PERMIS D'IMPRIMER
Cambrai, 21 Décembre, Fête de Saint Thomas, apôtre.
f M -A. SONNOIS,
Arch. de Cambrai.
AVANT-PROPOS
L'étude de M. Ferdinand Brunetière, dans la Revue des Deux Mondes, de novembre 1 898, sur Le Catholicisme aux États-Unis, a été très remarquée, non seulement en Europe, mais aussi en Amérique. Ce qui attire tout d'abord l'attention, c'est la grande bienveillance à V égard de la religion catholique qui éclate d'un bout à Vautre de ce travail. Parmi les hommes marquants de France qui se sont décidément mis en route vers V Eglise, M. Brunetière est l'un des plus en vue et des plus sympathiques. Il est aussi un de ceux qui ont fait le plus de chemin dans la bonne voie. Le voilà aujourd'hui devenu tout à fait favorable ci l'idée religieuse et à l'idée religieuse catholique. C'est une heureuse évolution qui rejouit à bon droit tous les chrétiens, à commencer par leur vénérable Chef. Aussi ai-je appris sans étonnement, par les journaux des États- Unis et par une communication particulière, que l'article de M. Brunetière lui a valu une lettre de félicitations de la part de Borne.
Un journal de Paris, le Figaro, publiait dans son numéro du 8 novembre dernier, une communication de Home qui, allant beaucoup plus loin, donnait à l'étude de M. Brunetière le caractère d'un écrit inspiré, en quelque sorte, par l'autorité suprême. Voici cette note :
« Les discussions si vives et si passionnées auxquelles avait donné lieu l'affaire de l'américanisme sont con-
sidérées comme closes ; V article de M. Brunetière sur l'Eglise américaine, que la Revue des Deux Mondes vient d'apporter à Rome, serait le point final de ces dissensions. De multiples dénonciations avaient signalé la Vie du P. Hecker, traduite en français par M. ïabbé Klein, comme un manifeste émancipateur et serai-hérétique de V Église des États-Unis ; on ne parlait de rien moins que d'un complot entre « qméricanistes » et protestants pour détruire dans V Église romaine V esprit <T autorité. On apprécie hautement au Vatican la façon magistrale dont M. Brunetière a montré comment V américanisme bien compris — et le P. Hecker tout le premier — concilie les idées d'autorité et de liberté ; et Von a confiance que ces pages si spécialement compétentes, que l'illustre académicien n'a écrites qu'après être entré en contact avec Baltimore et avec Rome, démontrent aux timides, à V encontre des efforts perfides de certains catholiques hostiles aux orientations contemporaines, l'inanité du prétendu péril « américaniste ».
De toute évidence, le correspondant du journal parisien était dans une étrange erreur, la lettre du Saint- Père au Cardinal Gibbons l'a prouvé. Certaines idées du P. Hecker, que M. Brunetière avait adoptées, du moins en partie, loin d'être approuvées, sont formellement condamnées par le Souverain Pontife. Dans l'article de l'illustre académicien ce n'est donc pas tant la doctrine qu'il faut louer, que V intention manifeste d'être agréable et même utile à l'Église.
Malgré cette intention si louable qui a certainement inspiré M. Brunetière, la lecture attentive de son article m'a convaincu que des idées fausses ont cours en Europe sur la situation du catJiolicisme aux États- Unis.
On ne semble voir de si loin que les grandes lignes du
AVANT-PROPOS
tableau : les catholiques qui étaient 30 ou 40,000 il y a cent vingt-cinq ans, avec un seul évêque, sont aujourd'hui neuf ou dix millions, avec une hiérarchie nombreuse qui se meut librement. Trop de catholiques, en Europe, je le crains, ne remarquent que ce fait historique incontestable ; et ils en tirent la conclusion que dans aucun siècle et dans aucun pays V Eglise n'a été aussi heureuse qu'elle lest, en cette fin du dix-neuvième siècle, au sein de la grande République Américaine' qu'à nulle autre époque et nulle part ailleurs elle na fait et aussi merveilleux progrès, d'aussi précieuses conquêtes.
D'après les idées qui sont évidemment acceptées dans certains milieux européens, V Eglise up rencontrerait, aux Etats-Unis, que juste assez d'obstacles pour aiguiser son zèle et exciter son activité. Les surmonter ne serait pour elle qu'un exercice salutaire destiné uniquement à entretenir la plénitude de sa vie : quelque chose comme le travail auquel devaient se livrer nos premiers parents avant leur chute. En un mot, les Etats-Unis, au point de vue catholique, seraient un Paradis terrestre.
C'est là l'impression qui se dégage de la lecture de l'article de M. Brunetière. Et c'est cette impression qu'il Importe, selon moi, de détruire ; car les impressions fausses ne font de bien à personne.
Des écrivains d'Europe ont, plus d'une fois, travaillé à redresser les idées de leurs contemporains sur la situation véritable de l'Eglise aux États-Unis. Ils ont écrit d'excellentes choses. Je n'ai pas la prétention de rien dire de meilleur, ni surtout de mieux dire. Mais il m'a semblé que je pouvais apporter au débat un peu d'inédit,
et que mon titre d'Américain authentique donnerait quelque poids à mon témoignage .
S'il s agissait d'une question de littérature, je n'oserais certes pas me mesurer avec M. Brunetière, qui jouit, à juste titre, d'une grande réputation d'écrivain. Mais je crois avoir quelque compétence spéciale pour parler de ce qui existe et de ce qui n'existe pas aux Etats-Unis. J'y suis né et j'y ai vécu jusqu'à l'âge de dix-sept ans. Ensuite, il est vrai, je suis devenu Canadien ; mais pendant ces trente dernières années, j'ai visité les Etats- Unis plus d'une fois, et j'ai toujours conservé des relations fréquentes et intimes avec mes parents américains. De plus, journaliste depuis vingt-cinq ans, j'ai dû suivre de très près, chez nos voisins, dans leurs journaux et leurs revues, les discussions sur les questions 7^eligieuses et sociales, la marche des événements politiques et le mouvement général des idées.
Voilà mes titres à rendre témoignage dans la discussion engagée autour de /'américanisme. On les trouvera suffisants, je crois, pour justifier mon intervention.
Je divise mon travail en deux parties : les illusions et la réalité. Dans la première, j'examine ce que certaines personnes s'imaginent découvrir aux États-Unis. Dans la deuxième, me basant sur des autorités compétentes je constate ce qui réellement y existe.
Jules TARDIVEL.
Chemin Sainte-Foye, près Québec, Fête du Sacré-Cœur, 1899.