‹ La situation religieuse aux États-Unis; illusions et réalitéChapitre 32 sur 101 · Cf. T/te Cat/iolic World, mars 1873, pp. 758 et ss · texte numérisé non relu

Cf. T/te Cat/iolic World, mars 1873, pp. 758 et ss

OSTRACISME POLITIQUE

la composition du sénat et de la chambre des représentants — les deux chambres fédérales des États- Unis. Un ami, de Washington, a bien voulu me fournir à ce sujet une statistique intéressante :

Le sénat se compose actuellement de 90 membres. Chacun des 47 États de l'Union en élit deux (IV Les catholiques forment un septième environ de la population, étant 10 millions sur 70 millions. Ils auraient donc droit à douze ou treize sénateurs. Ils en avaient cinq au dernier congrès. Et le 4 mars 1899, le « terme d'office » de trois de ces sénateurs catholiques expirait, et aucun d'eux n'a été réélu et aucun sénateur catholique n'a été élu pour le nouveau congrès. De sorte qu'à l'heure qu'il est les dix millions de catholiques des États-Unis sont représentés à la chambre haute de Washington par deux sénateurs ! Un sénateur par cinq millions de catholiques ! C'est la proportion ordinaire.

Au mois de mars 1895 Donohues Magazine, de Boston, publiait un article enthousiaste pour montrer que les catholiques ne sont pas tenus systématiquement éloignés de l'arène politique. L'écrit avait pour titre : Senalors of the catholic Failli, past and présent. — Les sénateurs appartenant à la foi catholique, autrefois et aujourd'hui.

L'auteur de cet écrit mettait tout son zèle à'grossir le nombre des sénateurs catholiques, puisqu'il faisait entrer en ligne de compte un simple catéchumène. Et malgré cela, il n'a pu arriver qu'au nombre de seize sénateurs depuis 1837. Seize sénateurs catho-

1. Les sénateurs sont élus par ta législature de chaque État, pour un certain nombre d'années.

liques pendant soixante ans ! Vraisemblablement, avant 1837, il n'y en avait pas du tout.

La chambre des représentants comprend aujourd'hui 357 membres (1). On pourrait donc s'attendre à trouver une cinquantaine de députés catholiques. La liste qu'on m'a transmise de Washington contient juste quinze noms. Mon ami a essayé de me fournir une statistique exacte, mais il n'a pu y réussir, attendu, dit-il, que « personne n'en sait rien », en l'absence de tout document officiel indiquant la croyance religieuse des représentants de la nation. « Deux listes qui m'ont été communiquées, dit encore mon correspondant, sont contradictoires; quelques-uns des noms qu'elles contiennent sont des noms de députés qui ne sont pas catholiques, à ma connaissance personnelle. Tout ce que je puis dire, c'est qu'il y a de vingt à vingt-cinq députés catholiques, mais c'est seulement un à peu près. » Et il ajoute cette petite phrase qui jette une vive lumière sur la situation : «M. Fitzgerald, représentant du Massachussetts, est le seul que j'aie jamais vu à nos réunions catholiques. »

Voilà, si je ne me trompe, l'explication de la difficulté, ou plutôt de l'impossibilité où l'on est de trouver une liste tant soit peu exacte des députés catholique ; à Washington : c'est que ceux qui sont catholiques le sont si peu, en réalité, que personne ne connaît leur religion. On ne les voit pas aux réunions catholiques de la capitale. Ce ne sont guère des catholiques militants. S'ils l'étaient davantage, ils ne seraient proba-

1. Les représentants sont élus directement par le suffrage universel, chaque État en ayant un nombre proportionné à sa population.

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blement pas députés pour la plupart. C'est une preuve de plus que les catholiques qui veulent arriver aux honneurs politiques, aux États-Unis, comme dans beaucoup d'autres pays, doivent, en règle générale, commencer par mettre leur drapeau en poche. Si leur catholicisme est bien connu, ils sont exposés à l'humiliation d'être battus, ou de passer tout juste, tandis que les candidats non catholiques du même parti sont élus à de fortes majorités. Toute personne qui a quelque expérience des luttes électorales aux États-Unis, devra admettre que c'est là la règle générale. Je pourrais même ajouter : la règle sans exception.

Non seulement le suffrage universel et le suffrage restreint écartent les catholiques de la Chambre des représentants et du Sénat, mais le président lui-même, en nommant aux postes qui sont de son ressort, obéit au même aveugle préjugé. Le Catholic Record, d'Indianapolis, en date du 16 avril 1899, a fait l'observation suivante :

« C'est un fait remarquable que le président, en nommant tant de commissions à des pays catholiques comme Cuba, Porto-Rico et les Philippines, n'ait pas vu l'à-propos de donner à chaque commission un membre catholique. Sur une population de 10 millions, est-ce que nul n'avait les qualités voulues ? Nous ne désirons pas gâter le plaisir que quelques-uns de nos amis éprouvent évidemment à vanter les privilèges dont nous jouissons dans cette terre de liberté et d'égalité, mais de temps à autre, on nous rappelle durement que nous ne sommes pas les égaux de nos voisins protestants. »

Et malgré cet ostracisme visible, certains de nos coreligionnaires des États-Unis vous diront qu'il n'y a aucun besoin de députés catholiques à Washington. Nous ne sommes pas attaqués, pourquoi nous défendre ? Voilà l'argument favori qu'on oppose aux rares écrivains qui, parfois, émettent timidement un vœu en faveur d'une organisation quelconque des catholiques pour faire la lutte sur le terrain politique.

Les catholiques des États-Unis ne sont pas attaqués par le gouvernement de Washington comme le sont les catholiques de certains autres pays. L'hostilité ne se manifeste pas de la même manière, mais elle est de même nature.

S'il y avait, à Washington, un groupe de députés catholiques, — assez foncièrement catholiques pour qu'on pût au moins les compter, — une foule de choses qui se font ne se feraient pas, et bien des choses qui ne se font pas se feraient.

Le 1er avril 1899, le Catholic Columbian, de Columbus, Ohio, disait : « Les institutions protestantes continuent à recevoir de l'aide du trésor national et des trésors des différents États, tandis qu'on refuse toute assistance aux institutions catholiques pour les œuvres de charité qu'elles accomplissent... La patience a cessé d'être une vertu. »

Ce journal catholique et d'autres dénoncent l'hypocrisie révoltante, qui est au fond de la prétendue politique de séparation absolue entre l'État et les églises, le fameux non-sectarianisme . Sous prétexte que l'État ne doit pas favoriser une religion particulière au détriment des autres, on refuse toute espèce d'aide aux institutions catholiques, même à celles qui font œuvre

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manifestement d'utilité publique. Puis aussitôt après, sous prétexte que les institutions protestantes ouvrent leurs portes aux différentes sectes, on les déclare, sans sourciller, des institutions non confessionnelles — unsectarian — et on les gorge de subventions.

A la dernière séance du cinquante-cinquième congrès, le 4 mars, il s'est passé une scène qui a bien fait voir, encore une fois, l'impuissance où se trouvent les catholiques à se faire respecter. J'en trouve le récit dans le Church Progress du 18 mars.

Il s'agissait de votei de l'aide aux institutions de charité du District de Columbie (1). La commission du Sénat avait accordé des subventions à toutes les institutions de charité, sans distinction. La commission de la Chambre des représentants en biffa cinq — trois catholiques et deux épiscopaliennes. Les épiscopaliens ont l'honneur de partager, un peu avec l'Église, la haine des sectes parce qu'ils ont mieux conservé les vérités catholiques. « On invoqua, dit le journal de Saint-Louis, l'ancien prétexte : c'étaient des institutions confessionnelles — sectarian. En m^me temps on vota de l'aide à plusieurs institutions protestantes ayant leur lecture de la Bible, leurs aumôniers protestants, leurs diaconesses, etc. Mais comme ces institutions ne relèvent d'aucune secte protestante en particulier, on les déclara unsectarian — non-confessionnelles. » — « C'est là, ajoute le journal, une manière de raisonner qui devient très connue à force de se répéter. » MM. Henclerson et Fitzgerald protestèrent

1. Le District de Columbie, territoire neutre entre le Maryland et la Virginie, comprend la capitale fédérale et est gouverné directement parle Congrès.

Situation relig. aux États-Unis.

énergiquement contre le procédé, mais en vain. Le bill excluant les cinq institutions fut finalement adopté par les deux chambres.

Comme Ta dit M. Fitzgerald dans un de ses discours, c'est le fanatisme pur, doublé d'une incroyable hypocrisie, qui tient le haut du pavé à Washington. On écarte sans cesse l'Église catholique sous prétexte de tenir l'État séparé des églises, et Ton n'a pas assez de faveurs pour les sectes. « Pourquoi, a demandé M. Fitzgerald, si vous êtes sincères dans vos protestations en faveur de la séparation des églises et de l'État, ne vous dispensez-vous pas des services de ces prédicants protestants qui, chaque jour, viennent prier au Capitole et qui retirent des appointements du trésor public ? Pourquoi n'abolissez-vous pas les aumôneries militaires et navales? » On a répondu au député catholique « par le vote », comme nous disons en Amérique. Quand une majorité n'a aucune bonne raison à opposer aux plaintes de la minorité, elle « répond par le vote ». En d'autres termes elle impose sa volonté tyrannique jDar la force brutale du nombre, sans phrases. C'est une institution parlementaire très en vogue de ce coté-ci de l'Atlantique. J'ai ouï dire qu'elle n'est pas inconnue en Europe. Quoi qu'il en soit, il semble qu'un groupe d'une cinquantaine de députés catholiques, de la trempe de M. Fitzgerald, aurait sa place à Washington, tout autant qu'à Berlin.

Et pourquoi les catholiques des États-Unis ne travaillent-ils pas à former ce groupe? Pour plusieurs raisons. La principale est celle-ci : ils n'osent pas. Ils savent que le jour où ils feraient mine de s'organiser, politiquement, en vue d'une légitime défense, ce jour-

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là les persécutions violentes d'autrefois recommenceraient, plus sanglantes que jamais. Peut-être ont-ils raison de souffrir la persécution administrative, plutôt que de provoquer la fureur populaire en voulant se proléger. Je ne le conteste pas. Mais au moins qu'on ne vante pas sans cesse la liberté dont les catholiques jouissent aux États-Unis.

En 1879, M. Shea a formulé ce reproche : « Il y a chez nos hommes publics une sorte de timidité qui paraît presque une lâcheté ; et le silence des catholiques qui sont membres des conseils municipaux, des bureaux scolaires et des chambres législatives, offre un contraste qui nous esl peu favorable, si on le compare à l'attitude franche et libre des catholiques qui sont membres d'institutions similaires en Angleterre (1). »

Malgré mon grand respect pour l'opinion de M. Shea, je crois ce reproche un peu injuste. Les Américains, en général, ne sont pas lâches, pas plus les catholiques que les non-catholiques. Et si nos coreligionnaires des États-Unis ne s'affirment pas autant que les catholiques anglais, c'est qu'ils savent que le moindre faux mouvement pourrait briser la mince couche de terre solide qui les sépare des laves brûlantes du fanatisme, et occasionner un désastre.

En Angleterre, les protestants admettent que les catholiques se défendent. Aux États-Unis, les sectes maçonniques ne l'admettent pas. En Angleterre, depuis un demi-siècle, la vraie liberté reprend ses droits. Dans la République de Washington, c'estl'espritd'Élisa-

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