‹ La situation religieuse aux États-Unis; illusions et réalitéChapitre 63 sur 101 · Loc. cit., page · texte numérisé non relu

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LA QUESTION DES NATIONALITÉS

résolution, les neuf dixièmes, au moins, des sociétés catholiques aux États-Unis auraient disparu aussitôt ; car ce sont les catholiques allemands qui ont doté l'Église d'Amérique de ses sociétés les plus florissantes. M. Shea Fa admis formellement dans son discours déjà cité. Et la même affirmation a été faite par un catholique allemand, le Dr Auguste Kaiser, devant le congrès de Chicago, sans soulever la moindre contradiction (1).

Voilà donc, au point de vue des nationalités, la situation de l'Église catholique aux États-Unis. Cette situation est aussi dissemblable de la situation de l'Église de France, que la nuit diffère du jour. L'Église des États-Unis n'est pas et ne peut pas être américaine comme l'Église de France est française. Elle comprend dans son sein des fidèles de presque toutes les races et de presque toutes les langues de l'Europe. Avec le temps, ces éléments viendront peut-être à se fondre en une seule et même race : la race américaine, qui parlera exclusivement la langue anglaise. Mais ce travail d'élaboration est à peine commencé. Le hâter indûment, ce serait exposer un très grand nombre de catholiques à l'apostasie. Il y a même, nous l'avons vu, de très puissants motifs de retarder Y assimila lion autant que possible. Pour les Canadiens-Français en particulier, c'est une vérité incontestable qu' assimilation et apostasie sont aujourd'hui des termes à peu près synonymes. Je suis persuadé que pas un Canadien-Français des États-Unis ne me contredira sur ce point : vouloir jeter nos nationaux dans le moule

1. The World' s Columbian Catlwlic Congresses, vol. I, page 138.

américain, ce serait les précipiter ou dans l'indifférence religieuse ou dans les bras des ministres protestants de langue française qui guettent cette proie.

La diversité des langues offre, sans doute, des inconvénients; mais ces inconvénients ne sont absolument rien si on les compare aux maux qui résulteraient d'une tentative persistante et générale d'américaniser tous les catholiques des États-Unis, du moment que Ton donne au mot américaniser le sens qu'y attachent les américanisants .

Que Ton continue à exhorter les catholiques de se montrer toujours des citoyens exemplaires, respectueux des lois et de l'autorité civile; qu'on travaille à les unir par le seul lien qui puisse les attacher les uns aux autres, la charité fraternelle ; mais qu'on ne cherche pas à substituer la langue anglaise aux autres langues, dans le vain espoir de se concilier, par ce moyen, les bonnes grâces du gouvernement et de l'opinion publique.

Dans les deux chapitres qui suivent, il sera surabondamment prouvé, d'un côté que les progrès du catholicisme aux États-Unis, qui ont paru « prodigieux » à M. Brunetière, n'ont, en réalité, rien que de très ordinaire ; de l'autre, que le vrai phénomène «prodigieux * qu'offre l'existence de l'Église d'Amérique, ce sont les pertes, douloureuses et immenses, qu'elle a toujours subies et qu'elle subit encore.

Les nations de l'Europe et le Canada français ont, depuis un siècle, déversé des millions d'étrangers catholiques aux États-Unis. La République a aussi acquis, par achat et par traité, de la France, de l'Espagne et du Mexique, de vastes étendues de terri-

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toire qui renfermaient une population à peu près exclusivement catholique. Puis, les familles catholiques, à cause de leur moralité supérieure, se sont multipliées plus rapidement que les autres. Voilà les trois grandes sources des progrès du catholicisme aux Étals-Unis.

La première surtout, « la brutale accession du nombre, » que M. Brunetière voudrait reléguer à l' arrière-plan, est la principale source qui, de tout temps, a alimenté et qui alimente encore l'Église d'Amérique. Pour croître rapidement, il lui suffit de recevoir les bataillons nombreux que, chaque année, les Églises des autres pays lui envoient. C'est un travail moins ardu, moins héroïque que Févangélisation des nègres et des sauvages, et la conversion des infidèles de race blanche; œuvres apostoliques qui n'ont pas été poussées avec une vigueur remarquable aux États-Unis.

Et ces légions de catholiques arrivées de toutes les parties du monde, que sont-elles devenues sur la terre d'Amérique ?

C'est un triste chapitre que celui qui traite des pertes que notre religion a subies aux États-Unis. On a tenté de cacher la vérité, mais elle éclate et s'impose : c'est par millions que l'Église compte ses morts sur le champ de bataille.

Oui, des millions et des millions de ses enfants y ont trouvé la mort spirituelle, empoisonnés par les effluves du matérialisme, engloutis dans l'océan de l'indifférentisme, consumés par la fièvre de l'or et des honneurs.

Pour diminuer le chiffre de ses pertes, il semble

que Ton ne devrait négliger aucun moyen légitime. Et puisqu'il est constaté que la conservation des diverses nationalités est une digue naturelle qui s'oppose quelque peu au torrent dévastateur qui menace de tout emporter, l'Eglise d'Amérique, loin de hâter le jour de l'assimilation, voudra sans doute le retarder, autant que la prudence le permet.

La maçonnerie travaille, cela est Visible, et par la presse naturaliste et par l'école publique, à la destruction des diverses langues et des diverses nationalités ; elle tend à former un grand tout américain fait à son image et à sa ressemblance. L'Église peut donc, sans crainte, travailler en sens contraire.

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