‹ La société du second empire (volume 2)Chapitre 47 sur 133 · III U · texte numérisé non relu

III U

lîK're ùc l'académicien actuel, l'ecevail nombre de nolabilités appaiLenanl, pour la pluparl.au parti orléaniste.

Le salon du prince Napoléon réunissail, de l'acon régulière, une société bien tranchée de gens de lettres et de journalistes. Le Ion n'v était pas précisément à la discipline relif^ieuse et au conservatisme timide. Là se retrouvaient Flaubert, Renan, Sainle-l>euve, Emile de Girardin, Adolj)he (l\iéroull, rédacb'ur en chef de l'Opinion nalionale, h^dmond Aboul, Emile Augier, Mérimée et d'autres plumes notoires. Tous les mercredis le |)rince recevait ses amis à dîner. Avec sa taille colossale son énorme tête de guerrier gaulois, Flaubert elTarouchnil un peu la princesse Clotitle qui s'Iiabiluail uiaiaiscmenl à ses e.xorbilanls parado.\es. L'auleur de Salammbô mouli'ait |)eu de goûts pour la liberté et délestait la démocratie. Il critiquait amèrement et par anticipation les projets de réforme que l'on ])rètailà Napoléon IIL

— L'IOmpereur, disait-il. \ a lamenei' au pouvoir la bourgeoisie. l*]t le bourgeois, c'est le choléra-morbus I

11 ne voulait entendre j)arler ni duu empire aristocratique ni d'un em{)ire populaire.

— iMais alors, lui demandait-on, sous (juel régime vous plairait-il de vivre?

— Je souhaiterais un empire intellectuel.

Alors, la voix presque caressante de Uenan se faisait entendre :

— Un empire intellectuel? JMais ne Tavons-nous pas ici? Pour satisfaire Flaubert, il suffirait de proclamer le prince Napoléon et de nous partager les [)orlcfeuilles '.

Dans ses appartements du Louvre, le comte deNieu-

1. lloiiEKT xMiTCiiELL avec la collaboa-alion du coiiile Fleirv, i'n Denii^Siècle de mémoires.

werkerke donnait des soirée musicales et artistiques des plus suivies. Sonlriplecaractèred'hommedumonde, de surintendant des Beaux-arts et d'artiste attirait chez lui la fleur de l'élégance et du talent. De merveilleux objets d'art encombraient ses salons splendides. Le charme de la musicpie s'y associait à la vue des pastels exquis de Latour ou de Rosalba. Au-dessus de ses appartements de réception, se trouvaient ses petits appartements dans lesquels ses intimes causaient et fumaient après les soirées officielles. C'est au milieu de ce petit cercle que le peintre Eugène Giraud avait dessiné en charge toutes les notabilités de l'époque qui voului-ent bien se prêter à celte plaisanterie, œuvre très curieuse où l'exagération comique n'excluait pas la ressemblance.

Mais, au-dessus de ces divers rendez-vous de la grâce et de l'esprit français, un salon brillait à la fois de l'éclat de l'art et des feux de l'astre impérial: c'était celui de la princesse Mathilde ou plus simplement de la Princesse, car on rap])ela ainsi tout court pendant un demi-siècle, comme si elle eût été la princesse par excellence.

Dès ipi'elle vint en Fi'ance, du temps de Louis-lMulippe, cette tille du roi Jérôme conquit de suite la société parisienne par son nom glorieux, sa beauté de médaille, sa grâce simple, son esprit à la fois sérieux et primesaulier. Elégante, parlant l'italien à l'égal du français, instinctivement artiste et peintre ])ar étude depuis l'Age de neuf ans, elle séduisait irrésistiblement avec son profil césarien aux lignes adoucies, sa taille svelte, son « teini extraordinaire <lo rose de Bengale »

132 LA SOClliTE DL' SLCOXD ICMPIRE

(ainsi qu'elle le confiera plus lard aux Goncourl), avec ses beaux yeux bruns inlerrogaleurs, ses épaules déjà admirables, son sourire enchanteur, avec sa franchise de parole et sa fierté d'allure toute napoléonienne que tempérait une bienveillance héritée de sa mère. Voici comment Sainte-Beuve la vit quelques années plus tard : « Elle a le front haut el fier, fait pour le diadème; les cheveux d'un blond cendié, relevés en arrière, découvrent des lempcs larges et pures et se rassemblent, se renouent en masse ondoyante sur un cou plein el élégant. Les traits du visag-e, nettement et hardiment dessinés, ne laissent rien d'indécis. Un ou deux grains jetés comme par hasard, montrent que la nature n'a pas voulu pourtant que cette pureté classi({ue de lignes se put confondre avec aucune autre. L'œil bien encadré, plus fin que grand, brille de l'adeclion ou de la |)ensée du moinenl, et n'est pas de ceux qui sauraient la feindre ni la voiler; le reg:ard est vif el perçant; il va, par moments, au-devant de vous, mais plutôt pour pénétrer de sa propre pensée que pour sonder la vôtre. La physionomie entière exprime noblesse, dignité, et, dès qu'elle s'anime, la grâce unie à la force, la joie qui naît d'une nature saine, la franchise et la bonté, parfois aussi, le feu et lardeiu-. La joue, dans une juste colère est capable de flamme. Cette tête, si bien assise, si dignement portée, se détache d'un buste éblouissant el niagnifi(jue, se rattache à des épaules d'un blanc mal, dignes du marbre. Les mains, les plus belles du monde, sont tout simj)lement celles de la famille. C'est un des signes remarquables chez les Bonaparte que cette finesse de la main. La taille, moyenne, paraît grande, parce qu'elle est souple et proportionnée; la démarche révèle la race; on y sent je ne sais quoi de souverain, et la femme en pleine possession de la vie. »

Elle brilla vite au premier rang. Déjà, elle avait pour elle ces faiseurs de renommée, les artistes et les écri-

vains. Elle étaiL pivle pour le rôle hienfaisanl et propice qu'elle allait jouer et qui devait lui mériter le joli surnom de Notre-Dame des Arts. C'est elle qui familiarisa aux idées de beauté la cour et la ville. Son intelligence admirablement nette et réalisatrice la servit à merveille dans sonapostolat d'esthète en robe de eour. c Sa pensée, dit encore Sainte-Beuve, n'a jamais un instant de trouble, d'hésitation; elle ne con(^'oit que ce qui est clair et ce qui s'explique clairement. Ne lui parlez pas de ces idées complexes, ambiguës où il entre du pour et du contre, de ces pensées entre chien et loup : ces nuances, ces crépuscules d'idées n'existent pas pour elle. Elle est bien du Midi en cela. Ce qu'elle comprend, elle le voit. Il fait nuit ou il fait jour. C'est un ciel d'Italie tout d'azur avec un horizon net el arrêté; pas un nuage, pas une vapeur: le bleu pur et les lignes certaines. Intelligente, ferme et décidée comme elle est, ennemie du vague, allant droit au fait, droit au but — ■ elle et son frère le prince Napoléon en cela semblables. — Si l'on se permettait d'être observateur en les écoutant, on se plairait à retrouver en eux pour le trait général et le contour, quelque chose de la forme et du « profil d'esprit o du grand empereur, leur oncle. »

La princesse s'était installée rue de Courcelles dans un somptueux et élégant hôtel, entre une cour spacieuse et un assez grand jardin. Bien disposé pour les réceptions, le rez-de-chaussée se composait d'une pièce datlente, de six salons de grandeur diverse communiquant entre eux et d'une salle à manger arrangée en seri-e du plus gracieux elTet. Dans toutes ces pièces s'étalaient aux murs les tableaux modernes d'un choix sûr et les tapisseries les plus rares, se dressaient les statues de ])ronze et de marbre, les bustes, les figurines précieuses, les vases de Chine couronnés de gigantesques palmes, s'entassaient les meubles anciens et une multitude d'objets d'art qu'on eût crue échappée d'un rêve des

Mille et une nuits. Un magnifique escalier orné de paons de bronze el de draperies chinoises conduisaTl aux étages supérieurs. Dans ce cadre splcndide défilé rent, tant que dura l'Empire, toutes les célébrités des lettres et des arts. L'esprit y régnait au détriment de la politique. On y vil même des adversaires du rég^ime impérial, nommément Charles Blanc qui n'y revint plus après le Oualre septembre. C'était le salon où Ton faisait et défaisait des réputations, mais non des ministères. On y faisait cependant des sénateurs comme Sainte-Beuve, des professeurs au collège de France, des bibliothécaires, des lauréats aux expositions, des académiciens. Seulement l'iiilluence de la princesse ne s'exerçait jamais qu'au service du mérite.

Sous la Présidence, la muse de ce luxueux temple de la conversation avait été fort utile à son cousin Louis- Napoli'on en le lui prêtant comme terrain neutre. L'empire venu, elle se tint conslamment en dehors de la politiipie. Ouelle que fût l'opinion de ses amis, ils n'en avaient pas moins droit à son innuence. Personnellement, loul en partageant certaines idées de son frère, le prince Napoléon, et des compromettants amis de celui-ci, Ions gens au langage moins (ju'orlhodoxe, elle était profondément allaclKW; à l'Empereur et chérissait le Prince impérial. Ouelle dilTérence pourtant entre sa vivacilé impétueuse, ses impulsions parfois agressives et la douceur patiente de Napoléon 111. « Un homme (pii ne se met jamais en colère, s'écriait-elle un jour, et dont la ])lus grande parole de fureur est : « (Vest absurde! » Moi, si je l'avais épousé, il me semble que je lui aurai cassé la tète pour savoir ce qu'il y avait dedans '. » Au point de vue religieux, notamment en ce qui concernait le Saint-Siège et la question romaine,

1. Journal deti Goneoarl. — Rappelons qu'à un moment de >a jeunesse, la princesse JMalhilile avait dû épouser son cousin Louis-Napoléon. Voii' là-dessus notre lome I".

elle professait nettement l'évani^ile de son frère; et du comte Vimércati. Entre ce frèi'e et elle, abondaient les points de contact, les affinités de nature. Si fière qu'elle fût du nom qu'elle portait, elle gardait des sentiments très libéraux et son patriotisme ardent s'orientait bien

Lu princesse M;ilhilde.

D'après nu paslel d'Hébert.

plus à gauche qu'à droite. La princesse avait '< le cœur

bleu

1. On en lioiivera la preuve dans la vihranle lettre quelle écrivit à Sainle-Beuve en janvier 18(i(;, au lendemain de la première du Lion amoureu.r de Ponsard :

« Celle pièce m'a ravie, d'abord i)arcc qu'on y parle français, que les sentiments (pielle fait naitre sont français et qu'(dle est jouée admirablement bien. Mes vieux sentiments républicains se sont réveillés. Je serais partie avec les républicains pour exiermmer les royalistes, ces mauvais Français, .l'ai essayé de sifller, lorsque le père de la jeune femme qui se convertit à la jeunesse d'un général républicain ([u'ellc épouse envers et contre tous, au(pu'l llocbc vient di- domiei'sa libei'té,

13(i LA SOCIÉTÉ DU SFXOND EMPIRE

Lonj^ue sérail la lisle des assidus de riiôlel de la nie de Courcelles. Combien de causeurs de grande marque prirent part à ces feux roulants du Iranc-parler et de la fantaisie, à ces jeux de l'esprit qui vole, fait balle, rebondil, repart encore! Parmi ceux qui manièrent le plus souvent la ra([uelte, il faul nommer, sous le Second Empire : Nieuwerkerke, Alexandre Dumas, Théophile Gautier, Arsène Houssaye ; les trois quarts de ITnstitut et ceux <jui l'ont leur noviciat, de Meissonier à Caro, (riléberl à Gavarni, deJadin à Guillaume, de Gérôme à Mérimée, d'Aug-ier à Bouguereau, de Sandeau à Maxime du Camp, de l'enan h Feuillet, de Taine à Coppée, de Claude L)crnard à Labiche, de Daubrée àLittré, (TYriarle à Amédée Pichot ; le marcpiis de Custine. cpii a vendu Saint-Gratien à la Princesse; M^^. Adelon el Philis, Darimon et Arago, F^révost-Paradol et qu(>l(pu's autres républicains ralliables; de Saulcy. archéologue et homme d'esprit, Chaix d'Est-Ange, Dubois de L'Estang ; enfin, poiir ne nommer que les principaux. Flaubert, <[ue remplacera Maupassanl, Edmond Al)Oul. Pasteur, le peinire Giraud, (^hennevières, Carpeaux, les (ioncoui't inslalh-s comme des augures, pontifiant, observant, recucillaut au microscope la monnaie d{' rcsjuil ambiant, Sainte- Beuve à (|ui la maîtresse de céans voua l'amitié la |)his empressée et la plus vigilante. Ajoutons à ces noms les

i|ii,iii(l ce vieil émigré gracié lui dit : « Allons, ma lilie. chez « les Anglais. »

<< J'ai élé conlenle de moi. .le puis encore sentir vivement et patîiotiiiiiement. Mais le public a été forcé d'applandir malgré lui. 11 y a des pensées lières et fortes, superbes. Les gens (jui ne pouvaient critiquer disaient nonchalamment : « Pour- I' (pioi remuer tout cela '.' » Ouel esprit ! (Juelle faiblesse 1 Ouelle lâcheté 1 Ouant à moi, comme je ne suis pas assez noble pour avoir eu des parents guillotinés, je n'ai eu que les roses de la Révolution, .le l'aime, je la comprends, sans excuser ses crimes; mais je suis indidgenle pour ses erreurs, et je voudrais voir tous les Français en senlir la grandeur et la défendre. »

princesses Bonaparte, leurs maris et leurs enfants. Pour tous ces hôtes, heureuse de vivre, d'être entourée, de régner sur des êtres d'éhle, la princesse savait se montrer ég-alement accueillante, mais (Hfterente d'attitude et de conservation, suivant !e lieu ou selon l'interlocuteur.

Allons assister à un de ces dîners toujours si pleins de naturel, de cordialité et d'entrain. La salle à manger est tendue de soie pourpre et décorée de glaces gravées dans d'élégants cadres. Au milieu de la table, un aigle d'or étend ses ailes sur les fruits et sur les Heurs. La princesse arrive, suivie d'une dizaine d'invités, parmi lesquels prend toujours place sa lectrice, Mme Defly. Elle s'est tenue à une demi-toilette et ne laisse qu'entrevoir le ferme dessin de sa poitrine sur laquelle s'arrondit un seul rang de perles magnifiques. Le ton des conversations prend de suite un tour d'intimité. 11 règne une telle liberté d'esprit et de parole que, sans la vaisselle plaie marquée aux armes de l'Empire, sans la gravité et l'impassibilité des laquais, jamais on ne pourrait se croire chez une Allesse.

Celle-ci étonne ses convives par la finesse et la nouveauté de ses aperçus, par l'originalité et la hardiesse de sa pensée, par la franchise, la droiture et l'élévation de son caractère. Due d'attrait captivant dans celle physionomie où se succèdent les impressions de toutes sortes, dans ces yeux indéfinissables « tout à coup dardés sur vous et vous perçant' ». L'esprit répond au regard. 11 jaillit en sailies, en échappades. en trails pittoresques et incisifs à la Saint-Simon. La première fois qu'ils sont venus duier rue de ('ourcelles, les frères de Concourt ont savouré un véritable ensorcellement de grAce et ils écrivent dans leur Journal : « Une femme à l'amabilité comme son sourire, le plus doux sourire du monde —

JL. Journal dea Concourt.

le sourire gras des jolies bouches ilalienncs — et une femme ayant ce charme : le naturel et vous mettant à l'aise avec une langue Camilière, la vivacité de tout ce qui lui passe par la t(Me, une adorable bonne enfance... Elle nous fait de jolies et spirituelles plaintes sur le niveau singulièrement descendu de la femme, depuis le temps fpie nous avons peint, sur son ennui de ne point trouver des femmes s'intéressant aux choses d'art, aux nouveautés de la littérature ou ayant des curiosités, sinon viriles, au moins élevées ou rares. Mais la plupart des femmes qu'on voit, qu'on reçoit, dit-elle, il en est si peu avec (pii l'on [)uisse causer : k Tenez, (piil entre une femme ici, je serais obligée immédiatement de changer la conservation. Vous allez voir tout à l'heure... Oui, toutes les femmes inlelligentes de ce t(;mps-ci, je suis toute prête à les recevoii'... Mlle Rachel, oui. Mlle Rachel.jc l'aurais parfaitement reçue... Mme Sand, je l'invilcrai (piaiid ou \ou(lra. »

Le repas terminé, on passe dans les salons où des habitués, artistes ou littérateurs viennent rejoindre les personnes qui onl dîné. Plutôt discrèles dans leui- habillement, les femmes a[)parliennent rarement au milieu pureuKmt mondain, mais sont de plus ou moins loin associées à l'art ou aux lettres. Parmi ces familiers, la princesse abdique toute idée de représentation. (Vest une marcpiise de Rambouillet qui. loin de se conduire en précieuse, se réjouit d'être descendue de son nuage. Les « officiels », les ari-ivés, les satisfaits de leur soit conservent une attitude réservée, mais combien nom breux ceux qui, encouragés par le libre esprit de la maison, raillent la Cour et la ville, épiloguent sur l'Etat et sur l'Eglise, déchirent à la Chamfort, accumulent épigrammes, nouvelles à la main, racontars, médisances à la Tailemant des Réaux, à la Russy-Rabutin, voire à la Rabelais. Entre ces éléments divers, hétérogènes, (pii n'ont qu'une enseigne commune : l'esprit ou le ta-

lenl, la priiicesso rit, discute, ironise, raille ou fulmine, « bonne et méchante à la fois », car elle est capable d'ardeur, d'incMg-nation, d'impétuosité, décolère, d'excès même de parole. Elle est la première à s'arrêter si elle sent qu'elle fait fausse route, à ramener la concorde si la discussion devient trop chaude. Elle taquine, attaque et supporte les malices de quelques-uns qui ne demandent qu'à s'affranchir de toute contrainte. Forte de son éclectisme, elle se garde de tomber dans les pièges de la politique et, tout à la fois raison et fantaisie, décision et charme, se montre jusqu'au bout, suivant l'expression des Goncourt, (( une Marguerite de Navarre dans la peau d'un Napoléon ».

La princesse aimait tous les arts, mais, suivant ses naturelles dispositions, sa préférence allait à la peinture et plus spécialement au genre classiijue et historique. En cela, elle se souvenait de l'observation de La Bruyère, que les princes, quels que soient leur tempérament et leur orig-inalité, sont tenus par état d'être classiques. Lilia non lahoranl. Mais les abeilles travaillent. La princesse peignait beaucoup et avec de réelles qualités. Les longues années passées en Italie, ses stations à Rome et à Florence devant les chefs-d'œuvre de l'antiquité et de la Renaissance, puis son mariage avec le richissime Demitlolï', qui créa sous ses yeux le musée de San Donato, devaient aviver et conOriner ses goûts, encourager sa facilité de crayon. Elle s'était constitué toute une religion d'art, et cette religion, ce culte profond, raisonné, étayé sur des études constamment renouvelées et des conseils bien accueillis, n'avait fait ([ue s'accroître avec les années. Aussi les peintres devaient-ils recevoir le meilleur de sa prol(>ction. Un jour que le jury avait méconnu undeses protégés, elle s'emporta à la façon de Napoléon I' ' :

— Les peintres ! Après tout ce que j'ai fait pour eux... les croix, les commandes... et la |)eine que j'ai

eue à donner le "'oùt de Pail à l'Empereur, à imposer hi mode de la peinture et des peintres à la société 1 Si bien qu'aujourd'hui tout le monde a son peintre. Mon avoué a son peintre. C'est Corot... positivement. »

En revanche, comme Napoléon 111, la princesse Malhildo goûtait peu la musi(pie. Sur ce point, elle avait résisté à rinlluence de sa lectrice, Mme Delly, qui possédait un véritable talent d'imj^rovisatrice. Elle s'ouvrit un jour de celte absence de sens harmonique au marquis de Custine. Celui-ci écrit : « La divinité du lieu nous disait hier cpie la belle musique hii faisait l'elVct du sable dans sa cervelle. C'est un vent qui a soufflé contre cet art dans son cœur. On ne peut tout avoir. La princesse n'aime que les vaudevilles et les orgues de Barbarie et son piano est faux à faire crier quiconque n'aurait pas de salde dans les oreilles. Mme Delly a triomphé et de l'instrument et de l'auditoire. » A l'en croire, cette mélophobe aurait eu sans succès douze professeurs de piano. Mais ceci ne l'empêchait nullement d'élendre sa protection sui" des compositeurs comme (lounod, Ambroise Thomas. Massenet, Verdi et de faii'c inlerpiéler leurs oeuvres chez elle |iar des cantalrict'S célèbres comme la grande Alboni ou Mme Miolan-Carvalho, ou par d'excellents amateurs comme le Général Bataille au timbre d'un si pur crislai. ou Mme Conneau au contralto si profond et si émouvant.

Plus que nul autre, les artistes, dans Ihùtel de la rue de Conrcelles, se sentaient vraiment chez eux. La princesse était leur confrère pas jaloux, bienveillant et généreux. Hébergés, choyés, gâtés, ils n'avaient à redouter ni limportunité ni l'indiscrétion, ni même le manque de tact ou de façons. Témoin ce dimanche gras où l'un d'eux se fil la tète du mari de la bonne hôtesse, du prince Demidotr et apparut, nouveau spectre de Banco, au milieu d'un festin qui s'apprêtait à être joyeux et

que présidait le comte de Nievnverkerke... Tout le monde pâlit... et aussitôt prit la fuite à rexceplion de la princesse, restée en tète à tèle avec son prétendu seigneur et maître. Un violent : « Sont-ils bêtes ! » du peintre facétieux ramena les fugitifs et avec eux la gaîté.

Ces plaisanteries d'atelier n'clTrayaient nullement l'Altesse artiste. Personne n'ignore qu'elle avait son franc parler et qu'elle n'hésitait pas à appeler un chat un chat. Ses boutades formeraient un in-octavo. A la fin d'une grande soirée, comme les derniers invités prenaient congé d'elle, elle dit au général Boiigenel, son chevalier d'honneur :

— Et maintenant, mon cher général, allons nous coucher.

— Princesse, lui dit tout bas le lieutenant de vaisseau Charles Duperré, je voudrais bien être à la i)lace du général.

. — Pourquoi?

— A cause de ce que vous venez de dire.

— Mon cher, vous seriez volé, lui répondit la maîtresse de maison. Chez moi, il n'y a pas de service de nuit.

A La Guéronnière nommé sénateur à trente mille francs et qui faisait des façons pour voter un amendement, elle déclarait d'un ton péremptoire :

— Allons, allons, vous voterez la loi pour ceci et pour cela. En un mot, vous avez trente mille raisons pour la voter.

C'est au même La Guéronnière qu'elle disait :

— Pour ne faire de chagrin à personne, vous êtes de toutes les opinions hormis la vôtre.

Esprit français, soufire moqueur de Française! Elle n'eût certainement pas été aussi fêtée dans la société parisienne, si au talent de faire; du bien elle n'avait joint celui de faire des mots.

142 LA SOCILTE DU StCOM) EMl'lUE

Au relioiirs de laiil de princesses qui jjasssent leur vie à voyager, ce Mécène enjuponné prélérail aux déplacements fastueux la douceur d'une relraile aux environsde Paris. A Saint-Gralien, près des bords fleuris du lac de Montmorency, un pelit château se trouvait à vendre, faisant partie d'un ancien domaine du maréchal de Câlinai et devenu, à l'épotpie, propriété du marquis de (-ustine. Attirée dans le pays par la présence de Mme Frédéric de Reiset, sa dame d iKjnneur, la princesse acceptaà déjeuner chez le marquisde Custinequ'elle émerveilla parle naturel, le mouvement et l'originalité de ses discours « accompagnés d'une pantomime qui donne la vie à chaque parole ' >>. Elle visita ensuite le château, le parc. Avec ses grands arbres ton (Tus, ses pelouses, la perspective du lac oii nageaient de grands cygnesblancs,le domaiiu^lui sembla pourvu des charmes et des commodités qu'elle souhaitait. Après l'avoir loué quelque temps elle l'acheta et y lit commencer des travaux d'embellissement. Hlle éprouva vite une affection douce et familière pour ces riants ombrages, ces tleurs chatoyantes soignées comme de délicates créatures, ces oiseaux chanteurs, seule musique à la([uelleellc se complut. Elle lit de Saint-(iratien sa Maison de Sylvie et y reçut jusqu'à son dernii'r jour ses amis les manieurs de plume, de pinceau et d'ébauchoir.

Combien de fois l'accompagnèrent-ils dans ses promenades dans le |)arc, tandis qu'elle allait d'un pas décidé, les mains derrière le dos à la Napoléon, (( suivie d'un petit chien gras à lard monté sur quatre pattes semblables à des allumettes - ». Et que de discussions, que de controverses d'art, que d'heures de gaîté

1 . Lettre iiiédile du mai^iui^ de <k .stini; à Mme de Coukdonne.

2, Journal des Goncourl,

l>l!: SALON DE LA PRINCESSE MATIIILDE

OU (le labeur daus l'alelier aux portières algériennes, au papier gi-enal velouté, aux grandes armoires de marqueterie, aux murs garnis d'immenses palmes croisées ! Dans un coin étaient encadrées les mentions obtenues parla princesse aux expositions. Là les pi-incesses Bonaparte venaieni broder ou lii-e: là travaillaient sou-

La iirincesse MaLhilde.

D'après le portrait d'Eiigi'ne Giraiitl.

vent Eugène Giraud, le peintre doublé d'un si vivant caricaturiste, Hébert et surtout la vaillante maîtresse du lieu. Nous ne pouvons mieux en évoquer la physionomie qu'en donnant le croquis qu'en ont si alertement troussé les Concourt.

«Debout, (liraud peint le ciel d'un panneau faisant partie d^une décoration à personnages du Directoire «lu'ilexéculepourl'escalier du chàlcau. Entrent deux lia-

lieniies modèles. La princesse se met à peindre lune d'elles pendant deux heures, lui donnant à peine quelques minutes de repos. A côté de la princesse, la comtesse Primoli lit silencieusement et derrière elle, Hébert lave une aquarelle d'après l'Italienne qu'elle peint. Giraud, de temps en temps, jette dans le travail quehjue blague que la princesse rabroue en riant ou grondant. La t'einme de chambre apporte un nœud de diamant que la princesse a commandé, ces jours-ci, et en fait voir la beauté, en îe détachant sur le noir de son tal)lier. (jiraud de prendre le menton de la femme de chambre, disant sur le ton d'un uuu-qiiis de théâtre : c Agaçons la soubrette. » Sur quoi la princesse crie : « Allons, vieillard, voulez-vous vous en aller, vilaine ordure! » Et le travail re[)rend, sérieux, acharné, cou|»é de dépèches télégraphiques jaunes (jue la princesse déchire à mesui'e et roule en boulettes.

« La voiture est au perron. La princesse rit de voir Mme Defly ne pas vouloir l'abandonner à nous autres, disant : « Mais (pi'est-ce qu'elle croit (pie nous allons faire?» et, sui" la route de Montmorency, elle nous conte l'hôtel qu'elle rêve : un rez-de-chaussée avec un immense atelier au milieu, éclairé par le liant; et tout autour une colonie d'une dizaine de nous, logés dans de petites maisonnettes. A diner, à propos d'un mol de je ne sais qui. la jirincesse s'emporte contre l'antiquité, la tragédie et déclare n'aimer, ne sentir, ne comprendre que le moderne. Elle a demandé si Flaubert était décoré et, apprenant qu'il ne l'était pas : « Je n'en savais rien; si j'avais su ça, j'aurais demandé directement à l'Empereur de le décorer. »

« La princesse a eu toute la journée une joie enfantine. On lui a apporté sa médaille d'or. Elle veut enfaire un bijou, une espèce dordre et à la fois un bouquet de côté, pour porter dans ses soirées. A onze heures et demie, les hommes montent causer et raconter des his-

O Ci

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(oircs chez le vieux Giraud jusqu'à imoliouie du luntiii. C'est Ihabitude delà maison. )>

Ces touches prises sur le vif moulrent bien (|uel camarade simple et dévoué la bonne dame de Sainl-Gralien savait rester avec les commensaux qu'elle hébergeait et traitait de si large façon. Sa constante préoccupation était d'améliorer leur destiui'c, <h' les pousser do loules ses forces à la réussite. Ne voulut-elle pas marier Taitie pour leipu^l elle assui'ait avoir (h'*couvert une dot de quatre cent mille francs avec huit cent mille francs d'espérances? Elle fit de Théophile Gautier son bibliothécaire, d'Eugène Giraud son décorateur, du pbis grand nombre de ses amis des lauréats et des dignitaires. Tout ce qui leur arrivait d'heureux la rendait heureuse. Après le succès de la reprise (Vlfenrielle Maréchal, elle vint au foyer des artistes et dit aux Goncourt :

— (''est superbe, superbe! Si on s'embrassait.

Elle mettait une grande confiance dans ses relations, demandant le cœur, mais donnant le sien sans réserve. (( .l'ai l)esoin de croire aux gens que je vois », disait-elle. La noblesse de sa nature lui suggérait des délicatesses infinies. Si son premier mouvemeid était parfois impérieux. irr(''sistible, elle ne lardail pas à l'arrêter el à se modérer d'elle-même. Princesse, elle acceptait la coutradi<-tion et même la recherchait. f^^Ile souhaitait aussi la tutelle des conseils et des directions. Docileiuent, elle se soumit à l'ascendant de Nieuwerkerke en matière d'art. Elle se laissa donner par Sainte-Beuve un professeur d'histoire ipiifut M. Zeller, l/aiileui- des Causeries du Lundi s'('tait institué, [)()ur ainsi dire, son précepteur. Il lui envoyait des livres el lui dressail le programnu» de ses lectures. Pendant huit ans, on le \erra dévoué à la fine et enthousiaste Altesse autant rpi(> le lui ]i(umellail son égoïsme foncier. Peut-être est-ce la seule alfecliou profonde qu'il ait jamais éprouvée.

UU LA SOCIKTE DU SECOND E^SIPIRE

La piincesse le payait inagnifiqiiemenl de l'elour, le comblant non seulement d'attenlions, mais de cadeaux incessants que Féciivain acceptait sans avoir jamais a en l'oui^ir, tant son impérialeamie ymettait de tact. Au mois de décembie iS(/|, il pouvait lui écrire que sa petite maison de la nie Montparnasse était enlièrement montée par elle : tableaux, pendules, lampes, lapis, écritoires, jus- (\na sa couvciturc i\o lil. El (picllc délicatesse dans la i^énérosité ! Le plussouvenl, la donatrice s'iiilroduisait chez le critique lorsqu'elle le savait sorti et mettait ellemême en place l'objet dont elle voulait lui i'aii-e cadeau. Pour diminuer la distance sociale qui les séparait, que ne tentait-elle pas ? On a assuré que c'était une des raisons (pii l'avaient fait s'atteler à l'entrée de Sainte- Beuve au Sénat. Ce lut pour elle l'occasion «l'afficher ses relations amicales et fréquentes avec lui. Dès ce jour elle prit l'habitude de venir, une fois par mois, dîner chez ce solitaire avec trois ou (juatre couvives laissés à son choix. Ltait-il malade, ce cpii était frécjueut, elle accourait à son chevet ou s'ingéniait h lui [procurer ipichpu' douceur. Pourquoi fallut-il ([u'un jouiune volte-face d"oj)iniou. un changement de position politi<pu' inspiré à Sainte-Beuve par l'orgueil \\n[ dresser une bai'rière entre ces deux intelligences, entre ces deux co'urs? Du moins, à son heure dernière, le vieil écrivain reçut la consolai ion d'une lettre éuiuc de son amie.

Mais la bonté sou vei aine de celle fille des Napoléons s'étendait encoïc plus loin. Llle était aussi secourableà l'inconnu <jue bienveillante à l'ami. Sa charité s'épandait et ravonnait sans compter et, avec l'Asile des jeunes filles incurables, elle a fondé un foyer de miséricorde hiuiiaine. Si les mondains l'avaient surnommée Notre- Dame des Arts, les infoi-tunés l'appelaient la « bonne princesse ». Son âme était ouverte au Bien aussi largement (piau Beau. Amour delà patrie, culte des grands

LE SALON DE LA PHINCESSE MATHILUE 147

souvenirs, émerveillemenL devant lu lumière et les lignes pures, pitié pour ceux qui souffrent, toutes les nobles passions vivaient en elle et la soulevaient. Un soir, dans un dîner, elle raconta un trait charmant de sa jeunesse. C'était en i8'}2 ou -48 et elle venait d'entrer en France pour la première fois. Elle passait par le pont de Kehl. Sur la rive gauche du fleuve, un fantassin, en tunique l»leue et pantalon rouge, était de faction. u C'était le premier soldat français que je voyais, ditelle. Je fis arrêter ma chaise de poste, je descendis, je m'approchai du soldat et brusquement, je l'embrassai sur les deux joues. Puis, toute ravie, je regagnai ma voiture. Il me semblait avoir embrassé le drapeau vivant. » C'est tout elle, cela, tout son cœur d'artiste, de Bonaparte et de Française. Altesse impériale, elle eut les mêmes rêves, les mêmes enthousiasmes que les muses laborieuses qui demandent à l'art le pain de tous les jours. L'histoire lui fera une place à part, car elle relie la chaîne des hôtesses de l'esprit et du talent, des d'Angennes, des d'Epinay, des Geoffrin, des Récamier, à celle des princesses lettrées et altistes, Marguerite de Valois et Marguerite de France.

Développement du journalisme sous le Second enijtirc. — Emile de Girardin. — Sa carrière. — Analyse de son caractère par Desbarolles. — Louis Veuillot. — Les parties de houle de l'Univers. — Prévost-Paradol. — Son ambition. — .lean-.Iacques Weiss. — Ses leçons à \ ictor \oir. — Principales personnalités de la presse iiolitique. — iXapoléon III journalisle et renvoyé. — Les chroni([ueurs : Roqueplan, Claudin, Âurélien Sclioli, Xavier Aubryel, Philibert Audcbrand. — Alexandre Dumas père directeur du Mousquelaire. — Les duels d'Henry de Pêne. — Villemessant. — Les numéros parfumés de la Sylphide. — Le génie de l'annonce. — Le canari du Petil-Sainl-Tliomas. — Fondation du Fif/itro. — Sa conception. — Les haliitudes de Villemessant. — Comment on remercie un rédacteur. — Auguste \illemot. — Sa mystification d'Arago. — Léo Lespès. — Naissance du l'clil Journal. — Les chroniques de Timothée Tiimm. — La Vie parisienne. — Le Boulevard. — La satire politique. — Vacquerie et Raoul Rigault. — Henri Rochefort. — Ses débuts. — Le premier numéro de la Lanterne.

On a pu (lifo ({U(^ la jjassion pour le papier imprimé avail «'lé un des gi'ands drlauls du Sccom! empire. Il est ceilain (pi'il a a.'^si.slé à ravènemeul duu vérilal)le pouvoir exlra-conslilulionnel, la Presse. C/esl durant ï^on cours que le journal a concjuis loule sa puissance

polilique. Celle époque a consacré aussi la feuille purement salirique, violenle, inspirée par le seul désir de polémique. En même lemps, les rédactions commençaient à s'ouvrir à une nouvelle venue qui devait devenir leur plus ferme soutien : la puhlicilé. C'est sous Napoléon III que se fpndèrenl les plus notoires de nos actuels quotidiens et aussi les grauds illustrés. Leur vie se fondit aussitôt dans la vie commune. A la Cour, à la ville, l'article sensationnel tint une i>Tande |)lace dans les préoccupations du jour. L'I"]m[)ei(Mir lui-même adorait le journalisme et surtout le journaliste. Aimant à manier la pluuie, el, au besoin, à collal)orer à un organe ami, il se laissail ('merveiller par un liomme caj)able (le trousser lestement un ailidc. Le public i)artageail son goût. Et l'on vit se former alors loule une école de clironicpieuis. le plus souvent légère, mousseuse, boulevai'dière, de verve facile et d'esprit superficiel, qui compta dans ses rangs plusieurs des figures les plus populaires du temps. Ce fut làge d or i\('6 gazetiers.

In nom illustre légué par la période précédente semble devoir être prononcé le premier: celui d'Emile de Cirardin. l'ils adultérin du comte Alexandre de Cirardin, ce grand Iravailleiu' étail né en nuuge de la société et il avait [)assé ses toutes premières années à côté des enfants de Mme Tallien et d'Ouvrard chez un certain ménage Choisel qui se livrait à l'élevage des enfants ^ Ce monde qui le ré|)U(liail, il y pénétra en enfonçant les portes. Sans état civil certain, ce fut lui qui reconnut son père. Hardiment il s'empara d'un nom qu'il n'avait ni reçu, ni sollicité. Pleine de créations, de nouveautés, d'activité et de bruit, se déroula alors la carrière de cet homme extraordinaire qui avait pris pour devise : « Une idée par jour. »

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