CHAPITRE V
Dans le voisinage de la place Isaac, non loin du palais du Sénat et du quai anglais, auxquels elle est reliée par le pont de bois du château et par le pont de granit Nicolaï, se trouve Wassily-Ostroff, la plus grande et la plus importante de nos lies de la Néwa. Le quartier de la ville qui est bâti sur cette lie a dès longtemps joué un rôle important dans Thistoire de Saint-Pétersbourg. Il comprend, outre la Bourse et une grande partie des plus importants centres commerciaux anglais et allemands, les bâtiments de Tuniversité, de Tacadémie des sciences, le corps des mines, le corps de la marine, l'académie des beaux arts et la plupart des écoles de cadets* (gymnases militaires). Autrefois Wassily-Ostroff passait pour être le quartier allemand par excellence. Tant que le commerce et la science se trouvèrent concentrés principalement dans des mains allemandes et
1. L'école des ingénieurs, Tacadémie d'artiUerie, Técole des gentilshommes de la garde et le corps des pages ne rentrent pas dans cette catégorie et sont situés dans d*autres quartiers.
que les ' représentants de ces branches de Tactivité humaine demeurèrent domiciliés dans le voisinage de leurs centres d'opération, on entendait parler aussi souvent l'allemand que le russe dans les trois avenues et dans les ^ingt-sept rues de ce quartier, et Ton pouvait dire par manière de plaisanterie que se fixer à Wassily- OstrolT était le but final de toute carrière commencée à Riga ou à Reval. Aujourd'hui encore, bien que la situation se soit depuis longtemps modifiée, Wassily- Ostroff se distingue à maints égards du « Grand c6lé » de la ville. Depuis que nos étudiants ont remplacé l'uniforme vert bleu par la tenue civile et que leurs professeurs ont cessé d'exhiber à tout propos leur frac bleu ofQciel, l'île de Saint-Basile, au contraire des quartiers élégants où les uniformes fourmillent, produit une impression absolument bourgeoise. Le long des quais de l'ile, des bateliers et des nautonniers exercent leur industrie; sur la place Rumjaenzoff et dans les ruelles avoisinantes, on rencontre surtout des gens qui portent des livres et des cahiers sous le bras ; sur la chaussée des avenues et dans les rues de ,rile circulent, au lieu de brillants attelages, des fiacres modestes ou de simples voitures de louage. Au lieu d'hôtels et de palais imposants, on aperçoit des bâtiments publics qui, en dépit de leurs proportions gigantesques, présentent l'aspect sobre et pratique d'édifices qui n'ont jamais eu de trop hautes prétentions. Les maisons particulières elles-mêmes ont généralement un air assez modeste. Leur rez-de-chaussée abrite, non plus des magasins splendides bondés d'articles de luxe, mais de sim-
LES SetENCSS EN RUSSIE. 335
pies boutiques où Ton vend les denrées alimentaires et les objets de consommation journalière. De simples brasseries remplacent ici les restaurants français qui dominent partout ailleurs. Les habitants du premier étage euK-mémes appartiennent généralement à la classe moyenne, qui est réduite à.un revenu annuel de 4 à 5,000 roubles et quelquefois moins. Pas un seul théâtre, pas un seul hôtel aristocratique, pas un seul édifice somptueux n'interrompent la longue monotonie des rangées de maisons qui coupent rectangulairement ce quartier. Du moment (Six Ton a quitté les bords de la Néwa et son encadrement imposant, on se trouve dans un monde qui n*a rien du brillant aspect qui distingue les rues principales de la résidence, et qui doit se contenter d'un lot plus modeste.
Parmi les établissements scientifiques que Wassily- OstrofF abrite, Tacadémie des sciences occupe d'ores et déjà la première place. Quoi qu'ait pu dire les fanatiques du parti national, Aksakoff, Lamanski et consorts, du caractère « non russe » de cette institution et de son inutilité au point de vue des intérêts véritables de la Russie, la connaissance même la plus superficielle de l'histoire de notre académie suffit à faire naître la conviction que cette institution, loin de répondre aux espéraficcs que Pierre le Grand avait rattachées à sa fondation, est restée bien au-dessous de ces espérances. Il sera d'autant plus utile de jeter un coup d'œil rétrospectif sur les phases principales du développement de l'académie des sciences, laquelle comptera bientôt cent cinquante années d'existence, que chacune de ces
phases a caractérisé nettement Tétat de la civilisation de la Russie, notamment à Saint-Pétersbourg, pendant la même période, et qu'il a toujours existé un certain rapport entre les tendances de notre académie et les courants qui dominaient dans nos régions supérieures. Fondée en 4724 par Pierre le Grand, Tacadémie impériale des sciences n'a été ouverte que le 6 janvier 1726, c'est-à-dire après la mort du grand réformateur. Pendant une quarantaine d'années, elle a été le seul établissement d'enseignement supérieur de la Russie. Elle a pris naissanc'e avant même que, dans rimmense empire russe, il y eût un seul gymnase et à fortiori une seule université. Gela revient à dire que pendant les premières années de son existence , elle a dû ser\'ir aux buts les plus hétérogènes, remplir les missions les plus diverses. Les membres, dont la plupart avaient été mandés d'Allemagne, étaient chargés des travaux suivants : publication de deux journaux, l'un en langue russe et l'autre en langue allemande ^ — rédaction d'un almanach allemand et d'un almanach russe*; — publication annuelle de notices sur toutes les autorités et sur tous les hauts fonctionnaires de l'em-
1. La Gazette allemande et la Gazette russe de Saint-Pétersbourg, qui ont été pendant longtemps les seuls journaux privilégiés de la résidence, sont encore aujourd'hui la propriété de racadêmic, qui en tire un revenu considérable. Il va sans dire que les membres de Tacadémie ont, depuis longtemps, cessé de s'oc cupcr de la rédaction de ces feuilles, qui sont affermées pour le compte de la docte compagnie.
2, Le privilège de l'académie relatif à la publication des almanachs a été supprimé il y a plusieurs années, après avoir duré plus d'un siècle. Jusqu'à l'époque de cette mesure l'usage d'almanacbs, autres que ceux de l'académie n'avait été autorisé, aux
pire ; — collation de renseignement dans le gymnase annexé à l'académie — organisation de l'enseignement supérieur dans son ensemble ; — études scientifiques sur Id géographie, Thistoire, la langue, lethnographie de la Russie; — enfin, encouragement en faveur des beaux arts et des manufactures ! Et ce n'était pas tout encore. On imposait aux membres de l'académie le devoir d'enrichir de nouvelles pièces, du moins à l'occasion, le répertoire du théâtre impérial; de célébrer par des odes dithyrambiques les anniversaires impériaux; de rendre la langue de leurs concitoyens susceptible . d'exprimer desidées scientifiques, de perfectionner leur style, de surveiller l'impression, et finalement aussi le débit des livres écrits par eux ou sous leurs auspices. Donner également et en même temps satisfaction à des exigences aussi hétérogènes était naturellement chose impossible. L'académie n'a pu vaquer à l'accomplissement de la partie la plus importante et la plus élevée de. sa tâche qu'après que les progrès successifs de la civilisation russe et le développement de l'organisme administratif l'eurent délivrée des obligations pédagogiques et administratnes qui lui avaient été primitivement imposées. C'est ici le lieu de constater que la fondation de l'université de Moscou (1755), l'organisation du ministère de l'instruction publique (1803), et la suppression du gymnase annexé à l'académie (4806), «ont contribué successivement et dans une importante mesure à alléger la tâche par trop lourde de cette com-
tcrmcs de la loi, que dans les provinces baltiques, dans le royaume de Polog^neet dans le grand-duché de Finlande.
23S U SOClÊTt RUME,
pagnie. Mais déjà à l'époque où racadémie alimeatail à elle seule toute l'activité scientifique, pédagogique et artistique de rimmense empire, elle a pu rendre à la cause de Tinvestigation scientifique de grands et décisifs services.
Les physiciens Daniel et Nicolas Bernouilli^ le grand mathématicien Léonhard Euler, et son fils l'éniinent Jean-Albert, le botaniste Gmelin, le physicien Bich* mann, les historiens MûUer et Schlœsser ont accompli leurs travaux de pionniers pendant la période juvénile de TAcadémie, c'est-ànlire alors qu'elle était surchargée de missions pratiques de toute nature. Chacun de ces hommes a dû partager son temps entre les travaux scientifiques et les travaux pédagogiques et adminis* tratifs. Euler a dd consacrer plusieurs années de sa précieuse vie à des travaux sur la construction navale; — MûUer a dû s'occuper de statistique dans un but pu* rement administratif; — LomonossofT, le premier Russe éminent qui soit entré à l'académie, a dû, en même temps, donner dans le gymnase y annexé des leçons de chimie, de géographie physique, de minéralogie, d'art poétique et de style russe. Un jour, il lui arriva de la cour l'ordre d'écrire une tragédie, et, sur le désir de l'impératrice Elisabeth, il dut s'occuper d'écrire l'histoire de la Russie. Il se plaint, dans une lettre à Euler de cette multiplicité de travaux : « Je ne suis pas seulement, dit-il, contraint de jouer ici les rôles de poëte, de rhéteur, de chimiste et de physicien : il faut main* tenant que j'entre presque tout entier dans la peau d'un historien. » Sur quoi, il énumère toutes les questions
du domaine de la physique dont Tobligation d*étudier les origines et les antiquités de la Russie Tempèche de poursuivre la solution. On lui avait conféré, en outre, la direction de la chancellerie de i'académie, la surveillance de renseignement de Tacadémie et du gymnase et la direction du département géographique. On le voit tantôt étudier les problèmes de* la statistique de la population, tantôt s'occuper de travaux sur la mosaïque; tantôt il élabore un nouveau règlement pour l'académie des sciences, tantôt il écrit une tragédie ou une ode; aujourd'hui, il travaille sur le terrain de la philologie russe ; demain, il formulera devant les savants de son temps une série d'hypothèses sur les problèmes les plus ardus de la physique expérimentale.
Bien que, durant la seconde moitié du dix-huitième siècle, la situation matérielle de l'académie et de ses membres différât fort peu de ce qu'elle était pendant les premières années d'existence de cette compagnie, se^ travaux scientifiques acquirent, vers la fin de ce siècle, une importance croissante.
L'appui généreux que Catherine II accorda aux entreprises scientifiques rendit possible une exploration des nombreuses parties de l'empire qui jusqu'alors étaient demeurées à peu près inconnues, du monde civilisé. Les voyages alors entrepris par les académiciens Krascheminikofl', Mûller, Pallas, Sokoloff et Guldenstaedt ont d'abord ouvert la Sibérie à la science, et ont frayé la voie aux investigations ultérieures des Humboldt, des Baert, des Brandt, des Midlendorff, etc. Ces explorations ont donné des résultats féconds, non-
seulement en ce sens qu'elles ont fait connaître d'une façon plus complète la constituj|tion de la surface du sol, mais aussi au point de vue de la botanique, de la géologie et de la zoologie. Elles ont, en outre, encouragé le gouvernement à poursuivre l'œuvre si heureusement commencée. Grâce à cette circonstance, tous les successeurs de Catherine II ont constamment favorisé les missions scientifiques. Les glorieuses expéditions de Kotzebue et de Krusenstern, les voyages en Sibérie de Humboldt, Maximowitch, Lùtke, Helmersen, Midlendorff, Schrenk et F. Schmidt ont été largement subventionnés. Sans rinfluence de Tacadémie et sans le prestige qu'elle avait conquis non-seulement dans les régions du gouvernement, mais aussi dans le monde civilisé tout entier, jamais il n'aurait pu être question des grands sacrifices à la science que l'empereur Nicolas daigna autoriser. Il n'a pas fallu moins que le zèle ardent avec lequel les représentants, nommés plus haut, des sciences naturelles se livrèrent à leur tâche difficile, et l'empressement avec lequel des historiens et des linguistes tels que Millier, Schlœsser, Bayer, Klaproth, Frœhn, etc., se mirent à explorer le passé des pays que l'on venait de découvrir, pour tenir en éveil et rendre productif le zèle naturellement assez tiède des personnages officiels, zèle qui le plus souvent n'avait sa source que dans un sentiment de vanité.
Depuis qu'en 1806 on a vu disparaître le dernier reste des obligations pédagogiques qui pesaient sur l'académie et qui l'empêchaient de poursuivre, comme elle l'aurait pu, sa mission scientifique; depuis, notam-
ment, que le statut de 1836 a remanié, conformément aux besoins du temps, l'organisation intérieure de Tacadémie, celle-ci est entrée dans une voie de progrès constant : il n'existe pas une branche des connaissances humaines dans laquelle Tacadémie de Saint- Pétersbourg n'ait pas fourni des travaux de premier ordre. Les successeurs d'Euler, savoir : Fuss, Ostrogradski , BuniackofTski , Somoif , n'ont pas seulement enrichi par leurs découvertes les domaines les plus divers de l'investigation mathématique, ils ont aussi contribué essentiellement à mettre l'enseignement des mathématiques, dans nos établissements d'instruction moyenne et supérieure, au niveau de ce que cet enseignement est en France et en Angleterre, et au-dessus de ce qu'il est en Allemagne. Il est vrai que les autres branches de l'enseignement sont restées en arrière. La plupart des élèves de nos gymnases , de nos écoles de cadets, etc., qui dans d'autres branches n'ont reçu qu'une dose fort incomplète d'instruction, quittent généralement l'école avec un fonds de connaissances mathématiques supérieur à la moyenne de celles que les élèves acquièrent dans les écoles d'Allemagne. Les professeurs de mathématiques qui enseignent dans nos écoles militaires de cadets et dans nos écoles spéciales sont généralement les membres les plus utiles, et souvent même les seuls membres du personnel enseignant de ces établissements qui soient aptes à rendre des services. Pas n'est besoin d'insister sur ce qui a été fait par les Struve dans le domaine de la science astronomique, grâce à l'observatoire qui a été construit à Puliawa. II. i6
m LA SOCIÉTÉ ROSSB.
La physique a été, depuis Richmann et Zomonossoff, représentée de la façon la plus remarquable par des hommes tels que Jacohi, l'inventeur de la g^vanoplastie, Xupffer et le météorologiste Kaemptz. Les voyageurs éminents qui ont fait partie de l'académie ont été déjà nommés plus hauL II faut joindre a la liste Charles-Ernest de Baer, le père de l'histoire du développement moderne, qui s'est fait connaître tout à lajois comme zoologiste, ph}*siologiste et anatomiste, et qui, depuis la mort de Humboldt, a été certaine* ment le plus important naturaliste de son temps et celui dont les études ont porté sur les points les plus divers.
Non mmns éminents sont les services que l'académie a rendus sur le terrain de la linguistique. Aucun savant allemand du temps passé n'a poussé plus loin qu'Isaac Jabob Schmidt l'investigation des langues mongole et thibétaine ; aucun n'a plus que lui contribué à faire connaître le boudhisme ; en même temps que lui, Christian Martin Fraehn, dont l'activité tenait du prodige, se distinguait par sa science profonde et étendue des littératures arabe, persane et turque, et frayait la voie à ses successeurs dans mainte branche des études sur l'Orient. C'est à Fraehn surtout que la numismatique de l'Orient, qui depuis, gràco aux travaux du Berlinois Jean Brandis, est devenue l'une des sources les plus importantes de l'histoire de l'antique Asie, doit sa naissance. Par les collections de manuscrits et de monnaies orientaux, mais surtout par la publication de manuscrits arabes, il réussit à jeter un nouveau jour
sur un grand nombre de questions ayant trait à l'histoire de la Russie dans les temps les plus reculés.
A Schmidt et à Fraehn est venue se joindre, dans les temps modernes toute une légion de linguistes de mérite. Castré a étudié le lapon, le samoïéde et le burjacte; — Sjacgren, les dialectes finnois, importants au point de vue de Thistoire du Nord ; — Schiefher, les langue^ du Caucase et du Thibet; — Wiedmann, Testhonien, le wtjaque, le tcheremisse; — Lerch, le kurde ; — Radloff, les dialectes des habitants des Kouriles et de Tancienne Amérique russe; etc. Enfin, c*est ici qu*il faut citer le glorieux nom de notre Otto Bœhtlingk, qui, après s'être signalé par ses recherches sur les dialectes de Turquie et d'Yakoutsk, a conquis la première place parmi les sanscritans contemporains par sa traduction du Sakountala, mais surtout par son dictionnaire de la langue sanscrite, qu'il pu1>lia de concert avec Roth.
Si Kœppen et Storch, qui sont les principaux représentants de la statistique et des sciences politiques dans les temps anciens, ne peuvent être nommés qu'en second ordre, cela n'a pas tenu à eux-mêmes, mais aux circonstances au milieu desquelles ils ont vécu, circonstances qui étaient aussi peu favorables que possible aux utiles travaux dont pouvait être l'objet r « histoire réduite à l'immobilité. »
Ce n'est que dans les temps les plus rapprochés de. nous, c'est-à-dire depuis la première période ministérielle de P. A. Walouïeff , que l'on s'est occupé sérieu^ sèment en Russie de recherches statistiques et que le
gouvernement a essayé d'obtenir un tableau vrai, sincère et impartial, de la situation pr^Aente. Quant à ce que Ton décorait du nom de statistique sous les règnes d'Alexandre I*' et de l'empereur Nicolas, nous avons sur ce point deux témoignages qui sont d'autant plus caractéristiques qu'ils émanent de deux camps réciproquement hostiles et que, pourtant, ils concordent sur le fond. Un des membres du premier comité de Statistique qui ait existé en Russie, — Speransky en avait institué un en 1803, près le ministère de l'intérieur, — a été Philippe Philippowitch Wigel, celui-là même qui professait à l'endroit de. l'absolutisme « national » l'enthousiasme le plus ardent. Voici ce que Wigel écrit dans ses Mémoires : « Il n'y avait pas, dans toute la Russie, dix individus sachant ce que l'on doit entendre par ce mot : Statistique. Il va sans dire que je n'étais pas un de ceux qui savaient cela : néanmoins, j'acceptai remploi qui m'était offert. Car, avec l'heureuse ignorance de la jeunesse, je pensais que c'était la moindre des choses, et que je serais bientôt au courant du secret. » Wigel n'a pas donné d'autres détails sur le caractère de son travail. Mais ce que ce travail devait être ressort de cette circonstance que Wigel, « alors que lui-même et ses collègues croyaient qu'il était attaché au ministère et qu'il faisait partie du bureau de Statistique, était, en réalité, congédié depuis deux ans! » Notre statistique ofQcielle est restée pendant une quarantaine d'années dans l'état où Wigel l'avait trouvée. Vers la fin de la période de 1830 à 1840, le comte Bloudoff, qui était alors ministre de l'intérieur, donna i
cette branche de la science une impulsion nouvelle, et décida que tous les gouvernements de Tempire adresseraient chaque année au gouvernement central des rapports statistiques. Alexandre Herzen, ancien condamné politique, qui avait été contraint d*accepter un emploi dans Tadministration, fut chargé de ce travail par le gouvernement de Wjaetka. Écoutons ce qu'il dit à ce propos : « Notre ministère de Tintérieur a eu en 1837 un accès subit de passion pour la statistique. Sur tous les points du territoire on a institué des comités de Statistique, et on leur a adressé des formulaires à remplir, des programmes à suivre qui, sans doute, eussent été à leur place en Suisse et en Belgique, c'està-dire dans les pays où la statistique a pris naissance. Ces comités devaient, d'après des moyennes de dix ans dont les éléments n'avaient jamais été recueillis, rendre un compte exact de toutes les choses possibles : état moral, moissons, météorologie, etc., sans que le moindre kopek eût été mis à leur disposition pour leur permettre de se procurer les documents nécessaires. Les renseignements dont il s'agit devaient, » par pur amour de la science, » être réunis par notre police rurale, et adressés à la chancellerie du gouvernement, où ils devaient être triés et triturés. La police et la chancellerie, qui étaient surchargées d'autres travaux, ne considéraient naturellement le comité de Statistique que comme un objet de luxe, une superfluîté, un enfantillage du ministère. Mais il fallait remplir les tableaux, il fallait fournir les renseignements et les explications nécessaires, et la chancellerie se trouvait dans le plus cruel
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embarras, en présence d'une lâche dont raccomplissement lui était tout simplement impossible. Surtout, il ne fallait pas s'attirer une remontrance pour le fait de n'avoir pas rempli son devoir. J'ofiGris mes services au directeur de la chancellerie, et je lui proposai de me charger de cette difficile besogne. Je lui promis qn*il ne manquerait ni chiffres, ni réflexions biensonnantes, assaisonnées de mots étrangers et de citations, pourvu qu'il me fût permis de faire ce travail, non pas dans le local délesté de la chancellerie, mais chez moi... L*introduclion de mon travail, qui retraçait l'infatigable activité et le but élevé du comité de Statistique , — lequel n'existait pas, à vrai dire, — émut le directeur de la chancellerie jusqu'au fond de l'âme, et le gouverneur lui-même dut reconnaître que cette introduction était magistralement écrite. Le « Comité » fut, à partir de ce jour, mis à ma disposition absolue, et celui qui avait été jusqu'alors mon chef immédiat, j'entends le président de la table, qui était constamment ivre, me regarda comme son supérieur. Toutefois, pour sauver les apparences, je dus me montrer de temps â autre dans les bureaux de la chancellerie. Pour donner ici la mesure des absurdités que ces tableaux m'imposaient, je citerai les deux exemples qui suivent :
« Ville de Kwi : Nombre des noyés ?
Réponse: 2
Catises de la mort?
Réponse : Inconnues 2
Total 4
Évéfiements extraordinaires?
Réponse : Le nommé X..., qui depuis longtemps s'adonnait à la boisson, s'est pendu.
Morale publique?
Réponse : Il n'y a pas de Juifs id^ »
Ces petits échantillons de Tesprit dans lequel notre « ancienne école » faisait de la statistique , et le fait constant que tous les renseignements statistiques, — y compris ceux qui émanaient du gouvernement de
1. Puisque j'ai cité le litre de Henen, je ne résiste pas an plaisir d*en extraire encore la citation suivante, qui sera extrômement instructive au point de vue de la situation des fonctionnaires d'autrefois: « Notre nouveau gouverneur Korailofî reçut un jour un avis officiel d'un gouvernement voisin, qu'il lut et relut sans pouvoir en démêler le sens. Il fit venir le secrétaire : celui-ci lut, mais il ne fut pas plus hevreuz que son chef. Le gouverneur demanda alors ce qui arriverait s'il transmettait le papier à la chancellerie. « Je l'enverrais à la 9* section, c'est là qu'il devrait aller, répondit le secrétaire. — « Le président de cette section comprendrait-il alors de quoi il s'agit? — Certainement répondit le secrétaire, il occupe ce poste depuis sept ans. » Korniloff manda alors le président de la 3* section, lui remit le document et lui demanda ce qu'il y avait à faire. L'employé regarda le papier, le parcourut d'un bout à l'autre et -déclara immédiatement qu'il y avait lieu d'adresser une question à la Ceur des comptes et de donner une instruction à l'administrateur du district. « Quelle instruction? »— demanda le gouverneur. L'employé éprouva un certain embarras et déclara que cela n'était pas facile à dire, mais qu'il rédigerait sans peine les pièces en question. Le gouverneur fit alors venir une plume et du papier et ordonna à son subordonné de se mettre immédiatement à l'œavre. L'employé rédigea séance tenante les deux pièces voulues. Korniloff les prit, les lut, les relut, mais sans y pouvoir rien comprendre. « Toutefois, racontait-il plus tard en souriant, comme j'avais vu que les réponses étaient faites comme rezigeail le papier que j'avais reçu, je les signai. Je n'ai jamais, depuis, entendu parler de cette affaire. Les pièces que le président de la- 3* section avait rédigées, étaient donc évidemment ce qu'il fallait »
2i8 LA SOCIÉTÉ RUSSE.
Wjactka, — qui étaient adressés au ministère de l'intérieur, n'étaient que le produit de la fantaisie de leurs auteurs, permettent de comprendre pourquoi les représentants de la statistique et des sciences politiques dans notre académie n'ont pu laisser des travaux dignes d'être placés à côté de ceux des Baer, des Struve et des Bœhtlingk. L'insuffisance des documents officiels dont ils pouvaient disposer mettait de prime-abord Kœppen et Storch dans l'impossibilité de travailler sur une base solide. En outre, ils se trouvaient aiTêtés à chaque pas par la méfiance du gouvernement à l'égard de tout ce qui pouvait ressembler, même de loin, à une critique de l'état de choses actuel. La censure ne pouvait s'empêcher d'accorder par exception un certain privilège aux représentants des sciences naturelles; mais, en revanche, les écrivains politiques de l'académie se voyaient la liberté mesurée aussi parcimonieusement qu'elle l'était aux autres publicistes. Cette circonstance atténue jusqu'à un certain point les défauts qui déparent le Tableau de Saint-Pétersbourg et les Tableaux de statistique historique de la Russie^ défauts qui rendent fort problématique l'utilité de ces ou\Tages, d'ailleurs forts répandus. Ces livres, dont l'auteur est Storch, lecteur de l'empereur et précepteur du grandduc, et qui furent suivis de toute une série d'ouvrages moins importants, appartenaient, en outre, à une époque où, hors de la Russie, il était peu question d'investigations rigoureuses et méthodiques sur le terrain des sciences politiques, et où les sciences dîtes « caméralistiques » (sciences administratives), embrassaient
tout ce qui ne pouvait être classé sous une autre rubrique : les livres de Storch touchaient d^ailleurs à des matières si hétérogènes, que leur titre même leur imprimait un certain cachet de dilettantisme. Plus méritoire est l'œuvre de Pierre Kœppen, dont les plus importants travaux ont trait, non pas aux sciences économiques, mais à Thistoire et à Tarchéologie. Néanmoins, certaines monographies de Kœppen sur le commerce et la population sont encore aujourd'hui, à maints égards, utiles à consulter.
Depuis i84i, — et ceci nous amène au point le plus important pour l'histoire actuelle de notre académie des sciences, — Tinstitution que Pierre le Grand a- fondée comprend une section spéciale pour la langue et la littérature russes. Cette même année (1841), Façademie pour la langue russe, qui avait été fondée en 1783 par Catherine II, devint une classe spéciale, — le monde, — de la création de Pierre le Grand, et cela pour deux raisons : en premier lieu, pour délimiter la sphère de ses attributions; ensuite, pour exercer dans le sens national une certaine pression sur cette Compagnie à qui le parti des Vieux-Russes a toujours reproché ses sympathies exotiques. Jusque vers le milieu du dix-, huitième siècle on avait trouvé tout naturel, — et cela par nécessité, — que l'académie ne fût composée exclusivement que de membres étrangers, de membres allemands notamment, et qu'en conséquence elle revêtit un caractère nettement allemand. La prédilection de Pierre le Grand pour l'Europe occidentale et pour sa civilisation allait si loin, que parfois il signait des ukases
et autres actes officiels non pas en caractères russes, mais en caractères latins; qu*il orthographiait son nom Pieter au lieu de Peter ^ et qu*ii ne cmifiait l*e;Kercîce de certaines professions a^'ant à ses yeux une importance spéciale, — Texercice de la pharmacie, par exemple, — qu*à des Hollandais et à des Allemands. Pierre avait fait dresser par Leibnitz le plan de son académie, et il la destinait expressément à importer en Russie la civilisation occidentale, et « à faire tout ce qui serait possible pour que les Russes apprissent à connaître et à apprécier cette civilisation, ce qui était pour eux le meilleur moyen de cesser de passer pour barbares. » C'était pour répondre à ses intentions que les travaux purement pédagogiques et administratifs des académi* ciens étaient rédigés en russe, c'est-à-dire traduits en langue russe, tandis que les publications purement scientifiques étaient faites en allemand et en français. Abstraction faite des difBcultés que présentait une langue encore fort incomplète, des ouvrages russes de cette nature n'auraient pas trouvé de lecteurs. Or, Tun des vœux du grand empereur avait été de tirer honneur devant l'Europe des travaux de son académie. En un . temps où tout étranger résidant en Russie était considéré et traité comme un gentilhomme, où les plus hauts et les plus importants emplois étaient, soit entre les mains des étrangers, soit dirigés par des secrétaires étrangers, où le Russe de haute classe ne connaissait pas de but plus enviable que celui de posséder complètement la langue, l'éducation, le genre et les manières des pays occidentaux, il était tout naturel que les mem-
bres de la première compagnie scientifique de Tempire demeurassent fidèles à la nationalité qu'ils avaient apportée avec eux, et à laquelle Us devaient leur situation.
Qu'il en pût être autrement, et que Ton pût jamais leur demander de se faire Russes, cela n^entra pas plus dans Tesprit des académiciens de la première génération que ridée de se targuer en aucune façon de leur nationalité. 11 était dans la nature des choses que ces hommes s'occupassent avant tout des sciences au milieu desquelles ils avaient vécu et par lesquelles ils s'étaient élevés, et qu'ils ne se reconnussent pas, à l'égard de la nation russe, d'autre engagement qu'un engagement pédagogique. Pouvait-on exiger des Blumentrost, des MùUer, des Geploesger et des autres représentants de la civilisation allemande à cette époque, qui se voyaient transplantés dans un pays à moitié barbare, qu'ils portassent une attention toute spéciale sur le passé et sur les premiers tâtonnements de ce pays sur le terrain de la civilisation? D'ailleurs, les enfants de ce pays ignoraient eux-mêmes presque absolument leur propre histoire, et leur suprême ambition était de s'initier à la civilisation étrangère, à celle qui leur arrivait de l'occident. Partout où l'on rencontrait des indigènes intelligents et laborieux on s^empressait de leur laisser la voie libre.
On a fait aussi beaucoup pour la langue russe durant cette période. Le « savant » chambellan baron Jean- Albert de Korff, Gourlandais, qni était entré dans le service russe et qui possédait le rare avantage de savoir le latin et de pouvoir converser en cette langue, avait
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été, en remplacement de Kayserlingks, appelé au « commandement » (sic) de l'académie. Peu de temps après, c'est-à-dire en 4735, sur Tinitiative méritoire d*un des premiers membres russes de Tacadémie, lequel n'était autre que Tradjakowski, une « conférence » spéciale russe fut instituée près Tacadémie. EIn même temps, deux savants nationaux obtinrent des postes importants : c'étaient Tatitscheff, auteur d'un manuel d'histoire russe à Tusage des écoles, et le botaniste Krascheninikoff, que son voyage au Kamtchatka et la description qu'il lit de ce pays avaient rendu célèbre. L'un et l'autre exercèrent une influence des plus heureuses sur le style des écrivains leurs compatriotes et sur leur façon d'exposer les choses, en se servant, dans leurs travaux scientifiques, d'expressions claires, correctes et conforme au génie de la langue. L'infatigable bibliothécaire Schuhmacher était alors le factotum de l'université. A côté de lui, Gerhard Mûller , qui venait d'achever son voyage en Sibérie, se chargea de la rédaction du Journal (russe) de Saint-Pétersbourg; dans des suppléments joints a ce journal, il publia des études sur l'histoire russe, la généalogie russe, etc., qui éveUlèrent le goût des recherches historiques. Auguste Louis de Schlœsser, qui était le protégé de Mûller et qui devint plus tard son rival et son ennemi, traduisit Nestor, inaugura l'investigation et la manipulation méthodiques des documents qui formaient les sources de l'histoire russe dans les temps anciens et fraya ainsi la voie à tous les travaux qui devaient être entrepris après lui sur ce terrain. L'académie conserva néan-
moins pendant cette période, un caractère allemand bien prononcé. Tout en étant animés de la passion la plus vive pour la prospérité et la gloire de la Russie, les académiciens de cette époque accomplissaient leur tâche dans un esprit purement allemand. Us n'avaient affaire qu'avec l'État et le gouvernement de la Russie» La nation russe leur demeurait et devait leur demeurer étrangère, par ce simple motif qu'aux yeux de ses propres maîtres, cette nation ne comptait qu'en tant que contribuable acquittant l'impôt et fournissant des conscrits à l'armée. Les quelques Russes qui parvinrent à se faire admettre parmi les membres de l'académie étaient tous d'anciens élèves des professeurs allemands. Force leur était donc, s'ils voulaient entrer en ligne de compte et demeurer des membres vivants de la savante corporation, de suivre les traditions de leurs maîtres, d'adopter leur genre et leurs usages. Les
Allemands étaient les coryphées et les maîtres de la situation, non-seulement à raison de leur supériorité sur tous les terrains, mais aussi à titre d'hommes de confiance des présidents et à titre de directeurs de la chancellerie, alors toute-puissante de l'académie. N'ayant guère de relations qu'avec leurs collègues compatriotes et, sous l'impératrice Anna, protégés par leurs rapports avec Miinnich, Biron et Ostermann, le tout puissant favori de cette princesse, contre les mésaventures qui auraient pu leur arriver du monde extérieur \ ces savants menaient une existence de colons
1. Où qui contribua notablement à la chute et à l'exécution du ministre Q. P. Wolinski, en 1740, ce fut le fait que cet homme
254 lA SOCIÉTt RUS8B.
s'inquiétant fort peu des choses du monde nisse, vivant en dehors de sa vie et demeurant fidèles aux usages, voire aux bizarreries de leur pays, comme à sa méthode surannée de travailler.
Cet état de choses idyllique ne se modifia qu'à dater du jour où Lomonossoff ^ntra à Tacadénûe, se posa immédiatement en champion et' en représentant des prétentions russes nationales, et à la faveur de la révolution qui venait de s'accomplir à la conr^, fit une première tentative en vue d'émanciper du « joug des Allemands » la vie intellectuelle russe et la « science russe. » Ce premier élan de réaction populaire contre la suprématie intellectuelle des étrangers, suprématie qui était en quelque sorte le legs des dernières volontés de Pierre le Grand, a fait époque dans rhistoire de la littérature russe, et il se rattache étroitement aux incidents du mouvement national dans les temps modernes. G*est à cet élan que Lomonossoff doit d'avoir échappé à la destinée des autres poètes russes du dix-huitième siècle, et de vivre aujourd'hui dans la mémoire de son peuple.
d'État du parti « national » avait fait bàtonnerTredjakoffski, secrétaire de racadémie, et que la savante corporation avait adressé i Biron et à Ostermann, eimemis mortels de Wolinski, une protes^ tation collective contre cet acte barbare.
1. En décembre 1741, Elisabeth, avec Taide du parti national aristocrate, avait renversé le gouvernement que Mûnnich, Ostermann, Loewenwold, Mengden, etc., exerçaient au nom delà régente Anna et de son fils mineur Iwan lY, et s'était fait proclamer impé* ratrice de Bussie. Ce fut sous son gouvernement que le parti réactionnaire des Vieux-Russes, commença une guerre systénuuique contre les« étrangeite efti» joug étranger. »
Michel Wassiiïewitch Lomonossoff (né en 1711 , mort en 1765), était le fils d'un serf du village de Denissowka, près de Gholmogons dans le gouvernement d'Archangel, où il exerçait la profession de pécheur.
Gomme tous les Russes de son temps, il devait toute son instruction à des maîtres allemands. N'ayant reçu à Moscou, à Kieffet à Saint-Pétersbourg qu'une instruction préliminaire fort incomplète, il avait, pendant un séjour de quinze ans qu'il fit en Allemagne, acquis non-seulement les notions scientifiques et les connaissances spéciales de l'exploitation des mines auxquelles il dut plus tard son poste de professeur, mais aussi le soufûe patriotique qui fit de lui le créateur de la langue russe littéraire. Doué des aptitudes les plus étendues et les plus variées, d'un tempérament • ardent et passionné, Lomonossofifs'insurga contre les allures compassées et pédantesques de ses collègues allemands de l'Académie et contre leur prépondérance dans toutes les questions scientifiques et pédagogiques. Son retour en Russie avait coïncidé, comme nous l'avons dit plus haut, avec%une époque qui avait mi des hommes d'État russes remplacer les Allemands à la tète des affaires et où certains personnages remuants se berçaient de l'espoir que la fille de Pierre le Grand avait inauguré une nouvelle ère, véritablement nationale, une seconde ère de réforme péteréenne, 11 n'y avait rien de plus contradictoire au fond qne le culte dont était entourée la souveraine, qui n'avait hérité d*aucune des grandes qualités de son père et qui ne tenait de lui que la sensualité grossière et l'amour des plaisirs. Elisabeth, qui cares-
256 LA SOCIÉTfi BUSSE.
sait sérieusement le projet de transférer sa résidence à Moscou, qui avait banni du territoire de Tempire Mûnnich et Ostennann, c'est-à-dire les deux pluséminents, les deux plus vaillants et les deux plus sages collaborateurs de son père, cette Elisabeth, disons-nous, n'était ni une souveraine réformatrice, ni une souveraine sérieusement nationale. Néanmoins, ce fait qu elle s'entourait de favoris de nationalité russe, qu elle manifestait une prédilection prononcée à Têtard de Tancienne capitale de la Russie et qu'elle était plus fer^'ente adepte de TEglise grecque que ses deux devancières germanisées, avait gagné à cette souveraine les sympathies de la nation. Le clergé avait été fort négligé durant la dernière période, mais il avait encore consen'é une influence considérable. Ce fut lui qui, le premier, proclama la gloire dé Timpératrice et qui lui assigna la mission de renouveler Tesprit populaire. Le métropolitain Dimltri Setschenoff et Ambroise Jurke\ritch, archevêque de Nowgorod, déclarèrent les premiers que l'expulsion des deux « émissaires du diable, >» Mûnnich et Ostermann était le prélude d'une ère nouvelle et meilleure, que le règne de « Belzébuth et de ses anges >» était terminée : et la Russie tout entière adopta cette doctrine. « Pierre, dit-on alors, s'est servi des Allemands pour éclairer son peuple et pour préparer les Russes au service de TEtat. Sous ses successeurs, ce but a été perdu de vue, et la mémoire du grand empereur a été indignement outragée. Des étrangers se sont emparés des plus hauts emplois et ils ont joui de la confiance des souverains, tandis qua les indigènes étaient
laissés de côté et sacrifiés. » Elisabeth, que le Seigneur avait, dès le berceau, prédestinée au pouvoir, Elisabeth est devenue notre sauveur; son nom seul (dévouée à Dieu) signifiait le salut. Gomme la nation rè ait le rétablissement de ses anciens « sanctuaires, » comme elle aspirait à réagir contre la longue domination de Télément étranger, ses porte-paroles interprétaient dans ce sens le régime grossier et mal ordonné d*Élisabeth. L'organe politique et le porte-voix de cette ten* dance fut Lomonossoff. Une seule pensée inspira toutes ses œuvres lyriques : il glorifia le règne d'Elisabeth, qui était à ses yeux le signal de l'émancipation de l'esprit populaire russe. Odes et discours académiques, inscriptions d'arcs de triomphe et dédicaces adressées à dé hauts protecteurs, tout lui servit de prétexte à développer ce seul thème : Elisabeth était l'Astrée « qui avait ramené l'âge d'or, » le Moïse « qui avait arraché la -Russie à la nuit de la servitude égyptienne », le Noé u qui nous sauva du déluge étranger. » Elisabeth devait rendre la Russie à elle-même ; c'est avec son aide que la Russie devait prouver au monde étonné qu'elle n'avait pas besoin de professeurs étrangers et qu'elle était capable d'enfanter elle-même
i< Des Newtons à Tesprit puissant Et des PlatODs profoods. »
On conçoit sans peine que Lomonossoff, dans ses c( aspirations nationales, » ait eu en vue le cercle de son entourage immédiat, le milieu dans lequel il vivait^ II. 17
258 LA 80€IfiTA RUSSB.
cVst-à-dire Facadémie. Ses savants collègues rendirent pleine justice à son mérite. Euler, qui avait déclaré maintes fois que cet homme éminemment doué, faisait honneur à l'Académie comme à la nation tout entière, Gmelin, Richmann, Wolff étaient liés d*amitié avec Ini; Stàchlin était son partisan enthousiaste. Néanmoins, les traditions de l'académie eurent pour effet de reléguer au second rang le jeune homme qui était Télève de ses collègues plus âgés, tandis que les' savants plus anciens qui étaient venus en Russie sous les auspices d'une renommée européenne se sentaient les chefs de file et demeurèrent en cette qualité.
LomonossofT était tout à la fois poëte, publiciste, linguiste et historien. A raison de ce seul fait, Lomonossoff en dépit de la variété de ses aptitudes et de la richesse de ses facultés, ne put conquérir une place de premier rang dans les sciences naturelles qui étaient son domaine spécial. Or, il aspirait précisément à ]a première place. Aussi assuré de la faveur de la souveraine qu'il avait si souvent glorifié dans ses vers, que de l'appui de ses hauts protecteurs Woronzoff*, Tcherkanoff et Schouwaloff , exalté par la grande masse de la nation et par le clergé en particulier, qui voyaient en lui le champion de la cause national^, Lomonossofi*, chaque fois, qu'il avait le dessous à l'académie des sciences, en appelait de ce jugement au tribunal supérieur de la nation.
Les controverses historiques et grammaticales avec MuUer et Schlœsser empruntèrent de prime abord à cette circonstance une importance exceptionnelle, qui lui assura la victoire définitive. Lorsqu'il reprochait i
ses adversaires de n'avoir fait dériver le mot russe knjaen (prince) de Tallemand, knecht (laquais), que pour humilier la nation russe et pour faire des souverains du monde slave, les serviteurs du monde européen occidental et du monde germain, cet argument ad kominem avait plus de valeur aux yeux de son public que les plus profondes démonstrations grammaticales ou linguisiiques. Sur ce terrain, il était encore secondé par cette circonstance qu'alors déjà les cercles des académiciens allemands étaient travaillés par de misérables rivalités et par des tendances déplorablcment serviles. En effet, tandis que Mûller et Schlœsser, qui étaient les deux principaux représentants des sciences historiques, étaient brouillés à mort ensemble, certains savants, tels que Stachlin, croyaient trouver leur avantage à prendre parti pour le porte-parole de la nation russe, ce qui avait rendu depuis longtemps proverbiale Tabsence de caractère des savants allemands des bords de la Néwa. L'attitude de LomonossofiT a été , à maints égards , grosse de conséquences, au point de vue de Thistoire de Tacadémie des sciences. Il n'était pas seulement le premier Russe qui revendiquât pour le compte de la cause nationale les services attendus de cette institution consacrée à la science et qui sût invoquer les instincts nationaux partout où les arguments scientifiques ne suffisaient point. Naturaliste enthousiaste et sincèrement épris de cette branche de la science, il fut aussi le premier qui désignât comme la tâche principale de l'académie fondée par Pierre le Grand le «perfectionnement » de la langue russe et de la littérature populaire.
VOd LA SOCIÊTâ RUSSE.
Quant à ce qu*il entendait parce « perfectionnement, » et quant à la façon dont une Compagnie dont le domaine était la science abstraite, devait s y prendre pour faire surgir une belle littérature , remonter aux sources du génie populaire et épurer le goût esthétique de la nation, LomonossofT n'a pas mieux réussi que ses innombrables successeurs à fournir sur ce point des indications précises. Le pénible labeur de linguistique comparée auquel TAcadémie s'est astreinte dans la suite et quin*a pas été moins utile aux slavistes qu'aux UngUîstes des autres nationalités, n]a pu diminuer Pantipathie de nos nationaux à l'égard de l'académie. L'idéal que la jeune génération avait rêvé , c'était une institution analogue à l'académie française, distribuant à tous les écrivains nationaux les lauriers que ceux-ci auraient mérités et constituant en quelque sorte l'aréopage esthétique de la nation : mais tel n'était pas l'idéal de Lomonossoff. Perte par penchant et par disposition naturelle à Tétude des questions scientifiques et, d'après son propre sentiment, plus grammairien et plus linguiste que poète, Lomonossoff avait une trop haute idée de la valeur des études et des investigations rigoureusement méthodiques pour partager le dilettantisme des slavophiles modernes et leurs prétentions au bel esprit, et pour mésestimer la science de l'Europe occidentale. Une fois que l'ardeur de sa fougue s'était dissipée, il se ravisait et revenait généralement à une appréciation plus juste de ce qu'il devait et de ce que la patrie elle-même devait aux maîtres allemands qu'il avait trop décriés. A vrai dire, les vœux de Lomonossoff ne sont jamais allés
au delà de la prescription, demeurée d'ailleurs à Tétat de lettre morte, qui était contenue dans le nouveau règlement de l'académie publié en 1747. Aux termes de cette prescription , « les membres de l'académie devaient être principalement des savants msses de naissance, et Ton devait, dans toutes les classes de Tempire, soit civiles, soit militaires, former des savants misses. »
Il importe beaucoup moins de savoir ce que sont les hommes et les choses que de savoir ce pourquoi on les tient. L'histoire de Lomonossoff et de sa situation relativement à l'Académie fournit de ce fait une nouvelle preuve.
On s'inquiétait peu de savoir ce qu'au fond il pensait de cette institution. Son hom était devenu et était demeuré le symbole de toutes les attaques « nationales » dirigées contre l'académie. La paix qu'il avait détruite ne fut jamais complètement rétablie. Cet asile du travail paisible et infatigable est demeuré étranger au cœur même de la nation russe. Les beaux esprits et les coryphées intellectuels de la Russie n'ont jamais eu de rapports réels avec l'académie, par cette raison que, presque sans exception, ils se sentaient plus chez eux en plein marché que dans le paisible cloître académique. Leur centre de ralliement fut, du moins pendant un certain temps, « l'académie russe, » fondée en 1783 par GAtherine IL Cette académie fut l'œuvre de la princesse Doschkoff, qui, depuis la mort du comte Rasumoffskes, était en même temps directrice dé l'Académie des sciences. Cette nouvelle institution, à laquelle l'épi-
%t% U SOCIÉTÉ RU88I.
thète ru$$e assura immédiatement une certaine popularité, bvait été fondée dans le but d^épureret d'enrichir la langue nationale, u de fixer les règles de Torthographe, la grammaire et la prosodie de cette langue, «t d'en* courager Tétude de Thistoire rasée. Sans se sourenir des services considérables que Tancienne académie avait, déjà à cette époque, rendus à la langue et à Tinvestigation des antiquités russes, on s'y prit comme s'il s'agissait de s'engager sur un terrain encore complètement inexploré. La nouvelle Académie aborda immédiatement une série de travaux conçus sur un plan grandiose. Un grand dictionnaire, une grammaire scientifique, les codes de la rhétorique et de la prosodie devaient être immédiatement élaborés avec le concours des esprits les plus éminents de la nation. La vogue de cette académie fut si rapide, que les hommes et les femmes des plus hautes classes de la société tinrent à grand honneur de collaborer à la première de ses œuvres, laquelle, — soit dit en passant, — fut la seule que l'on menât à bonne fin. La princesse Daschkoff, le comte Iwan Schouwaloff, Gawril, métropolitain de Nowgorody les illustres poètes Dershawin, de Wisin et Knaeshnin, s'empressèrent de fournir leur contingent à l'œuvre commune; Catherine elle-même écrivit des (4 annotations complémentaires » pour le premier vo^ lume de cet ouvrage. Quant à la partie en. quelque sorte matérielle du travail, les académiciens Lepuchin,, RunnofTki et OserzskolFski s'en chargèrent. Quarante-trois mille deux cent cinquante-sept mots» — pas un de moins, — furent entassés dans les six volumes qui pa-
LES SGIBUCBS BN RUSSIB. 163
Furent de 1789 à 1799. Ce dictionnaire a dû, toutefois, subir durant la période de 1840 à 1850, une refonte complète. Tout se borna pour longtemps à ce premier efibrt. Karamsin et les autres écrivains éminents de la période d'Alexandre !«' ont suivi leur propre voie, à Tabri des influences de TAcàdémie et sans en avoir eu besoin. Il en est de même de la pléiade de VArsamasSy avec laquelle nous avons fait connaissance, et du groupe doiit Pouscbkine et Shoukoffîski formaient le centre. Dans les biographies des plus éminents écrivains russes des temps modernes, on ne rencontre presque aucun nom appartenant à Tacadémie de 1783. Déjà sous Alexandre I«% le projet de faire de cette institution le pendant du col* lége français des Quarante Immortels, était tombé entiè* rement dansToubli. Lorsque UwarofF, qui, depuis 1818, est président de l'Académie , et qui, depuis 1832, fut ministre de Tinstruction publique, fit rédiger vers 1835 un nouveau règlement pour Tancienne académie, il crut ne pouvoir rendre à « Tacadémie russe » un plus grand service qu'en faisant d'elle une classe spéciale, — le monde, — de l'ancienne académie, et cela, pour la mettre en vivant contact avec ce foyer du travail scientifique et secouer ainsi son énergie.
Cette fusion des deux institutions en une seule fut opérée en 4841. Ainsi, l'élément russe fut introduit dans l'académie et fut mis en état d'y briguer la prééminence. Jusqu'à ce moment, l'œuvre de Pierre le Grand avait conservé complètement son caractère pri mitif . Elle ne connaissait pas d'autre science que cette science cosmopolite dont les institutions similaires de
TEurope occidentale se font les organes. On sait qu'un assez grand nombre de savants russes en avaient fait partie et que, parallèlement aux publications allemandes et françaises de Tacadémie, ils avaient publié une quantité considérable d'ouvrages russes. Mais la suprématie appartenait aux Allemands, et, abstraction faite de la deuxième classe, elle leur appartient encore. Ni le statut du 8 janvier 4836, ni lafusion opérée le 49 octobre 1844 avec Tacadémie russe, ni le nouveau statut, dont les bases furent jetées en décembre 4863, ne purent empêcher les Allemands de parler en maîtres ni enlever à la première et à la troisième classe (histoire et philologie, mathématiques et sciences naturelles) le droit de publier leurs bulletins en allemand et en français.
Parmi les savants qui se consacrent à Tétude des «ciences naturelles, nous citerons comme jouant depuis longtemps le rôle le plus important : Baer,Middendorff, secrétaire de l'académie depuis nombre d'années, les géologues Hofmann et Helmersen, le physicien Lenz, etc. Ces hommes qui étaient en même temps professeurs à l'Université et dans plusieurs hautes écoles spéciales, formaient, à vrai dire, le foyer de la vie scientifique à Saint-Pétersbourg. Ils menaient une existence de savants , qui reproduisait consciencieusement le type allemand. Unis ensemble par le lien d'une amitié intime qui datait des années de leur jeunesse, résidant tous dans le même quartier, à côté les uns des autres, et, malgré leurs titres, leurs décorations et leurs fonctions honorifiques, demeurant complètement étrangers aux intrigues qui s'agitaient autour d'eux, ils avaient
conâervé dans leurs relations réciproques la bonhomie et le sans-façon qui en avaient été le caractère distinctif pendacnt leurs années d'étude à Dorpat. Quiconque a jamais vécu au milieu d'eux, peut parler de la simplicité affable et de la gravité scientifique de ces liommes, qui, malgré leurs titres sonores , sont restés , selon le type allemand, les prêtres de la science et dont Texistence tout entière s'est accomplie dans l'étroite sphère de leur mission. Il n'a été donné qu'à quelques-uns d'entre eux de pouvoir rendre à la science des services aussi éminents et aussi durables que les Baer, les Middendorff, les Helmersen, les Schrenk, etc. Mais, envisagés collectivement, ils ont puissamment contribué à former et à développer en Russie l'esprit scientifique et le goût des investigations scientifiques.
Lenz a composé un excellent manuel russe de physique, qui, depuis plusieurs années, a été introduit dans tous les établissements scolaires de l'empire. Il a été, en outre, pendant nombre d'années, recteur de l'université de Saint-Pétersbourg, dont il a représenté les intérêts de la façon la plus efficace et la plus utile pendant les années difficiles qui ont suivi l'émeute des étudiants de 1861. Helmersen, en sa qualité de directeur du corps des mines, a formé plusieurs centaines de fonctionnaires capables et élevé à un niveau très-honorable l'école confiée à ses soins.
Middendorff qui, de 1855 à 1859, a été le secrétaire perpétuel de l'académie et, à ce titre, l'àme même de cette institution, a exercé la plus utile influence sur la direction rationnelle de l'élève des bestiaux et des chevaux.
266 LA SOClfiTÂ RUSSE.
La plupart des membres de ce groupe sont ou morts,
— tels que Lenz et Hoffmann, — ou mis à la retraite,
— tels que Middendorf et Baer, — et leurs successeurs ont reçu en partage la difQctle mission de maintenir et de défendre contre toutes les attaques hostiles la saine tradition et Tesprit cosmopolite de rAcadémie.
Dans la classe des sciences naturelles, l'élément russe est déjà depuis longtemps représenté par des hommes d'une capacité réelle, sérieusement dévoués à la cause de la science. Les mathématiciens Astrogradski, TschebynhefT, lanoff et Bunjackoffski, — ce denj^er est vice-président deTacadémie, — et l'astronome Sawitch sont honorablement connus même en dehors de la Russie, bien que le côté pédagogique constitue la partie essentielle de leur mission. Un homme qui jouit aussi d'une haute estime et qui s'est tenu constamment en dehors de toutes les rivalités internationales, c'est l'excellent Weneloffskiy^auteur du célèbre livre intitulé : Du climat de la /tussiCy et, depuis la retraite de Middendorff, secrétaire perpétuel de l'académie. Nous avons déjà fait mention de Jacobi, de Kuffer et de Kaemptz, qui ont été jadis les principaux membres de la classe des sciences naturelles.
L'élément allemand a également dominé jusqu'à ce jour dans la classe de la philologie historique. Nous avons déjà constate plus haut que la linguistique forme la partie essentielle de cette branche et que, sur ce terrain, une légion d'hommes éminents a jeté les premiers fondements de l'œuvre qui a été inaugurée il y a un siècle par la publication du Grand Dictionnaire corn-
paré, — c'est Pallas lui-même qui a dirigé les travaux, — et que Klaproth etGraefe ont étendue et développée. Les membres de cette classe de notre académie ont étudié avec le plus grand succès les langues asiatiques, les langues de FEurope orientale et, en particulier, les langues finnoises et slaves, et en ont fait Tobjet de travaux importants. L'œuvre que les Ijagrén, les Castrén, etc., ont glorieusement commencé a été, depuis, continuée avec un zèle infatigable , notamment par Wiedemann, Rojeff, F.-W. RadlofT, Schiefner, Kunik et par le pasteur Bielenstein, qui s'est signalé par ses recherches sur les dialectes letton et lithuanien. Si Ton continue de laisser libre carrière à ces hommes et à leurs élèves, et si Ton oppose un frein au zèle intempérant de ceux qui ne veulent accorder en Russie droit de cité qu'aux sciences représentées par des savants nationaux, on peut, dès à présent, prévoir que notre Académie, sur le terrain de la linguistique, saura longtemps encore conserver le premier rang. Elle a devant elle un champ immense à explorer ; elle se trouve en présence d'une foule de problèmes importants dont la solution lui incombe. Sur le Wolga, comme dans le Caucase et au delà de l'Oural, vivent de nombreuses races et branches de races dont il reste encore à étudier les idiomes pour enrichir et compléter Thistoire du langage humain. Dans un rapport sur les travaux déjà accomplis par la classe de philologie historique et sur ceux qui lui reste encore à accomplir, rapport qui a été publié il y a plusieurs années, nous lisons ce passage : « Encore incomplètement exploré est le grand domaine des dialectes
fongouses, dont Gastrén ne nous a fait connattre que deux, lesquels appartiennent à de petites peuplades, entretenant des rapports avec d'autres nations, il y a lieu également d*étudier à nouveau les dialectes mongoles de la Sibérie , ainsi que les dialectes bouriates et les dialectes kalmoucks, qui n'ont pas encore été Tobjet d'une étude d'ensemble, bien que les travaux de Bobrownikoff fournissent un bon point de départ. LUdiôme tchouwach, auquel Ahlquist a consacré une partie de sa vie, n'a pas encore été suffisamment étudié au point de vue de ses phénomènes phoniques et grammaticaux. Les langues du Caucase offrent à l'investigation un champ immense, dont le défrichement pourrait occuper largement plusieurs douzaines de linguistes pendant nombre d'années. Outre les langues ci-dessus indiquées, presque tous les autreâ dialectes du Daghestan sont presque entièrement inconnus.
Quant aux études qui ont été faites jusqu'à ce jour sur les langues du Caucase occidental, si Ton en excepte les travaux du baron Uslar sur le dialecte abchasien, elles n'ont pas la valeur d'une nnvestigation sérieusement scientifique. Or, les langues caucasiquessont précisément de la plus haute importance, au point de vue de la solution de mainte question encore pendante concernant les habitants primitifs de la Russie méridionale. Des questions du même genre, qui intéressent d autres parties de notre pays, attendent encore leur solution. L'exploration minutieuse des dialectes lithuaniens jettcra un jour précieux sur l'histoire primitive de cette population et sur les points de contact qu'elle a eus avec
d*au très .éléments, notamment avec l!élément finnois. Les langues finnoises du nord-ouest de la Russie n*ont pas encore été elles-mêmes suffisamment étudiées dans leurs rapports avec les idiomes voisins. Parmi les dialectes lapons, celui des Lapons de Tersch est encore complètement inconnu. La comparaison des dialectes lapons avec les langues fihnoises, qui appartiennent à la même famille, en les rapprochant des idiomes étrangers qui les touchent immédiatement, conduira certainement à d'intéressants résultats ethnographiques. »
Sera-t-il donné à notre académie de résoudre ces divers problèmes? Il serait aussi difficile de le dire aujourd'hui qu'à l'époque où ces problèmes ont été indiqués. 11 est certain que la plupart des hommes dont les travaux^ ont autorisé jadis les plus belles espérances, sont encore vivants, .Mais il y a lieu de se demander si et combien de temps encore ils seront en état de s adonner avec la liberté voulue à leur haute mission. Dans la presse périodique, comme dans la grande masse du public, on voit se manifester à tout instant la velléité de remplacer par des hommes « nationaux » les savants étrangers auxquels la Russie doit ses succès scientifiques, ou, tout au moins, d'exclure les langues étrangères des bulletins et des publications de l'académie. Or, c'est ici précisément que gît le point décisif. Si l'on impose aux académiciens de l'avenir l'obligation de po^éder à fond la langue russe et le style russe, el si les Allemands auxquels incombe surtout l'exploration de ce domaine, doivent s'astreindre à publier leurs travaux en russe élégant, on peut dire que l'activité
réellement scientifique de Tacadémie subira un arrêt d'un siècle , et que le centre de gravité de sa mis^oa sera complètement déplacé. Voilà ce qu^ont dû reconnaître les deux derniers présidents de racadémie, UwaroffetBloudoff, dont les sentiments nationaux n'étaient pourtant pas suspects. Contrairement à leurs tendances personnelles et même aux dépens de leur popularité, ils ont Tun et Tautre travaillé de toute leur influence à sauvegarder Tindépendance et le caractère international de TAcadémie. L'amiral comte Lûtke, qui, ea 1864, a été nommé au poste laissé vacant par Bloudoff, est lui-même Allemand de naissance. C'est, d'ailleurs, un homme beaucoup trop loyal, intelligent et franc d'allure pour briguer la faveur populaire et pour songer à faire des concessions telles que celles que les fanatiques du parti « national » désirent. Néanmoins, U situation devient d'année en année plus difficile et moins favorable au maintien du statu quo. Depuis un siècle, il ne surgit aucune entreprise nouvelle qui ne serve de prétexte aux prétentions exagérées des fanfarons nationaux et aux intrigues des représentants russes que ce parti possède au sein de l'académie. On se souyient; par exemple , des difficultés qu'il a fallu vaincre au temps de Bloudoff pour obtenir que le grand lexique sanscrit édité par Bœhtlongk et pîir M. Roth, professeur à TubinguC; fût publié en allemand. La publication en russe était tout aussi impossible que la publication en russe et en allemand qui fut proposée plus tard.
Dans le premier cas, il aurait fallu renoncer à l'importante collaboration de Roth, et dans le second caS)
LES 8CIBNCB8 BN RUSSIE. 271
Bœhtlingk aurait été contraint d'apprendre encore le russe et d'augmenter du double la terminologie russe, sans compter que ce travail aurait été à peu près perdu pour FEurope occidentale^ pour les savants et pour les bibliothèques. .D'ailleurs^ la publication en russe et en allemand aurait donné à un ouvrage déjà très-étendu des proportions gigantesques et en aurait doublé les frais et le prix. Néanmoins, le succès final de cette entreprises été, plusieurs années durant^ compromis et retardé par les intrigues qui avaient pour objet la confection d'une traduction russe. Si le parti de la raison finit par triompher, ce résultat ne fut dû qu'à l'inébranlable fermeté de Bœhtlingk et à sa déclaration catégorique qu'il préférerait renoncer à cette œuvre que de consentir à la gâter sous prétexte de l'améliorer. Cet exemple choisi entre tant d'autres suffira pour caractériser la situation difficile que l'agitation du parti « national » a faite chez nous à la cause de la véritable science. L'influence croissante des gens qui naviguent selon le vent du moment, est malheureusement aussi indéniable que leur tempérament incorrigible et leur impuissance à faire un travail fécond.
C'est avec raison qu'à l'époque de la haute marée nationale, à qui l'avenir appartient, bien qu'elle soit momentanément refoulée, un homme d'esprit, qui était en même temps un fin observateur, a dit que les qualités caractéristiques des chefs de ce mouvement étaient la stérilité et une insurmontable paresse. « Au lieu de donner^ ne fût-ce que sur un point imperceptible, une base réelle à leur propre principe, en vertu duquel le
272 LA SOCIÉTÉ RUSSB.
pays slave est un monde à part, une sorte de révélation primordiale ayant ses lois propres^ une piscine de salut à Tusage des peuples malades, épuisés* égarés, ces messieurs aiment mieux, dans le confortable de leur cabinet, jouer avec les hochets de leur fantaisie, ériger sur les débris d*Aristote et d*Hegel une nouvelle philosophie anatolienne ; — déchiffrer les inscriptions lyciennes au. moyen du russe; — reconnaître dans TAlhambra un monument d*architecture slave, par ce motif que, dans la première période du moyen âge, un grand nombre d'esclaves slaves avaient été vendus et emmenés dans TEspagne méridionale ; — voir dans le Titien un peintre slave, à cause de la riva degit Schiavoniy et dans Gliick un génie musical slave, parceguïi avait été élevé à Prague. »
A cette disgrâce de la situation générale du moment, viennent encore s'ajouter certaines circonstances spéciales qui semblent de nature à compromettre Tavenir de l'Académie. Bien que la classe de philologie historique se compose, en majeure partie de membres nonrusses et qu'elle n'admette en fait de membres russes que ceux qui reconnaissent sincèrement que leur patrie n'est pas encore assez avancée pour pouvoir produire, ou même désirer, une académie des sciences véritablement nationale ; la cohésion et la communauté de sentiments de ces représentants de la science laissent beaucoup à désirer. Chez les linguistes et les historiens, comme chez les naturalistes, la vieille race des hommes indépendants et sans peur s'éteint peu à peu. Bolhtlingk, .qui, jadis, était le centre du groupe allemand, a, de-
puis plusieurs années, transféré ses pénates à Sana, pour y achever son grand ouvrage. Quant à ses amis et disciples, Schiefner et Wiedmann, ils ont une situation isolée. Les autres passent pour s'adonner assez activement à leurs travaux spéciaux, mais pour se préoccuper assez peu des intérêts généraux de l'académie. M. Brosset, le savant qui étudie les langues géorgiennes, est un ancien jésuite français qui a peu de rapports avec ses collègues allemands. M. Stephany, à qui ses publications sur les fouilles pratiquées dans la région de la mer Noire ont assuré une place très-honorable dans le monde de l'archéologie philologique, passe généralement pour se montrer d'humeur fort accommodante, non-seulement à l'égard des désirs du Gouvernement, mais aussi à l'égard des prétentions des patriotes moscovites. Dorn , directeur du mu^ée asiatique, se consacre exclusivement à sa spécialité, qui est l'étude ^u persan. Kunik, le slaviste, n'a jamais possédé une influence considérable; il a, d'ailleurs, la réputation d'être un homme ultra-prudent. Tant que l'empereur Alexandre demeurera sur le trône et que le comte Lùtke conservera entre ses mains la direction de l'académie, il n'y aura pas lieu de redouter de voir se produire des attaques directes contre l'orga- • nisation actuelle de la l'* et de la 2« classe; mais leur destinée fmale est d'autant plus problématique que, loin de conquérir un terrain nouveau, elles ont perdu, à la longue, et insensiblement, celui qui avait été gagné'.
1. Dans le nouveau statut de rAcadémie, le caractère russe de II. i8
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Le foyer des aspii^ations nationales est naturellement r « académie russe » » laquelle, depuis 1841, est devenue la seconde classe de notre Académie des sciences.
Ce qui lui manque en valeur scientiQque, elle le sup* lée largement par ses rapports avec la presse et par la faveur de la grande masse du public.
Néanmoins, — et ceci est un trait caractéristique de notre philologie nationale, — cette classe n'a pas même réussi jusqu'à ce jour à se faire une situation égale à celle des deux autres classes. Tous les membres de celles-ci résident à Saint-Pétersbourg, touchent un traitement fixe, assez modeste toutefois (3,000 roubles par an et le logement), et n'ont pas d'autres missions à remplir que leur mission scientifique. Il est vrai que plusieurs d'entre eux occupent encore, depuis leurs
cette institution est déjà nettement indiqué. L*exposé des motifs contient un passage ainsi conçu : « Afin que l'élément russe soit renforcé autant que possible dans la composition du personnel, le nouveau statut prescrit que les académiciens soient recrutés paimi les savants russes. Dans les cas exceptionnels seulement, c'cst^A- Ave lorsqu'il sera inipossible de trouver un savant de nationalité russe qui sait à même d'occuper le siège devenu vacant, Tacadémie a te droit de faire appel à un savant étranger jouissant d'une réputation universellement reconnue (§ 107), l'académie devra donc recruter son personnel parmi les savants russes de premier rang. »
Il 7 a lieu de constater encore qu'aux termes de ce nouveau statut les vice-présidents de l'académie devront être choisis désormais dans son sein et élus par les académiciens eux-mêmes. Pendant le dix-huitième siècle, l'académie n'a eu qu'un vice-président, A. A. Risheffski (l'771-1773). Pendant le siècle actuel, ce poste a été occupé par- deux personnages n'appartenant pas à l'académie, savoir: le prince Dundakoff-Korssakoff (1835-1661) et le prince Dawydoff (1852-1863), et par trois académiciens, savoir: Ruinoffski (1800-1803); Storch (1830-1835) et le mathématicien. Victor Bui4»koffBki (depuit 1803).
premières années d'activité, des chaires de professeur à l'université et dans d'autres écoles spéciales : mais, actuellement, ces emplois accessoires ne sont plus que l'exception, attendu que le nouveau règlement stipule expressément que les académiciens ne doivent pas se charger de travaiix autres que ceux qui sont inhérents à leur mandat académique. Il a été impossible, même à l'aide du nouveau statut, d'appliquer cette disposition aux membres de la seconde classe. Le gouvernement savait si bien qu'un tiers au plus des membres de cette section seraient disposés à fournir un travail assidu et à prendre part régulièrement aux séances qu'il laissa subsister, pour l'appliquer à la plupart des « académiciens nationaux, » l'ancienne disposition portant que ces messieurs peuvent vivre où bon leur semble, et que leur traitement consiste uniquement en jetons^, dits de présence, c'est-à-dire en indemnités qui leur sont allouées pour chaque séance à laquelle ils ont assisté. Rien de plus instructif que la partie de l'exposé des motifs qui a trait à ce point : « Dans le tableau du budget de la section pour la langue et la philologie russes, six sièges sont indiqués pour les représentants des branches de sciences purement académique, telles que la langue russe, l'ancienne langue slave et l'histoire russe... Ce nombre a été jugé suffisant, par ce motif que, abstraction faite des raisons d'économie, il n'existe aucun motif sérieux de multiplier les sièges acadé-
1. Le jeton de présence était fixé à huit roubles pour chaque séance.
miques. Parmi les vingt membres actuels de cette section, on compte un grand nombre d*orateurs, de littérateurs et de poëtes, dont les occupations ne rentrent pas dans le cadre des travaux académiques et qui, actuellement, n'ont pas besoin du concours matériel qui est encore indispensable aux jeunes adeptes de la science... L effet de Torganisation actuelle de la section pour la langue et la philologie russes est que, sur vingt membres qui en font partie, on n*en a compté, jusqu'à ce jour, que cinq ou six qui aient assisté régulièrement aux séances et aux travaux de la corporation. »
Le nouveau statut n'a guère modifié cette situation peu édifiante. Presque tous les ans on entend parler de l'apparition de jeunes talents qui autorisent « les plus belles espérances )> et qui promettent de fournir plus tard à la « seconde classe » les recrues dont elle a toujours eu un pressant besoin ; — puis, quelque temps .Après, on apprend que ces comètes ont disparu du ciel national de la Russie, sans laisser la moindre trace. Ce qui manque, ce ne sont pasjes talents, mais les caractères, c'est-à-dire les hommes qui, outre l'aptitude spéciale, possèdent le don d'assiduité laborieuse sans lequel rien de sérieux n'a jamais été ni ne sera jamais fait sur le terrain de l'art ou de4a science. A quoi bon, les élans grandioses? à quoi bon, les travaux pleins de promesses des élèves et des débutants, si tout se borne à cela, et si l'homme ne^ peut tenir l'engagement de l'adolescent? Le manque d'assiduité et de persévérance, l'absence d'une volonté poursuivant avec désintéressement un but scientifique, voilà les vices hé-
réditaires de la race slavo-russe, si richement douée d'ailleurs, et voilà ce qui Tempêche d'accomplir des œuvres d'une portée universelle. A part quelques rares exceptions, nos jeunes savants sont incapables de « tenir bon, » c'est-à-dire de résister aux séductions de la vanité^ de l'ambition bureaucratique et du matérialisme grossier. Habitués à s'entendre exalter et prôner comme des génies pour les travaux les plus médiocres, ces messieurs, aussitôt qu'ils ont gagné les premiers grades savants, s'engagent généralement dans la voie facile de la littérature nomade et du journalisme, ou bien encore, ils cherchent à faire « carrière, » c'està-dire à acquérir sous les auspices d'un emploi public , la fortune, les titres sonores et les décorations, toutes choses auxquelles les savants n'arrivent que lentement et péniblement, — quand ils y arrivent. L'organisation de l'accise sur les eaux-de-vie, qui eut lieu en 1862^ eût été pour la jeunesse savante russe un véritable fléau. Pour engager les gens honnêtes à entrer dans cette branche d'administration où le fonctionnaire esl exposé à maintes tentations, M. de Reutern alloua aux inspecteurs et aux sous-inspecteurs de l'accise des appointements qui, eu égard au critérium vulgaire, pouvaient être qualifiés de brillants. La conséquence de cette mesure fut que des centaines et des milliers de jeunes gens, étudiants où candidats au professorat, abandonnèrent la carrière scientifique pour entrer dans le service le plus macl^inal, le plus insipide et le plus rebutant que l'on puisse imaginer. L'irrésistible attrait d'une mission consistant à contrôler les distilleries
d'eaux-de-vie, à prendre en fraude les bouilleurs juifs, voilà ce qui, pendant plusieurs années, dans les villes russes, a rendu déserte la moitié des chaires académiques^ ; voilà ce qui a fait que, 'durant cette même période, les riches subventions destinées aux jeunes savants pour des missions scientifiques durent être gaspillées, c'est-à-dire allouées à des postulants dont la médiocrité et l'incapacité étaient notoires ; voilà ce qui autorisa Golownine, ministre de l'instruction pu-
1. Ceci n'est point une figure de rhétorique, c'est la réalité textuelle. Dans nos petites universités, depuis nombre d'années, certaines chaires n'ont pas un titulaire régulier. Dans les grandes universités, la situation n'est parfois pas meilleure. Vers la fin de 1873, le Gohs^ invoquant les renseignements fournis par les documents^ officiels, publiait au sujet de la faculté de droit de la célèbre université de Moscou, les réflexions suivantes :
« Les chaires principales ne sont point pourvues, faute de professeurs ; le cours de droit politique chôme, le cours de droit romain chôme; la chaire de droit civil est également vacante, attendu que le jeune aspirant à cette chaire se trouve actuellement à l'étranger pour y compléter ses études et qu'il ne sera de retour que vers la fin de 1874. La chaire de droit criminel a été pourvue pendant an an, mais son titulaire, Sobler, était un jeune professeur, qui, ao bout d'un an, a abandonné la carrière académique. Actuellement, c'est M. Barscheff', vétéran de la faculté, qui occupe cette chaire d'office et à titre intérimaire. Le cours de procédure criminelle chôme: il n'y a personne pour le faire. La chaire de procédure civile est occupée depuis peu par un avocat qui a terminé, il y & sept ans, ses études à la faculté des sciences et qui ne possède aucun grade juridique. La chaire de droit international n'a pas de titulaire : le cours est fait jusqu'à nouvel ordre par le vétéran Mûhlhausen, professeur de législation financière. La chaire de droit russe est également déserte, attendu que Bjelaîeff, son titulaire, est gravement malade, et que, selon toute vraisemblance, il lui sera impossible de reprendre ses fonctions. Le cour de droit public est fait par le vétéran Leschkoff ; lei/cours de jurispnideooe encyclopédique est fait par un jeune maître de droit civil ; la chaire de droit slave n'a pas de titulaire. Le mattre qu'on lui destine écrit encore sa thèse.
blique , à motiver son antipathie à l'égard du système d'enseignement classique en alléguant l'impossibilité de trouver des professeurs même à moitié passables. Ce n'est ni l'ancienne organisation de l'académie russe, ni l'insuffisance « du concours matériel dont nos jeunes adeptes de la science ont un si pressant besoin, » mais c'est, surtout et avant tout, la tendance grossièrement réaliste du caractère slave qu'il faut rendre responsable de l'état d'infériorité, au point de vue des services rendus, dans lequel la seconde classe de notre académie des sciences est restée par rapport aux deux autres sections de cet institut.
Il n'entre naturellement pas dans notre cadre de mentionner les hommes de lettres, les orateurs et les poëtes qui appartiennent à cette catégorie. Le bagage du vieux M. P. Pagodin, qui est le plus connu d'entre eux, se réduit à deux ou trois monographies passables. L'auteur des « Lettres russes » a joué, comme agitateur panslaviste, comme professeur académique et comme journaliste, un r61e beaucoup plus considérable que comme savant. La faveur avec laquelle ses travaux historiques ont été accueillis dérivait, pour une bonne part, de la mésestime générale dont avait été l'objet feu son contemporain Ustrjacloff, biographe de Pierre le Grand et historiographe ofQciel de Nicolas. L'histoire de Russie dont ce mercenaire littéraire a gratifié sa patrie et qui, depuis vingt ans, est utUisée à titre de guide dans toutes les écoles de l'empire, était, à raison de la glorification czarienne qui y déborde, tombée dans le plus profond discrédit aux yeux des patriotes lojaux
et indépendants. A ce titre, elle a ser%"î de repoussoir aux œuvres de Pagodin, comme à celles de Kostomoroff, de SnegirefT et des autres historiens du temps actuel. Pagodin n'a joué aucun rôle à Tacadémie, par ce motif qu'il a résidé constamment à Moscou et qu en bon moscovite il ne visitait qu'à contre-cœur la capitale des bords de la Néwa. Ustrjacloff, qui est mort il y a quelques années, avait, jusqu'au dernier moment, conservé la toute-puissance sur le terrain de Thisloire officielle. Son poste n'est pas encore pour\'u aujourd'hui, attendu que le journaliste Pypin, qui a été désigné par l'académie pour succéder à Ustrjacloff, n'a pu réussir encore à faire agréer son élection par le ministre de l'instruction publique Tolstoï et par l'empepereur.
L'histoire de cette élection mérite d'être exposée en détail, attendu qu'elle est éminemment de nature à caractériser la situation actuelle et qu'elle a été, pendant plusieurs mois, l'occasion de luttes passionnées dans les cercles savants de Wassily-Ostroff et dans la haute société. Peu de temps après la mort d'Ustrjacloff. il avait été publié une <( Histoire de la Russie sous Alexati' dre /•', » dont l'auteur, grâce à la hardiesse de ses jugements et au radicalisme de ses appréciations, était devenu le favori de la jeune génération et avait conquis, haut la main, la considération du monde savant. Cet écrivain, encore assez jeune, s'appelait Pypin. Il avait fait ses études au séminaire de Saint-Pétersbourg. Mais, à l'instar de bon nombre de ses condisciples, il avait i^noncé à la vocation religieuse pour entrer dans la
carrière plus séduisante du journalisme radical. En peu de temps, il fît, parmi les éditeurs de la revue démocratique mensuelle, le Sowréméntk (le Contemporain), une situation si éminente, que le poëte Sukrassoff, propriétaire de cette revue, Ten nomma, en i862, rédacteur responsable. G*est*1ci le lieu de constater que Tschernitschewsky, qui la rédigeait, avait dû prendre le chemin de la Sibérie. Trois ans plus tard, le Soivréménik fut supprifné, sous prétexte qu'il avait pris parti contre la politique polonaise du gouvernement, et Pypin se vit contraint, pour gagner sa vie, de collaborer aux rares publications périodiques qui osaient imprimer ses articles.
Mieux doué et plus laborieux que la plupart de ses collègues, il profîta des loisirs qui lui avaient été imposés malgré lui pour se livrer a des études approfondies sur l'histoire de la vie intellectuelle en Russie pendant les deux derniers règnes. Les fruits de ce travail furent une série d'aperçus publiés par le Wesstm'k Jewropp (Messager européen), sur la littérature russe moderne et l'histoire, mentionnée plus haut, du règne d'Alexandre I". Ce livre, qui était le premier essai d'un tableau complet, indépendant et dressé d'après les documents originaux, de la plus importante période de l'histoire de la Russie dans les temps modernes, provoqua une légitime sensation. La sincérité manifeste de l'auteur, sou culte pour la vérité formaient un contraste si heureux avec l'hypocrisie traditionnelle qui, jusqu'alors, avait jeté un voile sur les fautes et sur les erreurs du souverain « béni, » que Ton pardonna volontiers à l'au-
leur le côté étroit et absolu de Bon rudicalisme et que tous les partis indépendants, y compris ceux quePypin avait malmenés par antipathie contre le romantisme des Vieux-Russes, s'accordèrent à déclarer que Tancien éditeur du Sowréménik devait être le successeur d'Ustrjacloff, de celui-là même qu'il avait si impitoya* blement pris à partie. A la grande satisfaction du public libéral, Tacadémie s'associa au jugement que ropinion publique avait porté. Ge ne fut pas sans contradiction, mais ce fut toutefois à une majorité suffisante, quePypin fut élu académicien, d'abord par la seconde classe, puis par l'académie tout entière réunie en séance plénière ^.
Le comte Liitke, président de l'académie, lequel s'était sans doute aussi peu occupé de Pypin que des autres publicistes et historiens russes modernes, approuva l'élection et promit d'en communiquer le résultat à Sa Majesté. En outre, Golownine, qui était alors ministre de l'instruction publique, et qui comptait parmi les plus zélés protecteurs de Pypin, avait prêté à l'élection un appui énergique et avait promis de lever tous les scrupules qui pourraient se produire en haut lieu. C'en était assez pour que le comte Tolstoï, le successeur de Golownine, qui était son ennemi mortel et qui s'était signalé par son zèle religieux non moins que par l'enthousiasme de ses sentiments dynastiques, mit tout
1. D*aprè6 le nouveau statut les trois quarts des suffrages exprinaés sont nécessaires pour l'éleetlou d'un académicien dans la seconde classe ; — pour Télection en séance plénière, les deux tiers des suffra^^es suffisent. .
en œuvre pour combattre la candidature « nihiliste » du protégé de son prédécesseur libéral. Il mit sous les yeux de l'empereur et de l'impératrice des passages extraits du livre de P}'pin, passages dans lesquels l'historien traitait d'une façon fort peu respectueuse l'oncle défunt de Sa Majesté, et une série de phrases « impies » habilement groupées. Parce moyen, il réussit à perdre, dans l'esprit de l'empereur et de l'orthodoxe impératrice, l'ex-rédacteur du Sowréménik. On entendit alors les courtisans loyaux raconter avec effroi que l'on avait tenté de donner pour successeur à l'excellent UstrjaclofTun dangereux ennemi du trône et de l'autel, et d'introduire le « nihilisme » dans l'académie des sciences. Lorsque Golownine et le comte de Liitke, qui ne se doutait de rien, amenèrent sur le tapis l'approbation de l'élection du nouvel académicien, l'empereur leur exprima son étonnement de voir qu'un impie détracteur de son oncle avait été appelé à la plus haute dignité scientifique en Russie, et qu'il ne s'était trouvé personne pour relever le caractère illicite et blessant d'une telle élection. Lûtke était un honnête et rude loup de mer, un géographe éminent et un ancien officier, d'une loyauté à toute épreuve. Pendant toute sa vie il n'avait professé, à l'égard des sectes et des partis de la jeune Russie, qu'un suprême dédain. Il se trouva dans le plus cruel embarras. Il était lié devant l'académie. Il savait, en outre, que la seconde classe « nationale » ne retirerait pas son vote et qu'elle ne pouvait pas le retirer sans se compromettre aux yeux du groupe allemand de l'académie et, surtout, aux yeux de
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la grande masse du public dont Pypin était Tldole. Une tentative qu'il fit en vue d'amener les savants à se déjuger échoua dès le début ; les savants se refusèrent même à discuter toute motion ayant pour objet de provoquer une nouvelle élection. Il ne lui resta plus, en cette occurrence, d'autre parti à prendre que celui de faire part de cette affaire à P>'pin et de le déterminer à ne point accepter le poste d'honneur qui lui avait été destiné. Pypin, après avoir formulé quelques objections, finit par céder. Il déclara donc que le mauvais état de sa santé l'empêchait d'accepter un poste public auquel se rattachaient des obligations multiples. La vérité est qu'au fond de l'âme de ce jeune homme qui, à ses propres yeux comme aux yeux des autres, avait l'étolTe d'un Rousseau ou d'un Robespierre moderne, il était resté un peu de ce culte czarien qui semble être devenu un élément intégrant du tempérament slave. La conséquence de cet acte fut que Pypin se vit en butte aux amers reproches et aux attaques de ses anciens amis et que le « fauteuil » d'Ustrjacloff est encore actuellement inoccupé.
L'historiographie russe n'a jamais été brillamment représentée dans la seconde classe de l'académie des Sciences. Un assez grand nombre d'historiens popu laires, tels que Kostomoroff et Schytschebalsky, n'ap-> partiennent point à cette corporation. La philologie slave est mieux favorisée. Il est vrai que, depuis la mort de WostokolT, cette faculté ne présente que des étoiles de deuxième grandeur. On y rencontre pourtant des hommes d'un certain mérite.
Wostokoff est mort en février 1864, à Tôge de 83 ans, après avoir consacré entièrement à la science une existence paisible, modeste, étrangère à toute pensée de vanité. Pour caractériser la situation qu^il s'était faite dans le monde scientifique et pour se faire une idée du désappointement que les circonstances qui accompagnèrent sa mort causèrent à la vanité de nos nationaux, il sufRra de reproduire ici le passage suivant d'une lettre d'un inconnu, qui fut écrite à Saint-Pétersbourg et qui fut publiée depuis : « Déjà au début de sa carrière linguistique, WostokofiFlît l'importante découverte du rhù nisme (nasalité de deux voyelles dont la prononciation était restée énigmatique jusqu'alors) de l'ancienne langue slave; puis il décrivit les manuscrits du musée de Rinnianzow; édita l'Évangile ostromirien, qui datait du onzième siècle ; publia une Grammaire russe, qui eut de nombreuses éditions et qui laissait bien loin derrière elle les mauvais travaux de Gretch ; composa enfin, dans sa vieillesse, un grand Dictionnaire de la langue slave religieuse, dont il avait, trente ans durant, recueilli les éléments puisés à des sources imprimées ou purement orales. Quelle force productrice! — allez-vous vous écrier. — Quel zèle infatigable ! Voilà une nouvelle preuve que nous aussi... — N'allez pas plus loin et écoutez-moi d'abord ! Un terrible secret, que peu d'initiés seulement connaissent, fut révélé au moment de la mort de l'illustre savant. La mort, cette grande révélatrice, nous dépouille tous de notre faux éclat. Alexandre Chrisloforowitch était un Allemand, et, qui pis est, un Allemand des provinces baltiques
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un Arembourgeois de Tîle d'GEsel. Il s'appelait Osteneck; il a eu deux femmes luihérieniies, était luthérien lui-même et il a été enterré selon le rite luthérien*. Au nom de racadémie russe, M. Presnewsky prononça sur la tombe de WostokofiT, une oraison funèbre dans laquelle : i* il ne fit aucune mention ni de la naissance ni de la jeunesse de Wostokoff; —2* il cita Hanka parmi les maîtres éminents de la philologie slave ; — 3* il ne cita pas même le nom de Miklosich, le véritable maître! Vous avez bien entendu! Au reste, l'origine allemand du défunt nous a rendu le service de nous préserver des exagérations de langage et. des ridicules hyperboles qui, sans cela, n'eussent pas manqué de se produire. Le Jacob Grimm russe, disait-on d^à (Qu eu pense M. BuslacjafT, de Moscou, qui lui-même est le Grimm russe?) Wostokofif s'est toujours ressenti de l'instruction défectueuse de sa jeunesse, car ilestim-
1. Issu de parenissans fortune, Osteneck avait fait ses études dans nos écoles militaii'ês. A l'époque où il allait passer les examens de sortie, il avait composé un petit volume de poésies russes el sollicité de son directeur rautorisatîo^ de les faire imprimer. En lui accordant cette autorisation, le directeur, dans une excellente intention, avait conseillé au jeune homme de le présenter au public sous les auspices d'un nom national qui siérait mieux à un poëte russe, et de se rendre ainsi le succès plus facile. « Appel»vous Wostokoff, ce nom sonne bien et il est, en outre, la traduction littérale de votre nom allemand Osteneck. » Le poëte suivit, le conseil, et comme son premier début obtint quelque succès, le nom de Wostokoff lui resta ; il fut inscrit, depuis, dans ses éuts de service à côté du nom primitif d'Osteneck ; puis, finalement, il demeura porté tout seul. Comme notre savant avait survécu à tous ses contemporains et à une notable partie de la génération suivante, ie inonde savant russe avait complètement oublié son origine allemande.
possible de regagner plus tard le temps perdu lorsqu'il s'agit d'étudier les langues anciennes. Aussi, tous les ouvrages ont-ils un côté dilettantesque. On dit que, lors de l'apparition du premier ouvrage de Wostokoff, Dobrowski a voulu déchirer les Sustttutiones : c'est là une légende, sans doute. Un autre membre dé l'académie russe, ou, pour mieux dire, delà seconde classe de l'académie des sciences, c'est M. Grot, qui aujourd'hui, avec une conscience toute germanique édite les œuvres de Dershawin. M. Grot forme lui-même une sorte de diagonale dans le parallélogramme des forces dont la Russie et l'Allemagne forment les deux côtés. A ce titre, il a, dans la Gazette de l'Académie, conféré à son collègue défunt une chaleureuse oraison funèbre.
A côté des membres nationaux de notre seconde classe que nous avons déjà nommés, nous citerons encore RitschkolT et le soi-disant historien Nikitenko. Ce dernier a été, pendant plusieurs années, corédacteur de l'ofQcielle Poste du Nord; mais, au cours de Tété de 1862, une malheureuse faute d'impression lui fit perdre cet emploi. Il m'est aussi difficile de signaler ici les senices rendus par ces deux hommes que les maisons pour lesquelles le représentant de l'académie de notre école économique nationale , M. Wladimir BesobrasofT, — qu'il ne faut pas confondre avec M. Nicolas Besobrasoff, le défunt chef du parti noble conservateur, — passe pour un éminent économiste. Sans vouloir déprécier les mérites de ces personnages, je ne puis me défendre de conjecturer qu*il en a été d'eux comme d*un grand nombre de leurs « célèbres » com-
patriotes, c'est-à-dire qu'après avoir fait leur chemin dans le journalisme, ils ont été enrégimentés parmi les savants. Dans un pays où tous les « écrivains » sont considérés et traités sur le même pied ; où Ton entend articuler cette réflexion étonnée : — « Il lit des livres! » * — chaque fois que Ton veut parler d'êtres exceptionnels, hommes ou femmes; — dans une nation dont les aptitudes sont essentiellement formalistes et qui, depuis un siècle, s'applique à imiter le style et les traditions des écrivains français; — en Russie, dis-je, cette confusion est plus facile que partout ailleurs. Le nombre des livres qui se publient chez nous, diminue d*année en année : par contre, celui des journaux et autres publications* périodiques augmente sans cesse. L'article de Journal est la forme de publicité la plus populaire et la plus répandue. Quiconque veut exercer une influence sur les masses, quiconque veut obtenir de grands succès doit adopter cette forme. Or, qui donc, en Russie est complètement dégagé d'un penchant à préférer les succès superficiels aux conquêtes eff*ectives, les lauriers littéraires aux services scientifiques? Le petit groupe de savants sérieux que renferme l'académie des sciences, qui ne fait ni ne veut faire aucune concession à la grande masse du public, le condamne, de ce chef, à un complet isolement dans la Société russe et à une impopularité croissante. Il ne faut donc pas s'étonner de voir les hommes qui entendent mieux leur intérêt et qui ont besoin de l'appui du profanum tmlgus s'engager dans une autre voie. Tel est, à très-peu d'exceptions près, le cas de tous ceux qui appartiennent plus ou
moins directement à notre jeune génération. Qu'on parcoure d'un bout à Tautre la liste de tous nos noms illustres, on verra que tous ont sucombé à une seule et même tentation. Après avoir fait la première moite du chemin étroit et abrupt qui mène au temple de la vraie science, ils Tout abandonné pour s'engager dans la large voie d'un dilettantisme commode, ombragé de lauriers populaires ou bureaucratiques. Dans quel autre pays a-t-on vu un chirurgien et un opérateur du mérite de Pirogoff jouer pendant la seconde moitié de sa vie le rôle du pédagogue et du philosophe! Où a-t-on vu un juriste et un historien tel que Kawélin, consacrer plusieurs années de sa vie à élucider dans de froids articles de journal les « problèmes de la psychologie? » Où a-t-on vu un autre juriste, —Boris Tschitscharin,
— écrire des préfaces par métier? — un historien et un érudit tel que Pagodin, après avoir publié trois volumes de nouvelles, deux volumes de relations de voyage et un volume de tragédies, entreprendre dans sa vieillessQ la publication d'une revue hebdomadaire politico-littéraire? Dans quel autre pays a-t-on vu des hommes de cette trempe passer aux yeux de leur nation pour des types de savants, pour des cor}'phées que le reste du monde n'est point capable de comprendre? Dans quelle autre région de l'Europe a-t-on vu se produire ce fait que des douzaines de chaires étaient et demeuraient vacantes par ce motif que leurs titulaires présomptifs préféraient à toute autre branche de Tactivité humaine Tinspection des distilleries d'eau-de-vie et des cabarets?
— Il ne faut pas compter sur une amélioration de cet
état de choses d*ici à une quarantaine d'années aa moins. Notre jeunesse est livrée au réalisme et au matérialisme le plus grossier y et cette tendance funeste est encouragée non-seulement par la presse et par l'esprit qui la dominé, mais aussi par Timportance croissante du développement industriel et de ses organes : fabriques, chemins de fer, banques, etc., qui réclament sans cesse de nouveaux serviteurs.
Au point de vue de Tavenir de la vie intellectuelle en Russie , une question décisive sera celle de savoir n Tacadémie des sciences sera en état de lutter contre le courant du temps et de rester fidèle à son caractère et à sa tradition. Cette corporation est, depuis nombre d'années, battue en brèche par tout ce qui veut se donner un air national en même temps qu'indépendant et libre-penseur. Ce parti lui reproche, en effet, d'être non-seulement Tincarnation de TEuropé occidentale qu'il déteste, mais aussi la protégée de l'absolutisme monarchique.
Si l'Académie surmonte la crise au début de laquelle nous nous trouvons, si elle parvient à tenir à l'écart dans l'avenir comme elle l'a fait dans le passé les éléments hétérogènes et à poursuivre sa mission sans s© préoccuper de l'éloge ni du blâme des masses, — » est permis d'espérer qu'il lui sera donné plus tard d'exercer une réaction salutaire contre ranarcnie morale qui sévit actuellement. Mais si elle succomba» la Russie perdra le centre solide autour duquel, depuis deux cent cinquante ans, tous les efforts scientifique^ "^ lïîurope orientale ont gravité. Sa destinée décidera aussi
de Tavenir de nos "universités. Les générations futures ne pourront compter sur de vaillants maîtres que si l'œuvre glorieuse de Pierre le Grand résiste victorieusement à Teffort de la tempête actuelle et si elle sauvegarde la continuité de la vie scientifique en Russie.
CITAPITRE VI
LA. LlTTéRATQBE ET LES HOMMES DE LETTRES SOUS L^EMPEREUB NICOLAS
Dans rhisloire de la littérature nationale russe, la période de trente ans qui constitue le règne de l'empereur Nicolas joue un rôle très-considérable. On compte de 1825 à 1855 toute une légion d'écrivains importants et influents. Pouschkine, ShukofTski, Dahl, Wja^semski, sont arrivés sous ce règne au plein épanouissement de leur talent; Lermontoff, Grainowski, Belinski et Gogol, se sont fait connaître durant la même période; enfin, c'est encore sous le règne de Nicolas que Herzen, Iwan Tourguénieff, AksakofT, Gontscharoff et la plupart des jeunes adeptes des tendances « réalistes et radicales qui dominent aujourd'hui » ont reçu les impressions durables de leur vie. Le règne de l'empereur Nicolas a vu tomber et disparaître l'école des romantiques russes. En revanche, il a mûri les tendances nationales et politico-radicales qui ont porté la parole dans la Russie moderne et qui ont relégué dans le monde des légendes le bon vieux temps où la littérature était roccupatioa
d'un cercle restreint de personnages de marque. L'histoire officielle n'a pas manqué, — cela va sans dire, — de faire du père du souverain actuel de toutes les Russies un protecteur de la science et des arts et de prendre prétexte des décorations, des titres et des dotations par lui conférés aux écrivains qu'il protégeait pour faire observer combien « le langage russe » avait été cher au czar et avec quelle grandeur d'âme il s'était comporté malgré sa défiance à l'égard du libéralisme et de Vécrivasserie, chaque fois qu'il s'était agi de récompenser et d'encourager des talents « réels. » Shukowskl n'est-il pas devenu conseiller intime? Pouschkine n'a-t-il pas été fait chambellan impérial et historiographe de Pierre P'? Et son ami Pletssefî n'a-t-il pas été nommé recteur de l'université de Saint-Pétersbourg ? N'est-ce pas l'auguste défunt qui a signé la nomination de Granowski au poste de professeur à Moscou? N'est-ce pas lui qui a autorisé la représentation de la comédie de Griboïedoff, — qui a nommé ministre de l'instruction j[)ublique Uwaroff, l'ami des lettres? N'est-ce pas lui qui, en toute occasion, favorisa l'historien UtsjaclofT, — qui accorda une pension à Gogol et qui laissa vivre V Abeille du Nord de Gretsch et de Butgorin, malgré la razzia opérée en 1849 contre les journaux « inutilçs ? » Tout cela est parfaitement vrai, sans doute : mais, pour apprécier exactement le §ort qui fut fait à la littérature russe et à ses représentants dans la période de 1825 à 1855, il convient de recourir à des témoignages autres que ceux de l'historiographie ofQcielle. Celui qui voudra se renseigner un peu plus complète-
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ment à ce sujet et à qui ne suffisent point les fruits qu'ont produits les pépinières plantées sous le r^ne de Tempereur Nicolas , fera bien de jeter un coup d'oeil sur rhistoire des lois et des ordonnances qui ont été rendues pendant cette période en matière de presse. Il fera bien aussi de s'informer de la destinée des contemporains littéraires de Nicolas, que leur talent et leur situation sociale ont mis en rapport avec lui.
11 ne saurait rentrer dans mon cadre de donner ici la liste complète des ordonnances en matière de censure et de presse qui sont parties du « foyer des intérêts conserv^ateurs. » Je me bornerai à en produire ici quelques échantillons. En 4826, peu de temps après Favénement de Tempereui' au trône, il fut rigoureusement interdit à tous les journaux publiés sur le territoire de l'empire, à l'exception de l'unique Journal de Saxai- PétersbourQy qui parait sous les auspices et la direction du ministère des affaires étrangères, de se livrer à l'appréciation des mesures prises par le gouvernement. L'exception qui fut faite quelques années après en faveur de V Abeille du Nord était un don gracieux dont MM. Butgorin et Gretsch s'étaient effectivement rendus dignes par leur loyale et patriotique attitude. Deux ans plus tard, un ukase impérial institua à côté de la censure générale, trois juridictions de censure spéciale. Tout ce qui avait trait h, l'Église et à la religion devait, avant d'être soumis au censeur régulier, être examiné par les évêques et par les consistoires ; de même, les pièces de théâtre autorisées par le censeur, devaient, avant d'arriver à être représentées, obtenir le visa de la
3* section^; enfin, les travaux scientifiques étaient soumis à Texamen de comités spéciaux de savants.
Un peu plus tard, les ministres des finances et de la guerre et le directeur des haras jugèrent eux-mêmes à propos de contrôler personnellement les publications relatives à leurs départements respectifs, et il allait de soi que les rescrits impériaux tenaient compte des coiv* clusions formulées par ces hauts dignitaires. En outre, en vertu du principe même de « Tégalité devant la loi, )» les publications qui avaient lieu par les- soins et spus les auspices de chaque ministère étaient soumises à la censure comme les autres écrits. Ce fut une importante innovation de cette époque que celle en vertu de laquelle les comptes rendus de musique et de théâtre furent autorisés sur toute Tétendue du territoire*. Mais^ afin que, même sur ce terrain, il ne se produisit rien d'excessif, on recommanda aux rédacteurs de comptesrendus de Saint-Pétersbourg de ne pas oublier que les artistes des théâtres de la cour et des orchestres impériaux étaient des personnages qui avaient Thonneur de
1. Pendant plusieurs années, le Guillaume Tell de Rossini me fut admis que sous le titre de Charles le Téméraire^ et avec certaines modifications introduites dans le libretto; — les Huguenots de Meyerbeer sont devenus Raoul et Valenline, et Taction s^ea trouve reportée à Tépoque des puritains anglais du dix-septième siècle ; le héros de Lortzing, Czar et Charpentier, est encore aujourd'hui Tempereur Maximilien d Autriche. Il va sans dire que les \ Brigands, le Fiesque et le Tell de Schiller, VÉmilia Galotti de Lessing et VEgmont de Gœthe étaient interdits.
2. Le résultat fut que le reportage dégénéra en un véritable abus et que la critique théâtrale devint roccupation presque unique de nos littérateurs. C'est surtout dans les colonnes de VÀbeille dm Nord que s'étalait la critique scandaleuse.
compter parmi les seniteurs de rÉtatet dans les classes de rang^. En 4829, un censeur de la capitale fut gardé huit jours en prison pour avoir publié, dans un article de statistique, certaines indications sur la diminution des recettes provenant des droits sur les eaux-de-vie. La situation des écrivains et des censeurs devint encore plus difficile après la révolution de Juillet et l'insurrection polonaise. Déjà en 1831, furent édictées toute une série de mesures répressives très-énergiques. En 48321a Russkaja Skaska du célèbre poëte et linguiste Dahl (Kosak Luganski), recueil de récits populaires, proverbes, etc., fut interdite; Téditeur fut jeté en prison et ne fut relâché qu'après avoir subi une véritable inquisition sur la tendance et la portée de son œuvre inofTensive, qui n'intéressait que l'art poétique. La même interdiction frappa un journal paraissant à Moscou sous la direction de Kiréiewski, -lequel devint plus tard le chef du parti slavophile. Ce journal, qui portait ce titre Se^vro^ pejez (Européen), était, sans la moindre raison, suspect de dangereuses tendances libérales. Deux ans plus tard, le Télégraphe de Polewoï, journal fort répandu, fut atteint par la foudre de la colère impériale. A raison d'un article anodin que rinoffensif poëte tragique Kukolnik avait publié dans ce journal de critique littéraire, l'éditeur du journal fut conduit, sous escorte de gendarmes, à Saint-Pétersbourg, et mis en état d'arres»tation. Il ne fut relâché et autorisé à reprendre ses tra-
1. Les serviteurs de la cour impériale font aussi partie des classes de raD(^. Les chambellans de Sa Majesté comptent dans la sixième classe (conseillers collégiaux et lieutenants-colonels).
vaux littéraires qu'après avoir renoncé au rôle dlntrépide réformateur démocratique de la belle littérature russe et après avoir consenti à prendre sous sa direction Tultra-loyale Syn ostetocAesswa, qui s abîmait dans le culte du système dominant. Un peu plus motivée fut rinterdiction qui fut, en 1836, fulminée contre le Télescope moscovite publié par Nadeshdin. Indigné du mouvement de recul qui s'était produit en Russie dans la vie intellectuelle et dans la civilisation depuis Tavénement de Tempereur Nicolas, le colonel TschaadaïelT, ancien adjudant d'Alexandre 1*', dans une courte lettre adressée à l'éditeur du Télescope, avait résumé en termes précis et accablants les neuf cents ans d'existence de la Russie. Il avait déclaré, entre autres choses,» que cette période formait une lacune dans l'histoire de l'esprit humain, qui devait servir de leçon et d'avertissement au reste de l'Europe ; que la Russie était un pays qui n'avait point de passé, dont le présent était stérile et qui, partant, devait renoncer à l'avenir. » Cette' sortie, empreinte d'une vivacité sans exemple, fit une grande sensation. La rigueur de la peine édictée fut à l'avenant. Le censeur qui avait accordé V imprimatur à l'article en question du Télescope fut cassé et exclu du service de l'État ; le rédacteur Nadeshdin fut exilé dans la région glaciale de YUsst-Sysslosk (gouvernement de Wologda); quant à l'auteur de la lettre, il fut déclaré fou. Au cours de cette même année, Michel LermontofT, qui est après Pouschkine le plus grand poëte lyrique de l'école dite romantique, fut exilé dans le Caucase et, par le fait même, arraché pour tout le reste de sa vie au monde
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civilisé, et cela, pour avoir osé, dans une poésie débor* dante d^ardeur passionnée, et au nom de la Russie, fait à Tempereur un devoir de châtier sévèrement le frivole Don Juan français qui avait tué Pouschkine en duel. Cinq ans plus tard, le chantre du Démon^ des Dom du Terek et du Novice, réduit au désespoir par la triste destinée, devint victime d'une mort prématurée: il fut tué en duel à Tâge de Tl ans.
Le silence de mort qui, depuis le commencement de la période de 1840 à 4830, régnait dans les régions du Parnasse russe était si complet qu'il ne restait presque plus rien à interdire. La censure peut consacrer tous ses loisirs à surveiller plus strictement la science et les établissements d'instruction (écoles) académiques. En 1841, Tacadémicien Kœppem reçut une verte remontrance pour avoir, dans un article concernant Tadministratioa des postes, osé alléguer que les moyens de communication en Russie laissaient encore beaucoup à désirer. E^ 1843, rhistorienGranowski, lequel était le pluséminent et le plus habile professeur de l'université de Moscou, s'entendit signifier d'avoir à veiller sur son langage, s'il ne voulait pas que son cours fût fermé pour toujours. Granowski avait été élevé à l'école de la science allemande : il s'était épris de la doctrine protestante ; on lui imposa l'obligation de ne juger qu'au point de vue de l'Église catholique la réforme luthérienne du seizième siècle- et de la présenter comme un acte révolutionnaire de rupture avec le principe traditionnel d'autorité. L'autorisation demandée alors par Granowski de publier une revue scientifique mensuelle, sous ce titre : Seshem^
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jaessetschnoje Obosrenie, lui fut catégoriquement refusée, sous prétexte que cette publication était superflue. Il faut que le vent qui, en 1843, soufflait dans les hautes régions de la « société » ait été d'une rigueur tout exceptionnelle, si Ton songe qu'à la même époque le pauvre Kukolnik, dont la loyauté s'était pourtant assez manifestée dans les drames où il glorifiait les grands-ducs moscovites du moyen âge, fut averti à deux reprises à l'occasion de son drame Iwanoffle Sergent^.
En 1844,1a ligne de chemin de fer de Moscou à Saint- Pétersbourg avait été livrée à la circulation. Au bout de qpelques mois à peine, la direction de ce chemin de fer d'État, qui était, notoirement, fort mal administré, éprouva le besoin de s'assurer une fois pour toutes contre les jugements défavorables de la presse. En con* séquence, elle soumit au ministre de l'instruction publique, en sa qualité de chef suprême de la censure, une proposition tendant à ce que toutes appréciations et toutes observations ayant trait à l'administration des chemins de fer construits sur l'ordre de Sa Majesté et administrés au nom de Sa Majesté ne fussent autorisées par le censeur régulier qu'après avoir subi l'examen préalable de la direction. Ce qui avait été accordé aux départements des finances, de la guerre et des haras dut l'être également à la direction du chemin de fer impérial, et celle-ci sut si consciencieusement faire usage du privilège qui venait de lui être conféré que le gou-
1. On avait reproché au poète d'avoir dans la pièci donné à un gentilhomme le rôle du vaurien et à un serf le rôle de Thonnête homme.
Tememcni et le public n'apprirenl que vingt ans plus tard que TEtat n'avait rien de mieux à faire que de vendre cette ligne très-productive. La déplorable administration de ce chemin était devenue pour le commerce un fléau si grave que les négociants regrettaient le bon vieux temps des transports par roulage et que le ministre des finances finit par déclarer qu'il n'avait nulle envie de prolonger une situation en vertu de laquelle cette ligne coûtait chaque année à l'État des sommes très-considérables .
Ce n'est, toutefois, que dans l'année de la révolution de 1848 que les rigueurs excessives de la censure atteignirent leur point culmmant. Bien que, grâce aux complaisances dTwaroff et au contrôle minutieux qu'Orioff exerçait déjà sur le ministère de Tinstruction publique, la censure déployât une rigueur qui n'avait pas eu son égale même à l'époque de Paul P' et dans les années qui suivirent la malheureuse insurrection de décembre, l'action exercée par cette juridiction sembla si insuffisante au souverain qu'un rescrit impérial du 2 avril 1848 institua un comité spécial chargé de contrôler le travail des censeurs et de censurer en seconde instance les écrits publiés avec l'approbation des censeurs réguliers, des comités de censure, des consistoires, etc. Cette juridiction a vécu près de huit ans: elle ne fut^ si je ne m'abuse, supprimée que sous le règne d'Alexandre II, en novembre 1855. C'est grâce à elle surtout qu'à la mort de l'empereur Nicolas, les trois quarts des journaux européens étaient interdits en Russie, — que les journaux et publications indigènes étaient réduits à l'état
de véritables squelettes, — et que les poètes et les écrivains russes de cette époque étaient, ou surveillés' comme des criminels, ou livrés au mépris de la nation comme étant les détracteurs du système dominant. Ce n'est pas que ce comité se fût distingué par utie activité extraordinaire ou par une initiative trop tracassière. Les membres qui en faisaient partie étaient de grands per-^ sonnages qui en prenaient à leur aise dans Texercice de leur mandata Mais la simple création de cette inspiration avait sufii pour redoubler le zèle des censeurs subalternes et pour les exciter à faire une guerre à mort à tout ce qui semblait avoir le rapport même le plus lointain avec les idées libérales des « païens » des pays occidentaux. On en vînt jusqu'à effacer des remarques sur rélévation des bancs de fer qui ornent les jardins dé Tsarskoe Celo, par ce motif que les modèles qui avaient servi pour leur fabrication avaient été confectionnés sur des dessins approuvés par le ministère de la maison de Tempereur.
Pour ne point paraître inoccupés, les fonctionnaires chargés de surveiller la vie intellectuelle durent porter leur attention jusque sur les sources même de cette vie et s'occuper des mesures préventives à prendre pour
1. Le président de ce comité était le fameux Buturlin, ennemi acharné de la civilisation de l'Europe occidentale, qui aurait été inévitablement promu au ministère de Tinstruction publique si le choléra n'était venu couper court à sa carrière. Un des membres principaux du comité était le N. A. Korflf, devenu baroii depuis, qui pendant la première moitié de la période de 1860 à 1870, affecta des allures libérales. C'était d'ailleurs un homme instruit, qui rendit d'incontestables services en la qualité de con-' sei^ateur de la Bibliothèque impériale.
empêcher qu'il ne se formAt une pépinière des mécontents et des esprits forts de Tàvenir. En premier lieu. On fit un triage de tons les établissements supérieurs d'instruction et d'éducation, afin de rechercher ceux dont on pouvait se passer. Ceux qui parurent « superflus » furent supprimés ou réduits à des proportions plus modestes. En 1849, on rendit une ordonnance interdisant d'admettre plus de trois cents étudiants aux cours -des universités. Ce n'est pas tout. Quelque temps après eurent lieu, à de courts intervalles, la suppression de l'institut pédagogique annexé à l'université de Moscou, la suspension des publications de la Société archéologique de Moscou*, l'interdiction de la Revue d'ethnographie, enfin la promulgation du programme tristement célèbre que le comte Rostowïoff fit élaborer pour les écoles militaires soumises à sa surveillance. L'avertissement contenu dans ce programme d'avoir à « s'abstenir des témoignages d'injustifiable admiration prodigués dana les écoles à l'histoire des anciens romains et des anciens grecs, admiration qui ne peut que contribuer à la propagation des tendances républicaines, » on assurera pour toujours à ce document une place à part dans l'histoire de l'obscurantisme. On peut s'étonner à bon droit que des écrivains indépendants et des écrivains de talent aient osé produire durant les cinq dernières années du régime inauguré par l'empereur Nicolas. On peut s'étonner qu'en i852 il ait pu paraître un livre tel que: le
1. Cette interdiction fut provoquée par la reproduction d'une traduction russe de l'ouvrage deFletcher, intitulé Description de la Russie durant le seizième siècle.
* LA LITTÉRATURE fiT LES HOMMBS DE LETTRES, ETC. 303
Journal d'un chasseur, dlwan Tourguénieff, et qu'il ait été donné à la 3* section l'occasion de sévir contre le même autear, à raison d'un article sur Gogol. On ne s'explique que trop bien que la mort du célèbre critique Belinskiy décédé pendant Tété de 1848, ait été saluée d*un soupir de soulagement par les amts de cet homme. Us n'ignoraient point que si le Lessing russe avait vécu plus longtemps, il aurait terminé ses jours dans la région située au delà de l'Oural.
La triste destinée des poêles et des écrivains qui, de 1825 à 1855, ont été condamnés à vivre en Russie a été un des thèmes favoris de nos détracteurs radicaux. Alexandre Herzen a calculé que^ dans cette période de trente années, les trois poètes russes les plus illustres, Griboïedoff, Pouschkinè et LermontofT, avaient été assassinés ou tués en duel ; que trois autres, PolejaïefT, Besstuslsew et Baractinski, étaient morts en exil ; que deux autres, BatjuschkofT et Gogol avaient perdu la raison; que deux autres encore, Wenjewitinoff et Kolizoff, étaient morts de misère; qu'enfin Konrad Ryéiieff étaient morts de la main du bourreau. Mais c'est assez parler de la triste destinée des hommes qui, un peu par leur propre faute, ont été broyés sous les roues de fer de notre ancien u char de TÉtat. »
Occupons-nous maintenant des écrivains qui ont su s'accommoder de la situation faite à la littérature par le régime inauguré en décembre 1825 et s'assurer suffisamment les bonnes gr&ces de l'empereur pour obtenir de lui l'autorisation de continuer leurs travaux poétiques, en même temps que la dose de faveur
compatible avec ses principes. Nous citerons dans ce nombre Shukowski et Pouscbkine, deux célébrités du temps d'Alexandre I", deux représentants typiques de la société que le gouvernement précédent avait trouvée devant lui et qui fut ensuite transformée selon son vœu. Le fait seul que Nicolas, qui ne s'était jamais trop préoccupé des écrivains arrivés sous son règne a la célébrité, témoignait à ces deux hommes un intérêt réel, nous autorise à revenir avec quelques détails sur leurs antécédents.
Né en février 1783, à Mishensk, dans le gouvernement de Tula, Wassily Shukoffski était déjà, à lavénement de Tempercur Nicolas, un homme de 42 ans. Les circonstances qui entourèrent sa naissance reporteront le lecteur de l'Europe occidentale au berceau de l'antique civilisation, aux temps d'Abraham, de Sarah et d'Agar, si extraordinaire que ce rapprochement puisse paraître.
Loin des sentiers de la routine qui passait pour de la civilisation dans la Russie du dix-huitième siècle, dans une de ces provinces « de la terf*e noire, où les fortunes se comptent d'après le nombre des âmes et où les melons d'eau se récoltent par tonnes, >> vivait dans la seconde moitié du siècle précédent, un digne gentilhomme, nommé Afanassy Bunin. Il vivait tout simplement, à la façon de ses ancêtres, c'est-à-dire avec une noble oisiveté, dans sa riche propriété féodale de Mishensk. Sa femme, qui avait le même âge que lu'i avait déjà donné onze enfants à son mari, lorsqu'en i77i un de ses paysans ramena comme butin une jeune
fille turque, âgée de seize ans à peine, qui avait été faite prisonnière lors de la conquête de Bender. Il la donna à son maître. Le vénérable patriarche, dont la Sarah était assez mûre pour lui fair^ désirer de la remplacer par une jeune Agar^ nomma la jeune païenne première auxiliaire de son intendante et la rendit, en dix ans, mère de quatre enfants, dont le plus jeune était notre Wassily. Madame Bunin ne fut pas précisé* ment charmée de cette liaison de son époux, mais elle se montra d'I^umeur assez accommodante pour sV résigner et finalement pour en prendre son parti. Elle résidait dçns la maison seigneuriale avec ses filles et leurs nombreux enfants, qui venaient souvent la voir. Quant au patriarche, à sa jeune concubine et à leur progéniture, ils prenaient leurs ébats dans un pavillon voisin de la maison principale. Entre les deux maisons régnait une entente amicale : la « païenne » Saleha n'avait pas, il est vrai, le droit de franchir le seuil de la maison seigneuriale^ mais ses enfants y trouvaient un second foyer et les grandes filles déjà mariées de Bunin semblaient éprouver à Tégard de la compagne de vieillesse de leur vénérable père et de leurs frères et sœurs de second lit une sympathie réelle. Le petit Wassily^ à qui un vieux gentilhomme du voisinage avait, par la voie de l'adoption , conféré son rang et son nom, était le favori de toute la maison, et bientôt il fut élevé par la femme légitime de son père avec autant de sollicitude affectueuse que ses frères et ses sœurs légitimes. Lorsque le vieux Bunin mourut, il avait depuis longtemps fait la paix avec sa femme et II. 20
306 LA SOCIÂTâ RUSSE.
ses filles et il avait obtenu <i'elles la promesse que le dernier rejeton de son caprice amoureux, serait traité et élevé comme un membre de la famille et « comme un gentUhomme. »
Être élevé « en gentilhomme russe » était à cette époque un bonheur assez douteux. Dans nos pays plats, — tel est Tétat de choses qui s'est maintenu jusqu^à nos jours, — le prêtre du village est généralement la seule personne qui soit en état d'apprendre à un jeune gentUhomme les rudiments de la lecture et de récriture, à supposer qu'il ne consacre pas exclusivement à la boisson tous ses instants de loisir. Dans la ville provinciale où la noble famille avait l'habitude de passer les mois d'hiver, on n'avait d'ordinaire le choix qu'entre des barbiers français égarés en cet endroit et des chevaliers d'aventure allemands n'ayant reçu qu'une demi instruction. Après avoir essayé de plusieurs pédagogues de ce genre, deux des filles de Bunin se décidèrent à se charger elles-mêmes de l'éducation et de l'instruction du petit Wassily et à lui faire partager les leçons qu'elles donnaient à leurs filles ainées et à leurs sœurs cadettes. Étant donné cette situation, c'était une heureuse fortune que ces deux dames fussent douées d^une intelligence et d'une instruction au-dessus de la moyenne. Quoi qu'il en soit, l'enfant grandit au milieu d'influences exclusivement féminines, qui imprimèrent à son tempéramment doux et porté à la mélancolie un cachet que Shukowski a conservé durant toute sa vie. Le pseudo-classicisme français et la littérature de la période sentimentale allemande formaient Tatmos-
phère de ce cercle, et c'est dans cette même atmosphère que Tenfant demeura encore, lorsque, dans< le cours de sa quatorzième année, il fut transplanté à Moscou, dans la (c pension noble » annexée à Tuniver* site de cette ville. L'enseignement du latin, qui était donné dans ce « savant » établissement, n^était qu'une simple formalité. Ce qui dominait le tout, c'était Tin* fluence de l'éducation française, ainsi que celle qu'exerçait Karamsin, le poète du jour.' Le but que cet écrivain poursuivait était l'émancipation de la langue russe et du style russe, qu'il voulait soustraire aux liens forgés par les soi-disant classiques russes, Lomonossoff et Dershawin. La langue poétique dut être rapprochée de la langue de la vie. réelle, elle dut être simplifiée et épurée. Quant au fond, on composa pour l'usage national, un mélange d'aliments franco-clas* siques et germano-sentimentaux, abandonnant à chaque poëte le soin de faire son choix entre les diverses influences auxquelles ils voulaient accorder leur prédilection. Shukowski, qui, de bonne heure déjà, possédait une élégance de formes et de style peu ordinaire, s'associa sans réserve à ce mouvement. Déjà lorsqu'fl était encore élève, il travaillait activement pour les journaux et pour les libraires auxquels il sut se recommander avantageusement grâce à ses excellentes traductions des romans de Spiess et des comédies de Kotzebue. Ses premiers essais lyriques s'inspirèrent également de modèles étrangers, et, en particulier, de modèles anglais et allemands. Les élégies de Gray, de Burger et de Holsty furent par lui traduites et imitées
avec bonheur. Dès son entrée dans la vie réelle, le jeune Wassily s'était déjà si entièrement adonné au culte de la littérature que, pour vivre exclusivement du produit de ses études et de ses travaux, il se démit, au bout de quelques mois à peine, d'un emploi public que ses relations de famille lui avaient fait obtenir. Dans le calme et le silence de sa retraite champêtre, Shukowski étudia avec ardeur Diderot, Voltaire et Young, de même que Burger, Herder, Wieland et Schiller. A dix-neuf ans, il traduisit Tell, et, trois ans plus tard Don Quichotte^ d'après la version de Florian. C'est ici le lieu de constater que, dans la suite, le jeune poëte traduisit presque toutes les œuvres de Schiller et un grand nombre de poésies de Goethe. Ainsi, il contribua puissamment à enrichir la langue et la littérature de son pays. Ses traductions de poésies lyriques étaient le plus souvent des imitations libres, adaptées aux tendances du génie national russe, ce qui fait que la grande masse du public les considéra comme originales. Le poëte lui-même s'appelait un romantique ; mais, à tout prendre, il n'a guère fait que contribuer à fonder dans la littérature russe l'école romantique.
Bien quïl possédât d'incontestables qualités de style, il ne lui'fut pas donné de puiser à pleines mains dans son propre fonds et de se faire l'interprète original du génie populaire de la Russie. Son tempéramment qui, au point de vue de la façon de sentir, se rapprochait de celui de la femme, se contentait de suivre l'impulsion des esprits plus vigoureux et de rendre accessibles à sa nation les trésorê de la poésie étrangère, surtout
de la poésie allemande. Shukowski a composé un- certain nombre d'épopées, de ballades et de contes de son crô, dont le sujet était emprunté à Thistoire et aux légendes russes, et qui furent très-favorablement accueillies par ses lecteurs. Mais, bien que ces poésies personnelles ne manquassent ni d'invention) ni d'originalité, il était toujours facile de leur trouver un air de parenté avec quelque œuvre originale de la littérature de TEurope occidentale, œuvre dont il s'était inspiré plus ou moins directement.
L'année 4812 appela notre poëte sous les armes. En qualité d'officier de la landwehr, il prit une part honorable à la campagne qui eut lieu sur le sol de la Russie « contre les Gaulois et leurs alliés. » Il quitta ensuite le service avec le titre de chevalier de l'ordre de Sainte- Anne et le grade de capitaine d'état-major. Sa muse Tavait accompagné au camp. Sa poésie intitulée : Le chantre au camp de l'armée russe y le lit connaître plus promptement et plus généralement qu'aucun de ses travaux antérieurs. Un Message à l'empereur Alexandre ^ composé au lendemain de la prise de Paris, lui valut un riche présent en argent et, pour la première fois, mit le poëte en contact avec les dames de la famille impériale.
Ses poésies, à vrai dire, ne rendaient ni ne cherchaient à rendre l'accent populaire. Écrites dans la forme traditionnelle de l'ode, elles respiraient un patriotisme dont l'allure était plutôt romaine que russe. Mais ce ton concordait trop bien avec l'esprit dominant de l'époque pour nuire à leur succès. Au reste,
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le pcfële lui-même s'est à peine préoccupé du sort âe ces produits de sa muse. Il venait alors de tomber en proie à une mélancolie profonde parce qu'il s'était vu refuser la main de sa nièce Marie Protassoff, qu'il aimait éperdument. Ge refus, qui avait été provoqué par les préjugés religieux de madame Protassofif contre les mariages consanguins, porta au cœur de Shukowski une blessure qui ne se cicatrisa que vingtcinq ans plus tard. En 1845, Madame Protassoff suivit àDorpat sa fille aînée, qui était devenue la femme de Vojeikoff, professeur de langue russe. Schukowski, qui n'avait pas encore renoncé à voir ses vœux se réaliser, s'associa à ce changement de résidence.
Lé poète russe vécut près d'un an dans la petite ville universitaire allemande, pittoresquement située sur les bords de TEmbach. Pour nous, qui vivons au milieu du conflit des rivalités nationales qui s'agite avec une vivacité toute particulière entre les Allemands et les Slaves, nous pensons tomber des nues lorsque nous apprenons que le Russe Shukowski et sa famille s'éprirent bientôt des charmes de la vie allemande et académique que l'on menait dans la petite cité livonicnne et qu'ils en savouraient les joies avec enthousiasme. Fondée en J802 seulement, l'université de Dorpat fleurissait «alors dans Theureux épanouissement de sa jeunesse. Professeurs, étudiants et habitants menaient, dans une tranquille obscurité, une vie idyllique qu'aucun dissentiment ne troublait, qu'aucune manie de tutelle gouvernementale ne gênait.
Parrot, le recteur d'alors, qui était un intime ami d'Alexandre, tenait le sceptre en patriarche affectueux. Il laissait à la jeunesse sa pleine liberté et ne croyait pas déroger à sa dignité en descendant au milieu de ses joyeux élèves et en entonnant avec eux le Laudeamus igilur. La plupart des professeurs étaient allemands de naissance. C'étaient des personnages déjà d'un certain âge et d'humeur accomodante, qui ne prenaient pas la science trop au pied de la lettre et qui, à l'occasion, ne se privaient pas de lui donner un croc-en-jambe. Quant à la jeunesse, elle avait une exubérance de sève et s'entendait merveilleusement à jouir de la vie sans se blaser jamais. Par suite de l'heureuse inconscience de cette époque , les rares Russes qui étudiaient à l'université de Dorpat s'étaient germanisés au contact de cette université allemande. Notre poëte de trente-deux ans se joignit à eux : bientôt il ne manqua pas une seule de leurs réunions ; avec les professeurs , il discutait philosophie et littérature allemande; il faisait traduire ses poésies en allemand par M. de Borg, syndic de l'université; enfin, dans les familles nobiliaires qui passaient l'hiver à Dorpat, il était un hôte bienvenu avec lequel on aimait à danser, à faire de la musique et à jouer la comédie. Toutefois, cet épisode de sa vie fut de courte durée. Au bout d'un an à peine, Shukowski se vit obligé d'abandonner son paradis terrestre d'Embach. Sa nièce, qu'il adorait, avait fini par se fatiguer d'une attente vaine, elle avait donné sa main à un professeur allemand, et Shukowski se rendit à Saint-Pétersbourg, où ses amis,
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qui voulaient lui trouver un emploi à la cour, Tattendaient depuis longtemps. Dans une juste appréciation des choses et de son propre tempérament, le poëte avait longtemps résisté aux « grands projets » de ses amis Bloudoff et Uwàroff : maintenant, il se décida à suivre sa destinée.
Le groupe d'amis qui avait déterminé Shukowski à abandonner Dorpat pour venir se fixer à Saint-Pétersbourg et qui lui procura ensuite un emploi à la cour, se composait d'éléments qui, en 1816, pouvaient sembler homogènes, mais qui, aujourd'hui, paraissent singulièrement hétérogènes. Là se trouvaient réunis pèleméle les poètes libéraux Pouschkine et Batuschkoff, le généreux Nicolas TourgueniefT, BloudolT et Uwaroff, le sentimental prince Wjaesemski et Ph. Wigel, auteur de la Russie envahie par les Allemands, Ils constituaient ensemble la société des poètes YArsamass, qui formait alors le noyau de la nouvelle école, hostile au classicisme français, et qui, en la personne de Shukowski, honorait en même temps Tun de ses fondateurs et lun de ses secrétaires. Les discussions qui s'agitaient alors dans le monde littéraire russe ont, depuis longtemps, perdu toute importance. Dans les débats engagés entre les « Jeunes et les Anciens, » il ne s'agissait pas des diverses façons d'envisager les choses du monde et de la vie réelle : c'étaient des controverses sur des questions d'esthétique qui manquaient d'une formule claire et de toute solution pratique. Au point de vue du monde extérieur, la ligue poétique V « Arsamass » n'a pas eu d'importance durable, et les « effets » que les
historiens de la littérature russe lui attribuent rentrent dans le domaine des fables conventionnelles dont chaque génération nouvelle hérite de celle qui Ta précédée. Les écrivains qui en faisaient partie étaient des jeunes gens heureux d'être au monde , qui, pour leurs réunions, avaient rédigé des statuts d'une fantaisie humoristique. On avait baptisé ta ligue du nom d'une petite ville peu importante de la province, laquelle était renommée pour ses oies grasses; — on se parait des noms des héros des ballades de Shukowski ; — on fustigeait dans des discours humoristiques ses adversaires, et parfois aussi, à l'occasion, ses propres frères et amis. Des associations de ce genre se rencontrent partout où des jeunes gens épris d'un but commun entrent en relations familières, mais elles n'acquièrent une existence durable que dans les époques qui se prêtent à un développement pacifique, et entre individus qui se sont rendu un compte exact du but final de leurs eflbrts et de leurs actes. Or, dans le cas qui nous occupe, ces deux conditions étaient absentes. Dans la vie russe de cette époque, il s'agissait de rivalités antagonistes bien autrement graves que celles qui existaient entre les pseudo-classiques et les romantiques , et, pour tout dire, les membres de VArsamass n'étaient point aussi unis sur ce terrain que dans leur foi à l'importance de Pouschkine et de Shukowski au point de vue du développement de la littérature nationale de leur patrie. On vit la preuve de ce fait le jour où l'un des membres de cette Table ronde proposa d'étendre à la politique les travaux de la société, de fonder un journal à cette fin, et d'ac-
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cepter Toffre du comte Gapo-Dlstria, lequel s'était déclaré prêt à écrire des articles politiques, et à procurer des nouvelles et des aperçus puisés dans les régions de la haute diplomatie. Après de longues délibérations contradictoires, UwarofT, qui devint plus tard ministre de rinstruction publique^ fut chargé de rédiger les statuts de rœuvre. Mais il ne put venir à bout de sa tâche. et, peu de temps après, la société fut dissoute et ses éléments dispersés. Pouschkine fut exilé à Kischeneff, puis à Odessa; Batuschkoff fut banni et perdit plus tard la raison ; Bloudoff devint conseiller délégation à l'ambassade russe à Londres; enfin, Shukowski entra, en 1817, au service du grand-duc Nicolas et de sa femme Alexandra, qu'il dut initier aux secrets de la littérature et de la langue russes.
J'ai déjà eu Toccasion de constater que le poète que les Russes appellent leur premier romantique connaissait trop son tempérament faible et indécis pour accepter d'emblée l'emploi qui lui avait été destiné à la cour. Shukowski lui-même pouvait douter que le grand-duc, au service duquel il entrait, eût jamais prêté l'oreille aux accents de la poésie. Le poète avait la dangereuse propension à voir les choses du monde réel à travers les caprices de sa fantaisie. Le caractère des deux princesses avec lesquelles il se trouva en contact ne fit qu'encourager cette tendcmce. L'impératrice Elisabeth, épouse d'Alexandre, était une nature douce que son union avec un mari tendrement aimé, mais aussi infidèle qu'il était aimable, avait, non pas aigrie, mais plongée dans une béatitude larmoyante qui, tout
en dérivant d*une véritable bonté de cœur, n*en exerçait pas moins sur son entourage une influence démoralisatrice. Alexandre était alors sous le joug de la belle et trop légère femme de Narischkine, son maréchal de la cour. Tandis que tour à tour il adorait madame de Krûdner ou s'abandonnait aux charmes de madame Narischkine, sa femme passait son temps à pleurer, et cherchait à se consoler en lisant VUranie de Tiedze et les Élégiet de Shukovrski. Sa belle-sœur, Charlotte (en russe Alexandra Feodorowna) , fille de Frédéric- Guillaume III et épouse du grand-duc Nicolas, était une bonne nature, mais d'un tempérament froid, qui, depuis sa venue en Russie, tendait à vivre d'une vie purement intérieure. A Berlin, cette princesse s'était appelée simplement « Lolotte ; » les courtisans russes lui donnèrent le nom harmonieux de « Blanche-Rose. » Les génies familiers de la maison paternelle de cette princesse avaient été La Fontaine et Lamothe-Fouqué, auxquels vint s'adjoindre plus tard madame dePaalzow, la romancière. Dans ces conditions, on conçoit sans peine que la princesse Charlotte affectât, à l'occasion, l'allure d'une « belle âme, » notamment dans ses rapports avec son professeur et lecteur.
Pour un poëte qui avait fait ses devises favorites de phrases telles que celles-ci.: « Tout, dans la vie, conduit au beau, » — « La vie et la poésie sont identiques, » il n'était pas difficile de voir dans des femmes de cette trempe des êtres supérieurs. Déjà, dès sa première présentation à la cour, il avait assuré à ses amis qu'il avait « vécu des heures inoubliables » et qu'il
avait noué relation avec « la plus haute aristocratie intellectuelle. » Introduit par les soins du vieux poète Heladinski, Shukowâki avait lu ses ballades à Timpératrice, à la grande-duchesse et à Télite des dames de la cour, qui ne lui avaient pas épargné les éloges. Cette première impression marqua toute sa carrière à la cour. Le poëte s'inquiétait aussi peu de ce que les princesses faisaient durant le reste de la journée et de ce qui constituait le fond même de leur vie que de ce qui se passait dans les régions de TÉtat et de la « Société. » S'il se trouvait d'aventure dans quelque soirée inoccupée, une petite heure consacrée à la lecture de ses poésies, était pour lui un véritable régal moral, et il se berçait dans Tillusion d'être Thomme qui dominait et dirigeait toutes ces existences impériales et grandducales.
Il est vrai qu'à cette époque, il ne pouvait être question de conflits. Le grand-duc Nicolas ne prenait pas la moindre part aux affaires du gouvernement. A ses yeux comme aux yeux de la grande masse des profanes, son frère aine était Théritier présomptif, et, par conséquent, il ne lui restait guère, à lui, que la ressource de jouer au soldat. D'ailleurs la famille du grand-duc était alors un intérieur modèle, et Ton s'explique aisément que Shukowski se soit, en peu de temps, si complètement acclimaté dans son nouveau milieu que toute critique lui devint impossible. Lorsqu'en avril i8i8 naquit le fils aîné du jeune couple princier, fils qui devait être l'héritier présomptif du trône, et plus tard l'empereur actuel de Russie, Shu-
khowski célébra cet événement dans une ode débordante de sentiments humanitaires et de culte dvnastique, qui fit fondre en larmes la cour tout entière. L'heureux poëte fut dès lors tout naturellement désigné pour être le futur précepteur de l'enfant près du berceau duquel il avait fait les plus beaux rêves de sa vie. Jusqu'au moment où son futur élève atteignit Vkge où Shukowski devait appliquer sa savante méthode, les devoire de son emploi se bornèrent à des leçons dans lesquelles il lisait à la grande-duchesse ses poésies et ses traductions nouvelles. Les anniversaires de la famille impériale étaient régulièrement célébrés par lui dans des poésies sentimentales, qui, imprimées pour un cercle restreint, faisaient surgir toute une légion d' « anges, d'anges tutélaires, d'étoiles », etc. En outre, et à l'occasion, il se livrait à des travaux d'un caractère plus sérieux, dont Tidée lui était inspirée par son auguste élève. C'est à son intention qu'il traduisit en excellents vers russes la poésie indienne Nal et Damajantiy le Paradis et la P&ri^ de Thomas Moore, VOndine, de Fouqué, et un grand nombre des « poésies alémaniques » d'Hebel. En i821 , une circonstance rompit agréablement pour lui la monotonie de la vie qu'il menait à Saint-Pétersbourg. La santé de la grandeduchesse nécessita un voyage en Allemagne, qui permit au lecteur grand-ducal de réaliser un désir qu'il caressait depuis longtemps et de faire connaissance avec la civilisation occidentale. Le prince qui était alors l'héritier présomptif de la couronne de Prusse et qui devint plus tard Frédéric-Guillaume IV, trouva
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dans la personne du lecteur « romantique » de sa sœur un homme tout à fait selon son cœur, qu*il combla de distinctions, et qu'il mit bientôt en rapport avec Tieck, Schinkel, etc. On se rendit ensuite à Dresde, puis à Weimar , puis dans la Suisse, et partout Tillustre poète russe vit s'ouvrir devant lui les salons des hommes distingués dont il désirait faire la connaissance. Shukowski, qui avait toujours eu un faible pour les idées planant entre ciel et terre dont la saine philosophie ne soupçonne même pas Texistence, se lia immédiatement d'amitié avec Justin Kemer.
Notre poète fut moins heureux dans une visite qu'il fit à Gœthe, visite dont il s'était r^oui longtemps à l'avance. Habitué du grand monde, la langue française était de toutes les langues étrangères celle qu'il possé* dait le mieux, et c'est dans cette langue qu'il s'était présenté au « plus grand poète lyrique de l'Ouest. » Il ne tarda pas à s'apercevoir que la langue française n'était pas très-familière à Gœthe. Homme du monde et homme de bon ton, il crut aller au-devant du désir de son illustre interlocuteur en se mettant à lui parier allemand. Mais Gœthe sembla s'offenser de ce procédé, et à partir de ce moment, il affecta une roideur et une réserve telles que Shukowski se retira quelque peu désappointé.
Trois ans après le retour de Shukowski en Russie» Alexandre P' mourut, et sa mort fut le signal de la grande crise dont il a déjà été question dans ce travail. Le drapeau du progrès civilisateur, qui, un siècle durant, avait couvert le despotisme exercé par les plus émi-
nents héritiers de Pierre le Grand, fut arraché au grand mât du navire de TÉtat russe et disparut pour une période de trente années. Le gouvernement russe cessa de marcher dans la voie du progrès européen, sans, réussir à devenir le pouvoir national et conservateur que Nicolas avait rêvé.
' « Notre despotisme lui-même , dit fort justement Alexandre Herzen, à ce propos, — vit dans une barraque de planches : il n'a aucune stabilité. Un gouvernement conservateur, tel que celui qui s'est établi en Autriche, n'a jamais été possible en Russie; comme il n'y a rien de stable chez nous, nous n'avons rien à conserver. Toutes les institutions pouvant servir de base à un gouvernement russe, toutes les lois, tous les projets de loi ont un caractère passager ; ils sont sans durée, sans conclusion, sans forme précise... Chacun de nos gouvernements met en question la plus grande partie des droits et des institutions existants : on interdit aujourd'hui ce qu'on ordonnait hier. N'ayant aucune base historique, on aime les innovations jusqu'à la folie. » Ces réflexions caractéristiques ne s'appliquent à aucune période de l'histoire russe moderne aussi bien qu'à la stérile et ingrate période comprise dans le règne de l'empereur Nicolas. Sans pouvoir un seul instant obtenir un point stable, c< très-occupé à ne rien faire, » le gouvernement gaspillait toutes les forces de l'État et de ses organes à établir l'uniformité dans un empire dont le caractère bigarré était la négation permanente de cette devise impériale : « Un seul souverain, une seule langue, une seule foi! »
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Sous prétexte de faire de la conservation, on procédait tout à fait révolutionnaîrement. Au lieu de respecter la réalité même des choses, oa s'évertuait sans cesse à démolir les pans de Tédifice pour les reconstruire en style de caserne, d'après le nouveau type adopté. La stabilité était le mot d'ordre officiel, et, pourtant, on s'efforçait de miner souterrainement, ïn majorem gloriam de Tomnipotence czarienne, tout ce qui avait une assise indépendante, et de remplacer par des règlements revêtus de l'approbation souveraine toutes les bases naturelles de la vie.
Tel était le monde au milieu duquel Shukowski vivait depuis le mois de décembre 1825. Le cœur essentiellement noble et généreux de notre poëte dut subir un rude assaut, lorsqu'il vit les amis les plus distingués de sa jeunesse bannis et proscrits, lorsqu'il vit les caractères indépendants s'éloigner du service de l'État et s'ensevelir dans la muette solitude de leurs propriétés terriennes. Mais son choix était déjà fait par avance; — il ne lui resta plus qu'à dégager sa conscience en déclarant que l'ordre de choses existant était seul possible , eu égard aux circonstances dans lesquelles on se trouvait. En même temps, il exalta le despotisme absolu comme étant le meilleur rempart contre les bouleversements et l'incrédulité, et il s'appliqua à édifier en système ce qui n'était en réalité qu'une série de fantaisies n'ayant ensemble qu'un lien fortuit. Dans la conviction qu'à la cour seule se trouvait la vraie liberté, peut-être même la liberté suprême, et que cette liberté impliquait la complète soumission de tous à la volonté
souveraine, il imposa silence aux souvenirs libéraux de sa jeunesse. Pouschkine avait salué dans le czar qui poursuivait Tanéantissement de la Pologne le souverain qui mettait fin à Tan tique conflit existant entre les frères slaves : Shukowski n'hésita pas davantage à déclarer que, cette fois encore, ce qui avait été fait était le seul parti raisonnable et à nager avec le courant. Quelques années après, Pouschkine mourut, et le sentimental précepteur des enfants impériaux, qui constamment soupirait de nouvelles élégies et de nouvelles ballades, devint officiellement le premier poëte de la Russie. Chaque année, à Tépoque des fêtes de Pâques, la faveur impériale comblait de nouvelles dignités et de nouvelles décorations le chantre du printemps, de Tamour et des aspirations à un monde meilleur; — chaque année, une nouvelle société savante déposait son diplôme aux pieds du vieux poëte aimable, obligeant et humanitaire; avec la même périodicité, on voyait apparaître un recueil de vers irréprochables, de traductions ou de dissertations morales (sur la mélancolie dam la poésie et dans la vie, — sur Y éducation, — ' sur les madones de Raphaël, — sur V enthousiasme, etc.), lequel était dédié à tel ou tel membre de la famille impériale, et faisait la joie des rares organes de critique littéraire que la censure avait laissé subsister. Depuis que rhymne de Shukowski, intitulé : Que Dieu protège l'empereur ! avait été élevé au rang de chant national russe officiel, chacun savait quel était Thomme qui se trouvait à la tête de la littérature nationale de la grande monarchie de TEst.
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Cependant, le moment était venu pour Shukowski d'aborder sa tâche pédago^que. Le poëte dut partager avec un précepteur militaire, le colonel Merder, les fonctions dont il était chargé auprès du grand-duc Alexandre. Il est probable que ce partage fut inégal, attendu que, d'après les principes de Tempereur, le côté militaire de l'éducation devait primer le côté civil, et qu'un prince de la maison Romanoff>Holstein-Gottorp devait, avant tout, être élevé en soldat. Une cir* constance qui excluait toute action sérieuse dans un autre sens, c'était l'obligation dans laquelle se trouvait Shukowski de suivre, en instruisant son auguste élève, un programme approuvé par Sa Majesté. Or, on sait que l'empereur n'entendait pas la plaisanterie sur ce chapitre, et qu'il n'était pas plus disposé à tolérer une dérogation quelconque à ce programme qu'à autoriser une atteinte aux principes de philosophie qu'il voulait voir inculquer à son fils. En de telles conditions, le prudent et loyal précepteur dut constamment exercer sur l'enseignement qu'il donnait la surveillance la plus rigoureuse, et éviter tout ce qui pouvait faire naître le soupçon, même lointain, d'un retour aux idées libérales de sa jeunesse. Il sut néanmoins, — et c'est là un fait qu'on ne saurait trop admirer et dont il convient de lui tenir compte, — semer dans le cœur du jeune Alexandre des germes de sentiments humanitaires. Il dut subir l'affront de voir l'empereur, sur la foi des rapports qui lui avaient été faits, interdire les conférences des sciences naturelles et de philosophie naturelle de l'académicien . Trinius, que Shukowski avait recommandé. Ce qui
forma le point culminant en même temps que la conclusion de cette période pédagogique^ ce fut le grand voyage que Théritier présomptif, devenu adulte ^ fit en 1837^ à travers la Russie et la Sibérie, en compagnie de ses précepteurs, voyage qui lui fournit l'occasion de jeter les premiers fondements de sa légitime popularité par toute une série d'actes sauveurs. En cette circonstance, le noble caractère de Shukowski se révéla p.ar des hardiesses qui firent Tétonnement de toute la haute société. C'est surtout sous Tinspiration de ses conseils qu'Alexandre osa intercéder en faveur des malheureux proscrits politiques qui, depuis 4836, se morfondaient dans les solitudes de la Sibérie, et dont Tauguste voyageur avait examiné de près la triste condition , contrairement aux instructions qui avaient été données à l'occasion de ce voyage. A la stupéfaction générale, Nicolas ne s'offensa point de cette démarche audacieuse de son fils; plusieurs proscrits, qui avaient été condamnés au bannissement perpétuel en Sibérie pour crime de haute trahison, furent autorisés à prendre du service en qualité ^e simples soldats dans l'armée du Caucase; d'autres purent habiter dans les grandes villes de la Sibérie. C'est également à cette époque que l'étudiant Alexandre Hei*zen, qui avait été exilé à Wjaetka, reçut, par l'entremise de l'héritier présomptif, l'autorisation de quitter ce séjour semi-asiatique pour se fixer à Wladimir, petite ville située à une journée à Test de Moscou.
Quelques années après, au cours du printemps de 1810, l'éducation du prince-héritier était terminée; le
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prince était déclaré majeur, et son précepteur était rendu à la liberté, avec le rang de conseiller intime et pourvu d*une riche pension. Shukowski avait alors 57 ans. En vue de fortifier sa santé et de rafraîchir sa veine poétique, il entreprit un voyage en Allemagne. Il se rendit d'abord à DusseldorfT, où résidait son ami M. de Reutern, peintre de la cour impériale et colonel en retraite , parent du ministre actuel des Finances. Là, notre poète, déjà arrivé au seuil de la vieillesse, se fiança /tvec Elisabeth, la rêveuse fille de son ami, alors âgée de id ans, qu'il avait bercée sur ses genoux douze ans auparavant, pendant un voyage qu'il avait fait en Suisse. Au cours du printemps de la même année, il se rendît à Saint-Pétersbourg pour mettre ordre à ses affaires, et, quelques mois plus tard, il était jeune marié, et établi à Francfort-sur-le-Mein. La santé de sa femme nécessitait un séjour dans l'Allemagne du Sud, lequel, contrairement à toute attente, devait se prolonger onze ans durant, et ne prendre fin qu'à la mort de Shukowski.
Le crépuscule serein qu'il s'était promis de son tardif mariage ne lui fut que partiellement accordé. Au début, tout alla pour le mieux. La maison de Shukowski était le centre d'une société aimable et spirituelle, dont le général de Radowitz était un des principaux membres; il vivait en parfaite intelligence avec les parents de sa femme. Sa jeune épouse, qui lui était tendrement dévouée, le rendit, au bout d'un an à peine, père d'une petite fille.
Mais plus le poëte pénétra profondément dans les
Là littérature et les hommes de lettres, etc. 325
détaUs de la civilisation occidentale, plus il ressentit péniblement le contraste qui existait entre sa nouvelle existence et Tétat de choses au service duquel il avait
consacré la meilleure partie de sa vie. L'essor pris par la civilisation allemande, de 1840 à 1850, devait porter un coup mortel aux illusions que Shukowski avait nourries pendant vingt-cinq ans, sur Texcellence et rheureux développement de la Russie soumise au régime de Nicolas. Si dépourvues de netteté que fussent ses conceptions politiques, Tabime profond qui séparait la Russie de la civilisation européenne lui apparu* plus énorme qu'il n'eût voulu se l'avouer à lui-même.
Il flottait indécis entre le respect que lui inspirait la civilisation plus élevée au milieu de laquelle il vivait, et le désir de revoir une patrie dont les avantages, sans qu'il en eût lui-même conscience,. lui paraissaient de jour en jour plus problématiques. Il sentait qu'entre le système de son empereur et le monde civilisé auquel il devait sa propre éducation, il existait une incompatibilité absolue. L'antipathie que les Allemands les mieux élevés professaient à l'égard de la Russie, et dont il rencontrait à chaque instant les témoignages sur son passage, froissait et irritait les fibres délicates de Shukowski. Il était dévoué de tout cœur à la maison impériale de Russie ; il avait fini par s'accommoder entièrement des principes gouvernementaux du père de son élève ; les tendances libérales de la société allemande lui faisaient horreur, et pourtant il sentait instinctivement que ces tendances étaient en rapport étroit avec le mouvement du temps et avec la loi du progrès con-
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tinu de la civilisation. Les lettres que le poète adressa à cette époque à son ancien élève et au grandHiuc Constantin caractérisent fort bien la situation d'esprit dans laquelle il se trouvait. Lui, qui jamais ne s'était occupé de politique, il se livre dans ces lettres à des considérations sur la stabilité et le progrès, sur la réforme et la révolution, et, spontanément, — il cherche k démontrer à son jeune ami que Timmobilité, c'est la mort, — que le mouvement, c'est la vie; — que l'excès de précipitation est mortel, et que princes et empereurs doivent aussi soigneusement éviter celle-là que celui-ci. Bien que ces lettres parlent un langage satisfait aussitôt qu'il s'agit de la Russie, — bien qu'elles affirment avec i^accent de la conviction que le progrès calme est synojtyitÈe de l'ordre et de la prospérité, — on s'aperçoit qu'elles émanent d'un homme dont les convictions ont été ébranlées et qui a perdu le fil directeur de sa propre existence. Et pourtant le poète de la famille impériale, qui^ dans sa longue carrière, avait été initié aux secrets de l'art russe de gouverner, devait savoir mieux que personne que le système d'isolement et d'immobilisme que son souverain avait inauguré avait atteint, depuis le commencement de la période de 1840 à 1850, un degré de rigueur qui excluait jusqu'à l'apparence du progrès, et que l'empereur, depuis la retraite du ministre des finances Ganerin, qui était son unique conseiller quelque peu indépendant, était devenu plus inaccessible, plus cantonné dans son absolutisme qu'il l'avait jamais été. Le mécontentement de. lui-même et du monde s'empara de l'âme, d'ordinaire si paisible,
de Shukowski. Pour échapper aux conQits intérieurs qui s'agitaient en lui, il chercha de plus en plus son refuge dans un piétisme efféminé, inquiet et stérUe à tous égards. Le malheur voulut que sa jeune épouse, nerveuse et maladive, fût, depuis son enfance, en proie à une disposition du même genre. Elle se sentait, en effet, fortement entraînée vers Tultramontanisme catholique, qui a toujours dominé les esprits faibles, en tant qu'ils le considèrent comme l'unique asile des vrais principes en ce qui concerne le jugement des choses de la vie et la ligne de conduite à suivre. Pendant plusieurs années, les deux époux vécurent sous le joug d'une religiosité mystique et nuageuse, qui finit par dégénérer en une horreur complète du monde et de la vie, et qui ruina leur santé physique en même temps que leur santé morale. Torturé par des remords factices, aigri par l'aspect du monde qui s'agitait autour de lui, Shukowski ne tarda point à perdre le sentiment des joies de la famille et la faculté de création poétique. La même mélancolie sombre pesait alors sur une grande partie de la société russe; empêchés de faire le moindre mouvement en liberté, impuissants à faire quoi que ce fût pour sortir leur nation de cette situation désespérée, les membres les plus purs et les mieux doués de la jeune génération russe s'adonnaient à des rêveries mystiques à l'aide desquelles ils cherchaient à étouffer leur dépit et la voix de leur conscience nationale. On peut citer comme typique à cet égard la destinée de Gogol, qui vivait alors à l'étranger, et qui, à plusieurs reprises, vint passer des semaines entières sous le toit de son
ami Shukowski, pour faire perdre à celui-ci son dernier reste de bon sens. Gogol) le plus grand humoriste que la Russie ait jamais possédé, à force de désespérer de la situation qu'il avait si impitoyablement poursuivie de ses sarcasmes, en était venu à être Tadorateur du despotisme, lennemi de tout mouvement libre, le mystique religieux qui passait des journées entières à prier devant son crucifix, qui faisait des pèlerinages de Saint- Pétersbourg à Rome et de Rome à Jérusalem pour apaiser sa conscience et chercher le pardon de ses fautes. Les visites de Gogol dans la maison de Shukowskî devinrent pour celui-ci une source de nouveaux tourments. Les entretiens de ces deux hommes qui étaient placés à la tète de la littérature russe roulaient presque exclusivement sur des subtilités théologiques, sur des phénomènes spiritualistes. Intraduisibles dans aucune langue, et sur des mystères de TÉglise orthodoxe, de laquelle ils attendaient la régénération du monde, livré à la flétrissure du paganisme occidental. Le résultat final fut que le docteur Kopp, médecin de Shukowski, intervint, et exigea catégoriquement la séparation des deux malades, qui se surexcitaient et se montaient réciproquement l'esprit. Gogol partit pour Paris. Quant à Shukowski, il continua de fréquenter les cercles piétistes inclinant vers le catholicisme, dans lesquels tous les incidents de la vie journalière étaient discutés et envisagés comme des eflets de la Grâce divine. Entourée d'un luxe princier, dominée par les préjugés el les habitudes du grand monde, sa jeune femme se torturait l'esprit et tourmentait son entourage par d'incessantes
considérations sur la pen^ersilé et la corruption d'un genre de vie qu*elle ne pouvait pourtant pas abandonner. Ce malaise moral atteignit son paroxysme lorsque, un jour, un tremblement de terre eflraya les habitants de la province rhénane. Les imaginations, surexcitées à Texcès, virent dans cet événement le présage de la fin prochaine de ce monde corrompu. On crut voir des fantômes en plein midi et recevoir des messages de l'autre monde. Le poëte ne parvint qu'à grand'peine à dissuader sa femme, qui était née et avait été élevée dans le protestantisme, d'adopter la foi catholique, ce qui eût offensé gravement la cour impériale. Il fît venir un prêtre de TEglise grecque à Bade, où il avait, jusqu'à nouvel ordre, fixé sa résidence, et celui-ci se chargea de conduire au port de l'orthodoxie orientale madame de Shukowski, que le « manque d'autorité » de l'Eglise de ses pères ne satisfaisait point.
La Révolution de i848 acheva de pousser le poëte dans le camp du mysticisme politique et religieux, qui, dans le mouvement du temps, voyait une œuvre de l'antique ennemi de l'humanité, et, dans le système russe d'immobilisme et de réaction, l'unique salut, l'espoir et la rédemption du monde. De plus en plus sombres et lamentables devinrent les lettres que Gogol écrivait à son ami pour l'avertir d'avoir à prier sans relâche et à reconnaître ses fautes ; — de plus en plus misanthrope devint aussi l'élève du romantisme allemand à l'égard du monde qui l'entourait; — de plus en plus passionné devint son désir de revoir la Sainte-Russie, « que le contact de la grande truie révolutionnaire n'avait pas
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coDtaminée. » La campagne hongroise remplit d'enchantement rame du poète. Le thème favori des lettres qu*il adressait au grand-djmc Constantin était le désir de voir Tempereur profiter de la puissante situation qu'il venait de conquérir pour « accomplir la tâche que les croisades avaient vainement entreprise, » c'est-à-dire pour conquérir Byzance.
Au cours du printemps de la même année, Shukovrski quitta la Suisse pour se rendre à Varsovie, où il voulait féliciter l'empereur de ses nouveaux lauriers, et, en même temps, solliciter de lui l'autorisation de prolonger son séjour en Allemagne. Cette autorisation lui fut accordée, et Ton peut voir dans ce fait une marque de faveur toute particulière. En effet, ce souverain, dans sa haine contre la Révolution, avait rappelé dans leur patrie tous les sujets russes résidant à l'étranger. D avait décidé, en outre, qu'aucun passeport ne serait délivré suis l'acquittement préalable d'un droit de 500 roubles, et la permission personnelle de l'empereur. Shukov^ski fut si profondément pénétré des impressions qu'il avait recueillies à Varsovie, qu'il ajouta un commentaire à l'hymne dans lequel son ami Vjaesemsky avait célébré le « vainqueur de la Révolution. » Il donna à ce commentaire ce titre caractéristique : La Sainte-Russte,
Revenu en Allemagne, notre poète se sentit plos dispos et plus fort, physiquement parlant, qu'il ne l'avait été depuis nombre d'années. En dépit de souffrances corporelles incessantes, — il éprouvait alors les premiers sym tomes de l'hydropisîe de poitrine, — il retrouva le
calme de resprit,Ia joie et Tardeurdu travail poétique. Il prépara la publication de ses œuvres complètes et reprit un travail qu'il avait commencé quelques années auparavant, mais qui était l'esté sur le chantier : la traduction métrique dHomère. Ne connaissant pas la langue grecque, il se fit faire par un savant de ses amis une traduction littérale de la plus grande épopée de tous les temps : après avoir soigneusement coUationné cette traduction avec les meilleures traductions allemandes, anglaises et françaises, il la retraduisit en vers russes hexamètres. Bien qu'il ignorât le progrès con^ tinu de son mal, le poëte plus que sexagénaire travailla comme s*il avait eu le pressentiment de sa fin prochaine, en appelant à sa rescousse toute Tardeur et toute la force dont il pouvait disposer. En dix-huit mois, a traduisit douze chants de TOdyssée et les premiers chants de llliade, il écrivit une biographie du général de Radowitz, plusieurs fables dédiées à ses enfants» et un certain nombre de poésies de longue haleine, parmi lesquelles nous citerons comme étant la plus importante l'épopée inachevée qu'il avait intitulée : « Ahasvérus, » 'Ainsi, malgré de continuelles souffrances, il passa Thiver de 1851 à 4853 à travailler sans relâche. A l'approche du printemps, le poëte, qui était devenu à demi aveugle, reprit avec ardeur le projet de retourner en Russie, projet qu'il avait conçu depuis longtemps, mais dont il avait toujours retardé l'exécution. Il renonça à l'idée qu'il avait eue d'abord d'aller à Moscou et voulut se rendre en Livonie, pour se fixer à Dorpat et y achever l'éducation de ses enfants. La mort
impitoyable vînt couper "court à ce projet. Le 24 avril i852, Shukowski mourut d'hydropisie àTàgede 69 ans. Sa dépouille mortelle fut inhumée d'abord à Stuttgardt, puis conduite à Saint-Pétersbourg, où elle fut déposée dans Téglise d'Alexandre Newski. C'est là, à c6té de son ami rhistoriographe impérial Karamsin, que Yassily Shukowski, le poète de la Russie de Nicolas, dort l'éternel sommeil.
La tombe s'était à peine refermée sur le poëte de la cour de l'empereur Nicolas que la guerre d'Orient éclata, guerre qui réduisit en poudre Tœuvre à laquelle le foyer de l'Europe « conservatrice » avait travaillé durant toute une génération, — guerre qui condamna impitoyablement le système au service duquel le poëte s'était voué et avait consacré le meilleur de ses forces. Une faveur du sort a épargné à cet homme sensible la douleur de se voir dans la nécessité de reconnaître l'erreur de sa longue carrière. Mais, en revanche, l'incorruptible Némésis de Thistoire n'a pas laissé que de lui infliger un châtiment. La Russie actuelle a presque complètement oublié le nom de l'homme qui a été le représentant poétique de la plus sombre période de son histoire moderne. Le poëte Shukowski vit encore dans l'histoire littéraire de la Russie, mais il ne vit point dans la littérature véritablement populaire, et si l'on cite encore son nom, c'est généralement pour songer à l'influence favorable que le pédagogue a exercée sur l'esprit de son élève impérial, qui, presque sur tous les points, est le vivant contraste de son père.
Plus lamentable encore que la destinée de Shukow-
ski a été le sort de Thomme qui, pendant les dernières années de sa vie, s'est le plus rapproché de notre poëte, et qui, depuis la mort dePouschkine, était incontestablement Técrivain russe le plus éminent : nous voulons parler de Nicolas Gogol. De même que la vie et le développement du génie de Pouschkine caractérisent à merveille la première période du règne de Tem* pereur Nicolas, de même le dénoûment de la vie de Gogol caractérise fort exactement la disposition d*esprit dans laquelle se trouvait une grande partie de la Société russe pendant la seconde moitié de la période de i 840 à 1 850 et dans les premières années de la période de i850 à 1860. Avant de nous livrer à un examen détaillé de la vie de Pouschkine, qui reflète avec une fidélité scrupuleuse le contraste existant entre Tépoque d'Alexandre !•' et celle de Nicolas, nous essayerons de compléter ce que nous avons dit du dépérissement moral de Shukowski et des causes qui Tout provoqué en donnant ici quelques détails sur la vie de Tauteur des célèbres « Ames mortes, »
Nicolas Gogol naquit en 1808. Il était le fils d'un propriétaire de la Petite-Russie, appartenant à la classe moyenne. Dès sa jeunesse, il révélait une nature rêveuse, mélancolique et encline au mysticisme, comme le cas se présente fort souvent dans la Petite-Russie. Après une histoire de jeunesse quelque peu aventureuse, -^1 avait voulu se faire acteur russe, puis acteur allemand, et, à cette fin, U avait vécu quelque temps à Hambourg, — il s'était fixé à Saint-Pétersbourg et était entré en relations avec Pouschkine. Là,
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Gogol, invoquant les souvenirs de sa jeunesse, c*est-à-^ dire, des années qu'il avait passées dans la Petite-Russie, s'essaya pour la première fois dans le genre de la nouvelle. Dans une série d'esquisses idylliques, il dépeignit le bonheur étroit et Vaurea mediocritas des propiétaires, des popes et des petits fonctionnaires de son pays natal. Ces premiers récits furent peu remarqués, mais ils révélaient déjà un don peu ordinaire d'observation et un humour plein de sève, tantôt souriant au milieu des larmes, tantôt d'un comique désopilant. La prédilection du poète pour les manifestations de la vie primitive indiquait une parenté intime avec les hommes de l'école slavophUe-moscovite auxquels il vint plus tard résolument se joindre et dont les chefs avaient été les premiers prophètes de ce talent original. Ce talent n'arriva à maturité que lorsque Gogol, sous l'influence de l'école de Moscou, fouilla le contraste qui existe entre le tempérament particulier et les traditions primitives de la nation russe et sa constitution politique, dont la forme est empruntée à la civilisation occidentale. 11 fleurit lorsque Gogol fut venu se joindre à ceux qui considéraient que la t&che immédiate de la littérature était de démontrer l'impossibilité d'un développement sain des lettres, comme de toutes les manifestations de la vie en Russie, sur la base actuelle, et de réclamer la transformation d'un état de choses qui conduit fatalement à une démoralisation, à une barbarie croissantes. Le principal objectif de Gogol fut la situation déplorable du monde des fonctionnaires, dont il sut dépeindre, en termes sai^
sissants, la misère morale et matérielle, non moins que sa funeste influence sur la nation. Il procéda en artiste plutôt qu'en homme de parti et donna à ses tableaux une couleur humoristique^ dont la vigueur et la hardiesse peuvent soutenir le parallèle avec Tceuvre de Charles Dickens, le plus grand humoriste de notre temps. L'éclatant succès de ces récits imposa silence même aux scrupules et aux soupçons du gouvemenient. Jamais pourtant, le gouvernement n'avait été plus vivement ni plus impitoyablement attaqué, même par Griboïedoff , — jamais personne n'avait encore osé affirmer aussi carrément que la bureaucratie toute entière n'était qu'une bande de fourbes et de cerveaux creux. Et pourtant, Gogol l'a dit en propres termes dans son Contrôleur, vaudeville en cinq actes, qui retrace la vie et les mœurs d'une vUle provinciale : — Un jeune aventurier pétersbourgeois, qui a réussi à pénétrer dans les antichambres du grand monde et à acquérir une certaine connaissance de sa vie extérieure, s'est mis en route pour retourner dans sa patrie. La manque d'argent le force à s'arrêter dans une auberge de petite ville. Les fonctionnaires de cette ville, qui tous ont la conscience chargée et qui, depuis longtemps déjà, attendent, non sans effroi, la venue d'un haut fonctionnaire ayant mission d'inspecter l'administration, s'imaginent que l'insolvable chevalier d'industrie est le a contrôleur secret » qui a été annoncé. Et tous, lun après l'autre, viennent trouver notre aventurier pour solliciter sa faveur et capter ses bonnes grâces à force de flatteries et de riches présents. Celui-ci ne comprend
d*abord rien à ce qui se passe, mais il ne tarde pas à saisir le mot de l'énigme. En conséquence, il se plie fort bien au rôle qui lui est imposé, empoche Targent dont on le gratifie, joue pendant plusieurs jours au grand seigneur et débite aux personnages marquants et aux gros bonnets de la localité, qui Técoutent dans un ébahissement respectueux, des histoires du grand monde, non moins caractéristiques au point de vue du grand monde lui-même qu'en ce sens qu'elles donnent la mesure du niveau intellectuel de ceux à qui il parle. Le jour même de son départ, notre aventurier, pour remercier ses amphitryons de leurs gracieusetés à -son endroit, se fiance avec la fille sotte et ridicule du chef de la police. Tandis que les dupeurs dupés regardent respectueusement sa calèche qui s'en va et remercient le ciel de ce que le calice du contrôle a passé devant eux sans encombre, apparaît un gendarme qui annonce l'arrivée du vrai contrôleur. — La vis comica de cette pièce, très-sérieuse au fond, mais débordante de peintures humoristiques était si irrésistible que le gouvernement, après avoir hésité quelque temps, en autorisa la représentation. L'Empereur lui-même, qui n'entendait pas la plaisanterie dans toutes les questions ayant trait au service de TËtat ou à la politique, a ri aux larmes à la première représentation du Contrôleur. Quelques années plus tard parut l'ouvrage principal, demeuré inachevé, de Gogol. Le roman intitulé : les Ames mortes^ dépeint la corruption de la noblesse russe provinciale, aux représentants de laquelle le conseiller coUégial TschitscfaikofT se présente pour leur acheter
des (( âmes mortes. » Gogol y prodigue les sarcasmes les plus hardis et les plus désopilants contre la routine bureaucratique de Tépoque. Au temps du servage il existait un usage en vertu duquel les individus soumis à la taxe étaient recensés tous les dix ans. Le propriétaire continuait de payer jusqu'au prochain recensement les taxes afférentes aux serfs morts pendant cette période; en conséquence, ces « âmes » passaient pour être encore vivantes , — officiellement parlant. Par contre, les. enfants nés dans Tintervalle n'étaient pas recensés et demeurait soustraits à la taxe. Il existait, en outre, une loi qui autorisait le propriétaire à offrir les serfs en gage à la Banque. Pour chaque « àme d'homme » il touchait ?00 roubles. Sur ces deux dispositions de la loi, Tschitschikoff, le héros du roman, bâtit le plan d'une escroquerie grandiose. Il parcourt toute la campagne et achète des « âmes mortes , » — c'est-àdire des paysans morts depuis le dernier recensement. Il les fait inscrire au titre d'une propriété sans valeur dont il a fait l'acquisition; après quoi, il s'empresse d'emprunter à la Banque sur ce gage fictif. La peinture des caractères des propriétaires et des fonctionnaires qui apparaissent dans ce marché, soit à titre de vendeurs, soit à titre d'acheteurs, est faite de main de maître, et elle donne lieu à toute une série de situations du plus haut comique. Il est certain que les connaisseurs qui regardaient au fond des choses ne pouvaient se méprendre sur le véritable caractère de ï humour qui avait inspiré à l'auteur ces tabieaux pleins de sève et de vie. Ce n'était pas le rire franc et joyeux ir: 22
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de rhomme qui se moque de ]a folie du monde et lui présente bonnement son portrait peint d'après nature. Non, cet humour procédait d'une douleur intime et profonde, douleur provoquée par la misère morale de la situation que le poëte décrivait à ses lecteurs d'une façon si réjouissante. Au lieu de dominer souverainement son sujet à la façon des artistes, le poëte, qui était en même temps un patriote, concentra l'effort de sa verve sur la situation dont il avait exposé les lamentables misères. Le but de son livre n'est pas tant d'agir sur le diaphragme des lecteurs que de provoquer leur indignation morale. Le poëte ne veut pas seulement décrire et amuser : il veut faire œuvre utile et réformatrice.
Si peu prévenu qu'il fût, le public russe ne pouvait demeurer longtemps en doute sur la véritable tendance de rhumour de Gogol. Ce que le poëte pensait au fond et ce qu'il avait dans le cœur, le monde lecteur le découvrit bientôt, à sa propre' surprise, dans le remarquable récit intitulé : Le Manteau, Derrière les draperies de ce récit s'agitait déjà le démon insensé qui poursuivit le poëte durant la seconde moitié de sa vie. Dans cette nouvelle, ^ogol raconte, sous forme d'esquisse, l'histoire d'un pauvre, vieux et solitaire fonctionnairc subalterne de Saint-Pétersbourg, dont le rêve est d'acheter un chaud manteau neuf. Après avoir caressé ce rêve pendant plusieurs années, il parvient enfin à faire cette acquisition. Mais, au bout de quelques jours, le manteau est volé à son heureux possesseur. Avec une verve endiablée, Gogol montre la folie élrei-
gnant rinfortuné et le poussant finalement au suicide. Jamais peut-être, dans un cadre aussi exigu, Thistoire d'un déshérité de ce monde n'avait été présentée sous des traits aussi saisissants. Le lecteur est, en dépit de soi, pris d'un frisson que le poëte semble avoir éprouvé lui-même, bien qu'il ait cru devoir couronner son récit par une boutade fantastique.
Le Contrôleur et les Ames mortes avaient fait du poëte de la Petite-Russie l'homme célèbre, le ifàvori du monde lecteur et l'enfant chéri de la haute société littéraire de Saint-Pétersbourg. En plusieurs circonstances, le ministre de l'instruction publique Norofif décerna à Gogol des marques de distinction : il lui procura une pension impériale, ainsi que l'autorisation, alors difficile à obtenir, de faire plusieurs voyages à l'étranger et d'y séjourner plus ou moins longtemps. Tout le monde espérait que l'homme qui, comme humoriste, avait gagné le premier rang^ et qui, comme poëte épique, avait révélé,. dans la magnifique histoire cosaque Tarass Bulba^ une bravoure véritablement homérique, allait, maintenant qu'il était affranchi des soucis de la vie matérielle, déployer dans toute leur envergure les ailes de son génie. Mais ce fut le contraire qui arriva. Le spectacle de la situation même qu'il avait poursuivie de ses hardis sarcasmes, situation qui, d'après l'opinion générale, n'était susceptible d'aucune amélioration pendant plus d'une génération, plongea Gogol dans la mélancolie la plus profonde. Il commença à se faire illusion sur lui-même et sur la tendance que son talent avait prise. Ses récits et ses peintures n'étalent que trop
exacts. La Russie n'avait rien à espérer, — pour le moment du moins. Une fatalité inexorable pesait sur les cent cinquante premières années d'existence de la patrie qu'il aimait avec ardeur, — de la patrie à laquelle il était passionément attaché par toutes les fibres de son cœur. Les Russes instruits, ses contemporains, étaient presque unanimes à penser qu'il n'était pas possible d'aller plus loin dans la voie où l'on était engagé, ^et qu'une révolution seule pouvait sauver la patrie, en lui ouvrant la voie du développement libéral et de la civilisation européenne occidentale. Mais Gogol, qui était originaire de la Petite-Russie, avait été élevé dans le culte de l'orthodoxie orientale, et la civilisation occidentale lui faisait peur. — A ses yeux, révolution et occidentalisme c'était tout un : c'est pourquoi il repoussa l'un et l'autre. Il se prit à éprouver des remords pour avoir offensé le Saint-Esprit de la Russie orthodoxe ; il écrivit des brochures ayant pour objet de défendre contre les attaques du libéralisme occidental le système dominant en Russie. Il s'affligea sérieusement d'avoir été mal compris, et ce par sa propre faute. En conséquence, il abandonna tout travail littéraire, et passa des journées entières à s'abîmer dans une sombre contemplation devant les images de saints et à prier pour le salut de la nation orthodoxe et pour celui de son âme, souillée de péchés révolutionnaires ; vainement sps amis cherchèrent à lui relever le moral ; vainement ils lui firent entreprendre des voyages qui devaient épurer et guérir son imagination, hantée de préjugés maladifs contre la corruption « païenne » de l'occident, rétablir
Téquilibré de son esprit et lui rendre Tardeur du travail littéraire. Ce fut en vain qu'il alla de Saint-Pétersbourg à Wiesbaden, de Wiesbaden à Paris et à Rome, de Rome à Jérusalem, au berceau de la chrétienté et de la civilisation orientale ; — la mélancolie et le désespoir qui s'étaient emparés de lui firent des progrès incessants. — Cependant, Tannée i848 était arrivée. La révolution enleva à Gogol son dernier reste de bon sens et de raison. Epouvanté par des visions de destruction et de dissolution universelle, il devint l'admirateur absolu du système politique qu'il avait flétri et stigmatisé, et se fit le prophète de la « Sainte-Russie, » que sa destinée appelait à détruire l'occident païen, et à fonder sur ses débris l'empire panslaviste orthodoxe de mille ans...
En i852, le grand poëte humoriste de la Russie fut trouvé mort de faim devant les saintes images en face desquelles il était demeuré, un jour entier, agenouillé dans une muette prière. Ainsi Gogol mourut victime de son tempérament maladif, d'une situation funeste et de cette même fatalité qui avait envoyé mourir à l'étranger Griboïedoff et Lermontoff, qui avait plongé Batjuschkoff dans la Huit de la folie, et avait ruiné moralement et physiquement à la fleur de leur âge Kolzofl* et Wenjewitinofl".