‹ La situation religieuse aux Etats-Unis [microforme]Chapitre 94 sur 132 · S. Matthieu, v · texte numérisé non relu

S. Matthieu, v

orientation de l'épiscopat ; qu’ils manœuvrent, sur le champ de bataille, d’après les ordres recus de leurs supérieurs ; qu'ils luttent selon un plan de campagne dressé par l'état-major, pour employer la métaphore de Mgr Ireland.

Quelle singulière armée que celle dont les généraux ne seraient pas consultés sur la stratégie’ à. adopter, sur. la tactique à suivre, et n'auraient qu'à prendre connaissance, après coup, des faits d'armes de leurs soldats !

Mais ce qui donne un cachet particulier à ce conseil de Mgr Ireland, ce qui le marque plus visiblement du sceau de l'américanisme, c'est l'importance exagérée que l'archevêque de Saint-Paul attache, comme font tous les tenants de son école, à l'action extérieure des ‘atholiques.

Sans doute, cet'e action extérieure est nécessaire, on ne saurait trop le répéter en ces jours de mollesse, d'indifférence et de laisser faire ; il en faut ; il en faut même beaucoup. Mais il faut autre chose pour que cette action extérieure soit efficace. Il faut Ja prière. Et la prière, chez les laïques du moins, Mgr Ireland, nous ne disons pas qu'il n'en veut pas, — ce serait sans doute exagérer à notre tour, — mais il ne l'encourage certainement pas. Il semble craindre que la prière, même la prière fervente et bien faite, ne nuise à l'action extérieure, sur laquelle il compte trop exclusivement.

C'est là, si l'on veut creuser les choses, la quintessence de l'erreur américaine : une confiance sans bornes, illimitée, parlant excessive, dans Ja seule action extérieure, c'est-à-dire dons les moyens purement

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humains, dans les forces de l'homme ; et une indifférence à l'égard des moyens surnalurels qui touche au mépris.

Ce manque d'insistance sur l'importance primordiale de là prière, sur sa nécessité absolue et impérieuse, est d'autant plus remarquable dans ce discours de Mgr Ireland devant un auditoire anglais, que. le chef de l'Église d'Angleterre, le cardinal Vaughan, profite de toutes les occasions pour demander « des prières, des prières et encore des prières ». Dans sa belle lettre au cardinal Perraud, en daie du 2% juin 1899, et lue aux récentes solennités d'Antun, Son Eminence de Westminster déclare en toutes lettres

% que la conversion de l'Angleterre ne s'obtiendra « que

par la prière ».

Le discours de Mgr Ireland et Ja lettre du cardinal Jaughan font toucher du doigt la différence qui existe entre Je vrai catholicisme et le catholicisme dit américain.

. À part ce manque de zèle pour les œuvres apostoliques, que les catholiques américains avouent cuxmêmes, il y à une autre cause générale qui à grandement contribué à empêcher le catholicisme de faire beaucoup de véritables conquêtes aux États-Unis :

| c'est le préjugé invétéré qui à longtemps existé et

qui existe encore en certains milieux contre l'Église ‘atholique, parce que le peuple américain l'identifioit avec la race irlandaise. Pendant de longues années,

b catholique et irlandais étaient des termes à pen près f synonymes pour un grand nombre.

Durant la première moitié du siècle, l'éjément irlan-

dais composait le gros de la population catholique. Pourles masses, l'Église était irlandaise.”

Or les Anglo-Saxons, qui ont imprimé incontestablement leur cachet à l'élément américain proprement dit, à l'élément yankee, ont un profond mépris pour les Irlandais. Un écrivain du Catholic World, livraison de juillet 1899, admet, en toutes lettres, qu'une des raisons qui empêchent les protestants bien pensants /good protestants) d'entrer dans le giron de l'Église, c'est ce préjugé de race. « Beaucoup de catholiques ici, dit-il, sont de nationalité irlandaise, et comme ils appartiennent à une race vaincue, ils-ne sont naturellement pas sur un pied d'égalité avec les descendants de leurs vainqueurs les Américains anglo-saxons. »

Le célèbre Mgr John England, premier évêque de Charleston, reconnait, lui aussi, que le préjugé contre la race irlandaise est la cause principale du préjugé qui existe contre l'Église : et ce préjugé, dit-il, «a fait beaucoup plus de mal qu'on ne le croit généralement (4).

Je regrette vivement de détruire une autre illusion de M. Brunetière, mais le républicanisme tant vanté des américains n'est pas à l'épreuve du plus sot des préjugés. On est prévenu, aux États-Unis, pays de la soi-disant égalité, contre l'Église catholique parce que beaucoup de ses enfants appartiennent à une race pauvre et dédaignée.

Il faut admettre aussi, pour èlre entièrement exact, que trop d'Irlandais émigrés aux États-Unis ont

1. Works of Bishop England, vol. IL, p. 233, cité per le C atholie World, juillet 1876, p. 443.

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L'ACCROISSEMENT DE L'ÉGLISE. 245 quelque peu augmenté, par leur propre faute, ce dédain que les Américains anglo-saxons professent pour la race irlandaise. Je n'aurais pas osé l'écrire si je ne l'avais trouvé affirmé, en toutes lettres, par l'historien Shea, Irlandais lui-mème. Dans l'American Catholic Quarterly Review d'avril 1879, au cours d'un article sur la rapide augmentation du nombre des criminels aux États-Unis, il fait un assez triste tableau d'une forte portion des immigrants irlandais :

« Ils étaient exposés, dit-il, à deux tentations terribles, D'abord, la vente, sans aucune restriction ou entrave, des Spiritueux de la pire espèce, s'offrait à eux et les sollicitait à chaque pas. Ignorant souvent la nature de ces alcools, poussés par leur nature sociable, beaucoup succombèrent. Des rixes s'ensuivirent, des bagarres, des commencements d'émeutes : puis la dégradation; et ces délits, très importants par le nombre, mais non par le degré de culpabilité, font que les noms irlandais figurent d'une facon formidable dans la statistique criminelle du pays. Malheureusement l'influence des boissons enivrantes s'étendit jusqu'à leurs misérables demeures, et le résultat fut terrible, Au sein d'un peuple naturellement affectueux et bon, on voyait la femme frappée à mort par le mari. »

de n’insiste pas.

Shea, parlant de la deuxième tentalion à laquelle les Irlandais établis aux États-Unis étaient exposés, dit :

« Le droit de suffrage fut un autre malheur pour l'Irlandais. Les politiciens lui firent bon aceueil et l'exploitèrent. Tout en le flattant par des paroles

eee

sonores, ils l'avilirent en faisant de lui l'instrument d'un parti; et des hommes sans principes, sans conscience et sans religion, furent élevés à des charges publiques par les votes des Irlandais catholiques, ce qui offensa profondément la partie la plus saine de la population. »

Voilà ce qui explique, dans une certaine mesure, les préjugés qui existent aux États-Unis contre la race irlandaise, préjugés qui rejaillissent sur l'Église et sont une des causes de son peu d'influence sur les américains protestants.

Pour être juste envers les Irlandais d'Amérique, il faut reconnaitre qu'à côté des deux grands défauts que signale l'historien Shea, ils possèdent deux qualités remarquables : une foi très vive et une grande générosité. Combien d'églises catholiques aux États-Unis ont été érigées principalement par les contribu-

tions des ouvriers irlandais et des servantes irlandaises !

Il reste à examiner les travaux que l'Église des États-Unis a entrepris en vue de convertir les populations indigènes et les nègres.

Auprès des sauvages, les missionnaires et les religieuses ont travaillé avec un zèle admirable. Mais leurs efforts, nous l'avons vu, ont toujours été contrecarrés et en grande partie neutralisés par le mauvais vouloir du gouvernement fédéral et de ses agents. Aussi les résultats sont-ils assez médiocres. Du reste, le zèle des laïques appelés à fournir les fonds nécessaires au maintien des missions parmi les sauvages, n'est pas à la hauteur des besoins de l'œuvre. Les

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L'ACCROISSEMENT DE L'ÉGLISE. 247 journaux catholiques et même les évêques se plaignent de ce manque de générosité.

Sur environ 250,000 sauvages qui existent encore aux États-Unis, 74,268 sont catholiques, d'après le dernier rapport de la commission chargée des missions parmi les sauvages et les nègres.

Le nombre des sauvages catholiques parait dimi: nuer, puisqu'en 1889 le Catholic World, livraison de mars, affirmait qu'il y en avait alors 81,690.

On porte la population des nègres des États-Unis à huit millions, Sur ce nombre 144,616 seulement sont catholiques, d'après le dernier rapport de la commission mentionnée plus haut. Il faut en convenir, ce n'est pas un chiffre prodigieux.

Comment expliquer ce petit nombre de catholiques nègres aux États-Unis? Il paraît y avoir eu manque de zèle parmi les catholiques, purement et simplement, Je ne crois pas que le gouvernement fédéral ou les gouvernements locaux aient jamais suscité des embarras à l'Église de ce côté-la. La conversion des nègres de l'Amérique est une œuvre à laquelle elle aurait pu travailler librement ; sans aide du pouvoir civil, il est vrai, mais aussi sans être entravée par Jui.

Y a-t-il eu manque de zèle parmi les laïques? — et par suite manque de ressources pour soutenir les missions, — ou manque de zèle parmi le clergé? Ou bien serait-ce par suite du manque de prêtres, de vocations religieuses, que les nègres des États-Unis n'ont guère été évangélisés? Ce qui est certain, c’est que l'esprit apostolique a fait défaut sous ce rapport. Il y a eu

probablement un manque de zèle général. Les laïques, nous l'avons dit, n’ont guère fourni de fonds pour les missions parmi les sauvages et les nègres. Une revue, dirigée par des prêtres, l’a constaté naguère avec amertume (1). Mais peut-être se seraient-ils montrés plus généreux, s'ils avaient vu plus d'ardeur pour cette œuvre parmi les membres du clergé.

Quant aux vocations sacerdotales, elles sont rares, très rares aux États-Unis, et il n'y a certainement pas assez d'ouvriers pour l'ouvrage qu'il y aurait à faire (2).

En signalant le peu d'ardeur des catholiques des États-Unis pour l'œuvre des missions parmiles nègres, je ne fais encore ici que reproduire ce qu'eux-mèêmes ont dit publiquement.

Devant le Congrès catholique de Chicago, tenu en 1893, M. Charles-H. Butler, de Washington, s'est exprimé comme suit :

€ Il faut regretter que l'Église catholique ne se soit pas consacrée plus tôt à l'œuvre des missions parmi les nègres du Sud, après leur émancipation. Alors leur conversion aurait été assurée. Il semble OUR qe il

n L' ho Mari ia, de F Ua cvelté Noise bouts. Indiana, ‘ 25 février 1899, p. 2#1

2. Naguère, Mgr Shanley, évêque de Jamestown, a donné, sans le vouloir,une preuve saisissante de la rareté des vocations sacerdotales aux États-Unis. Préchant à la cathédrale de Saint-Paul, Minnesota, à l'occasion de ja première messe de M. l'abbé Doherty, il a fait remarquer que ce prêlre était le neuvième que la paroisse cathédrale donnait à l'Église. Or, cette paroisse est élablie depuis cinquante ans, au moins. Neuf prêtres en 50 ans, c'est peu, on en conviendra. Et Mgr Shanley citait cette paroisse comme une paroisse modèle. Cf. Northwest Reriew reproduit par le Church Progress, 11 février 1899.

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ait fallu le décret du concile plénier de Baltimore pour faire comprendre aux catholiques leur devoir sous ce rapport... Les églises protestantes ont pris les devants sur nous, car leurs collèges et leurs écoles industrielles, soutenus par les philanthropes du Nord, couvrent toute la région du Sud (4). »

Devant le même congrès, l'abbé J.-R. Slattery, qui s'accupe des missions parmi les nègres, a fait la décla- ‘ation que voici :

La condition religieuse de nos huit millions de nègres est de naiure à nous faire faire de sérieuses réflexions. Les catholiques américains, on peut le dire, se sont croisé les bras depuis deux cent cinquante ans, plus particulièrement depuis la guerre de Sécession, et ont laissé à leurs concitoyens non catholiques le contrôle absolu de l'éducation religieuse de la race noire. Nous avons rempli notre devoir à l'égard des nègres sous d'autres rapports. Dans l'armée de l'Union qui leur à procuré l'émancipation, les catholiques étaient plus nombreux que les non-catholiques, tandis qu'ils étaient en nombre insignifiant dans l'armée opposée. Mais, sous le rapport de la religion, nos efforts en leur faveur ont été faibles. Pour vous convaincre qu'il en est ainsi, sonzez combien peu parmi les nègres sont catholiques : un sur cinquante, Sur les huit millions de nègres, quatre millions appartiennent aux différentes sectes ; les autres quatre millions sont sans aucune religion (2). »

Ainsi, il ne s'agit pas seulement de convertir les nègres du protestantisme au catholicisme, mais de

1. The Wor Us Columbian Catholic Congresses, vol, À p. 124, 2. Op. cit. p. 153,

Situation rehig. aux Ev's-Unis. 17

porter à un grand nombre d'entre eux — la moitié — les premières notions de la religion chrétienne.

Non seulement les catholiques américains, de leur propre aveu, n'ont presque rien fait pour apporter à la ace noire la lumière de l'Évangile, mais ils ont laissé périr la foi chez un grand nombre de nègres qui l'avaient recue autrefois. Ainsi, on le sait, les nègres de la Louisiane, terre jadis française, étaient presque tous catholiques. Quelle est leur condition, maintenant q.e la Louisiane fait partie de la République américaine ? Voici ce que dit l'abbé Chassé, chancelier du diocèse de la Nouvelle-Orléans :

« I n'va pas plus de cent soixante mille nègres dan: ce diocèse ; presque tous ont été baptisés par l'Église ; mais pour diverses raisons, spécialement à cause de labs: de toute instruction religieuse, le plus grand nombre d'entre eux sont perdus pour l'Église (1). »

De tous ces faits, nous pouvons conclure que le progrès de l'Église aux États-Unis est loin d'avoir été ce qu'il aurait pu être. On y cherche en vain ces prodiges d’ardeur apostolique qu'on remarque dans d’autres pays. L'esprit de conquête évangélique n'y à guère existé d'une facon appréciable. Et les efforts que l'on fait pour étendre le règne de JÉsus-Carisr semblent stérilisés par un souffle naturaliste. On compte plus sur l'homme que sur Dieu. Sous prétexte que, de nos jours, il faut surtout l'action personnelle, on néglige la prière et les autres œuvres surnaturelles. Le résultat qu'on obtient est done un résultat purement naturel, c'est-à-dire chétif et nullement merveilleux.

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