Moniteur, t. XXI, p
2. La députation dont il s'agit est évidemment celle à laquelle se rapporte l'extrait du procès-verbal des Jacobins qui forme la première des trois pièces publiées ci-dessus sous le n" LXXIII. Cet extrait donne les noms des Jacobins envoyés par la Société à la Commune; on n'en trouve que dix.
lions de ladite Société, et l'on y verra, si les malveillants n'ont point déchiré cet arrêté liberticide, ce que le citoyen Âlbarède annonce. Ce fait fut communiqué dans la matinée du 10 thermidor au député Merlin (de Thionville) par ledit citoyen Albarède.
SÉANCE DU 11 THERMIDOR AN II (29 JUILLET 1794)» PRÉsmENCE d'Eue lacoste
Cette séance a été courte, mais énergique. La Société était peu nombreuse, mais elle était composée de Jacobins. Les tribunes n'étaient pas pleines, mais elles étaient occupées par de bons citoyens et de bonnes citoyennes. Une grande partie des membres, ignorant qu'il y aurait séance aujourd'hui, ne s'étaient point rendus aux Jacobins. La malignité, l'aristocratie s'étaient empressées de publier sous le manteau que les Jacobins étaient fermés et ne rouvriraient plus; mais la Convention nationale, qui, dans sa sagesse, a parfaitement distingué les véritables amis de la liberté et de l'égalité de cette horde fanatique et rebelle qui, nonidi dernier, souillait l'enceinte sacrée du sanctuaire de la liberté, s'est empressée de laisser à ses frères, les bons, les vertueux Jacobins, la facilité de s'assembler et de se livrer à leurs travaux patriotiques, avec d'autant plus d'énergie que la liberté de la pensée ne sera plus comprimée par un despote altier et farouche; car la liberté ressemble au salpêtre; plus on la comprime, plus sa détonation est terrible.
Ils n'étaient point à cette séance, ces vils esclaves ou plutôt ces conjurés hardis, partisans du despote hypocrite, qui, à l'aide de ses vertus apparentes, était parvenu à dominer une Société d'hommes libres. Ils avaient fui comme l'oiseau de nuit au retour de la lumière, ces scélérats qui, sans être Jacobins, occupaient insolemment, il y a deux jours, les places des vrais amis de la patrie. Le supplice du tyran et de ses complices les plus connus avait effrayé cette foule impure. Ils étaient loin de l'édifice sacré de la liberté.
Les vrais Jacobins rentraient dans le lieu de leurs séances, comme
1. Nous donnons cette séance d'après le Journal de la Montagne du 13 thermidor, dont le texte a été suivi ou reproduit en partie par le Mercure universel in" du 14 thermidor) et d'autres journaux. Le Moniteur ne donne pas cette séance.
296 SOCIÉTÉ DES JACOBINS [29 juillet 1794]
des vainqueurs rentrent clans une place que la trahison leur avait enlevée ; ils revoient leurs amis, leur foyer. Des larmes de joie, de sensibilité s'échappent de leurs yeux attendris. Le Jacobin serre la main du Jacobin en lui disant : Nous sommes libres f Le cœur, resserré depuis si longtemps, se dilate, et la douce joie, la joie pure comme les cœurs des vrais républicains, éclate sur tous les visages... Pourquoi le scélérat qui, de concert avec ses lâches complices, a mis la République à deux doigts de sa perte, n'a-l-il pas été plus tôt démasqué? Pourquoi l'énergie des hommes libres ne s'est-elle pas élevée plus tôt contre le tyran de la pensée, contre le scélérat qui alïichait le despotisme le plus oriental?... C'est que le masque dont il s'était couvert était presque impénétrable ; c'est qu'en favorisant le crime, il avait sans cesse à la bouche les mots de vertu et de probité ; c'est qu'en opprimant adroitement, et sous des prétextes insidieux, l'innocence ignorée, il se déclarait hautement le protecteur des opprimés ; c'est qu'en favorisant les conspirateurs, il savait donner une tournure adroite à leur défense, et qu'il la colorait du prétexte spécieux de l'amour du bien public ; c'est que, briguant à la fois le sceptre et l'encensoir, dévoré de l'ambition du fourbe Mahomet, sans en avoir le génie, et surtout le courage, pontife en même temps et despote, il s'était fait un grand nombre de partisans, en feignant de croire, pour le faire croire à tous, que le peuple français avait oublié l'existence d'une intelligence supérieure; c'est qu'il avait eu l'air de rappeler la nation française au culte de l'Etre suprême, comme si la nation française y eût renoncé ; c'est que la protection qu'il avait accordée aux prêtres, avait décuplé le nombre de ses adorateurs, et qu'il avait à ses gages une infinité de clabaudeurs et encore plus de clabaudeuses. Eh ! qui eût osé soupçonner ce monstre? On ignorait qu'il n'assistait plus aux travaux du Comité, qui chaque jour travaillait sans relâche au salut de la patrie. De nouveaux triomphes imniortalisaient chaque jour les armées de la République, la liberté semblait marcher à son but d'un pas ferme et rapide... Qui pouvait éveiller le soupçon? On croyait ce monstre inaccessible à la soif de l'or, et son ton despotique était regardé comme l'autorité farouche d'un républicain sévère.
Le masque est tombé, Catilina n'est plus. Lui et ses infâmes complices ont payé de leurs têtes leur horrible parricide, et la plume de l'écrivain patriote ne sera plus enchaîné par la crainte.
Trois représentants du peuple, Billaud-Yarenne, Legendre etCollot d'Herbois, quittent un instant la salle de la Convention nationale pour se réunir à leurs frères les Jacobins. Le premier annonce que la
conjuration dévoilée laisse aux républicains la satisfaction d'applaudir à de nouveaux succès ; bientôt le rapporteur du Comité de salut public va paraître à la tribune pour annoncer les nouvelles les plus heureuses*. L'orateur invite l'assemblée à ne pas prolonger longtemps sa séance, et à se rendre à la Convention pour y entendre ce rapport intéressant.
Legendre expose la conduite qu'il a tenue dans la nuit du 9 au 10, où les soi-disant Jacobins se révoltèrent contre la représentation nationale : « Je savais, dit-il, que les vrais Jacobins n'étaient pas à la séance, qu'une foule de conspirateurs sans carte s'y était introduite, que ceux des Jacobins qui s'étaient d'abord présentés s'étaient retirés avec indignation, quand l'arrêté liberticide d'une commune rebelle fut présenté aux conjurés. Alors j'ai pris avec moi dix hommes : « Vou- « lez-vous me suivre ? leur dis-je ; les conspirateurs se sont emparés « de la salle des Jacobins ; le crime occupe la place de la vertu, et la « révolte siège insolemment dans le sanctuaire de la liberté. Déposez « vos armes; vous ne pourriez être introduits. Vous ne ferez que « me suivre ; jai deux pistolets ; celui qui préside en ce moment est « un contre-révolutionnaire, je lui brûlerai la cervelle et le sabre en « main, je prendrai sa place! » Nous partons; en chemin je rencontre une patrouille commandée par le nommé Gérard ; Gérard est un des agents de Robespierre : « Où allez-vous, dis-je à la patrouille ? — A la Convention nationale. — Vous vous y prenez tard ! Mais savez-vous qui est à votre tête? — Oui, nous le connaissons; c'est Gérard, c'est un bon citoyen. — Un bon citoyen! non! vous ne le connaissez pas; c'est un scélérat, arrêtez-le »... On l'enveloppe en effet, on l'arrête, et je le confie à Fayau, représentant du peuple. Nous continuiins noire marche jusqu'aux Jacobins ; mais tous les conspirateurs dispersés fuyaient, la séance était levée, et les portes restaient ouvertes. Pour ne pas laisser l'entrée de la salle libre aux conspirateurs, qui auraient pu y faire un rassemblement, et violer les dépôts de la Société, j'ordonne qu'on en ferme les portes ; je me saisis des clefs, je les dépose à la Convention nationale, et de là au Comité, afin qu'elles soient rendues aux vrais Jacobins, afin que les portes de cette enceinte s'ouvrent pour eux seuls, et soient à jamais fermées pour les conspirateurs ».
1. La prise du fort Lillo et celle de Liège, qu'on trouvera à Tarlicle Convention. {Soie de l'original.)
2. Ce récit de Legendre est confirmé par Tune des éditions de la relation du député Roux, celle qui est intitulée : Le triomphe des Parisiens dans les journées du 9 et 10 thermidor.. . Paris, Lefèvre, s. d., in-S" de 8 p. — Bibl. nat..
[29 jriLLRT 1794]
Legenrlre fait ensuite part à la Société du vœu des deux Comités de salut public et de sûreté générale. C'est une invitation fraternelle faite par ces deux Comités, non comme autorité constituée, mais comme Jacobins, de ne plus souffrir de tribunes privilégiées dans leur enceinte. « En effet, ajoute Legendre, pourquoi telle place seraitelle affectée plutôt à la femme d'un député ou d'un Jacobin, c'est la même chose, qu'à telle autre citoyenne? Nous sommes peuple, et nos femmes se trouveront bonorées de s'identifier avec le peuple. »
Cotlol-d'Herffois, en rapportant, comme l'a dit Legendre, que la proposition des deux Comités n'est qu'une simple invitation, et non un ordre, demande que le président mette aux voix que les tribunes privilégiées, qui n'ont servi qu'à des passions particulières, seront désormais accessibles à tous les citoyens et à toutes les citoyennes indifféremment, a II est affreux, dit l'opinant, que des citoyens qui brûlent de s'instruire soient obligés de rester à la porte, tandis qu'il y a des places de réserve qui restent vides. »
Cette proposition est arrêtée à Vunanimité.
Un citoyen des tribunes dénonce un membre qui était secrétaire de la Société dans la nuit du 9 au 10 et qui proposa des mesures liberticides contre lui, parce qu'il annonçait la mort des conjurés.
Billaud-Varenne et Collot-d'Herbois entrent tour à tour dans quelques détails relatifs à la conspiration. Ils développent le système des conjurés, à la tète desquels était Robespierre. Il en résulte que ce monstre, de concert avec Saint-Just et Couthon, devait se partager l'empire. Antoine Couthon régnait dans le Midi, Lépide Saint-Just au Nord, et Catilina Robespierre au centre. Une lettre d'un membre
Lb 41/3966. — D'autre part, on lit dans le Monileur, t. XXI, p. 343, au compte rendu de la séance tenue par la Convention dans la nuit du 9 au 10 thermidor : « Leyendre : En sortant de celte tribune, je me suis adressé à des patriotes déterminés, que j'ai emmenés avec moi. Mon intention était d'aller brider la cervelle à celui qui a présidé les Jacobins hier et aujourd'hui. Mon pistolet armé des deux côtés, j'arrive dans la salle ; mais le malheur a voulu que ce scélérat se fût confondu dans la foule; je me suis arrêté de peur de frapper l'innocent; il se nomme Vivier. J'ai dit aux femmes des tribunes : « Vous étiez égarées; allez, la Convention punit le crime, et non l'erreur. » J'ai fermé les portes des Jacobins ; en voici les clefs. {On applaudit.) Comme c'est la Convention en masse i(ui a sauvé la patrie, demain la Convention nationale en masse sera Jacobine. (.Yomveaux et vifs applaudissements.^ Ce sera la vertu qui ira ouvrir les portes de cette Société. — Thirion : Je demande qu'il soit pris des mesures contre le scélérat Vivier. Cet homme, dévoué à Robespierre, [et] qui a présidé les Jacobins <;ette nuit, était en rébellion contre la Convention ; car il a présidé pour contenir des gens en rébellion. — La Convention met Vivier hors la loi. {Vifs applaudissements.) » — Nicolas-Joseph Vivier, ex-avoué et juge au tribunal du troisième arrondissement, fut guillotiné en même temps que Robespierre, i^ Wallon, Histoire du Tribunal révolutionnaire, t. V, p. 2o3.)
du parlement d'Angleterre vient d'en instruire les Comités. Cet étranger, qui, ne pouvant plus, disait-il, supporter le despotisme de sa patrie, était passé en France, fut amené à Paris, et Robespierre voulait qu'il fût envoyé à la mort. On demanda à l'entendre : il divagua, ne donna point de notions utiles, ne cita que les membres aristocrates du Parlement d'Angleterre, et ne parla pas d'un seul membre du parti de l'opposition, il finit par demander un passeport pour se rendre en Suisse ou dans la Nouvelle-Angleterre, où il voulait, disait-il, établir une République.
Robespierre devint son protecteur, et prétendit que c'était un excellent citoyen. Il obtint en effet du Comité un passeport pour la Suisse. C'est ce même individu qui a écrit à Robespierre une lettre dans laquelle il est dit qu'il faut ménager la caste privilégiée, ne pas mettre les sans-culottes au niveau de la noblesse, et autres assertions contre-révolutionnaires.
Le rapport d'un déserteur apprend que les puissances étrangères étaient liguées avec Robespierre et ne voulaient traiter qu'avec lui.
« Que cet exemple, ajoute Blllaud-Varenne^ vous apprenne âne plus avoir d'idoles. Tous fûtes victimes de La Fayette, de Brissot, d'une infinité d'autrefe conspirateurs. Souvenez-vous que la liberté n'existe pas dans les hommes, et qu'au contraire ce sont les hommes qui perdent la liberté. Ralliez-vous autour de la Convention, qui, dans ces moments d'orage, a déployé le plus grand caractère. Elle ne fera grâce à aucun conspirateur, et la vertu sera toujours la base de ses opérations. »
Legendre ajoute un fait qui prouve que toutes les mesures étaient prises pour faire triompher la tyrannie. A deux heures après-midi, le 9 thermidor, avant même que Robespierre fût décrété d'arrestation, les concierges des prisons avaient la consigne de ne recevoir aucun prisonnier que par ordre de la Commune. C'est ce que découvrit un commissaire de police, qui envoya dans les prisons un homme pour y être détenu, et qui, ne recevant point de récépissé, s'informa de ce qui s'opposait à l'admission de l'homme qu'il avait envoyé et reçut cette réponse. Le procès-verbal existe et sera envoyé aux Comités.
Un membre demande que la Société se présente en masse à la Convention, pour la féliciter d'avoir sévi contre les oppresseurs du peuple.
Coliol-d'Herbois, en appuyant cette demande, propose de différer, quant à l'adresse à présenter à la Convention, jusqu'à la séance prochaine, où les patriotes seront réunis en plus grand nombre, et qu'on
300 SOCIÉTÉ DES JACOBINS [20 .11 ili.kt 1794;
se borne à dire aujourd'hui à la Convention nationale : « Nous n'étions pas aux Jacobins nonidi dernier ; nous y sommes aujourd'hui, et nous venons vous féliciter sur votre énergie et partager la joie que vous font éprouver nos nouveaux triomphes. »
« L'adresse que vous présenterez, ajoute Gollot-d'Herbois, aura plus d'énergie quand tous les Jacobins seront ici. Vous répéterez avec la Convention : « Mort aux tyrans ! Mort à tous les ambitieux ! » La Convention nationale a déployé le plus grand caractère ; elle a fait ce qu'elle a dû. Elle a bravé la mort, comme la bravent chaque jour les intrépides défenseurs de la patrie. La Convention fut grande, parce qu'elle fut peuple. Nous n'avons fait que ce que le peuple fait tous les jours. C'est aujourd'hui que l'Europe la contemple avec admiration. C'est aujourd'hui que les tyrans perdent l'espoir de gagner désormais un homme qui disposerait des places ; jusque-là, la liberté avait été en péril. L'esclavage avait pris sa place sous la baguette d'un magicien perfide. On rencontrait aux Jacobins des hommes corrompus, des femmes immondes. Le crime avait pris la place de la vertu ; mais la Convention frappera tous les conspirateurs ; elle aplanira tous les obstacles ; elle sera fidèle aux principes de la liberté et de l'égalité. Malheur aux ambitieux ! Ce sont des- colosses ; ce sont des monstres. Mais la liberté tue les monstres ; elle abat les colosses.
« Nous ne devons faire qu'une famille. Celui qui ne voudra pas être libre sera chassé de son sein ; car nous sommes tous frères. Les Jacobins, c'est la Convention ! La Convention c'est le peuple ! Et la Société est éternelle comme la Liberté ! »
Collot-d'Herbois, pour prouver combien la Convention a de respect pour les droits des citoyens, fait observer que les soi-disant Jacobins sont restés dans la salle à délibérer contre elle jusqu'à quatre heures du matin, et cependant ce n'étaient pas les Jacobins qui étaient à cette séance criminelle ; les Jacobins étaient dans leurs sections, occupés à prévenir les effets désastreux de l'arrêté liberticide d'une Commune contre-révolutionnaire. 11 n'y avait à cette séance que les indifférents et les conspirateurs. La Fayette n'eût pas laissé ainsi délibérer contre lui jusqu'à quatre heures du malin.
L'orateur termine par demander que les cartes d'entrée soient renouvelées.
La proposition de se rendre en masse à la Convention est arrêtée à l'unanimité, et tous les membres de la Société ainsi que les citoyens des tribunes, s'y rendent à neuf heures du soir *.