IV
qui dérivaient de souffrances intimes, longtemps subies et point calmées peut-être. C'était le chevalier de Parny, un créole de File Bourbon*. En lui, rien du professionnel de lettres, et néanmoins déjà célèbre par les poésies enflammées que lui avaient dictées ses premières amours. Sous le Consulat, il avait cinquante ans. Outre ses élégies fort nombreuses et ses chansons madécasses, publiées avant la Révolution, on citait son poème licencieux, récemment édité, la Guerre des Dieux, en douze chants, œuvre de talent, œuvre de belle poésie, mais, d'un bout à l'autre, outrageante pour la religion catholique. Ce livre avait paru sous le Directoire, seul temps assez perverti, ou assez fangeux, pour qu'on pût oser cette mauvaise action.
Ceux qui avaient gardé leur foi religieuse ne purent que déplorer la diffusion de cette poésie pernicieuse ; les autres, imbus d'insouciance, ne s'attachèrent qu'au talent déployé par l'auteur et admirèrent ses ingéaieux récits. On devine ce qu'un rêveur, à l'imagination féconde, avait accumulé de descriptions erotiques dans le voyage de Joseph, de Marie et de Jésus, accompagnés de la légion des anges, allant assaillir TOlympe des païens. Les aventures scandaleuses y foisonnent. Sous la Restauration, un libraire voulut réimprimer le poème ; le libraire fut poursuivi correctionnellement. Lacretelle écrit, dans son Histoire du Consulat : « La poésie prêta quelque secours à la ligue, autrefois si puissante, des philosophes. Ce fut, sous le Directoire, et pendant les longues déportations de prêtres à Sinnamary, qu'eut lieu l'attaque la plus directe contre la révélation chrétienne. Le plus
i. Chevalier de Parny, 1753-1814.
aimable de nos poètes erotiques eut le malheur et la faiblesse de publier son poème la Guerre des Dieux et les Galanteries de la Rihle, Celte attaque envenimée ne trouva nulle faveur dans le public, ou du moins dans ces mêmes sociétés qui se piquaient de savoir par cœur les saillies les plus licencieuses de laPucelle d'Orléans. Parny était moins impudique, mais moins étincelant d'esprit et môme de poésie. »
Quelles raisons avaient pousse à cet acte le poète, animé de sentiments pieux, ainsi que tous les créoles? N'avait-il pas brûlé dix-huit chants écrits sur les « Amours des Reines et des régentes de France », après les turlupinades sanglantes des Jacobins, afin de ne point exalter leur haine contre les personnes royales qui lui étaient chères ? Que n avait-il sacrifié, dès qu'elles fui*ent conçues, ses inventions libidineuses contre la Trinilé divine ? Etait-ce par peur qu'il les avait écrites? était-ce entraînement produit par l'impulsion des idées dominantes ? Au temps où Parny composait la Guerre des DieuXy de l'an III à Tan Vil, il n'y avait plus d'église ouverte, plus de culte toléré, plus do pompes religieuses, qui entretinssent dans les âmes le respect de la divinité. La Revellière-Lépeaux avait inauguré la théophilanthropie ; Robespierre, les fMesde l'immortalité, et quelques sages honoraient la mémoire de Socrate. Seule, la religion catholique était tenue à dissimuler la célébration de ses mystères. Parny, sans doute, avait subi la contagion de cette époque d'incrédulité; et ses inspira- 'iions de poète erotique et élégiaque avaient tourne i la dérision des croyances religieuses. Il avait les cassions vives de son pays , le désir des grands ciel îans nuages et des belles femmes; et cette ébulli-
tion en son âme y absorbait souvent ses autres sentiments: il ne rAvait que d'amour. Chateaubriand, qui le connut et qui en parle, le peint en ces deux lignes : « Poète et créole, dit-il, il ne lui fallait que le ciel de l'Inde, une fontaine, un palmier et une femme. »
Jeune, il ne chante d'abord que Tamour sensuel; mais séparé de celle qu'il aimait, contrarié et déçu dans ses affections et ses projets, ayant souffert, ayant pleuré, ayant cherché des consolations dans la solitude des bois, dans le mystère des bocages ombreux, son âme s'épanouit à Tidéal, son cœur s'ouvrit à la naturel 11 ne se borna plus à contenter ses sens ; il eut des aspirations plus pures; il rêva d'aimer autre chose que les belles formes corporelles et d'honorer les qualités de l'esprit et du cœur. Une note de Chateaubriand donne une image très vivante de l'homme et des tristesses qui assombrirent la jeunesse du poète, voué aux femmes, comme il le disait :
1. Sainte-Beuve cite cette élégie désespérée {Portrait g contemporains ^ t. lY) :
J'ai cherché, dans l'absence, un remède à mes maux ! J'ai fui les lieux charmants qu'embellit l'inûdéle : Caché dans ces forêts, dont l'ombre est éternelle, J'ai trouvé le silence et jamais le repos. Par les sombres détours d'uno route inconnue J'arrive, sur ces monts, qui divisent la nue. De quel étonnement tous mes sens sont frappés! Quel calme ! quels objets ! quelle immense élendue !
On le voit, ajoute Sainte-Beuve, la douleur a rendu Parny sensible à la grande nature. Pour la première fois, peut-être, il gravit la ravienda Bemico, et visite les sommets volcaniques de l'Ile, et il s'écrie :
Le volcaD, dans sa course, a dévoré ces champs;
La pierre calcinée atteste son passage,
L'arbre y croit avec peine «t l'oiseau, par se» chants,
N'a jamais égayé ce lieu triste et sauvage.
Tout se tait; tout est mort. Mourez, honteux soupirs ;
.Mourez, importuns souvenirs,
Qui me retracez l'infidèle;
Mourez, tumultueux désirs,
Ou soyez volages comme elle!
« Le chevalier de Parny est grand, mince, le teint brun, les yeux noirs, enfoncés et fort vifs. Nous étions liés. 11 n*a pas de douceur dans la conversation. Un soir, nous passâmes six heures ensemble, et il me parla d'Éléonore. Lorsqu'il était près de quitter l'île de France, lors de son dernier voyage, Eléonore lui envoya une négresse pour le prier d'aller la voir. Cette négresse était la mémo qui l'avait introduit en de plus doux rendez-vous. Le vaisseau qui devait ramener de Parny en Europe était à l'ancre. Il devait, partir dans la nuit. Qu'on juge des sensations que l'amant d'Eléonore dut éprouver, lorsque, après douze ans de silence, il reçut ce message, au moment de son départ, par cette négresse. Que de souvenirs! Eléonore était blonde, assez grande, non belle, mais attrayante, mais respirant la volupté*. »
Sous le Consulat, on cherchait, en de Parny, l'homme de beaucoup de talent qui avait supplanté Dorât - ; on admirait le poète dont les lamentations de la muse avaient produit de longues élégies attendrissantes. Toute la jeunesse amoureuse redisait aux échos les plaintes navrées de