‹ La société française pendant le consulat (volume 5)Chapitre 4 sur 46 · VIII PREFACE · texte numérisé non relu

VIII PREFACE

autour du château de Versailles par Le Nôtre, ont subi l'influence de cette correction contenue. Ce furent des allées droites s'allongeant en une perspective infinie, et se perdant en un horizon confondu avec les nuages du ciel. Point de circonvolutions, point de détours, point de sinuosités décevantes, mais la rectitude ininterrompue des allées, comme la vie souveraine du monarque, toujours uniforme, toujours majestueuse.

Ce n'est pas tout.

Le caractère des Beaux-Arts, en ce siècle magnifique, fut d'être profondément national, c'est-àdire ayant pour but l'exaltation de la France. Sile territoire de la monarchie s'agrandit par nos conquêtes, si notre marine devient redoutable et nos armées formidables, les artistes, de leur côté, travaillent à rembellissement des villes ; et les monuments qui s'élèvent sont destinés à perpétuer le souvenir de nos gloires. Les abords du château, résidence du prince, sont peuplés des statues de nos grands hommes ; les tableaux, choisis pour décorer les salons, remémorent les hauts faits de nos rois. Tout ce qui se rattache à l'art est grave, austère, grandiose. Lorsqu'on a pour poètes Corneille et Racine, pour prosateurs Pascal et Bossuet, les peintres ne peuvent prostituer leurs palettes à des polissonneries ; les statuaires, leurs

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ciseaux à des bacchantes lascives. On a de grands philosophes en peinture comme le Poussin ; des peintres d'histoire comme Eustache Lesueur ; et immédiatement après eux, des décorateurs comme Lebrun ; des paysagistes, comme Claude le Lorrain ; des évocateurs de l'àme humaine, comme Philippe de Champagne, et môme comme Mignard et Hyacinthe Rigaud.

Et, remarque à faipC;, les croyances religieuses en ce temps-là étaient intactes chez l'artiste chrétien. Il était humble et voué à son art, avec amour comme le fut Corneille, comme le fut Pascal, sans rechercher ni la richesse ni le succès, qui fait le bruit autour d'un nom. Il produisait de belles œuvres, puisque telle était sa destinée, ému et excité par les grandes choses, qui s'accomplissaient dans le siècle, par les grandes pensées, par les grandes vertus, qui se révélaient autour de lui.

C'est de cette façon, que la société réagissait sur l'art.

Tel fut Eustache Lesueur, qui naquit à Paris et n'en sortit jamais, passant ses heures au travail, dans les églises ou les monastères ; et, sa journée finie, revenant chercher la douceur du foyer, près de sa femme qu'il adorait. Ainsi fut composé le poème de la vie de Saint Bruno, dans le cloître

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des Chartreux où il mourut à trente-huit ans. « Quelle ressemblance à la fois, a écrit Victor Cousin, et quelle différence avec le destin de Raphaël, mort jeune aussi, mais au sein des plaisirs, dans les honneurs et déjà presque dans la pourpre. Notre Raphaël n'a pas été l'amant de la Fornarine et le favori d'un pape ; il a été chrétien, il est le christianisme dans l'art. » Il laisse déborder son âme, sa candeur, son adoration, des touches de son pinceau. Tout, en son œuvre, est soumis au sentiment : le sentiment d'un chrétien généreux et convaincu.

Le Poussin vécut à Rome. Il reste Français quand même ; c'est-à-dire, il compose ses tableaux comme l'eût fait un Français. Chacun de ses paysages n'est pas seulement l'image de la nature, mais encore le cadre d'une action. L'âme de l'homme s'y révèle toujours de quelque manière. Le grand artiste y inscrit une pensée. Les arbres, les eaux, le ciel ne sont plus que des témoins. C'est, a-t-on dit, le philosophe de la peinture ; et on signale de lui les Sept Sacrements, le Déluge, VArcadie, la Vérité que le Temps soustrait aux atteintes de Venvie, le Testament d'Eudamidas, le Ballet de la vie humaine. Sa couleur n'est pas éclatante, ni tapageuse. Elle se présente comme les vers si tendres de Racine à qui on l'a comparée.

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Elle reste en harmonie avec sa pensée. Et cette pensée garde la tenue que l'on gardait à la cour du grand roi. Elle ne se signale par aucun excès. Elle est pathétique, néanmoins, et impressionnante lorsqu'on la soumet à la réflexion. En quelques traits, elle devient éloquente. Ainside son tableau, le Déluge. Il n'y a ni fracas, ni eaux mugissantes, ni enlacement de corps, qui vont s'eff'ondrer dans le goufîre liquide. De l'eau partout; une mère, la dernière mère, tendant son dernier enfant au dernier père. L'enfant est échappé ; la mère est engloutie dans l'abîme. Hors les survivants de l'arche de Noé, c'est la tin de la race humaine ; et sur cette scène épouvantablement douloureuse, le serpent, qui a perdu l'homme, s'élance triomphant, remarque Cousin. Poésie grande, austère, évocatricc, comme celle de Racine.

En ce siècle, si grand par les hommes qui l'illustrèrent, il fallait un peintre, qui fixât, pour toujoursj sur la toile, leur figure, où s'épanouissait leur âme. Il s'en est trouvé un, Philippe de Champagne, qui sut rendre, en ses portraits, la physionomie, le maintien, l'austérité, le caractère inflexible des chrétiens, qui remplirent le siècle de leurs noms, avec autant d'éclat qu'un chef d'armée après une grande bataille; de ces penseurs, qui priaient et se promenaient en méditant, au monastère de

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Porl-Uoyal : tel l'indomptable Saint-Cyran et son antaiçoniste, le farouche cardinal de Richelieu; tel le grand Arnaud, le savant, l'intrépide Arnaud ; et M"° Angélique Arnaud, « avec sa naïve et forte figure »,a. dit Cousin; et la mère Agnès; et la fille du peintre, sœur Sainte-Suzanne, représentée, à sa convalescence, dans sa petite cellule, où Ton n'aperçoit qu'une croix de bois et des chaises de paille.

Tandis que Lesueur demeurait claquemuré en son couvent, et que Poussin vivait à Rome, Lebrun fréquentait la cour, les grands seigneurs, et les ministres du roi; et pendant quatorze ans, il dirigea la décoration du château de Versailles. Nul plus que lui n'a su reproduire la glaciale majesté, la solennité, l'apparat de cette cour, qui adorait son roi. Ses tableaux, déroulant la vie et les triomphes d'Alexandre le Grand, ne sont que des symboles rappelant ceux de Louis XIV. En courtisan il réussit à s'imposer partout et en tout. Il obtint de Golbert la création des Gobelins, celle de l'Académie de peinture à Rome. Enfin, il sut dominer le monde des artistes ; et toutes les œuvres d'art dépendirent de son caprice, ou de ses conceptions personnelles.

Lebrun devint donc l'arbitre et le juge suprême des Beaux-Arts de cette époque. Il proscrivit les

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types et les formes qu'il n'avait point choisis. Les enfants des écoles ne dessinèrent que d'après ses modèles ; les sculpteurs ne dressèrent que les statues dont il avait accepté l'ébauche: les cadres ne furent ronds, carrés, ovales, qu'autant qu'il les avait voulus de cette forme ; les ébénistes, les serruriers, les tapissiers, les brodeurs, ne firent rien sortir de leurs ateliers qu'il n'eût agréé leurs travaux. C'était l'empirisme d'un despote. Mais y eùt-il eu, dans l'ensemble des ornements appliqués aux chat eaux royaux, une harmonie aussi belle ? Eùt-on vu à Versailles, sans cette énergique volonté, cette galerie de glaces éblouissante faisant face à la plus merveilleuse perspective des jardins ; et ces groupes de bronze dans les bosquets plantés pour les recevoir; et ces eaux jaillissantes. et tout ce décor pompeux qui produisit, à la cour de Louis XIV, un étonnement sans fin ? C'est avec Lebrun, que s'épanouirent, dans les retraites ombragées, les sculptures un peu théâtrales de Coysevox et de Girardon ; le groupe de V Enlèvement de Proserpine, celui d'Apollon et les Nj'mphes de Givd.v([on\ les Chevaux ailés de Coysevox, jadis

1. Voici ce qu'écrit Cousin sur Girardon : << Voulez-vous un talent plus naturel (que celui de Puget) et ayant encore de la force et de 1 élévation ? Donnez-vous la peine de recherciier aux Tuileries, dans les jardins de Versailles, dans plusieurs églises de Paris, les ouvrages disposés do Girardon; ici le Mausolée des Gondi, là, celui de Castcllan, celui de Louvois ; surtout allez voir, dans l'ég-lisc de la Sorbonne,le Mausolée de lliclielie». I •• l'^'i'U-

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