‹ La société du Consulat et de l'EmpireChapitre 8 sur 16 · I. Calmann Lévy · texte numérisé non relu

I. Calmann Lévy

ques confidences sur l'état d'esprit de Joscpliinc après le divorce ; une chronique brève et discrète sur la société parisienne, plus abondante et plus libre siu* les écrivains ou les compositeurs en renom, et sur les interprètes de leurs œuvres, et c'est tout, je veux <liretoutce qui peut éclaii'cr certains aspects <lc l'histoire de ce temj)s. Qu'est-ce donc qui occupe cl reinj)h't cette volumineuse correspondance ? Ln sentiment unifjue :

l'amour d'une femme pour son mari. iN'est- 06 que cela, dira-t-on ? mais cela même n'est pas chose si banale et vaut j)eut-ètre la peine (ju'on s'v ai-rètc. l ne icinino jeune, jolie, spirituelle, occupant un j)osle él la cour, en relation avec tout ce ([U il d'éminent dans la politicjue, les lettres, les arts, et qui passe son tenqjs à aimer son mari, même absent, à le lui dire, à le lui répéter sous les formes les plus persuasives, qui s'attache en pensée à tous ses pas, devine et ressent ses moindres ennuis, le suit et l'enveloppe d'une infatigable tendresse, n'y a-t-il pas là une peinture en un sens très

evc a V a

originale et faite pour nous reposer de ces romans eufiévi'és (raniours criminelles, où les maiis tiennent si peu de place, sont si peu gâtés, et ont pour unique emploi de servir de repoussoir aux formes diverses de l'idéal que poursuit le cœur inquiet de leur femme? Ajoutez que cette pure et constante affection a sur les passions chères au roman moderne l'avantage d'avoir été réellement éprouvée et qu'elle ne laisse même pas aux scej)ti([ues la consolation de crier à l'invraisemblance.

Ce qui frappe cl cliarmc lout (raljord dans les lettres de Mme de Rcinusal, c'est le nalurel et la vérité de racceiit. Le sentiment y coule du cœur et s'y répand eu expressions simples et pénétrantes; il donne du prix aux détails les plus insignifiants, il met de rémotion juscpie dans les puérilités de la tendresse conjugale. La doideur des séparations, les j)eincs et les ennuis de l'absence, les vaines alarmes, les pi'csci'iptions tendrement minutieuses, tout cela est senti, exprimé avec une vivacité ingénue qui chasse la raillerie de nos lèvres et nous fait trouver Mme de Rémusat aimable jusque dans les passages où elle recommande instamment à son mari l'usage de la flanelle. Certes, c'est un mince événement aux veux de la postérité {[uc le passage du mont Ccnis par M. de Rémusat, fùt-il chargé des insignes et des diamants de la Couronne en vue du

sacre de Bonaparte comme roi critalic ; mais Mme de Réiiiusat n'est pas la postérité, et si le matin, en ouvrant sa fenêtre, elle aperçoit le boulevard de la Madeleine tout couvert de neige, son cœur, frissonnant, s'élance vers les Alpes, rejoint le cher voyageur, explore ces chemins aflVeux, n'y voit que brigands et précipices, ou bien, à défaut d'aussi graves périls, ressent douloureusement les secousses de la voiture et l'interminable longueuj" du trajet. « Demain, je serai cahotée toute la journée,... enfin, avec de la patience, j'arriverai peut-être à Turin, puis à INIilan ; mais quand est-ce aussi que je ne voyagerai plus? » Le tour est moins piquant, mais est-il moins naturel que le mot célèbre de Mme de Sévigné : « Ma fille, j'ai mal à votre poitrine » ?

Il est d'ailleurs manifeste (|ue Mme de Rémusat, si famiUère avec Mme de Sévigné, un de ses livres de chevet, séparée comme elle de ce qu'elle a de meilleur au monde, lui emprunte souvent à dessein, parfois à son insu, quelques-unes de ces vives formes

dont elle rcvrt sa svinpathle matei'neJle. Oui songerait à s'en plaindre, à regretter cet heureux et lorliliant nu-lange de nos inipi'essions ))ioj)res avee celles des heaux génies (jui nous ont nourris et charmés, alors surtout (|u'elles se répondent aussi naturellenuMil les unes aux auli-es? Iji cela même, Mme de Rénuisal ohéil au besoin de son cœur bien j)lus (pi'à liunhilion de son esj)rit ; car le derniei' de ses soucis send)le élre de viser au relief et à Téclat de Texpression. Nulle recherche, nul ellorl ; peu de traits et de saillies; un st\le souple, aisé, limpide, <[ui l'ccoil et j)orte d'un cours éi^al les ell'usions d une àme aimante, un tour si naturel ([u'on ne songe pas à le remarquer, à le détacher du sentiment (pi'il exprime : « Je n'aime de la vie que les jours passés près de loi — Je t'attends, et cette attente est déjà du houheur. Conserve-toi bien, soigne-toi, mon ami; aime-moi, dis-le-moi, écris-le-moi; enfin ne perdons aucun de ces moments si coLU'ts qui nous sont donnés pour aimer. » Si parfois l'expression est plus saillante,

plus originale, clic jaillit d'un cœur plein de Tépoux absent et dégoûté de tout ce qui n'est pas lui. (( Je viens à toi, mon ami, l'alignée de la sécheresse de ma matinée; j'ai besoin de parler à un cœur qui m'entende, et de mettre un peu d'aflection dans ma journée. . . Loin de toi, les jours commencent et les jours finissent sans que je les regarde. » La passion chez elle, même aux moments les plus vifs, a quelque chose de recueilli, de contenu et brûle d'une ardeur intime : « Cela est bien vrai que je vous aime beaucoup; je suis honteuse de dire à quel point je me suffis peu, et combien vous m'êtes nécessaire!... Combien je perdrais à ne pas tant soufTj'ir, puisque toutes ces peines viennent d'un sentiment ([ui fait le bonheur de ma vie !... ))

Toute aflectation ou exagération de sentiment blesse à la fois la délicatesse de son esprit et la nature exquise de sa sensibilité. Dans une lettre datée des eaux d'Aix-la- Chapelle elle peint et raille joliment deux époux fort en vue par l'éclat de leur situa-

tien officielle, et plus encore par Tostentaliou de leur mutuelle tendresse qui s'étale dans les salons et jus([ue dans les promenades de la ville. Si M. Rcgnault de Saint- Jean d'Angely tond)e malade, sa femme Tobsrde de ses soins, et ne le quitte guère que pour aller en brillante société faire un peu de musique et conter ses angoisses; convalescent, elle guide ses pas mal affermis, doucement pressée contre son sein. Le mari, de son côté, parait toujours craindre de ne pas aimer sa femme assez bruyamment, assez publiquement; il pleure en la quittant pour quelques jours, il pleure en la retrouvant, il j)leurc même en la vovant jouer la tragédie, en renlcndant, sous les traits d'Ipliigénie, supplier un prrc impilovablc, cl, à la fin de sa tirade, il court Tembrasser en pleine famille des Atrides, aumépi-is de Tillusion dramatique et des simples bienséances. Mme de Rémusat se replie sur elle-même en face de cette exubérance d'affection, et d'un ton de douce mélancolie et de fine incrédulité : « Il v a, dit-elle, daiis leur voi-

sinagc une pauvre petite femme isolc'e, triste de beaucoup de séparations, un peu afïaissée sous le poids de l'absence, qui les regarde et qui se dit tout bas : Il y a donc dans ce monde deux façons d'aimer. )> Sa façon d'aimer à elle, elle la retrouve avec ravissement exprimée par l'un de ses écrivains favoris, La Bruyère, qu'elle relit, médite et grave en sa mémoire, surtout aux endroits où sa verve s'adoucit et son cœur se découvre : a Etre avec les gens qu'on aime, cela suffit; rêver, leur parler, ne point leur parler; penser à eux, penser à des choses plus indifférentes, mais auprès d'eux, tout est égal. » Ce sentiment doux, profond et comme voilé de grâce mélancolique semble avoir gardé l'empreinte des circonstances douloureuses où, tout enfant, elle connut sou mari. M. de Yergennes, son père, était mort sur l'échafaud ; sa mère, chassée de Paris, s'était retirée à Saint-Gratien, et' elle y vivait avec ses deux filles, Claire et Alix, dans un état plus voisin de la gène que de l'aisance. Un jeune Provençal, lié depuis quelques années

avec M. de Vergeunes, leur resta fidèle dans leur détresse; il visita, conseilla, consola leur solitude. Le cœur de Cllaire alla spontanément vers l'ami des mauvais jours, et une douceur infinie le pénétra : les tristes ombrages de Saint-Gratien s'éclairèrent; les heures pesantes s'animèrent des imj)atienccs de l'attenle, de la vivacité des nuituelles confidences; des larmes coulaient encore, mais c'étaient des larmes de joie autant que de tristesse. Lajeune fille s'était donnée pour la vie, et son amour retint de là une sorte de gravité tendre qui en est la marcjue distinctivc.

Aussi connue elle revient avec comj)laisance vers ce temps et ces lieux où sa destinée se fixa! Clomme ils lui sont toujours ])résents et délicieux! Saunois lui sourit parce (|u'il est habité j)ar la plus charmante des vieilles fcnunes, jMme d'IIoudctot, mais surtout parce qu'il regarde Saint-Gratien, cl rend aisé certain pèlerinage qu'on accomplit d'un cœur palpitant et les yeux brillants de plaisir. Elle n'a même pas besoin d'avoir

Saiiit-Gratien à Thorizoïi pour l'apercevoir ; un perpétuel mirage le lui montre clans tous les pays où elle séjourne, et jusqu'au fond du Bourbonnais elle découvre et salue les coteaux et la vallée de Montmorency. Vision ou réalité, peu lui importe! elle a retrouvé l'élu de son cœur et la chaste ivresse de sa seizième année ! un flot de souvenirs enchanteurs l'envahit, a Quelles douces émotions ce temps me rappelle ! Je n'étais alors occupée c|ue de vous. Vous voir un moment sans témoins, lire dans vos veux l'affection que je vous inspirais, voilà quels étaient mes seuls plaisirs! Je me rappelle encore quel sentiment j'éprouvais au détour d'une de nos allées solitaires de Saint-Gratien — »

Son amour ne revrt pas uniqiicnicnt ces formes suaves dont nous pourrions multiplier les exemples; la suavité même a sa monotonie, et Mme de Rémusat échappe à ce défaut par un mélange de grâce souriante et de gaité légère. Elle aime son mari de tout son cspril comme de tout son cœur, et cet esprit, né délicat et fin, a été cultivé par la lecture, la méditation, le commerce des gens de mérite, l'élégance des conversations mondaines. De là, sans ombre de recherche ni de prétention, un agrément sensible qui relève les douceurs qu'elle murmure à Voreille de l'absent. Lectures diverses, visites faites ou reçues, séjour à la ville ou aux champs, voyages au nord ou au midi, tout lui fournit l'occasion ou le prétexte de louanges ou d'allusions spirituellement caressantes. Sévigné, La Bruyère, Montesquieu, Descartes lui-même lui servent à faire sa cour,

et le fameux : Je pense, donc je suis, se tourne en devise d'amour tout à fait inattendue : Je t'aime, donc je vis; je vis, donc je t'aime. La présence de son mari est le charme et le bien suprême ; moins riant est le ciel de Nice, moins salutaires les eaux auxquelles elle va demander la santé ; Paris, la cour, le monde, l'Académie, rien n'a de prix cà ses veux, s'il ne la lui rappelle. M. Raynouard, l'auteur des Templiers, a bien du mérite et bien de l'esprit, mais il a surtout un petit accent provençal qui caresse l'oreille et le cœur. On fait sa gentille avec M. de Fontanes, mais c'est à vous, monsieur le comte, qu'on pense en ce moment même, et, s'il vous plait de revenir, « on poussera pour vous les honneurs de l'hospitalité aussi loin qu'ils peuvent aller ».

Qui ne lit dans son cœur.'^ Qui ne connaît et ne nomme celui qui le remplit tout entier? S'il lui arrive de devenir subitement silencieuse, chacun lui parle aussitôt de son époux, certain de répondre à sa secrète pensée. Entre femmes, c'est-à-dire entre juges

experts, quand on a bien médit du corps des maris en général, si l'on cherche une brillante exception à la règle, on a beau regarder à droite et à jîauche, c'est encore, c'est toujours à M. de Rémusat qu'il en faut revenir. Dieu préserve la société de ces maris trop parfaits qui ne peuvent s'éloigner sans laisser derrière eux des femmes mélancoliques dont la bonne compagnie ne sait que faire !

Il y a beaucoup de grâce dans ces tendres badinagcs, oîi ^Iine de Rémusat fait si facilement à son mari le sacrifice de frivoles plaisirs; il n'y en a pas moins dans les récits de sa vie intime |)ar lesquels elle essaie de charmer sou éloignement, dans les peintures qu'elle lui trace des progrès de son fds aîné, de sa gentillesse de corps et d'esprit, de ses jeux, de ses études, du vif essor de son intelligence. Ici encore c'est le père qu'elle cherche et découvre dans l'enfant, qu'elle loue et flatte en lui. Plus tard cet enfant prendra dans son cœur une place distincte et toujours grandissante ; déjà ses dernières

lettres nous la montrent surprise et captivée par la brillante précocité de l'esprit éniinent qui devait honorer la politique et les lettres françaises, s'entretenant avec lui de littérature, de philosophie, de morale, conseillant, élevant, élargissant son cœur avec sa raison; mais c'est la suite de la correspondance qui nous permettra de l'étudier particulièrement dans ce rôle de confident et de conseiller tempérant l'autorité maternelle par des grâces de sœur ainée. A l'heure où nous sommes, Charles de Rémusat a surtout l'esprit de ressembler à son père, et c'est ce dont on lui sait le plus de gré. S'il est bon, le beau mérite ! n'a-t-il pas de qui tenir ? Si ses yeux sont charmants, c'est qu'ils ont quelque chose de fin et de tendre, qui rappelle certain regard dont l'expression va droit au cœur. Ses défauts mêmes ne sont pas à lui, et, pour peu qu'il se montre négligent dans sa correspondance, l'ironie maternelle passe par-dessus sa tête pour aller frapper celui qui lui donne un si fâcheux exemple, car Mme de Rémusat est ironique

à l'occasion, d'une ironie clcmente et légère qui sied à sa douceur naturelle et qui la préserve du ton romanesque et sentimental. Dans ses jours de belle humeur, elle attaque son mari sur son rôle glissant de surintendant des théâtres, sur sa façon de i-ecruter des sujets en Italie pour les premières scrncs delà capitale, de choisir des cantatrices dont le talent est souvent contestable, jamais la beauté, qui rallie les plus difficiles. Il s'y connaît, ce surintendant, en jolies figures! Et quand sa pauvre femme devra s'en aller refaire sa santé aux eaux d'Aix ou de Cauterets, plus d'une bonne âme s'étonnera qu'elle ose le laisser seul au milieu de si belles personnes.

Tout ceci n'est qu'un jeu, car, au fond, elle le sait ou le croit fidcle. Plus vifs sont les reproches qu'elle adresse à sa négligence épistolaire; c'est là le seul côté vulnérable de cette merveille de mari. Il en est, sous ce rapport, de plus merveilleux, et qu'on lui cite, pour tâcher d'éveiller ses remords. Cœur avide d'affection, imagination prompte

à s'alarmer, Mme de Rcmusat se montre exigeante sur ce point; elle prie, presse, conjure : même un jour elle a failli gronder son mari. Celui-ci a regimbé et réplique avec une ironie doucereuse. A cet endroit de la correspondance, notre curiosité a été fortement excitée ; nous avons cru, presque espéré que la querelle allait s'échauffer, l'idylle tourner à la satire, enfin qu'on allait dire une fois son fait à M. de Rémusat : il nous déplaisait d'entendre toujours appeler Aristide le Juste. Nous avions compté sans l'inaltérable tendresse de sa femme, qui lui fait cette réponse pleine de mansuétude et de grâce : « Votre fleur de rhétorique m'a d'abord affligée, puis un peu piquée; mais voilà qui est fini, et je t'embrasse de tout mon cœur ».

Quelle était cette fleur de rhétorique un peu vénéneuse? Nous ne savons, M. Paul de Rémusat, en homme d'esprit et de goût, n'ayant pas voulu grossir des lettres de son grand-pore une correspondance qu'il jugeait suffisamment étendue, étant aussi intime.

Pcut-(Hrc aurait-il pu faire ici une exception, quitte à compenser cette lettre légèrement gourmée par la publication de ces deux autres de juillet i8o5, si courtes mais si tendres, que Mme de Rémusat ne les (piiltail des yeux que pour les placer sur son cœur. Mme de Rémusat, à chatjue page de sa correspondance, nous présente son mari sous l'aspect le plus aimable; mais on souliaiterait qu'il se présentât quelquefois lui-même, ne fut-ce que de profil, et qu'il nous fut permis de le regarder avec des veux moins épris, j)our tàcber de démêler dans la peinture de SCS j)erfections celles qui lui a|)j)artiennent en proj)re et celles qu'il doit à la partialité du jieintrc.

Quand une femme est aussi occupée de son mari, elle a naturellement en son absence l'humeur sédentaire; elle sort rarement (( de sa coque », une fois au plus tous les huit jours, et elle a hâte d'y rentrer pour écrire des lettres pleines de sentiment, et un peu vides de nouvelles, ce qui ne veut pas dire qu'on ne puisse trouver dans celles de Mme de Rémusat quelques intéressantes allusions aux événements contemporains; mais ces allusions sont clairsemées, et il faut, pour leur donner tout leur sens, les éclairer par la narration explicite des Mémoires.

Un fait curieux à relever, c'est l'esprit et l'attitude de Paris sous le régime impérial, esprit secrètement hostile, attitude sceptique et quelquefois narquoise. Bonaparte donne facilement prise à la raillerie par l'impudeur avec laquelle il violente l'opinion puhhque.

s'efforce de s'asservir toutes les formes de la pensée, même les plus indépendantes, les plus idéales. Protecteur et dominateur des lettres, c'est tout un pour lui. S'il rend à la scène les chefs-d'œuvre classiques, c'est avec la garantie d'une vigilante censure; on les choisit, on les scrute, on les élague, et Racine lui-même doit être épuré. S il demande aux auteurs vivants des œuvres nouvelles, c'est en leur traçant d'une main inflexible le champ de leur invention, selon les convenances de son orgueil ou de son intérêt. Fouché, comme ministre de la police, et M. de Rémusat, comme surintendant des théâtres, sont chargés spécialement de |)rovocjuer et de régler l'inspiration des poètes. C^est ainsi qu'en i8o4, l'année du couronnement, Joseph Clhénicr reçut une commande dramatique en rapport étroit avec l'événement du jour. Pour satisfaire à la fois aux exigences des traditions classiques et à celles de son impérieux client, il fut très antique et très moderne; il prit Cyrus pour sujet, et dans le cinquième acte il ima-

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gina de couronner ce prince avec un cérémonial calqué sur celui de Notre-Dame.

Les Parisiens eurent Taudace de siffler cette poésie d'antichambre, et, qui pis est, d'éclater de rire à la vue de Cvrus franchissant les degrés du trône.

Cyrus bouda son surintendant pour ce chef-d'œuvre manqué et cette allégresse impertinente. Mais quel moyen d'atteindre ce public indocile et de le désarmer de sa factieuse ironie? Un seul lui restait, qui n'était pas à la portée de tout le monde, c'était de réveiller à coups de génie l'enthousiasme qu'avait soulevé Marengo; il en usa largement, et la victoire d'Auslerlitz arracha, avec l'admiration de l'Europe, les applaudissements de ces Parisiens si difficiles, si dédaigneux, si prompts à discerner le point faible de toute grandeur humaine.

Ce fut le dernier éclair de franc enthousiasme. Apres Austerlitz, le joug s'appesantit; la paix, que l'on croyait tenir, échappe encore; il faut recommencer à donner le sang de ses fils, il faut se résoudre à de nou-

vcllcs victoires. Les Parisiens redevicnncnl inquiets, chagrins, pessimistes, et la foudroyante campagne de Prusse ne réussit point à exciter leur admiration, pas même, qui le croirait ? leur surpi'isc. Ils sont fatigués de gloire, hlasés sur les miracles, ces miracles qui dévorent la fleur de la nation. Dans les bals donnés pour fêter léna, on se trouve à court de danseurs, et rarcliichancelier Cambacérés est obligé de lairc provision de pages j)our animer ses salons et remplir les quadrilles, Nul aliment à l'esprit public ; un seul lionnne pense, délibère, décide pour tous les autres, même dans les ([uestions les j)lus puériles, et si l'Académie se partage sur le titre de Monseigneur à donner ou à refuser au cardinal Maurv le jour de sa réception, c'est au vain((ueui' d'Iéna qu'on en référé pour trancher le différend.

Paris désœuvré s'ennuie, boude, raille, et plus son altitude déplaît et blesse, plus il y prend goût ; il sent sa force avec le dépit du maître et sait désormais où le piquer.

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AfTcctant de rester froid ou silencieux sur son passage, attentif à surprendre un mot, un geste imprudent ou ridicule, ou, faute de rien surprendre, habile à l'invention plaisante et vraisemblable, Paris, par cette opposition subtile, insaisissable, tire du joug qui Topprime une fine vengeance; il taquine, harcelle, irrite le despote et lui rend importun, presque insupportable, le séjour des Tuileries. Bonaparte a peine à maîtriser cette antipathie que flatte le courtisan ; il s'attarde longuement au château de Saint- Cloud ; il parle de restaurer Versailles, et dans ses jours d'exaltation et de colère il déplace en idée sa capitale, la transporte à Lyon et se réjouit d'avance du spectacle de la déconvenue des Parisiens et de l'ouvrage des siècles brisé et refait par un caprice de sa volonté. Mme de Rémusat, qui suit d'un regard attentif les publications nouvelles, qui donne volontiers un thé aux gens de lettres, qui travaille même furtivement à un roman inédit, enregistre avec complaisance tous les événements littéraires ; mais combien

loG LA SOCIETE DU CONSULAT ET DE L'EMPIRE.

peu sont dignes de fixer notre attention! Quelle rareté ou quelle disette d'œuvres vraiment originales! On est frappé de l'insignifiance des noms ([ui reviennent fré- ([ucmment sous sa j)lumc, les Esmcnard, les Gcnlis, les T.ucc do I^ancival! Il y a même im certain Cliéion ([ui a eu la bonne fortune de plaire à rempereur par un Tartuffe de mœurs imité de Shéridan, et (pii a été récompensé de sa verve d'emprunt j)ar la pi'éfecturc de Poitiers. La postérité n'a pas partagé Tengouement de Bonaparte : elle ignore Al. CJiéron. Il faut sortir des landes do la lilléialiire officielle pour trouver (piel(|ues talents brillants et vigoureux. Ceux-là fuient une oppressive et rapetissante tult'lle; Ducis se tient à l'écart, Chateaubriand boude et menace, et Aime de Stai'l est proscrite comme coupable d'apprendre ou de rapprendre aux Français à penser, un crime dont Mme de Geulis était si fort innocente !

Sur la société contemporaine, les lettres de Aime de Rémusal sont d'une regrettable

discrétion. Les portraits qui passent devant nos yeux sont souvent aussi vagues que les initiales qui voilent le nom des originaux. Les deux figures qui ont le plus de relief appartiennent au siècle précédent; ce sont celles de Mme de Vergennes et de Mme d'Houdetot. Vive, spirituelle, un peu sceptique, Mme de Vergennes se montre avec un fin sourire entre ses deux enfants, ses deux veuves, raillant leur attitude plaintive et s'étonnant d'avoir donné le jour à des filles aussi conjugales. C'est à la plus sentimentale qu'elle s'attaque de préférence (la cadette, mariée au général de Nansouty, n'avait d'ailleurs que de trop justes sujets d'inquiétude) ; c'est elle qu'elle taquine de ses doutes sur la fidélité des maris qui voyagent au loin et de son indulgence d'avance acquise à Jtous les péchés de M. de Rémusat; mais dans ces escarmouches entre mère et fille, entre deux femmes qui représentent des natures et des époques différentes, ce n'est pas toujours l'humeur légère du dixhuitième siècle qui a l'avantage, et la sensi-

hllité douloureuseniciit froissée de Mme de Kémusat arrête tout court l'épigrainine sur les lèvres de Mme de Vergenncs.

Quant à Mme dHoudctot, uous la retrouvons, aux deruiôres heures de sa vie, aussi sf)urianlc', aussi ainiaiite et aussi déluiée de Tidée du devoir (ju elle nous était appai-uc dans les Mémoires de Mme d'Epi iKiy, au temps oîi le départ de son mari pour Tannée et l'arrivée de son amant, Saint-Lambert, lui causaient un double ravissement et la rendaient (( aussi folle qu'un jeune chien n. Saint -Lambert, qui avait vieilli et était mort sous son toit en i8o3, avait fini j)ar éprouver quelque chose qui resscmiilait à des remords, et qui devint de plus en plus sensible dans laflaiblisscnu'nt de ses facultés : 11 avait la manie de dire à tout instant à ]\L d'IIoudetot, en lui prenant les mains : a Mon ami, j'ai eu bien des torts envers vous... ». On avait toutes les peines du monde à Tempécher d'expliquer sa pensée. ]Mme d'IIoutetot ne se croit de torts envers persomie; elle a de son amant

trois portraits dont elle enchante ses regards; elle les montre à Mme de Rémusat, lui redit les vers qu'elle fit jadis en son "honneur, et respire avec ivresse un passe coupahle et charmant dont elle ne sent que le charme et nullement la faute.

Singulière liaison que celle de deux femmes d'humeur et de conduite aussi différentes! Elles s'entendent pourtant, elles se plaisent, et ]Mme d'Houdetot a une manière si franche et si naïve de renverser la morale, que sa jeune amie confesse qu'elle ne l'écoute pas impunément. Elle se sent, elle se dit atteinte, et d'un ton moitié sérieux, moitié plaisant, elle déclare que les penchants du cœur ont une force irrésistible, et que dans le mariage l'amour seul, et non le devoir, fait les femmes fidèles. Théorie inoffensive, à la condition que le mari soit assuré de toujours plaire, ce qui est le cas de jM. de Rémusat, et sa femme ne se joue apparemment avec ces idées périlleuses que pour lui décerner une louange d'un tour nouveau et lui dire avec une grâce un peu

osée que si elle ne l'avait pas eu pour mari, elle eut couru le ris{[ue de l'avoir pour amant. Il nous semble qu'ici Mme de Réuuisat surfait son amour aux déj)ens de sa dignité, et qu'elle se vante à son détriment : quoi qu'elle en dise ou veuille en croire, elle est, avant tout, épouse et mère au sens le plus grave et le plus doux de ces mots. Qu'il serait facile de l'en convaincre, en l'accablant de son propre témoignage ! N'est-ce pas elle qui, témoin ou confidente de plus d'une tendre liaison, se plaît à médire des amants les plus parfaits et à les immoler même aux maris ordinaires qu'on a tant de sérieuses raisons d'aimer, encore qu'ils soient médiocrement aimables ? N'ajoutet-elle pas, d'un ton qui ne souflre pas de réplique, (ju'à tout âge les femmes n'ont de grâce et de dignité que dans le repos? Dans ses désirs, dans ses vœux, dans ses regrets, ce qui domine, c'est la note intime et tendre du foyer. L'amour, tel qu'elle l'éprouve, est si épuré, si dégagé des sens, qu'elle voudrait précipiter les années et payer de ses

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rides et de ses cheveux blancs le honheiii' de ressaisir et de posséder enfin son mari. Ni co(|uette ni passionnée, ni (léliniéne ni d'IIoudctot, jNInie de Réinnsat représente un type moins rare parmi nous (pron ne se plaît à le croire et (pu' est le solide lionneur et la lorce secrète de la société française. On se persuade, en lisant ses lettres, qu'il v a même à Paris un coin (ritha(pie et cpie toutes les Pénélopes ne sont pas au ^lusée des Anticpiës.

MÉMOIRES

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