‹ La société française pendant le consulat (volume 5)Chapitre 1 sur 46 · PERRIN ET C-, LIBRAIRES-ÉDITEURS · texte numérisé non relu

PERRIN ET C-, LIBRAIRES-ÉDITEURS

35, VI Al LIES (iElA.M>S-AlOfSTI.\S, 35

IVM>7 Tous droits de reproducliun cl de Iraducliuii réserves pour tous p;iys a. *^ /

PREFACE

Ce cinquième volume est consacré à ceux qui, sous le Consulat, s'adonnèrent aux Beaux- Arts, à l'architecture, à la sculpture, à la peinture, à la gravure, à la musique ; aux thuriféraires et aux disciples de l'école de David, peintre d'un immense talent, qui, pendant un demi-siècle, rendit immuables toutes conceptions d'artiste sur la beauté. Il n'y en eut alors qu'une seule, celle qu'il adorait, qu'il enseignait, qu'il préconisait. Erreur d'un homme d'une haute intelligence, qui eut, sur les mœurs et les modes de son temps, une influence si puissante, qu'il les changea et les soumit à son idéal.

Pour expliquer cette influence, il faut remonter dans l'histoire ; faire connaître l'impulsion, qu'à diflérentes époques, l'art reçut de la société, et celle que l'art, en retour, exerça sur elle. On le verra bien, en suivant les étapes qui nous mèneront jus-

11 PRÉFACE

qu'à David. Il est impossible, au surplus, de parler, à ce sujet, du Consulat, sans présenter à grands traits, un aperçu d'ensemble, sur les siècles précédents. C'est la raison de cette préface.

Plus encore que les littérateurs et que les comédiens, les artistes tiennent, dans la société, un rang considérable. Les comédiens, sauf quelques exceptions, furent longtemps considérés comme des histrions, que l'on paye et que l'on ne fréquente pas; et les littérateurs purent composer leurs poèmes, leurs tragédies, leurs sonnets, sans être mêlés au monde des salons. Mais les artistes vécurent d'une autre manière. Le prince, pour l'érection d'un monument national, le grand seigneur, pour celle d'un palais, appelaient, en leur intimité, ceux dont ils avaient apprécié le talent, la science et le goût. Les Papes suivaient avec sollicitude les travaux de Raphaël et de Michel-Ange; Louis XIV, ceux de Lebrun et de Mansard ; Louis XV et la Pompadour, ceux de Vanloo, de Boucher, du pastelliste Latour ; Louis XVI, ceux du grand ingénieur Péronnet.Pour leurs portraits, d'ailleurs, le roi et ses familiers posaient, tantôt dans l'atelier des peintres, tantôt à la cour, restant avec eux de longues heures; et si les artistes s'imprégnaient, vers ces beaux seigneurs, de manières

PREFACE m

aimables et d'un langage choisi, en retour ils leur enseignaient les cléments de la beauté, ils épuraient leur goût, ils élevaient leur idéal. C'était un échange profitable à tous. Les idées, à la fin, se confondaient. Et l'on pourrait dire que l'histoire de l'art est, en même temps, l'histoire de la société.

Cette introduction d'artistes dans les salons, commença dès la Renaissance, après les guerres d'Italie, lorsque l'élite de l'aristocratie, qui avait accompagné Charles VIII au delà des monts, revint en France, ramenant à sa suite quelques hommes célèbres. Ces chevaucheurs armés avaient admiré, dans les palais de Florence et de Rome, les œuvres superbes qui les ornaient, et ils rapportèrent le désir d'en posséder d'aussi belles. Les princes voulurent avoir des châteaux magnifiques; et non loin de Paris on vit s'élever le château de Gaillon, le château de Blois, celui de Fontainebleau, celui de Chambord, celui de Chenonceaux, dans lequel vinrent séjourner, pour leurs plaisirs, François I", Diane de Poitiers, Catherine de Médicis. Le cardinal du Bellay fit commencer, à Philibert Delorme ', le château des Tuileries ; Henri II, le château d'Anet. Androuet du Cerceau - bâtit l'hô-

1. l'Iiilibirl Dclornie, ne ù Lyon on 1510, mourut à Paris en ijlO.

i. Androui't du Ci;rccau luL l'arcliitecle de Henri III, (pii lui confia, en

IV PREFACE

tel Carnavalet, aidé de Jean Goujon, qui en décora l'extérieur par des sculptures inimitables K

Artiste génial, celui-là, le plus grand du x\V siècle. Supprimez-le ; vous n'aurez pas les belles ornementations que la duchesse d'Etampes lui demanda pour sa chambre de Fontainebleau ; vous n'aurez pas, à Carnavalet, dans la cour de l'hôtel, les bas-reliefs des Quatre saisons, ni audessus de la porte d'entrée, le fameux cartouche où se jouent des Génies, en portant des palmes ; vous n'aurez pas aeite fontaine des Innocents, qm fut son chef-d'œuvre ; ces « naïades abandonnées, disait Diderot, molles et fluentes, symboles qui serpentent, avec autant de grâce, que les eaux qui en découlent »,vous n'aurez pas, enfin, au musée du Louvre, cette salle admirable des cariatides % ni l'adorable slalue de Diane, Il restera Ger-

1578, la contluito du Pont-Neuf, à Paris, pour relier le faubourg Saint-Germain avec les quartiers du Louvre et de Saint-Honoré. Les travaux en furent inteiTompus par les guerres civiles et le pont ne fut achevé qu'en l(i04, sous Henri IV.

1. Jean Goujon, Iol.ï-lo72. " Jeune homme à la main ravissante, écrivait Michelet, qui sut imprimer aux pierres la grâce ondoyante, le souffle de la France; qui sut faire couler le marbre, comme nos eaux indécises, lui donner le balancement des herbes éphémères et des flottantes moissons. »

2. Jean Goujon fut le premier qui filusage de ces supports. « En coupant les bras, écrit Bour nand, il ôte à ses cariatides toute apparence de statues, et surtout do réalité. C'est en ajoutant à ses cariatides, couronnées d'un chapiteau et d'un l'iche entablement, les socles circulairessur lesquelles elles posent, que Jean Goujon caractérisa d'une manière sans exemple, jusqu'alors, la statue colonne et donna ;'i ces figures mutilées, qui peuvent offrir quelque chose de choquant, une puissance imposante, qui on fit des chefs-d'œuvre de la sculpture moderne. »

PREFACE T

main Pilon ', sans doute, l'auteur des tombeaux de Henri II et de Catherine de Médicis, dans l'église de Saint-Denis, l'auteur surtout des Trois Grâces, taillées dans un seul bloc de marbre, pour servir de support à l'urne où devait être enfermé le cœur de Henri II. Quant aux autres, Ligier Richier ^, les Jacques, Jean de Bologne ^, ce sont artistes fort distingués que l'on cite, mais nullement à la hauteur de Jean Goujon. Celui-là suffit à la gloire d'un siècle.

A côté de ces œuvres éclatantes, celle des peintres demeure effacée. A part les Clouet '*, qui furent les peintres de François I" et de ses trois successeurs ; à part Jean Cousin % à qui l'on doit les remarquables vitraux de la cathédrale de Sens , les autres sont tombés dans l'oubli.

Il en fut autrement du xvir siècle, époque des artistes de génie, des peintres immortels, tels que

Page 1