‹ La société française pendant le consulat (volume 5)Chapitre 26 sur 46 · Hameau, ltJ83-17(;i · texte numérisé non relu

Hameau, ltJ83-17(;i

XYiii" siècle, vint après LuUi, et dans ses opéras sut faire entendre, enfin, des accents passionnés et tragiques. Ce ne furent plus seulement de jolis airs de menuets et des duos d'amour ; son génie y prodigua les inspirations les ])lus nobles et les plus émouvantes. 11 prit son temps, d'ailleurs .'organiste, claveciniste, il commença par la musique religieuse, écrivit ensuite un Traité de l'harmonie, et à cinquante ans, en 173IJ, il acheva, pour ses débuts, Hippobjte et Aricie, l'opéra dont l'abbé Pellegrin avait écrit les paroles. Sans la protection de LaPopelinière, un de ces fermiers généraux, très influents dans le monde des arts, par leur fortune et leur goût éclairé, Rameau, peut-être, n'eût jamais vu s'ouvrir, pour 1 ni, les portes dun théâtre. Mais La Popelinière fit jouer, chez lui, l'œuvre de son protégé. Il y invita ses amis, qui en parlèrent dans le monde. Précédé d'une ouverture où l'orchestre se révélait, avec une force expressive, l'opéra s'emparait tout de suite des auditeurs, les tenait en suspenspar ce nouvel attrait, plus puissant que le court murmure des instruments, prélude usité des autres pièces. L'o uvrage de Rameau entra donc, sans difficultés, au grand théâtre du chant, et y réussit.

Il faut arriver à Gluck ', appelé en France par

1. (iliick, 1714-1787. " Il était né à Wcidenwang, dans le Palatinat bavarois. Il fil rciiri'sentor SCS prcniioi-s ojjéras en Italie. Tont en écrivant ses opéras, à la manière italienne, il pensait bien que la niusiqu(î avait un but plus noble ijue de faii-e chanter quelques soprani ou conlriilti. Avec Alceste, il fut i-adicalenient réformateur, fit de son opéra un drame lyrique ; mais, peu poùté des Italiens ci des Allemands, il vint en France. » (Lavoix, Jlinloire tic la inusuiue.)

Et i)lus loin, cncon; Lavoi.x : « Le g-énie de Gluck est la plus trioml)hanle i-éj)onse que l'on puisse faire, à ces dilettantes superficiels, (jui ne voient dans la musique qu'un art tic distraction, s'adressant uniquement à nos sens. Avec ses divers moyens d'e.xpression, dans l'harmonie, dans l'Orchestre et dans la mélodie, la musique triple la force des sentiments qu'exprime la i)oésie. Mais il faut tout écouter et tout entendre ; il faut ne pas laisser échapi)er une syllabe de celte langue profonde et complexe. Ce

LA MUSIOUE l.'l

Marie-Antoinette, dont il avait été le maître de musique, pour constater une réforme décisive dans les pièces lyriques. Clluck sut associer, à la grûce de la mélodie, la force qui se dégage de l'harmonie. Sa musique prit la place importante dans le développement du drame, traduisant toutes les émotions, toutes les passions des personnages : la crainte, la douleur, la colère ; tous les événements de la vie, en notes vibrantes, impressionnant l'âme plus que les oreilles. Gluck, en un mot, acheva ce qu'avait commencé Rameau.

Haendel avait été son premier inspirateur, ^lais Gluck développa surtout son propre génie en parcourant le monde, lltalie, T Angleterre où il fit représenter plusieurs de ses compositions. Son nom ne fut connu, toutefois, son influence ne se dessina qu'à la suite de son séjour en France, après son Alcpstc, en 1776, qui eut un retentissement extrême. Ses ouvrages se sui^^^ent, alors, d'année en année. Bailly du Rollet, attaché à l'ambassade française à Vienne, lui avait composé un livret tiré de la tragédie de Racine, Iphigénie en Aulidr, et cet opéra fut joué en France, en 1773. Un an après, en 1774, Gluck donna Orphée ; en 1770, A/cf'stf ; en 1777, Annide;en 1779, Iphigénie en Tauride. Protégé de la reine, il eut des partisans qui acclamèrent ses réformes musicales : Grimm, Diderot, d'Holbach, Gazotte, Fréron, l'abljé Arnaud, Suard. .Mais cet enthousiasme se heurta bientôt à des adversaires. Depuis vingt ans, à Paris, une troupe, recrutée au

que je dis pour Gluck reste vrai pour tous les mailres quiocrupent lui ranjf dans l'histoire de notre art, quels que soient les jjenres qu'ils aient rullivés. C'est à partir de Gluck que la musique dramatique jicut tenir dignement sa place dans les arts d'expression, à coté de la poésie, l'égalant souvent, la dépassant quelquefois. Gluck est le plus fidèle ti-aducteur musical de la grande tragédie de Corneille et de Racine. »

delà des monts, avait fait connaître les œuvres des grands compositeurs italiens; et la douceur,la mollesse de la langue, concentrées dans les mélodies les plus attachantes, avaient suscité des admirateurs convaincus aux œuvres italiennes ^

Deux camps très excités se partagèrent donc la société de bonne compagnie : l'un pour les mélodies italiennes, l'autre pour l'harmonie allemande ; factions ennemies, qui jamais au théâtre n'étaient confondues, occupant chacune son côté, si bien que l'on nomma leur zizanie la guerre des. coins. Ce fut une rage, ce fut une folie dont tous les salons semblèrent atteints. La cour et la noblesse s'étaient alliées aux gluckistes ; la ville, c'est-cà-dirc la bourgeoisie, les hommes de lettres et les littérateurs, aux Italiens. Et cette folie dura jusqu'au temps du Consulat. En l'an IX, les Débats se moquaient encore de ces extravagances, (^e journal, plein de verve, s'attaquait aux manies des Parisiens, séparés jadis par les croyances des molinistes et celles des jansénistes, ensuite par les doctrines des encyclopédistes, plus tard par les théories des économistes, enfin par l'anglomanie, pour se laisser aller aux fureurs soulevées par les opéras de deux étrangers. « On devint fou, enragé, écrivait sérieusement cette feuille caus-

1. Parlant de la musique italienne, Lavoix, dans son Histoire de lu mu»ii/iie, écrit : " Dès le coniniencenient du xviii" siècle, la muse légère italienne prit son vol. Un des premiers qui lui donnèrent l'essor fut un maître doux et touchant, qui mourut à vingt-six ans, laissant dans l'histoire de la musique une trace lumineuse, un souvenir poétique et charmant. Il avait nom Pergolèse. On le rencontre aux deux pôles de la musique, au théâtre, avec la Servu pnilrona, n-uvre pleine d'élégance et d'aimable sensibilité; à l'église, avec le Stahnt, composition qui n'est qu'un cri de douleur ému et profond. Partout sa musique est reconnaissable ù sa finesse, à cette note juste, tendre et délicate, qui caractérise son talent. Qu'il écrive les gentils couplets de la Servu puilrona, qu'il nous montre la Vierge pleurant debout au -pied de la croix, qu'il murmure quelque sicilienne, ou quelque chanson entendue par les belles nuits du golfe de Naples, toujours il est le mémo musicien inspiré et poète louchant. »

tique. On se battait pour la période, pour le récitatif de (Uuck et pour le chant de Picciuni. Les amis se brouillèrent; les parents se divisèrent; les journaux se distribuèrent des injures, et l'Académie française, où ne se trouvaient pas deux personnes qui sussent la gamme, devint une arène où l'on se lança les coups les plus terribles, sous les étendards d'un Italien et d'un Allemand. Dans les entr'actes nous avions, pour nous empêcher de devenir raisonnables, Janot qui faisait courir tout Paris avec un pot de chambre, et Figaro avec ses quolibets et ses calembours. Alors arriva Mesmer. On se rangea autour d'un baquet, et l'on attendit le moment de la convuUion et de la crispation. Chacun disait à son voisin : « Que sentez-vous ? — Ma foi, je ne sens rien du tout. » Et puis, après, Cagliostro ; puis les Martinistps qui voulaient établir l'égalité, non pas des biens, mais des plaisirs, dans des orgies nocturnes. Tous avaient des partisans ; tous, des disciples ; et en entendant leur jargon inintelligible on pensait assister à la cour plénière des fous, échappés de toutes les loges de la France. »

L'abbé Arnaud, mélomane savant de la fin du xvni' siècle, fit paraître, à cette époque, une lettre ^ adressée à un Italien, mélomane également, le P. Martini, où, prenant la question de haut, il défendait Gluck contre ses détracteurs. Gluck, y disaitil, n'écrase point de notes les vers du poèuie. S'il les prodigue, ce n'est qu'en de certaines jiarties où il doit peindre la passion agitée dans le drauie. Le récitatif, qui contient le développement de l'action, se lie toujours au chant dans ses compositions ; s'adoucit, s'enfle, s'apaise, suivant les uu.imos des

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