LXXXVIII
SUITE DE LA SÉANCE DU 28 OCTOBRE 1792, L'AN b- DE LA RÉPUBLIQUE '
PRÉSIDENCE DE DANTON
Hérault-Séchelles. au nom du Comité de sûreté générale de la Convention, déclare à la Société que ce Comité ne veut agir qu'avec elle et dans son sens, et a cru devoir commencer ses travaux par une adresse dans laquelle les Sociétés populaires de toute la République sont invitées à communiquer au Comité de sûreté générale tous les renseignements qu'elles croiront utiles pour le salut et la prospérité de l'État. Hérault donne lecture de cette adresse, qui est imprimée; il termine par ces mots : « Salut, frères et amis; par la vigilance et l'amour des lois, que notre patrie soit l'exemple du monde! » (--!/'plaudissements.
Manuel. — Ce n'est point assez que les rois se proposent de venir à la barre pour demander la grâce de celui qui n'en mérite aucune : je ] demande que Cliambéry, Mayence, Francfort, soient pour nous des clubs. Ce n'est point assez de nous affilier des Sociétés, il nous faut j aflilier des royaumes. Je demande que toutes les lettres et adresses y que vous faites passer dans l'intérieur de la République soient envoyées aux généraux d'armées, qui prendront des mesures pour les transmettre aux Savoisiens, aux Autrichiens, aux Italiens, car nous serons bientôt à Rome : le pape va se mettre à genoux devant vous. Il faut regarder comme vos affdiés tous les peuples que nous attirons à nous.
La Société arrête la motion de Manuel. On demande qu'il soit ad-
par la nouveauté : <> La liberté, dit-Il vers la tiu de son discours, la liberté a besoin du sanj,' des rois; vous avez juré, Savoisiens, de ne plus reconnaître votre roi; tenez votre parole connue nous tiendrons la nôtre. [Tous s'écrient: « Nous « le jurons! ») Louis XVI tombera sous la hache de la loi, non immolé à la vengeance, mais sacrifié à la sûreté et à la justice : il faut que les nations nous imitent, ou qu'elles renoncent à notre alliance. » {Applaudi.)
La Société arrête que le procès-verbal de cette séance sera envoyé à toutes les Sociétés affiliées.
1. Nous avons donné la première partie de cette séance daprès le procès-ver bal imprimé : nous en donnons la fin d'après le Journal des Jacobins.
4i0 Sor.lKTK DES JACOBINS [-28 0. t. 1792
joint au ComiU' do (•orre>|toii(lance des momltro- qui iniis>ent traduire les pit'ces en langues étrangères.
Thnr'iot observe qvie cette mesure entraînerait des dépenses extraordinaires, et qu'il serait difficile de se procurer à Paris des caractères allemands pour limpression. Un ?/?em4/-e propose d'envoyer les pièces à la Société de Landau, qui les fera traduire et imprimer. Un autre demande la préférence pour la Société de Strasbourg.
Manuel. — C'est malbeuri'iix tpie nous n'ayon- pas, comme le fondateur dune religion qui m' vaut pas la nôtre, le pouvoir de distribuer le don des langues; mais si nous ne pouvons pas faire des miracles, faisons du moins ce qui est possible : on peut charger les gén'M'aux de cette mission; et, quant à la dépense, ils n'ont qu'à imposer des contribvdions plus fortes aux prêtres et aux grands seigneurs, car c'est à ces gens-là à [tiiyer les dogmes que n(»us voulons ré|iandre.
La Société arrête <pie toutes les Sociétés affiliées des frontières seront invitées à faire circuler dans les pays occupés par nos armées t )utes les pièces de sa correspondance.
Lkge.nohe. — La Ir.inquillilé de Paris lient beaucoup au choix du maire; on assure que les suffrages se réunissent sur d'Oruicsson, (|Uf je ne connais que i)ar son nom, mais qui, ji' crois, lient à In partir li'lireuse de l'ancien régime. J'invite Bourdon à nous dire ce qu'il sait sur cel homme.
BiLLAL'f). — l/Ormesson est un de ceux fpii oui protesté contre la Cf»nstiUilio;i. quelque mauvaise qu'elle fùl.
Va... — Il est inutile de s'occuper de d'Ormesson : la Commune a annoncé (pie le ballottage aurait lir-u entre Antrinelle et lléraull. (|ui ont rèu li le plus de sufl'rages.
Mkhali.i . — Je suis touelu' pi'oli )ndéuieul . je snj< atleiiilri de la mir(jue d'estime dont mes concitoyens ont V(uilu m'iKunu-er en |tensant à moi pour le-; fonctions de la mairie; mais je dois répéter ici une déclaration que j'ai faili-, depuis (piin/e jours, à plusieurs de mes amis, de m'iuièic (pi'rllc put T-Ire rcuinue des sections, et <pie l'éleclioii ne fût pas retanb'e. J'ai (b'elaré «pi'f'taid membre dt; la Convention natiou.ile, mandataire de toute la Itépublique, je ne pouvais (juiller le pu-te ou le peuple culier lu'avail plar('. pour passer à celui où m'appelait une fraction du peuple; je plie donc tous mes concitoyens de porter leurs vreux <ur le brave, sur le «ligne, le respectable .\ntonelle.
[28 OCT. 1792] SOriÉTÉ DES JACOBINS
[Basirc et Bourdon dénoncent d'Ormcsson comme aristocrate.]
La Société passe à l'ordre du jour.
Le procureur de la commune d'Étaia raconte les mauvais traitements qu'il a essuyés de la part des Prussiens.
Robespierre prononce un discours sur l'influence de la calomnie dans la Révolution. Il fait voir qu'à l'aide des mots on a trompé et l'on trompe encore le peuple, et que la calomnie a enfanté tous les événements malheureux qui ont troublé la Révolution. « L'esprit de La Fayette, dit-il, vit encore au milieu de nous; ùtez le mot république, je ne vois rien de changé: comme autrefois, les intrigants crient à l'anarchie, aux agitateurs, ils parlent du souverain des tribunes, du souverain de la terrasse des Feuillants. Dandré et Maury auraient le droit de les poursuivre comme plagiaires... Ils outragent les sections, ils outragent la Commune, qui a sauvé la patrie, les hommes qui ont préparé notre sainte insurrection... Combien l'abbé Maury doit paraîtn* aimable aux Parisiens auprès, par exemple, de M» Barbaroux!... Ils cherchent à s'entourer d'une force armée; ils veulent qu'on les garde : quels crimes veulent-ils donc commettre?... Leui' règne est fondé sur l'erreur, il sera passager comme elle : l'union, la sagesse, la patience suffisent pour les déjouer; un peuple est toujours à temps de réclamer ses droits et de se venger des tyrans. Des livres pour écraser les intrigants, la force contre les ennemis extérieurs, des lumières contre les fdous domestiques : voilà le seul secret que je connaisse pour sauver la patrie. » (Vifs applaudissements.)
La Société arrête que le discours de Robespierre sera imprimé et envoyé aux Sociétés affiliées '. Le président Danton propose de l'envoyer à toutes les parties intéressées, et sa motion est adoptée.
BnivAL. — On a donné cent mille livres à Roland pour dépenses secrètes; lui, qui fait imprimer tant de choses, devrait bien se charger de l'impression de l'excellent discours que la Société vient d'entendre; je demande qu'on lui en fasse la proposition. [Eclats de rire.}
La motion de Brival est adoptée, la Société charge les citoyens Brival, Saint-Jusl et Lulier d'aller à cet effet chez le ministre de l'intérieur.
\. Soriélé (les amia de la liherlé et de l'égalité', séante aux Jacobins, à Parli. — Discours de Maxdiiliex Hobespiebre, sur l'influence de la calomnie sur la Révolulion, prononcé à la Société dans la séance du 28 octobre 1192, l'an I" de la Réjniblltjue. — Paris, iuip. P.-J. Duplain, in-8 de 32 pages. — Bibl. iiat., Lb 40/71M.
ii2 SOCIKTÊ I»ES JACOlîl.NS [â8 Oit. 1792]
Une (Jépulation dt* la section des Piques vient dénoncer les alni> • |ui résultent de la suppression du numérolaj-^e des assignats.
Bourdon et Sainl-Jusl sont nommés commissaires pour appuyer la pétition d'un gendarme qui a fait la guerre dix-huit ans, qui est couvert de soixante cicatrices honorables, et qui n'a pas le moyen d'acheter un cheval pour remplacer celui qu'il vient de perdre par un accident.
On arrête une collecte pour une femme en couches et pour un soldat estropié auquel le fiouvernement refuse les Invalides.
La séance a été levée à dix heures.
SÉANCE DU LUNDI 29 OCTOBRE 179-2, L'AN I' ' DK LA ULPUHLlOl H
C... — A l'Assenihlée conventiunnellr, nuus avons vu un mrmhre di' cette Société qui s'est conduit horriblement : il faut le rayer tout de suite.
La Faye, président. — .l'observe que le citoyen Louvet a inculpé Danton, Robespierre, Marat, Santerre; il a demandé : 1" que Maral fiU décrété d'accusation sur-le-champ; 2" (|ue les faits contre Robespierre fussent renvoyés à un comité pour en faire le rapport; 3" que. sans désemparer, on portât une loi contre les provocateurs aux meurtres et à l'assassinat, loi attentatoire à la liberté de la presse; 4" que l'on décrétât sur-le-champ la force armée et que la force publique de Paris fût à la disi)Osilion du i)ouvoir (îxécutif. Enfin Louvet a conclu à ce que l'on rendit une loi en vertu de la(|uelle on ])ourrait bannir de la Répuiiliijui' tnul citovi'u (pii, par sa rrpulation populaire, exercerait une trop grande iidluencc ddiiinidn -ur ses cniicilnycii--. Voilà l'homme, vous pouvez, le juger.
Boisscl observe que les divisions actuelles viennent des membres des Assemblées constituante et législative qui sont à la ('iOiiventi(»n. Il doiiiaiidt; qu'on la-^sc une adir-sc pour ('•flairer les dépailcmcnl^ ■>ur ce qui se passe.
Des hussards de lu libcrlr, m (juarlicr a Saiiil (icrmain en-Laye, viennent se plaindre de ce que I. assemblée conventionnelle a refusé d'entendre une pétition qii'ih dc-irairnl pn-senlcr. Ils font leclurc de celle pétition, qui leur a alliri- la haine de leurs (dliciers, qui a excile quehiiie fermentation dans la Iroupiî, et <pii a pour ob.'p.'l la su|)pre^-
[29 OC.T. 1792] SOCIÉTl'] DES JACOBINS 443
sion de plusieure abus; ils la déposent sur le bureau et prient la Société de leur en donner un récépissé, afin qu'ils puissent montrer à leurs camarades qu'ils ont rempli leur mission autant qu'il a dépendu d'eux. La Société applaudit au patriotisme de ces hussards et charge les citoyens Fabre d'Eglantine et Bentabole de faire valoir leurs réclamations. <( Ces braves soldats, observe Le Fort, ne vous disent pas que l'entrée de la Convention leur a été durement refusée par le président Guadet. »
Fabre d'Eglantine. — Un a fait la motion de rayer Louvet de la Société. Si l'on a jamais pu condamner quelqu'un sans l'entendre, ce serait certainement dans cette circonstance pour le citoyen Louvet ; mais, quelque gravité que j'attache à la manière dont il s'est conduit, je n'en demeure pas moins attaché aux principes : donnez un délai à Louvet, comme vous avez fait pour Brissot; vous aurez sûrement l'honneur de son refus, et vous pourrez le rayer avec justice... Quelque art qu'emploie l'intrigue, elle est forcée de montrer le bout de Voreille; vous verrez comment la peur de laisser échapper Robespierre a mis les intrigants en contradiction. Ils ont demandé un décret d'accusation, et ils ont proposé en même temps de décréter que le citoyen le plus vertueux pourrait être banni de la République : de manière que, ne pouvant punir Robespierre pour ses crimes, on pourrait le punir pour ses vertus. Je n'irai pas plus loin sur le discours de Louvet ; mais je dois vous dire que le scandale augmente tous les jours : je ne vois que des coups montés, des députations mendiées, qui se succèdent pour établir des préventions. Le dimanche, arrivent des pétitions de commande; le lendemain, on fait des motions fallacieuses, et le tout finit par des projets dangereux ou des romans mal tissus. On lie de petites conjectures à de petites suppositions; on en fait sortir un plan vaste de conspirations, et l'on ne croit pas même qu'il soit nécessaire de dire où est cette conspiration, quels en sont les agents, quels sont les moyens; mais, selon le dire de Louvet, il n'en résulte pas moins qu'il y a une conspiration effrayante et digne de l'enfer. Tout cela ne serait que ridicule s'il n'était dangereux ; si nous gagnons vingt membres, il y en a vingt qui deviennent plus obstinés, et il en faut conclure qu'il existe des aveugles qui refusent de voir. Il faut redoubler de zèle pour que le calme continue de régner dans Paris. Certes, il y a des agitateurs, et chacun sait bien de quelque côté ils sont; mais ces agitateurs sont payés, et, comme on ne paye plus tant qu'autrefois, vous verrez qu'avec un peu de surveillance nous les empêcherons de rien gagner. La tranquillité, c'est
Mi SOr.IKTK DES JACOBINS ? -29 oc r. 1792]
la graii'le hase sur larjiK'lIc vous devez appuyer voire tléfense, car vous èles attaqués. Le second moyen, c'est la publicité. Je demande qu'il soit fait un mémoire historique et analytique où vous exposerez tout ce qui se fait dans la Convention et dans Paris, jour par jour: ceci sera une histoire que vous opposerez au roman qui vous a été débité ce matin. Je demande aussi que vous surveilliez votre correspondance, afin d'assurer les envois: j'ose vous dire que le ministre de la guerre n'est point dans les sentiments de certains autres, et je crois que vous pourrez faire parvenir vos envois dans toutes les i»arties de la République.
L'intrigue a accaparé tous les journaux, vus utu avez pas un : ce qui prouve que les Jacobins sont de grands intrigants.
Il e>t un aulre moyi-n que je crois utile et qui produira un grand clfet: presque toujours, lorsqu'une vaste intrigue a voulu se nouer, elle a eu besoin de puissance, elle a dû faire de grands eflorts pour s'attacher un grand crédit personnel. S'il existait un homme qui aurait tout vu, tout apprécié dans l'un et l'autre parti, vous ne pourriez doidiT que cet homme, ami di- la vérité, ne fût très propre à la faire coimailri' : eh bien , je propose que v<»us invitiez cet homme, membre de votre Société, à piononccr sur les crimes (ju'on impute aux patriotes; forcez sa vertu à dire tout ee qu'il a \ ii : eet himime. c est l'elion. Ouelque condescendance que l'homme puisse avoir [tour ses amis, jose dire que les intrigants n'((nt point encore corrompu l'elion : il est toujours pur, il est sincère, je le dis ici. Je vais lui parler à la (lonvention, dans les moments d'explosion, et, s'il ne me dit pa'^ toujuurs qu'il gémit, je vois qu'il gémit intérieuivment. Ce matin, il voulait munler à la ti-ibmie. Il ne peut [tas vous refuser décrire ce ipi'il pense, et nous verrons si, malgré que j'évente ce mnyen-ià, les intrigants peuvent le détourner. — Observez, citoyens, que cette démarche seule prouvera qu(î vui- ne voulez que la vérité; c'est un hommage que vous rendrez à la vertu d un bon p.ilriule, avec autant plus de motif< que les menteurs se sont envelopix'"- de ^a vertu itour être <|iie|(pie (bose. Je demande qur ma motion >oit lui-e aux voix. Ajili/iniili.
Lki.kmuu:. — Le idiip était inonti-, il el.iit clair: la distribution du disccjurs de Hrissot, le rapport du ministre de l'intérieur, le discours de Louvet dans la poche, tout cela prouve (\no la partie était faite. Le discours de Brissot stu' sa radiatir>n contient t<Mit ce (|u'a dit Lfuivet : le rappoil de Itolau I était poiu" fiuiiiira Loiivel une occasion <le parler. — .l'approuve la moli<ui de Kabre; la Convention va prononcer : Mobe-pien-e a la parole pcMU* lundi. Je demande «pu* la Société
suspende sa décision : il est impossible que, tians un pays libre, la vertu succombe sous le crime.
Merlin. — Hebecquy et le fier Barbaroux sont toujours les témoins banaux du vertueux Roland, toujours à côté de la tribune, insultant ceux qui sont accusés, imposant silence à ceux qui veulent les défendre. J'en atteste tous ceux qui, sans hmettcs de Chartres, voient clairement les manceuvres. Et M. Louvet, auteur de la Sentinelle, M. Louvet payé par Roland, M. Louvet, qui fit nommer à la Convention ses créatures, M. Louvet, qui ne peut faire nommer dans le département de la Somme le ministre Roland, qui, cependant, parvient à le faire nommer ailleurs afin d'avoir l'occasion de montrer qu'il était plus attaché au poste périlleux du ministère qu'à celui de représentant, M. Louvet s'est montré aujourd'hui le digne champion de l'intrigue; mais la cabale s'est dévoilée. La séance s'ouvre par cet opuscule de J.-P. Brissot, dont voici l'épigraphe : « Quels sont ceux qui veulent asservir la République? Ne sont-ce pas ces scélérats impies, aux mains teintes de sang, au cœur rongé d'avarice? etc.. » Ainsi, les Jacobins qui ont reçu Brissot et qu'il a voulu perdre, les Jacobins qui ont été traînés à la boucherie par cette pétition du Champ de Mars, dont il était l'auteur, les Jacobins décrétés de prise de corps et tombant de tous cotés sous les poignards de La Fayette, tandis que Brissot se promenait tranquillement dans les rues; les Jacobins, amis de la liberté, ne sont plus à ses regards que de vils scélérats en bande qui cherchent à se partager les dépouilles de l'empire! Eh! mes frères, quelles dépouilles ne s'est pas partagé le parti Brissot! Qui ne se rappelle le jour où Brissot fit nommer au ministère Servan, Roland, Dumouriez, Clavière? Lorsque le parti de Tinfernale Médicis eut précipité ce ministère, que fit Brissot alors? N'arriva-t-il pas à cette tribune, et, d'un air dolent, quand nous lui reprochions ses attentats, ne nous dit-il pas: « Oui, nous avons placé des patriotes, nous voudrions donner aux patriotes toutes les places de l'empire, nous voudrions que leur capacité répondit à leur patriotisme »? Celui qui parle ainsi donne donc toutes les places : tu as donc tort, Brissot, de prétendre que les Jacobins veulent distribuer les emplois.
Voyons ce que les Jacobins ont fait ; quel est le malheureux qui n'n pas reçu d'eux secours et assistance? où sont les intrigues des Jacobins ! etc.
Ah! oui, ils ont commis un crime, celui d'avoir dévoilé tous les conspirateurs : ce crime fera la gloire des Jacobins, et cette gloire sera plus durable que le triomphe des intrigants. Bientôt nous verrons chacun à sa place, et le pleureur Roland rentrera bientôt dans la
4i0 SOCIKTÉ DES JACOIJINS 1*9 ..,1.1792]
nullité «lont sa femme Ta fait sortir... Les Jacobins ont liravé le? canons, les baïonnettes, les poignards ; le peuple sait que, sans les Jacobins, des représentants pertîdes l'endormaient pour le perdre, que les Prussiens étaient à nos ironlièrcs, que nous étions sous le couteau, que nous allions périr, si les Jacobins n'eussent remonté la machine. Dans la nuit du 9 au 10 août, Vergniaud me dit qu'il fallait, pour faire la Révolution, attendre que le roi eût été justifié. Je lui répondis : « Non, le roi est perdu, sa tète tombera liientôt sur l'écliafaud ; deux cents membres de la montagne feront la loi, les autres fuiront, ils nous demanderont fies passeports. » Ma prédiction se vérifia; plusieurs me demandèrent, à moi, des passeports, et j'eus la générosité de les sauver. « Si l'Assemblée ne se met pas à la tête de la Révolution, disais-je à Vergniaud, dans quelles mains le pouvoir révolutionnaire va-t-il tomber? Calculez-vous les suites de l'avilissement de la législature?... » Mon observation ne fit aucune impression; le tocsin sonna, la France fut sauvée, et des intrigants veulent profiter à eux seuls de l'établissement de la liberté.
Je ne suis pas de Topinion de celui qui veut instituer Petion juge entre Louvet et Robespierre, entre les principes et Terreur : je suis le premier h rendre hommage à Petion, mais je ne crois pas qu'il soit conforme à l'égalité et aux principes d'adopter une mesure qui fronde et l'égalité et les principes. Ici, nous sommes tous égaux; ici, un citoyen ne doit pas en dominer un autre. Khi où en serions-nous si Petion venait à diverger? Petion n'est-il pas homme? n'est-il jias faillible? Petion n'est-il pas ami de Brissot? Petion no voit-il i>as Roland? Petion ne reçoit-il pas tous les intrigants qui nous poursuivent? Je suis Iroj) Mlluclié à la Société jtourjie pas m'<ipposer aune mesure tpii l'avilirait et qui compromelti'ait les principes, [l'ifs n^iphtidissenients.)
C... — Je ne ferai (prune obscrvaliou, c'est (jue tous les scélérats qui ont été condamnés au dei'in'er supplice parle Iriluinal criuiiiicl calomniaient Robespierre.
sÉ.\N(:Ki)iM.\i{i)i:i()(i(;T(ii{in; iT'.iii.i/AN i-ni-: i.\ iii:ri iti.inn:
[La Société arr(Mc qu'elle aura lui arclii\i>le, qui sera nomme au scrutin cl dont les fondions dur. ronl ui.c annOo. — Communiralions d cirnoncialion»
[30 ocr. 17!»2J SOCIÉTÉ DES JACOBINS Ail
diverses. — Nomination de six commissaires pour rédiger une adresse sur les circonstances actuelles. — Chabot critique le projet de loi déposé par Buzot contre les provocateurs au meurtre. — La séance a été levée à dix heures et
demie.]
SÉANCE DU MERCREDI 31 OCTORRE 1792, LWN I" DE LA RÉPURLIQUE
[Lecture de la correspondance. La Société arrête l'impression et l'envoi aux Sociétés aftiliées d'une adresse des citoyens de Sézanne contre le projet de garde départementale, adresse que Thuriot se vante d'avoir eu l'habileté de faire lire à la Convention par Barbaroux '.]
i. Voici cette adresse (Bibl. nat., Lb 40/'/23, in-S de .3 pages): « Mandataires du Peuple,
'< Vous avez reçu notre adhésion au décret qui abolit la royauté; l'opinion publique, qui seule fait la loi, vous l'avait dicté.
'< De toutes parts, les tyrans l'epoussés rendent, par leur désespoir, à nos iiuerriers le seul hommage digne de leur valeur... De toutes parts, les peuples, las du joug des despotes, nous ouvrent leurs cœurs, nous tendent leurs bras, el nous conjurent de les associer à nos heureuses destinées, et tandis que la République entière, par son union, hâte le grand triomphe de la liberté et de Vè"n.lité, de petits intérêts, de petites intrigues divisent les représentants du souverain... Sans cesse ils nous invitent à ne faire qu'un peuple d'amis et de frères, ot sans cesse ils nous donnent l'exemple de la haine et des injures. Est-ce là ce qu'il nous fallait attendre d'une Assemblée dont toutes les discussions devraient tourner au profit de l'humanité?
« Mandataires du peuple, vous venez de décréter pour vous une garde militaire, à la formation de laquelle les 83 départements doivent concourir. Ou vous voulez une garde d'honneur, ou vous voulez une garde de sûreté... Si c'est une garde d'honnem-, elle blesse l'égalité... Nous voulons que rieu de la royauté ne survive à la royauté... Des vertus et des mœurs, voilà quelle doit être votre garde d'honneur... Si c'est une garde de sûreté, elle insulte à la nation entière; elle supposerait que des Français ne savent pas respecter leurs représentants; elle attirerait de grands malheurs, par cela seul qu'elle en annoncerait la crainte.
« L'appareil de la force en imposait jadis ; maintenant, ce ne serait plus qu'un vain épouvantail, que ces républicains se feraient un jeu de pulvériser... Notre confiance, notre amour, voilà quelle sera votre garde de sûreté... Méritez-les • nous ne vous en fournirons pas d'autres.
« Paris est calomnié de toutes parts : nous sommes surpris qu'on n'ait pas encore décrété que cette ville a bien mérité de la patrie. Nous le demandons ce décret: la reconnaissance, la justice, nous en font un devoir; le retarder c'est partager, c'est propager la calomnie.
« Délégués du peuple, dans plusieurs de vos séances on a parlé de iu"er le ci-devant roi, et le ci-devant roi n'est encore jugé que dans l'opinion publique. Hàtcz-vous de prononcer son jugement; mais qu'il .soit tel que nous puissions le ratifier.
« Les citoyens de la ville de Sézanne, soussignés. >>
4i8 SOCIKTK DES JACOlilNS [31 oct. 17y-2|
Le Secrétaire reprend la lecture «le la correspondance; il fait pari d'une lettre de la Société de Montargis, qui dénonce M. Gaslellier. ex-député à la législature, comme ayant surpris un certilicat de civisme aux citoyens Rovère et Fauchet, commissaires de la Convention nationale dans le département de l'Yonne, en leur disant qu'il courait le risque d'être assassiné. M. Gaslellier a publié la lettre des commissaires qui atteste son civisme, et, depuis ce temps, la Société de Montargis observe que l'esprit public s'est altéré sensiblement dans ce pays : on s'y plaint de la manière dont les prêtres sont traités, on crie contre les clubistcs, et on leur attribue la ruine de la religion.
Un membre dit qu'il a vu à Sens M. riastellier sollicitant avec impatience un certificat des commissaires; il ajoute qu'il a entendu ceux-ci faire- des ref)rochcs très amers et très vifs à M. Gaslellier sur sa conduite à la législature, et il atteste que les citoyens Rovère et Fauchet ont le mérite d'avoir ramené la paix dans le département de l'Yonne, qui était en proie aux agitateurs.
Legendre annonce que les deux commissaires sont de retour; il demande que la lettre qu'ils ont écrite à Gaslellier, et dans laquelle ils attestent son civisme, leur soit présentée, afin qu'ils déclarent s'ils reconnaissent les signatures.
Manuel. — Je suis de Montargis ; je connais Gaslellier, c'est un ciuulatan; c'est son métier, car il est médecin; il n'a d'autre talent que celui de faire croire qu'il en a; il possède l'art des émeutes : ou l'a vu conduire le peuple deu.\ lieues en procession auprès d'une vierge noire, c'était pour avoir de la pluie : il |iliil. «'t depuis il cul la rr|iutation de faire la pluie et le beau tenqjs.
Lorsqu'il fui nommé à la législature, ses partisans donnèronl une fête; on vil llamber un l'eu de joie ilevanl sa poile: lio l'eu a dû être lieau, si l'on y a mis lous les fagots qu'il leur laisail.
Mmiui'l rappelle en>uile la eoiuluile de Gastellier peiidanl buil le cours de la dernière législature, et il sélonne de ce »pie b s couiuii>saires de lu ('onvenlion ont eni pouvoii- lui (bunu-r un eerlilical tie civisme.
Rovère entre dans la salle. Le /'nsidr/it l'invite à aller à la tribune reconnaître la signature de la lettre qu'on attribue à Fauchet et à lui.
Rovère déclare (ju'il connaît la lettre, et «pi'il y a apposé sa signature; il observe (pie le mrdif de cette action est pur et louable, puisqiu» c'était pour sauv. r \]\\ 1 une exposé à être assassiné. Un léger murmure se- fait enlendi-e. Itovére ajonle (pi'ii doit di; la reconnaissance à
[31 0. 1. 17921 SOCIÉTK DES JACOBINS 449
M. Gastellier, pour avi)ii' constamment appuyé les justes réclamations (les patriotes avignonais.
Manuel observe que l'erreur de la reconnaissance est une erreur excusable, mais qu'un homme public doit s'attacher aux choses et non aux personnes; il dit qu'il est temps encore de réparer le mal, et il invite Rovère à se rendre sur-le-champ au Comité de correspondance, pour écrire à la Société de Montargis.
Rovère dit que ce n'est pas en qualité de commissaires de la Convention que Fauchet et lui ont écrit à Gastellier, puisque Montargis est dans le département du Loiret, et qu'ils étaient commissaires pour le département de l'Yonne. 11 olfre de corriger les expressions de la lettre en ce qu'on y pourrait trouver de louche.
Chabot. — Lorsque la députation des Uouches-du-Rhône proposa à Hovère de signer une diatribe contre Marat, Rovère répondit : « Marat nous a servis, je ne suis point ingrat, je ne signerai pas. »
Itobespierre jeune atteste ce fait.
La Société passe à l'ordre du jour, motivé sur ce que Rovère venait d'offrir de corriger le sens louche de sa lettre à Gastellier; elle arrête en même temps que le procès-verbal de cette séance sera envoyé à la Société de Montargis.
Un membre du Comité de correspondance fait lecture du projet de l»rospectus du journal hebdomadaire. D'après ce projet, le journal, de six feuilles in-octavo formant quatre-vingt-six [sic) pages, serait soumis à la censure de la Société pour les opinions de l'auteur, auquel cependant on laisserait toute liberté pour le style et pour le choix des matières; mais trois censures équivaudraient à une destitution.
Dufourny pense qu'il faut laisser à l'auteur du journal la plus grande liberté, soit pour le style, soit pour les opinions; il désirerait même que la Société se bornât à un journal qui, sans être approuvé spécialement par elle, publiât dans toute la France les opinions énoncées il la tribune des Jacobins.
Merlin pense aussi qu'un journaliste doit être indépendant, et que la Société lui ôterait ce caractère si elle le nommait; il veut qu'on donne à tous les journalistes la faculté de publier les travaux des Jacobins, et demande cette faculté pour le citoyen Sablier, qui, dans son Joiumal du soir\ rend avec fidélité les séances de la Société.
i. p. Sablier (et non Suhlé. comme l'impriment par erreur les auteurs du
Journal des Jacobins) rédigeait le Journal du soir, des amis de la liberté et de
l'égalité, qui avait aussi parfois une édition du matin, laquelle, à partir du
(j juin 1793, prit le titre de Journal du matin. Cette feuille, qui portait pour ('■pi-
TuME lY. 29
4o0 SOCIÉTÉ DES JACOBINS [31 oct. 1792]
— Un arrête* que le> entrées seront accordées an citoyen Sablier. Manuel propose le citoyen Miiscent-Créole. qu'il ilit mériter la ct>nliance des patriotes, et qui donnerait chaque jour un sup[tlément à son Journal des séances de la Convention, dans lequel il publie aussi les séances des Jacobins '.
Merlin. — J'appuie la proposition de Manuel. Le citoyen Milscent a toujours vu du même œil et la faction Lametb, et la faction Dumas, et la faction actuelle des Brissotins, tandis que les autres journalistes sont tous vendus aux ministres, à la Sentinelle et aux. thuriféraires. je demande donc que la correspondance de la Société soit donnée au citoyen Milscent.
Fabre (V Eglantlne obsei've qui; la corruption s'attache aux meilleurs patriotes. Pour la prévenir en cette circonstance, il propose : 1° d'inviter tous les membres à s'abonner au journal; 2° de faire la même invitation à toutes les Sociétés atïiliées. Et ces mesures donneraient une grande masse d'abonnés, dont les souscriptions balanceraient les offres qu'on pourrait faire à telle jjersonne chargée du journal; 3° de faire garder soigneusement par le Comité de correspondance le registre des abonnés. <> Si le journaliste, ajoute Fabre, venait à dévier, à devenir douteux^ cauteleux, la Société poiu-rait lui retirer à la fois et les matériaux, et les abonnés. C'est là un moyen que rcx[>érionce ma fait connaître pour maintenir les rédacteurs dans le bon chemin; il faut que le journaliste de la Société sache qu'il aura quatre mille abonnés, sans savoir qui. »
Thurlùl propose d'admettre tous les journalistes à publier les séances de la Société et de iburnir spécialement au Créole la correspondance des Jacobins et tous les matériaux, sauf à la Société à les lui retirer s'il venait à dévier des principes.
C... — Vous ave/,, i)ar un anété, chargé le citoyen Detlers de publier votre correspondance; si vous en chargez un autre aujourd'hui, il semblera que le citoyen Detlers aura démérité.
Manuel. — Sans doute vous ne donne/. pa< de préférence, mais vous devez la justice; je crois que ceux (|ui lisent et Milscent et
;.^raptie ces deux iiuds : I »•;■//.■, ' rlmlr. panil di- juin \''M a iiivùsc an \ III. (»» y trouve en efTet des comptes rendus des si'ances des Jarobin.s qui ne soiil pas tout à fait à néfili^'er, mais lùen moins drtailli's (pic ceux du Journal îles Jacoliiiis. — Le journal de Sablier est à la HihliotliiMpie nationale, .sous la cote Le 2/699, in-l.
1. Sur ce journal, v(»ii- plus bas. .'«■ancç du 21 décendjre IV.tJ. Voir aussi l'introduclion plart'c en l'He du lnuie I"".
i31 ocï. 1792] SOCIÉTÉ DES JACOBINS 451
Deflers ne doivent pas balancer : le premier développe davantage les opinions ' ; l'autre tronque souvent ce que nous disons, et par là vous donne du ridicule ; le citoyen Deflers peut toujours continuer son journal; il pourra rivaliser avec Milscent.
La Société arrête que les citoyens Manuel el Merlin conféreront, en son nom, avec le citoyen xVIilscent pour les arrangements à prendre sur la rédaction d'un journal.
Fabre cVEglantine fait l'éloge du discours prononcé à la Convention par le citoyen Le Peletler Saint-Fargeau, membre de la Société, contre le projet de loi sur les provocateurs au meurtre : il demande (]ue la Société fasse les frais de l'impression de ce discours.
Un membre veut que Le Peletier soit invité préalablement à lire son ouvrage à la Société. — On s'arrête à cet avis.
Dubois-Cï-ancé fait lecture de son opinion sur le même projet; on applaudit vivement, surtout à ces expressions : « Marat! je prononce, moi , son nom sans frémir, car, bientôt , si les circonstances le veulent, je serai son juge; et des législateurs, des juges, doivent prononcer avec le même sang-froid et le nom de Marat et celui de Buzot^. »
La séance a été levée à dix heures.
Novembre 1792