AVRIL 1791] SÉANCE DU CLUD DES JACOBINS 3S
députation du Club des Cordeliers demande à être admise, et j'attends les ordres de l'Assemblée.
On a décrété presque à l'unanimité de l'entendre tout de suite : elle était composée de vingt membres. L'orateur a dit : « Messieurs, quoique la série des événements qui se succèdent depuis plusieurs jours fût bien faite pour occuper toutes nos facidtés... ; quoique nous voyions avec la plus vive douleur l'énorme majorité des citoyens prononcer avec enthousiasme le nom de La Fayette, que nous détestons...; quoique nous ressentions avec une sainte rage (on «p/j/auf/^Y) l'affront fait à la liberté de la presse par la capturation des patriotiques écrits intitulés : VAmi du Peuple et VOi^ateur du Peuple, où se trouvent consignées la pureté de nos principes, et nous osons dire la divinité des vôtres [quelques murmures se font entendre, mais ils sont bientôt étouffes par les cris nombreux : A bas la cabale! à bas les monarchiens! et l'orateur continue) : néanmoins, dans cet orage affreux ' de calamités publiques, où l'on peut dire que l'empire touche à sa ruine, puisque chacun ose insolemment dire ce qu'il pense des clubs, comme si les clubs n'étaient pas en dehors du cercle que la liberté trace aux opinions [nombreux applaudissements)', incapables, dans cette masse de douleurs, de perdre de vue ce que nous devons à chacun de vous en particulier, le Club des Cordeliers nous charge, Messieurs, de vous peindre sa sensibilité sur l'échec qu'ont reçu la portion des colons de Saint-Marc ', et notamment M. Mauduit, si courageusement défendus par M. Barnave 2. Ils étaient coupables; ce n'est pas la faute du grand Barnave, et nous sentons que ce grand homme n'a pas devers lui de quoi se consoler. Nous venons donc l'assurer que, fût-il honni par toute la France, il aura toujours notre estime.
M. le président. L'Assemblée des Amis de la constitution reçoit avec bienveillance cette marque d'estime pour un membre qui lui est bien cher. Elle admire surtout et le profond discernement, et le sentiment de justice, et l'amour du bien public, qui vous l'ont inspirée. Elle voit avec satisfaction l'immense faisceau de gloire que vous attacherez à la nation française si vous continuez à dirigerles mouvements de cette souveraine du monde. L'Assemblée vous accorde les honneurs de la séance. [Les applaudissements ont duré plus d'un quart d'heure; pendant ce temps M. Charles Lameth était monté à la tribune
1. Saint-Marc, ville de la partie occideutalc de l'île de Saint-Domingue.
2. Mauduit, colonel du régiment du Port-au-Prince, fut massacré par ses soldats. — Sur ces épisodes des troubles de Saint-Domingue, voir surtout Moniteur, V, 642, et VIII, 219.
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avec M. Malga, et la sonnette du président a eu beaucoup de peine à ramené}' le silence.)
i M. Charles Lameth. Messieurs, j'ai aujourd'hui une extinction de voix; je vous prie d'entendre M. Malga.
M. Faire d^Églantine. Avant qu'on entende M. Malga, je dénonce à l'Assemblée qu'au mépris de notre haine bien prononcée contre les rois, on voit encore, rue Neuve-Saint-Martin, un huste de Louis XIV placé au-dessus d'une porte, entre un perruquier et un marchand de vins; c'est provoquer l'idolâtrie du peuple : je demande donc que le buste soit désigné à nos familiers en chapeau rond, pour qu'ils nous en débarrassent, sans quoi je ne réponds plus de la liberté du peuple, et je vous annonce. Messieurs, que, si l'on ne m'écoute, fera le journal de Prudhommei qui pourra, je ne m'en mêle plus. [Sabbat épouvantable, applaudissements, huées affreuses. Un comédien de province, affilié au Club, s'est écrié avec une voix de tonnerre : « M. d'Églantine ne parle pas mieux ici que sur la sellette à Namur ! » Grande dispute entre le comédien tonnant et V orateur beuglant; nous en rendrons compte dans notre première feuille. M. d'Églantine, qui est grand partisan de la vérité, à ce que Von dit, Va entendue tout entière. Enfin, à force de : Paix làl paix! on a écouté M. Malga.)
M. Malga. Messieurs, tout est perdu ; le bataillon de Saint-Eustache a fait la motion de massacrer les Jacobins.
Massacrer! ^e, sont écriées mille voix; et déjà tous les membres en tumulte se levaient pour gagner la porte, lorsque MM. Robespierre, Bouche, Biauzat et Dubois de Crancé, sautant à la tribune, se sont écriés : « Où courez-vous? Est-ce ainsi que vous abandonnez la patrie en danger? — Passez donc sur mon corps, a dit le jeune Chartres en se couchant à travers la porte; qu'avez-vous à craindre? Laissez-vous massacrer, il est si beau de mourir pour mon père ! Est-ce qu'il ne paye pas bien? » A ce grand abandon, à la noble candeur de son front jeune encore, surtout à la force de ces derniers mots, tous les membres rassurés reprennent leur place; le calme renaît. Feydel, le confident de Victor Broglie, allait parler; mais, ù destinée! un jeune homme, que l'on dit être un clerc d'un procureur, a, par hasard, un petit écureuil dans sa poche : le petit animal se remue et fait entendre les grelots qu'il a au cou ; la peur grossit ses sons ; quelqu'un s'écrie : « Voilà le tocsin! » Chacun fuit vers la porte; Robespierre, Biauzat, Chartres lui-même, sont entraînés par la multitude. Alexandre Lameth dit, en haussant les épaules : « Voilà les hommes! » Et le président, resté Seul, a levé la séance.
\. Fabre d'Églantine était un des rédacteurs des Hévolulions de Paris.
[29a\t.il 1791] SÉA>XE DU 29 AVRIL 1791 3Gt
d'après le « JOURNAL DE LA RÉVOLUTION » DU 2 MAI 1791
Toujours une multiplicité d'adresses et d'affiliations; toujours des plaintes contre les officiers des troupes de ligne. Les commissaires du roi, envoyés dans la ci-devant province d'Alsace, de retour à Paris, ont demandé de faire part à la Société du résultat de leur mission. M. Dumas, l'un deux, membre de la Société, a présenté MM. Hérault (de Séchelles) et Boisset, ses collègues, qui ont été reçus par acclamamation, après le discours de M. Dumas. La Société a entendu avec le plus grand plaisir le récit des travaux de ces estimables commissaires, et le succès dont ils ont été couronnés. A des coalitions anticonstitutionnelles ont succédé ces Sociétés patriotiques, si indignement et si injustement calomniées, et qui ont secondé le zèle puissant des commissaires. Une garde nationale suspecte et dangereuse est maintenant fidèle à la loi. Le peuple avait été abusé dans la plupart de ses choix; des administrateurs pervers et vendus employaient la constitution à légaliser le despotisme. Ces maux ne subsistent plus. Quant à l'extérieur du Rhin, tous les mouvements ennemis sont calculés, prévus, et ce boulevard de la France est impénétrable.
Le surplus de la séance a été employé au récit de quelques attentats dont on se rend journellement coupable au nom de la municipalité et de l'état- major de la garde nationale parisienne. M. Biauzat a rapporté que, se trouvant au Palais-Royal, il a vu traîner en prison, comme si c'eût été un voleur ou un assassin, un homme qui affichait ou lisait des observations sur le serment prêté par M. La Fayette. « J'ai appris, a-t-il ajouté, qu'on venait d'arrêter un autre individu parce qu'il avait manifesté son opinion sur ce serment. Il n'y a pas de temps à perdre pour arrêter de pareilles violations des lois. »
Il a été ensuite introduit plusieurs grenadiers de l'Oratoire à la tête desquels était une députation de la Société fraternelle. Un grenadier a dit : « Nous sommes députés par notre compagnie pour déposer ses larmes dans votre sein. Sans aucun jugement légal, on nous a arraché des mains des armes que nous avions juré de ne quitter qu'à la mort, et avec lesquelles nous avons aidé à détruire les antres du despotisme. De trente-cinq proscrits, la municipalité s'est restreinte à quatorze, dont huit ont la médaille des ci-devant gardes-françaises.
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Ils demandent à être jugés légalement, et punis, s'ils sont coupables ; nous le demandons de la part de toute la compagnie, qui a fait le serment de ne les abandonner jamais ».
Un membre ajoute que la section de l'Oratoire a arrêté que, jusqu'à un jugement légal, elle ne cessera de les regarder comme ses frères d'armes. « J'ai été député par elle, a-t-il dit, auprès de MM. La Fayette et Bailly, pour leur faire part de cet arrêté. M. La Fayette m'a répondu que le licenciement n'était pas une peine, qu'on licenciait en Angleterre, en Prusse, que lui-même avait été licencié en Amérique. M. Bailly nous a répété la même chose. Nous avons demandé quelles fautes on reprochait aux grenadiers. Ils ont répondu vaguement qu'il y avait eu insubordination le 18 avril dans la garde nationale. « Mais, Monsieur le maire, ce qui s'est passé a été approuvé par le département et par la lettre de M. Delessart lui-même. — Oh! mais la garde nationale n'en a pas moins été cause, a répliqué M. Bailly, que le roi est prisonnier. Cela est évidemment prouvé. Il faut bien rétablir la subordination. »
11 a été nommé des commissaires pour rendre compte de cette scandaleuse affaire.
Le défaut d'espace nous oblige de remettre à demain le récit d'une conversation très intéressante entre MM. La Fayette et Dubois de Ci'ancé, relativement au fameux serment.
ex