EFFICACITÉ DES RÉFORMES
En traitant la question : Pouquoi nous sommes révolutionnaires, nous avons essayé de démontrer que la misère et le mécontentement engendrés par la mauvaise organisation sociale nous mènent tout droit à la révolte, et que, contraints, par la force des choses, à prendre part à cette révolution, nous avions tout intérêt à nous y préparer. Il y a une autre raison dont nous n'avons parlé qu'incidemment et qui est très importante aussi, car elle explique pourquoi les anarchistes ne s'attardent pas à lutter pour l'obtention de certaines réformes présentées aux travailleurs comme des panacées ou des moyens évolutifs d'arriver graduellement à leur émancipation.
Nous avons à démontrer que, étant donnée l'organisation capitaliste, la séparation de la Société en
deux classes dont l'une vit aux dépens de l'autre, aucune amélioration ne peut être apportée à la classe exploitée, sans amoindrir les privilèges de la classe exploitante, et que, par conséquent, ou la réforme est illusoire, un appeau dont on se sert pour endormir le travailleur et lui faire user ses forces à la conquête de bulles de savon qui lui éclateront dans les mains chaque fois qu'il voudra s'en saisir, ou bien si vraiment elle pouvait changer la situation, la classe privilégiée qui détient le pouvoir fera tous ses efforts pour en empêcher l'application ou la faire tourner à son profit, et il faudra toujours en venir à cet ultima ratio : la force.
Nous ne voulons certainement pas passer en revue toutes les réformes inventées par des politiciens aux abois, ni faire la critique de tous les canards électoraux couvés par les solliciteurs de mandats : il nous faudrait écrire des centaines de volumes.
Nous pensons avoir suffisamment démontré que les sources de la misère découlaient de la mauvaise organisation économique ; le lecteur comprendra que nous laissions, par conséquent, de côté toutes celles qui ont trait à des changements politiques. Quant aux réformes économiques qui vaudraient la peine d'être discutées, elles sont fort peu nombreuses et faciles à énumérer :
L'Impôt sur le revenu ;
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La réduction des heures de travail et fixation d'un salaire minimum;
L'élévation des impôts sur les héritages et l'abolition de ces derniers pour les collatéraux.
Citons pour mémoire la formation des syndicats et leur transformation en sociétés coopératives de production, et nous aurons énuméré tout le bagage réformateur de ceux qui veulent transformer la Société par évolution. Comme quantité, c'est maigre ; voyous la qualité.
L'impôt sur le revenu! Il y a longtemps qu'on la préconise cette panacée, mais elle semble avoir perdu un peu de sa faveur. C'est une de celles que les politiciens ont le plus fait miroiter aux yeux des travailleurs ; une de celles aussi qui ont eu le plus de crédit, car elle paraissait vouloir faire supporter aux riches les dépenses de l'Etat, elle semblait vouloir rétablir l'équilibre entre les citoyens en faisant payer à chacun, pour les dépenses de la Société, selon les services qu'il en reçoit.
Mais il suffira d'étudier le mécanisme de la Société, de rechercher quelles sont les sources de la richesse, pour nous rendre compte que la prétendue réforme ne réformerait rien, qu'elle n'est qu'un leurre grossier destiné à égarer les travailleurs, en leur faisant espérer des améliorations qui ne viendront jamais, tout en les empêchant de rechercher
quelles sont les véritables moyens propres à les émanciper.
Eh! sans doute, il doit bien y avoir quelques bourgeois qui s'effraient réellement au simple énoncé de cette réforme, et se voient déjà « spoliés» au profit de la « vile multitude » ; la bourgeoisie est peuplée de ces trembleurs qui s'effraient au moindre bruit, se cachent à la moindre alerte, mais beuglent comme des veaux lorsqu'on fait mine de toucher à leurs privilèges.
Peut-être y a-t-il aussi, parmi ceux qui la proposent, quelques individus d'assez bonne foi pour croire à son efficacité? Les criailleries des uns, la n; ïveté des autres contribuent admirablement à tromper les travailleurs, à leur faire prendre au sérieux l'amusette qui les empêche de tendre l'oreille quand on leur démontre qu'ils n'ont rien à et erer de leurs exploiteurs, que leur émancipation ne pourra être réelle que du jour où il n'y aura plus de privilèges.
Au temps de la Dime, les travailleurs savaient à quoi s'en tenir sur ce qu'ils payaient à leurs maîtres et tyrans : Tant pour le seigneur, tant pour le curé, ta t pour celui-ci, tant pour celui-là. A la fin, ils s'apercevaient qu'il ne leur restait plus grand'chose pour eux. Ils firent une révolution. La bourgeoisie s'empara du pouvoir : le peuple s'étant battu pour
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abolir la Dîme, il n'aurait pas été politique de la rétablir, la bourgeoisie inventa l'impôt et les contributions indirectes. De cette façon, la dîme est toujours prélevée, mais ce sont les capitalistes, les trafiquants et autres intermédiaires qui font l'avance des sommes prélevées au bénéfice de l'Etat, quitte à se rattraper royalement sur les poches des producteurs et des consommateurs, et comme ceux-ci n'ont pas affaire directement au fisc, ils ne peuvent se rendre un compte exact de ce qu'ils ont à payer pour leur part, et tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes bourgeois possibles.
On a, dit-on, 130 à 140 francs d'impôts par tête et par an à payer en France ; qu'est-ce que cela? Pourquoi se priver du plaisir d'avoir un gouvernement qui s'occupe de votre bonheur pour une si modique somme; c'est vraiment pour rien et on serait bête de s'en priver. — C'est en effet pour rien, et le travailleur ne s'aperçoit pas qu'étant le seul à produire, il est le seul à payer: il a, nonseulement sa quote-part à solder, mais aussi la quote-part de tous les parasites qui vivent déjà du produit de son travail.
C'est que, quels que soient les sophismes dont les économistes bourgeois ont essayé d'étayer leur système pour justifier l'existence des capitalistes, il est un fait bien cerlain, c'est que le Capital ne se reproduit pas de lui-même et ne peut être que le
produit du travail; or, comme les capitalistes ne travaillent pas eux-mêmes, leur capital n'est donc que le fruit du travail des autres. Tout ce commerce d'individu à individu, de peuple à peuple, tous ces échanges, tout de transit, ne sont que le fait du travail, et le bénéfice qui reste aux intermédiaires est la dîme arrachée par les possesseurs du Capital sur le Travail des producteurs.
Est-ce par l'argent dépensé que la terre produit le blé, les légumes, les fruits qui doivent nous nourrir ? le chanvre et le lin dont nous devons nous vêtir? les pâturages qui doivent engraisser les animaux dont nous tirons notre subsistance? Est-ce par la force seule du Capital que les mines nous donnent les métaux qui serviront à l'industrie, à fabriquer l'outillage et les ustensiles qui nous sont nécessaires? Est-ce le capital qui transforme la matière première et la façonne en objets de consommation ? Qui oserait le prétendre? L'économie politique elle-même, qui a pour but de tout rapporter au Capital, ne va pas jusque-là ; elle essaie seulement de démontrer que le Capital étant indispensable pour la mise en œuvre de toute exploitation, il a droit à une part — la plus forte — pour les risques et aléas qu'il est censé courir dans l'entreprise.
Pour prouver l'inutilité du Capital, qu'il nous suffise de renouveler l'hypothèse tant de fois citée :
imaginer la disparition de toutes les valeurs monétaires : or, argent, billets de banque, effets de commerce, traites, chèques et autres valeurs d'échanges, est-ce que pour cela l'on s'arrêterait de produire ? Est-ce que le paysan cesserait de cultiver son lopin, le mineur d'arracher sa subsistance à la mine, l'ouvrier de fabriquer des objets de consommation? Est-ce que les travailleurs ne trouveraient pas moyen de se passer de numéraire dans l'échange de leurs produits et de continuer à vivre et à produire sans monnaie?
La réponse affirmative à ces questions nous amène à conclure que le Capital n';i&t, pour les parasites, qu'un moyen de masquer leur inutilité, de justifier leur intermédiaire qu'ils imposent aux producteurs pour prélever la dîme sur le travail des autres. Aussi, quel que soit le moyen qu'emploiera l'Etat pour les atteindre dans leurs revenus, ces atteintes retomberont, en fiu de compte, sur les producteurs, puisque déjà les revenus ne découlent que du travail.
Plus forte sera la charge dont on les accablera, plus lourdement elle retombera sur les travailleurs, grossie qu'elle sera par les intermédiaires ; et, en fin de compte, la réforme tant vantée se sera transformée, de par le fait de la mauvaise organisation sociale, en un moyen plus grand d'exploitation et de vol.