DANS
L'Économie politique, comme toute science positive, appuie ses raisonnements sur l'étude des faits. Mais, alors qu’en physique, par exemple, la vérification expérimentale des hypothèses est, pour ainsi dire, instantanée, et renouvelable au gré de l’homme; dans notre science, au contraire, l'étude des rapports constants entre des faits identiques, base nécessaire de toute loi,embrasse généralement une période de temps assez longue. Or, cette durée même de l’expérience est de nature à fausser les déductions qu’on en peut tirer, car les mêmes Causes, soumises, suivant les époques, à. “des influences différentes, qu'il est impossible à l'économiste d'analyser avec certitude, et dont la plus importante est l’évolution sociale, ces mêmes causes peuvent déterminer des effets opposés.
IL semble donc que si l’on pouvait trouver unesuite
de faits économiques assez rapides pour se développer sans que change le milieu social de leur évolution, assez contemporains pour qu’on les puisse étudier sans crainte d’être trompé par une sorte de déformation historique, assez remarquables pour avoir exercé une influence profonde sur les conditions de certains groupements d'individus, on pourrait tirer de l'étude de ces faits des constatations intéressantes. Il nous a paru que l'industrie automobile remplissait assez exactement ces conditions.
Elle est en effet essentiellement contemporaine, puisqu’elle n’a guère commencé à se développer qu’en 1898.
Elle a évolué avec une rapidité inconnue jusqu'alors, puisqu’un espace de quinze années à suffi pour la faire passer de la période des premiers tâtonnements à celle de la pleine prospérité.
Enfin, elle a modifié profondément la condition de certaines classes d'ouvriers, par la demande de maind'œuvre qu'elle à déterminée, et par la rémunération élevée que des profits exceptionnels ont permis d’affecter à cette main-d'œuvre.
Il était tentant d'essayer une étude de toutes les manifestations économiques auxquelles a pu donner lieu l’automobile. Mais cette matière a déjà été traitée,
un peu prématurément, peut-être (1). De plus, la com-
(4) A. Vicaime « L’Automobilisme au point de vue économique », Thèse Paris, 1905.
INTRODUCTION (( plexité du sujet ne permettait guère de dégager les faits acquis, accomplis, et pouvant servir de base à une étude économique, de ceux dont l’état d'évolution empêchait que l’on en pût tirer des déductions vraiment fondées. Aussi, nous sommes-nous demandés, quelles étaient celles des conséquences économiques de l'automobile qui pourraient donner matière à une étude fondée sur des faits à peu près définitifs, et nous avons pensé à nous occuper des ouvriers de l’automobile.
En effet, les problèmes posés par les rapports du capital et du travail sont plus que jamais d'actualité en économie politique, et il nous à paru particulièrement intéressant de chercher à étudier ces rapports dans l’industrie automobile; nous pouvions y trouver des données précises, essayer par exemple d'établir une courbe de salaires depuis le début de l’industrie automobile, afin de la comparer avec la courbe des profits patronaux, et rechercher si ce rapport infirmait ou confirmait les principales théories des salaires; et l'automobile nous paraissait se prêter mieux que toute autre industrie à une étude de ce genre, à cause de la rapidité exceptionnelle de son évolution, qui permet- | tait de saisir plus facilement des variations que leur durée rend presqu'impossible dans d’autres branches de la production.
Nous n'avons d’ailleurs pas entrepris cette étude sur
l'automobile [uniquement parce que le sujet nous semblait intéressant; c’est aussi parce que nous étions à même de pénétrer dans le monde de l’automobile, et d'y obtenir des renseignements dont les industriels sont généralement fort avares.
Nous n'avons pas cru devoir borner notre travail à l'étude des mécaniciens de l’automobile. En effet, la classe des mouleurs en métaux a subi, du fait de l'industrie automobile, une influence si profonde, que nous ne pouvions pas la passer sous silence. Nous avions pensé, pour la même raison, à nous occuper des carossiers et des conducteurs d'automobile, mais nous n'avons pu, pour ces deux classes de travailleurs, obtenir des renseignements qui présentent une valeur quelconque.
Nous avons donc commencé notre travail par l’étude des mouleurs en métaux. Nous nous sommes attachés à l’étude spéciale du centre industriel de Nouzon, pour les raisons que nous indiquons en tête du chapitre des mouleurs.
Après un rapide historique de leur situation depuis l'apparition de l'automobile, et principalement d’une grève fort intéressante qu’ils firent en 1902, nous avons été amenés à dégager deux faits économiques qui nous paraissent remarquables : 1° le maintien à un taux relativement bas des salaires au temps, comparativement
à la hausse des salaires aux pièces; 2° le maintien des
hauts salaires, malgré la baisse des profits patronaux.
Nous avons cherché à expliquer ces faits par les théories de l'offre et de la demande de main-d'œuvre, du fonds des salaires, et de la productivité de la maind'œuvre; et nous pensons avoir expliqué le premier de ces deux faits par la productivité, et le second, par une organisation ouvrière rationnelle et fortement constituée.
Pour les mécaniciens, nous avons cru devoir tout d’abord rechercher l'origine de la main-d'œuvre nouvelle, qui forme le personnel des usines de construction automobile. Nous nous sommes ensuite occupés de leur mode d'embauchage, qui présente certaines particularités intéressantes. Puis nous avons étudié les modes de rémunération du travail dans l'automobile, et nous y avons trouvé différents spécimens intéressants de salaires aux pièces simples ou progressifs; nous avons cherché à en analyser les résultats, tant au point de vue patronal qu’au point de vue ouvrier. Après quoi, nous avons étudié l'apprentissage dans l’automobile, et les institutions de prévoyance de notre industrie. Nous avons cru devoir consacrer un chapitre spécial à /a crise de l'automobile, qui a eu une telle répercussion sur la classe ouvrière automobile, qu'il nous à paru indispensable de la mentionner dans une étude sur la situation de ces ouvriers.
Enfin, nous avons cherché à établir un tableau com-
paratif des salaires et des profits dans l'automobile, et nous avons cherché quelles déductions pouvait suggérer l'étude des rapports de ce tableau.
Les renseignements sur lesquels nous avons basé cette étude étant le plus souvent empreints d’un caractère confidentiel, nous nous sommes crus tenus à la plus grande discrétion. C’est pourquoi les faits sur lesquels nous nous appuyons pourront paraître parfois manquer de précision. Ils n’en reposent pas moins sur des chiffres que nous avons tout lieu de croire exacts, et que nous possédons en détail dans nos notes. Nous indiquons d’ailleurs dans notre premier chapitre les sources où nous avons puisé, et la valeur relative qu’il
faut, croyons-nous, leur attribuer.
Les sources de l'enquête
Pour qu’un travail comme celui-ci puisse offrir une valeur scientifique quelconque, il ne suffit pas d’y énumérer des faits et d’en tirer des conclusions, il faut encore que ces faits proviennent de sources bien déter-
mipées et dont la valeur soit elle-même réelle.