‹ La société futureChapitre 16 sur 56 · DE LA PERIODE TRANSITOIRE · texte numérisé non relu

DE LA PERIODE TRANSITOIRE

Ici se présente un argument que nous font cenains socialistes mais n'étant, en réalité, que le même' fait par certains bourgeois qui, ne pouvant nier les vices de l'organisation actuelle et les besoins d'une transformation sociale,- se retranchent derrière le soidisant besoin d'une soi-disant amélioration progressive et nous disent : « Certainement, vous avez raison, ce que vous demandez est très bien. Il faut, en effet, que les travailleurs arrivent à obtenir le produit intégral de leur travail. Mais!... vous savez ! Il y a des situations acquises que l'on ne peut briser du jour au lendemain sans injustice 1 II faut tenir compte aussi de rignorance de la masse, qui ne pourra en un clin dVeil passer de la soumission la plus complète, à la liberté absolue.... Vous comprenez I... il faut des ménagements!... Une société ne se transforme pas ainsi.

tf Si l'on accomplissait brusquement les réformes quG vous prétendez opérer, on courrait le risque

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d'avoir contre soî la majorité de la population. Ce n'est pas comme cela qu'il faut agir.

» Quand les produits seront en assez grande quantité pour que chacun puisse puiser au tas sans avoir à craindre que les vivres manquent, quand Thomme sera devenu assez intelligent pour savoir qu'il doit respecter la liberté des autres, alors, là, peut-être? on pourra proclamer la liberté complète de l'individu, supprimer tout gouvernement, supprimer toute valeur d'échange. Mais cela ne peut arriver que progressivement. Répandons d'abord Tinstruction dans les masses, quand le peuple sera instruit, lorsqu'il se sera peu à peu familiarisé avec le nouvel ordre de choses, alors il n'y aura plus d'inconvénient à lui lâcher la bride.

» Mais, avant tout^ n'oublions pas que, tout dans la nature, ne se transforme que graduellement, Fétai social comme le reste, et qu'une période — très longue période — de transition est nécessaire ! »

Et ayant doctoralement prononcé, Joseph Prudhomme, croit avoir réduit les idées révolutionnaires par la science. Mais, ce qui est mieux, c'est que certains soi-disant socialistes, non moins soi-disant révolutionnaires, reprennent l'argument pour leur compte, pour le tourner contre l'idéal anarchiste. Piètres logiciens!

C'est le langage avec lequel on accueille toute idée nouvelle, et lui ne l'est pas, neuf. C'est avec des raisonnements pareils que, sans nier la légitimité de nos réclamations et de notre idéaJ, on voudrait en renvoyer la réal^ation aux calendes grecques.

Hé ! tas de Jean-Foutre, nous le savons fort bien

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que nos idées ne sont pas comprises de la masse. Si elles Tétaient, nous n'aurions pas à nous évertuer à les lui faire entrer dans la tête. Si le peuple en comprenait la ponée, il n'aurait pas besoin de nous pour la lui faire entrevoir.

Et si chacun de nous selon ses facultés, selon ses moyens cherche à développer cet idéal de félicité, c'est pour que les individus se Tassimilent, s'en imprègnent assez pour avoir Ja tentation de le réaliser. Et c'est quand cette imprégnation d'idées nouvelles est assez puissante dans les foules qu'éclatent les révolutions.

Mais revenons aux arguments de nos bonshommes :

Pour certains socialistes, la révolution est inévitable, mais pour leurs idées seulement. Comme les bourgeois qui croient avoir fermé l'ère des révolutions en 93, ces nouveaux Robespierre pensent avoir fermé, eux, le cerveau des individus sur leurs seules conceptions.

« Vos idées ne sont pas réalisables », nous disentils, « avec le tempérament français », '— en France ou bien anglais en Angleterre — « Certainement, votre idéal de société est magnifique en théorie, mais absurde en pratique. Mais, pauvres amis ! vous ne connaissez pas l'homme pour parler comme cela ! Ah! si vous le connaissiez comme nous, (c'est un drôle d'animal allez, il est bien trop bête pour savoir ce qu'il veut. Heureusement que nous le savons pour lui !) — Quand une période transitoire aura perfectionné l'humanité, émoussé les instincts mauvais de l'homme, peut-être, alors — pas sûr encore ? — vos idées pourront-elles être appliquées sans inconvé-

nient pour rbumanité ; mais il faut que les individus passent par cette période d'éducation qui les amènera progressivement à la liberté fet cette éducation, nous seuls, sommes capables de la mener à bien). »

« Aux débuts de la révolution, surtout, c'est là, qu'il faudra un pouvoir fort. Ne faudra-t-il pas régler la consommation selon la production de chacun afin d'éviter le déficit ? Ne faudra-t-il pas établir une limite à la liberté de chaque individu, afin que les plus forts n'empiètent pas sur les plus faibles? (Vous ne vous faites pas du tout Tidée de ce que c'est que diriger un peuple !) »

Et voilà prouvée l'utilité d'une période transitoire et d'un gouvernement. Ce n'est pas plus malin que cela.

Pour ce qui est des réformes préconisées par les bourgeois, même par ceux qui sont sincères, nous savons qu'elles sont impuissantes et que, par conséquent, attendre leur réalisation, ça équivaudrait au fameux : attendez-moi sous l'orme ! Il n'y a donc qu'à passer outre leur argumentation.

Mais pour ce qui est des arguments de ces soidisant révolutionnaires qui se font déjà conservateurs avant d'être au pouvoir et prétendent limiter l'évolution pour assurer « leur révolution », cela nous force à remarquer qu'il faut qu'ils s'en fassent une drôle d*idée, de cette révolution économique qu'ils prêchent... en théorie. Leur raisonnement nous prouve que leurs conceptions ne dépassent pas la moyenne d'une révolution politique. Ce sont des politiciens mais non des socialistes. Et cela nous expli-

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que en même temps leur façon d'agir dans la propagation ik leur idéal.

Ils se groupent en commissions, en ligues locales, régionales, fédérales, nationales, pour prendre part à toutes l-^s luttes politiques où il peut y avoir un siège à gagner, faisant du socialisme si la conception du public le comporte, ou se contentant de discuter les intérêts de clochers si la conception de leurs auditeurs ne va pas au delà. Us espèrent ainsi prendre pied dans le monde politique, substituer, pendant la lutte — si on en vient là — leur organisation à l'ancienne et être à même de dicter ainsi la loi à tous. YoHà ce qu*ils appellent une révolution sociale!

La prise de possession du sol, de l'outillage et de toute Ig richesse sociale, nous le savons, ne se fera jamais à coups de décrets, nous en avons donné les raisons, inutile d'y revenir, et nous trouvons que se contenter de changer de maîtres est une trop maigre satisfaction, et ne nécessite pas une révolution pour cela.

Ceux qui feront la révolution n'auront donc rien à attendre de quelque pouvoir que ce soit, c'est d'eurmêmes que sortira leur émancipation; ils devront donc savoir comment agir et quand ils se la seront donntie, ils n'auront aucun besoin de la faire sanctionner par un pouvoir : c'est pourquoi, nous n'attendons pas, nous, de période transitoire, nous cherchons à la réaliser par notre propagande, afin qu'elle soit déjà derrière nous quand se fera la Révolution,

La révolution qui se prépare doit être envisagée à un point de vue plus large. Nous avons déjàexpliqué que, selon nous, elle pourrait être longue,* très Ion-

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gue: c'est Tintensité de la propagande qui sera faite autour des idées, c'est selon Je temps qu'elle mettra avant d'éclater en lutte brutale, c'est la facilité de perception qu'elle trouvera dans les foules qui en réglera la durée.

Mais supposer que la bourgeoisie pourrait se laisser déposséder, parce qu'il suffirait de s'emparer du pouvoir par surprise, c'est commettre une grave erreur. L'autorité sociale de la bourgeoisie, n'est pas dans la représentation seule du pouvoir, elle est dans le commerce, dans la banque, dans tous les rouages administratifs, dans les bureaux, dans toute l'armée de la bureaucratie que cetie organisation entraîne, et cela ne se change pas d'un coup. Tout pouvoir, quelque révolutionnaire qu'il fût, après avoir fait une maigre épuration, serait forcé d'en conserver la plus grande quantité, il ne tarderait pas à être broyé par eux.

On a vulaférocitéquela bourgeoisie a déployée pour réprimer tous les mouvements ayant une tendance sociale, cela nous présage la vigueur qu'elle mettra lorsqu'elle se sentira sérieusement attaquée, çt le caractère que prendra la lutte. Attaquée dans ses privilèges, menacée de perdre tout ce qui l'élève au-dessus de la foule, condamnée à disparaître comme classé, elle se défendra de toutes ses forces, mettra en jeu tous les ressorts cfui lui donneront les forces dont elle pourra disposer, et se rira des décrets s'ils ne sont pas suivis a'actes plus sérieux.

Or, quoi que nousfiissions, quelle que soit l'accélérjtion de leur marche, nos idées ne pourront pénétrer partout à un égal degré, tous les cerveau < n'en seront pas imprégnés avec la même intensité. En certains lieux, les individus pourront être entraînés à en tenter la réalisation, mais en d'autres, ils n'en accepteront

qu'une partie, en d'autres, encore, il pourra se faire qu'ils ne veuillent rien accepter des idées nouvelles.

Ce sera bien l'affaire des privilégiés qui se réfugieront dans ces localités réfractaires, y concentreront leurs ressources, quittes même, à y faire quelques concessions, pour, de là, faire la guerre aux groupements autonomes qui se seront formés sous l'influence des idées nouvelles, et en essaieront la réalisation. Tous les embarras qu'ils pourront soulever, toutes les entraves qu'ils pourront susciter, nous pourrons nous en rapponer à eux. Pour le mal ils sont ingénieux.

Entre l'idée nouvelle et la vieille société, la lutte sera implacable, sans trêve ni relâche, nous en avons vu une partie des péripéties, ce qui précède est une autre explication de la durée que nous prévoyons.

Etant donnée cette situation, il est évident qu'à travers cette période de lutte, il sera indispensable que s'organise la production et les relations pour les échanges, d'unefaçon assez sérieuse pour que les révoltés n'aient pas à regretter l'ancien ordre de choses. Cela s'impose, et en cela les collectivistes ont raison, car si les vivres venaient à manquer, et que le nouvel ordre de choses donnât aux individus moins de satisfaction que la société bourgeoise, ce ne serait, d'abord, pas la peine de changer, et, ensuite, la désaffection qui s'en suivrait, serait, pour longtemps, le triomphe du régime bourgeois. Mais, où les collectivistes ont tort, c'est lorsqu'ils prétendent avoir seuls la formule, et être les seuls capables d'organiser la société future. Et, où leur outrecuidance dépasse les bornes, c'est lorsqu'ils affirment qu'il leur suffira de se hisser au pouvoir, pour décréter cette organisation, comme le Fiat lux/ du

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Père Eternel, créa la lumière. La science a fait justice des absurdités de la Bible, un peu de raisonnement enverra celle des collçctivistes, rejoindre leurs aînées dans le magasin d'accessoires des contes de fées.

Ou les individus seront conscients de leurs besoins, connaîtront le but vers lequel ils marchent, et sauront approprier leurs efforts aux circonstances, et alors rinitiative individuelle, s'épanouissant dans toute son intégrité, saura leur enseigner les mesures nécessaires à la salvation de la révolution entreprise, ou bien, ils n'auront agi qu'en automates, àTinstigation de Pierre ou de Paul, et ne connaîtront rien de ce que comportera leur nouvelle situation. Ces éléments-là auront fait une révolution politique, mais non une révolution sociale. Bons à être toujours menés, ils auront ce qui leur faut avec les collectivistes, mais cela n'a rien à voir avec une révolution d'affranchissement économique.

Dès les débuts de la liitte, il pourra donc arriver ceci : les individus, poussés par le besoin, consommeront les produits existants, sans s'occuper de leur provenance, de même qu'ils porteront leur force d'activité là où le besoin s'en fera sentir, s'habituant ainsi à la pratique de la solidarité, s'habituant à recevoir de leurs voisins, comme à leur donner, sans se préoccuper s'il y a équivalence.

Quand les choses se régulariseront, les besoins s'affineront et deviendront plus nombreux. Les individus auront besoin de s'occuper eux-mêmes de la production de certaines choses leur faisant défaut. Ils se rechercheront, se consulteront, et se grouperont selonleurs affinités pour produire ce qu'ils désireront.

Cela pourra prêter matière à ua échange de services divers, à une grande combinaison de groupements, d'autant plus variés que les besoins seront plus grands, mais en agissant ainsi, les individus se seront accoutumés à la pratique du communisme et de la solidarité, bien longtemps avant que toutes les commissions de statistique réunies soient parvenues, seulement, à s'entendre sur la valeur d'échange et son étalon. Et cela spontanément, de leur propre impulsion, sous la seule pression des circonstances.

Nous affirmons que l'être n'est que le produit du milieu, et que l'on doit changer ce milieu si l'on veut changer l'être. C'est l'organisation antagonique de la société bourgeoise qui rend les individus âpres à la curée, et les fait se déchirer pour vivre. Mais, nous savons fort bien aussi que l'individu réagit à son tour sur le milieu et peut le transformer. Ce sont les causes plus puissantes qui déterminent l'influence de tel phénomène sur tel autre et décident de l'évolution.

Actuellement, c'est l'organisation sociale bourgeoise qui détermine l'évolution. Il s'agit de trouver des mobiles agissant plus fortement sur les individus, et voilà pourquoi les anarchistes travaillent à répandre leurs idées, espérant avec leur aide, imprimer une nouvelle direction aux individus, les amener à réagir contre le milieu pour le transformer, et opérer ainsi la transformation de l'être et du milieu, tout à la fois, et de l'un par l'autre.

Si les anarchistes que la propagande et l'étude auront faits sont bien conscients de leur tâche, bien convaincus de leur idéal, en révolution leur rôle peut être décisif, leur seul exemple peut entraîner la masse entière avec eux.

La mise en pratique immédiate de leur idéal sera la meilleure démonstration de son excellence. En faisant profiter leurs voisins les plus proches des bienfaits de Taide mutuelle et de la solidarité, ce sera le meilleur moyen de les convaincre.

La foule comprend les choses simples et, en temps de révolution, sa facilité de compréhension est fortement développée, elle est davantage accessible aux idées nouvelles. Si le chemin a été préparé par une assez longue période de propagande, la besogne n'en sera que plus facile.

Du reste, les révolutions, même politiques, ne sont, nous Tavons vu, provoquées que par une évolution dans les mœurs, dans les aspirations de la masse, nous espérons donc que la révolution qui vient se fera sous la poussée des idées que nous défendons, et c'est pourquoi nous préconisons notre idéal. Il est donc à présumer que les anarchistes, par leur activité, auront déjà fait entrer dans les mœurs, nombre de faits concernant leur manière d'envisager les choses.

Qu'ils auront su, par exemple, démontrer par de nombreux exemples, et d'une façon sensible, la possibilité d'une entente et d'une organisation entre individus, sans autorité ni coercition, qu'ils auront su déjà, dans leurs rapports entre eux, et leurs relations, faire entrevoir l'e'.nbryon de leur façon de procéder. Cela, non pas de la façon nette et précise qu'ils peuvent l'entrevoir, c'est impossible dans la société actuelle, mais de la façon que les lieux et les circonstances le permettront, de façon, tout au moins à en faire comprendre la portée.

Il y a une foule de rapports sociaux qui échappent

à la coercition des lois, si féroces soient-elles, si inquisitoriales qu'on puisse les inventer, et qui, maintenant soulèveraient la foule, si on voulait la réglementer dans ces rapports-là. C'est dans l'adaptation de leur propagande à ces diverses relations que les anarchistes devront s'efforcer et habituer ainsi les individus à comprendre progressivement leur façon de concevoir les relations sociales, les amenant, ensuite à pratiquer leur autonomie dans des relations plus étendues jusqu'à l'antagonisme avec l'ordre actuel.

Nous savons tous qu'il n'y a mauvaise volonté que là où il y a autorité. Tout individu non contaminé par l'avachissement quedonnel'éducation bourgeoise a pour caractère de ne pas vouloir être dominé, ni commandé, d'aimer à faire les choses librement.

Si ceux cui sont sincères en réclamant une autorité pour maintenir l'équilibre dans la société future, voulaient fouiller dans le coin le plus reculé de leur cerveau, scruter leurs pensées les plus cachées, ils reconnaîtraient qu'ils veulent bien un pouvoir, mais avec la restriction qu'ils seront libres de l'envoyer promener lorsqu'il voudrait les contraindre à une chose dont ils n'auront pas, eux-mêmes, reconnu l'utilité! Le pouvoir de leurs rêves, serait un pouvoir ne pouvant, en rien, gêner leur libre évolution.

Mais, chaque individu pense de même! et comme chaque individu a sa conception particulière d'envisager les choses, il s'e:isuit donc qu'un pouvoir sera forcément oppresseur pour quelqu'un ?

S'ils voulaient bien anaLser leurs sentiments, les partisans convaincus de Tautorité verraient donc que, dans CCS conditions, ils ne veulent une autorité que

contre ceux qui ne seraient pas de leur avis, se considérant, eux, assez intelligents pour ne pas en avoir besoin^ mais qu'ils dénient cette faculté à d'autres. N'est-ce pas là une singulière façon d'envisager la liberté ?

Il est vrai que cenains adorateurs de l'autorité ont prétendu que, plus l'homme se développe, plus il devient esclave de l'association; et, au nom de la science, ils essaient de prouver que l'autonomie ne peut plus exister dans une société développée. C'est une insanité que nous aurons à réfuter plus loin.

D'autres, hantés par cette idée de la dépendance de l'individu dans la société, mais n'osant, pourtant, conclure à cette monstruosité, sont moins affirmatifs et absolus, mais réclament une autorité mitigée, objectant qu'étant très difficile de contenter tout le monde et son père, il faudra pourtant bien prendre une moyenne, et établir des règles pour que personne ne puisse empiéter sur son voisin.

Contenter tout le monde est absolument impossible, en effet; mais nous ferons observer que cela est vrai, surtout lorsqu'on veut plier tout le monde à la même façon de vivre, courber tous les individus sous la même domination. Ce qui est toujours selon nous, — le plus court chemin pour mécontenter tout le monde, éauf ceux qui s'emparent du pouvoir.

Aussi, ayant peur de la liberté complète, ne sachant sur quoi baser leur autorité *, ces autocrates en retombent, à prôner la majorité ; cette bonne vieille

I. Ici nous parlons des socialistes; car certains théoriciens bourgeois, entre autres un M. Le Bon, auteur de différents ou-

majorité^ justificatrice de toutes les turpitudes, de

TOUS les excès, de tous les massacres, de toutes les

spoliations, pourvu qu'elles fussent justifiées par le

succès.

Mais comme il n'y a pas un seul individu qui, à

un moment quelconque de son existence, ne se soit révolte plus ou moins contre quelque majorité, nous demanderons à ceux qui l'acceptent pour loi, à quel signe ils reconnaissent la validité d'une major! te? à quel critérium ils s'arrêteront pour reconnaître qu'ils doivent lui accorder confiance?

Tous les pouvoirs qui se sont succédé, ont commence ù combattre, étant minorité, contre le pouvoir-majorité, et n'ont même pas reculé devant la vloleiice pour retourner la majorité à leur gré. Que Ton nous dise donc où commencent les majorités respectables, où finissent celles qui ne le sont pas?

A ce compte-là, les socialistes qui, avant d'être en place, nous prêchent déjà le respect de la sacro-sainte majorité, n'auraient qu'à se prosterner bien humblement devant la majorité bourgeoise, au lieu de se gendarmer contre elle. La majorijté bourgeoise qui prétend se faire respecter des minorités qui Tassaillent, iiurait dû, elle aussi, nous prêcher d'exemple, en s' agenouillant devant la royauté et la noblesse. Ces deiiîÊ puissances étaient au pouvoir, elle les a si peu respectées, elle les en a fait descendre si violemment que beaucoup des culbutés y ont perdu la tête.

U se peut que les bourgeois se croient plus respec-

viages de sociologie affirment carrément le principe de l'autorité par les supériorités intellectuelles, — dont ils font partie natureHem&At.

tables que ceux qu'ils ont remplacés, que les socialistes se croient encore plus respectables que ceux qu'ils aspirent à culbuter, ils peuvent avoir raison, chacun dans leur manière de penser, mais cela ne prouve nullement que le prolétariat ait à les respecter plus qu'ils n'ont respecté ou ne respectent leurs prédécesseurs.

C'est étonnant, ce que, une fois casé, on exige de respect de ceux qui vous suivent, après en avoir montré si peu de ceux qui vous ont précédé.

Alors on nous répond que ce que nous disons, est vrai pour les régimes oppresseurs qui se sont succédé, jusqu'à présent, mais que, dans une société améliorée, où le travailleur aura le produit intégral de son travail, où toutes les libertés — possibles I — seront en vigueur, Tinstruction mise à la portée de tous; dans une société enfin, qui..., que..., quoi..., etc. etc., il sera facile aux travailleurs de choisir avec tact et en toute connaissance de cause, les mandataires les plus dévoués au bonheur commun, chargés de les... gouverner? Oh î fi donc! de les diriger, de les guider ! vers l'absolue perfection qui devra les mettre à même, plus tard, — beaucoup plus tard, — de se passer de guides!

Soit, mais si nous étudions l'humanité et les commencements de son histoire, nous verrons que, chaque fois qu'une idée a pu conquérir ce que l'on appelle la majorité, et prendre, par force ou persuasion, sa place au soleil, ce n'était qu'en détrônant l'idée précédente, et que, derrière elle, une vérité, plus nouvelle, la poussait et cherchait déjà à se faire jour. Arrivée au pouvoir cette idée s'y incrustait, devenait

^vrT»]^*^w

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oppressive à son tour, et cherchait à barrer la route aux idées nouvelles, jusqu'à ce que révolution des connaissances humaines suivant son cours, une révolution nouvelle vînt la chasser à son tour et faire la place il une vérité meilleure.

Il serait temps, croyons-nous, de briser ce cercle vicieux. La terre est assez grande pour nous abriter tous et donner, à chacun^ Tespace nécessaire à son évolution. Il y a place pour tous au soleil ; si nous voulons que l'évolution se fasse, pacifiquement, dans la voie du progrès, il faut briser ce qui l'entrave dans sa marche, ce qui occasionne les à-coups. Il n'y a pas de majorité respectable lorsqu'elle est oppressive. Chaque vérité n'a-t-elle pas, d'abord et toujours, été énoncée par une minorité ? Débarrassons donc la voie aux vérités futures pour qu'elles puissent se faire jour, sans avoir besoin de recourir à la force pour évoluer librement.

Comme on le voit, la période de transition réclamée par les partisans de l'évolution doit être remplie par la période de propagande, et continuée par la révolution elle-même qui, en efïet, ne pourra, en un tour de main, changer l'état social, comme on retourne une omelette.

On n'apprend à marcher qu'en faisant aller les jambes; à être libre qu'en usant de la liberté. Ce n'est pas en entravant de liens les membres de l'enfant qu'on lui apprend à se servir de ses jambes, c'est en le laissant gigotter à son aise; les culbutes lui apprendront la prudence. Drôle de théorie qui voudrait nous maintenir en tutelle, sous prétexte que n'ayant jamais été libres, nous ne saurions user de la liberté.

Quant aux préconîseurs de réformes qui nous parlent de progression lente, de réformes partielles, de temporisation et d'habileté, ils peuvent être de bonne foi, — il y en a, nous le savons, — qu'ils fassent leur besogne en paix; quanta nous, nous ne pouvons nous associer à ces finasseries.

Nous avons une idée que nous croyons bonne, nous cherchons à la propager à l'élucider, à la faire comprendre de ceux qui souffrent de «l'exploitation actuelle et veulent s'en affranchir ; à ceux que les préjugés ou l'énormité de la tâche effraie, nous laissons le soin de temporiser, de demander à nos exploiteurs de mettre une sourdine à leur avarice, de mettre des ménagements dans leurs vols. Mais ayant un idéal complet dont nous cherchons la réalisation, nous ne voulons pas l'amoindrir sous prétexte qu'il pourrait effrayer ceux dont nous voulons abolir Tautorité.

Si, au lendemain de la révolution, il nous faut subir une pépode transitoire, ne sera-ce pas assez de n'avoir pu l'éviter^ sans avoir encore à nous en faire les propagateurs.

La vérité avant tout.

Lorsque la révolution se fera, peut-être nos idées ne seront-elles pas assez comprises pour rallier autour d'elles la masse de ceux qui auront pris part à la lutte, peut-être la majorité n'acceptera-t-elle qu'une partie de notre idéal, laissant aux générations futures le soin de réaliser le reste; peut-être, même, les anarchistes devront-ils être les premières victimes du pouvoir qui s'établira ? N'est-ce pas le sort des novateurs de souffrir pour l'affirmation de leurs idées }

Qu'importe à l'homme convaincu. Ce n'est pas en prophétisant sur ce qui est possible ou non possible

qae l'on s*aôranchit, mais en luttant contre la tyrannie. — L'homme plein de son idéal lutte et souffre pour répandre ses idées. Sa récompense n'est pas dans la satisfaction de mesquines ambitions, ou de succès d*amour-propre. C'est en voyant germer autour de lui les idées qu'il propagé qu'il trouve sa plus belle récompense.

Nous n'avons donc, pour le moment, pas à nous préoccuper de ce qui est réalisable ou irréalisable, mais de ce qui est vrai, de ce qui est juste, de ce qui est beau. Ce sera ensuite aux individus à faire leur choix.

Mais ce qui nous rassure, c'est que, en temps de révolution, les idées marchent vite. L'exaltation qui, dans les périodes d'agitation s'empare des individus, suractive le jeu des cellules cérébrales, élargît leur entendement, en leur facilitant la compréhension de raisonnements qui, en temps ordinaire, n'auraient éveillé, chez eux, aucune sensation.

Eu temps de lutte, les hommes peuvent être poussés aux pires folies, mais aussi à l'abnégation la plus pure. C'est en faisant ronfler les grands mots de verm, fraternité, devoirs sociaux, etc., que, dans les révolutions passées, les ambitieux sont toujours parvenus à étouffer chezlesindividus, la vraie perception de la liberté que représentait pour eux, le mot de république, et les ont amenés à subir leur despotisme.

Nous voulons, nous, que la masse puisse donner cours à tous ses bons sentiments, à ses besoins de solidarité, et qu'elle soit assez consciente de son autonomie, pour ne plus se laisser mettre d'entraves sous prétexte de sauvegarder la liberté. .

DE l'influence MORALE DE LA RÉVOLUTION

La révolution sera donc la phase transitoire qui doit nous conduire à la réalisation complète de notre idéal. Elle le sera d'autant mieux que son inBuence contribuera à développer cérébralement les individus et à les préparer à savoir user de leur liberté!

Mais, ici une petite digression est utile. •

« Pourquoi se préoccuper de ce qui se passera demain ? » nous disent certains révolutionnaires, préférant s'instituer les « conducteurs » de la masse, que de tenter de l'instruire. « Nous avons assez à faire de soutenir la lutte présente, sans perdre notre temps à chercher ce que nous pourrons faire après. Ne nous attardons pas à rêvasser sur des utopies quand le présent est là, qui nous sollicite et nous étouffe. Luttons d abord contre la société actuelle, quand elle sera renversée, nous verrons ce que nous aurons à faire » .

Et certains anarchistes tiennent le même raisonne-

l32 LA SOCIÉTÉ FUTURE

ment et trouvent que c'est perdre son temps de discuter « avenir ».

Ce qui nous fait considérer à nous, ces discussions sur Tavenir comme très utile», c'est que les révolulions passées ont toutes piteusement échoué parce que les révoltés se battaient, se reposant sur leurs meneurs pour organiser les relations sociales et reconstituer le nouvel ordre de choses. Cest parce qu'ils se sont toujours contentés d'aspirations vagues, mal définies, que les travailleurs se sont toujours vu frustrer des fruits de leurs luttes.

La majorité des travailleurs s'est toujours uniquement préoccupée des besoins de la lutte présente, se contentant de prendre part à la bataille, de fournir la chair à fusillade, laissant à d'autres le soin de penser. L'idéal, le désir, le but pour lequel combattait la masse, était certes bien clair dans son entendement, c'était tout comme nous l'entendons nousmcmes : la liberté, le bien-être pour tous.

Mais, sous quelle forme cela devait-il lui venir .^ — elle ne s'en était pas préoccupée. On lui avait parlé de la République qui devait l'affranchir, d'un socialisme mal défini, mais lui laissant entrevoir tout un monde de félicités, cela avait suffi, elle avait combattu pour cette République qui devait apporter le bonheur sur la terre, laissant aux u initiés », à ceux « qui savaient » et en qui elle avait confiance, le soin d'organiser après la lutte, son bien-être et sa libené, mettant à leur service des mois et des années de misère pour leur donner le temps de lui arranger quelque chose de tout à fait convenable !

Lorsque impatiente, ne voyant rien venir, à bout de souffrances, de misère et de privations, elle exi-

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geait la réalisation des promesses, c'était du fer et du plomb qui étouffait ses murmures.

Pour qu'il n'en soit plus ainsi, pour qu'on ne leur remette pas, le lendemain de la lutte, le joug qu'ils auront brisé la veille, lorsque les travailleurs seront amenés encore une fois à user de la force pour reconquérir leurs droits, il faut qu'ils sachent ce qu'ils veulent, quelles sont les institutions qui leur sont néfastes, afin qu'ils ne se laissent plus tromper, qu'ils n'aient plus à se reposer sur personne du soin de les conduire, et sachent d'eux-mêmes faire table rase de ce qui doit définitivement disparaître.

Certes, il est facile de dire : « Ne nous occupons pas de ce qui se passera demain ; à chaque jour suffit sa tâche ; occupons-nous de détruire ce qui nous gêne, nous verrons ensuite ». Nous comprenons fort bien l'impatience que l'on peut éprouver de sortir du bourbier où l'humanité s'enlise, mais si nous voulons que les vérités que nous cherchons à faire comprendre soient nettement saisies par ceux que nous cherchons à convaincre, qu'ils en aient la perception nette, sachant clairement ce qu'ils veulent, et capables de ne pas se laisser dévoyer de leur chemin par les phraseurs, il nous faut bien élucider la question de l'avenir ainsi que celle du présent.

Les révolutions ne se faisant qu'à coups d'idées, nous voulons déblayer complètement le terrain sur lequel nous devons combattre, nous voulons débarrasser notre route de tous les obstacles et les préjugés qui entravent notre marche. Et ce n'est que lorsque les individus auront une conviction solidement raisonnée, qu'ils sauront se passer de meneurs.

il ne faut plus que l'on dirige la masse avec des

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mots. 11 ne faut pas que sous les épithètes : Liberté, socialisme, ou lui fasse avaler tous les systèmes de régression possible. Que chaque individu soit éclairé sur tous les points et dans tous les détails, cela est impossible, les événements nous surprendront avant que ce travail soit achevé et ce n'est du reste pas nécessaire.

Que chacun ait une compréhension bien nette de son individualité, qu'il sache qu'il ne la fera respecter qu'en respectant celle des autres, pour le surplus les circonstances et la situation le guideront. Que les individus sachent encore ce qui doit rester invariable dans leur action, tout ce qu'ils devront empêcher de renaître pour que la victoire leur soit assurée. Quand on sait bien ce que Ton veut, on fait de la bonne besogne.

« iNous avons le présent contre lequel il faut lutter de toute notre énergie », cela est fort vrai, mais la lutte doit être envisagée à un point de vue plus large, ausculté sous toutes ses faces, et il y a assez de besogne pour toutes les volontés et toutes les énergies.

Pour opérer une transformation, telle que nous l'entendons, il n'est pas trop de toutes les aptitudes, de tous les dévouements ; qu'importe la forme sous laquelle ils se produisent, du moment qu'ils ont pour but l'élucidation d'une vérité, la destruction d'un préjugé. De chacun selon ses forces! C'est cette division du travail qui, permettant à toutes les initiatives de se produire, nous facilitera la destruction des institutions qui nous oppriment, nous mettant à même de les attaquer de tous les côtés à la fois.

D'autres, — les socialistes — nous disent : « Mais,

si VOUS n'avez pas un pouvoir, comment ferez-vous pour empêcher les patrons, propriétaires, gouvernants et autres capitalistes de se liguer pour tenter une contre-révolution et rétablir leur autorité? »

Si les socialistes qui font celte objection, voulaient bien réfléchir à la somme d'énergie qu'il aura fallu dépenser pour faire triompher la révolution sociale, s'ils voulaient bien se convaincre que ce qui fait la force de la bourgeoisie, ce sont les institutions actuelles, rignorance et la division du prolétariat, toutes choses qui n'existeront plus puisque la révolution aura réussi, ils ne feraient pas si piètre objection. — Lorsque les bourgeois, en possédant l'intégrité de leurs forces n'auront pas su empêcher la victoire du peuple, comment veut-on qu'ils en retrouvent de plus fortes pour bouleverser le nouvel ordre de choses et rétablir leur exploitation?

Pour que les travailleurs consentissent à se laisser endoctriner par les capitalistes, il faudrait donc que la Révolution ne leur eût pas apporté les améliorations qu'ils en attendent? Pour qu'ils acceptassent de se courber à nouveau, sous le joug de l'exploitation, il faudrait que la désillusion fût bien grande ?

Les capitalistes, livrés à leurs seules forces, seraient impuissants à défendre leur système d'exploitation. Il leur faut l'armée, la police, la bureaucratie, levées parmi les travailleurs, pour leur faire un rempart de paperasses et de baïonnettes : ne sera-ce pas l'œuvre de la révolution de disperser tout cela? Estce que, même à l'heure présente, la majorité de ces défenseurs de l'ordre bourgeois ne l'est pas malgré elle?

Dans une société où les individus seraient libres

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d'évoluer comme ils rentendraient, n*ayant aucune contrainte à subir, ayant Ja satisfaction de leurs besoins assurés, nous ne les voyons pas bien, s'enrôler au service des bourgeois, puisque les promesses que ceux-ci pourraient leur faire seraient bien au-dessous de ce que les autres pourraient se procurer euxmêmes.

Ou les institutions bourgeoises disparaîtront dans la lutte, et alors les travailleurs auront goûté aux bienfaits du nouveau régime et sauront le défendre, ou bien les bourgeois seront encore une force, mais alors c'est que la révolution ne sera pas terminée, ce sera la lutte encore, il y aura de la besogne à faire, mais cette besogne sera l'affaire des révoltés eux-mêmes, et non celle d'un gouvernement.

Avec un pouvoir constitué, le danger serait bien autrement grand. La possibilité que pourraient avoir les rétrogrades de s'en emparer par ruse ou par force, et de disposer des forces vives de la collectivité pour les retourner contre elle, serait bien autrement redoutable.

Les travailleurs n'iront Jamais, d'eux-mêmes, remettre le cou sous le joug, mais la révolution, par contre, ne sera toujours que Tœuvre d'une minorité consciente, qui entraînera la masse derrière elle, par son exemple et sa conviction. Cette masse" s'instruira, s'éclairera, mais, provisoirement encore, elle ne sera que trop portée à obéir à ceux qu'elle croira ses chefs. Le seul moyen de parer au danger est de ne pas la laisser s'en créer. Livrée à elle-même, elle saura s'inspirer des circonstances et trouver l'organisation qu'il lui faut.

LA SOCIETE FUTURE iS/

D'autres contradicteurs nous objectent les mauvais sentiments de Thomme : comment fera-t-on pour empêcher les attentats contre les personnes ? ceux qui voudraient s'accaparer les meilleures places, ou s'installer là où ils gêneraient la collectivité, et autres objections semblables que leur inspirent les effets de la société actuelle ?

Certes, nous ne voulons pas prétendre que les individus, de par le seul fait de la révolution, seront devenus, du jour au lendemain, de petits anges qui n'auront plus qu'un désir : se faire des amabilités et se sacrifier les uns pour les autres. Il serait temps de sonir de cette légende et ne pas nous faire dire ce que nous n'avons jamais pensé.

Nous disons que, sauf de très rares exceptions, même les natures les plus perverses, personne ne fait le mal pour le plaisir de faire du mal. Nous af armons et démontrons que la société actuelle, par son organisation antagonique des intérêts, engendre ellemême les divisions qui la ruinent et que c'est elle qui pousse les in-.lividus à se nuire.

Malgré toutes les raisons et les causes de mal faire que leur fournit la société, malgré le profit qu'ils pourraient y trouvera les accomplir^ beaucoup d'individus y sont réfractaireSjCeux qui se livrent à leurs mauvais penchants, ne sont que la minorité, et la plupart du temps ils y bont encore poussés par le milieu, les circonstances, Téducation, toutes causes découlant de la mauvaise organisation sociale.

Or , si la mauvaise organisation sociale est la cause génératrice des crimes, ceux-ci doivent disparaître avec elle. La société actuelle ne s'attaquant qu'aux effets, puisqu'elle-même est la cause, les voit

se multiplier sous son action, absolument comme les bûcherons qui, coupant Tarbre au collet de la racine, ne Tardent pas à voir, de la souche, repousser des jets vigoureux et présenter deux, trois, cinq et six plants nouveaux là où il n'y en avait qu*un ; nous, nous voulons déterrer la racine et la brûler, afin qu'elle ne produise plus.

Et si, dans la société future, H se reproduisait de ces actes, ce ne pourraient être que des cas isolés et ataviques que les individus d'alors auront à empêcher, mais qui ne nécessitent pa§ un outillage social spécial pour les réprimer.

La propriété, la misère, voilà les grandes causes ^génératrices de crimes. Encore une fois, on n'est pas criminel pour le simple plaisir de tuer. Que Ton repusse les causes les plus célèbres, là où les crimes f ?nî ie plus horreur, on y trouvera toujours le même mobile : l'intérêt. Même les crimes de vengeance que Ton pourrait classer dans la catégorie des crimes passionnels, la plupart prennent leur origine dans des divisions d'intérêt. S'il était possible de les analyser tous^ peut-être en échapperait-il très peu à cette règle.

Le vol qui fournit le plus de cas de répression et qui est parfois plus puni que le meurtre, n*est-il pas le produit direct de l'appropriation individuelle, de Tintcret et de la misère? La misère et la propriété individuelle étant supprimées, le vol n'aura plus raison d'être. Quand tout ce dont vous pourrez avoir besoin sera à votre disposition, vous amuserez-vous à voler?

Nous avons les exemples de ces peuplades où la propriété individuelle est réduite à sa plus simple expression : la cabane où loge la famille, les effets et

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ustensiles qui lui servent directement, tout le reste est à la libre disposition de tous, eh bien, sauf de la part de ceux qui ont déjà réussi à s'attribuer certaines fonctions d'autorité — on ne nous cite pas de cas où Ton aurait vu les plus forts chercher à déloger les habitants d'une cabane pour s'y installer, ou leur enlever leurs instruments de chasse et de pêche.

Dans certaines tribus, un individu s'est éloigné de chez lui, il a faim, il entre dans la première case venue, s'asseoit à la table au milieu de 1^ famille, et puise au plat sans en demander la permission à personne. Une fois repu, il s'en va sans même remercier ses hôtes de rencontre, sans que ceux-ci pensent le moins du monde avoir été volés. Eux-mêmes en auraient fait autant dans sa situation : question d'habitude et de réciprocité, voilà tout.

Est-ce que ces mœurs ne valent pas mieux que les nôtres, où celui qui aura faim sera forcé des*humilier ou de se révolter ? Elles manquent peut-être des formalités de notre civilité puérile, faites-les plus gracieuses, mais laissez-leur leur primitive simplicité.

Oui, nous dira-t-on, mais il y a les crimes passionnels. « Ha! ceux-là, ne sont pas le produit de l'organisation sociale actuelle ? Ceux-là, dérivent bien de la mauvaise nature des individus? Pour ceux-là, vous aurez beau changer le milieu, vous ne les ferez pas disparaître. Vous serez bien forcés de prendre des mesures contre leurs auteurs ».

Eh bien là, encore, n'en déplaise à nos contradicteurs, nous soutenons qu'ils ne sont que le produit d'une mauvaise organisation sociale. Nous avons déjà vu que, pour la vengeance, par exemple si on pou-

vait les disséquer et les analyser, comme on autopsie un cadavre, comme Ton fait une analyse chimique, on retrouverait, pour la plupart, Tintérêt comme première cause de division. Si on les prenait tous, chaque drame passionnel, l'un après Tautre, on y trouverait l'effet d'une mauvaise organisation sociale, Taction d'une loi funeste ; en tous cas, le produit d'une éducation fausse, d'un préjugé inculqué par l'éducation sociale. -

Si les individus avaient appris à respecter, non une loi qu'ils ne connaissent que vaguement, mais l'autonomie de leurs semblables qui est tout aussi respectable que leur vie, ils sauraient qu'en empiétant sur cette autonomie, ils risquent de s'attirer des représailles. Si on n'avait pas l'espérance de se mettre à couvert de la vindicte des individus lésés, en sachant se couvrir d'un texte de loi, peut-être verrait-on se produire moins de sévices, d'injures, d'actes d'oppression sur l'individualité humaine 7

Dans les crimes foncièrement passionnels, là où, parfois, certaines gens s'apitoient sur l'agresseur, et qu'acquittent les magistrats de la société actuelle, on pourrait encore trouver l'influence néfaste de la société.

Si les hommes n'étaient, de par le code et les préjugés, habitués à considérer la femme comme un être inférieur, comme une propriété qui devient leur chose, parce qu'elle aura consenti une fois à se livrer à leurs caresses, peut-être verrait-on moins d'amoureux larder l'objet de leur flamme devenu réfractaire à leur « amour », peut-être y aurait-il moins de maris trompés, enclins à se venger en lacérant la peau de l'infidèle qui a fait des déchirures au contrat. S'ils se

sentaient moins couverts par la loi, peut-être seraientils moins féroces? •

L'adultère lui-même n'esi-il pas un produit de la loi imbécile qui se mêle de réglementer les rapports sexuels? de la société qui fait intervenir des considérations économiques, là où il ne devrait y avoir que des sentiments, qui entrave l'association de deux amants et veut ensuite empêcher leur séparation ? N'est-ce pas la faute de toutes ces entraves morales et matérielles, de la fausse éducation reçue si, de tout cela, il en ressort l'hypocrisie et le mensonge? La société réprouve deux époux qui, ne sympathisant plus, se séparent, mais couvre de son indulgence ceux qui, gardant les apparences, se trompent assez discrètement pour ne pas trop faire parler d'eux. De quoi se plaint-on ?

Basée sur le mensonge, l'hypocrisie et la duplicité, la société ne peut engendrer que la violence et l'ignominie. Même dans les rapports qui paraissent le mieux avoir leur source dans les seules convenances individuelles. Comprimée dans ses aspirations les plus intimes, forcée de mentir et de dissimuler, soit pour ménager des susceptibilités, soit pour ne pas se rendre la vie impossible dans un milieu social absurde, l'individualité humaine se ratatine, s'atrophie et se pervertit, à moins que, parfois, elle ne se venge en éclatant.

Les crimes supprimés ou écartés, les attaques à la propriété rendues impossibles, que reste-t-il à craindre? — Les petites tracasseries de voisin à voisin, la nienue monnaie de nos tribunaux civils et correctioni^els, cela vaut-il vraiment la création de ce formida-

ble appareil judiciaire et répressif qui sert de sauvegarde à la société actuelle; là encore la transformation sociale n'aura-t-elle pas apporté son action bienfaisante en adoucissant les relations entre individus, en éliminant les causes de division?

j Restent les criminels dont les actes ne paraissent

i avoir aucun mobile explicable autrement que par

\, une frénésie brutale, une perversion de sentiments.

Mais ceux-là ne sont que l'exception, ils sont excessivement rares, et le pouvoir des lois n'a absolument aucune prise sur leurs auteurs, leur répression aucune influence sur ceux qui peuvent être entraînés à en commettre de semblables. Ceux-là relèvent de la pathologie, la justice distributive n'a rien à voir avec eux.

Pour le médecin et l'anatomiste qui étudient réellement pour savoir et non pour obtenir des distinctions honori^ques, lorsqu'un cas semblable se présente à eux, le cerveau de l'auteur d'un acte semblable ne leur présenterait-il à J'analyse aucune altération sensible aux moyens d'investigations actuels, pour le s.ivant qui cherche la vérité, et non une situation en flagornant la société, en se faisant le pourvoyeur du bourreiu; il n'en reste pas moins acquis que cet individu n'a pu obéir qu'à des impulsions indépendantes de sa volonté.

La société peut avoir le droit de se défendre, mais elle, nî qui que ce soit, n'a le droit de punir ou de récompenser. Et, avant de rendre l'individu responsable de son acte, cette société vengeresse devrait se demander si elle n'est pas la première fautrice du forfait dont elle se plaint, en forçant une partie de ses enfants à croupir dans la misère, l'ignorance et la

dépravation ; en leur refusant les moyens de développement dont elle dispose pour des préférés, en créant des conditions d'existence qui ramènent Thomme au niveau de ses ancêtres de Tâge de la pierre, en admettant que nos ancêtres de cette époque fussent aussi féroces que Ton veut bien le dire.

Il pourra se produire des cas de violence dans la société future, quels qu'en soient les mobiles, il faudra bien s'en défendre, cela est certain. Mais ceux qui en seront victimes seront en état de légitime défense contre ceux qui voudraient attenter à leur vie où à leur autonomie ; à moins d'être tout à fait insociable, un individu a toujours des amis qui ne le laisseront pas injustement molester. Même quand vous ne connaissez pas la victime, toutacte arbitraire que vous voyez se commettre sous vos yeux ne vous révolte-i-il pas, et n'êtes-vous pas entraînés à prendre la défense de l'opprimé? Mais alors que Ton ait le courage de se défendre quand l'agression se produit, que l'agresseur soit châtié séance tenante, cela c'est de la saine morale, on a, tout au moins, le courage de ses actes.

Mais s'abriter derrière un appareil formidable de répression, derrière des entités qui mettent toutes les forces sociales contre un seul individu et prétendre lui appliquer peine et châtiment en jugeant des actes que l'on n'a pas vu commettre, dont on ne connaît pas Torigine, c'est de la couardise. De quel droit la société vient-elle se substituer aux individualités pour punir, lorsqu'elle n a pas su prévenir l'agression? de quel droit vient-elle parler défense, quandj elle n'a pas su l'assurer matériellement ? Autant nous com-

prenons Ja mise à mon d'un ennemi lorsqu'il vous met dans la nécessité de vous défendre, autant nous répugne un meurtre commis au milieu d'une mise en scène théâtrale, ordonné froidement, à l'abri de toute représaille, commis méthodiquement sur un homme réduit à l'impuissance, sous prétexte de lui apprendre à respecter la vie de ses semblables. Que l'on force le juge, alors, à exécuter sa sentence!

Est-ce que le châtiment du criminel a jamais empêché d'autres crimes de se produire ? Est-ce que toute l'organisation policière et son innombrable personnel ont jamais prévenu aucun acte de violence? iNe les voit-on pas se multiplier sous la pression des circonstances et de la misère? Faites donc que votre société assure l'existence de chacun, qu'elle engendre l'amour au lieu de la haine, et vous n'aurez plus d'actes de violence à réprimer.

Quant aux actes agressifs qui pourront se produire isolément, ce ne seront que des exceptions, et il est plaisant de vouloir entraver par des lois la liberté générale pour réprimer des exceptions.

La nature de l'homme n'est pas d'être malade, d'avoir un cerveau détraqué, de chercher à son dam la lutte contre ses semblables; dans une société sainement constituée on verra les faits de violence se raréfier, les maladies, les affections cérébrales elles-mêmes s'atténuer et disparaître, la plupart n'étant que la conséquence, directe ou indirecte, des mauvaises conditions d'existence que crée la société. Tout cet héritage morbide devra s'atténuer à la disparition des causes qui l'ont produit et rcntretiennent, la race humaine

se régénérer et se retremper dans la pratique de la libené, de la solidarité et le bien-être.

Certes, ce serait folie de croire que ces anomalies disparaîtront instantanément avec les causes qui leur ont donné naissance. Nous les subissons depuis trop de siècles, l'hérédité les a trop ancrées dans notre constitution pour qu'elle ne continue pas de les transmettre encore à de nombreuses générations ultérieures, mais elles iront s'atténuant, s'aflFaiblissant graduellement, puisqu'elles n'auront plus de foyers générateurs où se retremper. Et, quelque paradoxal que cela puisse paraître, la révolution viendra, en cet ordre d'idées, exercer son influence salutaire.

On a remarqué que, dans les périodes troublées où la masse est en ébullition, les maladies, les épidémies avaient beaucoup moins de prise sur les populations en effervescence. Cela s'explique : la lutte, le mouvement, l'enthousiasme, la tension d'esprit, la volonté s'amplifiant, tout cela porte les forces vitales de l'individu à une haute intensité, annihile les causes morbides qu'il peut avoir, le rend réfractaire à celles qui viennent du dehors.

La longue période révolutionnaire que l'humanité aura à traverser, exaltant chez les individus toutes les passions qui font leur vitalité, les portera à un tel état de superaîguïté que cette période contribuera, déjà, pour une bonne part, à la régénération de l'homme, en l'aidant à éliminer les causes de dégénérescence qui l'entraînent actuellement à la décadence.

La société future, en ramenant l'homme à des conditions normales d'existence, l'afiranchira, sinon de toutes les maladies, car il faut compter avec l'im-

perfection des êtres, le libérera du moins de toutes celles qu'il ne doit qu'à son ignorance et à la rapacité de ses exploiteurs et le remettra dans la voie du progrès.

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