‹ La société provençale à la fin du Moyen Age d'après des documents inéditsChapitre 39 sur 65 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Sommaire. — MouTement de concentration qui, au sortir du moyen Age^ se produit dans Tétat de la propriété foncière. — La grande propriété au nord de la France, la moyenne et la petite Provence. — Ollioules, type d*un pays à extrême division parcellaire. — Jaume Deydier y entreprenant, en 1490, une double œuvre d'agglomération. — Ses jardinets minuscules s'y transformant en un vrai jardin. — Comment, sur un des coteaux d'Ollioules, il fait de son Darbosson un petit domaine. — Achats, collocations, donations, échanges. — Son ménage des champs, où il se montre laboureur et surtout planteur. — Les salaires en Provence au xv* siècle. — Leur taux très élevé chez les serviteurs ruraux et les paysans, comme aussi chez les ouvriers de tous les corps d'état. — Ce qu'était au moyen âge, et encore au XV* siècle, le médium planlum dans les plantations de vigne. — Formations territoriales par lesquelles se caractérisent les siècles suivants, d'après les Livres de raiison. — Reconstitution d'une seigneurie au xvii* siècle. — Les de Croze-Lincel.

Au début de ces pages, c'est en touristes que nous explorions le pays d'OIIioules, dans les grâces de son site et le pittoresque imposant de ses gorges. Nous y voici maintenant ramenés par un autre attrait, mais d'un ordre très différent. Une occasion s*offre à nous pour contempler là en action tout ce dont le précédent chapitre nous a donné une idée d'ensemble, en fait d'évolution rurale. 11 s'agit de

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la visite de deux créations foncières, typiques chacune en son genre, sous la conduite d'un guide comme il en est peu, d'un vrai praticien dans le ménage des champs, voulant se donner le plaisir de nous initier à son œuvre.

Ces créations, que représentent-elles en surface ? très peu de chose. Avec elles, comme il était dit plus haut, nous sommes loin des grands domaines du nord de la France, que de récentes publications nous ont montrées ayant leur point d'origine au milieu du xvi* siècle, et dont les riches descendants de leurs premiers auteurs ne cessèrent d'étendre les limites, grâce aux capitaux amassés dans des charges ou professions lucratives. Nous savons, aujourd'hui, par quel mouvement de concentration de la propriété d'importantes seigneuries se formèrent, en s'incorporant de petites exploitations qui s'étaient subdivisées à l'infinie

Les deux propriétés où va nous mener Jaume Deydier n'ont certes rien en elles d'une seigneurie,

^ En 1336, la terre de Landres, paroisse de Mauves dans le Perche, D*avait qu'une contenance de 60 arpents. A la fin du XVIII* siècle, son étendue s'élevait à sept cents, qu'elle compte encore au]ourd*hui, après avoir absorbé les petits fiefs du voisinage, jadis placés sous sa dépendance, mais successivement désagrégés et subdivisés en des parceUes d'un boisseau et des fractions de boisseau, en quelques perches de terre et des fractions de perches. — M" ue la Jonquière, De la divinion de la propriété territoriale dans le Perche (1883).

— « Dans un rayon de quelques lieues, en Berry, au xvr siècle, on p^ut citer une vingtaine de seigneuries importantes qui ne possèdent que 15 ou 20 hectares de domaine utile, appartenant réellement au seigneur. Au xviii" siècle, ces domaines ont quintuplé, décuplé. Aubussay, qui n'avait en 1350 que 20 hectares, en a 530 en 1750. A quelques mètres du donjon commençait, au temps féodal, la propriété roturière dont la division et la subdivision atteignaient un degré incroyable... » V** G. d'Avbnbl, La fortune privée à travers sept sièclvSy p. 269.

ET SON I1tST0lft£ 409

et nous y serons en pleine terre roturière. Mais, si exiguës qu'elles soient, elles auront le mérite de nous révéler, dans la personne de leur créateur, presque un initiateur, et elles nous doitneront la caractéristique de la façon dont, dès la fin du XV* siècle, commença à se constituer une moyenne propriété, jusque-là à Tétat embryonnaire.

Une riante ceinture de jardins, nous Tavonsvu, se déroule aux flancs d'Ollioules. Jaloux est notre guide de nous y faire admirer les résultats de sa première entreprise.

Ollioules n'est pas uniquement peuplé d'orangers et d'oliviers. A ces cultures arbustives, il en joint de maraîchères pour lesquelles ses vallons, jusque dans leurs moindres recoins, sont une vraie terre promise. Tout au long de la Reppe, ce sont moins des jardins que des jardinets entremêlés au point de former un inextricable fouillis, de simples planches, des planchettes, quelques-unes grandes comme des mouchoirs de poche : taula (Vort^ lanletta d'ort^ nous est-il dit en des termes qui font image. Il en est dont la valeur marchande ne va pas au-delà de cinq florins (environ une centaine defrancs aujourd'hui*).

^ De degré en degré, le florin provençal de compte dont la valeur en 1477 était encore de 4 fr. 40, ainsi que nous l'avons noté plus haut (p. 201), avait fini, peu après 1489, par tomber à 3 fr. 30 environ, lesquels, au pouvoir de la monnaie six fois plus élevé que celui d'aujourd*hui, représentaient très approximativement 20 francs. Cette valeur, il devait, sauf une très légère diminution, la garder à peu de chose près la même, jusque dans les premières années du siècle suivant, en 1525 (Voyez le travail déjà cité de M. L. Blancard, Le florin provençal^ p. 50).

Donc, voilà un point bien fixé, chaque fois qu'au sujet de l'œuvre agricole accomplie de 1490 à 1521 à OUioules par Jaume Deydier, nos lecteurs trouveront mentionné le florin dans ce qui va suivre, ils sauront qu'il était alors l'équivalent de 20 francs.

Si rare est alors le numéraire que souvent ils tiennent lieu de monnaie dans les transactions. Notre Deydier est un grand producteur d'huile, de cette bonne huile d'Ollioules qui s'est fait un renom au loin. Pierre de Morteriis, le successeur de son père Aycart dans le notariat du pays, lui en demande un jour deux millerolles ; et comment s'acquittet-il envers lui ? en un jardinet de onze florins.

Autre service que rendent ces jardinets minuscules : ils sont matière à des cadeaux qu'on échange entre amis ; par eux, à Toccasion, on fait acte de reconnaissance. Comme on en a presque des collections, rien n'est plus aisé ; mais, dans ces morcellements indéfinis, il y a un revers à la médaille ; car tel est leur enchevêtrement qu'ils sont sujets à d'incessantes contestations. Combien de fois, même avant d'être bailli, Jaume n'y a-t-il pas été appelé comme arbitre !

Il n'est pas de jour, par exemple, où Jehan Gilly, qui a le sien enclavé dans trois autres, n'ait maille à partir avec ses voisins, Berthomieu et Jorgi Parisson, Anthoni Blégier. En 1496, les choses en viennent au point que, le l" mars, pour en finir, Pierre de Morteriis, cette année-là syndic de la commune, prend avec lui notre Deydier dans une descente sur les lieux. Ensemble, ils procèdent à la plantation de termes : si son plantât dos termes. En fait de bornages, la Provence avait gardé beaucoup des vieux symboles juridiques de l'époque romaine. Dans le Livre des termes dont nous avons parlé, et qui alors y servait en cela de manuel, la partie relative aux agachons ou « témoins du terme » rappelait les pratiques religieuses, parlésquelles Yagrimensor^ chargé de déterminer les

limites des propriétés, donnait à son ministère un caractère auguste en lui prêtant la sanction des dieux mêmes ^ Du plâtre, des matières colorées, du verre brisé, des cendres, des débris de poterie, trouvés sous le terme, sont autant de témoins de Tanciennelé de la possession.

Jaume Deydier, pour son compte, n^a eu ni paix, ni repos, qu'il ne se soit soustrait à tous ces embarras, et que, par des échanges, des achats, il n'ait formé un vrai jardin d'une multitude de fragments épars. Dès 1484, il a entrepris un travail d'agglomération qui, de proche en proche, lui en a fait réunir dix-huit. Or, ea 1507, il est près d'aboutir, lorsque, sur le seul point vulnérable, il se retrouve aux prises avec le même Johan Gilly dont, une dizaine d'années auparavant, il avait concouru à arranger le différend avec ses voisins. Celui-ci lui dispute maintenant un fossé et un chemin. Encore une fois, des amis communs interviennent ; et, le 22 septembre, se reproduit dans les jardins d'Ollioulcs une de ces scènes d'arbitrage que nous avons déjà amplement décrites ; après quoi, parties et arbitres vont achever de faire la paix dans le dîner traditionnel en la maison de maître Hilaire Dachier, en Postal de mestre Hilari.

Tout est bien qui finit bien. Cependant, pour prévenir de nouvelles querelles, le 13 mai 1508, Jaume, assisté de magnifie Bertrand de Màrselha^

1 « L'autel du sacrifice s'élevait sur la limite qu'avait fixée Vagrimensor; les dieux étaient pris à témoin, et les débris des victimes immolées étaient cachés sous la borne, pour attester son existence et pour intimider de la peine du sacrilège l'usurpateur du champ d'autrui. Celui qui détourne la borne posée est maudit de Dieu ; la damnation éternelle lui est réservée.» (Chaules Gihaud, Recherches sur le droit de propriété chez les Romains ^ p. 108-109.

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senhor cCOlioll^ et de Pierre de Morte riis agissant dans la circonstance comme notaire, se résout à surpayer à Gilly son jardinet en lui comptant trenleun llorins. C*est plus qu'il n a jamais donné : mais il y a gagné la paix.

Quelques années après, mettant en ordre les titres de ses dix-neuf parcelles, il se félicitera de la brillante opération qu'il a faite.

Ste recort en aquel que suzerira après mi en la ferrage *, detras los ortSy coma rat/ aquistada de phisors personas^ que eron petitas pessas^ h nombre de 19, de lasquals ay en ma cayssa XIX estrumens tiras y que valon aras, de présent 1514, la sonia df florins 308.

Traduction : « Mémoire soit pour rinstniction de celui qui me succédera en la ferrage..., que je l'ai achetée de plusieurs personnes en dix-neuf petites pièces de terre, dont les titres d'acquisition sont déposés dans mon coffre.

« Cette ferrage vaut aujourd'hui la somme de 1508 florins. »

Ce à quoi, en 1516, il ajoutera : De présent^ ay refudat de la dicha ferragi florin 400.

Quelle en est la contenance exacte? Encore un point sur lequel il veut fixer ses enfants, s'en étant assuré par lui-même par un à peu près et à sa manière. Sans qu'il ait eu besoin de recourir à la mensuration officielle des prud'hommes agrimenseurs d'OUioules, il lui a suffi de compter le nombre de pas que son jardin mesure des quatre côtés. Or, il en a trouvé une centaine en long et en large.

' Ferraffi, forme provençale du mot de la basse latinité feirago, qui lui-mi^uie est dérivé de ferax^ « terrain fertile ».

Dix-neuf jardinets, rien que sur une étendue d'environ un hectare! Cela dit tout.

Mais suivons plus loin Tauteur de notre Livre de raison, il a bien mieux à nous montrer dans sa seconde création rurale.

Près de Tancien chemin royal, camin real, de Toulon à Ollioules, à mi-distance de ces deux villes et à mi-côte d'une hauteur que longe la route actuelle, les Deydier possédaient de temps immémorial une terre nommée Darbosson. Antiqua?nrn era nostra^ nous dit Jaume, et il ajoute qu'elle est fort ^etiiey peiila possession. Sans doute, était-elle Un débris de l'héritage de Guilhem Deydier fiatal/ta, le grand ancêlre, lorsqu'après s\Mre établi dans le pays vers le xui" siècle, il y mourut sur sa fin.

Charmante est la promenade que, pour nous y conduire, Jaume nous fait faire, au milieu de véritables forêts d'oliviers, et plus encore Test le paysage, à mesure qu'il se découvre à nous. Bientôt, quittant le camin real, par un sentier rocailleux nous gravissons la hauteur, et alors il devient saisissant. Notre Deydier, eu écrivant son Livre où son petit coin de terre tient cependant une si grande place, comme il l'eut dans son existence, ne se mit pas en frais dlmagination, au sujet des beautés du site. Mais, nous qui sommes tout entiers aux magnificences du spectacle, nous admirons le choix d'un tel emplacement, pour ce qu'il nomme sa bastide, bastida de

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Darbosson, ol ce qu'aujourd'hui nous appellerions sa villa.

De la terrasse où nous sommes arrivés, quelles merveilles ne nous déroule pas un panorama vraiment féerique ? Et d'abord, au premier plan, perché sur un monticule, Six-Fours avec son castnim primitif, ses étages superposés de maisons si piito* resques, ses vigies où nuit et jour le guetteur est en permanence, en un mot avec tout son appareil de défense, qui devait disparaître dans la suite des temps et a été remplacé de nos jours par un fort caché sous terre ; — puis, La Seyne où les commerçants de Six-Fours au moyen âge avaient leur port principal, et dont les ateliers des forges et chantiers de la Méditerranée ont fait aujourd'hui un centre maritime des plus vivants; — au loin, dans un air lumineux, se détachant surTazur du ciel, de vertes montagnes, des promontoires dressant haut leurs escarpements, au nombre desquels est celui de TEguillette qui cache la baie de Tamaris, le cap Sicié et le sanctuaire de Notre-Dame de la Garde de La Seyne, appelée dans le pays la bonne Mère^ le cap Cépet, la pointe des Signaux, etc.. ; — enKn, l'entrée de la grande rade, la mer par laquelle passent et repassent des flottes, des navires de toute espèce, galères, caravelles et autres.

Si grand que soit l'enchantement où nous plon§:c la contemplation de ces splendeurs de la nature, notre conducteur n'est pas homme à nous laisser oublier le but de notre visite. Pressé est-il de nous mettre en présence de ce qu'il nomme sa grande œuvre, Tœuvro de toute sa vie, de celle près de qui s'efface la Création de son jardin d'OUioules. Pour elle, dans son livre, sous cette rubrique : Las compras

que ay fâchas aprh la mort de nionpayre^ il a ouvert plusieurs chapitres et sections de chapitres, ayant chacun leur objet distinct, et qui lui seront un mémorial pour tout ce qu'il y a méthodiquement classé : achats, donations, coUocations, échanges; — confronts des parcelles peu à peu réunies à leur centre commun, dans lequel elles se fondent ; — leur contenance ou plutôt leur évaluation en livres cadastrales ; — le cens dont elles sont grevées, ou leur franchise ; — le prix en argent ou en nature auquel elles ont été soldées ; — les droits de lods qui ont été payés, parfois même les honoraires du notaire.

Quel homme exact, et, plus que cela, quel statisticien n'y a-t-il pas en lui ! Bientôt, il nous montrera à quel point il sait Têtre aussi dans l'intérêt de son pays. Mais, en ce qui touche Darbosson, comme nous n'y sommes pas venus faire de la statistique, passons outre, et portons spécialement notre attention sur les circonstances, en suite desquelles tant de lopins de terre ont passé des mains de leurs anciens possesseurs dans celles de notre Deydier.

Nous voici longeant le gracieux vallon de Faveyrola^ avoisinant de près, de très près, la bastide. A la date du 7 janvier 1480, Jaume enregistre la cession du premier de ces lopins, qui lui vient d'un de ses beauxfrères, Pierre Marin, moyennant trois millerolles d'huile. Ici, aucune explication; rien qu'un nouveau fait constatant, en l'état de la rareté du numéraire, remploi usuel des denrées de consommation comme instruments d'échange. Le 10 octobre 1485, cette rareté s'accentue encore mieux. — Compra de la possession de mos çonhals^ Loys et Jaume Marin ^

I Conhat, dérivé du latin eognatut^ « beau-frère ».

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confrontanl à Darbosson lamiena^ a?itiquamen nostrOy en demenucion de la docta de nia molher Catharina. — Faute d^argent, plusieurs annuités dues par Jes fils Marin à leur sœur, comme héritiers de leur père, sont acquittées de la sorte en biens-fonds. C'est ainsi qu'au moyen âge, malgré la règle de ne doter les filles qu'avec le numéraire amassé par l'épargne, lorsque survenaient des temps difficiles, on le faisait en démembrant le patrimoine familial.

De 1 485 à 1 497 , s'écou leron t une douzaine d années, pendant lesquelles, à l'égard d'autres voisins également dans l'embarras les choses se passeront de même. Mais revenons aux Marin.

Aux beaux-frères succèdent maintenant les cousins.

28 avril 1497: La compta de la possession sire exsart de lo cosin Johan Marin ^ à Darbosson^ confrontant ambe la part frayresqua de son frayre^ et

de sota ambe nostre possession ^ apreciada à

florins 25.

Il s'agit ici de la part « frayresque » du cousin Johan Marin, laquelle consiste en un essart, c'est-àdire en un de ces maigres terrains de colline, périodiquement écobués et brûlés*, où les paysans ne portaient que trop leurs défrichements, pour y récolter quelques grains de blés, et qu'ensuite ils aban-

1 Essarts, ou défrichements par le feu, mot emprunté à la basse latinité {exartus, exsartus), qu'on trouve dans les chartes communales du moyen âge, et d'où sont venus, soit la dénomination très ancienne des Essarls donnée à certaines localités, soit même des noms de famille. C'étaient des cultures temporaires pratiquées sur des terrains plus ou moins boisés, au moyen de fourneaux dans lesquels étaient brûlés les morts-bois. — Voyez notre travail intitulé : Des incendies de forêts dans la région des Maures et de VEs^ tçrel {Provence\ 2* édit, (1869), p. 40,

donnaient. C'est à la fois par eux et par les abus du pâturage que la Provence s'est de plus en plus déboisée, et que les pentes déclives, perdant ]eur sol végétal entraîné par les pluies, ont fini par èlre réduites à l'état de rochers nus. Une multitude d'actes de déguerpissement le constatent eux-mêmes, à l'époque objet de nos études, pour des terres de colline concédées à cens; devenues totalement infertiles, elles ne paient plus la peine mise à les cultivera L^essart, que Jaume a acquis du cousin Johan Marin, n'est pas dans ce cas ; en enlevant les vieilles souches mortes ou demi-mortes qui l'encombrent, on peut encore se ménager là une terre labourable, et il y dépense à cet effet 8 florins. Au surplus, il ne lui a pas beaucoup coftté, comme prix d'achat; car il l'a payé avec une sienne écurie dont il ne faisait plus rien à OUioules, depuis qu'il en avait construit une dans son Darbosson. Encore un échange.

Le 19 décembre 1510, c'est le tour de Berthomieti Marin, un autre cousin, vendeur d'une parcelle, celle-ci confrontant Darbosson de trois côtés et s'y enfonçant comme un coin. Prix, 40 florins.

Le 18 novembre 1513, nouveau lopin de terre, du prix de vingt florins, acquis d'un neveu de Jaume, Simon Chautard, fils d'une Marin, sœur décédée de Catherine, sa femme, lequel en a hérité de sa mère qui l'avait reçu en dot.

Voilà donc toute une série d'achats portant sur une propriété, appartenant sans doute primitivement à un seul, et dont des Marin, fils et filles d'un père commun, oncles, cousins, neveu, ne possédaient

I Voy. ci-tlcssiis, p. 357.

plus chacun que des lambeaux, après l'avoir divisée et subdivisée dans plusieurs partages. Lorsque, en li75, notre Deydier épousait Catherine, il s alliait donc à une famille qu'attachaient étroitement à la sienne propre des intérêts fonciers, au quartier rural de Darbosson. C'est par des mariages que les rois de France préparaient l'annexion à leurs domaines, pays par pays, de nos plus belles provinces. Celui de notre héros fut-il conclu quelque peu en vue de ce qu'il projetait peut-être déjà de réaliser par la suite* ? Nous Tignorons, mais le fait est que les lambeaux de la propriété des Marin finirent, à peu près tous, par se reconstituer entre ses mains. Plus tard, un retour des plus imprévus devait les ramener aux Marin, avec Darbosson luimême ; et, nous aurons bientôt à relater comment la chose advint, puis à marquer cet autr^fait que le petit domaine, une fois constitué, devait se perpétuer intégralement chez les Marin jusqu*au début de ce siècle.

Nous nous sommes quelque peu étendu au sujet des Marin, parce que sur eux porte le principal intérêt de nos observations. Mais combien d'autres ne pourrions-nous pas nommer, dont les paris frairesques sont venues de même grossir le Darbosson de Jaume ! De ce nombre, par exemple, sont Jehan et Honorât de la Préa, frères. Ce dernier, de paysan qu'il était, s'est fait meunier ; il vient d'affermer

^Dans les provinces du Midi, là. où le partage égal était pratiqué par les paysans, les effets en étaient partiellement corrigés au moyen des mariages par échange. — Voy. les études publiées de 1881 À 1885, par M. l'abbé Galabert sur l'état social du bas Quercy au xv* siècle, dans le bulletin de la. ^ociéf4 archéologiqut de Tam-ei-l^aronne.

des seigneurs d'Ollioules leur moulin de la Torre^ et, dans son besoin d'argent, le 8 avril 1511, au prix de soixante-huit florins, il vend à notre Deydier la moitié de la vigne que Johan et lui se sont naguère partagée. Johan fera bientôt de même.

Sont à mentionner encore les collocations. Des paysans, impuissants à payer leurs dettes, abandonnent leurs lopins de terre à des créanciers qui se paient sur eux, sauf à les vendre ensuite au plus offrant. Le 15 décembre 1492, les Marin serviront à souhait, sous ce rapport, leur cousin de Darbosson, en lui cédant au prix de 16 florins, 10 gros, une petita possession saisie sur un sieur Blégier, leur débiteur.

Puis, entrent aussi en ligne de compte les donations. Après les Vintimille et les Simiane, le premier personnage d'Ollioules est Etienne de Clapiers, appartenant à la famille de laquelle, deux siècles et demi plus tard, sortira Fillustre auteur des Pensées, Luc de Clapiers- Vauvenargues. La femme de ce Clapiers a, paraît-il, une dette de reconnaissance à acquitter envers Jaume Deydier, et celui-ci d'écrire dans son Livre de raison, à la date du 4 mars 1498 : Nobla Johanna de Clapiers, del consentimenl de noble Esteve de Clapiers son marit^per alcuns services à elsfachs, mi afach donation de alcuna siena petita possession patisada à Darbosson, Val la dicta possession florins 12. Les seigneurs du pays n'ont pas été également sans se montrer pleins de gratitude pour celui qui, dans son office de bailli, les a servis et les sert mieux que personne : 23 avril 1512, le magnifie senhor d'Olioll mi a donat alcuna siena petita po-ncha, sire velleta, de terra, ambe cinc oliviers.., confrontant ambe la possession deldich senhor

et ambe la îniena, apreciada florins 12. Le 14 février, semblable cadeau, d une valeur estimative de 30 florins, dont Ta gratifié Guiran de Simiane...

A la qualification, qui reparait sans cesse, de petita possession^ « petite parcelle », vient de s'en ajouter une faisant image, celle de t^elleta poncha « menue pointe * ». Les cinq oliviers qui sont dénombrés comme remplissant cette pointe de terre, ne sont-ils pas aussi des plus expressifs ? En les cédant à Deydicr, lequel en complétera son verger, magnifique Bertrand de Marseille avait fait ce qui était chose habituelle chez les plus petites gens, fnnonabrables sont les donations de ce genre consistant surtout en fractions de vignobles minuscules d une quarterée, d'une moitié ou d'un tiers de quarterée*. Elles foisonnent alors dans les contrats de mariage et dans les testaments, où elles sont pratiquées à la fois comme récompense de certains services rendus^ et comme derniers témoignages donnés en souvenir des rapports qui ont étroitement lié de bons parents et amis '*.

Les échanges prennent à cette époque, avons-nous dit, une extension considérable. Au sujet de ceux

» D'après le dictionnaire provençal d'Honorat, Velleta signifierait le petit tuyau de fer-blanc, muni de quelques crampons, qui servait à soutenir la mèche dans les lampes à huile.

3 Notons ici qu'à Aix, où nous prenons surtout nos exemples, la quarterée était une surface équivalente à 23 ares 72 centiares.

3 Ego Hugo, castri de Buco, recognoscens mult^ et grata bénéficia qufe Hugo Alberti dicti castri contulit complacendo de persona et de bonis suis, et in meis necessitatibus et infirmitatibus serviendo, ex quibus nuUam pecuniam a me habuit, idcirco ad remunerationem predictorum et pro servicia quse per eum spero... Testament du 9 janvier 1346 à Bouc.

* La formule ordinaire est : Considei'uns amorem sincerum et dilectionem muluam quem et quam habet erga..,^ dédit... (si c'est une donation) ou legavit (si c'est un legs...).

ET SON HISTOIRE 42t

que notre Deydior conclut pour ses terres très disséminées k Quiès , à la Castellana^ à las Rubinas^ il nous conte plus d'une anecdote. Elles nous dépeignent au vif les désagréments que cet essaimage lui a causés. Une transaction faisant loi dans le pays ne s*est pas bornée à interdire, sous les peines les plus sévères, Tenlrée du territoire cultivé aux troupeaux. Par elle, seigneurs et habitants, pour protéger leurs plantations, se sont obligés à ne laisser leurs bêtes de labour les traverser qu'en leur serrant les naseaux avec des morailles. Or, un jour, les bœufs de Jaume, dans leur va-et-vient pour ]a culture de parcelles distantes les unes des autres, ont mordu quelques pousses d'oliviers, dans un verger de Peyre Mitre. Dénonciation portée au seigneur en sa cour, et ledit seigneur appelant à lui mestre Honorât Gombaud^ en ce moment son bailli, à l'effet d'arranger les choses à l'amiable. Jaume en a été quitte moyennant quatre florins, comptés de suite argent sur table, contant sur la taula^ plus six gros pris par le notaire comme honoraires. 11 s'en est tiré à bon marché : raison cependant pour qu'il s'évertue de plus en plus à réunir sur un même point ses terres et ses cultures.

Autre histoire qui porte avec elle un semblable enseignement. Ici, c'est lui-même qui, dans un autre quartier d'Ollioules, souffre d'un fâcheux voisinage. Le fermier d'un Gombaud, autre que le bailli sus-nommé, celui-ci appelé Johan, ne s'avise-t-il pas de jeter sur ses vergers d'oliviers les eaux que son fossé ne peut plus contenir, faute de recurage ! Un jour de décembre 1496, les olives de Jaume non encore cueillies ont été perdues. Lo fa^hier de la possession de Gombaud a vira l'ayga

4â2 UNE BA8tlDE t^ROVËNÇALË

en nostra possession^ laqiial emportel las olivas. Le 13 décembre, descente des prud'hommes estimateurs sur les lieux ; ai/ mandat los estimadon d*Olioll^ Peyre Raynaut^ Johan Marin et Johm Cathalla, Gombaud a été mis en demeure de nettoyer le fossé et de réparer le dommage. Il n en reste pas moins que, dans de telles conditions, la vie d'un propriétaire, ayant à se garer de droite et de gauche pour une multitude de parcelles éparpillées, devient insupportable.

Après ce que nous venons de dire, on comprend rintérét plus qu'ordinaire qui a fait entreprendre à notre Deydier la création de son Darbosson. « Création » est bien le mot propre qui convient à la chose, à son œuvre : œuvre petite, répélons-le, en elle-même, mais grande pour lui; car, ce Darbosson, il Ta vraiment créé de toute façon, non seulement en le formant, comme il nous Ta conté, de pièces et de morceaux, mais en transformant par son travail personnel, et des plus opiniâtres, chacune des parcelles dont il Ta grossi, toutes ou à peu près toutes incultes.

Travaux de débroussaillement et d'épierrement, labourages, plantations, il n'est rien qui ne soit noté, avec la méthodique exactitude d'un comptable, dans le journal agricole qu'il tient à cet effet ; journal dont nous n'imaginons pas qu'il

existe, pour cette iin du mbyen âge, beaucoup d'analogues de son espèce. — Mi an ajudat^ « ils m'ont aidé », dit-il des paysans qu'il a loués, marquant par là qu'il était & leur tète.

Son train de vie et de maison est tout organisé pour la culture. A son service est toujours un valet remplissant l'office de muletier ou de bouvier, lequel est employé au labourage et à tout faire.

1488, die 18 d^ahost

Ay acordat Anthoni Félix ^ loqual a demorat ben très ans passai per mullatier ambe nos ; et aras, de présent, si toma acordar à nos servir et ffovernar nostres mulles, à lavorar, à tota^ fazendas lecitas et honestas^ per lo temps et spasi de hun an,,. Et H doni de guages deldich an,., florins 18, paguadors per ter s de temps: présent mon compayre Vina,

Traduction: « Aujourd'hui, 18 août 1488, je me suis accordé avec Antoine Félix, lequel, après être resté chez nous trois années durant comme muletier, s'est engagé à y demeurer encore un an pour nous servir dans le labourage, en gouvernant nos mules, et dans toutes choses licites et honnêtes, aux gages de dix-huit florins que je lui paierai par trimestre. Etait présent le compère Vina.

Antoine Félix servira « dans toutes choses licites et honnêtes » ; ad serviendnm in omnibus suis licitis^ portent de môme invariablement les formules latines, usitées par les notaires dans les contrats d'apprentissage, comme dans ceux de louage *.

1 Nous les retrouTons telles quelles en Limousin. Le 4 avril 1475,

424 UNE BASTIOË PROVENÇALE

Par là, que voulait-on dire ? Sans doute, en des temps de guerre, ou lorsque survenaient entre particuliers des querelles à main armée, des maîtres, des patrons y entraînèrent plus d'une fois avec eux leurs subordonnés, serviteurs ou apprentis ; et, pour couper court à ces abus de pouvoir, la clause en question avait été introduite dans les actes d'engagement, où elle devait finir par n'être plus que de style.

Les dix-huit florins, promis en 1488 à Antoine Félix en dehors de la nourriture, étaient le taux normal et aussi, semble-t-il, général, des gages que recevaient les serviteurs ruraux de Tépoque, gages élevés, puisqu'ils équivalaient à 360 francs *. Notons ici que, dans la première moitié du siècle, ils avaient été de beaucoup au dessus. A Rognes, par exemple, en 1437 (contrat du 11 novembre), sont payés à raison de 10 florins (450 francs, le florin valant alors 45 francs), six mois et demi employés par un paysan à la culture de la vigne. Quatre années après, le 1" décembre 1441, Guilhem Bérenger se loue, moyennant 20 florins, au service de Michel Moret, propriétaire du lieu de Cucuron, pour toutes besognes rurales, ad sibi servieadum in omnibus ruralibus. C'est du reste de

Louis Massiot de Saint-Léonard, placé en apprentissage chex Jehan Audier, marchand de Limoges, s'engage à le servir trois ans en toutas cfiaussas licitas et honestas, — Louis Guibert, Livres de raison Limousine etMarchoiSy p. 137.

^ Les gages des domestiques ruraux s'élevèrent du xiu* au XV* siècle : de 1276 à 1325, la moyenne est de 180 francs par ao; de 1326 à 1350, elle fut de 192 francs; dans la seconde moitié du siècle, elle se hausse à 242 francs; puis en 1401-1450, elle passe à 320, et à 342 francs en 1451-1475. — G. d'Avbnbl, Paysans et ouvriers ^ depuis sept siècles (Hevuedes Deux Mondes , l"oct. 1896;.

même chez les ouvriers des divers corps d'état, il n'cQ est point où. la main-d'œuvre n'apparaisse très chère. Une multitude de contrats de louage, que nous avons recueillis de 1431 à 1437, accusent uniformément des salaires annuels pour la plupart supérieurs à 1.200 francs. Le plus bas est de 1.170 francs, et le plus haut de 1.335 francs*.

Ceux de simples bergers présentent des écarts énormes, à cinquante années de distance. En 1401, au sortir de guerres et de pestes qui ont dépeuplé la Provence, dans le manque où Ton est de bras, Bertrand d'Agoult, seigneur d'Ollières, engage au prix de 30 florins (1.350 francs) un sieur Alonet, pro pas tore et ad faciendum omnia qwv praice périt. Dans la suite, nous trouverons le roi René, exploitant sa bastide de Gardanne, ne pas donner plus de 2A florins pour les bergers et bouviers de première classe, de 20 pour ceux de la deuxième classe, de 18 pour les vachers, et de 12 pour les gardiennes d'oies.

Notre Deydier s'en tient à ce dernier cbifl*re.

' Un ouvrier sur bois. 11 mars 1431, 27 florins 1= 1.215 francs.

Un savetier 17 août 1431. 27 florins — 1.215 —

Un chandelier 18 janvier 1432, 27 florins = 1.215 —

Un boucher 3 nov. 1433, 28 florins = 1.260 —

Un meunier 23 sept. 1434, 28 florins = 1.260 —

Un cordonnier 3 février 1435, 26 florins = 1.170 —

Un tisserand 4 mars 1437, 29 fl. 8gr. = 1.335 —

La même année 1437 (1" octobre), une nourrice est payée pour l'année.. 26 florins =z 1.170 —

Dans la comparaison qu'il établit entre le salaire ouvrier du moyen âge et le salaire actuel, M. d'Avenel donne des chifl'res presque identiques. < La rémunération annuelle, dit-il, ralculce sur 250 jours de travail seulement^ débute au xiv siècle à 782 francs et s'élève à 860, puis à 1.040 francs en 1376-1400. Au xv siècle, elle oscille entre 1.100 et 1.240 francs. Elle était donc incontestablement supérieure k la paie de 1896 qui, pour un travail de 300 jourSj n'atteint que 1.020 francs par an. »

4â6 L'NË BAdTlDË PROVENÇALE

lorsqu'il a affaire avec de jeunes garçons que les parents lui confient dans le but de les dégrossir. La domesticité de son temps ne constitue pas un état pour la vie, elle n'est qu'un apprentissage temporaire.

N'a-t-il pas eu comme valet, à ce titre, jusqu'à un sien cousin, lo cosin Anthoni Former^ lequel était trop heureux de pouvoir gagner douze florins (240 francs), sous un tel maître? De môme, pour les jeunes émigrants des Alpes-Maritimes ou des Hautes-Alpes, qui s'offrent en grand nombre. Sur ce littoral où ont sévi tant de fléaux, ils viennent combler les vides. Johan Jolian^ par (vcemple, est à peine arrivé du Piémont, en 1502, qu'il y retourne en 1504, après deux années passées chez notre Deydier. Les montagnards des pays alpestres déversent également sur la basse Provence le tropplein de leurs familles fécondes. Le 19 octobre 1492, Brancassi Borel est descendu de Jausiers à OUioules, pour y vendre des bœufs dont il fait le commerce, et Jaume de conclure avec lui un double marché. Il commence par lui acheter une paire de bœufs, au prix de trente-deux florins, six gros (650 francs); puis il engage son fils, encore un Anthoni^ pour bouvier, toujours aux gages de douze florins. C'est le salaire des débutants. En 1494, nouveaux accords qui, à partir des fêtes du Mai, despueys las festas de May, rélèveront à seize florins.

A ce propos, signalons l'importance alors attachée aux réjouissances par lesquelles se célébrait la plantation du Mai. Si grande était-elle que les notaires en faisaient mention dans leurs actes, comme marquant une des principales époques de l'année. Les conseils communaux, dans les cam-

fer âoN ^^IstolR^* Hi

jpagnès surtout, y président; ils nomment dans la jeunesse du lieu un maître des danses, ayant la charge de les régler et de faire que tout s'y passe honnêtement. Il n'est pas jusqu'aux comptes du roi René qui nous le montrent prenant plaisir à fêter le Mai,, lorsque, revêtues de leurs plus beaux atours, des jeunes filles lui demandent gentiment d'y concourir par quelques florins ^

Détail à ne pas omettre, au sujet des gages du jeune Borel. Les comptes des frères Bonis, à Montauban, font figurer comme appoints au salaire en argent, que reçoivent les serviteurs ruraux, des articles de vêtement, et notamment des souliers '. Il en est de même en Provence. A l'instar de ses pareils, Antony est gratifié d'une chemise, camisa^ d'une paire de souliers, unas sabatas doblas^ puis une chape, capa, en drap blanc, qu'il devra rendre en sortant.

Puisque le jeune Borel s'est rencontré sur notre route, suivons-le jusqu'au jour où, son temps d'apprentissage étant fini, au moment de quitter la maison, un compte final ou, pour mieux dire, un décompte sera dressé en présence d'un sien oncle tenant la place du père, pour être sitôt après couché dans le Livre de raison du patron. En voici, comme spécimen, un extrait traduit du provençal d'alors.

' A. LsaiY DE LA Marche, Le roi René, sa vie, son administra' tion.etc.,., t. Il, p. 368 (Comptes de 1476).

' Un bouvier est loué, en 1358, à raison de neuf florins par an (432 francs), plus une paire de souliers. < Tofis les serviteurs, dit M. Edouard Forestié, recevaient une partie de leurs gages en vêtements et particulièrement des souliers, sabatas, et, détail • curieux, des pièces de cuir pour les réparer. » — Introduction aux Livres de comptes des frères Bonis, t. I, p. 203.

norins. Grof.

Une paire de chausses » 4

Plus un ressemelage m 3

Plus un llorin qu'il envoya à son père 1

Plus un autre florin mandé le 22 septembre. 1 Plus un autre llorin remis à son père le

6 novembre 1 »

Plus cinq autres florins remisa son père le

17 décembre 5 »♦

Plus une paire de souliers »> 5

Plus neuf pans de toile pour faire des chemises, dont j'ai répondu à maître Guil-

hem de Cuers i »

Plus deux cannes de drap burel, avec lesquelles il s'est fait faire une robe et une jaquette à maître Daniel 4 »

Et ainsi de suite. Le compte d'Anthony Borel ne remplit pas moins de quatre pages du registre. La coutume des fournitures en objets de vêtement, faites aux serviteurs, hommes et femmes, devait subsister, presque jusqu'à la fin du dernier siècle; dans la plupart des ménages de province, elle y était générale. En Alsace, un des offices des ménagères diligentes était d'inscrire, dans le Hausbuchery les contrats passés avec les domestiques et les comptes courants qui leur étaient ouverts*. Le coffre du maître étant la caisse d'épargne du serviteur, souvent cette épargne s'accumulait pendant bien des années, en vue d'un mariage projeté, d'un établissement à faire. En tout pays, mômes pratiques, et Cervantes y a trouvé le sujet d'une des scènes comiques de son Don Quichotte. Qui ne connaît la première aventure dans laquelle il montre son

1 Hanmifr, Eludes économiques sur V Alsace ancier* ne et modant (1818), t. Il, p. 516 et suiv.

héros, à peine sorti de sou village, rencontrant un paysan occupé à rouer de coups un sien valet, lequel lui a laissé se perdre toutes ses brebis? Celui-ci déclare qu'il est battu pour avoir réclamé ses gages. — « Combien te doit-il? — Neuf mois, à 7 réaux chacun... Le vilain tremblant répond qu'il ne doit pas tant, qu'il faut rabattre et mettre en compte trois paires de souliers et un réal pour deux saignées qu'on lui a faites étant malade ^ » Deydier se garde bien, lui, de battre ses serviteurs ; puisque, à Tun d'eux, à ce Johan Jolian dont nous parlions plus haut, il fournit un florin pour apprendre l'escrime, liem^ atj pagal M. Loys Gaspart per Johan Jolian^ per Vensenhar lo juoc de r escrima^.., florin ung.

Dans cette partie du Livre de raison, consacrée à

sa comptabilité, noire rural d'Ollioules s'est peint

naïvement sous d'autres rapports. Ainsi, au sujet

de ses bêtes de labour, boeufs ou mules, il n'est

pas un détail qu'il ne prenne plaisir à enregistrer,

nous disant leur petit nom, leur âge, leur temps

de service, leur prix d'achat et quelquefois de

revente. Le 19 octobre 1507, alors qu'il est bailli

d*011ioules, acquisition faite par lui d'une mule,

nostre bocharda, « notre noire », écrit-il. Elle a

cinq ans, elle doit encore percer une dent; il lui en

a été demandé 12 écus au soleil. Toutefois, avant

de conclure le marché, escorté de son valet et du

vendeur, il est allé l'essayer au labour dans son

Darbosson. Et lodich jort^ In sieu ana assagear à

lavorar à Darbosson, Elle promet beaucoup. Que

1 Tome I, chap. iv, p. 28 de Fédit. de 1837, publiée par F. de Bretonne.

430 UNE BAS'llDE PROVENÇALE

Dieu la garde! Que Dieu la gardai ajoutera-t-il au retour, lorsqu'il en aura fait sa chose ^

11 n'est laboureur qu'à l'occasion ; mais il est surtout planteur, et ici il faut le laisser parler lui-même:

1484-, en la luna vielha de febvrier^ ay yeu

plantât de ma man los oliviers joves^ en la dicta

possession^ et fach derrabar las soquas^ et fach moore

hunaparet intra la dicta possession et la înietia, N*ay

deborsat... florins 6.

Houssi^ aquel an^ plantey los autres oliviers joi'es^ et las figuieras et los ammdiers.

Traduction : « L'an 1484, dans la vieille lune de février, j'ai planté de ma main les jeunes oliviers qui sont dans cette terre. J'y ai fait arracher les vieilles souches, puis démolir une muraille qui la séparait de la mienne, et j'y ai déboursé six florins.

« En cette année encore, je plantai d'autres oliviers, avec des figuiers et des amandiers. »

Lui-môme, de ses mains, il les a plantés : ce sont ses plaisirs de la vie rustique, et si heureux en estil qu'il consigne le fait par écrit.

Bientôt, ce sera le tour de la vigne. — 1487, 24- mars, anen plantât nostra vin ha de Darbosson, ambe Varayre^ et a costa ttng florin, — Le vignoble devait ^Ire des plus petits, pour n'avoir exigé qu'une

' Dans les siècles chrétiens, les propriétaires Tonciers surtout étaient coutumiers de semblables invocations religieuses au sujet de leurs affaires et entreprises agricoles; et encore au xvm*, nous les trouvons se plaçant d'elles-mêmes sous leur plume, par l'effet d'une tradition toujours vivante. C*est ainsi qu'au lendemain de l'hiver de 1709 où les oliviers périrent généralement en Provence, un noble rural, J.-B. de Villeneuve-Esclapon, comptant ccui qui lui restent, écrira à la suite de leur relevé : Que Dieu les conserve !

vingtaine de francs de dépense ; mais aussi le mode de plantation, pratiqué uniquement avec Taraire, n*avait pu être que très sommaire... Peu fortuné, il avait visé à l'économie. Plus tard, sans qu'il soit riche encore, entreprenant une œuvre plus étendue, il n'aura plus de ces calculs et il n'y ménagera rien.

1502, die 13 de desefnbre

Van et lo jort sobredich^ aven acoinenssat de plantar nostre vinha de Darbosson al qtiostat de fiera sobeyrana^ hount sont intradas 112 jornadas que n^aypagat florins 19, grosses 6.

Plus, Van 1505, aven fach al tort deldich plantier la paret, et nay pagat florins 12

Traduction : « Le 13 de décembre 1502, nous avons commencé à planternotre vigne de Darbosson, à côté de l'aire supérieure. Il y est entré 112 journées d'hommes, pour lesquelles j'ai payé dix-neuf florins, six gros.

a De plus*; en 1505, nous avons fait construire la muraille qui enclôt ladite plantation, et pour elle j'ai encore payé douze florins. »

Trente et un florins et demi (600 francs) étaient une grosse somme, eu égard à la situation encore gênée de notre planteur . ^4 agut una granda despensa^ écrit-il au bas de son compte, et il prie Dieu de le laisser vivre assez, pour qu'il puisse boire du vin de sa vigne: Dieu nous laysse veser que buva del vin!

Pour nous, que ressort-il de ce compte, comme base d'appréciation sur la condition du travailleur des champs? Que le salaire des liommes loués par

Jaume Deydier fut de deux gros et un denier. Ailleurs, notant des journées isolées, il marquedeux gros. 11 s'agit donc de savoir quelle était à cette date la valeur du gros d'argent. Nous disons a à cette date », car, en telle matière, il est d'une importance extrême de distinguer les époques, comme on va en juger.

Le 20 mars 1433, à Toulon, est faite une criée publique par laquelle il est défendu aux paysans de demander plus de deux gros, par journée employée à bêcher la terrée En apparence, leur paye aurait été la même à soixante-dix ans de distance ; en réalité, il n'en est rien. Les deux gros, auxquels nous venons de voir tarifés les paysans toulonnais. représentaient à ce moment 7 fr. 50*'. Salaire énorme sans doute, mais tout de circonstance et tenant à un état de dépopulation. On peut en dire ce qu'à un point de vue général observe sur ce sujei M. d'Avenel: « Les causes qui favorisaient alors le travailleur rural sont analogues à celles qui faisaient payer, il y a trente ans, un manœuvre du Far-Wesl 12 et 15 francs par jour. » Mais, depuis 1433, combien l'état économique, et, avec lui, l'état monétaire, n'ont-ils pas changé ! A la fin du xv* siècle, en môme temps que les bras affluant du dehors sur ce littoral y détermineront une baisse dans le prix de la main-d'œuvre, le gros y subira une dépréciation toujours croissante; de 3 fr. 75 où nous le trouvions au début, il finira par tomber à 1 fr. 65; en sorte que le salaire se réduira de

ï Inventaire des Archives communales de Toulon^ t. II, p. 33.

2 Le florin d'alors ayant pour équivalent 45 francs d'aujourd'hui, c'est bien à ce chiÉfre de 7 fr. 50 que doit être évaluée sa sixième partie, représentée par les deux gros.

plus de la moitié. On ne saurait cependant l*évaluer à moins de 3 fr. 30. Nous ciierchions une base d'appréciation sur la condition du travailleur des champs, à Tépoque objet de nos études. La voilà, et il en ressort qu'elle leur était encore très favorable*.

Les plantations de vignes de Darbosson nous amènent à mentionner un autre genre de contrat, qui achève de caractériser, dans cette époque de renaissance pour les campagnes, une ère de défrichements où la terre avait infiniment moins de valeur que le travail humain dépensé à la féconder. Nous y sommes reportés à dix siècles en arrière, au temps des invasions barbares. Entre les envahisseurs Germains et les populations du pays dont les terres étaient occupées par eux, s'établit, sous le nom decomplantum ou de médium plant um, un mode de tenure qui devait se perpétuer pendant tout le moyen âge. Dans

1 Elle se rapproche beaucoup de celle que M. d'Àvenel constate dans les lignes suivantes, au sujet desquelles nous observons seulement qu'il faut reporter à la première moitié du xv* siècle, pour la Provence, ce qui y est dit de la seconde moitié, pour la France.

c Jamais le salaire des paysans n*avait été, au moyen âge, aussi élevé que dans la seconde moitié du xv" siècle ; jamais, dans les temps qui vont suivre il n'atteindra des chiffres équivalents. Dés le règne de Louis XII (1498-1515), les dépenses du prolétaire, comparées à ses recettes, accusent une situation moins favorable ; rinfluence de la crue de population se manifestait. Le journalier qui gagnait 3 fr. 60 sous Charles VIII ne gagna plus que 2 fr. 90 sous François !•', 2 fr. 25 sous Charles IX et 1 fr. 95 à l'avènement de Henri IV. Le laboureur de la fin du xvi* siècle n'avait ainsi, pour vivre, que la moitié de ce dont avait joui le moins fortuné de tes pères depuis le milieu du xiv" siècle»

€ Le XVI* siècle, qui vit le triomphe des propriétaires fonciers vit aussi la déroute des travailleurs manuels, tandis que le XV* siècle, où les terres étaient tombées presque à rien, avait été rëre la plus avantageuse pour les salariés. »

le bail d'un fonds stérile, le preneur s'obligeait à le mettre en culture, à la charge d'en délivrer la moitié au bailleur, après un temps déterminé qui d'ordinaire était de cinq à six ans ; l'autre moitié lui demeurait acquise, et il pouvait en disposer, sauf, en cas de vente, un droit de préférence pour le bailleur qui le paierait à un juste prix.

« Cette tenure devint d'un usage fréquent dans le Dauphiné et les Alpes, dit l'historien des Alpes Briançonnaises, surtout après l'expulsion des Sarrasins, pendant l'occupation desquels beaucoup de terres étaient retombées en friche*. » lien fui de même dans les campagnes de la IVovenoe, au xi*' siècle'^. Mais eussions-nous pu nous attendre à y trouver assez souvent de semblables contrats, au xv*' siècle, et jusque dans le xvi' ? Ils nous y sont révélés par des actes de notaires, où nous les voyons pratiqués pour des terres qualifiées dVrema (terres hermes, à l'état sauvage), que des gens de conditions très diverses, plus riches en ce genre de propriétés qu'en argent, partageaient par moitié avec des paysans planteurs.

Pourquoi nous sommes-nous quelque peu étendu

1 A. Fauché-Prukrllb, Essai sur les anciennes institulions des Alpes Briançonnaises (1856j, t. 1, p. 610. — Du Gange, dans son

' Glossaire, au mot Complanlum^ a donné plusieurs de ces chartes du x* siècle, concernant les églises de Grenoble, Vienne, Brives Nevers, etc..

2 Carlulaire de V abbaye de Saint-Vie lor de Marseille^ charte 105 de Vannée 1056 ^t. I, p. 231); — charte 695 de Tannée 1050 (t. H, p. 38).

sur cette petite histoire d'agglomération, on pourrait presque dire de « coagulation » parcellaire? C'est qu'elle nous est en raccourci le type de la multitude de celles qui, dans le cours des trois derniers siècles, devaient sur le sol provençal s'effectuer de la môme façon. On voit là, prise à son point de départ, dès la fin du moyen âge, l'éclosion du mouvement par lequel se constituera une moyenne propriété mieux assise, après avoir été formée des débris incohérents de censives indéfiniment morcelées. Par des procédés analogues s'implanteront de mieux en mieux, dans des ténements devenus consistants, des familles pour la plupart modestes, mais pourvues de fortes énergies morales, lesquelles lieront leur avenir à laccroissement comme à la conservation de domaines, rendus par les testaments héréditaires dans leur descendance. Aucune similitude entre eux et ceux du nord de la France, avec leurs centaines d'arpents de terre, bn Pi-ovence, au lieu d'être des châteaux, ce seront des bastides, de simples bastides, de grandeur très inégale, attestant le labeur et les vertus employés à les créer. Ces familles, leurs Livres de raison nous les ont révélées et nous avons essayé de les décrire ailleurs, dans l'épanouissement des forces vives qui étaient en elles*. Déjà, nous avons dit par quel travail continu d'épargne, en même temps qu'elles consolidaient les bases de leur existence, beaucoup s'élevèrent à de hautes situations. A celles-là surtout était réservé le privilège de pouvoir se perpétuer jusqu'à nos jours, comme nous en sommes

' Les Familles et la Société en France avant la Révolution.

436 UNE BASTtDG PROVENÇALE

témoin pour un bon nombre, lorsque tant d'autres, en apparence plus fortunées, disparaissaient.

Au siècle dernier encore, des pères faisaient de cette économie et stabilité foncière l'objet d'instructions spéciales, adressées à leurs enfants.

Rien nest fnoins avantageux à un père de famille^ écrivait l'un d'eux, que d'avoir des terres détachées les unes des autres... En définitive^ et toute déduction faite ^ les revenus en sont fort modiques.

Si vous avez de l'argent^ mieux vaut remployer à rachat de quelque bastide.

Quand on a beaticoup de bien un peu partout^ on est sans cesse dans la peine. Pour les faire cultiver, il faut recourir à des paysans^ ce qui h*est pas toujours facile^ et ces pat/sans lassent énormément le propriétaire par leur peu de raison et de discrétion.

Il est très préférable cT avoir une bonne propriété et d'en avoir bien soin. Vous vivrez plus contents et vous avancerez mieux vos affaires. Ce que je vous dis est fondé sur ma propre expérience^ et sur celle que j'ai faite à Aups. Ceux qui y possèdent le plus de biens détachés sont ceux qui prospèrent le moins^.

Et ce n'est pas uniquement dans la petite noblesse et la bourgeoisie rurale, chez les paysansménagers, que se produira et se poursuivra ce travail, à la fois d'épargne et de consolidation foncière. Malgré l'état de décrépitude où tomberont des fiefs, ne gardant plus de leur suprématie que quelques droits fiscaux et des privilèges honori-

1 Livre de raison d'André Clappier, docteur-médecin de la petite ville de Moustiers (Basses- Alpes). Nous en avons donné le chai^ mant préambule en vers dans notre Livre de FamiUe (Tours, Alfred Marne, 1879).

fiques, ou verra cependant certains d*entre eux, quoique dans de moindres proportions, se refaire de même; et ils le devront encore à des familles profondément pénétrées des vieilles mcaurs.

Parmi eux, nommons-en un qui servira d'exemple. II pourrait fournir le sujet d'une monographie des plus attachantes ; notons-en les traits essentiels.

Cette petite seigneurie, immémorialement appelée Lincel, appartenait à une région des Basses- Alpes féconde en souvenirs. Là, dans un château haut perclié, commandant aux plaines environnantes, fut, dès le XI* siècle, le berceau de la noble famille de ce nom, une des plus anciennement connues de la Provence du moyen âge, et qui eût mérité de lui survivre ^ Mais voilà que, sur la fin du xvi* siècle, elle tombe en déconfiture, que de nombreux créanciers viennent s'en partager les dépouilles ; et alors, c'est tout un dépècement du fief. Jusqu'où n'y sera-t-il pas poussé ! Nous y trouvons des divisions, des subdivisions, en vingtièmes, en trentièmes, en quarante-huitièmes ! Pauvres épaves d'un triste naufrage, non moins pauvres coseigneurs dont plusieurs finissent par être réduits à une condition misérable. Un d'eux fait exception : c'est un avocat d'Aix, fils d'un conseiller au Parlement. Antoine de Croze a le désagrément d'être le créancier d'un de ces coseigneurs, lequel, possesseur d'un quarante-huitième, est impuissant à le satisfaire, et, pour se payer, force lui a été de se colloquer sur sa part du fief,

* Lincel et Saint-Martin en 1584, par L. de Berluc-Pt-russis. — Notice inédite sur le muet de Lincel^ d'après les manuscrits de Peiresc^ par M. Ph. Tamizey de Larroque, correspondant de l'Institut (1895j.

si modique qu'elle soit. Ceci se passe en 1625; à cette date même, commencera la plus laborieuse et difficile des entreprises pour notre avocat d'Aix, en portant bien le titre, mais avant tout homme des champs. Ne voilà-t-il pas qu'il se met en tète de refaire, lambeau par lambeau, parcelle par parcelle, le vieux fief de Lincel, d'y ajouter même ! Et cette entreprise l'occupera près d'une quarantaine d'années durant ; il y dépensera avec toutes ses ressources la meilleure partie de sa vie. Constructions ruinées, terres ravinées et redevenues incultes, que n'aura-t-il pas à relever et à réparer ! Dans lexécution de son œuvre, il tiendra un livre de comptes, en tête duquel seront inscrits ces mots : Ce Livre est essentiel. Il aura pour collaborateur des plus actifs son fils Marc- Antoine, qui prendra en même temps une place honorable dans la Cour des Comptes.

Puis, lorsque l'œuvre de reconstitution aura été pour une bonne part accomplie, confiant à ce dernier son achèvement, par son testament du i'' février 166d, il lui fera une loi de ne rien aliéner ni diviser, sous aucun prétexte, bien que favorable^ voulant et désirant que les dites maison et setgneurie soient conservées dans la famille, autcuit qu'il plaira à Dieu de la conserver elle-même.

Or, si bien observées seront les volontés dernières d'Antoine de Croze que, de longues années après, le 3 mars 1743, Joseph-Alexis, son petit-fils, testant à son tour, en fera l'objet d'une clause non moins impérative : Je veux que la terre de Lincel ne soit jamais divisée ^

1 Documents communiqués par M. le vicomte de Gardanc.

Puis, lorsque, la Révolution ayant éclaté, les droits de fief attachés à la terre de Lincel auront été emportés dans la tempête, cette terre des aïeux ne restera pas moins régie par la loi de transmission qu'ils lui ont donnée. Et c'est ainsi qu'encore aujourd'hui, incorporée à une branche féminine de la famille, elle y demeure la sensible image de son esprit de tradition et de progrès.

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