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CHAPITRE XV

Sommaire. — Action finale propre à la philosophie positive.

Aucune dos précédentes révolutions de Thumanité, pas même le passage du polythéisme ou monothéisme, n'a modifié aussi profondément Texistence de Thomme et celle de la société que ne le fera, dans un prochain avenir, l'avènement de l'état positif. C'est le seul terme possible de la crise qui, depuis un demi-siècle, agite les peuples les plus avancés. Nous allons indiquer linfluence que le nouveau régime exercera sur chacun des modes de l'existence humaine, envisagée sous l'aspect intellectuel et social, c'est-à-dire au point de vue de la science, de la morale, de la politique et des beaux-arts. Telles sont les quatre classes de considérations par lesquelles nous achèverons de caractériser la rénovation philosophique qui constitue l'objet essentiel de cet ouvrage.

La principale propriété intellectuelle de l'état positif consistera dans son aptitude à déterminer et à maintenir une cohérence mentale dont le passé n'a pu présenter qu'une simple ébauche. Sans doute le polythéisme, qui forme la phase la plus importante de l'âge théologique, a longtemps offert une sorte d'unité spéculative résultant de la nature religieuse qu'avaient alors toutes les conceptions. L'intelligence n'a pas ensuite retrouvé une harmonie équivalente. Mais cette cousis tance initiale ne pouvait être aussi complète que celle que procurera l'esprit positif. Aux époques les plus arriérées, la positivité des notions usuelles a troublé la pureté théologique des spéculations générales. Le nouveau régime, au contraire, imprimera à toutes les conceptions, depuis les plus élémentaires jusqu'aux plus élevées, un môme caractère sans le moindre mélange d'aucune philosophie hétérogène.

A notre époque de transition, les meilleurs esprits, soumis

à trois régimes incompatibles, ne parviennent pas à concevoir la possibilité d'établir une unité scientifique et logique. Ils ne pourraient s'en former une idée qu'en y voyant une extension de ce bon sens vulgaire, qui, longtemps borné à des opérations pratiques, s'est emparé peu à peu des diverses parties du domaine spéculatif en fondant l'empire de la raison sur l'imagination. Quand cette unité aura été établie, l'intelligence fera prévaloir dans les plus hautes recherches cette même sagesse que les exigences de la vie active lui rendent familière dans les plus simples sujets. Renonçant à toute enquête sur les causes essentielles et sur la nature intime des phénomènes, elle se livrera uniquement à l'étude de leurs lois. Le caractère relatif de toutes les connaissances étant ainsi reconnu, les différentes théories constitueront, à l'égard d'une réalité qui ne saurait jamais être absolument dévoilée, des approximations aussi satisfaisantes que le comportera, à chaque époque, l'état correspondant de l'évolution humaine. Appliquée à toutes les sciences, une culture systématique y développera un progrès supérieur à celui qui a eu lieu jusqu'ici.

Pour préciser cette indication, nous considérerons séparément l'influence de l'esprit positif, d'abord sur les spéculations abstraites, ensuite sur les études concrètes, et enfin relativement aux notions pratiques.

Sous le premier aspect, le régime de la positivilé rendra solidaires les différentes branches de la philosophie. L'ascendant de l'esprit sociologique assurera le développement de chaque science conformément à son génie propre. Au lieu de chercher aveuglément une stérile unité scientifique dans la réduction de tous les phénomènes à un seul ordre de lois, l'intelligence humaine regardera les diverses classes d'événements comme ayant leurs lois spéciales. Ce régime augmentera l'indépendance et la dignité de toutes les sciences ; mais c'est la biologie qui enretirera le plus d'avantages, parce qu'elle a été jusqu'ici la plus exposée à de désastreux empiétements, contre lesquels elle n'a pu trouver de garantie que sous la protection de la théologie et de la métaphysique.

Le cours de la progression moderne a fait prévaloir la formation de la science al)straite, mais l'établissement de la science concrète constituera l'une des principales attributions du nouvel esprit philosophique. Une telle étude doit être his-

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ton([iie, parce (|irollo se rapporte ù rexislencc des difTérenls êtres. Je siiinalorai, î\ l'c^i^ard des phénomènes les pins complexes et les pins élevés, nne détermination (jni ne sanrailélrc obtenne autrement. Il s'agit de la fixation de la durée des diverses existences naturelles, et entre autres de l'évolution humaine. Cette évolution restera certainement à Tétat progressif pendant une longue suite de siècles. Mais il importe de reconnaître en principe que l'organisme collectif est assujetti, comme l'organisme individuel, à un déclin indépendant des altérations du milieu général. Rien ne peut empêcher la vie collective de l'humanité d'avoir une semblable destinée. Cette perspective ne doit pas plus décourager les tentatives d'amélioration que ne le fait, dans la vie individuelle, la certitude d'une inévitable destruction, même quand elle est très prochaine. Il serait oiseux de s'arrêter à déterminer le caractère extrême de l'esprit philosophique, qui sera toujours disposé à reconnaître sans aucun vain espoir toute destinée inévitable, quand l'âge du déclin deviendra prochain, afin d'en adoucir l'amertume en soutenant noblement la dignité humaine. Ce n'est pas à ceux qui sortent à peine de l'enfance qu'il appartient de préparer leur vieillesse. Cette prétendue sagesse conviendrait encore moins pour la vie collective que pour la vie individuelle.

A l'égard des connaissances pratiques, le nouveau régime établira la plus parfaite harmonie entre le point de vue actif et le point de vue spéculatif en les subordonnant à un môme esprit philosophique. L'activité pratique, plus ou moins comprimée jusqu'ici par de superstitieux scrupules ou détournée par de chimériques espérances, sera stimulée par l'ascendant de la positivité, qui soumettra toutes les opérations usuelles à une appréciation systématique. L'extension de l'industrie ne sera pas moins efficace pour faire apprécier la supériorité de la science sur la constitution antérieure des spéculations humaines. Le sentiment de l'action et celui de la prévision étant devenus solidaires, une telle connexité rendra populaire la nouvelle philosophie ; car chacun y reconnaîtra l'application d'une même méthode dans tous les sujets accessibles à l'intelligence. Ces diverses influences seront surtout caractérisées dans les deux arts les plus difficiles et les plus importants, l'art médical et l'art politique.

Après avoir examiné les propriétés scientifiques de l'esprit positif, nous allons en apprécier l'aptitude pour affermir et perfectionner la moralité humaine.

La fatale scission qui s'est développée, pendant le cours de la transition moderne, entre les besoins intellectuels et les besoins moraux a fait craindre que le régime le plus convenable aux uns ne pût satisfaire aux autres. Cet antagonisme est le résultat d'une situation transitoire dans laquelle les questions morales semblaient devoir indéfiniment adhérer à l'antique philosophie. L'extension de la positivité aux spéculations les plus élevées fait cesser cette opposition en conférant la prépondérance au point de vue social.

La révolution française a suscité, à défaut de principes moraux, une impulsion propre à refouler l'égoïsme. Mais l'affaissement des passions révolutionnaires commence à mettre en évidence la fragilité des fondements de la métaphysique, qui sont incapables de résister à la moindre perturbation. Les convictions profondes que la théologie a laissé détruire, et que la métaphysique n'a pu remplacer, ne seront rétablies en morale que par la prépondérance de l'esprit positif. Dans la fluctuation inhérente à l'anarchie actuelle, on conteste les principes moraux les plus indispensables. Lorsque ces principes reposeront sur l'ensemble des lois de la nature humaine, ils ne laisseront plus aucune place à ces faciles subterfuges par lesquels tant de sincères croyants éludent, à leurs yeux comme à ceux d'autrui, la rigueur des prescriptions morales, depuis que les doctrines religieuses ont perdu leur efficacité sous la décadence du pouvoir sacerdotal. On oublie trop, dans les comparaisons souvent injustes que l'on tente d'établir entre la morale positive et la morale rehgieuse, que la première, à peine ébauchée, est dépourvue de toute institution régulière, tandis que la seconde, développée par une élaboration séculaire, est assistée de tout l'appareil social qu'exigeait son application.

L'influence de la philosophie positive n'est maintenant appréciable que par rapport aux doctrines indépendamment des institutions. Nous allons, pour l'examiner, distinguer chacun des trois degrés (|ui sont propres à la morale, successivement envisagée au point de vue personnel, domestique, social.

Sous le premier aspect, la morale positive comportera plus

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d'efticacité que n'en a jamais obtenu, même ù Télat monothéiste, la morale religieuse, malgré les puissants moyens dont elle a disposé. Ce degré initial, pris pour base de tout le développement moral, sera soustrait à l'arbitrage de la prudence personnelle pour être incorporé à l'ensemble des prescriptions publiques. Les anciens n'ont pu obtenir un tel résultat, bien qu'ils en aient pressenti l'importance, et le catholicisme lui-même ne l'a pas suffisamment réalisé, parce qu'il se proposait un but imaginaire. En exagérant les dangers momentanés d'une franche renonciation à toute espérance chimérique, on a trop méconnu les avantages que produira la concentration des efforts de l'homme sur la vie réelle, soit individuelle, soit collective. Chacun sera ainsi poussé à perfectionner l'économie totale par les moyens qui lui sont propres, et parmi lesquels les règles morales doivent occuper le premier rang, parce qu'elles sont destinées à permettre ce concours dans lequel réside la principale puissance de Fhomme. Une saine appréciation de la nature humaine, dans laquelle dominent à l'origine les penchants vicieux ou abusifs, rendra vulgaire l'obligation d'exercer sur ses diverses inclinations une sage discipline destinée à les stimuler ou à les contenir, suivant leurs tendances respectives. La situation de Fhomme envisagé comme chef de Téconomie réelle fera ressortir la nécessité de développer sans cesse par un judicieux exercice les attributs qui le placent à la tête de la hiérarchie des êtres vivants. Le juste orgueil que suscitera le sentiment d'une telle prééminence, succédant à l'infériorité tant consacrée de l'homme à l'égard des anges, ne déterminera aucune dangereuse apathie ; car le même principe indiquera un type de perfection au-dessous duquel il sera trop aisé de sentir que chacun restera constamment, bien que des efforts persévérants puissent en rapprocher de plus en plus.

Quant à la morale domestique, la philosophie positive est seule apte à refréner les dangereuses erreurs que la métaphysique a suscitées. C'est en effet à l'égard de l'union domestique qu'elle fera sentir combien les rapports sociaux sont naturels, puisqu'ils se rattachent au mode d'existence propre à toute la partie supérieure de la hiérarchie animale, dont l'humanité offre simplement le plus complet développement en harmonie ec son universelle prééminence. L'étude approfondie de

révolution humaine démontre que les diversités naturelles sur lesquelles repose une telle économie sont de plus en plus développées par le progrès commun, qui fait tendre chaque élément vers l'existence la plus conforme à son caractère et la plus convenable à Tharmonie générale. L'esprit positif consolidera les grandes notions morales qui se rapportent à ce premier degré d'association, et prouvera qu'il doit devenir prépondérant pour Timmense majorité des hommes, à mesure que la sociabilité moderne se rapproche davantage de son état normal. Ainsi sera garanti de toute altération Tenchaînement naturel qui, sauf quelques rares anomalies individuelles, fait de l'existence domestique la préparation à Texistence sociale.

C'est par rapport à la morale sociale que la philosophie positive développera sa principale aptitude. Ni la philosophie métaphysique, qui consacre l'égoïsme, ni la philosophie théologique, qui subordonne la vie à un but chimérique, n'ont pu faire ressortir le point de vue social comme le fera cette philosophie nouvelle. Les régimes antérieurs développaient si peu les affections bienveillantes et désintéressées, qu'ils ont été conduits à en nier l'existence, tantôt d'après de vaines subtilités scolastiqucs, tantôt sous l'empire de préoccupations relatives au salut personnel. Aucun sentiment n'est développable sans un exercice spécial et permanent, surtout s'il est peu prononcé. Le sens moral, dont le degré social constitua la plus complète manifestation, n'a été ébauché jusqu'ici que' par une culture indirecte et factice. Quand une véritable éducation aura familiarisé les esprits modernes avec les notions de solidarité et de perpétuité que suggère la contemplation de l'évolution humaine, ils sentiront la supériorité morale d'une philosophie qui rattache chacun de nous à l'existence totale de l'humanité, envisagée dans l'ensemble des temps et des lieux. La religion, au contraire, ne pouvait reconnaître que des individus passagèrement réunis, tous absorbés par la préoccupation du salut éternel, et dont l'association finale, vaguement reléguée au ciel, n'offrait à l'imagination qu'un type stérile, faute d'un but saisissable. La restriction de toutes les espérances à la vie réelle fournira de nouveaux moyens de lier la marche de chacun à celle du genre humain, dont la considération est seule propre à satisfaire ce besoin d'éternité

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inhérent à noire nature. Le respect scrupuleux pour la vie do riiomnie, qui a toujours augmenté à mesure que la sociabilité s'est développée, s'accroîtra par l'extinction d'un espoir chimérique, dont la préoccupation dispose à déprécier chaque existence présente, toujours si accessoire en comparaison de la vie future. La pliilosophie positive se présente donc comme plus apte que toute autre î\ favoriser la sociabilité humaine. Le véritable esprit philosophique n'étant que le bon sens sys- ♦♦^matisé, on peut assurer que, du moins sous sa forme spontanée, il maintient seul, depuis plus de trois siècles, l'harmonie générale, malgré les perturbations dogmatiques inspirées ou tolérées par rancienne philosophie. Les divagations de la théologie et de la métaphysique auraient depuis longtemps bouleversé le monde si la résistance instinctive de la raison vulgaire n'en avait contenu l'application sociale.

Conformément à ses difTérentes aptitudes, la morale positive représentera le bonheur de chacun comme attaché à la plus complète manifestation des actes bienveillants et des émotions sympathiques envers l'ensemble de l'espèce humaine, et même envers tous les êtres sensibles qui lui sont subordonnés. Son efficacité sera d'autant plus assurée qu'elle s'adaptera aux exigences variables de chaque condition, individuelle ou sociale. Au contraire, l'immobilité de la morale religieuse devait, au temps même de son principal empire, lui enlever presque toute sa force à l'égard de situations /al, développées après sa constitution initiale, n'avaient pu être prévues. Avant que l'avenir rende manifestes les attributs moraux de la philosophie positive, c'est aux philosophes, précurseiu's naturels de l'humanité, qu'il appartient de les faire ressortir aux yeux de tous par la supériorité de leur conduite, personnelle, domestique et sociale. C'est ainsi que d'irrécusables exemples prouveront la possibilité de développer, d'après des motifs purement humains, un sentiment assez complet de la morale pour déterminer, en toute circonstance, soit une invincible répugnance pour toute violation de ses lois, soit une ardente impulsion aux plus actifs dévouements.

Après avoir caractérisé l'influence de la philosophie positive relativement à la science et à la morale, nous devons apprécier son action en politique. Nous nous bornerons à

envisager la division qui doit exister entre l'organisme spirituel ou théorique et Forganisme temporel ou pratique. Nous en avons examiné ravènement initial ; il nous reste à en juger le développement normal et Tapplication permanente.

La tentative du catholicisme, au moyen âge, malgré son mérite et son efficacité, que je crois avoir dignement appréciés, a marqué à cet égard le but de la civilisation, sans ébaucher une solution politique qui devait dépendre d'une autre philosophie et se rapporter à une sociabilité plus avancée. Cette tentative a été, pendant les cinq siècles de transition, de plus en plus discréditée, en raison de son adhérence à des doctrines arriérées, devenues profondément oppressives. Au contraire, l'utopie transmise par la métaphysique grecque à la métaphysique moderne a pris une consistance croissante.

La civilisation actuelle assigne, en tout genre, une participation distincte à la force matérielle et à la puissance intellectuelle, dont la division et le classement, jusqu'ici confus, sont réservés à l'avenir. L'équilibre passager de ces deux pouvoirs n'est résulté, au moyen âge, que d'un antagonisme empirique tenant au développement du système monothéiste sous une sociabilité antérieure. L'évolution humaine a retiré une grande utilité d'une première consécration de l'indépendance de la morale à l'égard de la politique. Mais l'avenir devra reprendre l'ensemble de la constitution moderne à partir de cette opération initiale, qui a été conçue et conduite d'une manière insuffisante, vu l'inaptitude de la philosophie correspondante. En effet, le catholicisme n'a institué une séparation entre les règles de la conduite et leurs applications aux divers cas spéciaux que par une opposition mystique entre les intérêts célestes et les intérêts terrestres, comme le rappellent les dénominations usitées. Si la prépondérance de l'activité pratique n'avait pas dirigé vers sa destination sociale un moyen logique aussi imparfait, les sociétés modernes eussent été converties en stériles thébaïdes, dans lesquelles la pensée du salut personnel aurait absorbé toute autre considération. Quand le point de vue terrestre a prévalu sur le point de vue céleste, l'indépendance de la morale à l'égard de la politique s'est trouvée compromise malgré son harmonie avec la nature de la sociabilité moderne, parce qu'elle n'avait

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plus aucune base susceptible de résister aux idées révolutionnaires.

La philosophie i>osilive subordonne au })oint de vue social \sL morale elle-mènie en rapportant tout non pas à l'homme, mais à riuimanité. Les lois morales sont, comme les lois intellectuelles, mieux appréciables dans Torganisme collectif que dans rorganisme individuel. Le type du perfectionnement humain, idenlicpie })our l'individu et pour l'espèce, est plus caractérisé })ar l'évolution sociale que par l'évolution personnelle. La morale ne cessera donc jamais de rattacher son point de départ à la politique. La philosophie positive conciliera les attributs opposés que la sagesse spontanée de l'humanité a manifestés successivement dans l'antiquité et au moyen âge. Le régime monothéiste'a proclamé l'indépendance de la morale, ou plutôt son caractère supérieur. Mais il y avait une tendance éminemment sociale au fond de l'antique subordination de la morale à la politique, que le régime polytiiéiste avait poussée jusqu'à une pernicieuse confusion, d'ailleurs impossible à éviter alors, et même indispensable à l'activité militaire. L'antiquité a seule offert jusqu'ici un système politique complet, comportant une entière homogénéité, et susceptible de conserver, pendant une longue suite de siècles, un caractère identique. Le polythéisme a présenté deux modes distincts, l'un conservateur et stationnaire sous l'ascendant théocratique, l'autre actif et progressif sous l'impulsion militaire. Le grand effort politique qui a été tenté prématurément au moyen âge, et que l'avenir seul pourra réaliser, consiste surtout dans la conciliation des propriétés opposées de ces deux régimes, dont l'un conférait la prépondérance sociale au pouvoir théorique, et l'autre au pouvoir pratique.

Tout en distinguant les exigences respectives de l'éducation et de l'action, il importera de conserver à la pratique la direction des actes journaliers. L'autorité théorique devra rester purement consultative. L'économie des sociétés modernes révèle déjà l'ébauche d'une telle pondération dans les rapports de l'art et de la science. Il ne s'agit que d'étendre cette relation aux opérations les plus importantes et les plus difficiles. La théorie doit être indépendante, pour que son propre essor, et par suite celui de la pratique, ne soit pas Comte. — Sociologie. 3o

entrave. Mais elle est impuissante à diriger les opérations usuelles. La sagesse pratique doit y présider à l'emploi des lumières spéculatives. Une longue expérience a consacré cette nécessité dans les cas les plus simples. Des motifs analogues doivent à plus forte raison la faire sentir dans les cas les plus compliqués. La philosophie positive dissipera les erreurs des ambitions spéculatives, lesquelles tiennent encore à la nature mystique et absolue des théories initiales, qui inspirent pour l'esprit pratique un profond dédain. Le progrès dépend surtout de l'accord de ces deux modes de la sagesse humaine. L'art politique est propre à faire apprécier la valeur de la sagesse pratique, qui s'y est montrée jusqu'ici supérieure à la sagesse théorique. Plus l'art est éminent, plus il importe que la théorie soit séparée de la pratique, et que celle-ci conserve la direction effective de chaque opération. En politique, les mesures dictées par les circonstances surpassent les superbes inspirations des théories mal établies. Une telle différence diminuera avec le progrès des spéculations sociales. Mais l'intérêt commun ne cessera jamais d'exiger la prépondérance journalière du pouvoir pratique ou matériel. De son côté, le pouvoir pratique devra respecter l'indépendance du pouvoir théorique ou intellectuel, et reconnaître la nécessité d'en comprendre les indications abstraites parmi les éléments de chaque détermination concrète.

En caractérisant l'avènement du régime positif, j'ai insisté sur la nécessité de le restreindre d'abord aux populations de l'Europe occidentale. Je dois en considérer ici l'extension à l'ensemble de la race blanche, et même à la totalité de notre espèce, convenablement préparée. La nouvelle philosophie permettra une association spirituelle beaucoup plus vaste que n'a jamais pu le comporter la philosophie antérieure. L'esprit positif constituera une harmonie mentale jusqu'ici impossible, et déterminera une communion intellectuelle et morale plus complète, plus étendue et plus stable que toute communion religieuse. Malgré la vaine consécration qu'une aveugle routine accorde encore aux prétentions surannées de la philosophie théologique, c'est sous son inspiration que l'occident européen s'est décomposé, depuis cinq siècles, en nationalités indépendantes, dont la solidarité ne pourra être établie que par une rénovation totale. L'organisme positif deviendra plusmo-

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rai cl moins politique, sans faire perdre à la puissance pratique sa prépondérance. Cette progression ne sera pas moins favorable à la liberté qu'à Tordre : car, à mesure que l'association intellectuelle et morale se consolidera en s'étendant, la concentration temporelle diminuera faute de besoin et permettra le progrés spécial de chaque élément politique.

L'inévitable discordance des passions humaines déterminera, malgré les plus sages mesures, des conflits dans Fensemble de l'économie positive, comme en tout autre système antérieur. Leur principale intensité se rapportera plus à l'institution du nouveau régime qu'à son développement. Dans un prochain avenir surgiront de grandes luttes intestines, occasionnées par l'anarchie intellectuelle et morale. Ces luttes, qui sont partout imminentes, se produiront d'abord entre les entrepreneurs et les travailleurs, et ensuite, par une influence moins aperçue et qui sera un peu plus tardive, entre les habitants des villes et ceux des campagnes. Il n'y a de systématisé aujourd'hui que ce qui est destiné à disparaître. Or tout ce qui n'est pas encore systématisé engendrera d'inévitables collisions. Dans cette orageuse situation, la philosophie positive trouvera la première épreuve de son efficacité pohtique, en même temps qu'une irrésistible stimulation à conquérir l'ascendant social.

Une intime solidarité s'établira entre les tendances philosophiques et les impulsions populaires. Après avoir déterminé l'avènement de l'économie positive, cette puissante liaison mutuelle en deviendra le plus ferme appui. La même philosophie qui aura fait reconnaître la suprématie de la raison commune fera pareillement admettre, sans aucun danger d'anarchie, la prépondérance des besoins populaires en fondant l'empire de la morale, qui dominera les inspirations de la science et les déterminations de la politique.

Après des orages passagers qui résulteront surtout de l'inégal développement des besoins de la pratique et des résultats de la théorie, l'application de la philosophie positive conduira l'humanité au système social le plus convenable à sa nature. Ce système surpassera en homogénéité, en extension et en stabilité tout ce que le passé a pu édifier.

Pendant que les opinions, les mœurs et les institutions propres à la sociabilité moderne se développeront au milieu

des événements les plus décisifs, la philosophie positive montrera, au sujet des beaux-arts, une quatrième aptitude, complémentaire de toutes les autres.

En étudiant le cours de l'évolution humaine, j'ai fait ressortir l'influence du sentiment esthétique dans l'ensemble de l'existence, individuelle ou collective, pour charmer également les êtres les plus vulgaires et les plus éminents en donnant aux uns plus d'élévation, aux autres plus de douceur. Sous cet aspect, les beaux-arts gagneront beaucoup à l'avènement du régime positif, qui saura les incorporer à l'économie sociale, à laquelle ils sont jusqu'ici restés étrangers. La prépondérance du point de vue humain et de l'esprit d'ensemble seront favorables aux dispositions esthétiques, soit dans ce degré modéré qui suffit à déterminer un véritable goût, soit dans cette intensité qui constitue une vocation réelle.

Les circonstances les plus convenables au développement des beaux-arts ne se sont trouvées réunies que sous le régime polythéiste. La vie publique était alors très prononcée et caractérisée par l'activité militaire, dont l'idéalisation est à tous égards épuisée. A peine ébauchée, l'activité laborieuse et pacifique propre à la civilisation moderne n'a pu encore être appréciée au point de vue esthétique. L'art est comme la science, et comme l'industrie elle-même : loin d'avoir vieilli, il n'est pas assez formé, parce qu'il ne s'est pas dégagé du type que l'antiquité lui a légué. Les œuvres admirables des cinq derniers siècles prouvent, contrairement à de vains préjugés, la conservation des facultés esthétiques et même leur accroissement continu dans le milieu le plus défavorable. L'existence moderne trouvera une idéalisation, dès que son caractère sera nettement marqué. Le double sentiment du vrai et du bien ne peut se développer sans faire naître le sentiment du beau. Ce dernier effet de la philosophie positive est donc intimement lié à chacun des trois autres.

La philosophie théologique, en divinisant le type humain, devait être longtemps favorable à l'élan de l'imagination. Mais cette aptitude, très prononcée sous le polythéisme, n'a pu se maintenir, pendant l'ûge du monothéisme, que par l'étrange expédient (jui, au milieu du phis fervent catholicisme, vint prolonger J'inlluence contradictoire de la princi-

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pale époque relit^ieuse. La conception de la divinité ou plutôt des dieux est donc devenue encore })lus impuissante sous l'aspect esthétique qu'elle ne Test au point de vue intellectuel et social. Ouant à la vaine entité de la nature, par hupielle la métaphysique a tenté de remplacer cette croyance initiale, sa stérilité est aussi évidente en poésie qu'en philosophie et en politique.

Le principal résultat de la progression moderne consiste dans la convergence spontanée de toutes les conceptions vers la notion de Thumanité, cpii comportera, sans aucun artifice, une immense aptitude esthétique, quand elle aura convenablement prévalu. Il y aura une source inépuisable de grandeur poétique dans la conception de l'homme envisagé comme le chef suprême de l'économie naturelle, la modifiant sans cesse à son avantage par une sage hardiesse, affranchi de tout vain scrupule, libre de toute terreur oppressive, et ne reconnaissant d'autres limites que celles des lois positives, découvertes par son intelligence. Précédemment, au contraire, l'humanité était passivement assujettie à une arbitraire direction, de laquelle dépendaient toutes ses entreprises. L'action de l'homme sur la nature, encore si imparfaite, ne s'est manifestée pleinement que chez les modernes. Ce résultat d'une pénible évolution sociale n'a donc pu comporter aucune idéalisation. A l'imitation de la poésie antique, l'art a continué de chanter la merveilleuse sagesse de la nature, depuis que la science a constaté l'imperfection de cet ordre si vanté. Les ouvrages humains, depuis les plus simples appareils mécaniques jusqu'aux plus éminentes institutions sociales, sont supérieurs à tout ce qu'offre de plus parfait l'économie que Thomme ne dirige pas, et dans laquelle la grandeur des masses est la principale cause des admirations antérieures. C'est à exalter les prodiges de l'homme, sa conquête de la nature, les merveilles de sa sociabilité, que le génie esthétique trouvera une source d'inspirations neuves et puissantes, susceptibles de la plus grande popularité, parce qu'elles seront en harmonie avec l'instinct de notre supériorité et avec l'ensemble de nos convictions.

La régénération de l'art moderne, loin d'être limitée à la poésie, s'étendra successivement à tous les autres moyens d'expression idéale, suivant l'ordre de leur hiérarchie. L'esprit

positif deviendra ainsi la base d'une rénovation esthétique non moins nécessaire que la rénovation intellectuelle et sociale, dont elle est inséparable.

Ce rapide exposé de l'action propre à la philosophie positive termine l'œuvre que j'ai osé concevoir et exécuter pour compléter celle qui fut entreprise par Bacon et Descartes.

Dégagée de la métaphysique autant que de la théologie, et parvenue à l'état pleinement positif, mon intelligence s'efforce d'attirer au même point tous les penseurs énergiques.

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