LA TRADITION ET LA COUTUME
Ainsi, nous venons de passer en revue une partie des modes d'activité de la puissance humaine, et, dans leur ensemble, nous avons vu que, à tous les points de vue, la liberté, la plus complète, était le gage le plus sûr d*une entente parfaite, d'une complète harmonie.
Ceux qui, ayant toujours été bridés, ne peuvent s abstraire des conditions actuelles, et s'imaginent que l'humaniténe pourrait vivre sans lisières, s'écrieront, certainement : « Plus de lois ! qu'allons-nous devenir? la société est perdue!» Comme si la loi était indispensable à la vie des sociétés, comme si des ag^ gloniérations humaines n'existaient pas encore sans loi, aussi bien que le comporte leur degré de développement.
Les lois sont, par elles-mêmes, inpuissantesà forcer les individus à exécuter la chose qu'elles ordonnent, ou à sanctionner la défense qu'elles promul-
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guent. Pour être efficaces, elles doivent être appuyées d'une force coercitive. Et celte force, elle-même — nousTavonsvu — est d'un bien maigre appui, lorsque les mœurs sont en antagonisme avec le régime qu'on veut leur imposer. •
Lorsqu'elles commencent à être discutées, les lois ne sont pas loin d'avoir perdu leur autorité. Elles n'ont de véritable force effective que lorsqu'elles sont parfaitement d'accord avec Topinion, ce qui se rencontre fort rarement.
Mais, la loi elle-même n'a jamais rien empêché. Au moyen-âge on punissait le vol de la corde, de la roue ; des tortures effroyables, accompagnaient l'appareil judiciaire. On brûlait la langue ou les lèvres des blasphémateurs. On brûlait les sorciers, ou prétendus tels. Cela n'a pas empêché de blasphémer et l'esprit d'irréligion de faire son chemin. C'était l'époque où pullulaient les sorciers, où les voleurs tenaient le haut du pavé.
Aujourd'hui on a renoncé à poursuivre les blasphémateurs, à brûler les sorciers. Ces derniers, on se contente de les condamner pour escroquerie ou exercice illégal de la médecine, selon les plates-bandes du Code qu'ils ont piétinées. Mais leur nombre a diminué du jour où on les a laissés tranquilles, aujourd'hui, ils ne prétendent même plus chevaucher des manches à balais, ou avoir des rapports avec mea^ sire Satanas, choses pour lesquelles, pourtant, on ne penserait plus à les poursuivre.
Quant aux voleurs, si les pénalités sont moins ru« des, on a toujours continué à les pourchasser, lorsqu'ils n'opèrent pas à l'abri de certaines situations ou
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fonaions, mais nous ne pensons pas que leur nombre ait diminué. C'est qu'ici, malgré le code, malgré Topinion, il intervient un autre facteur. C'est l'organisation sociale et le régime de l'appropriation individuelle, sur lequel elle repose qui engendre le vol. Ce dernier est le produit du régime capitaliste, il ne disparaîtra qu'avec son progéniteur.
Par contre, pour celui qui aurait la patience de fouiller le recueil de lois et ordonnances, il y aurait de véritables trouvailles à faire parmi les loistombées en désuétude, parce que les mœurs se sont transformées, en dépit de la loi, et en lui imposant silence.
Les premières lois écrites qu'étaient-elles, elles-mêmes, sinon la reconnaissance et la codification des mœurs et coutumes ? Encore avant la révolution il y avait, en France, le droit féodal et le droit coutumier. Ce dernier dérivant des usages et coutumes, et chaque province, pour beaucoup de cas, était régie d'après ses propres coutumes.
Ce fut la première affirmation delà bourgeoisie de s'emparer des prérogatives du Parlement, de s'arroger le pouvoir législatif, et d'édicter des lois çt décrets^ selon son bon plaisir, ne s'inspirant que de ses intérêts de classe, sans plus s'occuper des mœurs et coutumes des populations '< justiciées ». Puis vint le boucher Bonaparte qui reprit l'œuvre de la Convention, en faisant amalgamer, avec quelques aphorisme» de la loi romaine, ce qui, dansle» lois édictées antérleuremem à lui, pouvait flatter son autocratie, et voilà pourquoi, nous sommes gouvernés paf des morts, quoique chaque génération de vivants ne se soit pas fait faute d'apporter ses restrictions au lien
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de supprimer purement et simplement. Ce qui n'a fait que compliquer la chose et à nous enserrer de plus en plus, dans un réseau inextricable de décrets, lois et règlements qui étranglent celui qui s'y laisse tomber.
Lorsque la tradition et la coutume régissaient les relations sociales, ce pouvait bien être, en quelque sorte, la régentation des vivants par les mons, mais les coutumes, les mœurs se transforment insensiblement, et, chaque époque, vient, à la coutume ancienne, ajouter sa marque particulière. Ce qui n'est pas écrit, ce qui n'est qu'accepté, et non imposé, se transforme avec les mœurs.
La loi écrite est immuable ; on peut la torturer pour lui faire dire, et ony arrive, ce que n'ont jamais pensé ceux qui Tont formulée, mais plus elle est élastique, plus elle est terrible, car ceuxqui sontchargésde l'appliquer n'en ont que plus de facilités pour l'accommoder au mieux de leurs intérêts. C'est ce qui fait, qu'au milieu de nos révolutions, ceux qui, la veille, étaient frappés par la loi existante, pouvaient, le lendemain, avec la même loi, le même corps judiciaire, frapper leurs persécuteurs de la veille. C'est ce qui fait aussi que tant de lois blessent le sentiment public, continuant à régir nos relations, car ceux qui sont au pouvoir ont intérêt à éterniser les préjugés qu'elles représentent.
On a voulu objecter, que, dans les pays où règne la coutume, tels que la Corse, la Kabylie, les actes de vengeance individuelle, rendaient la vie cent fois plus dif ficileque là où règne le châtiment juridique ; ne vous mettant nullement à l'abri du ressentiment de la partie lésée et que le meurtre se poursuivait ainsi, englo-
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bant des villages entiers, et toute une série de générations.
Mais, par contre, on était forcé de convenir que, dans ces pays, il se développait un sentiment chevaleresque de respect de la parole donnée dont la plupart de nos soi-disant civilisés sont dépourvus, et, d'autre part, que la meilleure des lois ne vaut rien entre les mains d'un mauvais juge! Et comme la plupart despartisans de rautorité avouent que, pour être sainement exercée, il faudrait ne la remettre qu'entre les mains de purs anges, la conclusion est facile à tirer.
Puis, que l'on n'oublie pas que nous ne demandons pas un retour pur et simple en arrière, tout cela doit être modifié par notre évolution. Revenir aux institutions dupasse, telles qu'elles ont existé, ce serait une régression. Ce que nous voulons^ c'est une adaptation de ce qui est bien et peut faciliter notre évolution.
Parmi les institutions quel'autorité a intérêt à éterniser, nous avons cité le mariage, mais combien d'autres, en s'en donnant la peine, on pourrait trouver ! L'ordre bourgeois, pour être stable, avait besoin de s'appuyer sur la famille, c'est par elle que peut se perpétuer la domination capitaliste, c'est pourquoi, il Ta enlacée de mille liens légaux. L'amour, Tafïectîon, la famille d'élection et d'affinité, le code n'en a cure, ce sont des fariboles qu'il laisse aux rêveurs. Pour la bourgeoisie, il n'y a qu'une famille, c'est la famille juridique, enserrée dans les ascendances et descendances, hiérarchisée, comprimée, dans les formes légales, limitée par la marge du code, il n'y a, en un mot, de parents que ceux qui sont reconnus
par la loi, quels que soient leurs sentiments à Tégard les uns des autres.
C'est ainsi, qu'au point de vue de la loi, deux époux qui se seront mutuellement détestés toute leur vie, se seront séparés pour ne plus vivre ensemble, s'ils se sont unis par devant monsieur le maire, et ont oublié de faire faire la cérémonie contraire par un autre monsieur, portant un autre costume, ils seront toujours considéréscomme une famille légale, la seule valable, tandis ^ue ceux qui auront toujours vécu ensemble, se seront aimés à Tadoration, ne seront que des « concubins » — c'est le mot légal — leur famille n'aura aucune valeur s'ils ont négligé certaines formalités légales.
Les enfants de la femme du premier ménage, si l'homme, à l'aide de nombreuses démarches n'en a pas obtenu le désaveu, seront, d'après la loi ses seuls enfants légaux, tandis que ceux qu'il aura engendrés lui-même ne lui seront rien. Quant aux enfants, nés hors du mariage, leur situation serait-elle régularisée après coup, leur situation sera toujours inférieure d'après la loi. — C'est, paraît-il, ce qui fait le charme de notre législation !
Pourtant les mœurs ont marché î Le bâtard n'est plus — sauf pour quelques retardataires, — l'être hors castedes temps jadis ; les unions « irrégulières », nous l'avons dit, sont la majorité dans nos grandes villes ; et si par, bégueulerie ou par médisance, quelque bon voisin trouve à « chiner ))j elles sont parfaî* tement acceptées. Et, eu certains cas, quelques-uns arrivent même à se faire respecter de l'administration. Il n'y a que la loi qui reste immuable.
La loi qui, en dehors de celles dictées par l'esprit
de parti, a pu, autrefois, avoir sa momentanée raison d'être, n'est donc qu'une cristallisation de la coutume ; régressive en même temps, car, en devenant loi, elle demeurait immuable, restait en arrière des mœurs qui, elles, se transformaient.
De plus, l'opinion publique n'était implacable que pour ce qui portait un préjudice réel à la collectivité, en lésant un de ses membres ; elle savait tenir compte aussi, de l'intention et des circonstances. La loi se meut entre le maximum et le minimum, et cette variation dépend encore plus de la complexion physiologique de ceux qui sont appelés à l'appliquer qu'à la nature du délit lui-même.
Du reste, est-ce que le meilleur moyen de moraliser les individus, n'est pas de leur apprendre que la transgression d'une règle utile porte en elle-même sa punition, en lui étant plus tard nuisible par ses effets ultérieurs? Gela ne serait-il pas aussi moral et surtout aussi efficace que de lui dire que, s'il est pris à transgresser la loi, il sera puni, mais qu'il n'en sera rien s'il peut cacher sa transgression aux yeux de l'autorité.
Nous dîra-t-on que la crainte du châtiment, seule, peut forcer les individus à accomplir leur devoir? c'est le refrain des partisans de la répression, eh bien, l'argument est faux. Nos institutions prouvent d'abord, que la peur de la répression n'empêche rien, et nous avons la preuve que la tradition et la coutume, sont toutes-puissantes che^ les peuplades que nous nommons inférieures. Voudra-t-on avouer que notre moralité est inférieure à la leur?
Voici ce que dit Bellot, des Indiens des régions polaires, au sujet des cachés de vivre qu'ils font dans
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les jours d'abondance, ei dont pourtant ils devraient se montrer avares, car, souvent ils ont à endurer des disettes épouvantables.
« 19 juin.... M. Hehburn dit que des Indiens lui ont apporté de la viande à laquelle ils n'avaient pas touché, bien qu'ils n'eussent pas mangé depuis trois jours. Ils font des cachés où ils renferment leurs provisions, de façon que les loups ne les mangent pas. Si vous êtes pressés par le besoin, ils ne trouvent pas mauvais que vous preniez ce qu'il vous faut, mais sans choisir les morceaux; car, disent-ils avec raison, l'homme qui a faim prend ce qu'il trouve sans choisir. Ne pas recouvrir le caché est également considéré comme une preuve de mauvais vouloir *. »
Voici un autre exemple cité par Vambéry, et, certes on ne nous accusera pas de prendre nos exemples parmi des populations idylliques,-il s'agit de ces féroces Turcomans dont la seule occupation est le pillage :
« Les Turcomans, suivant mes renseignements assez peu semblables à ceux qu'a publiés Mouraviefî, sont divisés en neuf peuples ou khalks qui se partagent en branches ou taifes^ comme celles-ci le sont en rameaux ou tires,
» La double adhérence, la solidarité qui unit les individus appartenant à chaque rameau, puis les rameaux dont est composée la branche, forment le lien principal qui maintient ensemble les éléments de cette société singulière. Il n'est pas un Turcoman qui ne
I. J. R. Bellot, Journal d*un Voyage aux mers polaires, p. 19-
connaisse dès son plus jeune âge le rameau et la branche dont il fait partie, et qui ne vante avec orgueil la force ou le nombre de cette section de son peuple. D'ailleurs c'est dans cette section qu'il trouve toujours une protection contre la violence arbitraire des membres des autres clans; car la tribu entière, s'il a été fait tort à Tun de ses enfants, doit en poursuivre la réparation ^ »
Et plus loin :
« Les nomades qui habitent cet endroit sont venus en foule visiter la caravane. Une sorte de négoce s'est établi ; j'ai vu se conclure à crédit, des ventes et des achats d'une certaine importance. La rédaction des lettres de change, et surtout leur transcription, m'a été naturellement dévolue. Il m'a paru assez surprenant que le débiteur, au lieu de remettre sa signature au créancier, garde lui-même le titre de sa dette au fond de sa poche ; c'est pourtant ainsi que se font les affaires dans tout le pays. Un créancier, que je questionnais sur cette manière de procéder si contraire à nos habitudes, me répondit avec une simplicité parfaite : « Pourquoi consçrverais-je cet écrit, et à quoi me servirait-iJ ? Le débiteur au contraire en a besoin, pour se rappeler l'échéance de la dette et le chiffre de la somme qu'il s'est obligé à me restituer ^. »
Ainsi voilà des pillards qui nous donneraient l'exemple de la bonne foi et du respect de la parole jurée I Mais les négociations de notre société actuelle,
1. A. Vambéry, Voyages d'un faux Derviche, édition abrégée, pp. 38-39.