vraiment ? Si vous repartez ce soir, nous voyagerons ensemble.
Et s'adrcssant à Jocclyne :
— J'ai appris que votre frc^re était absent.
— Oui, pour quelques jours : il est en tournée sur la côte.
Un silence suivit. Tous deux semblaient attendre. Victor Durnovo sentit qu'il devait se retirer ; il se leva, ramassa sa cravache qui était tombée sur la natte.
Il n'y avait rien à faire ; la volonté réunie de ces deux êtres bravait la sienne.
Meredith sortit avec lui de la véranda sous prétexte de l'aider à se mettre en selle et, pendant qu'ils contournaient tous deux la maison, Durnovo commit une de ces lourdes fautes que l'on se rappelle toute la vie avec honte de soi ; la chose même qu'il tenait le plus à ne pas dire lui échappa, comme malgré lui :
— Où en est la petite vérole ? demanda-t-il.
— Elle est enrayée, répondit tranquillement Jack. Nous avons eu trois jours bien durs ! Mais nous avons évité la contagion en isolant les malades. Malheureusement, comme nous n'avions aucun moyen de les secourir, ils sont morts.
Durnovo ressemblait à un chien battu ; sa présence d'esprit l'abandonna; il ne trouva rien à répondre, envahi par un profond mépris de luimême.
— Vous pouvez revenir sans crainte à présent, ajouta Jack avec un raffinement de cruauté.
Et ce fut tout ce qu'ils dirent jamais à ce sujet.
— Vous est-il possible de me rejoindre cet aprèsmidi, à quatre heures, sur la rive ? demanda-t-il quand Durnovo fut en selle.
— Parfaitement.
— Alors, à quatre heures.
Et, tournant sur lui-même, Jack reprit d'un pas assuré le chemin de la véranda.
Dans quelques cas, Tabsence cimente Tamîtié. Jack et Jocelyne s'étaient quittés en simples connaissances, ils se retrouvaient amis. On ne peut expliquer ce phénomène, car nul ne peut sonder l'âme humaine. Qui peut définir l'intuition qui nous porte à dire d'un être sur mille : « Celui-là sera mon ami » ?
— Je suis désolé, dit Jack, que cet homme ait eu de nouveau l'occasion de vous importuner.
Jocelyne n'oublia jamais cette scène. Elle s'en souvint encore, alors que l'Afrique avait pour toujours disparu de son horizon ; ce fut l'image la plus fortement gravée dans sa mémoire, celle qui, le plus nettement, entre mille autres, lui rappela les incidents de ce temps-là.
— Pourquoi est-il revenu de Msala ?
Jocelyne s'était levée, l'invitant à s'asseoir avec
elle sous la véranda.
— Pourquoi M. Durnovo est-il revenu ? répétât-elle, car Jack ne semblait pas avoir entendu la question.
Il avançait une chaise cannée avec cette grâce aisée et nonchalante qui lui était particulière, et il hésita avant de répondre.
— Pour se procurer de la quinine, dit-il sans la regarder. Et puis, ajouta-t-il, pour dire la vérité, je crois que Durnovo a manqué de sang-froid. Sa santé est très altérée par ce climat ; il est resté trop longtemps en Afrique. Nous avons passé un mauvais moment à Msala ; il y a eu la petite vérole au camp. Oscard et moi avons accompli des actions héroïques, et je suis sûr que si nous faisions partie de quelque société, nous obtiendrions une récompense, une médaille, une statue... ainsi que Joseph.
— J'aime bien Joseph, dit-elle tout bas.
— Moi aussi. En d'autres circonstances, s'il n'avait pas été mon domestique, j'aurais aimé l'avoir pour ami.
Il regardait droit devant lui avec une fixité singulière, se doutant probablement de l'examen minutieux qu'il subissait.
— Et vous ? Vous vous êtes bien porté ?
— Oh ! oui, dit-il en riant ; je n'ai pas rapporté répidémie à Loango ; vous n'avez rien à craindre.
Elle parut vouloir expliquer qu'elle n'avait aucune appréhension, puis elle se ravisa et ne dit rien.
— Joseph a construit une salle spéciale et, avec la fumée d'un feu de bois ou quelque chose d'analogue, il y désinfectait tout, jusqu'aux pipes d'Oscard !
Elle rit, puis s'arrêta soudain.
— La situation a été grave ? demanda-t-elle.
— Non, l'épidémie a été combattue à temps. Nous avons eu onze morts ; mais maintenant, nous sommes tous en bonne santé; nous n'attendions que Durnovo pour nous remettre en route. Un autre aurait pu venir chercher la quinine.
— Certainement.
Il la regarda à la dérobée avant de continuer.
— Mais, comme les nerfs de Durnovo étaient un peu ébranlés, il était préférable de l'éloigner, vous comprenez.
— Je suppose qu'il s'est éloigné de lui-même, dit-elle tranquillement.
— Eh bien ! oui..., mais avec notre consentement.
Les hommes ont un esprit de corps aussi bien que les femmes ; ils préfèrent mêler les lâches avec les braves, afin qu'on ne les remarque pas.
— C'est étrange, dit Jocelyne dans un mépris pour l'homme qui avait redouté un danger qu'elle eût bravé, c'est étrange que M. Durnovo n'ait rien dit de tout cela ici. On ignore à Loango qu'il y ait eu la petite vérole au camp.
— Nous n'en étions pas sûrs quand il nous a quittés.
— Je crois que M. Dnrnovo est trrs au courant de cette maladie. Nous la connaissons tous sin* cette côte ; il lui était difficile de ne pas la reconnaître aux premiers sym])tômes.
Il se rappela plus tard le sourire qu'elle lui adressa alors. Poiu" le moment, il se sentait confus, comme s'il venait d'être surpris dans un dédale de mensonges.
C'était un point d'honneur pour lui que de parer à toute éventualité et il s'était toujours cru capable de dissimuler aux gens les plus inquisiteurs ce qu'il voulait leur cacher. Plus tard, en avançant dans la vie, il se souvint de l'expression du visage de Jocelyne.
— Bref, dit-elle avec un sourire satisfait, je crois que vous ne pouvez plus garder le secret : il s'est enfui, vous laissant le soin de lutter. Vous êtes généreux de masquer sa conduite, c'est très beau. Je ne crois pas que j'aurais pu en faire autant. Je n'ai pas l'âme si noble.
— Non, ce n'est pas par noblesse d*âme, mais le plus efficace pour s'assurer des gens n'est pas de les convertir ou de tenter de les perfectionner, c'est de compter avec leurs vices. Cette méthode a un double avantage : premièrement, elle s'accommode aux besoins présents et, secondement, elle sert d'avertissement pour l'avenir. Le meilleur moyen de guérir le vice est d'en faire son profit. C'est ce que nous pratiquons avec Dumovo : ses petites vilenies seront plus tard des témoins contre lui.
Elle secoua la tête d'un air de doute.
— Votre théorie et votre pratique ne sont pas d'accord, dit-elle.
Il y eut un court silence.
— Et avez- vous été vacciné, au moins ?
— Précisément au moment de quitter l'Angleterre. Mon tailleur a tellement insisté ! Il me raconta qu'il avait fait nombre de complets à des gens partant pour l'Afrique et que tous avaient fait leur testament et s'étaient fait vacciner. Des raisons trop pénibles pour s'y arrêter m'empêchant de faire mon testament, j'ai du moins subi la vaccine avec enthousiasme.
— Et aviez- vous tous les médicaments nécessaires ? Aviez- vous un besoin urgent de cette quinine ?
Il y avait une anxiété si sincère dans le ton dont elle fit cette question qu'il répondit gravement :
— Mille remerciements ; nous n'avions pas absolument besoin de quinine, mais elle pourra nous être utile. Oscard est notre médecin et il est très capable. Il consulte un livre, inscrit d'une part tous les symptômes contre, d'une autre tous les symptômes pour, il déduit le moins du plus et traite son malade selon le résultat de ses déductions.
Elle se mit à rire plutôt pour lui plaire que par expansion de vraie gaieté.
— Je ne crois pas, dit-elle, que vous ayez eu pleine conscience des risques que vous avez courus. Depuis le peu de temps que nous sommes ici, Maurice et moi, nous avons appris à craindre le climat de l'Afrique occidentale. Nous avons connu tant de gens qui y ont succombé !
— Je tâcherai d'échapper à leur sort. Dans un sens, le manque... comment dirons-nous?... le manque de courage de Dumovo est une sécurité ; il ne nous entraînera à aucun danger.
— Non, mais il pourrait vous y exposer et se retirer.
— Il ne nous y reprendra pas une seconde fois,
miss Gordon I Oscanl a ti^moi^nu' 11» clc'sir do tordre le cou à Durn()\'() ; il pourrait bien I(î faircî un do ces matins.
— Le tort est de manquer de pnidence, ajouta évasivement la jeune fille. On no saurait trop eu avoir en Afrique, vous savez.
— Je suis pnident et j'ai des raisons pour l'être. Elle le regarda tixement, ses yeilx bleus cherchant
ceux du jeune homme.
Son regard posait mille questions.
— Je serais fou d'agir autrement, ajouta-t-il ; je suis fiancé et je suis venu ici pour acquérir les moyens de me marier ; cette expédition n'a d'autre but que de me les procurer.
— Oui, dit-elle, votre devoir est alors d'être plus prudent que tout autre, parce que votre vie ne vous appartient plus ; c'est un dépôt qui vous est confié. Comment est votre fiancée? Quel est son nom ?
— Elle s'appelle Mabel, Mabel Chyne.
— Et comment est-elle ?
Il s'adossa à sa chaise, entrelaça ses doigts en étirant ses bras par un geste qui lui était familier :
— Elle est de taille moyenne, les cheveux châtains. Son pire ennemi convient, je crois, qu'elle est jolie ; moi, j'en suis convaincu.
. — Naturellement, dit Jocelyne avec calme ; c'est ce qui doit être et je suis sûre que vous et son pire ennemi avez raison.
Il approuva de la tête, témoignant qu'à cet égard il avait foi en son jugement.
— Je regrette de n'avoir pas sa photographie ; selon l'usage, je devrais toujours avoir son portrait, dans un médaillon autour de mon cou ou sur moi. Dans les romans, les fiancés portent toujours
cette sorte de bijou merveilleusement ciselé. Mais j'ignore où Ton peut se le procurer.
— Je crois que, d'habitude, on Ta par héritage, suggéra Jocelyne.
— Je le suppose aussi, continua-t-il sur le même ton demi-sérieux. Je devrais toujours l'avoir à portée de l'étreinte de ma main mourante, dans laquelle Joseph, en essuyant une furtive larme, le trouverait en m'ensevelissant. C'est dommage ! Mais je crois que mes ancêtres ne m'ont légué qu'un esprit pratique.
— J'aurais aimé voir une photographie de miss Chyne, dit Jocelyne qui, apparemment, ne l'avait guère écouté.
— J'espère que vous ferez sa connaissance en Angleterre, car vous ne séjournerez pas toujours
— Encore quelques années seulement. Ses parents vivent-ils ?
— Non, ils sont morts. Ils habitaient les Indes... et aux Indes les Anglais meurent toujours jeunes et de façon tragique. Mabel demeure chez sa tante, lady Cantourne. Lady Cantoume a dû jadis épouser mon vénéré père !
— Pourquoi ne l'a-t-elle pas fait ?
Il haussa les épaules, resta silencieux, puis se redressant :
— Dieu seul et eux le savent, dit-il. Pensez- vous qu'il y ait un enfer spécial dans l'autre monde pour les parents qui ont sacrifié la vie de leurs enfants à leur ambition personnelle ? Moi, je l'espère.
— Je n'ai jamais accordé à ce sujet la réflexion qu'il mérite, répondit-elle. Est-ce là la raison ? Lady Cantourne était-elle d'une condition supérieure à celle de lady Meredith ?
— Oui.
Il lui sembla (ju'un voile se Icîvait, lui livrant tout le passé de Mercdith, et elle resta pensive, le rof^ard ]KTdu à travers les enlacements de fleurs grim])antes (jui les entouraient.
Jack Mereditli se leva vivement, montre en main, et Jocelyne revint aux choses terrestres, laissant échapper un sou])ir.
— Miss Gordon, voulez-vous me rendre un service ?
— Avec plaisir.
Il déchira une feuille de son carnet et, s' approchant de la table, il écrivit quelques lignes avec le crayon attaché à sa chaîne de montre.
— Ces derniers jours, dit-il tout en écrivant, m'ont dévoilé la fragilité de la vie humaine.
Il s'approcha, lui tendant le papier :
— S'il m'arrive quoi que ce soit et que vous rappreniez, voudrez- vous écrire à Mabel et l'avertir? Voici son adresse.
Elle prit le papier et le lut de façon distraite.
— Oui, dit-elle, je ferai cela si vous le désirez, mais il faut que rien ne vous arrive.
Sa voix trembla légèrement et elle s'arrêta soudain ; elle ne pliait pas le papier, mais continuait à le Hre.
— Non, il n'arrivera rien ; mais ne mépriseriezvous pas un homme qui n'aurait pas le courage de prévoir toute éventualité ?
Il se demandait à quoi elle rêvait, car elle ne semblait pas l'entendre.
Une horloge, dans le salon, sonna la demie et le son parut la rappeler à la réalité.
— Est-ce que vous partez ?
— Oui, dit-il vaguement ; oui, il faut que je parte.
Elle se leva et il lui prit la main. Il la garda un
moment. Il avait conscience de n'avoir pas tout dit. Il s'arrêta au seuil de la véranda, cherchant ce qu'il avait à ajouter.
— Adieu ! fit-il en se détournant.
Les lèvres de Jocelyne remuèrent, mais il n'entendit aucun son. Pâle, troublée, elle se rassit, tenant toujours l'adresse dans sa main ; elle la relisait en murmurant : « Mabel Chyne. s> Elle retourna le papier, en étudia l'envers, comme si elle voulait deviner ce qu'il y avait sous ce nom-là.
On entendait à travers les arbres le remous de la mer lointaine. L'heure et le lieu ajoutaient à l'impression de rêve.
La jeune fille demeurait à la même place, regardant toujours ce nom^ écrit sur un chiffon de papier, seul souvenir qu'il lui eût laissé !
On ne s'est pas encore expliqué la rapidité avec laquelle une nouvelle se répand en Afrique. En moins d'un mois, le plus léger racontar est connu sur toute la côte. Un homme peut, par exemple, divulguer un secret à Saint-Paul-de-Loanda, s'embarquer pour Zanzibar, et, dès son arrivée, on lui racontera le secret.
Presque au début de son voyage dans le nord, Maurice Gordon fut averti que la petite vérole faisait rage sur TOgowe.
— L'expédition anglaise est décimée par l'épidémie, lui dit-on ; les trois chefs sont morts.
Maurice Gordon, habitant l'Afrique depuis quatre ans, prit la nouvelle pour ce qu'elle valait ; mais, s'il demeura sceptique, il perdit son sangfroid : il changea de route et fit voile vers Loango.
— Je suis curieux de savoir, se demandait-il à lui-même, en se rendant de la place à ses bureaux, si Dumovo est parmi les morts.
Et il sentit un rayon d'espoir pénétrer son cœur.
Maurice Gordon était bon à sa façon, mais il ne pouvait se dissimuler que le simple fait de la mort de Dumovo le servirait à point et lui causerait un réel soulagement.
Absorbé dans ces réflexions, Maurice Gordon se rendit à sou bureau personnel et y trouva
l'objet de ses pensées : Victor Dumovo, assis et en train de déguster du sherry. Gordon s'aperçut tout de suite que les bruits étaient fondés : le regard de Dumovo avait une expression craintive et maladive, il paraissait anéanti et ne parvint pas à reprendre possession de lui-même.
— Eh bien ! s'écria le propriétaire du carafon, vous avez l'air un peu abattu : on me dit qu'il y a la petite vérole à Msala ?
— C'est ce que vient de m'annoncer Meredith. — Vous venez seulement de l'apprendre ? Meredith est-il aussi à Loango ?
— Oui, et l'imbécile veut repartir dès ce soir ; il m'a donné rendez-vous sur la rive, à quatre heures.
Maurice Gordon s'assit, se versa un verre de sherry et le vida tout en réfléchissant.
— Durnovo, dit-il avec emphase, je crois au contraire que Meredith est loin d'être un imbécile.
— Vraiment ?
— Oui.
Maurice s'assura que la porte était bien fermée.
— Il faut être très circonspect, la moindre inadvertance dévoilerait tout. Meredith a une façon calme de vous regarder qui me déconcerte ; il pourrait bien deviner...
— Non, réphqua confidentiellement Dumovo, surtout si nous réussissons ! Et, par le ciel, nous réussirons !
Maurice Gordon haussa les épaules en signe de doute, mais il ne répondit pas. Le silence dura un moment. Dumovo tira enfin un morceau de papier de sa poche et le jeta sur la table.
— Voilà une bonne affaire, dit-il.
— Deux mille défenses d'éléphant, murmura
Miuirici". Oui, cxt ('llcutc L;l lettre vient du rlief, je su])j)()se ?
— Oui, nous ])ouvons battre ces Aral)es dans leur ]^r()])riî connnercc*.
Un méchant sourire éclaira la ligure jaunâtre! de Duniovo. ^uand il souriait, sa moustache tombante s'avançait de façon à faire chercher, aux observateurs de faces humaines, à quoi cette bouche pouvait bien ressembler.
Gordon, qui tenait le papier du bout des doigts comme une chose malpropre, le rejeta sur la table.
— Oui, fit-il lentement, mais des mains noires ne se salissent pas à cela autant que des mains blanches : les noirs n'ont pas conscience de ce qu'ils font !
— Grand Dieu ! s'écria Dumovo, ne reprenons pas les vieilles discussions ! Je croyais que nous avions décidé que l'affaire était bonne ; nous n'y pouvons plus rien ; fauchons le blé pendant qu'il est mûr et quittons le pays.
— Mais supposez que Meredith surprenne notre secret ? insista Maurice Gordon avec cette hésitation lamentable qui précède la chute.
— Si Meredith voit clair, ce sera tant pis pour lui !
L'intonation concentrée avec laquelle ces paroles furent prononcées frappa Maurice, qui jeta un regard inquiet vers son interlocuteur.
— Personne ne sait ce qui se passe au centre de l'Afrique, dit Dumovo d'une voix sombre, mais ne nous inquiétons pas inutilement. Meredith ne devinera rien.
— Où est-il actuellement ?
— Auprès de votre sœur, au bungalow.
Victor Dumovo ne pouvait surmonter Tim-
I50 LA SIMIACINE
pression très pénible causée par la brusque apparition de Jack Meredith. Il est vrai que celui-ci était survenu à un moment tout à fait inopportun, mais on ne pouvait douter que son arrivée n'était due qu'au hasard. En réalité il avait joué le rôle d'un intrus intervenant dans un tête-à-tête et cela avec circonstances aggravantes.
Cette simple rencontre de Jack et de Jocelyne avait fait pressentir à Dumovo une possibilité de sympathie entre eux. En les étudiant, pendant quelques minutes seulement, comme il venait d'être à même de le faire, il avait senti cette sympathie naissante le souffleter en plein visage. Il en avait conçu une haine profonde pour Jack Meredith.
Il détestait en Jack cette foi inébranlable en soi-même, d'abord attribuée à la suffisance, puis reconnue plus tard comme le résultat de la race et de l'éducation.
Il détestait Meredith parce que l'aisance de ses manières de grand seigneur soulignait la vulgarité des autres comme un tableau de maître fait ressortir les défauts des toiles environnantes.
Il le détestait enfin et surtout parce qu'il sentait un lien commun entre Jack et Jocelyne : ils étaient tous deux d'un monde supérieur à celui du plus riche négociant de la côte, d'un monde où lui, Durnovo, ne se sentirait jamais à l'aise.
Mais, par-dessus tout, il nourrissait contre le jeune homme la haine du fourbe démasqué ; il sentait instinctivement que Jack Meredith s'était fait de lui une opinion froide et impartiale et que, ne voulant pas la faire connaître, il la cachait sous des manières affables.
En apprenant que Jack était au bungalow, Maurice regarda la pendule et chercha quel pré-
texte il pourrait bien trouver pour se débarrasser du métis.
Il se dégageait de Tintimité avec Meredith une influence saine, le son de sa voix donnait un sentiment de sécurité capable de ranimer le cœur de l'homme le plus faible.
Mais les circonstances forçaient Victor Durnovo à s'expli(pior plus longuement avec Gordon.
— licoutez, dit-il, se penchant en avant et jetant sa cigarette. Ce projet de Simiacinc sera la plus grande entreprise tentée sur cette côte.
— Oui, dit Gordon avec l'indifférence d'un homme qui ne participait pas à l'affaire.
— Or, ajouta Durnovo avec intention, je suis le seul commerçant faisant partie de l'association.
Gordon approuva de la tête, espérant de plus amples explications.
— ... Ce qui signifie que je pourrais faire accepter quelqu'un, insinuer qu'on ne peut se passer d'un aide.
Le regard de Durnovo était si perçant et si scrutateur qu'il semblait vouloir lire à travers la face heureuse et bonasse de Maurice Gordon.
— Et je suis tout disposé à agir dans ce sens, à faire la fortune d'un ami, mais à la condition que cet ami deviendra mon beau-frère !
— Où diable voulez- vous en venir ? demanda Gordon, en reposant le verre qui était à mi-chemin de ses lèvres.
— A ceci : j'ai le désir d'épouser Jocelyne. L'école moderne des réalistes, les romanciers
matérialistes qui prétendent que l'amour excuse tout, eussent été ravis de l'intonation passionnée avec laquelle Durnovo prononça le nom de la jeune fille.
— Vraiment ! Vous voudriez épouser Joce-
lyne ! répondit Maurice d'un ton d'ironie dédaigneuse.
Sa première impulsion lui faisait oublier ses propres intérêts. Il s'exprima avec le mépris que lui eût inspiré un vagabond.
Un éclair menaçant traversa l'œil noir de Durno vo, et ses dents, jaunes de tabac, mordirent sa lèvre inférieure.
— C'est mon désir... et ma volonté !
— Allons ! Durnovo, s'écria Gordon, ne faites pas le sot ; vous savez que c'est absolument impossible !
Il essaya mollement de mettre fin à la conversation en s'inclinant sur son bureau, en prenant sa plume et en s 'absorbant dans le classement de ses divers papiers. Victor Durnovo se leva si précipitamment que Maurice Gordon porta instinctivement la main vers le tiroir droit de son bureau. Ses bons yeux bleus devinrent fixes et durs. Durnovo tenta de se maîtriser; il se dirigea vers la fenêtre, leva le store et regarda au loin, malgré le soleil torride ; puis il se retourna et dit d'une voix basse et concentrée :
— Non, je ne vois pas que cela soit impossible ! II me semble, au contraire, tout naturel que Jocelyne épouse celui qui fut, dans tant de petites spéculations, V associé de son frère.
Maurice Gordon, toujours assis, regarda avec désespoir le visage olivâtre du métis. Il comprit tout. Il se souvint d'une foule de détails passés inaperçus et qui, à présent, rivés comme les anneaux d'une chaîne, le liaient irrémissiblement. Un instant il entrevit l'avenir et se crut ruiné, révoqué, mis à l'index de tous les pays civilisés. Il était au pouvoir de cet homme, pieds et poings hés.
TA STMTACTNE 153
Il ne pouvait rien lui refuser ; il lui était iuil)()ssi))le de répondre néf^ati veinent à cette demande qui réveillait cependant en lui tous les sentiments de l'honneur et de l'amour fraternel. Maurice Gordon savait, en effet, (jue Durnovo avait connaissance de faits dont Jocelyne achèterait volontiers le secret au prix de sa liberté.
Il n'y avait qu'un moyen d'en sortir. Sa main reposait toujours sur Id tiroir de droite ; son doigt était à deux centimètres de son revolver ; il ne manquait jamais son coup ; une balle pour Durnovo, une autre pour lui...
Mais les principes, ces principes qui d'un homme font un gentilhomme honnête et droit, l'arrêtèrent et lui firent comprendre la lâcheté d'un tel acte. Puis il serait toujours temps d'en arriver là.
Il essaierait de lutter jusqu'au bout.
— Votre sœur n'aura pas pour ce projet une aussi grande répulsion que vous semblez le croire.
Gordon espéra. C'était possible, après tout.
Maurice avait l'expérience de la société ; des précédents existaient. Il savait, comme vous et moi, que des femmes acceptent pour la danse et le flirt, épousent même des hommes qui ne sont pas de leur monde, et restent toujours aveugles à une anomalie qui frappe tous les regards.
— Moi, je crois qu'elle consentira, reprit Durnovo riant nerveusement. D'ailleurs je ne vous demande pas d'agir tout de suite, ajouta-t-il plus gentiment.
Il connaissait merveilleusement Gordon.
Ce ton radouci, joint au délai entrevu, calma immédiatement le jeune homme.
— Nous avons tout notre temps, nous en recauserons.
• — Vous ne lui avez rien dit ?
' — Non, rien. Ma sœur est très originale, continua Maurice,, essayant de dissimuler Tespoir trahi par sa voix ; elle est plus forte que moi, vous savez : mon influence sur elle est faible, mes observations, ne seraient pas prises en grande considération.
— Mais vos intérêts le seront ! suggéra Durnovo. Votre sœur vous aime beaucoup et j'ai un ou deux arguments à lui fournir qu'elle jugera particulièrement décisifs.
Les couleurs qui étaient lentement revenues aux joues de Gordon disparurent de nouveau, ses lèvres étaient sèches et tremblantes comme s'il eût souffert du siroco.
— Rappelez-vous, continua Durnovo sur un ton rassurant, que je n'en userai que dans le cas où je vous soupçonnerais de me desservir.
Gordon resta muet ; son cœur battait à se rompre ; il étouffait.
— Oui, je n'userai de ces arguments qu'en dernière ressource, répéta-t-il avec cruauté. Je ferai d'abord valoir les avantages que je vous offre : un quart des bénéfices dans l'exploitation de la Simiacine vous enrichira, vous mettra au-dessus de tout soupçon et à l'abri des commérages.
Maurice Gordon tressaillit visiblement, comme pris de peur.
— Vous pourrez alors vous retirer et aller vivre en Angleterre, pays plus calme. Ici, le terrain peut devenir trop brûlant pour vous, vous le savez.
Durnovo s'avança au milieu de la pièce, s'arrêta près du bureau dans l'attitude d'un homme qui lève son fouet sur un chien rampant.
Il prit son chapeau et abaissa sa cravache, riant d'un rire satisfait comme si le chien avait obéi servilement.
— Et puis, ajoiit«i-t-il en façon do dôSi, il peut se faire que je rriis^i^^-c yvr^^ «le Jocelyne sans aucune aide.
— Oui, dit Gordon ravalant tout son orgueil dans un hoquet et conscient qu'il avilissait sa sœur en prononçant ce ouiy conscient qu'il la jetait pour ainsi dire dans les bras de cet homme comme rançon de son honneur personnel.
Victor Durnovo fit un signe de tête protecteur et partit au rendez-vous de Jack Meredith.
Guy Oscard était assis sur la terrasse naturelle élevée sur le devant de la maison de Durnovo, à Msala ; Marie prévenait tous ses désirs avec une patiente dignité, suggérée par le souvenir de temps meilleurs et par le mâle exemple de son compagnon de service, Joseph. Oscard n'était pas apte à débiter toutes ces menues consolations qui soulagent le cœur de ceux qui se trouvent accidentellement déclassés ; il sentait vaguement que cette femme n'était pas habituée au travail manuel, mais il se contentait de lui parler avec plus de douceur qu'aux hommes et peut-être saisissaitelle cette nuance malgré son teint bistré.
Ils se lièrent d'une singulière amitié pendant les trois jours qu'Oscard resta seul à Msala. Joseph avait été promu au commandement d'un certain nombre de porteurs et ses travaux d'intérieur avaient été abandonnés, de sorte que Marie était seule pour servir Oscard.
— • Je crois que je prendrai du café, dit-il, en réponse à la question qu'elle lui avait posée. Oui, du café, s'il vous plaît, Marie.
Il fumait une de ses grosses pipes en bois, regardant droit devant lui avec sa placidité naturelle.
La femme s'en alla en souriant ; elle aimait cet homme à la voix forte et aux gestes calmes ; elle aimait ses efforts maladroits pour se con-
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cilier la cociuette Xantij)])<', ])()iir ohlcnir un sourire du grave Nestor ; elle aimait sa pii)e massive et la VOIX saccadée avec huiuelle il disait : « Oui, du cafc, Marie, s'il vous plaît. »
Aux femmes d'aimer ces façons, de sembler les comprendre et d'y attacher une importance particulière ! Ceux d'entre nous ([ui n'ont pas le talent de tourner une jolie phrase ou de lancer une plaisanterie appropriée doivent leur en rendre grâce.
Elle revint bientôt, apportant le café sur un plateau rudimentaire, avec une boîte d'allumettes et la blague à tabac d'Oscard.
Remarquant cette attention, il leva les yeux, souriant.
— Eh ! merci, dit-il ; très aimable de votre part ! Il ne remit pas sa pipe dans sa bouche, ayant
conscience que ces égards méritaient un bout de conversation, même banale.
— Les enfants sont couchés ? demanda-t-il avec intérêt.
Elle cessa de dresser la table.
— Ou% répondit-elle.
Il eut un hochement de tête comme si cette nouvelle était éminemment satisfaisante.
— Nestor, dit-il, adoptant les noms plaisamment donnés par Meredith, est bien le plus gentil gamin que j'aie rencontré depuis longtemps !
— Oh ! oui, fit-elle doucement. Mais écoutez !
Il leva la tête, écouta comme elle. Tous deux regardaient vers la rivière, dans le crépuscule croissant.
— J'entends des bruits de rames, dit-elle. Et vous ?
— Pas encore, j'ai Toreille moins fine.
— C'est rhabitude, dit la femme avec, dans la
voix, une émotion qu'il ne comprit pas alors. J'écoute toujours !
Oscar parut frappé de cette phrase qui la peignait si bien. Elle était si appropriée, si compréhensible, l'attitude de cette femme devant l'immensité ! C'était si bien l'attitude de quelqu'un qui écoute une voix lointaine.
Elle versa le café, mettant la tasse à sa portée.
— ' Maintenant, vous allez entendre, dit-elle en se redressant avec cette dignité de port que Ton trouve chez tous ceux qui ont du sang africain dans les veines. Ils ont juste franchi le coude de l'arbre cassé ; il y a deux bateaux...
Il écouta et ne tarda pas à entendre le « gluygluy» des rames glissant sur les eaux tranquilles de la rivière tropicale.
— Oui, dit-il, M. Meredith avait bien dit qu'il serait de retour ce soir.
Elle eut un petit rire étrange, presque celui d'une femme heureuse.
— Il est comme cela, M. Meredith. Ce qu'il dit, il le fait.
— Oui, Marie, il est ainsi.
Elle se retira avec une discrétion soumise et rentra dans la maison pour préparer un souper aux nouveaux venus.
On entendit bientôt distinctement les rames, et alors, probablement lorsque après un tournant de la rivière on fut en vue des lumières de Msala, l'appel affectueux de Jack Meredith traversa la nuit. Oscard ôta sa pipe de sa bouche et répondit. Son cri se répercuta jusqu'à l'autre rive. Ensuite il descendit au bord de la rivière où il fut bientôt rejoint par Joseph qui apportait une lanterne.
Les deux bateaux abordèrent en faisant crier le
sablo do la rive et, à la lueur vacillante, Oscard vit Durnovo et Jack descendre du même bateau.
Les trois hommes s'aclicminèrcnt ensemble vers la maison. Marie était sur la porte et s'inclina gravement en réponse au salut de Jack. Durnovo fit un bref signe da tête et ne lui dit rien.
Dans le salon, à la clarté de la lampe, les deux Anglais échangèrent un long regard inquisiteur. Jack Meredith souriait :
— Vous êtes prêt à partir demain? demanda-t-il.
— Oui, dit Oscard.
Et ce fut tout ce qu'ils se dirent, car Durnovo ne les laissa pas un instant seuls pendant la soirée.
Il épiait leurs figures d'iui œil soupçonneux ; sous sa moustache, sa lèvre était relevée dans une sorte d'angoisse. Mais il ne vit rien, n'apprit rien : les deux amis restèrent impénétrables.
A onze heures, le lendemain matin, les explorateurs quittèrent ce camp funeste de Msala.
Ils avaient été éprouvés dès le début ; mais, après ce premier échec, ils se remirent à l'œuvre avec un esprit de décision réfléchie plus sûr et meilleur que l'enthousiasme des premiers jours.
La petite flottille de canots qui, de la terrasse de Mscda, fit voile un matin de novembre ne portait que des hommes.
Les trois blancs et le métis, calmes, maîtres d'eux et intrépides, semblaient agir avec entente parfaite.
Jack Meredith ne se donnait jamais des airs de comm.andement ; il ne fut jamais un chef ; il aplanissait les choses, suggérant ici, approuvant là, et il paraissait toujours rester neutre.
Au bout d'une semaine, ils abandonnèrent la rivière, remontèrent leurs canots sur la berge et les cachèrent sous les taillis de la forêt vierge. On fit
i6o LA SIMIACINE
également un dépôt de provisions et la longue et fatigante marche commença.
Il n*est pas nécessaire d'en suivre les étapes au jour le jour. Il y eut de longues semaines accidentées seulement par quelque nouveau danger, quelque nouvelle difficulté ou un incident futile. Deux fois la troupe dut mettre de côté les bagages et prendre les armes. Là, Guy Oscard fut un chef audacieux et de sang-froid. Pas une mais cent fois, le sifflement d'une balle de Joseph fit roiiler quelque sauvage nu dans les fougères où il mourait sans comprendre. Nos voyageurs ne pouvaient être généreux : leur seule sauvegarde était de traverser ce pays, en laissant derrière eux une voie de sang et de feu.
Mais, du regard tout au moins, ils ne cessaient de surveiller Victor Durnovo. Aussitôt qu'ils pénétrèrent dans la forêt, deux milles au-dessous de Msala, le métis se transforma : sa singulière agitation reparut. Il était nerveux, ardent, expansif. Tout son être était comme adonné à sa découverte, tout son cœur et toute son âme en étaient obsédés.
Jack Meredith était toujours à ses côtés. Dans le jour, il marchait près de lui, en tête de la colonne, à travers la forêt inextricable. La nuit, il couchait sous la même tente, étendu en travers de la porte ; en dépit d'une fatigue énorme, Jack dormait du léger sommeil d'un citadin et il était souvent réveillé par Durnovo, parlant haut, grognant et s' agitant dans son lit trop étroit.
Après avoir marché pendant deux mois, conduits admirablement mais presque d'instinct par Durnovo, Meredith fit deux ou trois changements dans leur organisation.
La caravane, naturellement, avançait très lentement, à cause de la quantité de bagages à
LA SIMIACINE i6î
transporter. Ce retard paraissait irriter Durnovo à tel point qu'il fut évident que le métis deviendrait fou si l'on n'arriw'iit ])as à calincT son a/^'itation.
— Pour l'amour de Dieu ! s'écriait-il, poussez ces hommes en avant. Nous n'avons pas fait dix milles aujourd'hui, et voici encore un homme à terre ! Dieu le confonde !
Plusieurs fois, on avait dû lui arracher des porteurs tombés qu'il frappait à poings fermés. Il aurait voulu qu'on ^ne prît ni le temps de manger ni le temps de se reposer.
Guy Oscard n'y comprenait rien. Moins nerveux, il ne pouvait concevoir l'état d'irritation, d'effervescence et d'exaltation dans lequel le climat mettait Durnovo. Mais Meredith, avec sa nature plus fine, jugeait mieux la situation et, tout doucement, il expliqua la nécessité d'accorder aux hommes un plus long repos. Lui seul pouvait décider Durnovo à se coucher la nuit et à oublier ses perpétuels calculs. Les mains de cet homme étaient si fébriles qu'il pouvait à peine prendre les mesures nécessaires pour définir leur position dans ce désert aussi vaste que la mer. A Jack seulement Durnovo marquait quelque confiance.
— Ce n'est pas de ma faute, lui dit-il un jour, l'air égaré, après un violent accès de colère ; je ne sais ce que j 'ai ; par moments, je crois que je deviens fou!
On composa une colonne d'avant-garde commandée par Meredith et Durnovo. Elle devait pousser jusqu'au plateau, tandis qu'Oscard et Joseph suivraient tranquillement avec les bagages et les porteurs les plus faibles.
Il semblait que les yeux sauvages et injectés de sang de Durnovo voulussent percer la densité d'une forêt qui croissait à son gré depuis des siècles.
i62 LA SIMIACINE
Le métis remarqua mille indices qui échappaient à ses compagnons.
Le voyage n'eut bientôt plus le caractère d'une expédition réglée : ce fut une sauvage invasion en ligne droite à travers une forêt inextricable. Meredith savait que si, à bref délai, le succès n'apportait pas un remède à leur surexcitation, ils n'avaient plus à attendre que la folie ou la mort.
Victor Durnovo ne voulait plus s'arrêter avant d'être arrivé à l'endroit où devait croître la 5^*miacine,
— Quand nous apercevrons, disait-îl, des arbres isolés et bien rangés, faisant pressentir la main de l'homme, nous serons sauvés.
Pour ménager la raison de son compagnon, Meredith, à Tinsu de celui-ci, avait plus d'une fois assaisonné de certains médicaments la nourriture qu'on lui servait. Quand le terrain se changea, sous leurs pieds, en ondulations inégales, semblables aux congélations d'une région polaire, Durnovo refusa formellement de s'arrêter pour laisser apprêter les repas. On mangea des biscuits secs et des conserves de viande filandreuse, tout en suivant ce guide halluciné !
— Nous arrivons à la montagne, nous arrivons à la montagne ! Nous y serons ce soir ! Pensez donc, Meredith, ce soir ! répétait Durnovo avec une ténacité désespérante.
Il ne cessait de trébucher ; la sueur coulait sur sa figure en rigoles continues ; par moments, il s'arrêtait pour essuyer ses yeux du revers de ses mains ; et comme ses mains étaient égratignées, ses joues étaient toutes barbouillées de sang.
La nuit arriva. La lune se leva rouge et glorieuse. Les bêtes de la forêt inexplorée, en quête de nourriture, s'arrêtèrent pour considérer avec
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ctonncniciit et d'un (ril ( <)iili;iiit cet (îtrangc aniin.il inconnu... l'homnuî !
Ce fut Durnovo qui, allant toujours avec rage, .il^erçut le prenucr luie cclaircic dans les arbres. II poussa un cri sourd de joie, et, quelques minutes après, tous escaladaient comme des possédés une colline de schiste.
Durnovo atteignit le sommet encore le premier. Un parfum doux et léger les pénétra. Us étaient à la crête d'un large plateau qui s'estompait dans le clair de lune. De tous côtés, comme des moutons couchés dans une prairie, se voyait une q^uantité de petits buissons. Aucune autre végétation.
Victor Durnovo s'inclina vers l'un de ces buissons, enseveht sa figure dans les feuilles et s'affaissa.
— Oui, s'écria-t-il, c'est la Simiacine !
Puis, se retournant avec un gémissement de fou, il tomba comme mort.
Sur toute la surface du plateau, les buissons nains croissaient, espacés les uns des autres. Aucune herbe ne poussait autour d'eux. En tombant, leurs feuilles mortes empoisonnaient le sol. Les buissons n'avaient plus de feuilles maintenant, ils avaient tous été dépouillés et leurs branches tordues s'étendaient toutes nues dans le brouillard du matin. Quelques-uns avaient été grossièrement élagués, pour activer si possible la croissance et rendre plus abondante la récolte des feuilles sur la tige-mère.
C'était un étrange paysage. N'importe quel voyageur, le traversant sans rien connaître de la Simmcine, aurait cependant pressenti que ces insignifiants arbustes étaient un phénomène du règne végétal. Aucun oiseau ne bâtissait son nid dans leurs branches, aucun insecte n'y construisait sa frêle demeure, aucune araignée n'y suspendait sa toile de rameau en rameau.
Le plateau s'étendait, solitaire, morne et silencieux, sous la face du ciel bleu. Bien au-dessus de la campagne environnante, c'était le sommet d'une montagne sans nom, un pays situé au centre des contrées tropicales et qui n'était ni tropical, ni tempéré, ni polaire. Il ne possédait pas de faune, car il ne produisait rien qui pût vivre. Il n'avait pas de flore, car les arbustes, avec leur étemelle feuillaison brune et
luisante, accaparaient la vio v(^g(îtale et frappaient de mort toutes les autres plantes. CYtait comme le vestige ô^civé d'une planète où le^ conditions vitales étaient différentes. On y éprouvait l'étrange sensation d'avoir été transporté dans un monde que l'imagination n'avait pas encore conçu.
Les hommes qui vivaient dans cette atmosphère depuis trois mois n'avaient plus leur aspect naturel.
Leurs paupières étaient devenues lourdes : tous l'avaient remarqué, mais personne n'en parlait. Un besoin pressant de nourriture substantielle, qui ne pouvait être rassasié que par une absorption considérable de viande, forçait les chasseurs à des battues continuelles sur les pentes inférieures de la montagne. Le sommeil était interrompu par des apparitions mystérieuses. Les hommes disaient y avoir entrevu des êtres semblables à des arbres et marchant au loin avec des yeux sans regards.
Joseph leur disait : « Des bêtises, mes gaillards ! des bêtises ! »
Mais néanmoins il jetait des regards inquiets du côté de son maître, quand les indigènes racontaient leurs hallucinations.
On avait défriché la partie la plus accessible du plateau. Là, les arbustes de la Simiacine avaient été coupés sans pitié, leurs racines défrichées et brûlées ; ceci parce qu'au soleil couchant le vent, qui frôlait leur feuillage, apportait un parfum agréable et doux qui énervait jusqu'à faire claquer des dents.
On jugea donc prudent d'installer le camp sur un terrain nu.
C'était sur ce terrain, devant les tentes, que Guy Oscard avait rassemblé pour la première fois sa colonne mobile.
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Un matin, trois mois plus tard, Guy Oscard fit aligner cette colonne volante au même endroit : il partait pour l'Angleterre avec le premier convoi de Simiacine,
Pendant les dernières semaines, beaucoup de recommandations avaient été faites à ce petit corps d'hommes d'élite, choisis par le chef arrès mûre délibération. Oscard sentit ses instincts de soldat se réveiller en passant la revue de sa troupe à la fraîcheur de l'aube. Le voyage de Msala au plateau avait pris deux longs mois. Oscard espérait retourner à Msala en quarante jours.
La récolte de la Simiacine, que Durnovo estimait 40,000 livres, était empilée dans de petites caisses carrées, assez légères pour qu'un homme de force moyenne pût facilement en porter deux. Dix hommes pouvaient donc se charger du tout et vingt caisses, alignées sur le sol, servaient pour le moment de siège à Guy Oscard.
Il était si hâlé que sa moustache et ses cheveux en paraissaient blonds, quoique réellement châtains. Ses yeux n'avaient pas cette atonie que l'on remarquait chez les autres. Le climat et la brise mystérieuse de la Simiacine ne semblaient pas l'avoir éprouvé autant que ses compagnons. Cela provenait probablement de ce que, étant le chef des chasseurs, la plupart de son temps s'écoulait à poursuivre le gibier sur le bas versant de la montagne.
Jack Meredith vint le trouver, bnini, mais toujours élégant, l'œil vif et clair. Ce n'est pas le genre de vie qui fait l'homme.
— Eh bien ? dit Meredith, sondant le regard de son ami pendant que celui-ci examinait ses hommes.
Oscard ôta sa pipe de sa bouche.
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Tout en niarchiint lo loni^; de la colonne, fiiisant ici une observation, ajustant là un ceinturon, il einl)Iait aussi bien portant que possible. II regarda Jack sérieusement :
— Ça ne me j)laît pas, vous savez ? fit-il tout bas, car Durnovo causait à quelques pas avec le chef des porteurs.
— Qu'est-ce (jui ne vous plaît i)as ? Le goût de votre pipe ? Elle a l'air en effet un peu culottée !
— Non, de vous laisser ici, reprit Oscard.
— Oh ! tout va bien, mon vieux ! Et comme vous ne pouvez pas m'emmcner ! D'ailleurs en quittant mon pays, mon intention était d'aller jusqu'au bout et ce n'est pas maintenant que je vais lâcher l'affaire !
Oscard fit un geste d'intelligence, comme frappé par ce nouveau trait d'un caractère qui le surprenait toujours. Puis il se détourna et plongea son regard dans la vaste région inexplorée de l'Afrique qui s'étendait à leurs pieds.
Il resta les yeux fixes et ajouta, s'exprimant difficilement :
— Vous savez, je ne pensais pas... je veux dire que vous n'êtes pas le garçon que je croyais. La première fois que je vous ai vu, je vous ai pris pour un dandy peu propre à cette existence-ci. J'étais persuadé que cette entreprise n'aboutirait pas. Je connaissais Durnovo et n'avais aucune confiance en lui. Vous avez des manières si douces et vous êtes si raffiné dans votre tenue ! Mais la façon dont vous avez tiré ce léopard, à notre première rencontre, m'a plu énormément !
— Simple hasard ! interrompit Meredith en riant.
— Je sais, continua Oscard avec la résolution de dire tout ce qu'il avait sur le cœur, je sais aussi bien que vous que, depuis notre départ de Msala,
i68 LA SIMIACINE
vous êtes moralement le chef de cette expédition, et je ne servirai jamais sous les ordres d'un homme supérieur à vous.
Il se remit à fumer sa pipe et regarda autour de lui d'un air satisfait qui signifiait : « Voilà comment je suis, moi : quand j'ai à dire une chose de ce geme, je la dis aussi bien qu'aucun de vous. »
— Nous ne nous en sommes pas mal tirés, n'est-ce pas ? dit Meredith.
— Grâce à votre patience et à votre ténacit^.
— Vous remettrez ce paquet de lettres à mon père, j'en ai fait un seul paquet parce que c'est plus commode à emporter ; d'ici un mois, je trouverai bien le moyen de vous envoyer de nos nouvelles. Mais ne vous mariez pas avant mon retour, je tiens à être votre garçon d'honneur.
Oscard sourit, donna le signal du départ et la longue caravane défila devant eux. Les porteurs s'inclinèrent en passant, montrant leurs dents blanches, tandis que les chefs, un capitaine pour dix hommes, sortaient du rang et leur donnaient une poignée de main.
Avant qu'ils eussent disparu du plateau, Joseph vint dire adieu à Oscard.
— C'est compris, dit ce dernier, je déposerai à votre compte, au Lloyd, votre part du rendement.
Joseph grimaça un sourire.
— Oui, Monsieur, s'il vous plaît. Je présume que c'est une maison sûre ?
— Sûre comme le Parlement.
' — C'est que c'est une grosse somme, dit-il, se carrant dans ses bottes comme s'il se sentait déjà millionnaire.
— Un monceau d'or, au moins 400 livres ! Mais vous pouvez avoir confiance : je veillerai à tout.
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— Aucune crainte, Monsieur, répondit Joseph dignement. Je suis encliantn que vous ayez le maniement des fonds.
lui achevant un peu fi^auc licment ses remercîments, il regarda très iKU'linicut Dnrnovo qui s'avançait vers eux.
Mercdith descendit un peu la côte avec Oscard.
— Au revoir, vieux camarade ! lui dit-il quand le moment de la séparation fut venu. Bonne chance ! J'espère que vous trouverez tout en ordre chez vous. A propos, lui cria-t-il encore, faites mes compliments aux Gordon, à Loango.
Et c'est ainsi que la première récolte fut expédiée du plateau à Loango.
Guy Oscard faisait peu de choses, mais les faisait bien. Quarante-trois jours plus tard, il déposait les vingt précieuses caisses dans les souterrains de Gordon, à Loango, et congédiait ses hommes sans en avoir perdu un seul. Ces devoirs accomplis, il dirigea ses pas vers le bungalow.
Il avait décliné l'invitation que lui avait faite Gordon de rester chez lui jusqu'à l'arrivée du bateau qui n'était attendu que le lendemain. Pour dire la vérité, il n'était pas prévenu en faveur de Maurice, et c'est l'esprit plein de doute qu'il s'acheminait vers la petite maison située dans la forêt, entre Loango et la mer.
Sa première surprise en arrivant fut de trouver dans le salon la jeune maîtresse de maison. Guy Oscard redoutait les femmes, comme tous les hommes peu habitués à leur société ; il ne les comprenait ni ne les appréciait.
— Et quand avez-vous quitté vos associés ? demanda Jocelyne quand elle sut quel était son visiteur.
Il fut déconcerté de trouver tant de délicate distinction au fond de l'Afrique et s'exprima avec embarras. Mais elle Tencouragea.
— Il y a quarante-quatre jours que je les ai quittés, répondit-il.
— Et se portaient-ils bien ?
« Comme elle s'intéresse à eux ! pensa Oscard qui avait remarqué l'empressement de la jeune fille ; ce n'est certainement pas pour ce Durnovo. »
— Oh ! oui, répondit-il brièvement.
— M. Durnovo ne peut cependant jamais séjourner dans l'intérieur sans être incommodé par le climat ?
Guy Oscard, avec la perspicacité qui distingue son sexe, mordit à l'hameçon et pensa : « C'est donc pour Durnovo ! »
— Oh ! il va très bien, dit-il, admirablement bien, ainsi que les autres, Joseph et Meredith. Vous connaissez Meredith.
Jocelyne s'occupait d'un vase de fleurs qui était à côté d'elle. Une fleur était tombée et elle la replaçait très délicatement.
— Oh ! oui, dit-elle sans interrompre son travail, nous connaissons M. Meredith.
Il y eut un silence. Elle regarda ses fleurs, paraissant attendre de nouveaux détails.
— Meredith, ajouta-t-il, est l'homme le plus remarquable que j'aie rencontré.
Il était clair que cet homme, d'ordinaire taciturne, voulait décharger son cœur. Il désirait parler à quelqu'un de Jack Meredith, et Jocelyne, probablement, lui semblait le meilleur auditeur qu'il pût trouver à Loango.
— Vraiment, répliqua-t-elle avec un bienveillant intérêt. Et pourquoi ?
Il réfléchit, non plus parce qu'il trouvait difficile» (le parler à cette femme, mais parce qu'il cherchait à formuler sa j^cnsée :
— Vous connaissez le dicton populaire : «Main (le fer sous gant de velours ! »
— Oui.
— Cela peint Meredith. Ce n'est pas l'homme que je croyais. Il est merveilleusement aimable, poli et doux. Ce ne sont pourtant pas les qualités d'un bon chef d'exploration en Afrique, eh ?
Jocelyne eut un drôle de petit rire qui donnait à entendre que Guy Oscard ne lui déplaisait pas. Les femmes ont souvent de ces abandons, mais on sent très vite qu'on leur déplairait en essayant d'en profiter.
— Et il s'est bien porté tout le temps ? demanda-t-elle doucement.
— Oui, bien qu'il ne paraisse pas très robuste. Oh I il est bien plus fort qu'il n'en a l'air.
— Et vous, la santé ne vous a pas fait défaut ?
— Non, merci.
— Allez-vous retourner près d'eux ?
— Non, je pars demain matin, à la première heure, par le bateau portugais. Je retourne chez moi pour me marier.
— Vraiment ! Alors je suppose que vous abandonnez l'Afrique .pour toujours ?
— Peut-être pas, repli qua-t-il ; j'ai dit à Meredith que je serais toujours prêt à aller le rejoindre en cas d'urgence, mais pas autrement. Je resterai intéressé dans l'affaire et j'emporte le premier rendement de la Simiacine. Nous avons été très heiireux, vous savez. Il faudra que je reste à Londres pour vendre notre récolte ; j'y ai une maison.
— Vous marierez- vous tout de suite ? demanda
Jocelyne, avec cet intérêt sincère qui engage un homme à caiîser volontiers de ses affaires avec une femme.
— Aussitôt que je pourrai, répondit-il en riant. Rien ne nous arrête, nous sommes orphelins tous deux, et, grâce à Dieu, suffisamment riches.
Il fouilla dans la poche intérieure de son vêtement, se leva et lui tendit, sans arrière-pensée et inconscient, une photographie dans un étui de maroquin.
Aucune présentation n'était nécessaire, et Jocelyne Gordon sourit à une figure jeune et gaie.
— Elle est très jolie, dit-elle franchement. Guy Oscard balbutia indistinctement.
— Miss Mabel, ajouta-t-il après un silence. Elle s'appelle Mabel.
— Mabel, répéta Jocelyne, Mabel qui ?
— Miss Mabel Chyne.
Jocelyne referma l'étui de maroquin et le lui rendit.
— Elle est très jolie, répéta-t-elle machinalement, mais dans un saisissement de surprise qui lui ôta d'abord toute pensée.
L'attitude de la jeune fille était si singulière qu'Oscard en demeura décontenancé.
S'étant lerrt, il resta debout et prit congé, convaincu que Jocelyne allait perdre connaissance.
Quand il fut parti, la jeune fille se laissa tomber lourdement sur un siège.
— Miss Mabel Chyne, murmura-t-elle. Lui aussi! Que dois-je faire? Rien! se répondit-elle bientôt. Rien. Cela ne me regarde pas, je n'y puis rien !
Elle resta assise, seule, comme elle l'avait été toute sa vie, jusqu'à ce que le court crépuscule des
tropiques se fût (^teiidii sur 1;l foret. Soudain elle écliita eu sanglots.
— Cela me regarde, dit-elle, il est inutile de chercher à me persuader le contraire, mais je n'y puis rien...
Il est singulier que Jocelyne n'eût éprouvé aucune indignation en entendant prononcer le nom de Mabel par un autre homme. Les femmes ont rintuition des choses : elles se comprennent entre elles et ont une faculté pratique d'accepter la nature humaine, telle qu'elle est, que nous ne savons pas appliquer entre nous. Elles ne se révoltent jamais comme nous, et ne demandent pas protection pour leurs natures faibles.
Quand l'émotion fut apaisée, il resta au fond du cœur de Jocelyne une tendresse indéfinissable pour miss Mabel. Elle était persuadée que le sentiment que Jack Meredith avait pour la jeune fille était un sentiment vrai, partant inaltérable. Sa sympathie subite pour Mabel pouvait-elle être attribuée à cette conviction ?
N'approfondissons pas trop le cœur des femmes : c'est une étude dangereuse.
Comme seule pouvait le faire une femme, Jocel3m.e associait tant bien que mal la sympathie qu'elle éprouvait à l'horreur de la trahison commise. Elle connaissait assez le monde pour être convaincue que, mise en présence de sa vilenie, Mabel trouverait des excuses et obtiendrait son pardon. En dernier lieu, elle accepta avec calme la certitude qu'Oscard serait évincé. Aucune comparaison ne pouvait s'établir entre les deux
lioinincs. Juccîlyuo n'eût ]>as M^hii un moment. Elle resta couvaincuc qu'elle n'avait qu'il srmffrir en silence.
Elle ne pouvait pas all(T trouver Meredith et lui dire : « Cette fenuiic vous trompe! Moi, je vous aime réellement et mon amour est bien plus pur que le sien : ce n'est pas la fantaisie d'une toute jeune lille étourdie et coquette, c'est la passion profonde d'une fenmic réfléchie. C'est un amour si grand, si absorbant, qu'il vous fera tout oublier. Je vous entourerai de tant de tendresse, je veillerai sur vous avec tant de soins, je vous comprendrai et je vous seconderai si bien que par moi vous serez heureux. Je sens que nulle autre que moi ne peut autant pour votre bonheur 1 »
Jocelyne ne pouvait agir ainsi : aucune femme, même parmi celles qui s'affranchissent des convenances imposées à leur sexe, n'eût fait un tel aveu.
Précisément parce que Joceljoae ne pouvait dévoiler ce secret, elle se sentait à présent gênée, mal à l'aise, à la pensée d'avoir jamais à servir d'intermédiaire entre Jack Meredith et Mabel. En di\ailguant la confidence d'Oscard, elle n'eût certes pas contribué au bonheur des deux intéressés.
Cet état d'esprit était d'autant plus affolant que Jocel}aie n'avait personne à qui demander conseil, personne dont elle pût implorer l'avis ou la sympathie ; il lui fallait lutter seule, se diriger seule à travers ces sables mouvants. Elle n'avait pour guides infaillibles que son honneur et sa pudeur.
Trop consciente de son amour pour dévoiler la trahison de Mabel Chyne, elle sentait bien que si Mabel perdait l'estime de Jack Meredith, Jack
ne conserverait plus jamais d'estime pour aucune femme, même pour elle.
Trahir Mabel, c'était trahir l'honneur du sexe. Et il lui semblait que son honneur personnel y eût été compromis. Son amour pour Jack Meredith l'obligeait au silence, et, impuissante, elle le voyait briser sa vie par ce mariage qui ne pouvait être qu'une union malheureuse.
D'après ce que Meredith lui avait dit, Jocelyne, avec sa clairvoyance coutumière, jugeait combien Mabel était indigne de lui ; mais elle se rappelait aussi des mots, des insinuations, des soupirs qui prouvaient combien il l'aimait. Elle avait trop d'expérience pour rechercher ce qui avait bien pu le séduire en Mabel. Ne savait-elle pas que bien des hommes épousent des femmes jugées indignes d'eux et sont néanmoins constamment heureux par la suite, sans daigner expliquer leur bonheur à ceux qui ne le peuvent comprendre ?
Il faut se rappeler que Joceljme n'était nullement exaltée ; nature essentiellement pratique, elle ignorait le romanesque et ne réglait sa conduite que sur des faits ; et le fait le plus clair était son amour pour Meredith.
La vie au bungalow ne subit aucun changement apparent. Maurice Gordon ne s'aperçut de rien. Jocelyne n'avait jamais été exubérante ; elle continua à remplir ses devoirs de maîtresse de maison avec calme. Peut-être paraissait-elle plus disposée à causer de choses indifférentes ou à faire des plaisanteries banales, quand l'occasion s'en présentait ou que ses devoirs mondains l'exigeaient. Ceux qui ont des oreilles pour entendre et des yeux pour voir se méfient également d'un rire trop facile et d'une sympathie trop expansive : les gens heureux sont discrets.
Quatre mois s'étaient écoulés, et la rumeur causée par le brillant succès de l'expédition de la Simiacinc diniiiuiait. Les choses avaient repris leur cours habituel. Au début, les malins avaient nié le succès, puis lui avaient prédit une courte durée. Ensuite la ])ériode dr. l'envie active, de la haine, de la malveillance, lit place à une tolérance morose, non dépourvue de rancune imprécise contre la fortune qui avait une fois de plus favorisé le courage.
Maurice Gordon attendait chaque jour des nouvelles de l'endroit qu'ils appelaient vaguement le platean. Jocelyne n'essayait pas de se dissimuler à elle-même que son plus cher espoir était que Jack Meredith apportât les nouvelles lui-même.
Ce fut Dumovo qui vint.
Un soir qu'elle revenait lentement d'une réunion qui avait eu lieu chez un missionnaire, elle entendit des pas sur le sable ; elle se retourna et se trouva face à face avec Dumovo.
— Ah ! s'écria-t-elle avec une émotion qu'il ne comprit pas, ah ! c'est vous !
— Oui, dit-il en lui gardant la main plus que de raison, c'est moi.
Son voyage de Msala à travers les pays plus civilisés proches de la rivière, son passage sur le bateau côtier et son arrivée à Loango avaient été un triomphe croissant.
— Je venais vous voir, dit-il d'un ton très cavalier.
Elle ne prit pas la peine de lui annoncer que Maurice était absent pour dix jours : elle comprit quil le savait. Il y avait dans son allure une hardiesse qui déplaisait fort à la jeune fille; mais elle avait parfaitement conscience qu'elle ne le re-
doutait plus. Ce sentiment n'avait pas encore pris de forme précise ; elle ne s'expliquait pas ce qu'elle ressentait, mais elle savait bien qu'elle n'avait plus peur de lui.
— i\vez-vous réussi ? demanda-t-elle d'un ton de sollicitude indifférente.
— Je le crois ! Ce qu'Oscard a déjà emporté est une vraie fortune. Mais vous avez naturellement vu Oscard. Est-il descendu chez vous ?
— Non, il est resté à l'hôtel.
•— Vous a-t-il plu ?
La question était soulignée d'un regard jaloux.
— Oui, beaucoup.
— C'est un gentil garçon, un garçon tout à fait supérieur. Bien entendu, il a ses défauts, mais nous nous entendons admirablement. Il est fiancé, vous savez ?
— Il me l'a dit.
Durnovo lui lança un coup d'œil scrutateur et parut soulagé. Il rit maladroitement.
— Et, dit-il, Meredith est aussi dans cette enviable situation.
— Vraiment ?
Durnovo garda un silence significatif.
— Quand repartez- vous ? demanda-t-elle négligemment.
— Presque immédiatement, fit -il sur un ton de regret d'avoir à lui causer un chagrin involontaire. Il faut que je parte demain ou après-demain. Je n'aime pas laisser Meredith longtemps seul, là-haut, avec un nombre d'hommes réduit, car j'ai dû prendre une assez forte escorte. J'étais porteur d'une nouvelle valeur de 60,000 livres en Simiacine !
— Vraiment ! Et vous allez remmener vos hommes demain ?
11 ne se rappelait pas avoir fix^"^ ^l«'Tniitivemcnt son départ an lendemain.
— Ou le jour suivant, rcctifia-t-il.
— Avez-vons encore eu des malades parmi vos hommes ? demanda-t-elle d'un ton ironique qui le fit tressaillir.
— Non, ils vont tous bien.
— A quelle heure partez-vous ? reprit-elle. Il y a des lettres pour M. Meredith au bureau ; le premier clerc de Maurice vous les donnera.
Elle savait que ces lettres étaient de, Mabel, elle les avait eues en mains et avait aspiré le parfum raffiné du papier et des enveloppes.
— Vous prendrez garde de ne pas les perdre, ditelle. Elles peuvent être importantes.
— Oh ! je les lui remettrai bien assez tôt, répondit-il. Je suppose qu'il vaut mieux que je parte demain.
— Je le crois, répondit-elle froidement.
— Vous connaissez ces hommes ; chaque heure dans Loango augmente leur démoralisation.
Ils avaient atteint la grille du jardin du bungalow. Elle lui tendit la main d'un geste décisif. Il lui dit adieu et s'en alla, se demandant vaguement ce qui s'était passé. La conversation avait pris un tour si différent de celui qu'il espérait et qu'il désirait sans qu'il pût y remédier ! Il avait rêvé une tout autre fin à son entrevue et il se retrouvait sur le chemin de son misérable hôtel de Loango, congédié et déçu.
Il quitta donc le lendemain la petite ville de la côte africaine, se dirigeant, sans entrain, vers le nord.
Même d'aussi loin, il redoutait le regard moqueur de Meredith, car rien n'échappait longtemps à la perspicacité et aux déductions de cet Anglais.
i8o LA SIMIACINE
Les indigènes n'inspiraient pas grande confiance. Joseph, en causant librement avec eux, leur avait appris un argot de caserne qui permettait à Meredith d'arriver à les comprendre. Néanmoins Durnovo n'avait obtenu la permission de s'absenter que sur la promesse formelle d'être de retour dans les vingt-quatre heures. Jocelyne évita de le revoir, et elle fut ainsi privée d'apprendre bien des choses qui l'intéressaient ; mais la source où elle aurait pu puiser ses informations était trop dangereuse.
Tout semblait calme sur le plateau; elle ne prévoyait aucun danger immédiat pour Meredith et elle se sentait sur le bord d'un abîme.
Quatre jours plus tard, faisant avec une dame de ses amies une promenade à cheval dans la ville de Loango, elle rencontra Victor Durnovo. Elle en ressentit un coup douloureux : elle savait que depuis trois jours il avait quitté Loango avec ses hommes ; elle ne pouvait en douter.
Il avait l'air craintif et effaré. Cette rencontre lui causait à lui-même évidemment autant de déplaisir qu'à elle de surprise.
— Je croyais que vous étiez parti, dit-elle en arrêtant brusquement son cheval.
— Oui, mais je suis revenu pour chercher du renfort.
Elle savait qu'il mentait, et lui comprit qu'elle le devinait.
Elle fit tourner la tête de son cheval, adressa un signe de tête à son amie, salua froidement Durnovo et se mit à trotter vers sa demeure. Quand elle atteignit le coin de la rue mal pavée, elle prit un galop tranquille. Les enfants cessèrent leurs jeux pour la regarder passer. Dans la forêt, elle éperonna.
LA STMTAriNK iSi
Sur Ir s:lI)1(' silciuicux, sous les arbres bruissants, la jeune lille retourna chez elle au galop le j^lus rapide que son cheval pût fournir.
Jocelyne Gordon était luie de ces femmes concentrées que la réflexion met à la hauteur des circonstances.
En approchant du bungalow, Jocelyne s'avança du côté de la forêt, où un petit groupe de huttes étaient nichées dans le creux des dunes.
— Où est Nala, cria-t-elle, le constructeur de bateaux ?... Priez-le de venir me parler.
Elle employait le dialecte de la côte en s'adressant à plusieurs femmes assises au seuil d'une hutte.
— Nala, eh ! crièrent-elles en élevant leurs voix stridentes.
Quelques instants après, un homme sortit d'un hangar construit avec des feuilles de bananier. Cet homme n'avait que la peau sur les os, il était à peine vêtu et louchait horriblement, ce qui, à première vue, prévenait mal en sa faveur. Quand il aperçut Jocelyne, il posa sa charge de bois et accourut vers elle. Le nègre africain n'est pas servile, il est fier à sa façon. Mais si l'on sait le prendre on peut avoir confiance en lui et tout en attendre. Nala s'approcha de Jocelyne, un sourire découvrant ses dents.
— Nala, dit-elle, voulez- vous faire un voyage pour moi ?
— Je pars à l'instant.
— Je suis venue vous trouver, dit Jocelyne, parce que je vous sais intelligent et hardi voyageur.
— J'ai fait beaucoup de chemin quand j'étais plus jeune.
— Avant votre mariage, dit la jeune Anglaise,
avant la naissance de la petite Nala ?
L'homme sourit, regardant en arrière, du côté d'une hutte où un enfant inaigre et loucheur était couché à plat ventre sur le sable.
— Où désirez- vous que j'aille? dit le père llatté.
— A Msala, sur l'Ogowe.
— Je connais l'Ogowe, je suis allé à Msala, dit-il d'un air entendu.
— Quand pouvez- vous partir ?
Il haussa les épaules.
— Tout de suite.
Jocelyne tenait sa bourse en main.
— Vous louerez un bateau, dit-elle ; vous prendrez autant de rameurs que cela sera nécessaire, mais il faut que vous arriviez vite à Msala. Là, vous demanderez des nouvelles de l'expédition de TAnglais. Vous en avez entendu parler ?
— Oui, l'Anglais, Dumovo et l'ofÊcier qui rit.
— C'est cela. Quelques-uns des hommes sont actuellement à Msala. Ils devaient retourner auprès des autres Anglais, qui sont plus loin, dans la montagne. Tout au contraire, ils sont restés à Msala. Sachez pourquoi ils n'ont pas poursuivi leur route, et venez me le dire. Vous avez compris, Nala?
— Oui.
— Et je puis avoir confiance en vous ?
— Oui, parce que vous avez guéri la petite quand elle était possédée de l'esprit malin. Oui, vous pouvez avoir confiance en moi.
Elle lui donna de l'argent et continua son chemin. Avant d'arriver au bungaiov/, elle fut dépassée par
i84 LA SIMIACINE
le constructeur de bateaux qui gagnait la mer au pas de course.
Il y avait trois jours qu'elle attendait, quand Durnovo revint. Maurice était toujours absent. Un danger, rendu plus imminent par la solitude de Jocelyne, planait dans Tair. Cependant elle n'avait pas peur : elle avait surmonté la terreur que lui inspirait jadis Durnovo. Elle se rendit au salon pour le recevoir, sûre d'elle-même.
— Je ne pouvais pas partir, dit-il en lui serrant la main, sans vous avoir revue.
Jocelyne ne répondit rien. Un regard faux avait remplacé l'air abattu répandu sur le visage de Durnovo lors de leur dernière rencontre.
— Jocelyne, continua-t-il, je pense que vous savez que je vous aime ! Il y a longtemps que vous avez dû vous en apercevoir.
— Non, répondit-elle, oppressée. Non, je ne m'en suis pas aperçue, et je regrette de l'apprendre aujourd'hui.
— Pourquoi ? dit-il, les yeux brillants de désir.
— Parce que cela ne peut amener que des ennuis !
Victor Durnovo tournait le dos à la fenêtre. Jocelyne, en pleine lumière, lui faisait face. Il la regarda de haut en bas avec un coup d'œil admirateur qui la déconcerta et l'alarma.
— Voulez-vous m'épouser ? demanda-t-il.
— Non !
Sa m.oustache noire fut projetée en avant par un mouvement de ses lèvres invisibles.
— Pourquoi ?
— Tenez- vous à connaître la raison véritable ? demanda Jocelyne.
Victor Durnovo hésita.
— Oui.
— Eh bien ! c'est ])arce (jiic non seulement j(* ne vous aime pas, mais ]xu*ce que je vous méprise et que je me metie de vous !
— Vous êtes sincère? dit-il, en ricanant méchamment.
— Oui, très sincère.
Il lit un mouvement de côté, saisit une chaise sur le dos de laquelle il s'appuya en s'asseyant à demi.
— Alors, dit-il, je serai également franc avec vous. Je veux vous épouser et le veux depuis longtemps. Je ne vais pas me traîner à vos genoux pour vous supplier d'y consentir : ce n'est pas ma façon d'agir. Mais si vous m'y contraignez, j'amènerai votre frère à se mettre à genoux, lui, et à me supplier !
— Je ne crois pas que vous y arriviez, réponditelle tranquillement. Vous présumez trop de votre influence sur Maurice.
— Croyez- vous ? dit-il avec le même ricanement.
— J'en suis sûre.
Durnovo regarda autour de lui pour s'assurer que personne ne pouvait l'entendre.
— Supposez, dit-il d'une voix basse et sifflante, que je sache des choses dont la révélation, à une personne ou deux, suffirait pour rendre à Maurice Gordon le séjour ici impossible. S'il échappait à la fureur des indigènes, j'agirais en sorte qu'il ne pût se réfugier en Angleterre. Il serait hors la loi, ruiné, exécré, honni du monde civilisé tout entier.
Il ne cessait d'épier la figure de Jocelyne. Il vit ses lèvres pâlir, mais demeurer fermes et calmes ; il fut saisi d'étonnement. Elle se retranchait derrière une force inconnue. Il n'avait jamais été aux prises qu'avec des métis, des descendants
i86 LA SIMIACINE
d'ancêtres douteux ; il ne s'était jamais mesuré avec un être de race et il se sentit perdre pied.
— Que savez- vous de mon frère ? demanda Jocelyne d'un ton froid et compassé.
— Vous regretterez de me l'avoir demandé. Je préfère que vous réfléchissiez à ce que je vous ai dit. Peut-être alors trouverez- vous moyen de me donner un peu d'espoir : je vous y engage sincèrement.
— Je ne vous demande pas un conseil, je vous demande ce que vous savez de Maurice ?
— Vous tenez à ce que je vous le dise ? sifflat-il.
— Oui.
Il inclina sa face jaunâtre vers celle de la jeune fille, plongeant ses yeux avides dans les siens.
— Puisque vous l'exigez, vous le saurez. Maurice Gordon est un trafiquant d'esclaves.
Elle se recula avec répulsion comme à l'aspect d'un animal immonde. Elle savait pourtant qu'il devait dire vrai ; mais il y avait des circonstances atténuantes, et, présentée en d'autres termes, cette vérité n'eût pas eu le même sens. Ce qu'il avançait suffisait néanmoins, ainsi que l'afiirmait Dumovo, pour que Maurice encourût le mépris du monde entier.
— Maintenant vous consentirez à m'épouser, fit-il en grimaçant.
--Non !
Prompte comme l'éclair, elle avait saisi la seule réfutation possible de cette terrible accusation.
Il se mit à rire, mais son rire forcé dénotait un vague malaise.
— Vraiment ? Vous vous obstinez ?
— Supposons, dit-elle, qu'il y ait du vrai dans votre allégation, qui vous croira ? Qui, sur ce con-
tinent, acceptera votre parole de prc'îférence à celle cVim gciitilliomme ? Quand iiicme votre assertion serait vraie, pourriez-vous la prouver? On vous sait aussi menteur que traître et lâche. Croyez- vous que nos valets eux-mêmes ajcniteront loi à vos paroles ? On n'a pas oublié l'histoire de la petite vérole à Msala ? Personne n'ignore à Loango que votre présence n'y est due qu'à votre peur d'affronter les périls du pays sauvage qu'il vous faut traverser pour arriver au plateau de la Simiacinc, où votre devoir et votre parole vous appellent ? La première fois vous avez eu peur de l'épidémie ! Aujourd'hui vous redoutez un autre danger... J'ignore lequel, mais je le découvrirai ! Sortez, quittez cette maison, ou je vous fais jeter dehors par mes gens ! Je ne vous permets plus de m'adresser la parole.
Victor Durnovo s'éloigna d'elle. Jamais Jocelyne ne lui avait paru plus belle. Mais elle était trop au-dessus de lui, d'une race trop supérieure, et il quitta le salon sans s'expliquer le sentiment qui, le faisant obéir, le poussait dehors.
Tout en marchant sous les arbres, il l'entendit fermer la fenêtre. Elle le suivit un moment des yeux, fière et terrible dans sa colère féminine. Puis elle s'assit sur le canapé et sanglota.
Mais le sort avait décidé qu'elle n'aurait ni le temps de pleurer, ni le temps de réfléchir.
Le pas de sa vieille servante retentit, et, quand la porte du salon s'ouvrit, Jocelyne lisait, le dos tourné à la fenêtre.
— Ce Nala, miss, le constructeur de bateaux, désire vous parler.
— Dites-lui de venir dans la véranda.
Jocelyne sortit par la porte vitrée et Nala
s'avança en souriant. Il devait être très iier de lui.
i88 LA SIMIACINE
car il se tenait bien droit et louchait plus que de coutume.
— Je reviens de Msala, dit-il avec importance.
— Bien. Et quelles nouvelles ?
Nala s'accroupit sur la natte et se mit à déplier un papier. L'opération prit un bon moment. Le premier pli contenait une autre enveloppe, également fermée par une ficelle, et enfin Thomme exhiba un billet chiffonné qui semblait avoir été lu plus d'une fois. Il le tendit à Jocelyne d'un air grave.
Elle ouvrit le billet et lut :
« A Marie, Msala,
«Faites prévenir immédiatement Dumovo que les tribus se sont soulevées et cernent le plateau. Il est urgent qu'il revienne immédiatement avec le plus nombreux renfort armé possible ; le principal est d'éviter tout retard. Qu'il ne demande pas d'hommes ailleurs, qu'il en lève le plus possible à Loango et qu'il en enrôle sur son chemin à Msala. Je compte que nous pourrons résister pendant quatre mois sans secours ; mais, passé ce temps, nous serons obligés de nous rendre ou d'essayer de nous frayer un passage, en abandonnant la Simiacine.
« Avec des forces plus nombreuses nous battrons les tribus et affirmerons, par la force armée, notre conquête définitive du plateau. Il faut faire parvenir ce mot à M. Durnovo, où qu'il soit. La lettre est faite en double et envoyée par deux messagers sûrs qui vont par route différente.
« Jack Meredith. ^
Quand Joceljme, haletante et les lèvres sèches, leva les yeux, elle aperçut Nala se carrant toujours dans son importance.
— Qui vous a remis ceci ?
— Marie.
— Qui est-ce ?
— Oh! la servanle de M. ]3urnovo à Msala : elle garde sa maison.
— Mais celte lettre est pour M. Durnovo, cria Jocelyne que Tapi^réhension mettait injustement en c'olère. Pourquoi ne l'a-t-il ])as reçue ?
Nala s'approcha, l'index levé et la main ouverte en signe explicatif.
— Marie m'a dit, fit-il, que M. Mereditli avait en- \oyé deux lettres. Marie en a remis une à M. Durnovo. Celle-ci, c'est l'autre.
Un éclair d'acier traversa le regard de la jeune fille.
— Vous en êtes sûr ? Vous êtes absolument sûr que M. Durnovo a reçu une lettre semblable à celle-ci ? demanda-t-elle lentement et en insistant afin que toute erreur fût impossible.
— C'est parfaitement vrai, répliqua l'homme.
— Avez-vous d'autres nouvelles de Msala ? Nala parut blessé de la question : il croyait avoir
apporté autant de nouvelles qu'il était possible à un homme d'en donner.
— Marie a entendu dire, ajouta-t-il, qu'on se battait ferme dans le pays.
— Elle n'a rien appris d'autre, rien de particulier ?
— Non, rien.
Jocelyne ne perdit pas la tête. Elle fut une fois de plus à la hauteur des circonstances.
— Pouvez- vous aller de ma part à Saint- Paulde-Loango ? dit-elle après un moment de réflexion.
— Mais oui, fit-il simplement.
— Tout de suite, à l'instant ?
— Oh ! oui, ajouta-t-il en soupirant.
Jocelyne écrivait déjà.
• — Portez ceci au télégraphe de Loango et faitesle partir. Voilà de l'argent. Vous avez bien compris ? Je vous paierai à votre retour, quand vous me rapporterez le reçu ; et, si vous avez été diligent, je vous paierai bien...
Le même soir, un second courrier partait au nord, porteur d'une lettre pour Maurice Gordon, lui enjoignant de revenir immédiatement à Loango.
Guy Oscard habitait toujours la triste maison de Russell-Square, en dépit de ce qu'il avait donné à entendre à lady Cantourne, chez qui il s'était rendu dès son retour d'Afrique. Pendant les mois qui suivirent, il eut peu de loisirs pour s'occuper de SCS affaires commerciales. Mabel Chyne absorbait toutes ses pensées et tous ses instants. Une jeune fille à l'esprit actif peut merveilleusement remplir la vie d'un homme.
Guy Oscard avait reçu plusieurs négociants dans la bibliothèque mal éclairée, mais devenue célèbre grâce aux travaux historiques de son père. Un chèque de 48,000 livres lui avait été tendu à travers la table. La Simiacine était vendue et la première somme, prélevée sur la vente, servit à acheter une aigrette en diamants pour la soyeuse chevelure de miss Mabel Chyne.
Guy Oscard arrivait en pleine saison de Londres.
Sa fortune, le nom de son père, ses entreprises, l'avaient vite rendu populaire. Il n'avait qu'à choisir la société où il voulait aller. Le choix n'avait pas été long. Il suivait partout Mabel Chyne, et grâce à l'adresse de la jeune fille on ne le remarqua pas trop. Mabel était avant tout discrète. On savait plus ou moins qu'elle était fiancée à Jack Meredith, qui n'était pas encore oublié malgré son départ pour des aventures romanes-
ques. Le nom d'aucun autre flirt n'avait été associé au sien ; miss Chyne était trop femme du monde pour qu'il en fût autrement. Mais elle aimait quand même les aigrettes de diamants et les prévenances de Guy Oscard.
C'était le soir d'un grand bal et Guy Oscard dînait seul, chez lui, quand on lui présenta une dépêche. Il l'ouvrit et étendit le petit billet sur la nappe. Cela venait du lointain pays sauvage, du pays qui convenait bien mieux à sa stature et à sa force que les salons étroits de la société de Londres. Ce message lui arrivait du cœur même du continent noir.
« Meredith cerné et en danger. Dumovo traître. Venez immédiatement.
« JocELYNE Gordon. »
Guy Oscard repoussa sa chaise et se leva d'un bond, comme si quelqu'un l'attendait dans la pièce voisine.
— Je ne finirai pas de dîner, dit-il à son valet. Je pars pour l'Afrique : venez m'aider à faire ma malle.
Il consulta l'horaire, écrivit un mot à Mabel Chyne, où il annonça la même chose qu'à son maître d'hôtel : « Je pars pour l'Afrique. » Il y avait en Guy quelque chose de particulièrement droit et simple. Il n'entrait dans aucune explication, mais suivait la ligne tracée. Il quitta la table sans l'ombre d'une arrière-pensée. Tout en lui semblait dire : « Je pars pour l'Afrique, je vous prie de me laisser passer. » A neuf heures moins trois, c'està-dire une heure et demie plus tard, Guy Oscard prenait place dans l'express de Plymouth. Il s'était assuré qu'un bateau pour Madère devait entrer à Dartmouth à huit heures ce même soir ;
LA SÎMTACINE 193
il s'était fait précéder ])ar un télégramme à l'ap^enre Lloyd, à Plymoiitli :
«Ayez sous va]Hnu' le remorqueur le plus i^ij^dc que vous pourrez vous procurer pour rejoindre à quatre heures du malin le vapeur africain Bangoii. N'importe à quel prix. »
Tandis que le train fendait la nuit, le maître d'hôtel de la sombre maison de Kussell-vSquare, qui avait fini le porto et commençait à se consoler, tressaillit à l'arrêt d'un équipage et à un fort coup de sonnette. Il ouvrit et un groom s'effaça au pas de la porte pour laisser passer une jeune personne.
— M. Oscard ? dit-elle brièvement.
— Parti, Mademoiselle, répondit le maître d'hôtel se redressant, tout en s'efforçant de faire tomber des épluchures de noix restées sur son gilet.
— Il y a combien de temps ?
— Une demi-heure, Mademoiselle.
Mabel Chyne, la figure pâle et défaite, s'avança dans le salon. Apercevant la porte de la salle à manger entr'ouverte, elle pénétra dans cette salle, suivie du maître d'hôtel.
— M. Oscard m'a envoyé ce mot, dit-elle en montrant un papier chiffonné, me disant qu'il partait ce soir pour l'Afrique. Il ne me donne aucune explication. Pourquoi est-il parti ?
— Il a reçu une dépêche pendant le dîner, Mademoiselle, reprit le maître d'hôtel qui, par expérience du monde, pressentait la possibilité de gagner au moins un louis. Il s'est levé en jetant sa serviette. «Je pars pour l'Afrique, a-t-il dit, venez faire ma malle. »
— Avez- vous par hasard vu la dépêche ? demanda miss Chyne.
— Je ne Taî pas lue précisément.
Mabel avait été prise d'une peur soudaine à la réception du mot de Guy. Une dépêche l'appelant en Afrique, avec une telle promptitude qu'il n'achevait même pas son dîner, ne pouvait être que le présage de quelque désastre. Quelque malheur survenu à Jack Meredith.
Pour un moment Mabel s'oublia. Elle courut à la chambre où lady Cantourne agrafait les diamants de famille sur sa robe, et, lui montrant la lettre, la jeune fille lui dit hors d'haleine qu'elle voulait voir immédiatement Guy Oscard.
Lady Cantourne, en femme avisée, ne répondit rien. Elle termina sa toilette et, quand la voiture fut avancée, elles passèrent par Russell-Square.
Miss Chyne continuait ses questions au valet.
— De qui était la dépêche?
— D'une personne nommée Gordon, Mademoiselle.
— Et que contenait-elle?
— Comme je vous l'ai déjà dit. Mademoiselle, je ne l'ai pas bien lue. Mais il me semble qu'il y avait : «Venez immédiatement! » Ça, je l'ai vu.
— Et quoi de plus ? Vite, je vous prie !
— Je crois, Mademoiselle, qu'il était question d'une personne cernée. Un nom comme Denver, je crois. Non, attendez un peu, ce n'est pas ça, c'est un autre nom !
Dire qu'il avait commencé le porto, c'est dire qu'il l'avait fini, et les idées du digne maître d'hôtel n'étaient plus très claires.
— Était-il question de l'associé de M. Oscard, M. Meredith? demanda Mabel en regardant la pendule.
— Oui, Mademoiselle, voilà le nom, mais je ne me rappelle plus bien à propos de quoi.
— On no disait pas, ajouta-t-cllo, n^lcnant sa respiration, cju'il était mort ou on danger?
— Oh ! non, Mademoiscîllc !
— Merci ! Je regrette d'avoir m an qn(^' M. Oscanl. Elle s'en alla retrouver lady Cantourne (jui
attendait dans la voiture et, tandis qu'elle dansait encore, le lendemain à quatre luxures du matin, avec le premier venu, Guy Oscard quittait le port de Plymouth sous une pluie fine et pénétrante.
A côté d'Oscard, sur le pont du remorqueur, se tenait un pilote à l'œil exercé : il savait la route de tous les vapeurs allant et venant dans le détroit, comme un rabatteur connaît la trace d'un lièvre à travers le chaume.
Le remorqueur rattrapa le grand vapeur comme il entrait dans les eaux grises de l'Océan et, en temps voulu, Guy Oscard mit pied à terre sur la rive de Loango.
Il avait encore la dépêche dans sa poche et il alla au bungalow, au lieu de se rendre au bureau de Maurice Gordon.
Jocelyne alla à lui en réprimant un cri de joie.
— Je ne croyais pas qu'il vous fût possible d'être ici si tôt, dit-elle.
— Quelles nouvelles avez-vous ? demanda-t-il sans s'arrêter aux explications.
Il était de ceux qui restent silencieux, parce qu'ils ont la certitude de pouvoir agir promptement.
— Ceci, dit-elle en lui tendant la lettre écrite par Jack Meredith à Marie.
Guy Oscard la lut avec soin.
— Datée d'il y a eu sept semaines lundi dernier, déjà près de deux mois ! murmura-t-il.
Il leva la tête et regarda par la fenêtre ; il y
igô LA SIMIACINE
avait de Tanxiété dans son regard, Jocelyne ne le quittait pas des yeux.
— Près de deux mois ! répéta-t-il.
— Mais vous irez ? demanda-t-elle.
L'expression de sa voix le fit tressaillir.
— Certes, j'irai, répondit-il.
Il la regarda bien en face, ses yeux calmes la questionnaient et qui sait ce qu'il lut sur son visage ? Peut-être n'était- elle plus sur ses gardes ; peut-être, ayant jugé l'homme honnête, ne cherchait-elle plus à lui cacher ses sentiments.
Après un court moment d'hésitation, il lui mit la main sur le bras ; il y avait, dans son geste, quelque chose de paternel, bien en rapport avec sa personne.
— -J'irai, répéta-t-il, et j'arriverai à temps. J'ai la plus grande estime pour Meredith. S'il dit qu'il peut tenir quatre mois, c'est qu'il pourra résister pendant six. Personne ne surpasse Meredith quand il prend une chose à cœur.
Tout cela n'était pas adroitement dit. Elle voyait bien qu'il était aussi anxieux qu'elle, mais sa présence était déjà un soulagement. Cette arrivée réconfortait Jocelyne, lui apportait une sensation de simplicité résolue inconnue sur la côte de l'Afrique occidentale.
— Je vais envoyer chercher Maurice à l'entrepôt, dit la jeune fille. Il y a beaucoup à faire pour rassembler vos hommes et, sans votre dépêche, mon frère partait lui-même pour le plateau.
Oscard ne put cacher sa surprise : cela ressemblait si peu à Maurice Gordon !
— Je crois que vous eussiez été capable aussi de vous y rendre, dit le colosse en souriant.
— Si j'étais un homme, je serais déjà à michemin !
— Où est Durnovo ? demanda-t-il soudain.
— Je crois qu'il est encore à Loango ! Il n'est pas venu ici clepuis quinze jours. Mais Maurice a api^ris qu'il gîtait encore dans quelque coin de la ville.
Jocelyne s'arrêta. La figure de Guy Oscard prit une expression qui lui plut tout en l'alarmant.
— Il n'c*st pas ])r()i)able, ajouta-t-elle, qu'il revienne ici. II... il m'a fait perdre mon sang-froid et je lui ai dit des choses qui l'ont blessé.
Oscard secoua la tête gravement.
— Je crains bien d'en faire autant, dit-il, mais je ne blesserai pas seulement ses sentiments.
— Je ne crois pas qu'il soit prudent de faire quoi que ce soit en ce moment, reprit-elle. Il faut qu'il vous accompagne au plateau. Après... vous serez libre d'agir.
Oscard sourit tranquillement.
— Ah ! cela ressemble, dit-il, aux arguments de Meredith, mais il n'est pas plus convaincu que vous.
— Je pense ce que je dis, reprit doucement Jocel^Tie. Il n'y a pas de haine plus implacable que la haine d'une femme pour l'homme qui a trahi celui qu'elle aime. Dans ce cas, une femme n'admet aucune excuse, aucune circonstance atténuante.
La colère de cet Anglais peu expansif comblait de joie Jocelyne Gordon.
C'était un instrument de vengeance qu'elle pouvait tenir en suspens sur la tête de Durnovo.
— Rien, ajouta-t-elle, rien n'égalera sa trahison et sa lâcheté, rien ne l'en punira sufïisamment !
Elle ouvrit un tiroir de sa table à écrire et y prit un almanach.
igS LA SIMIACINE
— La lettre que vous tenez a été remise à M. Durnovo, il y a juste un mois, par cette femme de Msala, et depuis il n'a rien fait : il a purement abandonné M. Meredith.
— Il est à Loango ? demanda Oscard d'une voix où perçait une certaine joie.
— Oui.
— Sait-il que vous m'avez télégraphié de venir ?
— Non, répondit Jocelyne.
Guy Oscard sourit.
— Alors je vais aller à sa recherche.
Au crépuscule, il se passa ce soir-là un incident assez bizarre dans le café de Tunique hôtel de Loango.
Victor Durnovo y était entouré de plusieurs amis de son sang et de son rang. Ils passaient le temps gaiement et la consommation de whisky était plus grande que ne l'eût voulu la prudence, sous le climat de Loango.
Durnovo portait son verre à ses lèvres, quand une ombre se dressa à la porte et, au même moment, Guy Oscard fut devant lui. La bouche du métis se referma et le verre fut reposé de travers sur la table.
— J'ai à vous parler, dit Oscard.
Il y eut un moment d'arrêt, un silence de plomb. Puis Victor Durnovo suivit lentement Oscard hors du café, sans que le silence cessât.
— Je pars ce soir pour Msala, dit Oscard quand ils furent dehors, et vous m'accompagnerez 1
— Je vous enverrai plutôt au diable ! répondit Durnovo avec le courage que lui donnait le whisky d'Irlande.
Guy Oscard ne répondit pas. Il étendit soudain la main droite et ses doigts se refermèrent sur le collet du vêtement de Durnovo. Et ce rejeton coloré
(lo doux races so mit à nKirrluT nuilgiv lui à travers les rues de Loango.
— Lâchez-moi ! murmurait-il.
Mais la main ne se resserrait ni ne se nîlâchait, et, (juand ils arrivèrent à la berge, l'embaniuement de la petite armée s'effectuait déjà sous la surveillance de Maurice Gordon.
Victor regarda Gordon. 11 pensa à l'atout qui lui restait en main. Mais il était bien trop habile pour le jouer en ce moment.
Jocelyne n'avait pas laissé deviner à son frère Taccusation portée contre lui par Victor Durnovo. Mais, à son retour, Maurice parut avoir conscience qu'elle savait tout. Elle crut voir une légère différence dans ses manières envers elle : quelque chose de plus humble. C'était en réalité l'effet de la menace que Durnovo lui avait faite naguère dans l'entrepôt.
Maurice Gordon n'était pas homme à supporter longtemps le poids d'un secret, surtout d'un secret à demi dévoilé.
Il faut pour cela un caractère spécial, un caractère capable d'inspirer la crainte à celui dont on veut se cacher ; il faut aussi une énorme confiance en soi et un flegme permettant de jouer son rôle imperturbablement et jusqu'au bout.
Depuis que Durnovo avait formulé sa menace, Gordon n'avait guère pensé à autre chose. Seule l'influence de Jocelyne l'empêchait de s'adonner à l'ivresse. Il était probable que, loin d'elle, dans les succursales de l'entrepôt, il eût succombé à la tentation. Rien n'est plus terrible que d'être toujours dans l'appréhension et sous le coup d'un danger perpétuel. Quand un homme sait qu'un moment d'abandon peut le soulager, il lui faut un grand courage pour y résister.
Aussi Gordon se trahissait-il de mille manières devant sa scnir.
Il s'informait de ses désirs, s'inclinait devant son opinion, lui demandait conseil comme il ne l'avait jamais fait jusqu'ici, lit tous deux, se rendant compte du changement, redoutaient également de s'en avouer la cause.
Jocclyne sentait que son refus violent à la proposition de Victor Durnovo ne lui donnait qu'un avantage momentané. La situation ne pouvait rester longtemps indécise ; il faudrait de nouveau se trouver face à face avec le métis et chaque jour augmentait sa certitude que son frère était au pouvoir de cet homme. Elle ignorait jusqu'à quel point il avait pu s'engager dans la traite des noirs, mais elle connaissait assez le monde pour savoir que la moindre accusation dans ce sens, même portée par Durnovo, serait immédiatement accueillie et colportée par les débitants de nouvelles, toujours en quête de nouveaux scandales.
Elle savait que si Durnovo lâchait un seul mot à ce sujet dans un milieu dangereux, c'est-à-dire à l'oreille des journalistes toujours au guet, il n'y aurait plus guère de pays civilisé au monde où Maurice Gordon, de Loango, pourrait vivre sous son vrai nom.
A ce moment, la Providence, dont nous entrevoyons parfois la sagesse, l'accabla d'une autre anxiété. Alors qu'elle était presque affolée par le danger que courait son frère, le vieux NaJa lui annonçait que Jack Meredith, l'homme qu'en son cœur elle adorait, était encore plus exposé.
Ici, du moins, on pouvait faire face au péril, si difficiles qu'en fussent les moyens. Son propre danger, l'horreur du crime de Maurice, la haine de Durnovo, tout disparaissait devant son désir
de porter secours à Jack Meredith, et Jocelyne trouva une occupation salutaire en travaillant nuit et jour à la délivrance de celui qui devait être le mari de Mabel Chyne. Gordon Taidait loyalement. Il avait beaucoup d'influence sur les indigènes et personne, excepté Durnovo, ne connaissait mieux que lui le pays.
Pendant les quinze jours qui s'écoulèrent entre l'envoi de la dépêche à Guy Oscard et l'arrivée de ce sauveur à Loango, toute la côte mise en émoi s'employa en préparatifs. Grâce à cela, Guy Oscard trouva une petite armée qui l'attendait. Tout l'honneur en revint à Maurice Gordon. Jusque-là Victor Durnovo s'était tenu à l'écart. La nouvelle qu'une expédition se formait pour aller au secours de Jack Meredith ne pouvait parvenir au métis dans sa retraite. Mais, après avoir flâné une quinzaine de jours dans les alentours, il ne put plus y tenir et revint dans la ville juste à point pour tomber sous la main de Guy Oscard.
Ses impressions étaient très diverses, tandis qu'il se tenait sur la berge, à côté d'Oscard, et regardait les hommes s'embarquer. Il éprouvait une véritable détente comparativement à l'anxiété des dernières semaines. Il avait été sur le point de commettre bien des crimes et il en avait été empêché par le bras puissant d'Oscard. En effet, l'intention de Durnovo était non seulement d'abandonner Jack Meredith à une mort certaine, mais encore de s'approprier le dépôt de Simiacine, évalué à 60,000 livres et apporté jusqu'à la côte. Le couronnement de tout était, bien entendu, la possession de Jocelyne Gordon.
Le programme était simple ; mais troublé comme l'était Durnovo par ses incertitudes, affaibli par les fièvres, paralysé par la peur, les
difficultés étaient trop f^Tatides pour qu'il j>ri( les surmonter. Pour être un franc scélérat, il faut d'abord être pourvu d'une excellente santé, d'une énergie indomptable et par-dessus tout aimer le mal iH)ur le mal. Les criminels de premier ordre ont toujours adoré le crime. Lui n'était pas de cette trempe ; il allait jusqu'au crime, mais ne le commettait pas par amour du crime. Être ramené, même de force, dans le chemin du devoir était donc, en quelque sorte, un réel soulagement pour lui. La présence de Guy Oscard lui était aussi une sécurité. Durnovo se sentait à l'abri de toute responsabilité, il avait foi entière en son associé et n'avait plus qu'à lui obéir.
Le métis n'était pas doué d'une susceptibilité exagérée : l'humiliation de sa situation actuelle ne lui causait pas d'émotion profonde. En réalité, il était incapable de ressentir la moindre honte en présence de vrais hommes, et Guy Oscard était un de ceux-là. Il n'y avait certes pas lieu d'être fier de la position dans laquelle Durnovo se trouvait, mais Durnovo l'accepta avec une placidité merveilleuse. Il se mit à aider à embarquer comme si de rien n'était. Il faisait presque nuit quand le petit vapeur côtier, procuré par Maurice Gordon, mit le cap vers le nord et quitta la rive.
— En vérité, dit Durnovo à Oscard, dès qu'il trouva l'occasion de parler, je n'ai plus le nerf nécessaire pour cette entreprise et, malgré ma réputation si bien étabhe sur la côte, je n'aurais pas le courage de la continuer tout seul. C'est étonnant comme la santé influe sur le système nerveux !
— Très étonnant ! répondit Oscard en manière d'acquit et sans le moindre accent moqueur, ce qui rendit l'ironie plus cruelle.
— Je suis resté trop longtemps dans ce maudit pays, s'écria Durnovo ; je ne suis plus l'homme que j'étais.
Guy Oscard continua à fumer sans mot dire, puis il retira sa pipe de ses lèvres.
— La vérité, dit-il judicieusement, c'est que ce n'était pas la peine de vous embarquer dans la conquête de la Simiacine pour nous faire faux bond au premier échec.
Sans autre commentaire, il s'éloigna et se mit à causer avec le capitaine du navire.
— Bon ! murmura Durnovo rancunier et entre ses dents, très bien, mon noble seig^neur ! Je te revaudrai ça !
Il paraissait singulier qu'Oscard n'eût pas eu l'idée de faire déchoir Durnovo de son rang d'associé. Le métis lui-même en était intrigué. Peutêtre Oscard connaissait-il mieux les hommes que son air indifférent ne le faisait supposer. Durnovo était précisément une nature qui, en de bonnes mains, aurait pu bien tourner. Trop de fréquentation avec les nègres, surtout un trop long séjour dans le climat démoralisant de l'Afrique occidentale, avaient fait de Durnovo un homme inférieur à ce qu'on pouvait attendre de lui. En somme, il n'était pas absolument méchant et Oscard, en le traitant en égal, témoignait plus d'habileté qu'on ne le croyait susceptible d'en avoir.
Ils arrivèrent enfin à Msala. Comme les canots pouvant naviguer sur la rivière étaient insuffisants pour transporter en une seule fois toutes les forces de l'expédition, on se sépara.
Durnovo prit le commandement de la colonne d'avant, navigua jusqu'à l'endroit où la longue marche à travers la forêt commençait et renvoya les canots à Oscard et au reste de l'expédition.
En même temps Durnovo fit savoir que les tribus hostiles étaient à quelques heures de marche (le lui. 11 formait un camp et se fortifiait à l'endroit de son débar([uemcnt.
Cette nouvelle suggéra à Oscard nombre dr. réflexions et, au bout de quelques instants, il lit appeler Marie.
Elle arriva et se tint devant lui avec sa dignité habituelle, attendant ses instructions. Elle ne quittait pas des yeux la lettre qu'il tenait dans sa main. Oscard remarqua la persistance de son regard et se la rappela plus tard.
— Marie, dit-il, j'ai reçu de graves nouvelles de M. Durnovo.
— Vraiment ? fit-elle, respirant à peine.
— Vous n'êtes plus en sûreté ici ; il faut emmener vos enfants à Loango.
— L'ordonne-t-il ? demanda-t-elle dans son anglais bref et peu compréhensible.
-Qui?
— Vie... M. Durnovo.
— Non, reprit Oscard, étonné de la question.
— Il ne parle pas de moi, ni des enfants ? insista Marie.
— Non.
— Et cependant il annonce qu'il y a du danger ? Son œil noir exprima un mécontentement qui
surprit Oscard.
— Il dit que les insurgés sont à deux jours de marche de son camp.
Elle eut un mauvais rire...
— Et il semble avoir oublié ceux qui sont à Msala.
— Je suppose, dit Oscard repliant la lettre et la serrant dans sa poche, qu'il pense que c'est à moi de juger de la situation et d'agir pour le mieux.
2o6 LA SIMIACINE
C'est pourquoi je vous ai fait dire de venir me parler.
Marie ne parut pas entendre. Elle regardait la rivière par-dessus la tête d'Oscard, du côté par où le message était venu. Ses yeux étaient pleins de désespoir.
— Je ne puis partir sans qu'il l'ordonne, dit-elle avec entêtement.
Guy Oscard ôta sa pipe de sa bouche et en regarda attentivement le fourneau.
— Je le regrette, fit-il doucement, mais j'exige que vous partiez demain avec les enfants. Je vous donnerai deux hommes d'escorte et une lettre pour miss Gordon à Loango : elle pourvoira à tous vos besoins.
Elle le regarda avec étonnement.
— Vous l'exigez ? dit-elle.
Il leva les yeux pour rencontrer les siens.
— Oui.
Elle baissa la tête en signe de soumission et fit un léger mouvement comme pour se retirer.
— C'est surtout à cause des enfants, ajouta-t-il. Elle sourit soudain, étouffant un sanglot.
— Oui, murmura-t-elle, je comprends; et elle rentra dans la maison.
Le matin suivant apporta de nouvelles rumeurs de danger immédiat et il paraissait certain que ces rumeurs venaient du camp fortifié de Durnovo, plus haut sur la rivière. Les rapports étaient plus précis ; des Arabes conduisaient des tribus, et le bruit allait même jusqu'à affirmer qu'une descente à Msala était projetée. Cependant aucun avis de Durnovo, rien qui pût faire prévoir qu'il avait seulement pensé à la sécurité de sa femme de charge et à celle des quelques vieux nègres qui avaient la garde de Msala.
Ces nouvelles ne firent que eonfirmer Oscard dans sa résolution d'envoyer Marie à la côte et de surveiller lui-nienie leur départ avant de prendre place dans le canot pour le voyage en amont. I.(;s hommes de son bataillon l'avaient tous précédé et personne autre que les hommes de son équipe ])(^rs()nnelle ne savait que la ville allait être abandonnée.
Il y avait en Guy Oscard un sentiment si rigide de la justice qu'il devenait parfois de la cruauté.
Quand il arriva au camp, il cacha intentionnellement à Uurnovo que sa maisonnée de Msala avait (quitté l'habitation riveraine. Et il le laissa en proie à l'inquiétude et aux remords, en admettant que le métis en eût. Il l'amena à discuter la situation et Durnovo dit ce qu'il savait ou pressentait des mouvements de l'ennemi. On ne pouvait conclure qu'une chose : c'est que Durnovo avait abanaonné ses gens de Msala avec l'insouciance qui avait caractérisé sa lâche défection envers Jack Meredith.
Guy Oscard avait la pensée lente, mais Taction prompte.
En dépit des rumeurs alarmantes, l'expédition put quitter le camp de la rivière sans être inquiétée.
Pendant deux jours, on marcha au pas de course à travers la sombre forêt. Le troisième jour, un des hommes du bataillon de Durnovo captura un indigène qui rôdait derrière la colonne. Victor Durnovo envoya le prisonnier et celui qui l'avait arrêté en avant, avec un mot pour Oscard, disant qu'il allait venir immédiatement pour s'enquérir de ce que l'on pourrait tirer du captif à la halte de nuit. Il vint donc rejoindre Oscard et l'homme leur fut amené. Il était ravagé par la maladie, misérable, affamé.
En premier lieu, Durnovo et lui parurent ne
2o8 LA SIMIACINE
pas pouvoir se comprendre ; ils tombèrent enfin sur un dialecte qu'ils connaissaient un peu tous deux.
Les nouvelles n'étaient pas rassurantes. En parlant du nombre des ennemis, Tindigène n'employait jamais moins de quatre chiffres et sa conception des distances n'était rien moins que précise.
— Demandez-lui, dit Oscard, s'il sait qu'un Anglais occupe le sommet de la montagne de l'est avec de nombreuses troupes.
Dumovo traduisit et l'homme répondit par un sourire. Après d'autres questions, il entra enfin dans un récit détaillé. Le métis écoutait avec attention.
— Il prétend, dit ce dernier, que le plateau est au pouvoir des tribus ennemies ; elles l'ont pris il y a deux mois. Les noirs ont été vendus comme esclaves, les deux Anglais sont morts dans des tortures et leurs corps ont été brûlés !
Oscard n'eut pas un tressaillement.
— Demandez-lui s'il est sûr de ce qu'il avance !
— Absolument, répondit Duniovo après avoir posé la question. Mon Dieu ! quel malheur, Oscard ! Je m'en doutais ; je savais dès le début qu'il n'y avait aucun espoir.
Il passa sa main brune et nerveuse sur sa figure.
— Oui, c'est un grand malheur, dit Oscard lentement. Mais nous devons quand même aller de l'avant.
— Pourquoi, s'écria Dumovo ? Pourquoi aller de l'avant ?
— Il n'y a pas de pourquoi ! répliqua Guy Oscard. Nous allons marcher de l'avant, et si je vous prends à essayer encore de déserter, je vous tue comme un chien 1
— Aussi mauvaise que possible, Monsieur, telle est notre situation.
Joseph préparait le déjeuner de son maître sur la table rugueuse, posée devant la tente, et il regardait Jack Meredith.
Meredith avait l'habitude de faire presque toute sa toilette hors de la tente et il boutonnait son gilet pendant que Joseph lui faisait ce rapport peu rassurant.
Il secoua gravement la tête, mais rien dans son attitude n'indiqua qu'il prévoyait un danger imminent.
— Il n'y a guère que deux ou trois hommes en qui je puisse avoir confiance, continua Joseph.
Jack Meredith passa son veston.
— Je sais ce que c'est qu'une émeute de caserne ; je l'ai flairée dans l'air, Monsieur, bien avant aujourd'hui.
— Et quelle odeur ça a-t-il ? demanda Jack en ajustant sa chaîne de montre.
Joseph ne répondit pas ; il pénétra à reculons dans la tente et en rapporta deux fusils. Il était inutile de répondre, car, au même moment, plusieurs voix et un cliquetis d'armes diverses se firent entendre.
— Les voilà. Monsieur, dit l'ordonnance, res-
pectueux de la discipline, même à cette minute critique.
Jack Meredith s'assit tranquillement devant son déjeuner non commencé ; il appuya son coude sur la table et regarda venir la troupe débandée des noirs. Quelques-uns couraient, d'autres restaient en arrière, mais tous étaient armés.
En tête marchait un petit homme exubérant, aux épaules larges, à la figure agressive.
Il se planta devant Meredith et, indiquant ses camarades d'un geste, tourné vers eux, il dit en anglais :
— Ces hommes, mes amis, avoir assez de toi. Toi être pas leur vrai chef. Eux vouloir nommer moi à ta place.
Il remua les épaules en grimaçant un sourire obséquieux.
— Moi pas vouloir, mais eux vouloir. Nous aller retrouver nos amis dans la vallée.
Il indiquait du doigt la partie de la vallée où campait Tennemi.
— Nous avoir accepté 200 livres pour livrer toi : bon prix payé par amis de la vallée.
L'homme se tut subitement. Il était fasciné par le canon d'un revolver sur lequel ses yeux effarés étaient fixés. Jack Meredith ne témoignait aucune hâte et il semblait ne pas comprendre encore la gravité de cet aveu. Il visa avec soin, puis lâcha la détente : un petit flocon de fumée blanche se balança dans l'air. L'homme aux larges épaules et à l'air agressif se tourna vers ses électeurs avec une expression tristement interrogative, comme s'il venait de se passer un fait au-dessus de sa compréhension, puis il tomba raide, la face contre terre, et resta immobile.
Jack Meredith contempla la figure déconte-
nancéc des autres noirs avec un fic.cfine nuancé (1(! curiosité.
— Quelqu'un a-t-il encore quelque chose à me (lire ? demanda-t-il.
Il y eut un silence glacial. Puis l'on entendit un léger murmure sortant des derniers rangs :
— C'est tout? Alors je vais continuer mon déjeuner.
Et Jack se remit à déjeuner.
Un ou deux des insurgés se détachèrent du groupe et retournèrent vivement à leurs quartiers.
— Emportez-le, ajouta Meredith en désignant l'homme mort du bout de sa cuillère. Et vous autres, écoutez, cria-t-il, ne recommencez pas ce jeu-là : il vous arriverait la même chose !
Quelques-uns des hommes sourirent et enlevèrent le corps de leur chef d'une heure sans le moindre respect ; l'opinion avait déjà fait volteface.
Plus tard, dans la soirée, Joseph jugea opportun de commenter l'incident par des remarques de son cru.
— Voilà l'homme ! dit-il d'un ton plus soumis qu'attristé. Voilà comment est mon maître et le vôtre. Il a l'air bien calme, il a le parler lent, mais quand il frappe, il frappe dur, et quand il tire, le coup est mortel. Maintenant ce que j'ai à vous dire encore, à vous, nègres, c'est ceci : nous courons tous les mêmes risques, ayant tous le même but. Ce que nous voulons, c'est quitter ce damné plateau, n'est-il pas vrai ? Et aller faire la noce à Loango ?
Les nègres firent un signe affirmatif.
— Alors, obéissez... ou allez vous faire pendre ! Meredith s'était aperçu depuis quelques semaines
que Nakoo, l'homme qu'il venait de tuer, cherchait
à fomenter des troubles. L*acte qu'il venait de commettre n'avait donc pas été spontané, mais était Texécution d'une sentence arrêtée depuis longtemps. Le tout était d'infliger le châtiment de la façon la plus terrifiante et la plus exemplaire. Le moment avait été choisi à point et, désormais, l'autorité chancelante des deux Anglais, livrés à leurs propres ressources au cœur même de l'Afrique, en était raffermie.
La situation cependant était périlleuse : depuis trois mois, le plateau était cerné par des tribus hostiles qui faisaient de temps à autre des tenta- 'tives d'attaque mal dirigées. La petite armée, réunie sur le plateau, en avait eu facilement raison. Mais elle n'aurait pu résister à un assaut bien combiné et se produisant de deux côtés à la fois. Meredith ne pouvait espérer que son appel fût parvenu à Msala, les forêts voisines étant infestées de tribus. Les vivres commençaient à manquer. Aucun espoir de secours ne semblait possible et le découragement était général dans la petite troupe.
Jack Meredith, qui n'était pas soldat, se trouvait appelé à défendre une position très faible avec des hommes peu sûrs, et cela pour un temps illimité. .Joseph avait une connaissance élémentaire de Tart militaire et à peine quelques notions sur celui de fortifier une place. Mais il avait, ce qui est préférable, un œil infaillible au tir. Son coup était mortel n'importe à quelle distance et, s'il savait viser, il savait également se dérober à la balle de l'ennemi. Puissant était l'exemple d'un homme qui ne reculait jamais devant le danger et qui ne semblait même pas déconcerté en l'affrontant face à face.
— On croirait, dit Joseph à Meredith plus tard dans la soirée, que vous les avez médusés : ils ne vous comprennent pas !
— Il faut les tenir par la peur, il n'y a pas d'autre moyen, répliciua Mercdith avec lassitude.
11 se sentait de moins en moins disposé à agir.
— Oui, Monsieur, c'est le seul moyen, avec cette (sp(>ce !
Meredith ne répondit rien et, après un court silence, Joseph répéta signilicativement les mêmes mots :
... Avec cette espèce-là !
- Que voulez- vous dire ?
— Que ce sont des esclaves, répliqua sèchement Joseph, touchant le bord de son chapeau sans savoir pourquoi.
— - Des esclaves ? De quoi diable parlez-vous là?
Joseph se rapprocha un peu.
— Les quarante hommes, ou plutôt les trentequatre hommes que nous avons amenés de Msala, les hommes de M. Durnovo, ceux qui cultivent cette fameuse Simiacine, sont tout à fait différents des autres.
— Bien entendu. Nous ne les engageons pas directement, nous les louons à M. Durnovo à qui nous payons leur salaire. Ils appartiennent à une autre tribu. Ce ne sont pas des soldats, mais des agriculteurs.
— Ah ! fit Joseph, puis il réfléchit : c'est drôle, mais je ne les ai jamais vus compter leur salaire.
— Ça, c'est leur affaire.
— Bien sûr. Monsieur.
Après s'être ainsi déchargé de ses soupçons, Joseph se retira en secouant la tète d'un air peu convaincu.
A tout autre moment, Jack Meredith eût été frappé de ces paroles, mais la singulière indolence
qui semblait envahir son cerveau entravait déjà ses facultés mentales.
Le lendemain, il ne put se lever et resta tout le jour étendu, en proie à une sorte de torpeur. Joseph expliqua aux hommes que le chef, outré de leur ingratitude, ne voulait pas sortir de sa tente.
Le soir, le plateau fut attaqué du côté sud. Grâce à son tir soutenu par quelques-uns des meilleurs fusils, Joseph put repousser l'ennemi.
Mais la situation devenait des plus critiques. Ils entendaient constamment le roulement du gros tambour de bataille, s'élevant lugubrement du fond des forêts qui s'étendaient à leurs pieds.
En dépit du péril, la nouvelle pousse de Simiadue, la seconde en un an, avait été cueillie, séchée et mise en caisses.
Ainsi dépouillés, les arbres nus du plateau n'offraient plus rien permettant de dissimuler un mouvement. Le camp était placé tout au bord d'un des côtés du plateau et, sur cette partie exposée, la palanque avait été prudemment renforcée. Jusqu'ici les attaques s'étaient toutes produites de ce côté, mais Joseph savait qu'un assaut bien organisé aurait vite raison de ces fortifications.
Il soignait son maître avec son dévouement habituel, lui faisant des potages et des mets aussi fortifiants qu'il le pouvait. Une fois, au milieu de la nuit, croyant voir planer l'ombre de la mort sur la petite tente, il broya quelques feuilles de cette merveilleuse Simiacine, délaya cette poudre dans de l'eau-de-vie et l'administra à petite dose.
Dès l'aube, le lendemain matin, l'alarme fut de nouveau donnée et la troupe appelée sous les armes.
Quand Joseph quitta la tente de son maître, il était convaincu qu'aucun d'eux n'avait long-
temps à vivro ; mais il était de ces hommes indomj)tahles qui font d'excellents soldats et d'invincibles marins.
— Maintenant, mes vieux, dit-il, il s'agit de nous battre comme des diables !
Ce qu'il ajouta importe peu.
Il s'installa sur le toit d'une hutte, au milieu de la petite palanque, et, de là, il dirigea le feu de ses hommes. A ses pieds était couché un indigène blessé qui chargeait chaque fusil à tour de rôle. En manière d'encouragement, il visait avec une terrible exactitude les hommes les plus grands parmi ceux qui les assiégeaient et, en guise de repos, il se permettait de temps à autre une plaisanterie aux dépens de l'ennemi.
— Voyez là-bas, disait-il, cet homme qui regarde par-dessus le buisson : il a mis une plume verte sur sa coloquinte. C'est une sottise que de se parer de plumes vertes ; on est vu de trop loin.
Et le porteur de la malencontreuse plume verte jetait bas les armes, tombait raide à la renverse et dégringolait le long de la pente.
Si Joseph découvrait le moindre indice de lâcheté ou même de négligence parmi ses hommes, il pointait son fusil, en fronçant le sourcil, du côté du coupable et l'effet était produit.
Les choses devinrent bientôt plus sérieuses. Ce n'était plus l'assaut isolé d'un chef, mais une attaque en règle et Joseph cessa vite de rire. Au lever du soleil, il avait déjà quitté son toit, courant d'un point faible à un autre, encourageant ici, menaçant là, tiraillant lui-même et jurant partout de tout son cœur. L'ennemi avait plus d'une fois atteint la palanque et, constatation désespérante, deux ou trois de ses morts étaient en deçà de l'enceinte.
2i6 ^ LA SIMIACINE
— Défendez-vous, poltrons ! criait-il d'une voix rauque, car il était devenu presque aphone.
Il était partout à la fois, excitant les hommes, les poussant, les frappant, les entraînant de force vers le rempart. Mais il prévoyait la fin. Les nègres, à moitié étourdis, combattaient mollement en silence.
Le soleil torride de l'Afrique se leva à la cime éloignée de la forêt et éclaira la chose la plus merveilleuse que l'on puisse voir ici-bas : un soldat blessé, désespéré, épuisé, mais n'ayant aucune peur.
Au plus fort de la mêlée, une main se posa sur l'épaule de Joseph.
— Là-bas, cria une voix, cette brèche. Veillez-y ! Sans se retourner, Joseph obéit et la brèche,
attaquée, fut sauvée.
Son maître, qu'il avait quitté aux trois quarts mort, était vivant, venait de lui parler ! C'est tout ce que Joseph comprit : le temps lui manquait pour réfléchir à autre chose.
Pendant une demi-heure, la lutte fut acharnée, le maître et l'ordonnance étaient affolés. Rien n'est plus contagieux que le délire de la guerre.
Enfin, il y eut une accalmie. L'ennemi se retirait et im silence momentané laissa parvenir le bruit d'une fusillade lointaine aux oreilles de la petite bande des assiégés.
— Qu'est-ce que cela veut dire ? demanda brièvement Jack Meredith.
Il avait l'aspect d'un revenant.
— Ils se battent entre eux ! répondit Joseph en essuyant la poudre qui emplissait ses yeux.
— Alors, il y en a un qui possède un fusil express,
Joseph écouta de toutes ses oreilles.
LA SIMIAC INK 217
— riHind Dieu ! sWria-t-il, ^rand I )iru ! Merci ! Monsieur, nous sommes sauves !
L'ennemi avait probablement entendu aussi la fusillade, et également reconmi, parmi les autres détonations, le clic-elac sec de Vex/ress, Il y eut une nouvelle reprise d'hostilité, une attaque désespérée, tentée par des hommes débandés. Mais la nouvelle se répandit vite qu'on se battait dans la \allée et que l'on reconnaissait le tir d'un Européen. La })etite garnison reprit courage et les fusils, presque trop chauds pour être tenus, semèrent la mort tout à l'entour.
Ceux du plateau tinrent les sauvages en échec jusqu'à ce que le bniit de la fusillade, menaçant l'ennemi par derrière, devint perceptible, même à travers le cliquetis serré de la bataille.
Tout à coup le feu cessa ; l'ennemi débandé fuyait de tous côtés. Un singulier et lourd silence régna un moment, puis une voix, une voix anglaise, s'écria :
— En avant !
Et, presque immédiatement, Oscard parut sur le bord du plateau. Il tenait ses deux bras en l'air pour indiquer aux défenseurs de la palanque de cesser le feu, puis il s'avança, suivi de plusieurs nègres et de Durnovo.
La porte fut vite débarrassée de sa barricade grossière et s'ouvrit. Jack Meredith se tenait sur le seuil, la main tendue.
— Tout va bien, dit-il, tout va bien.
Oscard ne semblait pas envisager les choses d'un aussi bon œil. Il examinait avec anxiété le visage de Meredith.
Jack chancela soudain , tentant vaguement de s'appuyer au bras de son sauveur. Oscard fut au même moment près de lui et le soutint jusqu'à la tente.
2i8 LA SIMIACINE
— Ce n'est rien, expliqua Jack Meredith, je suis un peu faible, voilà tout... J'ai faim ! Il y a si longtemps que je n'ai rien pris !
— Oh! oui, dit Oscard brièvement; j'ai tout appris.
— Adieu, maudit plateau, et plaise au ciel que ce soit pour toujours !
Eu prononçant ces paroles d'adieu, Joseph montra le poing à la montagne et reprit sa marche.
— William, dit-il gravement à un porteur indigène qui marchait à ses côtés mais qui ne comprenait pas un mot d'anglais, il y a de l'argent qui ne vaut pas la peine qu'on se donne pour le gagner !
De confiance, le nègre se fendit la bouche jusqu'aux oreilles, supposant par expérience que Joseph devait avoir fait un bon mot.
— Rappelez- vous cela, mon diamant noir, et faites attention que votre bouche ne dépasse pas votre oreille, ajouta Joseph, lui tapant gaiement et amicalement sur l'épaule.
Puis il vint se placer à côté de la litière de son maître, pour encourager les porteurs par des plaisanteries et des jurons. C'était sa manière d'agir avec les indigènes.
Trois jours après l'arrivée du bataillon de renfort sur le plateau, Guy Oscard avait organisé une colonne de retraite pour conduire Jack à la côte et il en donna le commandement à Joseph. Il connaissait assez de médecine pour comprendre qu'il ne se trouvait pas en présence d'une indisposition passagère, mais que Meredith était foncièrement atteint.
L'anxiété, la besogne accomplie depuis un an, tout cela joint aux exhalaisons malsaines des buissons de la Simiacine, avaient produit des désordres dans l'organisme que plusieurs mois de repos et de liberté pouvaient seuls réparer.
Avant que la colonne se mît en marche, on avait acquis la certitude que les tribus hostiles avaient évacué le pays. Cette fuite générale n'était pas due à la trace sanglante laissée par Oscard à travers la forêt, ni à la défense héroïque des soldats de Meredith, mais à la nouvelle, murmurée tout bas, que Durnovo était avec les Anglais.
Quelle singulière chose que la réputation d'un homme ! Et cet homme, dont le nom était aussi redouté qu'une armée dans l'Afrique centrale, se traînait pendant ce temps aux genoux de Guy Oscard, le suppliant d'abandonner le plateau de la Simiacine ou, tout au moins, de le laisser partir pour Loango avec Meredith et Joseph.
— Non, dit Oscard, Meredith a sauvegardé ce poste pour nous pendant un an, alors qu'il lui était possible de le quitter sans danger. C'est à notre tour, aujourd'hui. Je reste et vous resterez avec moi !
La vie n'était plus pour Meredith qu'une fatigue incessante. Quand Oscard l'eut aidé à s'installer dans la dure litière qu'ils avaient construite pour le transporter, il posa sa tête sur l'oreiller et tomba dans une sorte de torpeur.
— Adieu, mon vieux ! dit Oscard en lui tapant affectueusement sur l'épaule.
— Adieu.
Et Jack se mit sur le côté, comme s'il était dans son lit, s'enveloppa dans la couverture et ferma les yeux. Il ne paraissait pas se rendre compte de l'en-
LA SIMIAC INE 221
droit où il rtait et, qui ])is est, ne semblait pas s'en soucier.
Oscard donna le signal aux porteurs et Ton se mit en route.
Il y a dans les nniscles humains une élasticité à nulle autre pareille et il est possible de manifester de l'intelligence même dans la façon de porter une litière. Vnc chose que les inventions modernes ne pourront jamais égaler, c'est le bien-être que Ton éprouve à être transporté sur des épaules humaines. Le doux bercement arrivait à fidre partie de l'être de Jack Meredith. La vie elle-même ne lui paraissait plus ainsi qu'un immense voyage paisiblement accompli.
A travers les rideaux flottants, une procession sans fin d'arbres passait devant ses yeux demi-clos. Le bavardage incompréhensible de ses porteurs frappait seul ses oreilles, et l'ingénieux Joseph était toujours à ses côtés gai et infatigable.
Meredith avait au cœur la plus grande joie que l'on puisse avoir ici-bas, celle du devoir accompli avec succès.
Il jouissait de la paix qui survient quand cesse l'obligation de l'effort, et de cet abandon au repos qui ressemble à la mort sous la forme la plus bienfaisante. La terreur inspirée par le nom de Dumovo précédait la petite caravane comme une avantgarde morale et leur ouvrait le chemin. C'est donc protégé par le nom de l'homme qu'il détestait, que Jack Meredith put traverser ce pays sauvage, étendu sur un lit de douleur.
Ils arrivèrent enfin à la rivière et le lent balancement de la litière fut remplacé par le bercement, plus doux encore, du canot, et à cette phase du voyage, le corps étant forcé au repos, les pensées de Joseph s'élevèrent vers des régions plus élevées et
il prit la décision d'écrire à sir John. Il reconnaissait lui-même n'être pas un écrivain de premier ordre et ses lettres étaient probablement plus énergiques que bien tournées.
— Quelque chose qui lui fera dresser les cheveux sur la tête, pensait-il, voilà ce que je veux lui écrire !
Msala avait été dévasté et ce fut entre les quatre murs sans toit de l'habitation de Dumovo que Joseph élabora enfin son épître sensationnelle au père de Jack Meredith :
« Très honorable Monsieur,
Espérant que vous excuserez mon sans-gêne, je prends la plume pour vous faire savoir avec respect... »
En écrivant ces mots, Joseph clignait de l'œil gauche.
«... que mon maître est au plus mal et est porté comme malade depuis cinq semaines. Il garde le lit, aussi faible qu'un nouveau-né, comme l'on dit, et il ne se rend compte de quoi que ce soit.
« J'ai réussi à le ramener à la côte où nous serons demain, je l'espère, et, dès notre arrivée à Loango, je ferai venir le meilleur médecin qui existe, le meilleur de ce pays, bien entendu. Il faudra peut-être aller un peu loin pour le trouver, mais, comme nous ne regardons pas à l'argent, mon maître ni moi, je puis affirmer que rien ne sera épargné.
«Mon maître a de bons amis, à Loango, et je suis tranquille pour l'avenir, mais vrai. Monsieur, il a été à deux doigts de la mort : c'est comme une résurrection ! Je ne puis vous dire au juste ce qu'a mon maître, mais avec tout le respect que
je vous dois, je crois quo toute sa constitution a été atteinte par un trop long séjour sur les plateaux malsains de l'Afrique centrale. Aussitôt que nous arriverons à Loango je le conduirai cliez M. et M'^^ Gordon, chez qui nous avons déjà demeuré et où je sais qu'il sera reçu de tout cœur et où il trouvera une hospitalité parfaite. Grâce à Dieu, Monsieur, j'ai conservé ma santé et ma vigueur. Je suis donc bien en état de soigner mon maître. Quand nous serons à Loango, je prierai M^^^ Gordon d'écrire à Votre Seigneurie, car je n'ai pas la plume facile. Je suis. Monsieur, votre respectueux serviteur et tout à vos ordres.
«Joseph Atkinson,
« Ex-caporal, 217' régiment, &
Il y avait une ou deux taches rondes sur le papier que l'on pouvait prendre pour des larmes, mais qui ne venaient pas de cette source inutile. La vérité est qu'il faisait une soirée extrêmement chaude et que Joseph, comme il l'avouait, n'écrivait pas facilement.
— Là, dit le scribe, avec un sourire de grande satisfaction, voilà qui donnera du tintouin au vieux gentilhomme ; ce n'est pas que je veuille lui manquer de respect. Oh ! non.
Il s'arrêta et contempla pensivement les étoiles du soir.
— Quelle drôle de chose que la vie I murmurât-il. C'est tout ce qu'il y a de plus bizarre. Peutêtre bien que le vieux est dans le vrai, après tout, qui sait ? Les vues de la Providence sont mystérieuses, et bien inutilement mystérieuses, selon moi.
Il secoua la tête en regardant toujours les étoiles, comme s'il n'était pas content d'elles.
Trois jours plus tard, Joseph atteignait avec grande joie le bungalow.
Le court trajet en mer avait ranimé Meredith, qui désira franchir à pied le peu de distance qui séparait la maison de la berge, mais il fut bien vite obligé d'avoir recours à la charrette que Joseph s'était procurée. Joseph suivait à pied, à côté de la voiture, se tenant bien droit, avec l'importance d'im ancien ambulancier. Dès que le tant soit peu lugubre cortège approcha de la maison, Meredith entr'ouvrit les rideaux de toile grise et regarda anxieusement. Joseph aussi semblait dans Tattente; il espérait voir Jocelyne apparaître à travers les tiges grimpantes de la véranda et il s'était répété maintes et maintes fois le respectueux discours par lequel il expliquerait pourquoi il amenait un malade au bungalow.
Mais les touffes pendantes de fleurs et de feuilles ne bougèrent pas, et la charrette suivit la route jusqu'à l'entrée principale sans que personne n'accourût.
Un nègre, un étranger, ouvrit la porte, laissant sa main sur le bouton, se reculant en les invitant à entrer, ce que fit Jack Meredith en s'appuyant sur le bras de Joseph. Le domestique alla ouvrir la porte du salon et ils y pénétrèrent. Personne n'était là pour les recevoir. Sur la table, il y avait deux lettres, une adressée à Guy Oscard, l'autre à Jack Meredith.
Ce dernier se sentit aussitôt repris de sa faiblesse et se laissa tomber avec lassitude sur le sofa.
— Donnez-moi cette lettre, dit-il.
Joseph le regarda attentivement. Il y avait une sensation de froid et d'abandon dans ce salon, dans toute cette maison aux stores baissés, où ne cir-
cillaient que des domestiques n^f^rcs, silencieux et souriants.
Joseph tendit la lettre et, d'une main experte, versa un peu de cognac dans le gobelet de sa gourde.
— Buvez d'abord, Monsieur, dit-il.
Les mains de Jack Meredith tremblaient en prenant la lettre et il lui fallut faire un effort visible pour déchirer l'enveloppe. Il lut enfin :
« Mon cher Meredith,
« Seulement quelques lignes pour vous dire que je mets à votre disposition le bungalow et tout ce qu'il contient. Jocelyne et moi sommes absents pour deux mois; j'étais mal à l'aise ces temps derniers et j'avais un absolu besoin de changement d'air. Je vous laisse ce mot au bungalow et nous serions profondément blessés si vous refusiez de considérer notre maison comme vôtre, quand vous redescendrez à Loango. Je laisse la même lettre pour Oscard et j'ai la plus absolue confiance dans le secours qu'il vous apporte.
« Votre tout dévoué,
« Maurice Gordon. »
— Tenez, dit Meredith à son domestique, lisez vous-même.
Il tendit la lettre à Joseph et se renversa sur le sofa avec une étrange vivacité de mouvement. Ainsi étendu, les yeux fermés, il avait tout l'aspect d'un cadavre. Pendant que Joseph lisait, le bruit de pieds nus sur la natte lui fit tourner la tête. La petite silhouette ronde d'un enfant habillé de coton blanc apparut dans l'ouverture de la porte, un
doigt dans la bouche et regardant gravement les deux habitants du salon.
— Nestor ! s'écria Joseph, eh bien ! vrai, je suis content de te voir, mon fils. Et où est ta maman ?
Nestor fit gravement demi-tour, indiquant, de son petit doigt noir, le côté de l'office. Puis il replaça son doigt entre ses lèvres et s'approcha tout doucement pour examiner Meredith qui avait ouvert les yeux.
— Eh bien ! mon gros Nestorius, je suis dans une mauvaise passe, hein ? dit le malade.
— Mauvaise passe ! répéta machinalement le gamin.
Marie entra à ce moment dans la chambre, toujours digne, aimable et maîtresse d'elle-même.
— Ah ! Madame, dit Joseph, que je suis content de vous voir ! En vérité, nous avons besoin de vous. M. Meredith est loin d'être bien portant.
Marie salua gravement ; elle s'avança près de Meredith et le regarda en souriant, cherchant à le réconforter et à se rendre compte de son état. Nestor la tenait par la jupe et ne la quittait pas des yeux ; la voyant sourire, il sourit aussi. Il fit même plus : s'aventurant plus loin, il sourit à Joseph, comme pour mettre de la joie partout.
— Vous seriez mieux couché, dit-elle, et je vais vous préparer la chambre de M. Gordon, n'est-ce pas ?
Dès l'entrée dans la pièce, Marie s'était penchée sur Meredith pour arranger ses coussins avec adresse. Il se sentait trop faible pour analyser les sentiments qui l'agitaient, mais pour la première fois de sa vie, en lisant la lettre de Maurice, il avait eu conscience d'éprouver de la peur. Il savait bien que, plus d'une fois depuis cinq semaines, il
LA SIMfAC INK 227
avait t'tc en dan/^nT de mort, mais il n'avait jamais cru mourir : il se disait qu'avec des soins il pourrait guérir, tout en reconnaissant qu'un sym})t6me précurseur de la mort ])()uvait surgir d'un instant à l'autre.
Sans se l'être dit, Joseph et lui comptaient absolument trouver les Gordon chez eux. Ils éprouvèrent donc pkis qu'une déception, surtout Jack Meredith. Celui-ci ne se rendait compte que de deux choses : de la crainte de mourir qu'il venait d'éprouver, et du calme subit que lui rendit la présence de cette femme métis, quand elle entra dans le salon pour réclamer en quelque sorte ses droits de gardemalade.
Joseph, l'œil brillant, une expression pénétrante dans le regard, épiait la figure de Marie comme pour y lire un verdict.
— Votre long voyage vous a fatigué, dit-elle. Puis elle se retourna vers Joseph de cette
manière douce et naturelle particulière aux nègres, si mêlé que soit leur sang.
— Voulez-vous aider M. Meredith, dit-elle, à venir jusqu'à la chambre de M. Gordon ? Je vais devant voir si le lit est prêt.
Jack Meredith une fois bien installé pour la nuit, elle eut tout loisir de s'occuper de leur souper.
— MM. Oscard et Durnovo sont arrivés juste à temps, dit gaiement Joseph à Marie le même soir.
— Ah ! dit la femme, absorbée par les préparatifs du repas.
Joseph la regarda attentivement. L'exclamation exprimait non seulement de Tintérêt, mais contenait en plus une foule de questions. Il étendit les jambes et secoua la tête d'un air entendu :
— Il n'y a pas d'erreur, dit-il, ils sont arrivés à la minute voulue ; la victoire était indécise quand M. Meredith, s'étant levé, est apparu au fort de la mêlée.
Marie plaçait devant lui tout ce qu'elle avait pu se procurer de meilleur et elle lui fit un signe d ' encouragement .
— Continuez, dit-elle, et alors ?
— Du fromage de Cheddar, dit-il, en manière de parenthèse, aspirant l'odeur en connaisseur. Il y a longtemps que je n'en ai aperçu le plus petit morceau ! Alors parut M. Oscard avec son sangfroid sans pareil, et M. Meredith se mit à rire en disant : « Ouvrez la porte ! » Vous avez du bien bon beurre, Madame. Et dire que je ne me suis jamais
aperçu que ces bonnes choses-là me manquaient là-bas !
— Approche'/ votre chaise de la lal)Ic, dit Marie, et commencez. Vous avez faim, n'est-ce pas ?
— Faim n'est pas exactement le mot.
— Vous accepterez bien un peu de mouton? Et M. Durnovo, où était-il ?
Joseph se courba sur la table, les coudes bien en dehors, maniant son couteau et sa fourchette d'une façon plus bruyante que ne le comporte l'usage chez des gens comme il faut.
— M. Durnovo? dit-il en lui lançant vivement un regai'd. Oh ! il était sur les talons de M. Oscard, et nous avons tous échangé des poignées de main comme si nous nous rencontrions à la promenade, à cette différence près que nos mains étaient plutôt sales, gluantes de sang et de graisse provenant des cartouches.
— Eh ! dit Marie, d'une façon indirectement interrogative, en lui servant un morceau de patate, vous avez été content de les voir, M. Oscard et M. Durnovo, n'est-il pas vrai ?
— Content n'est pas un mot suffisant, répondit Joseph, la bouche pleine.
— Et ils n'étaient ni blessés ni malades ?
— Oh non ! — et il lui lança de nouveau un rapide coup d'œil — ils allaient très bien. Mais je n'aime pas me régaler tout seul : venez donc casser une croûte avec moi, je vous en prie ?
Elle lui obéit en souriant tristement, mais elle mangea peu et sans entrain, comme une femme préoccupée.
— Quand reviendront-ils à Loango ? demandât-elle tout à coup sans le regarder.
— Ah ! ça, je ne le sais pas ; nous sommes partis à la hâte, avant qu'il ait été question de quoi
que ce soit. Nous croyions tous que notre chef avait reçu sa feuille de route pour l'autre monde. Il avait absolument Tair de tourner de l'œil ; mais, sans savoir pourquoi, j'ai meilleur espoir maintenant.
Marie n'ajouta rien, se contentant de pourvoir à sa faim et à sa soif.
— Cette villa abandonnée de Dieu, cette Msala, a été presque réduite en cendres par les ennemis !
— Ils l'ont détruite ?
— Voilà le mot, vous avez raison, ils l'ont détruite !
Marie poussa un léger soupir, un de ces soupirs auxquels les sages ne se trompent pas.
— Vous n'avez pas l'air enchanté ! dit Joseph.
— J'ai été heureuse à Msala, répondit-elle. Joseph s'appuya le dos sur sa chaise, jouant
avec son verre de bière d'un air pensif.
— Je ne crois pas. Madame, dit-il timidement, que votre vie ait été bien heureuse. Il y a des gens comme ça, en ce monde, sans qu'il y ait de leur faute, tout au moins d'après ce que je présume.
— J'ai mes chagrins comme tout le monde, répondit-elle doucement.
Joseph pencha la tête de côté et ramassa pensivement ses miettes de pain.
— M'est avis que votre vie, en ménage, n'a pas été aussi heureuse que vous le méritiez, Madame. Mais, pourtant, vous avez vos gentils petits marmots ; je les adore, ces petits-là ! N'étant pas un « épouseur », je ne suis pas compétent dans ces questions-là, mais j'ai toujours entendu dire que les enfants, surtout quand ils sont aussi malins et plaisants que les vôtres, comptent pour beaucoup dans le bonheur d'une femme.
— Et c'est vnii, niurimiiii-t-tdkt t-ii souriant t(^iulrcninit.
— Y a-t-il longtemps que leur i)ère est mort ?
— Il n'c^t jnis mort.
— OIi ! faites excuse.
J^^t Joseph noya sa confusion clans son verre de bière.
— Il a siailenuMit cesse de s occu])er de moi vl de ses enfants, expliqua Marie.
Joseph secoua la tête, mais il ne dit pas si c'était pour témoigner sa sympathie ou pour protester c outre une telle négligence.
— J'espère, ajouta-t-il, toujours un peu embiurrassé, que les enfants ont une bonne santé ?
— Oui, je vous remercie.
Joseph recula brusquement sa chaise et passa jovialement le revers de sa main sur sa moustache.
— Voilà ce que j'appelle un bon repas, dit-il gaiement, et je vous remercie de tout cœur.
Avec un tact qui fait souvent défaut à des hommes d'une classe supérieure à la sienne, Joseph ne fit jamais une nouvelle allusion à cette phase de la vie de Marie, dont le souvenir cependant mettait une ombre de tristesse sur tout le visage de la pauvre femme. Il s'appliqua, au contraire, à la distraire et y réussit si bien que Jack Meredith, étendu dans la chambre, entre le sommeil et la mort, entendait parfois rire, bruit tout nouveau pour lui.
Le lendemain, dès l'aube, Joseph était sur mer et naviguait vers Saint-Réal-de-Loanda, sur un des bateaux côtiers. Il envoya une dépêche à Maurice Gordon, lui annonçant le succès de l'expédition de secours et s'occupa ensuite de s'assurer les services journaliers d'un médecin. Accompagné d'un jeune docteur, il revint à Loango et s'installa
près de son maître avec la volonté bien arrêtée de le sauver.
La santé de Meredith faisait des progrès déplorablement lents, mais il y avait progrès. Le médecin, qui était expert dans les maladies spéciales de la côte occidentale, était resté deux jours et avait promis de revenir une fois par semaine. Il avait laissé des instructions très détaillées et avait prévenu les deux gardes que le rétablissement serait tellement lent que leurs yeux inexpérimentés ne pourraient probablement pas en suivre les menues phases.
Meredith ne pouvait pas avoir un meilleur garde-malade que Joseph. Il y avait, dans la façon d'agir de cet homme, une discipline militaire qui valait bien mieux que les persuasions d'une femme.
— Du jus de viande, Monsieur, annonçait-il avec un flegme absolu pour la sixième fois du jour.
— Quoi ! encore ? Non, sapristi ! je n'en veux pas.
— C'est la consigne. Monsieur ! répondait invariablement Joseph, prêt à produire la preuve de ce qu'il disait.
Les deux hommes, le maître et le domestique, étaient si rompus à la discipline militaire en temps de siège, que ni l'un ni l'autre ne pensaient à discuter les ordres du docteur.
Selon le désir du convalescent, le petit Nestor, grave et silencieux, était un habitué de la chambre du malade.
Après avoir grimpé avec effort et à quatre pattes l'escalier, il faisait irruption dans la pièce sans autre forme de salut — les esprits supérieurs sont au-dessus de ces détails — il examinait le malade pendant quelques minutes, puis il disait : « Mauvaise passe ! d avec le ton machinal qui lui était personnel.
Il répétait les propres mots que Meredith lui avilit appris le soir même de son arrivée.
Après avoir fait son dia|:;n()stic Nestor proa'dait généralement à la distraction du malade par l'étalage de ses trésors. Ils n'avaient pas une grande Videur intrinsèque : des cailloux, un bouton de piuitalon, deux coquillages, un bouchon en cristal formaient pour ainsi dire le gros de sa collection qui se trouvait augmentée ou diminuée selon les circonstances. Il en désignait quelques-uns par leurs noms, d'autres n'étaient accompagnés dans leur exhibition que par un simple adjectif, comme il convenait entre gens n'ayant pas besoin de longs commentaires pour se comprendre. Meredith lui disait alors gravement :
— Jamais, Nestor, dans le cours de ma longue existence, jamais je n'ai vu un bouchon de cristal d'une beauté comparable.
Quand le moustiquaire était ouvert, Nestor grimpait parfois sur le lit et là, formant une petite boule ronde toute frisée, il s'installait commodément et se reposait de ses labeurs. Lorsque la voix douce de sa mère l'appelait, il ramassait toute sa fortune et il s'en allait. Il s'arrêtait toujours sur le seuil de la porte, un doigt dans la bouche, pour prononcer comme phrase d'adieu : « Mauvaise passe ! & et descendait l'esc^Jier avec un sourire énigmatique. D'aimables voisins venaient demander des nouvelles. Dans les meilleures intentions possibles, des missionnaires dissidents apportaient des brochures religieuses très propres à être placées au chevet d'un malade, mais Joseph, Marie et Nestor étaient seuls admis dans la chambre paisible.
Il ne cessait de pleuvoir nuit et jour : le matin, à midi et le soir, la pluie tombait comme si l'on avait ouvert toutes les écluses du ciel.
— C'est très sain, sans aucun doute, disait Joseph, mais diablement triste !
Et il secouait la tête en adressant au ciel sombre un sourire soumis. C'était sa manière de prendre la Providence à partie.
— Savez- vous ce que je voudrais bien, Madame ? dit-il un soir brusquement à Marie.
— Non !
— Eh bien ! je voudrais bien voir apparaître miss Gordon sur le pas de la porte. Voilà ce qu'il nous faudrait. Le carabin a raison de dire que le progrès sera lent, lent ! Ce n'est pas encore le mot juste, voilà mon opinion. Mon capitaine repose sur son lit et tout ce qu'il peut faire est de bavarder un peu avec Nestor ; il ne prend intérêt à rien, à sa nourriture moins qu'à tout. Or, un homme file un mauvais coton quand il n'a aucun souci de sa nourriture. Oui, je prendrai une autre crêpe, s'il vous plaît. Vous avez un rare coup de main pour les crêpes. Rare, ce n'est pas encore un mot suffisant l
— Mais que pourrait faire miss Gordon ?
— Eh bien, elle saurait peut-être lui inspirer un intérêt quelconque. Lui et moi, nous n'avons comme sujets de causerie que ses habits, cet assommant jus de viande et ses tisanes. Puis il y a M. Gordon, qui est un bon garçon ; il entrerait dans la chambre en poussant un ou deux tabourets, il bouleverserait tout ce qui lui tomberait sous la main, et cette manière d'agir ranime toujours un malade.
Marie se mit à rire.
— Mais c'est vrai. Madame. Malheureusement je ne peux agir de la sorte, moi ! J'ai essayé l'autre jour et mon maître a seulement cru que j'étais gris.
LA SLMIACIM:, 235
— Vous n'avoz pas do patience ; M. MiTcMlitli est mieux, je le sais et je le x'ois. Vous aussi, vous le voyez, n'est-ce pas ?
— Un pcni, un tout ])etil ])eu; mais sans vous offenser, Madame Mari(\ il a besoin de quelqu'un de son monde, (luekju'uji qui causerait avec lui de livres, de soirées, etc.
Il réfléchit im instant.
— Miss Gordon serait à même de faire tout cela. 11 y eut un court silence pendant lequel il avala
une autre crêpe.
— Vous savez, dit Joseph, éprouvant soudain un besoin de s'épancher, il est fiancé à Londres à une jeune fille du grand monde, comme on dit, une de celles qui ont une façon d'être pour les messieurs et une autre pour les dames. Le connaissant comme je le connais, ce n'est pas la femme qu il lui faut... à mon lumible avis.
— Alors, pourquoi Tépouse-t-il ? demanda Marie.
— Ah ! dit Joseph se levant et s' étirant cette fois avec un manque de tenue digne de la caserne, vous m'en demandez plus que je n'en sais ; je suppose que c'est toujours la même histoire : il croit qu'elle lui convient.
On était parvenu à grand' peine à dégager un coin d'un élégant salon de Londres, et miss Fitzmannering exhiba ses talents chorégraphiques dans cette partie réservée.
Miss Fitzmannering avait daigné condescendre à exécuter quelques pas de la célèbre danse serpentine.
Miss Elyne Fitzmannering tenait le piano et, plus tard, dans leur chambre, les deux sœurs se disputèrent en se décoiffant parce qu' Elyne avait accompagné trop vite.
L'assemblée aristocratique était animée de sentiments très divers, reflétés sur la physionomie de chacun des spectateurs. Six jeunes personnes, qui ne savaient pas la danse serpentine, bâillaient derrière leurs éventails, choisis de préférence en gaze parce que les Fitzmannering pouvaient voir l'effet qu'elles produisaient à travers cette gaze. Les élèves accompHes des premières pensions de Brighton, qui avaient le moyen de se faire remarquer d'une manière quelconque, se demandaient qui avait bien pu donner des leçons à miss Fitzmannering. Et les valets, faisant le service, éprouvaient une certaine gêne sans savoir pourquoi.
Depuis un mois, miss Fitzmannering étudiait avec ferveur cette danse serpentine. Ces contorsions lui avaient été apprises par une jeune
danseuse de profession dont le choix avait étonné mômo son frrrc, qui ne se clnxinait rependant pas facilement ; seulement l'exéculion n'était p^LS gracieuse et les jeunes gens présents, qui en savaient sur la danse en général l^en plus qu'il ne leur plaisait d'en convenir, relevaient le coin de Iciu bouche et regardaient droit devant eux dans la crainte de rencontrer le regard de qui que ce fût.
Mais la plus agréable physionomie était celle de sir John. Il n'avait ni Tair ennuyé de la plupart de ces jeunes gens, ni l'air choqué de ses contem- ]')orains. Tout au moins son visage ne laissait deviner aucun de ces sentiments. Il semblait profondément intéressé et suivait chaque mouvement spasmodique d'un œil constamment amusé.
— Chère Mademoiselle, dit-il en saluant courtoisement la jeune fille quand elle s'arrêta, vous nous avez donné un vrai régal. Sans aucune flatterie. Une exécution hors ligne, ajouta-t-il en se tournant vers lady Cantourne, auprès de qui il se tenait debout.
Chose singulière, la douairière fit une moue réprobatrice. Il lui murmura quelques mots à propos de rafraîchissements et lui offrit le bras. Elle accepta.
— Eh bien! dit-il, quand ils furent seuls ou presque seuls, ne trouvez-vous pas cette exécution absolument hors ligne ?
— Taisez- vous, dit-elle, indulgente par esprit de corps ou parce qu^elle était femme du monde. Ce n'est pas la faute de la pauvre enfant. Elle y est entraînée par les exigences de sa société et par sa mère ; elle n'est pas complètement responsable !
— Mais ce sera ma faute, répliqua sir John, si j'assiste de nouveau à pareille exhibition.
— Une femme ne devrait jamais se rendre ridicule ni faire rire à ses dépens, dit encore lady Cantonrne après un silence. Pour un homme, cela n'a pas d'importance. On m'assure que Ton enseigne cette danse d'agrément dans les meilleures pensions.
— Ce qui prouve que les maîtresses de pension ne sont pas plus consciencieuses que les autres.
Et ils traversèrent le salon, présentant à toute la génération moderne un modèle de déférence et de respect mutuels. Ceux qui ne s'en rendirent pas compte étaient incapables de rien comprendre.
— Qui est, demanda sir John, quand ils furent arrivés dans l'autre salon, qui est cette grande jeune fille blonde, assise auprès de la cheminée ?
Il n'avait pas cru nécessaire de demander à lady Cantourne si elle avait également remarqué l'objet de sa curiosité.
— Je me le demandais précisément, répliqua lady Cantourne, en tournant sa cuillère dans son thé. Je le saurai, elle m'intéresse, elle ressemble si peu aux autres !
— Et elle n'a pas l'air de s'en douter, c'est ce qui me plaît, dit sir John. Le grand succès, dans le monde, est d'être différent des autres, sans trop l'afficher.
Il se tenait debout, regardant autour de lui, en clignant ironiquement des yeux :
— Tous sont pareils ici et ne parviennent pas à le cacher.
— J'ai horreur d'une personne, ajouta lady Cantourne avec sa bienveillance habituelle, d'une personne qui peut paraître déplacée : cela n'arriverait dans aucun milieu à cette jeune fille.
Sir John continuait toujours son examen, voyant
tout ce qu'il y avait h voir et même ce qu'on di-sirait dissimuler.
— Il y a des gens, dit-il, qui auraient l'air déplaces, mrMue dans le ciel !
— Surtout dans le ciel ! reprit lady Cantoume.
— Espérons que dans l'autre monde on ne se livrera pas aux ébats de la danse serpentine...
Sir John s'arrêta brusquement, en souriant :
— j'allais blasphémer! ajouta-t-il en la débarrassant de sa tasse, et je sais que cela vous déplaît.
Elle sourit doucement en le regardant. Elle se demandait si, comme elle, il se souvenait du demisiècle qui les séparait du jour où certaines circonstances lui avaient attiré le reproche de blasphémer.
— Venez, dit-elle en se levant, reconduisez-moi au salon, je vais prier quelqu'un de me présenter à cette jeune fille.
Jocelyne Gordon, toujours assise près du feu, causait avec un explorateur à la moustache grise. Elle écoutait avec bonne humeur le récit pittoresque d'une exploration presque tombée dans l'oubli, grâce à de plus récents voyages, et elle fut quelque peu surprise quand la maîtresse de la maison vint à elle et lui présenta une petite femme toute ronde, aux yeux bons et clignotants, s'appelant lady Cantourne. Elle avait vaguement entendu parler de lady Cantourne comme de la surintendante de l'ancienne école, mais elle ne devinait pas le but de cette présentation évidemment intentionnelle.
— Vous vous demandez, dit lady Cantourne après avoir envoyé l'explorateur continuer plus loin le cours de ses récits, afin de prendre sa place, vous vous demandez pourquoi j'ai désiré faire votre connaissance.
Et elle dévisageait la jeune fille de son regard perçant.
— Je l'avoue, répondit Jocelyne.
— J'ai deux motifs : un très prosaïque, l'autre plus sentimental. Le premier est le désir de satisfaire ma curiosité : j'ai la passion de connaître les gens dont la physionomie m'attire. Je suis une vieille femme, — non, mon enfant, ne prenez pas la peine de faire un signe de dénégation, — je suis presque une très vieille femme. Toute ma vie, j'ai cru aux apparences et, ajouta-t-elle en examinant la dentelle de son éventail, je ne crois pas m 'être trompée beaucoup plus souvent que les autres. J'ai toujours pris à tâche de faire la connaissance des personnes me plaisant à première vue. Vous ne m'en voulez pas de vous faire cet aveu ? Voilà ma raison prosaïque.
Jocelyne se mit à rire en rougissant légèrement et lady Cantourne fit un léger signe de tête approbatif.
— Ma seconde raison est le souvenir d'une de mes amies de pension à qui vous ressemblez beaucoup. J'ai eu pour elle la plus grande affection, mais cela n'a duré que ce que vivent les amitiés de jeunes pensionnaires. Elle s'appelait Treseaton, JuliaTreseaton.
— Ma mère ! fit vivement Jocelyne.
— Je le pensais, et dès que je vous ai entendue parler j'en ai été certaine : vous avez le même mouvement de lèvres qu'elle. L'auriez-vous perdue ?
— Oui, elle est morte en Afrique, il y a vingt ans.
— En Afrique ! Dans quelle contrée de l'Afrique ?
Jocelyne se souvint tout à coup où elle avait
eiiteiulu jnirlcr dr. huly Cantoiinie. Co nom n'avait été prononcé qu'une seule fois devant elle. Elle était en prt'sence de cette tante chez laquelle vivait ]\Tabol. Cette aimable^ ])etite vieilhî connaissait Mercdith et Guy ()s(\ird et sa vie était intimement liée à celle de la fiancée de Jack.
— Sur la côte occidentale, répondit vaguement Jocelyne qui avait besoin d'un moment pour réfléchir et coordonner ses pensées.
Elle redoutant d'entendre prononcer ou d'avoir à prononcer le nom de Jack Mercdith devant cette femme du monde, tandis que cela lui était indifférent devant Maurice ou devant Guy Oscard. Elle n'aurait pu faire une réponse plus adroite, car lady Cantourne resta quelques moments à chercher dans son esprit où pouvait bien se trouver la côte occidentale de l'Afrique.
— N'est-ce pas précisément la partie malsaine de l'Afrique ? reprit lady Cantourne.
— Oui.
Jocelyne avait à peine entendu la question. Elle regardait autour d'elle avec une ardente curiosité. Mabel devait être dans le salon et elle était sûre de la reconnaître.
— Et je pense que vous connaissez à fond cette partie du monde? demanda lady Cantourne, s'apercevant du changement survenu dans l'attitude de Jocel^Tie.
— Oh ! oui !
— Avez-vous entendu parler d'un endroit du nom de Loango ?
— Oui ! c'est là que je demeure.
— Vraiment ? Comme c'est drôle ! Je vous avoue que je m'intéresse beaucoup à Loango en ce moment. Mais je ne croyais pas que quelqu'un pût l'habiter.
— Personne n'y séjourne par goût, expliqua Jocelyne. Mon père était juge sur la côte et, depuis sa mort, mon frère Maurice a accepté un emploi dans le gouvernement. Nous sommes donc obligés d'y demeurer huit mois sur douze.
Elle se sentait au moment critique et, grâce à Dieu, il fut moins pénible qu'elle ne l'avait redouté. Lady Cantoume regardait au loin en lui posant la question :
— Alors, vous avez sans doute rencontré là un de mes amis, M. Meredith, deux de mes amis, devrais-je dire, car je crois que Guy Oscard est aussi associé à cette merveilleuse découverte.
— Oh ! oui ! dit Jocelyne, ne témoignant qu'un intérêt de rigueur. Je les connais tous deux. M. Oscard a déjeuné chez nous peu de temps avant notre départ d'Afrique.
— Ah ! après cette brusque disparition dont nous n'avons jamais bien connu la cause? Il est parti tout de suite après la réception d'une dépêche, nous laissant un petit mot très vague. Il a écrit d'Afrique, je crois, mais sans donner de détails. Je pense que Meredith courait quelque danger. Mais c'est une merveilleuse affaire, n'est-ce pas? Ils feront certainement fortune, assure-t-on.
— Oui, c'est ce que l'on affirme.
Il y avait à choisir entre dire tout ce qu'elle savait ou se taire. Elle prit ce dernier parti. Elle ne pouvait pas avouer que la santé de son frère l'avait, à son grand regret, obhgée de partir subitement, pendant que le sort de Meredith était encore incertain ; elle ne pouvait pas dire à lady Cantourne que toute sa vie était en Afrique et qu'elle comptait les jours qui la séparaient du retour là-bas ; elle ne pouvait dévoiler la douloureuse et incessante anxiété de son cœur, ni son
désir axdent de savoir si Guy Osc^ard avait atteint le plateau à temps. Klle craif^nait trop de se trahir en faisant la moindres allusion au danger que courait Jack Mereditli.
— Comme c'est singulier, dit lady Cantoume, de penser que vous habitez Loango, en temps ordinaire, et que vous ^les la dtirnière personne à qui Jack jMercdith ait parlé ! Il y a ici, ce soir, deux personnes qui seraient heureuses de vous poser do^ questions jusqu'à demain, mais elles ne le fieront ni l'une ni Tautre. M'avez- vous vue traverser le salon, tout à l'heux-e, avec un homme âgé, de haute taille?
— Oui, répondit Jocelync.
— C'était le père de Jack, sir John Mereditli, continua lady Cantourne à voix basse. Ils se sont fâchés : le monde dit que sir John n'a pas de cœur et qu'il n'en souffre pas. Le monde n'est jamais bienveillant. Mais moi, je crois être sûre du contraire. Sir John a beaucoup de chagrin, il donnerait tout au monde pour avoir des nouvelles de son fils, mais il n'en demandera pas. Vous me comprenez ?
— Oui, je vous comprends, dit Jocelyne. Elle devinait ce qui allait advenir et, tout en
le désirant ardemment, elle éprouvait une certaine appréhension, elle sentait qu'elles allaient aborder une question délicate.
— Je voudrais bien vous faire rencontrer avec sir John, dit aimablement lady Cantourne. Voulezvous venir prendre le thé chez moi, un de ces après-midi ? Comme c'est étrange ! Il demandait qui vous étiez, il y a à peine une demi-heure. C'était comme une sorte de pressentiment, n'est-ce pas? Je ne crois pas au mysticisme, aux âmes allant à la rencontre les unes des autres, mais j'ai
confiance dans les pressentiments. Voulez-vous venir demain ? Vous accompagnez ce soir mistress Sander, n'est-ce pas ? Je la connais, elle vous permettra de venir seule. Je vous attends à cinq heures. Vous ferez aussi la connaissance de ma nièce, Mabel : elle est fiancée à Jack Meredith, et c'est à son sujet que le père et le fils se sont querellés. Vous serez peut-être un peu embarrassée avec elle, elle n'est pas toujours commode, mais je suis sûre que vous trouverez moyen de lui dire ce qu'elle désire tant savoir.
— Oui, dit Jocelyne avec calme, même avec trop de calme, je la renseignerai.
Lady Cantourne se leva et Jocelyne en fit autant.
— Je puis vous assurer, dit-elle en regardant la jeune fiJle dans les yeux, que vous ferez une bonne action. C'est pourquoi j'intercède auprès de vous. Il est rare d'avoir l'occasion de faire une bonne action sans que même votre amie la plus intime ne puisse l'attribuer à un motif intéressé. Quel est ce monsieur, là-bas ?
— C'est mon frère !
— J'aimerais faire sa connaissance, mais ne lui demandez pas de vous accompagner demain : nous serons mieux entre femmes, vous comprenez.
Après avoir fait un signe d'intelligence, la vieille dame alla s'occuper d'autres affaires, peut-être bien s'employer à mener à bonne fin des actions aussi méritoires.
Jocelyne aperçut son frère qui venait d'entrer et se faisait place à travers la foule, cherchant quelqu'un ; elle réussit à se rapprocher de lui.
— Ah ! vous voilà, dit-il ; je vous cherchais, venez.
Il lui offrit le bras et ils quittèrent le salon
LA SIMIACIXE 245
enc()ni])rr pour s(* rciulri» dans une autre pni ( plus l)ctitc, où uu amateur se dcmcnait déscspcrément en attendant des auditeurs.
— Voih\, dit Maurice quand ils furent seuls, la déiH'che (pie je viens de recevoir.
11 lui tendit le papier blanc et mince des télégranunes sous-marins.
« Sauvetai^e merveilleusement effectué. Meredith et Joseph partis pour Loango. IMereditli maladi*... »
Jocelyne poussa un profond soupir.
— Ainsi tout est pour le mieux, dit gaiement Maurice.
— Oui, répondit amèrement la jeune fille, tout est pour le mieux !
— A propos, dit le lendemain lady Cantourne à sa nièce, j'ai invité miss Gordon à venir prendre le thé cet après-midi. Je Tai rencontrée hier chez les Fitzmannering. Elle habite Loango et connaît Jack. J'ai pensé qu'il vous serait probablement agréable de faire sa connaissance. Elle est extrêmement distinguée et plutôt jolie.
Miss Mabel Chyne s'empressa d'aller mettre sa plus belle robe.
Et tandis qu'elle s'habillait, Jocelyne, dans une maison voisine, s'occupait de ses beaux cheveux, lissant d'un côté, faisant bouffer de l'autre, épinglant, employant de son mieux ses petits doigts habiles.
Quand elles se rencontrèrent un peu plus tard, dans l'antique salon de lady Cantourne, la contrainte des deux jeunes filles était visible.
— Ma tante me dit que vous connaissez Loango, commença immédiatement Mabel, du ton dégagé que prend la jeunesse d'aujourd'hui pour entamer des sujets délicats.
— Oui, nous y habitons !
— Et vous connaissez M. Meredith ?
— Oui, ainsi que M. Oscard.
Il y eut un moment de silence pendant lequel leurs regards se mesurèrent.
— Elle sait quelque chose, mais quoi ? se disait l'une.
— Elle ne devinera rien, se disait l'autre; je ne la c rains pas.
Kt l.'idy Cantoiirno, spcrtatrico, frottait ses mains hlandu's Vunc contre l'autre.
— Oh ! naturellement, dit Mabel sans rougir — c/ctait son point fort de rougir au bon moment, mais non quand c'était inutile. — M. Oscard est associé avec M. Mercditli dans cet extravagant projet.
— Je sais qu'ils ont tous doux le même but, car vous voulez sans doute parler de la Simiacine ? demanda Jocelync.
— Quelle est l'autre chose sous-entendue ? se demanda lady Cantourne.
— Oui, la Simiacine. Quel drôle de nom, n'est-ce pas ? Moi, je crois qu'ils s'y ruineront ; c'est ce qui arrive généralement. Mais j'aimerais bien savoir ce que vous en pensez ?
— Je crois qu'ils feront fortune, répondit Jocelyne, et elle remarqua, avec un sentiment soudain d'antipathie, l'éclair joyeux qui traversa le regard de Mabel, à moins que les périls ne soient trop grands et qu'ils ne renoncent à l'affaire.
— Quels périls ? demanda Mabel sans prendre la peine de modifier sa voix.
— D'abord TOgowe, dont le rivage est particulièrement malsain. Et ce n'est pas le seul danger : les indigènes qui habitent les plaines avoisinant la Simiacine sont hostiles. Le plateau était même cerné et en état de siège quand nous avons quitté l'Afrique.
Mabel fut touchée au cœur et le sourire abandonna ses lèvres, mais Jocelyne fut bien plus douloureusement atteinte par cette constatation que ne Tétait sa rivale ; une fois de plus elle perdit son sang-froid, comme cela lui était déjà
arrivé en présence de sir John. La figure de Mabel trahissait un amour qui désespérait Jocelyne.
— Et, au moment du siège, M. Meredith était-il sur le plateau ? demanda Mabel avec un sourire forcé.
— Oui, répondit Jocelyne.
Elle ne put se défendre d'infliger cette légère punition à Mabel ; mais elle sentait que ce châtiment était bien minime en comparaison de la douleur qu'elle ressentait et qu'elle devait ressentir toute sa vie. Il y a peu de choses aussi contradictoires que le cœur d'une femme qui aime. Il est tendre pour un seul et inflexible pour le reste du monde s'il est appelé à défendre l'être aimé ou l'amour lui-même.
— On s'est empressé d'agir ? s'écria Mabel ; on ne pouvait laisser M. Meredith ainsi exposé !
— Oui, répondit Jocelyne avec calme, M. Oscard est allé à son secours et il l'a sauvé. Mon frère a reçu, hier, la nouvelle de la délivrance du plateau.
Mabel sourit de nouveau avec son insouciance habituelle.
— Tout est pour le mieux, dit-elle ; quelle chanqe que nous n'ayons rien su ! Pensez donc quelle anxiété nous aurions éprouvée !
— Et au beau milieu de la saison encore ! dit Jocelyne.
— Précisément, reprit Mabel un peu déconcertée.
Lady Cantourne était intriguée. Il se passait quelque chose qu'elle ne comprenait pas; le cliquetis des épées perçait à travers le bruit de la conversation aimable, l'éclair de l'acier brillait dans les regards ; elle éprouva un réel soulagement à la vue de sir John qui entrait justement dans le salon en saluant élégamment, selon son habitude.
Il scrni lîi niiiin dv ludy CiLiilonriic cl de Miilxl, ])uis il iillcîulit, (liLiis luu' iillitiulc (Irfcrentc, (|u'il eût ôXé présente à cette jeune fille qui aurait pu être sa Tille, ]>res(iue sa ])eli1 ('-fille. Il y avait ([uel- (jue chose de touchant et de lier dans la façon dont ce vieillard observait les leçons d'étiquette reçues dans sa jeunesse.
— Sir John Merechlh, miss Ciordon. C'étaient les préliminaires.
— J'ai eu le plaisir de vous apercevoir hier au soir, dit immédiatement sir John, à la réception de lady Fitzmannering, à ïal home, comme l'on dit à présent.
— Je crois, sir John, que vous avez été effrayé par la danse serpentine, dit gaiement Mabel.
— Les vieux oiseaux eux-mêmes, ma chère enfant, ont quelquefois peur des épouvantails.
— En effet, vous m'avez manqué de très bonne heure, dit lady Cantourne se refusant obstinément à rire.
Elle n'avait pas eu l'occasion de voir son vieil ami depuis la conversation avec Jocelyne.
Et une personne de son expérience mesurait fort bien le danger de la situation.
Sir John se demandait pourquoi on l'avait invité, ou plutôt pourquoi on lui avait ordonné de venir par un mot suffisamment impérieux.
Depuis quelque temps, sir John sentait le poids de ses années dès qu'il éprouvait la plus légère inquiétude. Ses doigts se portèrent à ses lèvres comme s'il allait s'abandonner à un des gestes enfantins qui lui échappaient parfois.
A ce moment, la porte s'ouvrit et un jeune homme des plus étonnants entra.
— Comme c'est aimable à vous, cher Monsieur Grubb, dit lady Cantourne, d'arriver d'aussi bonne
heure ! Vous accepterez bien une tasse de thé ? Mabel, servez M. Grubb.
Lady Cantourne se dirigea vers la serre, laissant sir John et Jocelyne seuls au bout de la galerie.
— Lady Cantourne, dit miss Gordon, m'a priée de venir aujourd'hui tout exprès pour me rencontrer avec vous. J'habite Loango, je connais votre fils, M. Meredith, et nous avons cru qu'il vous serait agréable d'entendre parler de lui et de Loango.
Elle savait qu'avec un homme comme sir John tout détour serait maladroit.
Les yeux du gentilhomme, un instant animés, se voilèrent et il détourna la tête.
— Oui, dit-il après une singulière hésitation, oui, je vous remercie. Je suis en effet très désireux d'avoir des nouvelles. Mais je me demande, ajoutat-il en changeant de ton, je me demande ce qu'il a bien pu vous dire.
Sa main tremblante reposait sur les doigts gantés de Jocelyne et il ne s'expliquait pas l'entraînement de ce geste si en dehors de sa nature et de ses habitudes. Jocelyne semblait ne s'en être pas aperçue.
— Je sais que vous avez eu tous deux une divergence d'opinions, mais je suis seule à le savoir. Vous n'avez pas à craindre que M. Meredith ait parlé de ses affaires à personne autre ; les circonstances étaient exceptionnelles et M. Meredith a cru devoir me donner une explication.
Sir John parut surpris et Jocelyne continua en se hâtant.
— Mon frère et M. Meredith ont été ensemble à Eton. Ils se sont rencontrés sur un point de la côte et mon frère a invité M. Meredith à venir demeurer chez nous. Mon frère était absent lors de
Tarrivée de M. MeTodith ; j'if^noriis qui il était : il a (U^nc été oblif^c de me rrxi)li([uor.
— Je comprends, dit sir John, et tous deux vous avez été bons pour mon enfant !
TI oul:)Iiait d'être railleur. Il n'avait jamais connu le bonheur d'avoir une fille, et elle ignorait toutes les prévenantes tendresses de l'amour paternel.
De même qu'il existe le coup de foudre en amour, de même la sympathie doit naître à prc^mière vue. C'était bien compréhensible, presque naturel de la part de J<x^elyne : il était le père de Jack !
Quant à sir John, que dire? Peut-être avait-il eu l'intuition de Tamour qui emplissait le cœur de Jocelyne.
— Et je suppose, dit-il avec un léger retour d'ironie, que vous n'avez pas entendu grand bien de moi ?
Mais Jocelyne n'acceptait aucune insinuation de cette nature. Elle n'était pas femme à se laisser intimider par un sarcasme.
— Je vous demande pardon, reprit-elle sèchement, ceci n'est pas exact, et vous savez aussi bien que moi que votre fils n'élèvera jamais la voix contre vous.
Sir John regarda vivement autour de lui. Lady Cantourne était rentrée dans le salon et causait avec les deux jeunes gens. Mabel, inquiète, les épiait par-dessus la tête sans cervelle de M. Grubb. Les doigts raides de sir John s'agitèrent un moment autour de ses lèvres.
— J'en conviens, dit-il, j'ai eu tort.
— Il a toujours parlé de vous avec le plus grand respect et la plus profonde affection, dit Jocelyne, avec admiration même ! Mais il parlait rarement de vous, ce qui prouvait bien davantage.
Sir John cligna des yeux, se redressa et fit le mouvement de rejeter ses épaules en arrière, mouvement qu'il avait souvent comme pour défier l'âge.
— La santé a-t-elle été bonne ? demanda-t-il presque cérémonieusement.
— Mon frère a appris hier, par une dépêche venant de Loango, que votre fils est très malade, répliqua Jocelyne.
Sir John la regardait attentivement, à travers ses paupières dépourvues de cils, de ses yeux gris, froids comme Tacier.
— Vous me troublez, dit-il ; je pressens que vous avez de mauvaises nouvelles à me révéler !
— Non, répondit-elle, pas précisément ; mais je crois qu'en partant pour l'Afrique personne ne prévoit les dangers auxquels on s'expose.
— Dites-moi, fit-il en approchant sa chaise, dites-moi tout ce que vous savez, du commencement à la fin.
Et Jocelyne lui raconta tout. Mais le récit ne fut pas en tout semblable à celui qu'avait entendu Mabel : il était plus complet. Des détails, à propos des périls courus et des périls à venir, qui avaient été amplifiés, furent presque passés sous silence. Le récit fut également écouté avec une attention différente, sans commentaires inutiles, avec une plus profonde clairvoyance. Tout à coup le vieillard interrompit le discours : son esprit avisé s'était aperçu d'une contradiction.
— Mais, à Loango, il n'y avait personne intéressé à l'affaire. Qui, — il toucha la rnanche de Jocelyne du bout de son doigt osseux, — qui a envoyé le télégramme à Oscard, le télégramme l'appelant au secours de Jack ?
— C'est moi, dit-elle légèrement : mon frère
LA STMTACINE 253
('^tait absent; seul(\ je i)()uvais le fane, par conséquent.
— Oui, je coui]Mvncls.
Et peut-être ck'vinait-il le reste.
Lacly Cantourne les avait laissés en tête à tête liabilement, mais il arriva un moment où Mabel jHU'dit j)atience et M. Grubb se retira, après avoir reçu un congé définitif. vSir John se leva immédiatement et, quand Mabel les rejoignit, la conversation roulait sur les charmes de la soirée de la veille.
Sir John fit ses adieux, s'inclina sur la main de Jocelyne et, dans son regard de froide politesse, Mabel ne put saisir aucun indice de leur mutuelle entente.
— Peut-être aurai-je encore, dit-il, le plaisir de vous rencontrer.
— Je ne le pense pas, répondit miss Gordon avec une expression de joie, car nous repartons presque immédiatement pour TAfrique.
Et elle prit également congé de lady Cantourne.
Un après-midi, le vœu de Joseph fut accompli et de plus, ce qui arrive rarement, accompli sous la forme même qu'il avait désirée. Lorsque nous sommes exaucés partiellement ou entièrement, c'est souvent d'une façon si bizarre que nous avons peine à reconnaître la chose souhaitée.
Joseph leva les yeux de sur son ouvrage et vit Jocelyne Gordon apparaître dans le jardin du bungalow. Il s'empressa d'aller à sa rencontre, enfilant sa jaquette tout en courant.
— Comment se porte M. Meredith ? demandât-elle aussitôt, les yeux brillants et presque hors d'haleine, au grand étonnement de Joseph.
— Il va un petit peu mieux, merci bien. Mademoiselle, mais il ne fait pas les progrès que je voudrais. Le docteur a maintenant à combattre la faiblesse qui est la suite de la fièvre infectieuse.
— Où est-il ?
— En ce moment, il est dans le salon. Mademoiselle. Nous l'y descendons l'après-midi pour le changer d'air. Il dort probablement.
Et, tout à coup, Jack Meredith, qui sommeillait en attendant son plein retour à la vie, entendit de légers pas, qu'il eut à peine l'air de remarquer ; mais il savait que quelqu'un était entré dans le salon et se tenait immobile, depuis quelques instants, près du sofa où il était étendu. Il entr'ou-
vrit parossonsomont la paupière, non pour voir ({iii (î^tait là, mais pour indiciuor qu'il ne dormait j)as : il n'était pas tout à fait conscient.
Une longue maladie n'est qu'un temps de repos absolu ]^()ur les hommes habitués à une vie active et énergique.
En ses moments hicides, Meredith trouvait que ce repos se prolongeait d'une façon dangereuse, mais il était trop faible pour éprouver l'ombre d'une anxiété au sujet de quoi que ce fût.
Jocelyne s'éloigna et s'occupa sans bniit de quelques détails minutieux utiles à une chambre de malade, détails que les femmes devinent et que les hommes ignorent. Mais elle ne pouvait pas s'en aller ; elle revint, se pencha sur hii avec un sentiment de possession qui fit de ce moment le plus heureux de sa vie. Elle se le rappela bien des années plus tard, ainsi que la profonde douleur et la joie intense éprouvées dans ce même moment.
Une phalène lui fournit enfin l'occasion à laquelle son cœur aspirait, et ses doigts, en même temps que la phalène, touchèrent les cheveux du malade. A ce contact, les yeux de Meredith s'ouvrirent : tout d'abord, il ne se rendit pas bien compte de ce qui se passait, puis un afflux de vie le ranima :
— Ah ! dit-il, c'est vous, vous enfin !
Il lui prit les deux mains dans les siennes ; il était accablé par la fatigue et par une longue maladie ; peut-être, cependant, était-il sur ses gardes ou peut-être à demi éveillé.
— Je ne me serais jamais guéri si vous n'étiez pas revenue, dit-il.
Puis il sembla soudain reprendre possession de lui-même et il se redressa avec effort.
— Je ne sais pas, repnt-il, avec im retour à ses
manières cérémonieuses d'autrefois, si je dois d'abord vous remercier de votre hospitalité ou m' excuser de la façon indiscrète dont j'en use.
Elle le regardait attentivement tandis qu'il restait là, debout, près d'elle, et elle faisait appel à toute sa science des maladies qu'elle avait observées sur la côte occidentale de l'Afrique, à toute son expérience de garde-malade.
Il n'avait pas l'air gravement atteint. Mais on ne perd pas, en deux mois, le teint bronzé qu'on prend en un an de séjour sur le plateau d'une montagne de l'équateur.
Au physique, Jack était plus fort, plus large, plus robuste qu'à leur dernière rencontre. Mais la science de Jocelyne pénétrait facilement l'effort passager d'une volonté qui voulait sauver les apparences.
— Asseyez- vous, dit-elle, vous n'êtes pas encore assez fort pour rester debout.
Il lui obéit aussitôt.
— Vous ne savez pas comme c'est bon de vous voir, dit-il, si fraîche, si souriante ! C'est plus que réconfortant. Où est Maurice ?
— Il va bientôt arriver ; il surveille le déchargement des bagages. Nous vous rendrons vite fort et bien portant, car nous rapportons, tout exprès pour vous, une quantité de caisses pleines de bonnes choses que votre père a choisies lui-même.
Il fronça le sourcil au nom de son père et s'arcbouta avec énergie, comme prêt à se défendre.
— Alors, vous saviez que j'étais malade ?
— Oui, Joseph l'a télégraphié.
— A qui ? demanda-t-il d'un ton acerbe.
— A Maurice.
Jack Meredith secoua la tête et certainement
il était heureux pour Joseph d'être absent en ce moment.
— Nous ne vous attendions que dans dix jours, reprit Mercdith après un silence, comme désireux de changer le sujet de la conversation. Marie prétendait que le congé de votre frère n'expirait qu'à cette époque.
Jocelyne se retourna sous prétexte de fermer la fenêtre ; elle ne pouvait pas lui dire ce qui les avait fait revenir plus tôt, la raison qui avait obligé Maurice à se priver de dix jours de congé.
— Nous restons rarement absents tout le temps qui nous est accordé, dit-elle évasivement.
Et il ne s'aperçut pas de la restriction contenue dans cette réponse.
La vanité de l'homme est chose étrange ; elle lui fait croire à des intentions qui n'existent pas et l'empêche souvent de comprendre ce qui est.
— Quoi qu'il en soit, dit-il, je suis, en égoïste, bien content que vous ayez été forcés de revenir plus tôt, et pas seulement à cause des friandises, je vous prie de le croire. Mon œil s'est-il éclairé à l'éniimération des bonnes choses envoyées par mon père ? Peut-être bien, après tout !
Sans vouloir penser qu'un prompt rétablissement éloignerait Jack plus vite, Jocelyne se disait seulement que pendant quelques semaines elle jouirait d'un bonheur jusque-là ignoré : elle vivrait près de lui.
— Je crois, en vérité, reprit-elle, que vous n'appréciez encore aucune espèce d'aliments.
— Tout me fait horreur, répondit-il en continuant à la regarder, comme si la contemplation de la fraîcheur et du sourire dont il avait parlé le réjouissait, oui, la plus complète horreur. 11 faut toute la patience et tout le tact de Joseph
pour me faire avaler environ onze repas par jour. Il voudrait m'en faire avaler jusqu à treize !
Maurice entra à ce moment, Maurice enjoué, ardent, débordant de vie.
Il bouscula tout, comme T avait prophétisé Joseph, se cognant aux meubles, épandant dans Tair sa propre vitaUté. Jocelyne savait combien il aimait Meredith. Elle s'était bien aperçue que Maurice Gordon était un tout autre homme quand Jack était à Loango. Cette présence semblait lui procurer, comme à elle, un sentiment de sécurité et de bien-être. Pour elle, elle l'admettait, car les femmes analysent l'amour ; mais pour son frère, elle ne se l'expUquait pas.
— Eh bien, mon vieux camarade, dit Maurice, je suis content de vous voir, heureux même ! En égoïste, je ne puis regretter cette attaque de malaria sans laquelle nous ne vous trouverions pas
— C'est une façon d'envisager les choses, répondit Meredith, mais il n'alla pas jusqu'à dire que cette façon de voir ne lui était pas venue préalablement.
— Bien entendu, il faut toujours voir le bon côté de tout, c'est ce que je fais. Et comment allezvous ? Somme toute, vous n'avez pas l'air bien souffrant.
— Je vais beaucoup mieux, merci. Je me suis assez bien porté la semaine dernière et je me sens incomparablement mieux depuis cinq minutes. Le pire de tout, c'est que je vais me rétabhr trop vite et que je serai obhgé de m'en aller.
— En Angleterre ? demanda significativement Maurice.
Jocelyne éprouva un serrement de cœur.
— Oui, en Angleterre.
LA SIMIACINK 259
— On n'entend ])as souvent les gens dire qu'ils regrettent Loango.
— Je vous ferai ce plaisir chaque fois qm- nous en éprouverez le désir, répondit Jack en pliiisantant. Loango a été un a.mi pour moi. Mais je crains de ne ]xis ivoir le choix ; le docteur se prononce formellement à cet égard. T)e plus, je suis obligé de retourner en Angleterre.
— Pour vendre la Simiacine ? demanda Maurice.
— Oui.
— Avez- vous descendu la seconde récolte avec vous ?
— Oui.
— Et les arbres se sont améliorés, grâce à la cultiu"e ?
— Oui, répondit Jack, étonné ; vous semblez très au courant.
— Mais je le suis certainement, répliqua Maurice impétueusement .
— Par Durnovo ?
— Oui, il m'a même offert d'entrer dans l'association.
Jack se tourna vivement de son côté.
— Vraiment ? Et à quelles conditions ? Maurice s'aperçut alors, mais trop tard, de sa
maladresse. Ce n'était pas la première fois que l'exubérance de sa nature le mettait dans l'embarras.
— Oh ! je ne les connais pas encore, répondit-il évasivement. C'est toute une histoire. Je vous la raconterai un jour ou l'autre.
Jack cessa de questionner, car Maurice lui fit clairement comprendre, par un regard significatit lancé du côté de sa sœur, que toute explication était impossible devant elle.
Mais Jocelyne ne l'entendait pas ainsi. Elle
26o . LA SIMIACINE
devinait trop bien la nature du marché proposé par Durnovo et elle fut saisie du désir soudain de le connaître définitivement et tout au long ; elle tenait à déterrer ce cadavre et à le mettre sous les yeux de Jack Meredith.
Il lui semblait, malgré Tamertume de l'aveu, que la honte d'un tel secret aurait un certain charme, puisque Meredith serait le seul témoin de cette honte. Elle ne s'arrêta pas à définir le sentiment qui avait soudain envahi son cœur ; elle ne devinait pas que ce n'était que l'orgueil de son amour, le désir que Jack, quoiqu'il n'y eût guère possibilité qu'il l'aimât jamais, sût une fois pour toutes qu'un homme tel que Victor Durnovo ne serait jamais pour elle qu'an être grossier et répugnant.
— Si vous voulez insinuer, dit-elle, que ma présence vous empêche de tout dire à M. Meredith, je ne considère pas ce prétexte comme valable !
Maurice se mit à rire, balbutia, mit en avant des raisons d'affaires. Mais il n'était pas capable de dissimuler longtemps ; de plus il était gêné par sa conviction très ancrée de la supériorité de sa sœur sur lui.
— Que ce soit ou non pour des raisons d'affaires, s'écria-t-elle les yeux étincelants, j'exige que vous disiez tout à M. Meredith. Il a le droit de savoir. Dites-lui à quelle condition M. Durnovo a offert de vous associer dans l'entreprise de la Simiacine,
Maurice hésitait encore, tout décontenancé, comme il nous arrive généralement quand un secret, en apparence bien gardé, va soudainement être dévoilé au monde entier. Il aurait encore essayé de se défendre ; mais Meredith comprit, avec sa pénétration habituelle, que Jocelyne était résolue à savoir, et que tout délai ne ferait qu'empirer la situation.
— Si votre sœur le d(5siro, dit Jack, vous ferez mieux de vous ex])li(juer. Je ne suis pas homme à agir imprudcMinnciit, sous l'impression du moment.
Maurice clierchait encore une échappatoire.
— Alors, dit Jocelyne, les joues empourprées, c'est moi qui dirai tout. Vous serez admis par Durnovo dans l'association de la Simiacine si vous arrivez à me faire épouser ce métis de gré ou de force !
Personne n'avait prévu ce qui arrivait et cet aveu était survenu étrangement, mais tout naturellement, au milieu de leur première rencontre.
— C'est vrai, dit Maurice.
— Et qu'avez- vous répondu? demanda Jocelyne.
— Oh! je lui ai dit d'aller se faire pendre ailleurs, ou quelque chose d'analogue, dit le frère en riant pour tenter de donner le change.
— Cette réponse est-elle la dernière que vous ayez faite ? poursuivit Jocelyne, inexorable.
Son insistance étonnait Jack. Peut-être en étaitelle surprise elle-même.
— Oui, je crois !
— En êtes- vous sûr ?
— Eh bien ! il l'a pris de très haut et m'a menacé de choses désagréables. Alors je crois que je lui ai dit qu'il était inutile de me demander d'intervenir à ce sujet... que j'ignorais vos sentiments.
— Eh bien ! vous pouvez lui répondre, s'écria impétueusement Jocelyne, que jamais, sous aucun prétexte, je n'admettrai qu'un mariage soit possible entre lui et moi.
Et les deux hommes restèrent seuls.
Maurice Gordon regardait, abasourdi, la porte refermée.
— Comment poiivais-je supposer qu'elle le prendrait de cette façon ? soupira-t-il.
Emporté soudain par une colère qui acheva d'ahurir Maurice, le parfait gentilhomme anglais s'oublia :
— Comment, imbécile! s'écria-t-il. Mais n'importe quel idiot aurait deviné qu'elle ne pouvait prendre la chose autrement. Vous, son frère, vous auriez dû comprendre que l'idée d'épouser une brute comme Durnovo ne pouvait inspirer que dégoût et répulsion à une jeune fille comme miss Gordon. A votre place, j'aurais jeté Durnovo par la fenêtre, si... — Il s'arrêta net et rappelé à luimême : ■ — Mais je n'aurais eu aucun droit d'intervenir.
Maurice Gordon s'assit découragé, frappant son pied du bout de sa canne.
— Cela vous eût été possible, à vous ! Moi, je ne suis pas indépendant, je ne puis pas me faire un ennemi de Durnovo.
— Il n'était pas nécessaire de vous en faire un ennemi, dit Jack ; et, continuant rapidement, il sauva Maurice d'un aveu qui n'aurait pas manqué de modifier leurs deux existences.
— Votre sœur ne vous demande, reprit-il, qu'une résistance passive. Ce n'est guère difficile. Elle vous prie seulement de ne pas prêter votre appui à Drunovo ; elle se chargera du reste. Les jeunes filles savent toujours se tirer d'embarras quand elles veulent, et il ne s'élève de réelles difficultés pour elles que lorsqu'elles ne sont pas bien sûres de ce qu'elles veulent. Allez lui demander pardon et tout sera oublié.
Maurice Gordon quitta donc aussi le salon, laissant Jack Meredith seul avec ses pensées.
— Vous sentez- vous le désir de vous lever pour déjeuner, Monsieur ? demandait, quelques jours plus tard, Joseph à son maître. Oui ? •'Allons, j'en suis bien content ; content n'est pas suffisant, ce n'est pas tout à fait le mot !
Et, en secouant gravement la tête, il procéda aux préparatifs de la toilette de son maître. Il fit même plus, il s'adressa dans la glace un signe de tête approbatif, tout en déposant sur la table les objets de toilette.
— Vous avez fait des progrès surprenants ces derniers jours, observa-t-il ; je l'avais bien dit à M'""® Marie, que M. Gordon nous égaierait par ses manières joviales, ainsi que M^^^ Gordon.
— Oui, mais ils n'auraient pas été de grande utilité sans les bons soins dont vous m'avez entouré bien avant leur arrivée. Il y a déjà une semaine que je suis hors de danger. Je le sais bien.
Joseph rit d'un bon rire honnête et plein de contentement de soi-même. Il n'était pas de ceux qui aiment à être loués avec discrétion.
— C'est merveilleux, se répétait-il en allant au puits chercher Téau pour le bain de son maître, merveilleux ; mais je n'y comprends rien, n'étant pas un épouseur.
Les progrès de Jack pendant ces derniers jours
avaient été de nature à satisfaire même Joseph. Le docteur se déclarait parfaitement rassuré et parlait même de ne plus revenir, mais il réitérait son désir que Jack s'embarquât sans retard pour l'Angleterre.
— Il est assez fort maintenant pour être transporté, affirmait-il ; il n'y a aucune raison pour différer son départ.
— Non, répondit Jocelyne, aucune raison, et nous ferons en sorte qu'il s'embarque sur le prochain bateau.
Le docteur se tut. C'était un homme jeune, portant beaucoup d'intérêt à ses malades. Jocelyne l'accompagna jusqu'à la grille.
— Connaissez- vous les projets dç Meredith ? demanda-t-il. A-t-il Tintention de revenir ici ?
— Je l'ignore ; je crois qu'il n'a encore rien décidé, mais je pense qu'une fois rentré chez lui il y restera.
— C'est ce qu'il peut faire de mieux. Il supporterait mal une autre attaque de malaria. Ditesle-lui, voulez- vous ? Adieu.
— Oui, je l'avertirai.
Et Jocelyne Gordon revint lentement sur ses pas pour dire à l'homme qu'elle aimait qu'il fallait partir et ne jamais revenir.
Les jours qui venaient de s'écouler avaient été des jours de complet bonheur.
Elle eut le courage d'entrer dans le salon en souriant.
— Le docteur est très content, dit-elle, et ne croit pas avoir besoin de vous revoir, mais il m'a recommandé d'être inhospitalière.
— Ah ! comment ?
— Il m'a dit de vous mettre à la porte. Il faut que vous partiez par le prochain paquebot.
Le sourire aimable de Jocelyne serra le cœur de Meredith.
— Ce n'est pas un sujet de plaisanterie, dit-il sérieusement ; suis- je en effet aussi complètement rétabli ?
— Oui.
— Et le pis est que vous en semblez presque ravie !
— Mais je le suis, en effet, à la pensée que vous êtes aussi bien portant.
Elle se tut et se détourna complètement, s'occu- }')ant à aligner des livres et des revues.
— Le résultat de votre guérison était prévu, continua-t-elle avec une indifférence affectée.
Il se leva soudain et se dirigea vers la fenêtre.
Il y eut un assez long silence et ni l'un ni l'autre ne semblait trouver un moyen de le rompre sans maladresse.
Ce fut elle qui prit la parole.
— Le docteur a ajouté, fit-elle observer d'une voix décisive, qu'il ne faut pas que vous reveniez en Afrique.
Il se retourna comme s'il avait été atteint au cœur.
— S'est-il ser\d de ce mot spécial ? demanda-t-il.
— Quel mot spécial ?
— Qu'il ne faut pas.
Jocelyne n'avait pas prévu que le docteur lui eût simplement répété, à elle, ce qu'il avait dit à Jack pendant une visite précédente.
— Non, je crois, répondit-elle, qu'il a dit : « Il vaudrait mieux. »
— Et vous l'avez transformé en : « Qu'il ne faut pas. )>
Elle rit avec une apparente légèreté assez peu explicable.
— Parce que je vous connais tous deux, répondit-elle. Pour lui, « valoir mieux f> signifie « falloir & ; pour vous, « valoir mieux & veut dire « à mon gré ^.
— « Valoir mieux & est si faible que, mis en opposition au mot « devoir », il ne compte plus. Je ne puis planter là Oscard, surtout après son empressement à venir à mon secours.
— Oui, reprit-elle, j'aime la façon d'agir de M. Oscard.
L'envoi de la dépêche d'Oscard n'avait pas encore été expliqué et elle ne désirait pas l'expliquer en ce moment ; elle espérait même que l'explication ne serait jamais demandée.
— Et puis vous réfléchirez une fois chez vous. Il se mit à rire.
— Ce qu'il y a de plus déplaisant en tout ceci, c'est votre désir évident de me voir tourner les talons. Ne pourriez-vous le dissimuler un peu, ne fût-ce que pour ménager mes sentiments ?
— Retenez votre place sur le prochain bateau, et je tomberai aussitôt après dans le plus profond désespoir.
Il secoua les épaules en riant d'une façon saccadée.
— Voilà vraiment une drôle d'hospitalité, dit-il, en se dirigeant vers la porte.
Mais il se retourna soudain et ajouta en la regardant gravement :
— Je me demande si vous ne poursuivez pas un but. Vous m'avez dit avoir rencontré mon père...
— Votre père n'est pas homme à demander l'aide de qui que ce soit pour ses affaires personnelles et tout ce que j'aurais essayé de faire eût été considéré par lui comme une intervention incorrecte.
LA SIMlAc IM«: 267
— C'est vrai ! dit sérieusement Jack. Je vous demande ]')ar(l()n ; \'<)us avez raison.
11 scî retira dans sa chanibn^ et appela Joseph.
— Quand part le prochain paquclK)t pour TAni^U^terre?
— Jeudi, Monsieur.
Mereditli fit un signe de tête et après un silence :
— Asseyez-vous, dit-il, en lui montrant une cliaise, j'ai besoin de vous parler de la Simiacine.
Joseph prit le siège que Jack lui indiquait. Son visage exprimait la plus grave attention. Assis, il n'était plus un domestique, mais un associé de l'affaire. Il eut même un mouvement de tête, comme pour appeler l'attention de quelque ami absent et de situation inférieure, afin qu'il pût constater l'honneur qu'on lui faisait.
— Vous savez, dit Meredith, que M. Dumovo est plus ou moins une canaille.
Joseph ramena ses pieds sous sa chaise, après avoir relevé préalablement son pantalon presque jusqu'aux genoux.
— Oui, Monsieur, dit-il en lançant un coup d'œil ; une canaille, une sacrée canaille, ajouta-t-il entre ses dents.
— Il a besoin d'être toujours surveillé et il faut agir avec lui d'une manière spéciale ; il est urgent que quelqu'un soit toujours sur ses talons !
— Oui, Monsieur, approuva Joseph avec conviction.
— Le médecin me renvoie chez moi, continua Meredith ; il faut que je parte par le prochain paquebot, mais il m'est pénible de m'éloigner et de planter là M. Oscard sans laisser personne près de M. Dumovo. Me comprenez- vous ?
Joseph avait repris son expression de soumission, il ne se sentait plus un associé, mais un simple
vassal dont le regard indiquait une résignation demi-comique.
— Oui, Monsieur, dit-il en se grattant la nuque, j'ai bien peur de comprendre. Vous désirez que je retourne au plateau, à ce plateau maudit.
— Oui, dit Meredith, c'est cela. J'irais moimême si...
— Dieu vous bénisse ! Je sais bien que vous iriez ! s'écria Joseph. Vous iriez en un clin d'œil, personne ne le sait mieux que moi, Monsieur, et je dis : Tel maître, tel valet. Entendu, Monsieur, j'irai ; je ne suis pas homme à faire faux bond à un... un associé pour ainsi dire !
— Vous vous rendez bien compte de la situation, dit Meredith avec la profonde perspicacité qui lui rendait le commandement si facile. Vous voyez que personne autre que vous ne peut remplir ce rôle. Pas un autre homme en Afrique n'en est capable.
— C'est vrai, Monsieur !
— Et je sais que M. Oscard vous attend.
— Il ne m'attendra pas longtemps. Monsieur. Mais je désire vous installer à bord, ensuite je serai prêt à partir.
— C'est convenu. Nous prendrons tous deux le paquebot de jeudi et nous prierons le capitaine de vous débarquer, vous et vos hommes. Topez là, je crois que tout peut être prêt pour ce jour-là.
— Facilement, Monsieur.
Les choses ainsi arrêtées, il était inutile de prolonger l'entretien, mais Joseph ne bougeait pas. Meredith attendit patiemment.
— J'irai au plateau. Monsieur, dit enfin le serviteur, et je me mettrai sous les ordres de M. Oscard. Mais avant de partir, je veux vous remettre ma démission. Je résilie mon engagement
LA SIMIACLXE 269
comme associé de la Simiacinc pour d'aujourd'hui en six mois. Cette affaire-là est au-dessus de mes moyens. C'est bon pour des messieurs comme vous et M. Oscard, qui avez de la fortune, de belles maisons et, comme on dit, une femme qui vous attend chez vous, de venir dans ces satanés pays. Votre vie est entre vos mains, sans pourtant que vous soyez bien sûrs de ne pas la perdre tout de même ! Mais ça n'est pas fait pour un pauvre soldat comme moi, qui a subi toute sa vie la loi militaire, n'a rien qui l'aime et pas de femme qui l'attende au logis. Voilà ce que je pense, sauf le respect que je vous dois !
Ces derniers mots servaient d'excuse au vigoureux coup de poing qu'il avait donné sur la table.
Meredith sourit.
— Alors, vous en avez assez ? dit-il.
— Assez n'est pas un mot suffisant. Monsieur. Je suis réduit à l'état de spectre, grâce à l'anxiété et aux tourments que j'ai éprouvés en vous ramenant de...
— Un spectre suffisamment grassouillet.
— C'est possible, Monsieur, mais j'en ai assez de gagner de l'argent : il est trop cher à ce prix-là. Excusez un vieux serviteur : ce n'est pas de l'ouvrage digne de vous. C'est l'affaire des noirs et des oiseaux marrons dans le genre de Dumovo. Ce pays n'est pas fait pour les honnêtes Européens et encore moins pour des messieurs de grande éducation et de bonne famille.
— Vous avez raison en principe, Joseph, et je vous suis reconnaissant de penser à moi ; mais il faut vous rappeler que nous sommes dans un siècle où l'argent justifie tout. Les mains ne paraissent pas sales quand elles sont pleines d'argent.
Joseph dit bruyamment :
— Ah ! c'est votre façon de voir, Monsieur ! Je suis content de l'apprendre : vous n'en avez pas tant dit depuis deux mois et plus !
— C'est du moins ce que m'a appris l'expérience du monde.
■ — Vrai, Monsieur ! Eh bien, à propos d'expérience, je trouve qu'il y en a suffisamment dans ce que je vous ai dit, et je vous prie d'accepter ma démission. Je la remettrai également à M. Oscard, si j'arrive au plateau avec l'aide de Dieu, comme on dit.
— - Très bien, Joseph.
Ce n'était pas tout. Joseph se tut, se grattant toujours la nuque pensivement.
— Est-ce que vous me donnerez une lettre pour M. Oscard, Monsieur ?
— Oui.
— Alors je vous prie de lui notifier le fait que je voudrais bien ne pas être laissé seul avec cette canaille de Durnovo, soit sur le plateau, soit dans un voyage du plateau à la côte. Cet homme me porte sur les nerfs, Monsieur, et je craindrais de lui causer quelque mal. Il a un bien long cou. Vous ne l'avez peut-être pas remarqué? A Keboul, un petit homme gourka m'a ei:seigné un truc. C'est aussi simple que de tuer un poulet. Mais il faut que l'homme ait un long cou, juste comme celui de M. Durnovo !
— Mais quel tort cet homme vous a-t-il fait, demanda Meredith, pour que vous pensiez si obligeamment à lui tordre le cou ?
— Aucun, Monsieur, mais nous sommes comme deux chats sur un mur, nous guettant et nous détestant. Il a plus de scélératesse dans son sac que vous ne le croyez, fiez-vous-en à ma parole !
Joseph se dirigea vers la porte.
LA siMiAcixr: 271
— Ravez-vons qiioh juc ( liose à son sujet, quelque chose de luurhe ?
— Non, Monsieur, je ne sais rien de j)récis, mais j'ai un tas de soupçons. Je le démasquerai bien un de ces jours et, si je lui prends la main dans le sac, il y aura du grabuge. Ce sera un ricluî spectacle pour les gens qui seront au premier rang.
Joseph se h'otta doucement les mains et (juitta son maître. Celui-ci connnençait une longue lettre à Guy Oscard. A l'autre bout du couloir, Jocelyne Gordon, enfermée dans sa chambre, restait assise, immobile, les yeux fixes.
Elle avait sauvé la vie de Jack Meredith et, par cela même, il s'éloignait d'elle !
Jack Meredith disait la pure vérité en affirmant qu'il n'y avait pas, en Afrique, un autre homme que Joseph capable de retrouver son chemin de Loango au plateau. Quatre hommes seulement, dans tout Tunivers, en connaissaient la route. Deux étaient isolés sur le sommet d'une montagne perdue dans l'intérieur ; Meredith était incapable de faire le voyage ; il ne restait donc que Joseph.
Quelques indigènes avaient, il est vrai, déjà fait la route, mais c'étaient de vraies brutes, se battant quand on le leur disait, portant ce qu'on leur donnait à porter et marchant autant qu'ils pouvaient marcher. Ils se louaient comme des animaux, et comme les bêtes de somme ils accomplissaient leur tâche flegmatiquement, sans la moindre initiative. La moitié d'entre eux ne se souciait de rien. « Tant de travail, tant de gages », telle était leur unique devise. Ils ne remarquaient rien sur la route, ne se rendaient aucunement compte des distances.
A la fin du voyage, ils se livraient au repos et au bien-être jusqu'à ce que la nécessité les obligeât à recommencer. Tels sont les Africains. Beaucoup d'entre eux venaient très jeunes des contrées lointaines, quelques-uns étaient de Zanzibar et ne retournaient dans leur patrie qu'hommes faits.
Si quelqu'un doute de l'impossibilité pour de tels hommes de se faire un chemin dans la forêt,
qu'il songe à la puissance végétative de l'Afrique : en moins de trois mois, les nouvelles pousses obstrueraient la route tracée par une armée !
Si l'un de nous ne veut pas admettre qu'il y ait des êtres aussi bornés et aussi inertes, (}u'il regarde plus près de la mère patrie, dans notre marine marchande : un bon matelot passe toute sa vie en mer, mais il ne monte jamais en grade, et cependant il est Européen !
Pour redescendre à Loango Joseph avait eu, pour se guider jour par jour, la piste récemment tracée par Oscard et sa troupe de renfort. Il savait qu'à l'heure actuelle cette piste était complètement recouverte. Le plateau de la Simiacine échappait de nouveau aux investigations humaines.
Et, tout là-haut, perdu dans les nuages, Guy Oscard, comme il le disait lui-même élégamment, « se cramponnait à l'affaire » et en se « cramponnant » il obtenait un si bon résultat qu'en tas le nouvel approvisionnement de la Simiacine s'augmentait journellement.
Durnovo semblait avoir repris le dessus sur ses mauvais instincts. Il était, comme les chevaux de sang, facile à mener quand il travaillait dur. C'était un tout autre homme qu'à Loango. Il y a des êtres que la vie sauvage amoindrit tandis que d'autres deviennent meilleurs, plus forts, plus lucides loin du luxe de la civilisation et de l'amollissante influence des femmes. Durnovo était de ceux-là.
Guy Oscard s'aperçut bien vite que personne ne savait faire travailler comme Durnovo. Dès qu'il sortait de sa tente, tous les hommes du plateau se penchaient attentivement sur les arbustes et cueillaient les feuilles avec une nouvelle ardeur. Et tandis qu'en haut le nom de cet homme stimulait le zèle et l'empressement, en bas, dans la vallée,
il maintenait la paix. Les arbres commençaient à prouver l'utilité d'un élagage et d'une irrigation réguliers : les feuilles n'avaient jamais été si larges ; jamais, depuis le déluge, les arbustes de la Simiacine n'avaient fourni de pousses aussi touffues et de telle luxuriance.
Oscard reprit ses habitudes de chasse. Chaque jour, il mettait tranquillement son fusil sur son épaule et, seul, ou suivi d'un domestique, disparaissait dans la forêt pour n'en ressortir qu'au coucher du soleil. Il ne parlait pas de ce qu'il y avait rencontré, et cependant il devait y avoir vu de singulières choses, car jamais, avant lui, un Européen curieux n'avait pénétré dans ces Ueux sauvages ; jamais aucun livre n'a été écrit sur le pays qui environne le plateau de la Simiacine,
Guy n'était pas homme à s'inquiéter de chimères et il avait la foi la plus absolue dans la vigueur de la constitution anglaise. Tout en se faufilant, hors d'haleine, sur la piste des bêtes sauvages de la forêt, il donnait à peine une pensée à Jack Meredith : « Meredith, se disait-il, a toujours été à la hauteur de la situation ; pourquoi ne le serait-il pas une fois de plus ? Il n'est pas homme à se laisser mourir faute de volonté devivre. Or, c'est ce manque d'énergie qui cause tant de mortahtés ! Dès que Jack sera rétabli, il reviendra ou enverra Joseph avec une lettre contenant ses instructions personnelles, instructions qui seront, par le fait, des ordres pour nous. »
Il pensait davantage à Mabel, avec la certitude tranquille d'un bon temps à venir. ]1 avait en elle une confiance illimitée. Un poète a déclaré qu'un homme en qui on a foi agit toujours de façon à mériter cette foi. Mais le poète ne parle pas des femmes.
LA SlMIACIiNE 275
Guy Oscard (''tait peu ferré sur toutes ces questions. Il continuait paisiblement son chemin, content cV acquérir de l'expérience.
Il rêvait à Mabel Chync, un matin brumeux, tout en marchant lentement de lonpj en \s.rp^e devant sa tente. Il connaissait assez le pays pour savoir que le brouillard n'était que l'accumulation des vapeui's de la nuit autour du sommet de la montagne, que dans la vallée Tatmosphére était transparente et qu'une demi-hem'e de soleil aurait vite tout dissipé. Il attendait ce résultat, quand il entendit résonner un coup de fusil dans la brume qui s'étendait à ses pieds. Il reconnut le tir personnel de Joseph.
Oscard rentra immédiatement dans sa tente et en ressortit avec un fusil à canon court. Il tira simultanément deux coups, se tenant gravement en arrêt, au bord du plateau, et, après un court silence, en réponse, deux détonations parvinrent à ses oreilles à travers le brouillard.
Il se retourna. Durnovo était à ses côtés.
— Qu'est-ce que cela signifie ? dit le métis.
— C'est Joseph, répondit Guy, ou c'est Meredith. Ce ne peut être personne autre.
— Espérons que c'est Meredith, dit Durnovo avec un rire forcé ; mais j'en doute.
Guy Oscard regarda en plein la figure jaune et tragique de son interlocuteur et, quoique peu perspicace, il eut à cette minute la certitude étrange que Durnovo espérait la mort de Meredith.
— J'espère que ce n'est pas Meredith, réponditil, et sans ajouter un mot, il prit le petit sentier qui descendait du sommet à travers les vapeurs, chargeant son fusil tout en marchant.
Durnovo et les hommes qui travaillaient aux buissons de la Simiacine entendirent, de temps à
autre, des détonations d'appel, indiquant que les deux Anglais allaient à la rencontre l'un de T autre à travers les frondaisons épaisses.
Tous deux furent aperçus à midi, grimpant la côte avec peine. La bienvenue fut souhaitée à Joseph moins amicalement par la poignée de main de Durnovo que par le silence approbatif d'Oscard et par le sourire grimaçant de la rangée de nègres alignée derrière Durnovo.
Pour la première fois depuis bien des semaines, depuis des mois, devrions-nous dire, on entendit rire dans le camp. D'après les récits que Joseph faisait aux nègres, ses admirateurs, il avait été dans les termes les plus familiers avec les femmes et les parents de ceux qui en avaient à Loango ou sur la côte. Il connaissait la mère de Tun, avait rencontré la bonne amie de Tautre, et avouait que, s'il n'était pas resté jusqu'à la fin de ses jours à Loango, c'était simplement parce qu'il n'était pas « un épouseur ». Il n'avait en somme que de bonnes nouvelles à distribuer.
Durnovo entendait ce bavardage et Guy Oscard, assis sur un fauteuil pliant, devant sa tente, remarqua que son associé n'avait pas l'air ravi.
L'arrivée de Joseph et des dix nouveaux hommes qu'il avait amenés ranima l'ardeur des travailleurs et les caisses bien emballées de la Simiacine commencèrent à encombrer la tente d' Oscard.
Les choses se passèrent ainsi bien tranquillement pendant deux semaines.
Oscard avait déclaré :
— Rentrons d'abord la récolte, nous aviserons ensuite à l'avenir.
La récolte fut donc faite avec soin, mais les deux chefs, celui qui dominait les noirs par la peur et
celui qui commandait avec douceur, s'épiaient muluellcmcnt.
Un soir, le travail achevé, les réflexions d'Oscard furent troublées })ar le bruit d'une voix querelleuse venant du camp des indi^^ènes. Il regarda du côté de la tente de Durnovo et s'aperçut que celui-ci était absent. Les voix s'élevaient et s'apaisaient, et un singulier murmure, c[u'Oscard ne se rappelait pas avoir encore entendu, s'y mêlait. C'était la protestation d'une foule. Aucun bruit ne lui ressemble et rien n'est aussi inquiétant. Oscard écoutait attentivement et soudain une détonation le fit se lever d'un bond.
Au même moment Joseph, traînant quelqu'un par le collet, sortit de derrière les tentes. La victime de Joseph se débattait encore des pieds et des mains. Oscard vit briller l'éclair d'un second coup de revolver, à deux doigts du visage de Joseph, qui avança quand même en traînant l'homme par ses vêtements. Oscard reconnut Durnovo.
Joseph crachait de la bourre et de la poudre brûlée.
— Me tuer, tu voudrais me tuer, damné moricaud 1 Je t'apprendrai d'abord à t'y mieux prendre en te tordant ce vilain cou noir.
Il le secouait comme un terrier secoue un rat et semblait vouloir faire tomber tout ce que l'autre avait sur lui. Un revolver, entre autres, décrivit un demi-cercle en l'air et tomba lourdement sur le sol : le choc fit partir une cartouche.
— Dieu vous garde. Monsieur 1 s'écria Joseph en jetant Durnovo aux pieds de Guy Oscard. Cet homme vient de tuer un de ces pauvres nègres.
Durnovo se releva lentement, comme si la secousse avait ébranlé ses facultés.
— Et le pauvre diable ne lui avait fait aucun mal, mais Durnovo l'avait en grippe. Il y a plus d'une semaine que je m'en aperçois. Ce noir avait de l'amitié pour moi ; nous avions un jargon commun qui nous permettait de causer. Voilà la raison. Durnovo avait peur que je n'apprisse des choses qu'il était plus prudent pour moi d'ignorer. Le nègre n'a absolument rien fait. Durnovo arrive près de lui, commence à l'insulter, puis il le bat, sort son revolver et le tue.
Durnovo se mit à rire méchamment. Il avait remis de Tordre dans sa tenue et secouait la poussière attachée aux genoux de son pantalon.
— Oh ! ne soyez donc pas si bête ! dit-il d'une voix sifflante. Vous ne comprenez pas du tout les indigènes. Ce nègre avait levé la main sur moi, il m'aurait tué à l'occasion. Je n'avais pas d'autre ressource que de lui faire sauter la cervelle. On ne vient à bout de ces gens qu'en les terrorisant. D'ailleurs ils savent qu'ils sont exposés à bien des choses.
— Bien des choses ? Dites qu'ils sont exposés à tout ! cria Joseph.
— Pourquoi, tout ? reprit Durnovo avec impudence.
— Parce que ce sont des esclaves ! Vous croyez que je ne sais pas ça ? Cet homme, ajouta-t-il en se tournant vers Oscard, est un propriétaire de nègres. Les quarante hommes que nous avons pris à Msala sont des esclaves. Il en a déjà tué deux, celui-ci est le second. Et qu'est-ce que ça lui fait puisqu'ils sont à lui ?
Puis, se tournant vers Durnovo :
— Quelle honte ! Je ne sais pas comment Dieu vous permet de rester debout. Je pense qu'il ne veut pas se salir en vous frappant.
Oscard avait retiré sa pipe de sa bouche. Il paraissait plus grand que jamais. Sa figure bîisanée prenait une teinte plombée et ses calmes yeux bleus étaient traversés d'une lueur d'acier. Durnovo perdait son souffle devant la terrible colère de cet homme du Nord : elle était si différente des explosions passionnées de ses compatriotes !
— Dit-il vrai ? demanda Oscard.
— Il ment, bien entendu, répondit Durnovo en haussant les épaules.
Et il fit un mouvement comme pour se retirer du côté de sa tente, mais le bras d'Oscard s'étendit et sa large main puissante s'abattit sur l'épaule du métis.
— Restez, nous allons vider cette affaire !
— A la bonne heure, murmura Joseph en se frottant les mains. C'est parfait.
— Continuez, lui dit Oscard.
— Où sont les gages que M. Meredith et vous avez remis à ce monsieur pour les quarante travailleurs ? poursuivit Joseph. Où est l'avance de paiement que vous lui avez faite pour ces hommes à Msala ? Ils n'en ont pas touché un liard, et pourquoi ? Parce que ce sont des esclaves. Quinze mois à cinquante livres, faites le compte. Voilà sa première escroquerie. Mais il y en a d'autres, Monsieur. Oh ! un tas d'autres ! Cet homme est le crime personnifié. Mais le fait d'être un propriétaire d'esclaves suffit bien pour le faire pendre.
— Faites venir ces gens, nous verrons ce qu'ils ont à dire, reprit Oscard de ce ton calme qui effrayait Durnovo. Pas vous, ajouta-t-il en remettant sa main sur l'épaule de Durnovo. Joseph ira les chercher.
Les quarante nègres, ou plutôt les trente-sept
28o LA SIMIACINE
survivants, puisqu'un était mort pendant le voyage et que deux avaient été assassinés, arrivèrent.
Ils étaient calmes, timides ; ils semblaient dépourvus de toute virilité et, mot par mot, leur triste histoire leur fut arrachée. Joseph savait un peu de leur langage et un chef des guerriers, plus instruit, parlait un dialecte qu'Oscard comprenait.
Oscard leur ayant promis que Durnovo ne les tuerait pas, ils avouèrent tous être des esclaves. Ils avaient été amenés du nord par un chef victorieux qui les avait remis à Victor Durnovo, en paiement d'une ancienne dette contractée pour des munitions que le métis avait fournies.
Guy Oscard poursuivit patiemment son enquête jusqu'au bout et découvrit tout ce qu'il y avait à découvrir. Il s'aperçut avec surprise que personne n'avait l'air frappé d'horreur. Les hommes libres restaient en spectateurs passifs aussi bien que les esclaves. Tous étaient rassemblés devant Oscard, tous ceux qui constituaient la grande expédition de la Simiacine, sauf le chef, Meredith, dont le souvenir, à défaut de lui-même, influençait chacun.
— Je pars d'ici demain au lever du soleil, leur dit à tous Guy Oscard, et je n'y reviendrai jamais. Je ne toucherai pas un sou de l'argent déjà gagné ; je parle au nom de M. Meredith et au mien.
— Et j'en dis autant, Dieu me confonde ! interrompit Joseph.
— Je parle, reprit Oscard, comme M. Meredith l'eût fait. Voilà la Simiacine, elle est à vous. Je n'y toucherai pas. Et, maintenant, qui vient avec moi, qui part demain matin ?
Il s'éloigna de Durnovo.
— Et qui reste avec moi ? s'écria le métis, pour partager à part égale le produit de la Simiacine ?
Joseph et quelques nègres suivirent Oscard ;
d'autres lu'sitrrcnt, puis se rauf^'c^rent du cC)i{' de Duiiiovo. Les esclaves se consultèrent et tous se joignirent ;\ Durnovo.
I.a lune fut donc trnioin de la dissolution de la grande association de la Simiacinc. Victor Durnovo n'en sortait pas trop mal ; il avait de son côte la plus grosse moitié des hommes et la meilleure récolte que les arbres eussent encore donnée. Mais il lui restait à compter avec le ciel.
Sir John Meredith était assis sur une chaise à dossier plat, au coin du feu de sa bibHothèque. La lampe était proche de son coude.
Quelques mois précédemment, c'est-à-dire environ six mois après le départ de Jack, sir John avait incidemment consulté un opticien : il se tenait bien droit devant le comptoir, fronçant le sourcil en face d'un homme d'aspect inoffensif qui, en guise d'enseigne probablement, portait d'immenses lunettes.
— On m'assure, lui dit sir John, que les opticiens font à présent des lunettes pour conserver la vue des personnes qui vieillissent.
— C'est exact. Monsieur, répUqua l'opticien en tortillant ses doigts. C'est notre étude spéciale ; nous nous appliquons à conserver la vue, à la fortifier pour ainsi dire pendant l'âge moyen pour qu'elle résiste à l'âge mûr. Vous comprenez, Monsieur, la pupille de l'œil...
Sir John fit de la main un signe d'assentiment.
— La pupille de l'œil est votre affaire, comme l'indique votre enseigne,mais ce n'est pas la mienne, dit-il. Donnez-moi des verres appropriés à ma vue.
Il se retourna du côté de la porte, rejeta les épaules en arrière et attendit.
— Des lunettes, Monsieur ? demanda timidement le marchand.
l.A SIMIACINE 283
— Des liinottos ! s'écria sir John. Non, Monsieur, qu'elles aillent au diable, les lunettes 1 Je veux un binoele.
Et rc binocle était fixé sur ]c nez de sir John, ]>endant qu'il était assis bien droit sur sa chaise à dossier plat.
Il parcourait un ouvrage scientifique à la mode.
Sir John lisait beaucoup, surtout depuis quelque lemps, probablement depuis que les réceptions et les soirées avaient baissé d'une façon si lamentable. De plus il avait à cœur de se tenir au courant des progrès de son siècle.
Ses sourcils étaient baissés comme si le soin de préserver sa vue pour ses vieux jours était un travail laborieux, et, de temps à autre, il jetait à la lampe un regard impatient.
Le salon était très silencieux dans son luxe lourd et démodé.
Quoique au mois de juin, un petit feu de bois brûlait dans Tâtre et le sifflement d'une écorce humide était le seul bruit perceptible entre les quatre murs. A travers les rideaux épais, un bruit de roues lointain arrivait parfois de l'extérieur, mais seulement de loin en loin, car c'était l'heure du dîner du monde élégant.
Sir John avait achevé son repas, non parce qu'il dînait plus tôt que tout le monde, il n'y aurait pas consenti, mais parce qu'un homme dînant seul, avec un maître d'hôtel et un valet pour le service, ne reste pas longtemps à table.
Il était, bien entendu, en tenue de soirée, la taille bien prise par son tailleur, poudré, parfumé et adroitement restauré par tous les petits miracles du cabinet de toilette.
Ses yeux fatigués erraient de temps à autre de la page imprimée au feu couvant dans la cendre, où
Ton aurait pu croire que son regard lisait là aussi un livre bien plus intéressant. Puis il se redressait, regardait la lampe, réajustait son lorgnon et se plongeait résolument dans son livre réel. Il avait un goût particulier pour les voyages et les expéditions dans les régions éloignées, en Asie, en Sibérie et en Afrique.
Mais tout ce qui concernait l'Afrique était serré, sous clef, dans un tiroir du bas de son bureau. Il n'aimait pas que les domestiques missent le nez dans ses livres, disait-il ; mais il n'avouait à personne qu'il ne voulait pas que ses domestiques le surprissent lisant des récits de voyages en Afrique.
Il n'y avait rien d'abandonné ni de triste dans l'aspect de ce vieillard assis, en grande tenue, dans sa chaise droite, lisant un livre de science facile.
Après le dîner, tout en humant son délicieux café noir, sir John examinait parfois les cartes d'invitation placées sur le marbre de la cheminée ; la voiture était toujours attelée, mais ces derniers temps les invitations n'avaient pas eu grand succès. La société, sans aucun doute, n'était plus ce qu'elle était autrefois, pas plus l'été que l'hiver : les soirées étaient si abominablement fraîches ! Aussi restait-il souvent chez lui, en compagnie d'un livre.
Il s'arrêta au milieu d'une définition scientifique, l'œil et l'oreille au guet. Il avait pris l'habitude d'écouter le bruit des voitures. Lady Cantourne se rendant à une fête quelconque s'arrêtait parfois... mais ce n'était pas elle. Les roues dont le bruit avait frappé ses oreilles s'étaient pourtant bien arrêtées. Serait-ce lady Cantourne ?... Il ne le croyait pas. Sa voiture était toujours attelée à deux, et celle qu'il avait entendue n'avait qu'un cheval. Il avait l'ouïe d'xine finesse surpre-
LA SIMIACTNI-: 285
nante pour son af^e. Presciue au nirme momont, le maître d'iiôlcl ouvrit la ])orto et Jack se trouva sur le seuil.
Le fils, comme le père, était dans une irréprochable tenue de soirée. Un sentiment de fine raillerie perçait dans l'idée d'avoir rcîtardé le retour d'un pareil voyage pour s'habiller, pour faire avec soin un nœud de cravate blanche, pour lisser des cheveux à peine ébouriffés. Il y eut un moment de silence pendant lequel ces hommes, tous deux de haute taille, restèrent à demi inclinés dans une merveilleuse similitude de pose, se regardant fixement dans les yeux.
Il est permis de douter que seul un effet du hasard retint Jack Meredith immobile sur le seuil, jusqu'à ce que son père lui eût dit : « Entrez. » Puis, avec ce désir orgueilleux de rester en possession de lui-même devant tout témoin, le vieillard ordonna au domestique d'apporter le café.
— Vous prendrez du café, n'est-ce pas ? ajoutat-il, s'adressant à son fils en lui serrant la main.
— Oui, s'il vous plaît.
Le maître d'hôtel referma la porte en s'en allant. Sir John restait debout, s'appuyant au dossier de sa chaise d'un air contraint, comme s'il éprouvait une douleur quelconque.
Ils se regardèrent de nouveau et il y avait une parfaite analogie dans la manière dont ils relevèrent ensemble les paupières. Plus grande encore apparut cette analogie dans le mutuel silence que ni l'un ni l'autre ne semblait vouloir rompre.
Jack parla enfin en s'approchant, les yeux fixés sur le feu.
— Je vous prie de m'excuser si je viens vous surprendre à une heure aussi insolite ! (En se retournant, il aperçut la lampe, le livre et le
binocle ; il remarqua surtout ce binocle dont Taspect interrompit le cours de ses pensées.) J'ai débarqué cet après-midi seulement à Li verpool, dit-il avec une désespérante politesse, et je ne vous ai pas envoyé de dépêche, sachant que vous n'aimez pas à en recevoir.
— Je suis content de vous voir, dit le vieillard en saluant gravement ; ne voulez-vous pas vous asseoir ?
Ils avaient mal débuté, et cela malgré leur désir réciproque. Tous deux avaient probablement rêvé une rencontre toute différente. Mais ils avaient compté sans leur orgueil qui, inflexible, se réveillait toujours aux moments les plus inopportuns.
— Avez-vous dîné, dit sir John quand ils furent assis, ou puis- je vous faire servir quelque chose ?
— Merci, j'ai dîné dans un «bar», avant de venir ; j'ai même bien mal dîné !
Les choses allaient de mal en pis. Sir John sourit néanmoins et le sourire errait encore sur ses lèvres quand le maître d'hôtel entra.
— Oui, dit-il en guise de conversation, je crois que nous arrivons tout premiers dans l'art de combiner la rapidité avec le manque de confort ! Vous voyant habillé, je supposais que vous aviez dîné en ville.
— Non, je me suis fait conduire à mon appartement et le cab m'a attendu.
Quelle importance prenait cette question de toilette ! Après quinze mois d'absence, quinze mois qui avaient vieilli l'un et calmé l'autre !
Jack était assis sur le bord de sa chaise, les pieds appuyés sur les chenets ; ses genoux ouverts soutenaient ses deux coudes, ses yeux restaient fixés sur le feu. A travers ses paupières dépour-
vues de cils, sir John ^^piait attentivement son fils ; il aperçut qTielques cheveux blancs près des tempes, (ies ri(l(\s i^YMualurres et deux lignes creusées de chaque cote de la bouche.
— Vous avez été malade, dit-il.
La lettre de Joseph était sous clef, dans le premier tiroir de son bureau.
— -Oui, j'ai passé de mauvais quarts d'heure. J'ai fait une maladie sérieuse. Mon domestique m'en a tiré grâce à des soins dévoués. Et les Gordon, chez qui je demeurais, ont été très bons.
— J'ai eu le plaisir de me rencontrer avec miss Gordon.
La figure de Jack ne perdit rien de son calme : elle resta impénétrable.
Sir John fit un mouvement pour remettre sa tasse vide sur la table.
— Elle est charmante.
— Oui.
— Vous avez de la chance d'avoir un domestique comme le vôtre, c'est un homme précieux.
— • Oui, je lui dois la vie.
Les yeux de sir John clignotèrent et, pour la première fois, il porta ses doigts à ses lèvres comme pour les rappeler à Tordre.
— Si vous le permettez, dit-il presque en balbutiant, il me semble que nous pourrions témoigner à ce Joseph d'une façon... palpable tout le cas que nous faisons de son dévouement. Nous pourrions faire pour lui quelque chose de compte à demi.
Il se tut et redressa ses épaules d'un mouvement familier :
— Je serais heureux de lui donner un gage effectif de ma reconnaissance.
Sir John était juste.
— Je vous remercie, répondit Jack tranquillement, regardant non son père mais du côté où celui-ci se trouvait ; Joseph appréciera votre bonne intention, j'en suis persuadé.
— Je désirerais le voir demain.
Jack fit un mouvement comme s'il était pris au dépourvu.
— Il n'est pas en Angleterre, expliqua-t-il, je Tai laissé en Afrique : il est retourné sur le plateau de la Simiacine.
La figure du vieillard s'assombrit.
— Je le regrette, dit-il, retpmbant dans une des allusions à la vieillesse que redoutait lady Cantourne ; il peut bien se faire que je sois privé de le voir et de le remercier personnellement. Un bon domestique est si rare de nos jours ! Les démocrates modernes croient qu'il y a plus d'honneur à être un mauvais serviteur qu'un bon. Comme si nous n'étions pas tous des serviteurs !
Il avait soif de détails, son cœur débordait de questions, et pourtant ses lèvres n'en laissaient passer aucune.
— Voudrez- vous avoir la bonté de penser à mon désir, quand vous réglerez vos comptes avec cet homme ?
— Merci, dit Jack, je vous suis très reconnaissant.
— Et entre temps, puisque vous êtes sans domestique, vous pouvez prendre un des miens. Henry, par exemple, qui est trop innocent pour mal faire — ce qui est une excellente recommandation, par parenthèse, — comprend très bien son service. Je vais sonner et le faire envoyer tout de suite à votre appartement.
— Nous avons très bien réussi avec la Simiacine, dit soudain Jack.
— Ah!
— J'ai rapporté en Anglotoire une récolte évaluée à 70,000 livres.
La fi^Miro (le sir John resta impassible, puis il dcmancla, demi-railleur :
— Est-ce que vous êtes également chargé de la question financière de cette « affaire ?> ?
— J'entrerai demain en pourparlers au sujet de la vente de la Simiacine. Je n'aurai aucune difficulté ; en tout cas, je n'en prévois pas. Oui, je m'occupe de la question financière tout comme de l'autre. J'ai défendu le plateau contre 2,000 indigènes, pendant deux mois, n'ayant que 55 hommes, et je m'acquitterai aussi bien de l'autre fonction.
Jack avait toujours les yeux fixés sur le feu et sir John enveloppa son fils d'un long regard brillant d'orgueil et peut-être bien d'amour. La pendule de la cheminée sonna onze heures. Jack la regarda pensivement et se leva.
— Je ne veux pas vous retenir plus longtemps, dit-il un peu brusquement.
Sir John se leva également.
— Vous devez être fatigué, avoir besoin de repos. Vous semblez à la fois fort et épuisé.
— C'est le fait de ma maladie, dit Jack ; en réalité, je suis fort.
Il resta un instant debout sur le tapis du foyer, puis il tendit subitement la main.
— Bonsoir ! dit-il.
— Bonsoir !
Sir John le laissa atteindre la porte, mettre la main sur le bouton avant de parler.
— Alors..., dit-il.
Jack s'arrêta.
— Alors, il n'y a rien de nouveau ?
— A quel sujet ?
— A propos de la question sur laquelle nous n'avons malheureusement pas été d'accord avant votre départ.
Jack se retourna sans quitter la porte.
— Je n'ai pas changé d'avis, dit-il doucement. Peut-être prendrez-vous en considération les épreuves que j'ai subies et modifierez- vous votre appréciation.
— Je suis un peu vieux pour changer d'avis, répliqua sir John sur le même ton.
— Et ne trouvez- vous aucune raison pour revenir sur votre décision ?
— Aucune.
— Alors je crains bien qu'il n'y ait rien de changé !
Il s'arrêta.
— Bonne nuit ! ajout a-t-il affectueusement en ouvrant la porte.
— Bonne nuit !
Lacly Caiitoume était seule, assise dans son salon, et sa figure, d'ordinaire gaie et souriante, accusait de graves préoccupations.
Il faut avouer que peu de choses en ce monde avaient le don d'émouvoir Sa Seigneurie. Sa vie avait été heureuse, selon ce que le monde juge devoir être le bonheur. Elle avait épousé un homme riche qui, de son vivant, avait bien géré sa fortune et la lui avait laissée en mourant. Voilà tout ce que Ton savait d'elle.
Elle n'eut pas le bonheur conjugal rêvé ni la joie d'avoir des enfants, ce qui ne l'empêcha pas de mener jusqu'au bout une vie gaie et active.
Elle avait jeté, tout ouverte, une lettre sur la table qui était près d'elle : une lettre de Jack Meredith, annonçant son retour en Angleterre et exprimant son désir bien naturel de venir lui présenter ses hommages cet après-midi même.
— Alors, se dit-elle avant de mettre la lettre de côté, le voilà de retour et il va poursuivre son but.
Elle s'était mise à réfléchir, après s'être installée dans un bon fauteuil (à défaut de bonheur, le confort est la consolation de beaucoup d'entre nous) et une expression inquiète s'était répandue sur sa physionomie.
L'existence de chacun de nous a, comme dans
les livTes, un caractère puissant qui la traverse et la domine. Le caractère influent dans Thistoire de lady Cantourne était celui de sir John Meredith. Toute sa vie semblait avoir côtoyé celle de son ami et avoir été occupée à Tétudier. Ce qu'elle avait surpris n'avait pas toujours contribué à son bonheur personnel.
Elle savait que le billet qu'elle venait de recevoir était d'une grande importance pour sir John et signifiait que Jack était revenu avec la ferme décision de remplir ses engagements envers Mabel Chyne.
Elle avait tout d'abord gardé rancune à sir John de s'être si ouvertement opposé au mariage de son fils avec Mabel ; ces derniers temps, et probablement ce n'était pas la première fois de sa vie, elle s'était rangée à sa manière de voir.
Elle avait surveillé sa nièce, l'avait étudiée sans parti pris au même point de vue que sir John Meredith, autant que faire se pouvait, et elle s'était aperçue de bien des choses. Sa première découverte, ce qui n'est guère surprenant de la part d'une femme, concernait les sentiments de Mabel.
Lady Cantourne savait depuis un an, tout comme sir John, que sa nièce aimait Jack et, en dépit de cette certitude, elle eut l'humiliation de surprendre plusieurs flirtations se succédant les unes les autres et même s'entremêlant.
Mabel était incapable de résister, au détriment de sa pudeur et de la pureté de ses p'ensées, au besoin de satisfaire sa vanité, même par respect, je ne dis pas seulement d'un fiancé, mais par respect de l'homme qu'elle aimait. Voilà ce qui blessait le cœur de lady Cantourne.
Cette vieille dame, qui avait commis une grave
erreur au début de sa vie, était trc^s tolérante et très avisée, lille comprenait le danger, le malheur de cette union : Mabel était incapable d'aimer suffisamment Jark M(M-(*dith.
Le bruit du timbre l'arracha à ses réflexions et soudain elle quitta son air soucieux et reprit l'aimable sourire que le monde avait l'habitude de voir sur sa figure. Quand Jack Meredith entra, elle se leva pour lui souhaiter la bienvenue.
— Avant que je vous serre la main, dit-elle, dites-moi si vous êtes allé chez votre i)ère.
— J'y suis allé hier au soir, presque au sortir de la gare ; il est la première personne à qui j'aie parlé, sauf un cocher !
Ils échangèrent une poignée de main.
— Voyez-vous, dit-elle sans le regarder, en évitant même de rencontrer ses yeux, la vie est trop courte pour se fâcher avec son père ; en tout cas, la vie peut être trop courte pour qu'on ait le temps de se réconcilier. Voilà ce qu'il y a à redouter.
Elle se rassit en imprimant à sa jupe un gracieux mouvement, qui lui était habituel : mode du temps passé.
Jack ne put réprimer un tressaillement ; il avait remarqué une certaine altération dans l'attitude de son père, et lady Cantoume la lui confirmait.
— Ce n'est pas moi qui lui ai tenu tête. J'avoue que j'aurais dû mieux le connaître et que j'aurais dû le prévenir avant de faire ma demande à Mabel ; mais c'est là toute ma faute.
Lady Cantoume le regarda soudain :
— Quelle a été votre faute ?
— De ne pas l'avoir consulté d'abord.
Elle se retourna du côté de la table sur laquelle elle avait jeté la lettre et la chiffonna fiévreusement.
— Je pensais que vous aviez peut-être découvert que Terreur venait de votre engagement lui-même.
— Du tout, répondit-il.
La figure de lady Cantoume resta impassible et elle ne laissa échapper aucun signe de soulagement ou de déception ; elle se contenta de regarder la pendule.
— Mabel va rentrer tout de suite, dit-elle, elle fait une promenade à cheval.
Elle ne jugea pas à propos d'ajouter que, dans cette promenade, sa nièce était accompagnée par un jeune officier des gardes. Un sentiment de devoir, ou tout autre motif aussi illusoire, empêchait lady Cantoume de susciter des déceptions.
Ils parlèrent d'autre chose, de la vie en Afrique, des succès de la Simiacine dont les journaux étaient encore pleins ; enfin la voix de Mabel se fit entendre dans l'antichambre.
Lady Can tourne se leva aussitôt et, laissant Jack attendre seul, elle descendit prévenir sa nièce qu'il était au salon.
Peu après la porte s'ouvrit et Mabel se précipita dans la pièce, lançant sa cravache et ses gants à la volée. Elle courut à lui.
— Oh ! Jack I s'écria-t-elle.
Tout cela avait été très habilement mimé ; c'était tout un poème de grâce ; mais tandis que les bras de Jack la retenaient par la taille, elle regardait du côté de la fenêtre, se demandant s'il l'avait vue arriver en compagnie du jeune officier des gardes.
— Les journaux se sont beaucoup occupés de vous, continua-t-elle ; vous êtes une vraie célébrité. Êtes-vous réellement aussi riche qu'on le dit ?
Jack éprouva une légère déception.
— Je crois pouvoir affirmer en toute sécurité que non ! répondit-il.
Et, partant de ce point absolument pratique, ils S(^ minant à orf^^anisor leur avenir.
Lady C'antournc les laissa seuls environ une heure et elle jugea alors qu'ils avaient eu tout le temps d'imagmer la vie heureuse qui allait s'ouvrir devant eux; elle entra d(^nc dans le salon, suivie d'un domestique apportant le thé.
Elle était trop discrète, trop au courant des changements (]ui surviennent inopinément dans le C(x.'ur et dans l'esprit, pour parler avant que l'un ou l'autre l'eût mise sur la voie. Ils n'étaient ni timides, ni maladroits ; mais elle trouvait peutêtre qu'ils appartenaient à une génération qui manquait un peu trop de délicatesse de sentiments.
Jack Meredith reprit bientôt.
— Mabcl consent, fit-il sans le moindre embarras, à être officiellement fiancée dès à présent.
Lady Can tourne fit un signe d'approbation.
— Et je crois qu'elle a raison, dit-elle. Il y eut un court silence.
— Elle a beaucoup de chance, ajouta-t-elle avec une tout autre expression dans la voix, elle aura un bon mari.
— Ainsi vous pouvez l'annoncer à tout le monde, interrompit Mabel de sa voix claire.
Elle avait rougi et était tout particulièrement jolie avec ses cheveux un peu défaits par le récent galop à côté de ce jeune officier qui, en ce moment, s'en retournait enchanté, respirant le bouquet de violettes qu'elle venait de lui donner.
Elle avait su de Jack, comme par hasard, que Guy Oscard était exilé au centre de l'Afrique pour un temps encore indéfini ; les autres, le jeune officier et ses semblables, l'inquiétaient peu. Ils ne pouvaient rien prouver contre elle, pensait-elle; ils pouvaient avoir espéré, — mais qui peut em-
pêcher les gens d'espérer ? — et de plus on joue toujours un sot rôle quand on vient réclamer des droits imaginaires, en disant : « J'espérais ! »
Il y avait bien quelques jeunes gens auxquels elle ne tenait pas à annoncer la nouvelle elle-même, mais la difficulté était tournée par sa prière à lady Cantourne : la tante aurait charge d'avertir tout le monde.
— De plus, pensait Mabel, je ne puis en épouser qu'un seul !
Et cela lui semblait la meilleure des excuses.
Lady Cantourne fut assez silencieuse pendant ce plaisant petit thé à trois ; elle souriait aux projets optimistes de Jack et aux réflexions plus ou moins étourdies de sa nièce.
— Je suis persuadée, dit enfin effrontément Mabel, attaquant la question qui leur tenait tous à cœur, qu'à présent sir John ne fera plus de difficultés. Il est tout naturel qu'il se soit opposé au mariage de Jack, autrefois, quand cela aurait pu le gêner à causé de la question financière. Mais Jack est indépendant maintenant, tante, il est même plus riche que sir John ! Comme c'est heureux !
— Très heureux ! répondit lady Cantourne, du ton encourageant qu'elle aurait pris devant l'admiration d'un enfant pour un nouveau jouet. Très heureux, en vérité I
— Et tout cela est arrivé si vite ! poursuivit Mabel ; en quelques mois, même pas deux ans ! Aussi, pensez ! Au début, le temps me paraissait un peu long ; mais ensuite, avec l'habitude, la vie est devenue supportable. Vous n'auriez pas voulu, n'est-ce pas, Jack, que je restasse seule dans un coin à me désoler tout le jour ?
— Oh 1 non ! pour rien au monde !
Et soudain il se revit tel (ju'il était autrefois et se demanda s'il redeviendrait jamais ce qu'il avait été.
Lady Cantourne était pensive, elle songeait sans cesse à sir John.
— Vous allez, dit-elle, Jack, prévenir tout de suite votre père : il ne faut pas que cette nouvelle lui soit annoncée par un tiers.
Jack fit un signe affirmât if.
— Si cela arrivait, dit-il, je ne crois pas que ce tiers serait bien accueilli par mon père.
— C'est probable ; mais je pensais moins à ce tiers ou à l'effet qu'il produirait qu'aux sentiments mêmes de votre père, répliqua lady Cantourne presque sévèrement.
Elle avait pris depuis quelque temps l'habitude de ne pas ménager Mabel. Cette jeune personne s'en était parfaitement aperçue ; elle s'en était même plainte à plusieurs personnes, à ses cavaliers en dansant, à d'autres encore ; elle attribuait à l'âge ce changement d'humeur.
— Je vais écrire à mon père, dit Jack tranquillement.
Lady Cantourne leva les yeux et ne fit aucun commentaire.
— Je crois, dit-elle après un silence, que Mabel devrait en faire autant.
Mabel frissonna gentiment. Elle se rendait très bien compte que son écriture, d'une hauteur démesurée, tracée avec une plume spéciale brevetée et introuvable ailleurs que dans le meilleur magasin de Regent-Street, ne serait en aucune façon du goût de sir John.
Une lettre de cette écriture, deux mots par ligne, sur un papier de format tout nouveau, ne pouvait manquer de déplaire à un vieillard cérémonieux et
sévère, avant même qu'il Teût complètement ouverte.
— Je ferai de mon mieux, tante, dit Mabel, mais vous savez, je suis incapable d'écrire une longue lettre pleine d'explications. Le temps me manque, d'ailleurs, pour le faire, et puis je suis sûre que je déplais à sir John, je ne sais pas pourquoi, car j'ai fait tout mon possible pour l'amadouer.
Et elle disait vrai.
Affligé ou amoureux, tout le monde est esclave de l'heure des repas. Jack Meredith était incapable d'outrepasser son droit de bienvenue ; il vit lady Cantourne regarder la pendule, car, malgré toute son habileté, elle ne put le faire sans être remarquée.
Il prit donc congé. Mabel l'accompagna jusqu'au vestibule.
Il déclina l'offre pressante d'un cocher et s'achemina tranquillement à pied vers sa demeure. Il s'étonnait peut-être de ne pas sentir son cœur déborder de joie.
Meredith se croyait l'homme le plus heureux de Londres ; il était riche, bien portant, fiancé à Mabel Chyne, la reine de son monde !
Elle n'avait changé en aucune façon ; elle était aussi jolie, aussi gaie, aussi séduisante que jamais, et quelque chose lui affirmait qu'elle l'aimait, quelque chose qu'il n'avait pas remarqué avant son départ et dont il ne s'était aperçu qu'après avoir perdu l'outrecuidante vanité de la jeunesse. Il se cramponnait moralement à cette conviction et pourtant il ne se sentait pas aussi joyeux qu'il aurait dû l'être.
Il avait tout fait dans le but d'épouser Mabel : la querelle avec son père, la découverte de la Simia-
mie, la volontc de se rétablir, tout avait concordé pour atteindre ce résultat. Il allait l'épouser ! Que désirer de plus ? IVut-être, en vieillissant, perd-on
l'cnthousiasHK' de la jeunesse. C'était la seule explication plausible...
« Cher Sir John,
«Il me serait inutile de prétendre ignorer votre opinion au sujet du mariage de Jack et de Mabel. Je prends donc la plume à regret pour vous annoncer que les deux jeunes gens veulent être officiellement fiancés. Je crois que leur intention est de se marier dans le plus bref délai. Bien des existences et bien des amitiés durent moins de temps que la vieille affection qui nous a unis jusqu'ici, vous et moi ; et, au risque de vous paraître inconséquente, je m'interromps pour vous remercier, oui, pour vous remercier d'avoir été pour moi un ami sincère pendant toute ma vie.
« Si j'avais à recommencer cette vie, je voudrais annuler toutes les années qui partent du moment où, encore enfant, je me laissai influencer; j'ai commis une grave erreur ; oui, je voudrais les annuler et revivre à partir de cette époque. Votre refus d'accepter Mabel comme fiancée de votre fils m'a tout d'abord froissée, mais je vous prie de croire qu'à partir du moment où j'ai connu votre volonté, je n'ai rien fait par paroles ou par action pour la contrecarrer. Ce mariage ne peut m'être imputé en aucune façon : ma nièce ne mérite pas un mari comme Jack. Voilà ce que je vois maintenant. Vous êtes et avez toujours été plus clairvoyant que moi.
\ LA SIMTACÎXE 301
«Si un mot de moi peut atténuer votre peine à l'égard de ce malencontreux événement, permettezmoi de vous e\])rimcr la certitude que ma nièce éprouve un sentiment vrai pour votre fils et cette certitude ne peut m'inspirer que de grandes espérances. Tout ]xut encore tourner à votre entière satisfaction. Mabel est jeune et sans doute un peu légère, mais Jack a hérité de votre force de caractère et il peut modifier Mabel en bien, au delà de ce que nous espérons tous deux. Je souhaite de tout cœur qu'il en soit ainsi, et, si je reste neutre en cette occasion, ce n'est pas par indifférence, mais parce que, afTirmatif ou négatif, mon avis ne serait d'aucun poids.
« Votre vieille amie,
« Caroline Cantourne. j>
Cette lettre fut remise à sir John Meredith pendant qu'il attendait le moment de se mettre à table ; on lui annonça qu'il était servi, mais il ne descendit qu'après avoir lu la missive. Il chercha en tâtonnant son binocle, parce que l'écriture de lady Cantourne était de vraies pattes de mouche, comme il seyait à une personne de qualité, et aussi parce que la lumière était insuffisante. En commençant à lire, ses yeux exprimèrent d'abord la colère, puis ils se radoucirent et il rejeta ses épaules en arrière, de ce mouvement qui lui était surtout familier sur le seuil du salon de lady Cantourne.
Il lut la lettre gravement et avec la plus grande attention, comme si tout ce que disait la personne qui Tavait écrite était digne de respect. Puis il la replia et la mit dans la poche intérieure de son habit. Il paraissait affaissé et vieilli tandis qu'il restait à réfléchir, debout, sur le tapis du foyer. C'était la place qu'il avait adoptée quand il rentrait
en grande tenue au salon pour attendre l'annonce du dîner. Et le chef, dans sa cuisine, devinait l'attitude de son maître, à mesure que l'aiguille de la pendule se rapprochait de l'heure. Ces derniers temps, sir John avait éprouvé une tendance à s'asseoir chaque fois que l'occasion s'en présentait ; mais le maître d'hôtel le trouvait invariablement debout sur le tapis du foyer. Ce fier aristocrate ne voulait pas céder aux charmes du fauteuil à dossier.
Il resta un moment le dos tourné au feu couvant sous la cendre et, personne n'étant là pour l'observer, il oublia de raidir son cou, sa tête s'inclina, ses lèvres tremblèrent. Il eut tout l'aspect d'un vieillard. Quelques minutes plus tard, quand il entra dans la salle à manger, où le maître d'hôtel et le valet l'attendaient, il était droit, imperturbable, impénétrable. Pendant le dîner, on pouvait facilement deviner que son cerveau se livrait à un travail ardu. Il oublia une où deux des formalités fidèlement observées à cette table solitaire. Il acheva rapidement son dessert et passa dans la bibliothèque où, de son élégante écriture ornementale, il écrivit lentement une dépêche ; elle était adressée à « Gordon, Loango », et la teneur en était ainsi conçue :
«Télégraphiez où est Oscard et quand il pense être de retour ici. »
Le valet partit en fiacre avec l'ordre de porter la dépêche au bureau central de la Compagnie du télégraphe sous-marin et de s'entendre pour payer d'avance la réponse.
— J'attends M. Jack, dit ensuite sir John au maître d'hôtel qui arrangeait la lampe de la bibliothèque, pendant que le valet de pied recevait les instructions. Vous n'apporterez le café que lorsqu'il sera arrivé 1
\ LA SrMTACINlC 303
Sir John avait deviné juste. Jack arriva à huit heures et demie. Sir John l'attendait duu^ la bibUothèque, assis sur sa chaise habituelle, et en ^Tande tenue de réception.
11 se leva à l'arrivée de son fils et ils échangèrent une poignée de main. Ils avaient tous deux un air réfléc hi, indi(iuant l'intiMition de causer plus sérieusement qu'ils ne l'avaient encore fait. Le café fut apporté ; ce fut une évocation d'autrefois ; Jack venait ainsi de temps à autre et ils prenaient ensemble le café avant de monter dans la voiture de sir John pour se rendre tous deux où les appelaient leurs devoirs mondains. Jack servait alors le café ; il n'offrit pas de le faire ce soir-là.
— Je viens, dit-il subitement, vous faire part d'une nouvelle à laquelle je crains que vous ne fassiez pas très bon accueil.
Sir John inclina cérémonieusement la tête.
— Inutile de me ménager, dit-il.
— Mabel et moi, ajouta brusquement Jack, avons décidé de déclarer officiellement nos fiançailles.
Sir John s'inclina de nouveau et tout autre que son fils eût été exaspéré de cette froide et calme adhésion.
— • J'aurais été heureux, continua Jack, d'avoir votre consentement.
Sir John tressaillit, se redressa sur sa chaise en rejetant ses épaules en arrière. Les choses allaient s'embrouiller si Jack continuait sur ce ton. Le père et le fils étaient également entêtés.
— Vous n'ignorez pas, dit sir John gravement, que je suis peu enclin à changer mes opinions. Je ne prétends pas qu'elles aient grande valeur. Mais, telles quelles, je m'y tiens et. Tannée dernière, quand vous m'avez parlé de vos intentions, je vous ai dit ma façon de penser.
— Et elle ne s'est modifiée en rien ?
— En rien.
— Et ne pouvez- vous revenir sur votre jugement ? demanda Jack doucement.
— Non.
— En quoi que ce soit ? insista le jeune homme en respirant longuement.
— Non!
Il retint alors sa respiration, étouffant un soupir.
— Pouvez-vous m'en donner la raison ? dit-il. Je ne suis plus un enfant.
Sir John taquina ses lèvres et regarda son fils d'un œil scrutateur.
— Je crois, dit-il, que vous feriez mieux de ne pas me la demander.
— Je voudrais cependant savoir pourquoi vous vous opposez à ce que j'épouse Mabel, insista Jack.
— Simplement pour cette raison qu'à première vue je reconnais en elle une mauvaise épouse ! répondit sir John d'un ton décidé.
Jack releva ses sourcils et regarda du côté de la porte avec le désir de s'en aller sans autre explication. Mais il resta, cependant, tout étonné de ne pas se sentir plus offensé.
Cette indifférence était significative. Sir John, qui l'épiait, s'aperçut de son mouvement et en comprit le sens. Longtemps avant ce jour, quand Jack était encore en robe, il lui avait appris à se dominer : la leçon n'était pas oubliée.
— Je regrette que vous ayez dit cela de Mabel.
— Je devine tout aussi vite une bonne épouse. Il se tut et tous deux pensèrent à la même femme,
à Jocelyne Gordon.
Sir John avait dit tout ce qu'il avait à dire au sujet de Mabel, et son fils savait que c'était là son
dernier mot : elle serait une mauvaise épouse ; sir John n'en démordrait pas.
— Je pense cpi'il est inutile de discuter j^lus
longtemp
— C'est mon avis... Ouand pensez- vous vous marier ?
— Aussitôt que possible.
— Une simple question d(^ couturière, alors, suggéra doucement sir John.
— Précisément.
— Comme vous le dites, fit-il, vous n*êtes plus un enfant. Je l'oublie peut-être parfois ; je vous prie de m'excuser quand cela m'arrive. Je n'essaierai pas de vous détourner de vos intentions. Vous savez probablement mieux que moi ce que vous avez à faire.
Il se tut, mit ses deux mains sur ses genoux, regardant le feu comme s'il y lisait son histoire.
— En tout cas, continua-t-il, j'ai agi dans les meilleures intentions. Votre union est ce qu'on appelle, je crois, un mariage d'amour. Je ne m'y connais guère sur ce chapitre. Votre mère, mon épouse regrettée, était une créature excellente, trop supérieure pour faire naître un sentiment pareil chez un être humain. Les anges seuls... En tous les cas, elle ne me l'a jamais inspiré. Entre ces murs, ma vie n'a pas été très heureuse, quoiqu'elle parût au dehors brillante, active et pleine d'agréments. Les ingénieurs parlent de machines qui vont tant que la vitesse est gardée ; quelques-uns de nous sont pareils à ces machines. Je ne me plains pas, en somme ; je n'ai pas eu la vie plus malheureuse que les autres, seulement elle dure plus longtemps.
Il s'appuya en arrière, sur sa chaise, en riant. Jack était incliné en avant, écoutant avec le
3o6 LA SIMIACINE
respect qu'il accordait toujours aux paroles de son père.
— J'imagine après tout, continua sir John, que les romanciers n'ont pas tout à fait tort. Il y a, paraît-il, du bonheur dans le mariage. J'ai connu des vieillards prenant encore plaisir à la société l'un de l'autre. Ayant l'exemple de ma vie, je désirais que la vôtre fût différente. Mon intention n'était pas mauvaise, je vous le répète, et vous savez probablement mieux que moi ce que vous avez à faire. Quelle est votre fortune personnelle ?
Jack s'agita, mal à l'aise.
— J'ai achevé la vente du dernier convoi de la Simiacine, déclara-t-il catégoriquement ; les demandes ont augmenté. Nous en avons vendu pour 200,000 livres, tant en Angleterre qu'en Amérique. Ma part est d'environ 60,000 livres ; j'ai placé la plus grande partie de cette somme. Mon revenu est actuellement d'un peu plus de 2,000 livres par an.
Sir John acquiesça gravement.
— Je vous félicite, dit-il, vous avez admirablement opéré. C'est très flatteur, en- somme, car cela prouve que si un gentilhomme veut s'occuper d'affaires, il peut y réussir aussi bien qu'un bourgeois, et cela amène à penser que les gentilshommes anglais ne dégénèrent pas aussi rapidement que quelques feuilles radicales essaient de le démontrer. Mais — il fit un signe expressif de la main — j'aurais préféré que le fils de quelque autre se fût chargé de le prouver.
— Je crois que notre spéculation, reprit Jack, ne peut être comprise dans la catégorie des affaires commerciales ; notre argent était moins en danger que notre vie !
Le regard de sir John s'assombrit.
— Aventures ! nuirmura-t-il presque indistinctement, voyages et aventures ! On rencontre souvent, continua-t-il, des hommes qui font peu d'exploitation et beaucoup de réclames. Faute de mieux, ils n'hésitent pas à intéresser le public à leurs pilules et ne dédaii^nent pas de recommander des savons. Je supposer (jue vous n'allez pas publier de livre ?
— Non, écrire un livre servirait mal notre but.
— En quelle façon ? demanda sir John.
— Notre but est de cacher l'endroit exact où se trouve le plateau de la Simiacine.
— Mais vous n'avez pas l'intention d'y retourner ? laissa échapper sir John.
— Nous n'avons pas l'intention de l'abandonner. Sir John se pencha en avant, ses deux mains
ouvertes sur ses genoux ; il semblait réfléchir profondément.
— Un homme marié, dit-il, ne pourrait guère, d'accord avec sa conscience, entreprendre une expédition aussi périlleuse.
— Non, reprit Jack avec son calme significatif. Sir John rit d'un rire contraint.
— Vous me forcez la main ; si je ne consens pas immédiatement à votre mariage, vous retournerez en Afrique.
Jack baissa gravement la tête en signe affirmatif.
Il y eut un long silence pendant lequel les deux hommes, assis côte à côte, continuèrent à regarder le feu.
— Je ne puis me résigner à votre départ, dit enfin le père ; je suis trop vieux pour m'accorder le luxe d'être orgueilleux. J'assisterai à votre mariage, je sourirai et débiterai des compliments aux demoiselles d'honneur. Aux yeux du monde, j'aurai donné mon consentement, mais à la condition que
3o8 ^ LA SIMIACINE
la cérémonie n'aura lieu que dans deux mois à partir de ce jour.
— J'y consens ! déclara Jack.
Sir John se leva et, restant debout sur le tapis, il regarda son fils du haut de sa grandeur.
— Mais entre nous, continua-t-il, il est bien entendu que rien n'est changé dans le fond. Je m'oppose à ce que vous épousiez Mabel Chyne, mais je cède à la force des circonstances. J'admets que vous ayez la liberté d'épouser qui bon vous semble, mais... dans deux mois seulement.
Jack prit congé.
— Dans deux mois ! répéta sir John, quand il fut seul, en souriant de son sourire machiavélique. Dans deux mois, qui vivra verra !
Mabcl fut assez inquiète. Pendant les deux ou trois jours qui suivirent ses fiançailles officielles, elle avait une sorte de peur de la poste. Elle ne redoutait pas une lettre, pourtant, mais, plusieurs fois par jour, le bref coup de marteau du facteur lui causait un singulier malaise.
La réponse de sir John à sa petite lettre de conciliation fut courte et mordante. Elle ne la communiqua à personne :
«Chère miss Chyne, je m'empresse de répondre à votre aimable lettre m'annonçant votre mariage avec mon fils. Une certaine quantité de bijoux de ma famille datent d'une autre génération. Je vais tout de suite les faire remonter à la mode du jour par le bijoutier afin qu'ils puissent vous être remis immédiatement après la cérémonie.
« Permettez-moi de vous donner le conseil de demander une donation par contrat.
« Votre sincère,
« John Meredith. »
Mabel se mordit les lèvres en parcourant ce billet et il lui suggéra deux réflexions, se succédant dans son esprit à très court intervalle.
« Vieil imbécile ! î> pensa-t-elle d'abord.
3IO LA SIMIACINE
Et peu après : « Pourvu que ce soient des diamants ! J>
Cette lettre fut suivie d*une quantité d'autres. Il y eut d'abord la lettre empressée, ardente, de l'amie dont la joie n'est pas gâtée par l'obligation de faire un cadeau de noces ; ceux de nos amis qui n'ont à donner qu'une lettre comme preuve d'affection sont toujours profondément heureux d'apprendre des fiançailles.
Il y avait la lettre posée (croisée, en tous sens) de la vieille parente habitant la province qui, ne s'étant jamais mariée, saisit l'occasion d'envoyer quatre pages et plus de conseils à celle qui va affronter cette périlleuse situation. Il y avait la lettre paternelle du Ipasteur campagnard qui, ayant baptisé Mabel, avait l'espoir d'être demandé pour la marier dans une des églises à la mode de Londres et d'arriver ainsi à l'épiscopat. Sur un papier armorié vinrent les missives des dames dont les filles pourraient faire de charmantes demoiselles d'honneur, et Mabel reçut également les félicitations sincères de relations indifférentes qui, partant pour l'Egypte et désirant louer leur maison sans avoir affaire à ces horribles agences, ne voyaient aucun mal à proposer une maison spécialement commode pour de nouveaux mariés. Puis arrivèrent les messages des mille et une personnes qui désiraient être invitées au mariage pour avoir part à la fête et avoir, en plus, l'honneur de lire leurs noms dans les journaux mondains.
Mabel lut tout sans le moindre intérêt et y répondit de sa large écriture qui faisait de trois lignes un billet et d'un billet une lettre de quatre pages. Les circulaires des couturières, les catalogues illustrés de commerçants vantaient des articles dont elle ne pouvait avoir aucun besoin. Les
gravures délicates de ceux dos bijoutiers l'occupèrent mille fois plus. Mais ceux-ci même ne parvinrent ])as k la satisfaire. Toutes ces personnes^ là étaient contentes, quel([ues-unes enchantées et Mabel aurait voulu avoir des nouvelles, non seulement de ceux qui étaient contrariés ou peines, mais de ceux qui étaient au désespoir.
Les cœurs brisés restaient silencieux. Restaientils indifférents ? N'avaient-ils fait que flirter ? Elle chassa ces doutes importuns. Il était inutile de s'inquiéter ainsi, et plus inutile qu'elle ne le supposait, car elle n'avait ni assez de jugement, ni l'esprit assez observateur pour comprendre que ces cœurs brisés avaient été attirés vers elle beaucoup plus par la pensée qu'elle les aimait que par leur inclination propre. Elle ignorait ce fait vulgaire qu'on fait la cour à n'importe quelle femme si elle s'abaisse à flatter. Les hommes ont moins besoin d'aimer que d'être aimés et leur merveilleuse vanité est telle qu'ils sont toujours prêts à croire la personne qui leur assure adroitement qu'ils sont supérieurs aux autres.
Un observateur aurait conclu que les cœurs brisés, certains que Mabel ne tenait pas à eux, s'étaient promptement découvert un manque d'affection réciproque. Mais Mabel, bien entendu, n'admettait pas cette façon de voir. Elle s'étonnait de ne rien recevoir de quelques-uns et éprouvait une certaine appréhension que, dans leur ressentiment, les autres ne fissent quelque chose d'inopportun.
La jeune fille fut bientôt plongée dans les occupations les plus agréables qu'elle eût jamais eues de sa vie. Elle achetait des toilettes sans souci du prix, elle était toute à la joie intense du « trousseau » ! Les femmes de ses tuteurs, rendues morale-
ment complices par une invitation anticipée à la cérémonie, obtinrent de leurs vénérables maris qu'ils permettraient à leur pupille d'entamer un peu son capital pour l'achat de ce fameux trousseau.
Mabel aborda ce genre d'occupation avec les meilleures dispositions d'esprit. Quoi que le sort lui réservât, elle espérait bien ne jamais manquer de choses élégantes ; elle était décidée à profiter amplement du présent.
Sa vie ne fut plus qu'une excitation perpétuelle et l'excitation la plus absorbante, celle de l'essayage.
— Vous ne savez pas ce que c'est ! disait-elle, avec un léger soupir de joie, à celles de ses amies qui, probablement, n'auraient jamais l'occasion de passer toute une journée à se faire épingler des doublures par une couturière en vogue.
En dépit du soupir, elle essayait tout avec une égalité d'humeur qui touchait le cœur de l'essayeuse sans que cela fît la moindre différence sur la facture. Lady Cantourne n*eût pas été femme si elle eût conservé sa neutralité sur un chapitre aussi important. Elle s'y complaisait de tout cœur.
— C'est toujours moi, dit-elle un jour confidentiellement à sir John, c'est toujours moi qui ai choisi les robes de Mabel.
— Vous n'avez pas besoin de le dire, interrompit-il aimablement ; on ne pouvait s'y tromper.
— Et, ajouta-t-elle en manière d'excuse, quels que soient mes sentiments au sujet de ce mariage, je ne puis l'abandonner en un tel moment. Le monde attend beaucoup de Mabel Chyne, et il attendra bien plus encore de Mabel Meredith.
Le vieux gentilhomme salua à sa manière habituelle.
— Et il no faut ])as, en offert, c[\ic !(.' monde soit déçu, rcpondit-il en raillant.
— Non, certes, répliqua-t elle avec un petit mouvement autoritaire, il est même ])rucl(;nt d'aller au delà de ses espérances afm d'être sûr de conserver ses faveurs.
De ses doigts gantes, sir John frappait pensivement la pomme d'argent de sa canne.
— Et puis-je demander à Votre Seigneurie, dit-il doucement, ce qu'on attend de moi?
— Un croissant en diamants, répondit-elle à haute voix. Il faut que les journaux à la mode puissent mentionner le cadeau du beau-père.
— Ah ! Et les journaux à la mode ont une préférence pour un croissant en diamants ?
— Oui, ce bijou a Tart de réunir invariablement tous leurs suffrages.
Il salua gravement et continua à regarder jouer au polo avec un intérêt digne d'un jeune homme.
— Le monde attend-il encore autre chose ? demanda-t-il un peu plus tard.
— Non, je ne crois pas, répliqua lady Cantourne avec un sourire distrait, pas pour le moment.
— Vous me préviendrez en temps opportun.
— Certainement, dit-elle en le regardant.
— Je vous en serai reconnaissant, continua- t-il. Le croissant en diamants arriva en temps voulu.
— C'est vraiment gentil de la part du vieux ! telle fut l'impression de Mabel.
Elle fit miroiter le bijou sous des jours différents ; elle ne mettait pas en doute que ce ne fût le plus beau bijou qu'elle eût reçu ; il avait été envoyé directement du magasin du joaillier avec une simple et froide carte de visite. Elle ne comprit pas l'ironie de cette façon d'agir. Sir John n'avait pas espéré qu'elle comprendrait ; il s'en amusa tout
seul, comme il s'amusait ou souffrait de tout. Lady Cantourne examina le croissant avec curiosité.
— Je n'ai jamais vu d'aussi beaux diamants ! dit-elle simplement.
Il y avait d'autres présents à dépaqueter et à examiner, car, les invitations n'ayant pas encore été lancées, beaucoup de personnes payaient largement d'avance le privilège d'être citées parmi les conviés. Ce n'est que lorsque les invitations sont envoyées que les cadeaux diminuent, paraît-il.
Mais, ce matin-là, les autres présents n'eurent aucun succès. Mabel les remarqua à peine ; elle ne pouvait se décider à replacer le croissant dans son écrin. Il y a des gens qui mettent de leur personnalité dans une lettre ou dans le plus léger cadeau. Sir John commençait à avoir cette influence sur Mabel : elle ne pouvait se défendre d'un sentiment de gêne quand elle pensait à lui.
Elle était en quelque sorte inquiète de l'adhésion hautaine qu'il donnait à la situation actuelle. Elle avait toujours imposé sa volonté aux hommes, jeunes ou vieux, par une gracieuse insistance, une flatterie soutenue, une manière habile de plaider sa cause. Mais sir John avait repoussé toutes les séductions d'un sourire sceptique et froid.
Il ne voulait pas se déclarer ouvertement en ennemi, ce qu'elle aurait trouvé bien plus aimable de sa part. Il restait l'ami de sa tante. Il ne sortait pas de cette réserve contemplative. Elle ne pouvait deviner où il voulait en venir, comme elle disait. Il ne l'accusait jamais. Mais elle sentait que sa désapprobation était l'effet d'une longue et persévérante étude, et, au fond de son cœur, en dépit de tous les raisonnements contraires, elle pensait qu'il était peut-être dans le vrai.
— Je me demande, dit-elle à mi-voix en reprenant le croissant, pourq^uoi il me l'a envoyé.
Lady Cantoiirno, q\n écrivait des lettres avec une ra})i(lité vertigineuse, leva vivement les yeux ; elle commençait à pressentir que la terreur secrète que sir John inspirait à Mal)el croissait en même temps que l'amour de sa nièce pour son fiancé.
— J'aurais été bien plus surprise, dit-elle, qu'il ne vous donnât rien !
Il y eut un silence, seulement rompu par le bruit de la plume d'oie de lady Cantourne.
— Aussi, s'écria subitement la jeune fille, pourquoi me déteste-t-il ? Vous le connaissez depuis longtemps, vous devez savoir la cause de son aversion pour moi.
Lady Cantourne haussa les épaules.
— Je suppose, continua Mabel avec une certaine exaltation, qu'on lui dit du mal de moi, des choses horribles, fausses, que je suis une coquette, ou quelque chose d'approchant. Certes, ce n'est pas vrai !
Lady Cantourne écrivait une adresse sur l'enveloppe d'une lettre et ne répondit pas.
— Vous a-t-il dit quelque chose, tante Caroline ? demanda Mabel d'une voix peinée.
Lady Cantourne cessa d'écrire.
— Non, dit-elle lentement, mais je crois qu'il y a des choses qu'il ne s'explique pas.
— Des choses ?
Sa Seigneurie la regarda fixement.
— Guy Oscard, par exemple, dit-elle ; moi non plus, je ne m'explique pas Guy Oscard, Mabel !
La jeune fille s'impatienta. Elle détourna son visage, car à ce moment même elle avait dans sa poche une lettre de Guy Oscard, lettre encore pleine d'exaltation. Joseph avait mis cette lettre à la
3i6 LA SIMIACINE
poste de Msala, deux mois auparavant ; elle avait fait partie d'un paquet de lettres placé dans le matelas de Jack Meredith et était ainsi descendue du plateau de la Simiacine.
C'était une lettre écrite de bonne foi, par un homme dévoué et honnête, à la femme qu'il considérait déjà comme son épouse. Une lettre qu'aucun fiancé n'aurait désavouée, mais qu'aucune femme n'aurait dû recevoir, à moins d'avoir l'intention d'épouser celui qui l'avait écrite.
Mabel avait relu cette lettre plusieurs fois ; elle l'aimait parce qu'elle la savait sincère. On y sentait battre le cœur d'Oscard à chaque ligne. Elle avait, ce matin même, pris des informations au bureau de poste, au sujet du courrier africain : elle avait besoin de l'excitation causée par une seconde lettre semblable.
— Oh ! Guy Oscard ! répondit-elle pourtant avec ingénuité à lady Cantourne, cela n'a pas d'importance.
Lady Cantourne garda le silence et continua sa correspondance.
Il y a des endroits dans le monde où une malédiction semble planer dans l'air. Msala en était un. Peut-être ces endroits sont-ils maudits à cause des drames qui s'y sont passés, qui sait ?
Si les arbres, les deux gigantesques palmiers qui s'élevaient aux bords de la rivière, avaient pu parler, ils auraient sans doute raconté l'histoire de cette petite station où personne, ainsi que le disait le fondateur du hameau, ne savait ce qui se passait. La petite colonne, qui battait en retraite, arriva sans encombre jusqu'en vue de Msala. A ce moment, la flottille fut attaquée par trois hippopotames. Un canot sombra et quatre autres furent tellement endommagés qu'ils ne purent rester à flot chargés comme ils l'étaient.
Il fallut donc installer un camp à Msala et attendre que les ouvriers eussent réparé les avaries des canots.
Les murs de la maison de Durnovo étaient encore debout et ce fut là que Guy Oscard s'établit avec tout le confort auquel se prêtèrent les circonstances. Il fit placer un toit provisoire de feuilles de palmier sur les poutres carbonisées et il installa ses meubles rustiques de campement dans la chambre principale, dans celle-là même où les trois organisateurs de la grande entreprise de la Siniiacine avaient jadis arrêté leurs plans.
3i8 LA SIMIACINE
Oscard était un voyageur et un explorateur de trop grande expérience pour se laisser influencer par ce repos forcé. Les hommes avaient bien travaillé jusqu'ici et c'était presque un exploit digne d'un général en chef que ce retour, à travers un pays sauvage, d'hommes non entrcdnés à la marche, insuffisamment approvisionnés et désorganisés par les événements précédents. Aucun accident n'était survenu, aucun réel retard ne s'était produit, mais le voyage étant forcément très lent, six semaines s'étaient écoulées depuis qu'Oscard et ses hommes avaient pour toujours tourné le dos au plateau de la Simiacine.
Tout danger imminent était passé ; ils étaient rentrés en pleine civilisation. Oscard était satisfait. Quand Oscard était content, il fumait sa pipe plus lentement, regardant chaque bouffée de fumée s'évaporer dans l'air. Il fumait très lentement, ce soir-là, le troisième de leur campement à Msala. Il avait fortement plu toute la journée et les lourdes gouttes tombant sur le feuillage des tropiques emplissaient la morne forêt d'un long murmure.
Oscard était assis, sans lumière, dans cette pièce dépourvue de fenêtre : la lumière n'aurait servi d'ailleurs qu'à attirer des milliers d'insectes ailés ; il s'était placé devant la grande ouverture qui servait de porte depuis que le châssis en avait été enlevé. A ses pieds, la grande rivière descendait majestueusement vers la mer. Éclairée par la lumière tremblante du mystique croissant de lune, elle semblait se sauver furtivement, tandis que les étoiles se reflétaient à sa surface, formant des raies argentées qui disparaissaient dans l'ombre en grisonnant.
Aucun bruit humain ne se faisait entendre, les
indigènes dormaient. Dans la piùco voisine, Joseph, dans sou luunac, rtait dans cet 6U\t demi-lucide auquel le soldat est habitué ; Oscard n'aurait pas eu besoin d'élever la voix pour l'appeler à ses côtés.
L'organisateur de cette retraite précipitée occupait la môme position depuis deux heures. Son oreille s'était accoutuméi^ au murmure du courant de la rivière. Seul, le silence animé de la foret africaine le tenait éveillé. Soudain un bruit de rames frappa son oreille. Un homme endormi n'aurait pu être éveillé par ce léger clapotement qui se mêlait doucement et lentement au bruit clcs gouttes de pluie tombant des feuilles : il aurait cru l'entendre en rêve.
Oscard n'en comprit même tout à fait le sens que lorsqu'il vit une ombre noire se projeter sur la surface unie de la rivière.
C'était un homme d'action. En un instant, il fut sur pied et le canon d'un fusil étincela dans l'ombre de la pièce.
Il vit le canot s'approcher du rivage. Il entendit le bruit sourd de la pagaie lancée contre le sol. Son œil exercé reconnut un homme sautant du bateau sur la rive et tirant à lui le canot. Le silencieux visiteur nocturne dirigea alors ses pas vers la maison. Ses jambes étaient légèrement courbées. L'individu avançait à grand'peine, en chancelant ; il paraissait souffrir beaucoup. Guy Oscard déposa son fusil et s'avança vers l'ouverture de la porte.
— Est-ce vous, Durnovo ? dit-il en élevant la voix.
— Oui, répondit le nouveau venu.
Sa voix était pâteuse comme si sa langue était enflée et elle avait un son cassé tout particulier.
Oscard fit un mouvement en arrière et Durnovo entra dans la maison.
— Avez- vous une lumière ? dit-il de la même voix à peine articulée.
On entendit Joseph frotter une allumette dans la pièce voisine et il entra bientôt avec de la lumière.
— Grand Dieu ! s'écria Oscar se reculant comme frappé de terreur, et se cachant les yeux avec la main.
— Bonté divine ! dit en même temps Joseph. L'être qui était devant eux, épouvantant le
regard, n'était plus une créature humaine. Arrachez les paupières d'un homme, laissant l'œil rond à découvert tout sanguinolent ; arrachez-lui les lèvres, montrant les dents serrées et les gencives rouges ; arrachez-lui les oreilles, et ce que vous aurez devant vous n'aura plus rien d'humain. Et voilà ce que l'on avait fait à Victor Dumovo ! En vérité, la vengeance de l'homme est plus cruelle que celle de Dieu.
S'il avait pu se voir, Victor Dumovo n'aurait jamais montré sa face, ou ce qui en restait, à qui que ce fût. Il se serait tué. Qui sait quelles cruautés avaient été expiées une à une par cette odieuse mutilation ? Ses esclaves avaient assouvi sur lui leur terrible vengeance, mais la plus inhumaine, la plus affreuse de toutes était de l'avoir laissé partir.
— Ils m'ont mis dans un bel état, dit Durnovo d'une voix mourante, en grimaçant horriblement.
Joseph posa la lampe avec un grognement de répulsion et se retira plus loin dans la chambre obscure, où il se jeta par terre en se cachant la figure dans ses mains.
— Oh ! Dieu ! marmottait-il, tuez-le ! tuez-le ! Guy Oscard ne chercha pas à se détourner de ce
spectacle ; il maîtrisait lentement sa profonde hor-
rcur, SCS dents étaient serrées, son teint était livide sous le haie, le bleu de ses yeux était devenu gris cendre : le visage qu'il contemplait aurait rendu fous trois hommes sur cinq. Il lit enfin un pas en avant et saisit Durnovo par le bras en (V" tournant le regard.
— Venez, dit-il, étendez-vous sur mon Ht, je vais tâcher de vous soulager. Pouvez-vous prendre quelque nourriture ?
Durnovo se jeta lourdement sur le lit. L'effort visible que Guy Oscard avait fait sur lui-même pour le toucher, l'humilia profondément ; il cacha son visage.
— Je n'ai rien mangé depuis vingt-quatre heures, dit-il d'ime voix éteinte.
— Joseph, dit Oscard en allant à la porte de la chambre mtérieure, préparez quelque chose pour M. Durnovo, de la soupe, n'importe quoi !
Joseph obéit, tremblant comme s'il avait la fièvre.
Oscard fit avaler cette soupe ; il soignait Durnovo avec une douceur toute féminine et une force d'âme surhumaine. En dépit de sa volonté, ses fortes et puissantes mains tremblaient, son être tout entier était envahi par l'horreur.
Victor Durnovo était actuellement un tel objet de pitié que ses péchés étaient forcément expiés. Un châtiment aussi cruel surpassait tous les crimes commis ici-bas.
Durnovo essayait de parler de temps à autre, mais, s'apercevant de l'effet que sa voix produisait sur ses compagnons, il y renonça. Il avait raconté, en s'y reprenant à plusieurs fois, les horreurs du plateau de la Sùniacine, la farouche, sanglante et dernière tragédie; comment, à la fin, aveuglé par le sang, mutilé, presque à l'agonie, une
horde de bourreaux Tavait chassé jusqu'au bas de la côte, en criant et en riant.
Il n'y avait pas grand'chose à faire ; Guy Oscard retourna s'asseoir dans son fauteuil pliant où il resta les yeux fixés dans la nuit. Dormir était impossible. Quoique fort et endurci, ses nerfs étaient ébranlés et sa chair frissonnait. Il finit cependant par ressaisir suffisamment ses facultés pour être à même de songer à l'avenir. Qu'allait-il faire de cet homme ? Il ne pouvait l'emmener à Loango. Il lui était impossible d'exposer Jocelyne ou même Maurice Gordon à cette vue horrible.
Joseph s'était glissé dans la pièce intérieure où il restait sans lumière ; on l'entendait respirer bruyamment tout éveillé, dans son hamac.
Le silence fut tout à coup rompu par un grand cri :
— Oscard ! Oscard !
Joseph et Oscard furent au même moment près du lit.
Durnovo était assis et tendait les bras vers Oscard :
— Pour l'amour de Dieu, criait-il, pour l'amour de Dieu, ne me laissez pas dormir !
— Que voulez-vous dire ?
Ils crurent tous deux qu'il était devenu fou. Les yeux de Durnovo, presque hors de leurs orbites, fixes, terribles à voir, ne pouvaient se fermer.
— Non, non, ne me laissez pas dormir, répétait -il.
— Calmez-vous, dit doucement Oscard, nous veillerons sur vous.
Il retomba sur le lit; ses yeux découverts brillaient à la lueur vacillante de la lampe ; puis, soudain, il se releva et, faisant un violent effort, il s'écria :
— Je l'ai! je l'ai!
— Qu'ost-ce qtio vouç; avoz ?
— I^i maladie du sommeil 1
Les deux auditeurs connaissaient ce mal étrange. Oscard avait vu tout \m villaf^je dévasté par ce fléau, les habitants couclu's sur leurs portes, frappés d'un sommeil mortel dont ils ne s'étaient jamais réveillés. Cette maladie est connue sur la côte occidentale de l'Afrique et on n'a pas encore trouvé de remèdes pour la guérir.
— Tenez-moi ! criait Dumovo ; ne me laissez pas dormir !
Sa tête tomba en avant tandis qu'il parlait et ses grands yeux fixes, qui ne pouvaient plus se fermer, le rendaient effrayant à voir.
Oscard le prit par le bras et le maintint assis. Les doigts de Dumovo s'agrippaient à la manche d' Oscard.
— Secouez-moi, mon Dieu 1 secouez-moi ! Oscard le souleva dans ses bras vigoureux et le
mit debout. Il le secoua tout doucement d'abord, puis, à mesure que le lom*d sommeil mortel augmentait, il activait le mouvement jusqu'au moment où la tête mutilée tomba sur son épaule.
— C'est un crime de laisser vivre cet homme ! s'écria Joseph en se détournant.
— C'est un crime de laisser mourir qui que ce soit! répondit Oscard qui secouait toujours Durnovo de toutes ses forces.
Et ce fut ainsi que mourut Victor Durnovo.
Son âme souillée abandonna son corps dans les bras de Guy Oscard, tandis que celui-ci secouait le cadavre pour l'arracher à un sommeil sans réveil ici-bas. Ainsi le ciei était quand même intervenu, jetant sa clémence adoucissante sur le jugement des hommes.
Ils étendirent le corps par terre et recouvrirent
la tête qui était moins hideuse dans la mort, car une expression de calme avait remplacé celle de Tangoisse.
Le jour se levant brusquement à travers les arbres, comme il arrive sous Téquateur, éclaira la chambre remise en ordre et Guy Oscard dormant dans son fauteuil pliant. Sur le sol, derrière lui, gisait le corps de Durnovo. Joseph, plus nerveux que le chasseur intrépide, était éveillé et debout depuis Faube. Il était plus calme ; il avait vu la mort de près trop souvent pour qu'elle lui fît peur en plein jour.
Ils enterrèrent Victor Durnovo entre les deux palmiers géants de Msala, les pieds tournés vers la rivière qu'il avait faite sienne, comme tout prêt à se lever au premier appel pour entreprendre à nouveau un de ces merveilleux voyages dont on parle encore sur la côte occidentale.
Le linceul se souleva quand ils le descendirent dans son étroite et dernière demeure, et la face qu'ils recouvrirent était empreinte d'im rictus étrangement mystérieux, comme si Durnovo voyait des choses qu'eux ne pouvaient percevoir; et peut-être était-ce vrai, peut-être voyait-il le plateau de la Simiacine et savait -il qu'en somme il avait gagné la dernière bataille, car là-haut, bien au-dessus des plateaux de l'Afrique centrale, se dressait, sous le ciel tout-puissant, un charnier humain. Poursuivi jusqu'au bas de la côte par ses bourreaux, il avait laissé derrière lui im souvenir plus puissant que leurs couteaux les plus affilés, que leur acier le plus acéré : il avait laissé la mortelle maladie du sommeil.
Son dernier voyage avait été digne de sa réputation. Seul, désespéré, presque aveugle, se soulevant à peine, bravant journellement la mort, il avait
franchi en vinp;t jours la distance qui sépare le plateau de Msala.
Malf^ré ses souffrances, avec son instinct merveilleux, il avait ramé nuit et jour, sans repos, pour descendre la rivière, le redoutable pjerme de la maladie du sommeil se développant lentement dans ses veines.
Il avait vécu dans l'appréhension (k ce mal, car les hommes pressentent souvent la maladie qui finit par les emporter.
Les crimes de Durnovo sont enterrés avec lui, et le secret de Maurice Gordon gît à l'ombre des palmiers de Msala.
Nous quitterons aussi Msala, le camp maudit. Sur la rive gauche de l'Ogowe, les grands palmiers sont encore en faction et, sous leur ombrage, les murs en ruines de la maison maudite disparaissent peu à peu sous des pousses luxuriantes de mousses et de broussailles.
Au bungalow de Loango, dans une chambre à peine éclairée, deux femmes avaient veillé toute la nuit ; Taube approchant, l'une d'elles, épuisée par la veille, accablée par cette fatigue de l'angoisse qui engourdit tout l'être, venait de s'étendre pour sommeiller sur le lit aux rideaux retombants.
Pendant que Marie dormait, Jocelyne Gordon marchait de long en large, tenant Nestorius dans ses bras. Nestorius allait probablement mourir ; blotti dans les bras gracieux de la jeune Anglaise, il formait un petit paquet brun de membres souples entortillés dans une chemise de nuit en coton blanc. Il faisait horriblement chaud. Il avait plu toute la journée et toute la nuit ; la terre semblait, elle aussi, demander grâce. Jocelyne se promenait, espérant que le déplacement de l'air rafraîchirait les petits membres nus, brûlants de fièvre. Elle était en toilette de soirée, car Marie était venue la chercher au salon, et la petite tête crépue de l'enfant reposait sur sa poitrine comme pour chercher un soulagement à la lourdeur intense de son cerveau demi-conscient.
Un missionnaire ayant quelques notions de médecine était resté avec les deux femmes jusqu'à minuit, et, ayant fait de son mieux, il était parti.
lais<;ant l'enfant h leurs soins. Gauchement, sur la pointe des j)i(\ls, Maurice était venu dcnix fois regarder le petit avec une peur mal déguisée. Il dit quelques paroles d'encouragement à Marie qui n'avait l'air ni d'entendre ni de comj)rendre.
— Le petit est mieux, avait-il aiïirmé, j'en suis sûr ; regardez, Marie, son œil est plus brillant. 11 est horriblement brûlant, néanmoins ; n'est-ce pas, pauvre chéri ? Puis-je être bon à quoi que ce soit, Jocelyne ? ajouta-t-il.
Puis il partit, trop heureux de s'éloigner d'un malheur imminent.
Marie n'était pas démonstrative, elle semblait avoir perdu toute faculté d'émotion dans une phase déjà lointaine de sa vie. Elle était patiente et calme, mais moins adroite que Jocelyne avec l'enfant.
Quand le sommeil vint enfin, l'enfant reposant dans les bras de Jocelyne en cette pose abandonnée qui fait des enfants et des petits chats endormis les êtres les plus gracieux de ce monde, Marie se pencha sur Nestorius, sa face brune effleurant presque la joue blanche de Jocelyne.
— Il dort, murmura-t-elle.
Et ses grands yeux noirs interrogèrent anxieusement le visage de Jocelyne, comme pour y lire si le fardeau de ses bras dormait du dernier sommeil.
Jocelyne fit un signe de tête et continua à bercer doucement l'enfant. Nestorius dormait toujours, et Marie, ne pouvant plus résister au sommeil, s'étendit sur le lit.
Ce fut ainsi que l'aube naissante éclaira Jocelyne marchant légèrement dans la chambre, Nestorius endormi dans ses bras. Une lueur rose traversa les arbres, puis se changea en jaune or
et soudain le jour apparut. Il faisait un peu plus frais, car la brise de mer se levait, et Tair du matin qui planait à la surface des eaux se répandait sur la terre pour combattre la chaude atmosphère du soleil. Le vent apportait le murmure du ressac ; ce bruit triste et continu semblait planer au sommet des arbres, bien au delà de la maison basse, puis aller et venir comme entraîné par un vol lent et cadencé. Tout à coup des rumeurs de vie s'éveillèrent, le beuglement des vaches, le chant du coq, le bourdonnement de bruyants insectes.
Jocelyne s'approcha de la fenêtre et subitement son cœur se serra. Devant la maison, deux hommes étaient étendus Tun près de Tautre, sur la pelouse, comme si des mains inconnues les avaient déposés là, morts. L'un d'eux était beaucoup plus grand que l'autre et d'une carrure exceptionnelle. Jocelyne les reconnut sur-le-champ : c'étaient Guy Oscard et Joseph. Ils étaient arrivés au milieu de la nuit et, ne voulant pas réveiller la maison endormie, la conscience tranquille, ils s'étaient étendus sur l'herbe pour dormir à la belle étoile. Cette façon d'agir démontrait si clairement qu'Oscard avait la nature simple et prime-sautière d'un homme d'autrefois, que Jocelyne se mit subitement à rire.
Elle était encore à la fenêtre, quand Marie se leva et vint à côté d'elle. Nestorius dormait encore. Suivant la direction du regard de sa maîtresse, Marie aperçut les deux hommes : Joseph, dormant toujours sur le ventre à la façon des troupiers de tous les pays ; Guy Oscard, de côté, la tête appuyée sur son bras.
— C'est bien M. Oscard ! dit Marie, avec son sourire résigné.
LA SIMIACIXE 329
— C'est bien lui ; personne autre n'aurait agi de la sorte.
Jorclyno rendit Nestorius à sa mCre et les deux femmes regardèrent encore un moment, se doutant peu du malheur que les deux dormeurs avaient à leur annoncer. Puis la jeune Anglaise, pour changer de robe se rendit à sa chambre et, passant devant celle de son frère, elle l'avertit.
Peu après. Maurice Gordon avait réveille les deux voyageurs et les avait fait entrer dans la maison pour qu'ils pussent changer leurs vêtements déchirés contre d'autres plus convenables. Le pauvre petit Nestorius n'était décidément pas difficile : il avait l'air de rester indifférent à Tidée de mourir sur la table de cuisine si le sort en décidait ainsi. Sa mère l'y avait déposé sur un oreiller, pendant qu'elle préparait le déjeuner avec cette résignation passive de ceux qui ont supporté tout ce que la vie a de pire.
Joseph fut prêt le premier et il s'empressa d'aller à la cuisine où il se mit à aider Marie avec sa vivacité habituelle. Marie s'aperçut la première du changement survenu dans l'état du petit Nestorius. Sa petite figure brune reluisait d'une transpiration subite, ses membres s'étendaient immobiles, dépourvus de leur grâce habituelle.
— Allez vite chercher M^^® Gordon, dit-elle précipitamment.
Joceljoie arriva, suivie de Maurice et de Guy Oscard, car ils étaient ensemble dans la salle à manger, quand Joseph s'acquitta de la commission de Marie.
Nestorius était tout à fait éveillé. Quand il aperçut Oscard, sa petite figure s'épanouit dans un sourire heureux.
' — Mauvaise passe ! dit-il.
Tant que Marie ne Teut pas expliquée, la phrase leur panft surprenante.
• — Il vous prend pour M. Meredith, dit-elle. M. Meredith lui a appris à dire : « Mauvaise passe ! >y
Nestorius les fixa gravement Tun après Tautre et ferma les yeux.
— Il se meurt ! dit la mère en regardant Jocelyne.
Oscard en savait plus long qu'eux tous. Il s'approcha et se pencha sur la table. Marie retira son morceau de lard fumé qui était près de Foreiller et sans s'en rendre compte, par la force de l'habitude, elle essuya quelques miettes de pain avec son tablier. Oscard tâchait de découvrir le pouls dans le délicat poignet ; il était bien faible.
— Je crains qu'il ne soit bien malade.
A ce moment l'eau s'échappant de la bouillotte, Marie alla faire son service. Quand elle revint, ce fut elle et non Nestorius qu'Oscard regarda.
— Nous sommes restés quatre jours à Msala, dit-il d'un ton signifiant qu'il en avait beaucoup plus à lui dire.
— Vraiment ?
— L'endroit est en ruines, vous savez ?
Elle fit un signe de tête et un petit mouvement des lèvres comme s'il lui faisait mal.
— Et malheureusement j'ai d'autres mauvaises nouvelles à vous donner. Victor Dumovo, votre maître...
— Oh ! dites vite !
— Il est mort ! Nous l'avons enterré à Msala : il est mort dans nos bras.
Joseph poussa un soupir et alla près de la
fenêtre où il resta le dos tourné aux personnes prôsentes.
Maurice, blanc comme un linge, s'appuya sur la table ; il ne s'appartenait plus, sa bouche était entr'ouverte ; il attendait haletant qu'Oscanl continuât.
— Il est mort de la maladie du sommeil, dit Guy. Nous étions, Joseph et moi, arrives à Msala avant lui. Nous avions rompu notre association et lui avions abandonné le plateau de la Simiacine. Les hommes se sont révoltés contre lui. Il avait perdu toute autorité sur eux. Il a été forcé de se réfugier à Msala, mais il était déjà en proie à la maladie quand il y arriva.
Maurice poussa un long soupir de soulagement. Marie se tenait droite, les deux mains sur l'oreiller où reposait Nestorius. Ses yeux profonds regardaient fixement la figure hâlée et douce de l'Anglais.
— Vous a-t-il chargé d'un message pour mci ? dit-elle.
— Non, répondit Oscard, il n'en a pas eu le temps.
Joseph, toujours à la fenêtre, s'était à demi retourné.
— Il était mon mari, dit Marie d'une voix grave et claire, il était le père du petit que vous appelez Nestorius.
Oscard inclina la tête sans exprimer la moindre surprise. Jocel^'ne était comme une statue, tenant sa main sur la joue de l'enfant mourant.
Personne n'osait regarder.
— Tout est en règle, dit Marie brusquement. Nous avons été mariés par un pasteur anglais à Sierra- Leone. Mon père, qui est mort, y tenait un hôtel ; il connaissait les habitudes des métis et trouva que Téghse protestante était bien suffisante pour iui.
C'est là que nous fûmes mariés. Puis Victor m'a emmenée loin des miens, à Msala. Il s'est fatigué de moi et ne m'aimait plus. Il me trouvait laide.
Elle prononçait mal et pensa que l'histoire suffisait ainsi ; en tout cas, elle n'ajouta pas un mot. Joseph, lui, crut bon d'intercaler un postscriptum.
— Vous pouvez bien dire. Madame, qu'il a failli vous y laisser mourir de faim, vous et les petits, et qu'il voulait vous laisser à Msala pour vous faire massacrer par les tribus. Seulement M. Oscard vous a envoyé ici. Vous pouvez bien avouer ça ?
— Non, dit-elle avec un sourire contraint, non, car il était mon mari.
Guy Oscard regardait durement Joseph et, rencontrant ses yeux, il lai fit signe de se taire : il ne voulait pas qu'il en dît trop long.
Joseph retourna à la fenêtre et resta silencieux.
— Il vous aurait probablement envoyé une dernière lettre, dit Oscard à Marie, s'il en avait été capable. Mais il était très malade, mourant même, en arrivant à Msala. Il est étonnant qu'il ait pu accomplir le voyage. Nous avons fait de notre mieux, mais il n'y avait aucun espoir.
Marie haussa les épaules avec une douleur résignée.
— La maladie du sommeil, dit-elle, qu'y faire ? Il n'y a pas de remède. Il disait toujours qu'il en mourrait et il la redoutait.
Dans son profond chagrin, elle semblait avoir oublié son enfant qui, les yeux grands ouverts, contemplait le plafond ; les deux autres, un garçon et une fille, jouaient sur le seuil de la porte à
la manière do tons los enfants, avoc do petits coquillages qu'ils trouvaient dans le sable.
— Il n'était pas bon ! ajouta Marie en se tournant vers Jocelyne, comme si elle seule pouvait la comprendre. Il n'était pas bon mari, (lilhi secoua ses épaules avec un de ses sourires voilés et soumis.) Mais cela a si peu d'importance !
Jocel}iie ne répondit pas. On ne trouvait rien à lui dire, car chacun pouvait adresser un reproche à Victor Durnovo. Ce silence généreux fut contagieux et personne n'éleva la voix contre celui qui n'était plus.
Nestorius, l'effronté, étendit ses petits membres nus et se tourna sur le côté ; il regardait les figures Tune après l'autre de l'air gravement étonné qui lui était coutumier. On n'avait pas fait grande attention à lui. Ses pas dans la vie n'avaient été encore faits que si près du sol que les plus petites choses lui paraissaient énormes.
Il avait toujours désiré monter sur la table de la cuisine : il y avait beaucoup de choses là-dessus qui l'intéressaient ; il avait même plus d'une fois risqué sa vie en tentant l'escalade. Et maintenant qu'il se trouvait sur ce vertigineux sommet, il était navré de ne pas se sentir assez fort pour se traîner et en éprouver toutes les surprises. Il était même trop las pour porter son doigt à sa bouche et en était réduit à résoudre des problèmes sans cette aide-là.
Ses yeux s'arrêtèrent tout à coup sur le visage de Guy Oscard et ses petits traits s'épanouirent encore une fois.
— Mauvaise passe ! repéta-t-il ; puis il se retourna, se pelotonna sur l'oreiller et, là, il trouva la réponse à toutes les questions qui agitaient sa petite cervelle.
L'humeur dominante du caractère de sir John avait été toute sa vie une humeur batailleuse ; il avait toujours trouvé quelqu'un ou quelque chose à combattre. La guerre qu'il préférait n'était pas celle qui se fait au bruit du canon et à l'éclair de l'épée, mais celle qu'on livre avec la plume acérée, celle qui forme les archives du ministère des affaires étrangères et dont les péripéties ne sont jamais livrées à la curiosité publique par les journaux à un sou.
De meilleure heure que de coutume dans l'aprèsmidi, son équipage élégant s'était frayé un passage à travers de plus humbles véhicules et le vieux gentilhomme s'offrait une promenade sur le quai de la gare. En ce moment, il marchait de long en large, la main appuyée sur les reins où il ressentait depuis quelque temps une douleur assez vive.
Il s'agissait simplement de rencontrer, comme par hasard, l'un des voyageurs et de le faire agir ensuite à son insu dans un but déterminé. De plus, ce voyageur n'était autre que Guy Oscard, homme très au courant des embûches d'une forêt, mais véritable novice entre les mains d'un diplomate tel que sir John Meredith. Dans douze heures, ce serait le jour du mariage de Jack : voilà ce qui causait l'agitation de sir John, car, sans qu'il y eût de sa faute, il sentait le temps bien
i LA SIMIACINJ^ 335
limili'. En lU^liors do toute prévision, Ir. vajM'ur de '/Afrique occidentale était de deux jours en retard, et un troisième jour passé dans les eaux de l'Athnticiue eût irrémédiablement renversé les projets de sir John. Pris jadis encore plus au dépourvu qu'aujourd'hui, il avait néanmoins réussi plusieurs iois. Mais sans s'expliquer pourquoi, peut-être parce qu'il vieillissait, cette attente actuelle dépassait ses forces : il s'énervait et perdait confiance. De plus, la douleur qu'il éprouvait dans les reins le fatiguait et lui enlevait sa présence d'esprit.
On savait, par une dépêche de Tarmateur du navire, que les passagers avaient quitté Londres, dans deux trains se succédant ; Guy Oscard ne s'était pas trouvé dans le premier et il n'y avait aucune certitude qu'il eût pris le second. Sir John songeait avec anxiété à tout ce qui dépendait de la présence d'Oscard dans ce second express.
Le cours de ses pérégrinations le mit en présence d'un inspecteur dont l'uniforme inspirait le respect et réveilla l'espérance du vieillard.
— Pensez-vous que le train va bientôt arriver ? demanda-t-il au fonctionnaire.
— On le signale en ce moment, Monsieur, répondit l'employé en touchant sa casquette.
Jetant un coup d'œil de général en chef sur le champ de bataille, sir John regagna sa voiture, la main à ses lèvres.
— Venez au-devant de moi dès que le quai sera encombré, dit-il au valet de pied qui mit en silence son doigt au bord de son chapeau à cocarde.
Au même instant, le train arriva. Une armée de facteurs s'élança de tous côtés, envahissant le quai, et, en ime seconde, sir John se trouva au milieu d'une foule empressée. Il y avait sur le
quai un autre homme parfaitement calme, sans paquets et que personne n'attendait ; sa figure hâlée et sa tête tondue émergeaient au-dessus d'une mer agitée de chapeaux. Sir John, dont la vie s'était passée dans des foules, joua des coudes, avança et heurta Guy Oscard.
— Sapristi ! s'écria-t-il en se retournant. Ah ! Monsieur Oscard, comment allez-vous ?
— Et vous ? répondit Oscard, vraiment heureux de rencontrer sir John.
— Vous êtes un homme précieux dans la foule ; je crois que je vais vous emboîter le pas, dit sir John. Quelle cohue ! Et de la pire espèce ! Ma voiture est quelque part par ici. Mon imbécile de valet me cherche probablement où je ne suis pas. Où allez- vous ? Me permettez-vous de vous offrir une place ? Ah ! par ici ! Charley, voyez aux bagages de M. Oscard !
Il n'aurait pas agi plus adroitement au meilleur temps de sa jeunesse. Guy Oscard était installé dans l'immense et spacieuse voiture avant de s'être rendu compte de ce qui lui arrivait.
— Votre domestique s'occupera de vos bagages, je suppose, dit sir John tirant avec prévenance les couvertures de fourrure.
— Oui, répliqua Oscard, quoiqu'il ne soit pas à mon service. C'est Joseph, le domestique de Jack.
— Ah ! oui, un excellent serviteur même. Jack m'a dit qu'il l'avait laissé près de vous.
Sir John se pencha et, par la vitre de la voiture, demanda au valet de pied s'il connaissait son collègue Joseph. Sur une réponse affirmative, servant de porte-voix à Oscard, il commanda de porter les bagages à Russell-Square. Pendant l'exécution de ces ordres, les deux hommes atten-
daiont dans la voiture et sir John ne perdit pas de temps.
I — Je suis heureux, dit-il, d'avoir Toccasion de vous remercier de toutes vos bontés pour mon fils pendant cette fameuse ex])cdition.
— Cela n'en vaut pas la peine, répondit Guy Oscard avec une réserve qui intrigua sir John.
— Excusez-moi, dit le vieux gentilhomme, si je ne parais attacher qu'un intérêt limité à la découverte de cette importante Simiacine dont on parle tant dans certains milieux. Mon peu d'intérêt provient de ma lamentable ignorance. Je crois que les affaires me sont incompréhensibles. Mon fils, trop au courant peut-être, s'est efforcé de m'expliquer cette entreprise, mais je n'ai jamais pu venir à bout de saisir votre combinaison commerciale. Je sais cependant que vous avez amassé des sommes d'argent considérables, ce qui est bien la chose principale à notre époque.
Il s'enveloppa les genoux dans la couverture, regarda par la vitre, semblant prendre un grand intérêt à la dispute de deux cochers.
— Oui, nous avons admirablement réussi, dit Oscard. Mais comment va votre fils maintenant ?
II était bien mal la dernière fois que nous nous sommes rencontrés. En vérité, j'espérais à peine le revoir.
Sir Jolm était toujours absorbé par la dispute qui continuait.
— Il va bien, merci. Vous savez qu'il va se marier.
— Il m'a dit qu'il était fiancé, répondit Oscard, mais j'ignorais qu'il y eût quoi que ce fût d'arrêté !
— La chose la plus importante est fixée : la date. C'est demain !
— Demain ?
' — Oui, vous n'avez pas beaucoup de temps pour préparer votre habit de cérémonie.
— Oh! dit Oscard en riant, je ne suis pas invité.
— Je pense que l'invitation est chez vous. Mon fils tient évidemment à votre présence. Sa fiancée et lui seront heureux de vous avoir, sans aucun doute. Mais venez avec moi, tout de suite, nous allons aller trouver Jack : je sais où il est et, par le fait, j'ai rendez- vous avec lui à cinq heures moins, le quart.
Il paraît singulier que Guy Oscard n'ait pas demandé le nom de la fiancée de son ami. Sir John s'y attendait, mais ne lui en laissa pas le temps. Chaque fois que son compagnon ouvrait la bouche, sir John détournait adroitement les questions du jeune homme.
Ce qu'il disait était vrai : il avait rendez- vous avec Jack, mais ce rendez-vous avait été donné par lui.
— Oui, dit-il en continuant à éviter toute question, mon fils se porte merveilleusement, comme vous allez en juger.
Oscard se soumit silencieusement à la combi* naison, si diplomatiquement préparée. Il ne connaissait pas très intimement sir John, mais il le supposait au courant des faits et il était tout naturel que le père de Jack fût particulièrement aimable avec celui qui avait sauvé son fils. Comme si sir John eût deviné ces pensées il les aborda tout de suite.
— Une malheureuse divergence d'opinion, entre mon fils et moi, nous a privés de toute intimité ces derniers temps, dit-il de ce ton impérieux qu'il savait prendre pour empêcher toute interruption. J'ignore donc presque absolument vos affaires
d'Afrique et je soupçonne que Jack doit plus à votre énergie et à votre promptitude cpi'on ne le soupçonne. C'est ce que j'ai conclu des deux conversations que j'ai eues avc^c miss Gordon pendant son s(^jour à ].ondres. Je suis un des nombreuxadmirateurs de miss Gordon.
• — Et moi aussi, dit franchement Oscard.
— Ah ! Et vous avez la chance d'être ])ayé de réciprocité, ce que je ne puis espérer pour moimême. Elle m'a parlé de vous en termes des plus élogieux ; c'est elle qui m'a fait deviner que, sans votre grande promptitude, l'événement heureux de demain n'aurait certes pas lieu.
Le vieillard s'arrêta et Guy Oscard, qui semblait troublé et visiblement mal à son aise, ne put trouver aucun moyen adroit de changer la conversation.
— En un mot, continua sir John, très sérieusement, j'ai contracté une grande dette envers vous. Je vous dois la vie de mon enfant.
— Oui, mais, voyez- vous, reprit Oscard, retrouvant enfin sa langue, ces actions-là n'ont pas grande valeur là-bas.
— Vraiment ?
Et un sourire effleura les sourcils farouches de sir John.
— Non, reprit gauchement Oscard ; de tels faits se produisent journellement dans ce pays-là.
Sir John se retourna subitement, et avec sa courtoisie habituelle il s'abandonna à une démonstration sentimentale tout en posant sa main sur le genou robuste d'Oscard.
— Mon cher Oscard, dit-il, — et quand il le voulait, il savait prendre une voix douce et affectueuse, — toutes vos dénégations n'ont pas de valeur pour moi. Je ne vis pas là-bas. J'apprécie
votre modestie d'attacher si peu d'importance à votre exploit : cette façon d'agir est digne de vous, digne d'un vrai gentilhomme. Mais vous ne pouvez pas nier que Jack vous doive la vie, et je vous en suis également redevable; or, cette vie m'est, je puis l'avouer entre nous, bien plus précieuse que la mienne. Je vous prie de ne jamais oublier que je suis votre débiteur et, si les circonstances peuvent vous faire supposer que mes sentiments pour vous sont autres que bons et affectueux, faitesmoi l'honneur de les récuser. Vous me comprenez ?
— Oui, répondit Oscard, un peu défiant.
— Nous voici arrivés chez lady Cantoume, où je pense rencontrer mon fils. Sa Seigneurie prend naturellement grand intérêt à la cérémonie de demain. Vous allez entrer avec moi, n'est-ce pas ?
Oscard se souvint, plus tard, avoir ressenti un certain étonnement ; peut-être son esprit, quoique généreux et sans arrière-pensée, avait-il été saisi d'un léger soupçon ?
Pour le moment, il n'y avait qu'à suivre. Le valet de pied avait déjà sonné et le maître d'hôtel de lady Cantourne tenait la porte ouverte.
Guy Oscard suivit son compagnon dans l'antichambre et l'atmosphère de la maison lui fit tressaillir le cœur. Il semblait que la présence de Mabel fût répandue dans l'air. C'était plus qu'il n'avait rêvé. Sa visite n'eût été retardée que de vingtquatre heures, mais il n'avait pas l'intention de venir cet après-midi même.
La figure de sir John était parfaitement calme. Il était droit et vif avec toute sa présence d'esprit en éveil. Son œil brillait de la lueur d'autrefois, lueur qui ne s'était pas éteinte. Il déposa sa canne à pomme d'or et rejeta ses épaules en arrière :
— M. Jack Morcdith est-il là-haut? demanda-t-il au maître d'hôtel.
— Oui, Monsieur.
Le domestique lit un mouvement du côté de l'escalier.
— Il est inutile de nous accompagner, dit sir John en faisant un signe de la main.
Le maître d'hôtel se rangea et sir John prit le chemin du salon.
Il s'arrêta un moment en haut du palier. Guy Oscard était sur ses talons. Il ouvrit alors la porte très doucement, et de sa main gauche invita gracieusement Oscai'd à passer devant lui.
Oscard entra.
Dès qu'il eut franchi le seuil, sir John referma brusquement la porte sur lui et redescendit.
Oscard demeura immobile. Entendant la porte se refermer, il avança de quelques pas.
Jack Meredith et Mabel étaient près du feu. La table était couverte de cartons, de papiers épars et de ficelles, au milieu desquels gisaient les cadeaux de noces.
La jolie figure de Mabel devint livide. Ses yeux pleins d'un horrible trouble allèrent de Meredith à Oscard. Pour la première fois de sa vie, elle se sentit complètement prise au dépourvu, démasquée.
— Ah ! mon Dieu ! murmura-t-elle seulement. L'air semblait chargé d'un orage prêt à éclater et,
dans un silence pesant, le bruit des roues de l'équipage de sir John, qui s'éloignait, frappa l'oreille des trois personnes réunies dans le salon.
Ce fut l'affaire d'une seconde, mais cet instant suffit pour dessiller les yeux des deux jeunes gens.
Un voile s'était levé, leur découvrant soudain le cœur et les pensées de la jeune fille. Ensemble Jack et Guy se reportèrent à leur première rencontre. Ils évoquèrent le souvenir de tous les incidents qui avaient précédé le moment présent. Ils comprenaient, et Mabel s'aperçut de ce qu'ils ressentaient.
— Vous mariez-vous demain ? lui demanda Oscard d'un ton résolu.
Il était inutile d'implorer de lui le moindre
adoucissement à son arrêt de justicier. Il n'avait jamais eu affaire i\uli d(is hommes et il réclamait d'eux un honneur aussi scrupuleux que le sien. Il ignorait que les femmes sont différentes et que l'honneur n'est pas leur fort.
Mabel ne répondit pas. Elle invoquait Moredith du regard, dans l'espoir qu'il répondrait pour elle. Mais Meredith contemplait Oscard, et ses yeux brillaient de toute l'affection et de toute l'admiration qu'il avait depuis longtemps vouées à son compagnon de périls.
— Vous mariez-vous demain ? répéta Oscard très calme, gardant un sang-froid qui effrayait Mabel.
— Oui, répondit-elle à voix basse.
Elle savait bien qu'elle aurait trouvé de bonnes raisons à donner, qu'elle aurait pu expliquer sa conduite à chacun en particulier; mais à tous deux ensemble, elle ne savait comment s'y prendre. Son esprit abondait en arguments excellents, en excuses plausibles, mais elle ne savait lesquels choisir d'abord. Dans son trouble, rien ne lui parut à la hauteur de la circonstance. Ces deux hommes exigeraient des raisons plus sincères, plus probantes et plus simples que toutes celles qu'elle aurait pu fournir.
De plus, elle était paralysée par un sentiment tout nouveau pour elle, la conviction terrible que quelque chose lui manquait subitement : elle avait perdu sa seule et puissante arme, la séduction de sa beauté. Elle s'en sentait complètement dépourvue ou, tout au moins, elle sentait l'impuissance de cet avantage. Elle comprenait que cela ne servirait à rien en ce moment.
Il arrive dans la vie de toute jolie femme une heure, aussi inévitable que celle de la mort, où
elle s'aperçoit tout à coup que sa beauté est peu de chose, que sa beauté n'est rien.
Mabel Chyne fit un mouvement suppliant du côté de Meredith qui recula, inflexible. L'affection dont son cœur était rempli pour Oscard fut la plus forte. Si Mabel avait trompé tout autre homme qu'Oscard, ce petit mouvement plein d'amour, de tendresse et de contrition eût peut-être sauvé la jeune fille; mais elle avait brisé le cœur d'Oscard, tous deux en avaient conscience, et Jack s'éloigna d'elle avec mépris. L'amour éphémère qu'il ressentait encore pour elle avait succombé du premier coup. Sa beauté ne le touchait pas plus à présent que celle d'une gravure.
— O Jack ! soupira-t-elle.
Et toute femme qui l'eût entendue aurait compris que Mabel l'aimait comme on n'aime qu'une fois en sa vie. Mais les hommes sont moins fins dans ces circonstances, ils comprennent mal ou pas du tout.
— Mais c'est une simple erreur ! dit-elle haletante, en les regardant l'un et l'autre.
— Une déplorable erreur ! reprit Meredith, avec un sourire cruel qui la blessa au cœur.
— M. Oscard ne m'a pas comprise, continua la jeune fille avec volubilité en s'adressant à Meredith, car elle n'attendait rien d'Oscard. J'ai peut-être été inconséquente ou aveugle et imprévoyante, je ne pouvais croire qu'il parlât sérieusement.
— En effet! dit Meredith en saluant gravement.
— En plus, de quel droit vient-il ici m'accuser sans raison ? Il n'a aucun droit. C'est cruel et indigne d'un gentilhomme. Il ne peut rien prouver , il ne peut pas dire que je lui ai formellement donné une espérance quelconque, que je lui ai promis
de devenir sa fiancée ou (luoi (jue ce soit de ce genre I
Elle se tourna du côté d'Oscard, qui restait grave.
— Mais il n'a rien dit de pareil, dit Jack avec calme, en regardant son y^nii.
— Je ne vois pas qu'il soit question de preuves à donner, dit Oscard d'une voix à peine reconnaissable. Nous ne sonuiies pas devant le tribunal où les dames aiment de nos jours à régler ces sortes de questions. En ce cas-là, je vous sommerais de produire mes lettres. Mes intentions y sont formulées en termes indéniables.
— Mais mes missives font également partie de votre collection, ajouta Jack. La comparaison a dû vous amuser, car nos lettres arrivaient probablement par le même courrier, portant le même timbre de la poste.
— Je ne faisais aucune comparaison ! s'écria la jeune fille d'un air de défi. Il n'y en avait pas à faire.
Elle prononça ces mots sans aucune gêne, et Meredith en fut plus blessé qu'Oscard à qui l'insolence était destinée.
— Comparaison ou non, reprit vivement Jack avec rhabileté d'un bon tireur qui s'est senti touché, il ne peut être mis en doute que vous ne soyez notre fiancée à tous deux. Vous nous avez tous deux envoyés à la conquête d'une fortune qui devait payer votre affection. On peut seulement présumer que celui qui eût le mieux réussi, le propriétaire de la plus grosse fortune, eût été l'élu. Malheureusement, nous nous sommes associés. Nous avons fait fortune, mais nous partageons à titre égal, nous sommes égaux de par l'argent. La situation est intéressante, presque amusante ! A
votre tour de vous expliquer. Nous attendons avec grande impatience de plus amples détails.
Elle le regardait fixement, les lèvres blanches, ne semblant pas comprendre ce qu'il disait. Enfin elle parla, oubliant totalement la présence d'Oscard :
— Nous mariant demain, il me semble que vous ne devriez pas me parler sur ce ton-là, dit-elle avec fébrilité.
— Je vous demande pardon, mais nous ne nous marierons pas demain.
Elle mordit sa lèvre inférieure de ses dents de perles, et elle continua à le regarder, sa respiration haletante se fondant presque en sanglot.
— Que voulez-vous dire ? murmura-t-elle d'une voix rauque et étouffée.
Il haussa les épaules, comme surpris de sa lente compréhension.
— Dans les pénibles circonstances où nous sommes, répliqua-t-il, le moins que Ton puisse faire, il me semble, c'est de simplifier la situation autant que possible. Considérez-moi donc comme hors de concours. Je m'efface.
Elle respira cette fois comme un nageur luttant contre la mort. Elle défendait une chose qui lui était plus chère que la vie, son amour, car il n'y a pas que les femmes supérieures qui aiment, quoiqu'elles aiment plus et mieux.
— Alors vous ne m'avez jamais aimée ! s'écriat-elle. Tout ce que vous m'avez dit, — et elle jeta un regard de mépris du côté d'Oscard — tout ce que vous m'avez promis et juré était faux, puisque vous me donnez tort au premier mot d'un homme que sa présomption a poussé à s'imaginer des choses qui n'avaient aucune vraisemblance.
Oscard supportait vaillamment ces dédains ; il
restait droit, toujours calme, ne témoip^nant par aucun mot ni ])ar aucun geste que les paroles de Mabcl l'atteignissent.
— Je me permets de vous faire observer à nouveau, (lit Jack avec fermeté, qu'Oscard n'a porte aucune accusation contre vous : vous vous êtes traliie vous-même !
— Vous êtes tous deux lâches et cruels ! criat-elle, s'abaissant soudain jusqu'à l'injure. Deux contre une, deux hommes, deux gentilshommes contre une jeune fille sans défense ! Je ne suis naturellement pas de force à discuter avec vous. Vous aurez raison contre moi. Il est si facile de persifler !
— Je ne pense pas, reprit Jack, que nous puissions, en paroles ou en actions, vous causer un chagrin bien durable. Depuis deux ans, vous êtes engagée dans une double intrigue qu'une personne sensible ou délicate aurait eu peine à envisager de sang-froid. Vous pouvez vous excuser vis-à-vis de vous-même, mais non vis-à-vis de nous qui sommes d'intelligence moins souple. Nous ne pouvons que juger d'après les apparences.
— Et, bien entendu, les apparences sont contre moi ! C'est ce qui arrive toujours aux femmes, s'écria-t-elle d'une voix brisée.
— Vous auriez dû y réfléchir plus tôt, reprit Jack Meredith froidement. J'avoue que je suis intrigué : je ne comprends pas le mobile de votre conduite. C'est probablement le fait de cette inconséquence féminine si charmante dans les romans. Je crois, ajouta Jack Meredith, que nous n'avons plus rien à nous dire.
Un silence mortel suivit. Mabel Chyne implora Guy Oscard du regard : il pouvait encore la sauver, par un petit mensonge ! S'il avait été ma-
gnanime, comme les héros de roman, il aurait assumé toute la responsabilité de sa méprise, lui aurait donné raison, aurait avoué que sa vanité l'avait aveuglé jusqu'à l'entraîner à la plus improbable des espérances. Malheureusement Oscard n'était qu'une créature humaine, un homme exact à rendre aux autres ce qu'il recevait d'eux. Il persévérerait dans cette erreur désolante de vouloir appliquer aux femmes le même code de franchise et d'honneur qu'aux hommes. Mabel espérait donc en vain bénéficier de cette indulgence, injuste d'ailleurs, que l'on accorde aux femmes rien que parce qu'elles sont femmes.
Guy Oscard était absolument sûr de son droit. La jeune fille lui avait permis de commencer à l'aimer, l'avait encouragé ensuite et l'avait même induit à se croire payé de retour. Dans son ignorance du monde, il ne croyait pas devoir prendre à sa charge, par un sentiment de fausse chevalerie, des procédés malhonnêtes.
— Non, répondit-il, nous n'avons plus rien à dire.
Sans la regarder, Jack Meredith se dirigea vers la porte, sans se hâter, bien maître de lui, avec ces façons de mondain raffiné qui le distinguaient de tous. Mabel, elle, éprouva le besoin très vulgaire de crier. Tout se passait d'une façon si cruellement comme il faut !
Il se retourna en saluant ironiquement.
— Je vous abandonne ma réputation, dit-il. Il est possible que vous ayez quelques soucis de notre rupture. Je regrette surtout que ce dénouement ne soit pas survenu quelques jours plus tôt. Vous aurez plus d'ennuis que moi, parce que je m'inquiète peu de ce que le monde pense de moi. Dites donc ce qu'il vous plaira à mon
sujet : que je bois... que je joue... que j'ai forfait à l'honneur. J'accepte d'avance tout ce qui vous viendra à l'esprit. Il sera inutile que vous vous absentiez ; c'est moi qui partirai...
Elle écoutait, accablée, les lèvres pincées. I^i certitude du mépris de Jack était la goutte la i)lus amère de son ailice. Il venait de dire et de laire des choses qui avaient amoindri l'opinion qu'elle s'était faite de lui, qui avaient presque atteint son amour. Il ne s'était pas abaissé lui-même, mais il l'avait foulée sous ses pieds sans aucun égard. Ses dernières paroles, l'annonce inexorable de son prochain départ anéantissaient ses dernières espérances : elle ne pourrait jamais regagner son affection.
— J'espère, continua-t-il, que, comme moi, vous jugerez préférable de ne pas voir figurer le nom d'Oscard en cette circonstance. Je vous donne carte blanche pour tout, ceci excepté.
Il se dirigea vers la porte en inclinant légèrement la tête, et, quoique marchant lentement, il ne s'arrêta pas, ne se détourna pas. Oscard le suivit.
Ils la laissèrent ainsi dans le désordre de ses cadeaux de noces à demi dépaquetés, face à face avec la ruine de sa propre vie. Peut-être, somme toute, n'était-elle pas foncièrement mauvaise. Peu de gens sont complètement méchants. Elle avait certainement eu conscience du danger qu'elle courait, mais elle n'avait pas eu la force de s'arrêter. Elle connaissait depuis longtemps l'étendue de son amour pour Jack Meredith, et cependant, en toute connaissance de cause, elle avait joué à qui perd gagne le bonheur de sa vie entière. Elle avait \ai des centaines de jeunes filles, et même beaucoup de jeunes femmes, agir de la sorte sans qu'il lexir
arrivât aucun accident ou aucun ennui. Et, sans penser davantage, Mabel accusait le sort.
Elle contemplait, décontenancée, cette porte qui s'était refermée sur trois hommes, un vieux, deux jeunes, et elle reconnaissait maintenant que si ces hommes s'étaient laissés conduire par un cheveu, aveuglément et sans défense, ce cheveu s'était brisé au moment le plus inattendu.
Elle ne pensait pas à Guy Oscard. Elle ne l'avait jamais aimé ; il n'avait été qu'un jouet ; elle avait essayé l'effet de ses charmes sur lui et, par sa simplicité, cependant, par son honnêteté sans compromis, c'était lui qui l'avait jouée.
Elle n'avait pas absolument conscience d'un remords au moment présent. En tout cas, il ne l'accablait pas outre mesure.
Ce ne fut que plus tard, quand sa beauté commença à décliner, quand les années se succédèrent, n'apportant aucun bonheur à la vieille fille, qu'elle se rendit compte du fardeau qu'elle aurait à supporter toute sa vie.
En ce moment, une foule d'autres pensées empUssaient son esprit et il était bien naturel de les y trouver. Quel change donner au monde ? Il faudrait décommander les invités, la cérémonie, rendre les cadeaux, et comme le monde, son monde, allait rire à ses dépens !
— Où allez- vous ? demanda Meredith à Oscard, quand ils furent dans la rue.
— Chez moi.
Us firent encore quelques pas côte à côte.
— Puis- je vous accompagner ? demanda Meredith.
— Volontiers. J'ai beaucoup de choses à vous dire.
Ils hélèrent un fiacre et, contre toute attente, ils firent le trajet jusqu'à Russell-Square sans échanger une parole.
Ces deux hommes avaient travaillé ensemble pendant plusieurs mois, et les hommes qui accomplissent en commun une tâche journahère prennent l'habitude de le faire sans se communiquer leurs impressions. Quand on se connaît à fond mutuellement, la conversation devient d'une utihté secondaire. Ces deux êtres avaient traversé ensemble plus d'événements et de dangers que le sort n'en réserve à la plupart des hommes ; ils savaient chacun, à chaque minute, comment l'autre allait agir rien qu'à se souvenir de certaines circonstances du passé; ils Usaient dans la pensée l'un de l'autre.
La maison de Russell-Square, la calme maison située dans un renfoncement de rue que les fiacres ne traversaient pas, était tout animée et tout éclair ée. Le vieux maître d'hôtel, légèrement par-
fumé d'une odeur de whisky, tenait la porte ouverte, le sourire de bienvenue sur les lèvres.
Les bagages avaient été discrètement mis à l'écart et Joseph était parti à l'appartement de Jack Meredith.
Guy Oscard conduisit son hôte dans la pièce où l'excentrique Oscard avait écrit sa fameuse histoire, la pièce où Durnovo avait, pour la première fois, dévoilé l'affaire de la Simiacine au fils de l'historien. Les deux survivants de l'association entrèrent ensemble dans la chambre et refermèrent la porte sur eux.
— Le pis de ces tragédies intimes, c'est qu'elles ne sont généralement que des comédies déguisées, dit Jack d'un ton d'oracle.
Guy Oscard fit entendre un grognement tout en cherchant sa pipe.
— Nous trouverions la chose très drôle si les intéressés étaient d'autres que nous, continua Jack Meredith.
Oscard fit un léger signe de tête, alluma sa pipe, et ne répondit pas encore.
— Sapristi ! s'écria Jack se renversant subitement dans sa chaise, quelle bonne blague !
Il riait doucement, tandis que ses yeux interrogateurs, anxieux et pénétrants, épiaient la figure d'Oscard.
— Il est plus touché que moi ! pensa-t-il. Pauvre vieux !
Oscard se mit à rire aussi, mais d'un rire saccadé.
— C'est un brusque dénouement, remarqua Meredith, et dû tout bonnement au hasard qui vous a fait entrer dans le salon à ce moment précis.
— Non, pas au hasard, rectifia Oscard se déci-
LA SIMIACINK 353
(lant enfin à parler. J'ai été amené et poussé dans le Sillon.
— Par qui ?
— Par votre porc.
Jack Mcrrdith se leva soudain ; il passa sa main sur son visage fin et délicat ; comme son esprit, sou regard était lourd de pensées.
— Mon père, dit-il lentement, mon père, grand Dieu !
Il réfléchit quelques secondes.
— Dites-moi comment cela est arrivé, fit-il bmsquement.
Tout en tirant des bouffées de sa pipe, Oscard lui raconta tout d'une façon assez incohérente ; il ne s'appliquait pas à faire un récit, il énumérait simplement les faits tels qu'ils s'étaient produits. Il ne voyait probablement pas encore le but de l'action de sir Jolm, tandis que Jack s'en rendait parfaitement compte.
— Voilà, dit Meredith en guise de commentaire une fois l'histoire achevée, voilà de quoi guérir n'importe qui de toute vanité! Et j'en avais plus que de raison ! Me voilà obligé de reconnaître que je suis bien moins fort que je ne le croyais, qu'il y a une quantité de gens plus clairvoyants que moi, et que l'un d'eux est un vieillard de soixante-dixneuf ans !
Il frotta ses mains hâlées Tune contre l'autre et jeta à son compagnon, en lui souriant, un regard dont la suffisance d'autrefois avait disparu. Ce sourire s'évanouit devant la figure d 'Oscard. Jack trouvait à son ami l'aspect plus vieux, plus grave, l'aspect d'un homme entre deux âges et ayant déjà perdu bien des illusions. Cette constatation lui rappela les mèches grises qu'il avait lui-même aux tempes.
— Allons, dit-il, sur un ton plus enjoué, contezmoi les nouvelles ; changeons de conversation : quittons les sujets futiles et reprenons les questions d'argent, bien plus importantes et bien plus satisfaisantes. Je suppose que vous avez laissé Durno vo en fonctions. Joseph est-il revenu avec vous?
— Oui, j'ai ramené Joseph, mais Dumovo est mort.
— Mort!
Guy Oscard ôta sa pipe de sa bouche.
— Il est mort, à Msala, de la maladie du sommeil. Savez-vous que c'était un marchand d'esclaves? Les quarante hommes que nous avions emmenés de Msala étaient à lui.
— Ah ! dit Meredith en poussant une exclamation bizarre, comme s'il s'était brûlé les doigts. Et qui a connaissance de ce fait ? demanda-t-il immédiatement, envisageant encore l'urgence de parer aux éventualités possibles.
— Nous seuls, répondit Oscard. Vous, Joseph et moi.
— Tant mieux, et plutôt nous l'oublierons, mieux cela vaudra ! Ce serait une histoire dangereuse à raconter.
— C'est mon avis, dit Oscard de son ton bas et pensif. Joseph jure qu'il ne lui échappera pas un mot à ce sujet.
Jack Meredith fit un signe de tête ; il paraissait très pâle sous la lumière du gaz.
— Joseph est sûr, dit-il ; continuez.
— C'est Joseph qui a tout découvert, poursuivit Oscard, quand nous étions encore sur le plateau. J'ai convoqué toute l'expédition et, après avoir déclaré ce que je venais d'apprendre, j'ai envoyé promener toute l'affaire en votre nom et au mien. Le lendemain, j'ai abandonné le pla-
teau avec, ceux des noirs qui ont clésir(5 me suivre. Plus de la moitié est rcsti'e avec Durnovo. Pensant que c'était dans Tespoir d'avoir une part de la Simiàcine ]c. leur ai déclaré qu'ils pouvaient prendre tout le stock de la marchandise. Mais là n'était pas leur but. Ces nègres ont à leur tour trompé Durnovo là-haut. Ils voulaient avoir le métis à eux, sans défense. En descendant la rivière, quatre de nos bateaux ont eu des avaries q\\\ nous ont obligés à rester deux jours à Msala et, pendant notre séjour, un soir après dix heures, le pauvre diable est arrivé seul dans un canot. Ses noirs l'avaient absolument découpé en morceaux. Un spectacle épouvantable ! Je me réveille parfois sous l'impression de cet horrible rêve et pourtant je ne suis guère sensible. Joseph en a été malade. Durnovo était déjà en proie à la maladie du sommeil; il l'avait rapportée du plateau et il est mort avant qu'il fût jour.
Oscard se tut et reprit sa pipe.
Meredith, pâle et accablé, s'appuyait au dossier de sa chaise.
— Pauvre diable ! s'écria-t-il. Il y avait quelque chose de tragique en lui. Je haïssais cet homme, lui et toutes ses œuvres.
— Eh bien! il est devant son juge à présent I
— Oui, mais cela ne fait pas qu'il ait été meilleur pendant sa vie. Ne nous apitoyons pas sur lui à présent. C'était une franche canaille. Il est probable qu'il méritait tout ce qui lui est arrivé.
— C'est probable. Il était l'époux de Marie.
— Est-il possible ?
Meredith tomba dans une profonde rêverie ; il pensait à Jocelyne, à son antipathie pour Durnovo, à la scène du salon du bungalow, à Loango, à mille incidents ayant rapport à Jocelyne.
— Comme je haïssais cet homme ! s'écria-t-il enfin. Il est mort. Dieu merci, sans quoi je l'aurais tué!
Guy Oscard le contempla d'un long regard pensif. Peut-être savait-il mieux que Jack tout ce que contenaient ces mots, ces mots si farouches dans cette pièce paisible, sur les lèvres affables et fines de Meredith. Toutes les plus grandes émotions de la vie de Jack Meredith Tassaillaient en un seul jour. Oscard lui était d'un grand secours. La présence d'un homme calme et fort est plus efficace que bien des paroles.
— Telle est la fin de la Simiacïne! dit Jack. Rien ne faisait présager la tragédie, au début.
— S'il ne tient qu'à moi, reprit Oscard avec une ferme détermination, c'est certainement la fin en effet; j'en ai assez, et je ne retournerai pas à la découverte du plateau.
— Moi non plus. Je suppose que, d'ici six mois, un Allemand mettra l'affaire en société responsable. Quelques indigènes placeront des bornes en redescendant, afin de retrouver leur chemin pour y retourner.
— Je ne crois pas.
— Pourquoi ?
Oscard ôta sa pipe de ses lèvres.
— Quand Durnovo est arrivé à Msala, expliquat-il^ il était déjà atteint de la maladie du sommeil : or, où Tavait-il contractée ?
— Grand Dieu ! s'écria Meredith, l'idée ne m'en était pas venue ! Il l'a contractée sur le plateau et il l'y a laissée ! A présent ils l'ont tous là-haut.
— Pas à présent.
— Que voulez- vous dire, Oscard ?
— Simplement que tous les hommes y sont morts. Il y a là-haut pour 90,000 livres de Simiacine
tout cnipaquctc-e v± ])rêtc à clrsccndrc à la côte. JCllc est gardée pAr trente-quatre cadavres.
— Est-ce réellement aussi contagieux ?
— Quand ce mal apparaît, contagieux est trop peu dire, c'est un fléau ! Pas un de ces honunes n'a pu y échapper.
Jack se pencha en avant, frottant ses deux genoux de ses mains.
— Ainsi, dit-il, il n'y a que vous, moi et Joseph qui sachions où se trouve le plateau de la Simiacine ?
— Absolument, répondit Oscard.
— Et Joseph ne veut pas y retourner ?
— Non, même pas si vous lui abandonniez les 90,000 li\Tes de marchandise.
— Et vous non plus ?
— Pas pour 90,000 livres ! Cet endroit est maudit.
— Je le crois, dit Meredith.
Ainsi se dénoua l'affaire de la Simiacine, merveille de quelques saisons. -
Lorsque le grand Sahara sera transformé en mer intérieure et que les vapeurs feront le service là où le sable se lève au souffle du vent du désert, peut-être retrouvera-t-on un jour le plateau. Quand l'Afrique sera traversée de l'est à l'ouest par une voie ferrée, un homme aventureux fera peutêtre Tascension d'une de ces nombreuses montagnes que rien ne distingue les unes des autres et qui sont encore pleines de la terreur répandue par les fantômes de la sombre forêt. Ce voyageur trouvera une pyramide de caisses en bois, entourée d'os blanchis et éparpillés ; les chairs auront servi de pâture aux vautours.
En attendant les précieuses feuilles deviendront de plus en plus rares et la race humaine dégénérera. Oue de découvertes, inachevées, dans l'histoire du
monde, ont été sur le point d'amener l'homme à un développement moral et physique supérieur à ce que les circonstances actuelles nous pemiettent de prévoir ! Qui sait ? Peut-être le buisson solitaire et étrange se développera-t-il ailleurs sur quelque continent, au delà de l'Océan ! Les voies de la nature sont impénétrables et personne ne peut dire qui sème la graine qui croît en des contrées ignorées. Le vent souffle où il veut et nul ne sait quel germe il emporte. Il semble peu probable que le plateau perdu au loin dans les terres en friche de l'Afrique centrale soit le seul endroit de ce monde où la magique feuille croisse en quantité suffisante pour pourvoir toute l'humanité souffrante d'un remède sans rival, d'une plante rendant les forces, et dont la puissance est unique. Mais jusqu'ici aucun humain ne l'a rencontrée et le plateau est perdu. Il ne restait plus que deux hommes, partis deux ans plus tôt, jeunes et joyeux, à la recherche de cette merveille et revenant de leur expédition après avoir réussi au delà de leurs espérances, mais ayant une ombre dans le regard et des cheveux gris aux tempes.
Ils restèrent près de deux heures assis dans cette pièce de la calme maison de Russell-Square, près de laquelle les fiacres ne passent pas, et ils ne parlèrent qu'argent ! Ils demeurèrent là jusqu'à ce que le compte de la Simiacine fût fermé pour jamais.
Ils discutèrent les termes de la liquidation et, après mûres réflexions, ils décidèrent que le gain leur appartenait puisqu'ils avaient couru tous les risques ; les esclaves et leur maître avaient porté leur cause devant le juge suprême où il n'y a ni plaignant ni prévenu.
Une fortune, placée sur la tête des enfants de
rhomnio qui avait (Irronvert la Simiacinc, fut rcscrvrt^ ]>()iir HFarit* Dunun'o. Une autre fut attribuée à Joseph.
— Soixante-dix-sopt mille cent cjuatre livres pour vous, dit enfui Jack Mcredith déposant sa plume, et la même somme pour moi. Vraiment ! ajouta-t-il après un silence, cela n'en valait pas la peine.
Guy Oscard continuait à fumer sa pipe et fit un signe de tête.
— Maintenant, dit Mercdith, il faut que je parte. II faut que je quitte Londres demain matin. J'irai au loin, en Amérique, n'importe où.
Il se leva tout en parlant, et Oscard n'essaya pas de le retenir.
Ils suivirent ensemble le corridor. Oscard ouvrit la porte et accompagna son ami sur les marches.
— J'espère, dit Mercdith, qu'un jour ou l'autre nous nous rencontrerons quelque part.
— Moi aussi.
Ils échangèrent une poignée de main.
Jack Meredith descendit les marches presque à regret. En bas du petit perron il se retourna, et contemplant la silhouette puissante et calme de son ami :
— Qu'allez-vous faire ?
— Je vais reprendre mes chasses à la bête fauve, répondit Guy Oscard. C'est à quoi je m'entends le mieux. Mais je n'irai pas en Afrique.
— Je crois que lady Cantourne viendra ce soir, dit sir John à ses domestiques, en rentrant chez lui ; jusqu'à dix heures je l'attends d'un moment à l'autre.
Lady Cantourne avait été introduite une fois dans k salon sans qu'il fût orné de fleurs, et le maître d'hôtel qui avait gardé de ce jour un pénible souvenir s'empressa d'agir en conséquence. Il mit des fleurs avec l'inexpérience maladroite d'un homme peu habitué à ces sortes de soins, inexpérience qui amène sur les lèvres d'une femme un sourire exprimant tout autre chose que l'admiration. Puis la femme de charge fut priée d'examiner le petit salon ordinairement fermé et d'y ajouter ce que le goût féminin peut donner de plus à un salon.
La pièce était toujours prête, quoique sir John ne l'habitât jamais, mais pour lady Cantourne, il fallait l'arranger avec plus de soin.
Sir John se rendit dans la bibliothèque et s'assit au coin du feu, dans sa chaise à dossier droit. Ayant l'air très fatigué, il prit d'abord les journaux du soir. Mais ne parvenant pas à dégager son binocle qui s'était fâcheusement emmêlé dans le nœud de sa cravate, il laissa le journal et s'abandonna à la paresse de contempler le feu.
Sa tête s'inclina subitement deux ou trois fois sur sa poitrine, de façon à ce que son menton rasé
de. frais toiirhAt î^on <''pinp:lo do rravato, sans qnc la moindre envie de dormir justifiât eot .abandon de répinc dorsale. Il se redressait à chaque instant, en rejetant ses (épaules en arrière^.
— On dirait presque, murmura-t-il \me fois, que je vais devenir un vieillard.
Puis il n'eut plus souvenir de rien jusqu'au moment où le maître d'hôtel entra, apportant une lampe et annonçant que lady Canton nie était an salon. Le domestique s'occupa à draper les rideaux, évitant de regarder du côté de son maître. Personne n'avait jamais surpris sir Jolin dormant snr une chaise à l'heure où tout le monde veille et son fidèle serviteur ne voulait pas être le premier.
• — ■ Ah ! dit sir John arrangeant négligemment son col et son volumineux nœud de cravate, merci.
Il se leva et regarda la pendule : il était près de sept heures. Il avait dormi pendant l'heure la plus misérable de toute la vie de Mabel. Au haut du spacieux escalier, il s'arrêta devant le miroir à demi caché par des plantes exotiques et ajusta sa perruque, puis il entra dans le salon.
Lady Cantoume attendait impatiemment, debout sur le tapis du foyer, et répondit à peine à son salut.
— Jack est-il venu ici ? demanda-t-elle.
— Non.
Elle frappa du pied, d'un pied très ferme. Son attitude était celle d'un commandant en chef capable, mais malheureux, près de subir une grande défaite.
— Il n'est pas venu ici cet après-midi ?
— Non, répondit sir John refermant la porte derrière lui.
— Et il ne vous a rien fait dire ?
— Pas le moindre mot. Ainsi que vous le savez, je n'ai pas le bonheur d'être dans sa confidence.
Lady Cantourne regarda tout autour de la pièce comme pour chercher à se donner une contenance.
Ce mouvement lui était très personnel. Sir John le connaissait bien, quoiqu'il ne l'eût observé qu'une ou deux fois. Il signifiait que si lady Cantourne pouvait être à bout de ressources, elle touchait presque à ce malheureux moment.
— Il a rompu son engagement, dit-elle en regardant son ami bien en face, et à la dernière heure. Pouvez-vous m'en donner la raison ?
Elle s'approcha de lui, le regardant d'un œil observateur, du haut de sa petite taille :
' — John, vous êtes au courant de ce qui se passe !
— Je voudrais l'être davantage, dit-il avec douceur ; je crains que Mabel ne soit contrariée.
Lady Cantourne le regarda sévèrement, puis elle se détourna et s'assit dans un fauteuil qui avait été préparé à son intention.
— Il s'agit de savoir, dit-elle gravement, si l'on a le droit de punir une femme aussi cruellement.
Le coin de la lèvre de sir John se releva.
— Plutôt que de voir Jack malheureux pour le reste de sa vie, je préfère infiniment la punir.
— Et moi ? cria-t-elle avec impatience.
— Ah ! je n'ai pas à implorer votre pardon. Je ne puis que vous rappeler qu'elle n'est pas votre fille, sans quoi elle serait une tout autre femme, tandis que lui est mon fils.
Lady Cantourne fit im signe indiquant qu'il était inutile d'en dire davantage.
— Comment vous y êtes-vous pris ?
— Je n'ai rien fait, j'ai seulement insinué à Guy Oscard l'idée de vous rendre visite. Mabel et
son fiancé, le second, étaient seuls au salon quand nous sommes arrivés. Craignant d'être de trop, je me suis retiré et j'ai laissé les jeunes gens régler l'affaire entre eux, ce (Qu'ils ont appar(îmment fait. Je suis comme vous, tout à fait d'avis de laisser la jeunesse s'entendre entre elle.
— Mais Mabel n'a jamais été fiancée à Oscard I
— Vous l'a-t-elle affirmé ? demanda sir John avec un singulier soui^ire.
— Oui.
— Et vous avez ajouté foi à sa parole ?
— Bien entendu. Et vous ?
Sir John lui adressa son sourire le plus courtois.
— Devant elle, je crois toujours ce que dit une dame, répondit-il. Guy Oscard a déclaré en Afrique qu'il était fiancé et a même affirmé qu'il revenait en Angleterre pour se marier. Sous tous les rapports, Jack a agi de même. Malheureusement il n'y avait qu'un tendre cœm' les attendant tous les deux. C'est pourquoi j'ai jugé urgent de fournir aux jeunes gens l'occasion de s'expUquer.
Le sourire quitta sa vieille figure tirée; il se dérangea avec peine et s'approcha du feu devant lequel il resta debout, occupant nerveusement ses mains à changer inutilement de place les objets qui étaient sur la cheminée. Il commit presque l'impolitesse de tourner le dos à une femme.
— Je vous prie de croire, dit-il en regardant partout ailleurs que du côté de lady Cantourne, que je ne vous ai pas oubliée en cette circonstance. Il peut vous sembler que j'aie agi sans aucun égard pour vos sentiments.
Il s'arrêta subitement et, se retournant, il resta sur le tapis du foyer les pieds écartés, les mains croisées derrière le dos, la tête légèrement inclinée.
— J'ai escompté une vieille amitié, dit-il. Vous
avez eu la bonté de dire, l'autre jour, que vous étiez jusqu'à un certain point ma débitrice. Vous me devez bien plus que vous ne pourrez jamais vous en rendre compte. Vous me devez cinquante ans de bonheur, cinquante ans d'une vie qui aurait pu être heureuse, si vous aviez pris une autre détermination quand nous étions jeunes. Je ne vous fais pas de reproches aujourd'hui, je ne vous en ai jamais adressé. Mais la dette existe.
La dame aux cheveux blancs leva la main.
— Je vous en prie, dit-elle, ne dites pas un mot de plus ; je sais ce que votre existence a été et pour quelles raisons... Vous avez parfaitement agi ! Que signifient un peu de chagrin pour moi, des ennuis passagers, des bavardages d'oisifs, en comparaison de ce que la vie de Jack est pour vous ? Je vois à présent que j'aurais dû combattre énergiquement ce que j'ai laissé suivre son cours. Vous étiez dans le vrai, comme toujours, John, et cette pensée porte en soi une consolation, elle m'est chère. Je suis heureuse d'avoir une fois de plus la preuve que vous aviez raison contre moi. Mon respect pour vous s'en accroît. Nous surmonterons cette épreuve d'une façon ou d'une autre.
— La jeune personne, insinua sir John, en sortira comme ses semblables ; elle épousera quelqu'un d'autre avant que sa toilette de mariée se soit démodée.
— Mabel s'en tirera comme elle pourra. Ses sentiments n^ méritent pas d'être pris en considération.
Lady Cantourne fit un léger mouvement vers la porte. Elle avait bien à faire : il fallait décommander tous ces préparatifs féminins qui font des mariages les cérémonies compliquées que l'on sait.
— Je crains bien, dit sir John, de n'avoir pas
seulement eu l'idée de prendre; les sentiments de Mabel en considération, puisque j'ai même eu à peine souci des vôtres. J'espère cept^ndant ne pas avoir dépassé mon crédit auprès de vous.
Tout en parlant il avait traversé le salon pour lui ouvrir la penle; il touchait le bouton, mais il la maintenait immobile attendant une réponse. Sanîs le regarder, elle passa près de lui, se rapprocha de la lampe, se recueillant en elle-même pour mieux analyser un sentiment qu'il connaissait depuis longtemps.
— Votre crédit, répondit-elle, suffirait à bien plus que cela ! Les intérêts des intérêts se sont accumulés. Mais je renie la dette dont vous parliez tout à l'heure; la dette n'existe pas : je l'ai payée année par année, car pour chacune de ces cinquante années de chagrin, j'ai donné, moi, une année de regrets 1
Il ouvrit la porte, traversa la galerie toute brillante de lumière, descendit l'escaher et trouva les domestiques attendant pour la mettre en voiture.
Sir John ne l'accompagna pas. Plus tard il se mit à table pour prendre son repas soUtaire et cérémonieux.
— Qu'est-ce que c'est que ce vin? demanda-t-il après avoir goûté au porto.
— Du cachet jaune, Monsieur, répondit confidentiellement le maître d'hôtel.
Sir John le dégusta à nouveau.
— Il vient d'un nouveau casier ?
— Oui, Monsieur, c'est la première bouteille du casier de dessous.
Sir John était content de lui ; il était heureux de prouver à ce satané maître d'hôtel, qui l'avait surpris sommeillant dans la bibhothèque, qu'il était encore un homme jeune, ayant les facultés et
le goût intacts. Mais il porta la main à ses reins en retournant à la bibliothèque.
Il ne savait que penser de Jack. Devait-il l'attendre ou non ? Dans certaines circonstances, son fils n'agissait pas toujoiu's comme Ton était en droit de s'y attendre, et cette originalité ne déplaisait pas à sir John; peut-être était-elle due à l'hérédité.
— Rien de tel que la race ! avait-il l'habitude de dire, à propos de chevaux, de chiens et d'hommes.
Sur ce, il rejetait les épaules en arrière.
Le sang de race qui coulait dans ses veines était stimulé ce soir-là. Les incidents de la journée l'avaient arraché à la paix de sa vieillesse. 11 nous faut avancer péniblement dans la vie, année après année, avant de trouver ce repos. Et, sans cette douleur aiguë dans les reins, sir John se serait tenu fort droit sur sa chaise.
Il attendit une heure, les yeux presque constamment fixés sur la pendule ; Jack ne vint pas, et il sonna.
— Le café, dit-il; j'aime l'exactitude.
— Je pensais que M. Meredith serait peut-être venu, répondit humblement le maître d'hôtel.
Sir John lisait les journaux du soir ou faisait semblant de les lire, car il n'avait pas son binocle.
— Faites-moi le plaisir de vous dispenser de penser, dit-il poliment.
Le café fut servi et sir John le consomma majestueusement, en silence. Il entendit un coup de sonnette pendant qu'il se versait la seconde tasse. Il posa brusquement et avec bruit la cafetière en argent, moins maître de ses nerfs qu'autrefois. Ce n'était pas Jack, mais un mot de lui :
« Mon cher père, « Au dernier moment, des circonstances m'ont
force à rompre mon mariap^e. La cérémonie de demain n'aura pas lieu. Comme vous avez, en quelque sorte, dirigé les événements, je ne pense pas nécessaire de vous offrir des explications. Je quitte ce soir Londres et probablement l'Angleterre.
« Votre fils affectionné,
a Jack Mereditii. »
Il n'y avait aucun signe d'agitation ou d'embarras. La lettre était tracée d'une calligraphie haute, ferme et ornementée, que sir John avait voulu que son fils apprît ; le papier portait les initiales d'un cercle. C'était un faire-part éminemment correct ; sir John le lut, le déchira gravement et le jeta dans le feu où il le regarda brûler.
Rien n'était plus en dehors de sa nature que la sentimentalité; il ne s'y abandonnait guère, ce vieux gentilhomme des temps passés. Il ne pensait jamais au jour où, couché dans sa tombe, il obtiendrait enfin la reconnaissance de son fils. « Vous aurez des regrets quand je serai mort ! » n'étaient pas des paroles qu'on dût jamais entendre sortir de ses lèvres. Lady Cantourne avait dit plus d'une fois dans sa vie :
— Vous ne changerez jamais d'opinion, John. Et il avait invariablement répondu :
— Non, je ne suis pas homme à varier.
Il avait toujours su ce qu'il voulait, quand il s'était trouvé en situation d'agir, et il l'avait fait d'une main de fer. Son but avait toujours été immuable. Jack était la seule personne qui lui eût ouvertement tenu tête. En cette circonstance, comme en toutes, sa volonté avait vaincu, et les faibles seuls se plaignent dans le triomphe. Si sa
volonté est forte, un homme ne doit éprouver aucune déception dans le succès.
Sir John approuva la lettre. Elle ne pouvait être que de son fils ; il n'admettait rien, pas même la défaite. Mais le père était déçu, car il avait espéré que Jack viendrait, qu'il y aurait une espèce de réconciliation entre eux. Et cette désillusion l'affectait en quelque sorte physiquement. Il se sentait faible, incapable de se dominer. Il sonna.
— Allez, dit-il au maître d'hôtel, chez le docteur Damer et priez-le de passer dans la soirée s'il en a le temps.
Le maître d'hôtel se mit à ranger le plateau du Café, hésitant, désireux de gagner du temps.
— Monsieur ne se sent pas indisposé, j'espère.
— Indisposé, Monsieur ! s'écria sir John. Non, que le diable vous emporte ! Ai-je l'air malade? Exécutez simplement mes ordres, je vous prie.
« Mon cher Jack,
« Au risque de passer pour une vieille femme importune, je viens vous demander si vous ne comptez pas revenir prochainement en Angleterre. Ainsi que vous le savez, nous nous sommes connus depuis l'enfance, votre père et moi, et nous ne nous sommes jamais perdus de vue... Nous restons, pour ainsi dire, les derniers survivants de notre génération. Depuis six mois, j'ai remarqué un changement notable dans la santé de votre père, et c'est ce qui m'amène à vous écrire. Il vieillit beaucoup et il n'a que des domestiques près de lui.
« Vous le connaissez ; il est difficile, même pour moi, de l'aborder. Si vous pouviez revenir, comme par hasard, je crois que vous n'auriez jamais lieu de le regretter dans la suite. Je n'ai pas à vous recommander la plus grande discrétion au sujet de cette lettre.
a Votre amie affectionnée,
« Caroline Cantourne. »
Jack Meredith prit connaissance de cette lettre dans le café de l'hôtel des Quatre-Saisons, à Wiesbaden. La matinée était superbe. Le soleil brillait à travers les arbres sur le pavé sans tache de la Friedrichstrasse, bien connue des malades. Une douce brise embaumée et fortifiante descendait des monts
Taunus ; après s'être imprégnée des parfums du seringa et de toutes les fleurs du parc, elle entrait par la fenêtre du café. Jack Meredith était agité : de tels parfums, apportés par la brise du matin, ont le don d'énerver ceux dont le cœur n'est pas satisfait.
Jack Meredith prit le train de Wiesbaden-Cologne par Mayence, comme le dit l'indicateur, et partit pour l'Angleterre, ce pays où il n'avait pas mis les pieds depuis quinze mois.
Guy Oscard était en Cachemire. La Simiacine était oubliée comme le talisman d'un jour, excepté par ceux dont les maladies font la fortune. Mabel était devenue une mondaine forcenée et infatigable ; avec beaucoup d'habileté, elle s'était posée en martyre ; elle avait insinué qu'après avoir été fidèle à Meredith pendant l'adversité, elle avait été abandonnée sans merci, dès que la fortune ayant souri à son fiancé avait offert à celui-ci la perspective d'un plus brillant parti.
Le père et le fils, par un sentiment chevaleresque non dépourvu d'ironie, n'opposèrent aucun démenti à cette version, qui fut admise par quelquesuns, par ceux qui avaient peut-être prévu les événements. Ils avaient deviné que Mabel, quelle que fût l'histoire dont elle se couvrirait, ne rencontrerait plus qu'une nonchalante indifférence chez les plus âgés et qu'elle serait tenue à l'écart par les plus jeunes.
Les femmes reçoivent, en vérité, sur terre, le plus dur châtiment de leurs fautes, car tôt ou tard il arrive un moment où, après l'éclat des premiers triomphes, elles n'aspirent plus qu'à un amour honnête et profond ; mais il est écrit qu'en dépit du plus ardent désir, un tel amour ne peut être obtenu par qui ne le mérite pas. Si une femme désire
être aim^o purement, il faut qu'elle n'ait aucun passe d'amour et que son cœur soit assez, pur pour recevoir celte tendresse-là. Voilà le sine qua Tton. Hn amour, ht femme qui a un passé n'a pas d'avenir.
Vers la fin d'une courte et mélancolique journée de mars, Jack Mercditli se présenta cjicz son père ; les domesticiues le reçurent avec un empressement indiquant qu'il était attendu, et son esprit toujours en éveil en fut frappé. Les cœtirs âgés ont seuls une patience sans égale dans l'attente. Jack Meredith sentit confusément que, depuis bien des mois, il était ainsi attendu anxieusement jour après jour.
Il fut introduit dans la bibliothèque et, le corps droit, debout devant lui sur le tapis, sir John ne lui parut plus avoir l'aspect d'ensemble qu'il s'attendait à retrouver. La bataille est longue entre la vieillesse et une volonté immuable. Mais l'âge est vainqueur, il ne lève jamais le siège, il réduit par la famine la garnison intérieure. La tête de sir John semblait s'être enfoncée dans ses épaules, sa perruque ne s'adaptait plus par derrière. Ses vêtements, donnant déjà jadis l'idée du vide, semblaient tenir sur lui par vieille habitude, comme si les faux plis étaient métaUisés. La fatale doctrine de r « à quoi bon ? t> avait pénétré dans la place.
Le père et le fils échangèrent une poignée de main et sir John regagna avec peine son siège à dossier droit, sur lequel il s'assit en gardant un silence gêné ; il avait honte de ses infirmités.
— Je suis content de vous voir ! dit-il en s'aidant de ses deux mains pour s'enfoncer dans son siège.
Un court silence suivit ; le feu baissait ; il s'éparpilla en faisant un bruit faible d'écroulement.
— Voulez- vous que je mette du charbon ? dit Jack.
Une question bien simple, n'est-il pas vrai ? Mais elle fut adressée par le fils d'une voix si douce, si pleine de soumission filiale, qu'il est impossible d'exprimer tout ce qu'elle fut pour le cœur fier et inflexible du vieillard.
— Oui, mon fils, s'il vous plaît.
Et les six dernières années furent effacées comme d'un coup d'épongé sur une ardoise.
Il n'y eut aucune explication. Ces deux êtres n'étaient pas de ceux qui s'expliquent et qui, dans l'ardeur de la discussion, laissent échapper des choses qu'ils ne pensent pas. Les opinions qu'ils avaient défendues ces dernières années s'étaient probablement modifiées de part et d'autre, mais ni l'un ni l'autre n'en cherchait les raisons. Ils se connaissaient à fond maintenant et respectaient mutuellement leur volonté indomptable.
Ils s'informèrent réciproquement de leur santé. Ils causèrent de choses d'intérêt commun ; des détails journaliers, insignifiants, prenaient un intérêt, de l'importance. Ce sont les détails journaliers qui font la vie, et cette simple action d'arranger le feu avait réconcilié ces deux hommes.
— Mais j'y pense, dit sir John; vous avez donné congé de votre appartement avant de quitter l'Angleterre, n'est-ce pas ?
— Oui.
Jack avança sa chaise et mit ses pieds devant le feu. Il avait Tair absolument chez lui.
— Alors, continua sir John, où sont vos bagages ?
— Je les ai laissés au cercle.
— Envoyez-les chercher. Votre chambre est prête à vous recevoir. Je serais heureux que vous l'occupiez aussi longtemps qu'il vous plaira. Vous
aurez iiutant de lihertc d'allur et venir (|ue si vous étiez chez vous.
— Merci, dit J ack ; rien ne me sera plus agréable ; puis-je sonner ?
— Je vous en prie.
Jack sonna et ils restèrent silencieux dans le cré]>uscule. De temps à autre, sir John faisait un mouvement. Il posait sa main sur le bras de son fauteuil, avançait son pied sur le tapis, avec cette fébrilité saccadée des vieillards. On n'en est pas témoin sans tristesse.
Quand le domestique entra, Jack donna ses ordres et le maître d'hôtel les reçut avec une sorte d'enthousiasme. Après avoir refermé la porte sur lui, il tira son gilet d'un coup sec et descendit l'escalier en murmurant deux fois : « Dieu soit loué ! » puis il essuya une larme...
— Qu'êtes- vous devenu depuis que je ne vous ai vu ? demanda sir John en manière de conversation, quand la porte fut refermée.
— Je suis allé aux Indes, mais sans autre but que celui de voyager. J'ai accompagné Oscard, qui y est encore à faire la chasse aux fauves.
Sir John fit un signe de tête.
— J'aime ce garçon, dit-il; il est ferme; j'aime les hommes qui ont du caractère. Il m'a écrit avant de partir. C'est la lettre d'un gentilhomme à un gentilhomme. Est-ce qu'il va employer le reste de sa vie à chasser les fauves ?
Jack se mit à rire.
— Cela en a tout Tair ! Il est taillé pour cette sorte d'existence. Il est trop grand pour nos rues et nos demeures étroites.
— Et pour le mariage ?
— Il n'est pas fait non plus pour le mariage.
Sir John se pencha en avant, les deux mains croisées sur ses genoux.
— Voyez-vous, dit-il, regardant le feu. Il était beaucoup plus épris de cette jeune fille que vous, mon fils.
— Oui, répondit doucement Jack.
Sir John regarda son fils sans dire mot, ses yeux interrogeaient.
Jack rencontra son regard. Ils se ressemblaient encore étonnamment ces deux hommes, dont l'un jouissait de la plénitude de la jeunesse, tandis que Tautre était déjà en pleine décrépitude. La figure de chacun portait Tempreinte de Torgueil. Ils avaient tous deux le type de ces guerriers en cotte de mailles qui ont envahi l'Angleterre il y a 800 ans.
— On peut éprouver un sentiment vrai et commettre Terreur de le vouer à qui ne le mérite pas, dit Jack.
Les doigts de sir John se portèrent à ses lèvres.
• — Oui, dit-il presque indistinctement, tandis qu'une autre personne qui le mérite l'attend en vain.
Jack leva vivement les yeux comme s'il n'avait pas compris ou pas entendu.
— Oui, pendant que la personne qui le mérite attend ! reprit sir John, énergiquement cette fois.
' — Quelle personne le mérite ?
— Jocel^Tie Gordon ! exphqua sir John.
Jack haussa les épaules et se tint eu arrière pour éviter la lumière du feu sur son visage.
— C'est ce que j'ai découvert il y a dix-huit mois, dit-il, mais il était trop tard.
— Il n'est jamais trop tard en ce cas-là, dit sir John avec sagesse. Même si vous étiez tous deux
des ^'ir.ill;lr(ls, il no serait pas trop tard. Il y a deux ans que je sais à quoi m'en tenir à ce sujet.
A travers la chambre, Jack scruta la vieille figure sage et sc'vcrc.
' — Comment cela ? demanda-t-il.
— J'ai deviné le secret de Jocelyne dès qu'elle a prononcé votre nom. J'ai conduit la conversation de façon à le lui faire répéter plusieurs fois, et à chaque fois elle se livrait un peu plus.
Jack secoua la tête d'un air incrédule.
— Et de plus, continua sir John, je soutiens qu'il n'est pas trop tard.
Ils retombèrent dans le silence ; chacun semblait absorbé par ses pensées qui étaient les mêmes pour tous deux, avec une différence de quarante ans dans la manière de les envisager.
— Je ne pourrais pas aller la trouver après une histoire aussi saugrenue, dit Jack. Je lui ai tout dit à propos de Mabel.
— Ce sont précisément ces histoires-là que les femmes admettent. Quand j'étais plus jeune, je pensais comme vous; je trouvais qu'un homme devait apporter un passé sans histoire à la femme qu'il désirait épouser. Le temps m'a fait changer d'opinion.
Jack ne répondit rien. Le menton de sir John reposait sur son majestueux nœud de cravate ; il regardait le feu d'un œil éteint ; il parlait comme sûr de lui, confiant en cette expérience accrue lentement et qui n'est enseignée par aucun livre.
— Voulez- vous me faire plaisir ?
Jack remua sa chaise sans répondre ; sir John n'en fut pas surpris, il connaissait trop bien son fils.
— Voulez-vous retourner en Afriaue, continua-
t-il, et raconter votre histoire telle qu'elle est à Jocelyne ?
Un silence assez long suivit. La vieille pendule usée de la cheminée fit entendre son petit craquement avertisseur et sonna six heures.
— Oui, répondit enfin Jack, j'irai !
Sir John poussa un soupir de soulagement. Tout vient décidément à point à qui sait attendre.
— J'ai vu beaucoup de choses dans ma vie, dit-il soudain, s'animant et se redressant dans son fauteuil, mais j'ai toujours trouvé que les plus heureux étaient ceux qui avaient cru tout d'abord qu'il était trop tard. Le roman de la jeunesse n'est bon que dans les livres, il est trop fragile et trop déhcat pour l'usage joumaher : il s'use vite, il se détériore.
Jack n'avait pas l'air d'entendre.
— Mais, continua sir John, il ne faut pas perdre de temps. Si vous me permettez d'insister, je vous conseillerai de partir immédiatement.
— Oui, répondit Jack, je partirai d'ici un mois. Je voudrais vous voir mieux portant avant de m'éloigner.
Sir John rassembla ses forces, il rejeta ses épaules en arrière et raidit son cou.
— Ma santé est parfaite, reprit-il résolument. Je commence, bien entendu, à sentir un peu les années, mais il faut s'y attendre quand on approche... eh ! de la soixantaine. C'est la vie.
Il fit un léger signe de la main.
— Non, plus tôt vous partirez, mieux ce sera.
— Il m'est pénible de vous quitter, insista Jack.
Sir John rit presque avec humour :
— C'est presque ridicule, dit-il. J'ai pris l'habitude d'être quitté. J'ai toujours vécu seul. Vous me
ferez un î^rand j)I;iisir vn ;ill;uil tout d*- suite prendre votre passa^^e pour l'Africpie.
— * Maintenant... ce soir?
---- Oui, innnédiatement. Lc^ bunuuix ferment a six heures et demie, vous avez juste le temps avant le dîner.
Jack se leva, se dirigeant vers la porte. Il s'en allait lentement, comme à regret.
— Ne vous préoccupez pas de moi, dit sir John, j'ai l'habitude de re.ster seul.
Et il répéta sa phrase quand la porte se fut refermée sur son iils.
Le feu était de nouveau très bas, presque mort ; le jour diminuait de minute en minute ; les cendres s'écroulèrent et une ombre grise pénétra dans les crevasses embrasées. Le vieillard n'essaya même pas de ranimer le feu.
— J'ai l'habitude de rester seul... dit-il en souriant ironiquement.
— On m'a affirmé que M^^ Marie, je veux dire ]y[me D^rnovo, était retournée dans son pays, à Sierra-Leone.
Cest ainsi que parlait Joseph à son maître. Ils étaient à bord du vapeur Bogamayo, qui se dirigeait vers la côte occidentale de l'Afrique, avec toute la rapidité qui lui était possible. Le capitaine avait déclaré qu'il pensait jeter Tancre devant Loango ce même soir, entre sept heures et demie et huit heures. Il n'y avait que sept passagers. Le dîner, pour la commodité de tous, avait été commandé une heure plus tôt. Dans la spacieuse cabine assignée à son maître, Joseph emballait les effets. Les armateurs du navire avaient jugé de leur intérêt de rendre la traversée aussi agréable et aussi confortable que possible à celui qui avait découvert la Simiacine.
Le bruit fait au sujet de ce précieux remède avait entraîné vers les côtes occidentales de l'Afrique cette écume flottante d'aventuriers toujours en quête d'une nouvelle terre promise.
— Qui vous l'a dit ? demanda Jack en s'essuyant les mains avec une serviette.
— Un des garçons. Monsieur, un homme qui est resté à l'hôpital à Surretione.
Jack Meredith ne monta pas toutnde suite sur le pont ; il resta à contempler l'horizon, par l'ouverture
des sabords. Cotte ombre bleue était l'Afrique, pays qu il connaissait seulement depuis trois ans et qui, de tout temps, avait éiô destiné à influencer sa vie entière.
— Cest ce que Marie avait de mieux à faire, dit-il. Espérons qu'elle sera heureuse.
— C'est à souhaiter, Monsieur, et elle le mérite, s'il y a une Providence là-haut. C'est une belle et bonne femme, Monsieur.
— Certainement.
Joseph pliait une chemise avec beaucoup de soin.
— Un peu trop brune, dit-il en égalisant avec attention les plis de la chemise. Ça ne m'aurait rien fait si j'avais été un épouseur. Mais... mais ça n'est pas mon fait.
Il posa la chemise dans la valise et leva les yeux. Jack Meredith était monté sur le pont.
Ce même soir, pendant que Maurice et Jocelyne Gordon étaient encore à table, un messager vint annoncer que le Bogamayo était en rade. La nouvelle abrégea le repas. Maurice Gordon était souvent ainsi forcé de s'absenter, à n'importe quel moment, à cause de l'arrivée d'un navire. Il ne fut pas long à se lever ; il alluma un cigare avant de partir pour ses bureaux, où le capitaine du navire l'attendait probablement déjà.
La lune était dans son plein et la glorieuse lumière des nuits de l'équateur brillait à travers les arbres comme une nouvelle aurore. On distinguait à peine une étoile ; elles pâlissaient à la lueur de la lune.
Maurice traversa l'espace ouvert du jardin cultivé et entra dans l'obscurité de la forêt. On ne pouvait entendre le bruit de ses pas et, soudain, il tomba presque dans les bras d'un homme.
38o LA SIMIACINE
— Qui diable êtes-vous ? cria-t-il.
— Meredith, répondit une voix.
— Meredith, Jack Meredith ! Est-ce possible ?
— Parfaitement.
— Vrai, je suis stupéfait, s'écria Maurice Gordon en échangeant une poignée de main, mais bien content tout de même. Qu'est-ce qui peut vous ramener ici ?
— Le besoin de me distraire, répondit Jack, la figure dans T ombre.
— Vous distraire ? Vous choisissez mal votre endroit pour cela. Mais je vous laisserai le soin de vous en apercevoir. Allez au bungalow, j'y serai de retour avant une heure. Vous trouverez Jocelyne dans la véranda.
La saison des chaleurs commençait. A midi, le soleil, dans sa course vers le nord, ne projetait pas une ombre. A ce moment de l'année, Jocelyne ne pouvait pas sortir dans la journée ; elle ne pouvait compter, pour respirer un peu d'air frais, que sur une longue soirée de rêverie dans la véranda.
Elle était assise sur son siège habituel tandis que la lune, rouge et resplendissante, passant à travers le feuillage des plantes grimpantes, imprimait des dessins sur sa robe blanche. Le bruit de la mer était très fort ce soir-là, s'élevant et s'abaissant comme la respiration d'un colosse humain. Jocelyne s'abandonna à de doux songes. La vie était bien monotone à Loango ; elle avait beaucoup de temps à donner à sa pensée, mais bien peu de choses pour occuper son activité.
Et maintenant que le plateau de la Simiacine était définitivement abandonné, il n'y avait aucune raison pour que F un de ceux qui l'avaient découvert revînt jamais à Loango.
Les plantes grimpantes s'écartèrent au toucher de
quelqu'un qui connaissait leur façon de s'enclievetrer. Un rayon lumineux éclaira le dallage de la véranda, et rhomiue à qui elle pensait parut devant elle.
— Vous ! s'écria-t-ellc.
— Oui.
Elle se leva, ils se serrèrent la main, et ils restèrent un moment à se regarder. Ils comprirent ensemble bien des choses qui n'avaient jamais été dites.
— Pourquoi êtes-vous revenu ? demanda-t-elle brusquement.
— Pour vous raconter une histoire.
Elle leva les yeux en souriant, comme si elle prévoyait une plaisanterie dont elle ne comprenait pas rintention.
— Une longue histoire, ajouta-t-il, et qui n'a même pas le mérite d'être amusante. Je vous en prie, asseyez-vous.
Elle lui obéit.
Le rideau fleuri avait repris sa place, les dessins se profilaient de nouveau sur la robe de Jocelyne.
Il se tint debout devant elle et lui raconta son histoire, ainsi que sir John le lui avait conseillé ; il n'y ajouta rien de romanesque, ne chercha pas à l'atténuer ; il fit le récit exact des faits qui s'étaient succédé pendant ces dernières années, il le fit avec la raillerie et la fantaisie qui lui étaient habituelles.
Elle écouta en silence. Par moments, un sourire effleurait ses lèvres, particulièrement quand il se montrait sous un vilain jour; et alors son regard exprimait une intelligence supérieure, comme si elle avait conscience de choses qu'il ignorait.
Il ne s'humilia pas un moment : ce n'était pas une confession, pas même une explication, mais
SS^'"" LA SIMIACINE
une simple histoire, plus ou moins sotte et qui ne gagnait rien à être racontée.
Tout se passa comme Tavait prédit le sage sir John. Nous n'avons pas à rapporter les paroles de Jocelyne. Les femmes — les meilleures d'entre elles — ont dans le cœur des choses qui ne peuvent être dites qu'une fois et à une seule personne.
Quand le nom de sir John fut prononcé, quand il fut fait allusion à l'entrevue dans la bibliothèque de la grande maison de Londres, Jack vit s'agiter un petit mouchoir de dentelles, mais ce fut tout. Le passé était effacé.
Maurice ne revint pas au bout d'une heure. Il était près de dix heures quand son pas retentit sur le sable.
Jocelyne avait déjà entendu toute l'histoire ; elle avait posé une ou deux questions qui avaient en quelque sorte placé la narration sous un nouveau jour. Elle avait écouté les réponses en souriant gravement, comme un juge dont le verdict était rendu d'avance et qui n'avait rien à apprendre de la démonstration des faits. A cause de son amour pour Jack, elle accepta l'histoire et la transforma à sa façon.
Elle mit au compte de détails insignifiants les choses qu'il considérait comme importantes et considéra comme importantes celles qu'il traitait légèrement ; elle crut une quantité de choses qu'il n'avait pas dites et rejeta comme fausses plusieurs de ses assertions, et cela parce qu'elle l'aimait. Elle tint pour bon le passé, trouvant qu'il n'aurait pu agir différemment.
Jack alla au-devant de Maurice, dès qu'il reconnut son pas et il lui dit tout, en revenant vers la maison. Gordon fut très franc.
— J'espérais bien, dit-il, quand je me suis jeté
contre vous dans la forôt, que vous reveniez pour cette raison-lci. Kieii ne pourra me rendre j)lus heureux. Grand Diru ! que jo suis content, mon vieux !
Ils restèrent à causer lort a\'aiU dans la nuit, organisant leurs existences. Jack était nerveuse ment anxieux de retourner en Angleterre. Il ne pouvait chasser de son esj^rit l'aspect de son père au moment où il l'avait quitte pour aller prendre sa passe pour l'Afrique. Il revoyait toujours le vieillard assis dans son fauteuil à dossier droit au coin du feu mourant.
De plus, il redoutait l'Afrique ; il avait été ressaisi par l'action énervante du climat africain dès que son pied avait touché la rive ; il avait peur pour Jocelyne et pour lui.
Jack Meredith avait une appréhension folle que son bonheur ne lui échappât. L'influence du climat est décidément chose singulière et surprenante ; celui de l'Afrique lui causait cette agitation et il en avait conscience ; il se rappelait sa première rencontre avec Durnovo sur l'Ogowe, à quelques milles de Msala, et ce souvenir ne faisait qu'augmenter son désir de s'éloigner avec Jocelyne de cette côte maudite. Avant de se quitter pour aller se coucher, tout était entendu entre eux. Meredith avait obtenu ce qu'il voulait.
Maurice et Jocelyne devaient s'embarquer avec lui sur le premier paquebot en partance pour l'Angleterre. Avec Jocelyne il avait préparé une dépêche devant être tout d'abord portée à Saint- Paul-de-Loanda par un bateau indigène. Elle était adressée à sir John Meredith, à Londres, portait comme signature Meredith-Loango et contenait comme texte :
« Je ramène Jocelyne par le prochain vapeur. »
Que nos dernières lignes, comme les premières, soient consacrées au vieux gentilhomme anglais. Nous Tavons rencontré au milieu d'une assemblée brillante, nous le quittons seul, étendu raide sur son lit à colonnes, la figure fière et dure tournée sans crainte vers son Créateur. Ses lèvres sont immobiles et effleurées d'un sourire qui reste railleur même dans la mort.
Un câblogramme, venant d'Afrique, est posé sur la table, près de son lit... Il n'est pas ouvert.