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La soeur du Maugrabin

Voici la nniJ, 6 mou éioile ^ Le ciel sur ma lète noircit, Partout l'horizon s"'obscurcit :

Ah! si la lumière se voile, Quel rayon guidera ma voile Dans la vaste mer qui grossit !

O mon étoile ! reste encore

Là-bas dans ce coin du ciel bleu ;

Couvre-raoi d'un regard de feu...

Puisque l'orage doitéclore,

Ma belle étoile, je t'implore

Comme une amante, comme un Dieu!

Et maintenant, que l'éclair luise!

Foudre, en vain tu me poursuivra»; Flot, en vain tu m'assiégeras.

Sans que mon courage s'épuise!...

Que mon étoile me conduise Les yeux fermés, croisant les bras î

Car le port n'est pas loin : dans l'ombre,

Bordé d'écueils, je l'entrevoi,

Et j'abandonne sans effroi

Les débris d'un vaisseau qui sombre...

Qu'importe que la nuit soit sombre !

Mon étoile veille sur moi.

tyié, (/e y^i/uanc/u ,

MI.MURI- Kl. L'ACAI>iiMlt IHANii^ISK

MOiNSiEUR,

Vous avez bien voulu ne pas oublier que vous étiez littérateur et académicien, avant d'être ministre de l'Instruction-publique ; ne soyez pas étonné que je me souvienne aussi que vous êtes toujours membre de rAcadémie française : autrement , je me trouverais assez mal à l'aise en vous adressant une préface ou bien une dédicace, quel que soit le sens qu'on attache à ce mot, à peu près

rayé de nos habitudes littéraires. Cependant c'est au ministre que je veux parler; et, comme je ne pense pas avoir à lui chercher querelle dans un défilé de celte politique hérissée de guet-apens et de précipices ; comme je me sens, au contraire, l'humeur disposée à l'éloge , sinon au panégyrique, je vous prierai d'excuser tout ce qu'il y aura d'inusité et de bizarre dans cette épître, que vous n'attendez pas, et que vous ne lirez peut-être point ; laissez-la s'enterrer au fond de votre portefeuille , et plus tard, dans un demi-siècle , en un temps qui ressemblera mieux à la postérité, pour vous et pour moi, vous la découvrirez entre deux anciens projets d'école primaire ; vous en accepterez alors, avec une certaine satisfaction d'amour-propre, l'hommage libre et spontané. Je me fais avocat d'office de la littérature, et je vous remercie en son nom , malgré ses ingratitudes et ses iniquités ordinaires.

Cette lettre, vous le voyez au préambule, n'est pas écrite avec l'encre dont se servaient nos grands modèles du siècle de Louis XIII : Pierre Corneille, dédiant ses tragédies au cardinal de Richelieu ou au financier Montauron; La Fontaine, ses fables, et aussi ses contes , à tout ce qui lui montrait visage de cour; André Duchesne luimême , ce sévère et savant créateur de notre histoire nationale, ne se contentait pas de justifier son titre d'histo-

riographc de France par des dédicaces enlortillées de flatterie mythologique ; Duchesne disait à M. d'Hemery, surintendant des finances, en lui offrant un ouvrage, le moins digne des siens, il est vrai : a C'est une espèce de témérité que de vous offrir si peu de chose; mais j'espère tant de votre bonté , Monseigneur, que vous le recevrez comme un pur effet de mes devoirs el de mes soumissions. B J'imiterai plutôt un vieux poétiseur gaulois^ Jean Bouchet , qui s'intitulait le Traverseiir des voies périlleuses, comme moi le Bibliopliile Jacob , et qui , au gré de sa fantaisie, écrivait en rimes, soit à son ami le chroniqueur Jean d'Anton , soit au roi François P% soit à Hector de Troie , soit à Hercule , fils de Jupiter, le tout avec un sentiment de bonne foi et d'indépendance véritable, auquel les esprits délicats ne pouvaient manquer d'être sensibles; mais les correspondans du poète invisible étaient en peine de savoir où rencontrer le Traverseur, qui néanmoins arrivait à point nommé sous \SiïoYme à.' une épître familière ^ pour applaudir au bien , pour signaler le mal : de là son surnom de Traverseur des voies périlleuses. Ce n'était pas peu de hardiesse , dans ce bon siècle de flatterie et de protectorat, que d'admirer hautement le livre de Rabelais, Panfagrue/, condamné au feu, parce que l'imprimeur avait laissé passer, dans l'édition, un âne, au lieu à'une ame, et de tendre la main à Clément Marot, menacé du

bûcher d'Elieniie Dolct , pour avt>ii' luaiigé du lard en carême I

Je n'ai pas à vous eiitrelenir ici , Monsieur, de vos ouvrages, qui vous ont fait académicien, et qui ne vous ont pas détourné d'être ministre. Tout le monde sait que l'auteur de l'Histoire de Pologne est de cette école historique qui s'ouvre avec Mathieu, et qui se ferme avec Chateaubriand, grande école de pensée et de style , toute pleine du génie de l'historien , toute palpitante de ses passions , toute parée de sa poésie; vos ennemis mômes, si vous en avez conservé quelques uns inaccessibles à votre esprit de justice et de conciliation, n'ignorent pas que vous êtes leur maître en polémique^ forte et brillante à la fois, et que la langue française, cette arche sainte si souvent profanée, vous doit peut-être les plus belles pages qu'elle ait reçues en offrande de ses modernes adorateurs. Mais ce sont toutes choses sur lesquelles je veux me taire, puisque je ne réponds pas à un discours de réception académique. J'ai besoin seulement de faire entendre à M. de Salvandy, qui le dira au ministre, que tous ses anciens compagnons de lettres ne se piquent pas de méconnaître les obligations morales qu'ils ont contractées envers lui depuis son avènement ministériel : ce qui ressort de vos aclcs , de vos paroles, M. le ministre , c'est un désir, c'est une ambition généreuse de rejnetlre en faveur et en honneur le culte de l'intelligence,

pauvre culte dt'ciiu qui m';i ])1us (jue des pièlres, et qui prêche dans le désert.

Je me piais à croire que mes regrets et mes vœux ont rencontré un écho dans voire cœur, quand je m'écriais, il y a quatre ans : a An bon vieux temps { cet éternel refrain des regrelteursdu passé), on aimait, on honorait, on respectait l'intelligence ; c'est chose tombée en désuétude maintenant , non pas l'intelligence , Dieu soit loué ! mais les honneurs qu'on lui rendait. » 11 y a quatre ans, vous n'étiez pas ministre, et quoique ceux qui avaient alors le pouvoir en main fussent montés, du milieu de nos rangs, à celte haute fortune , ils ne daignaient plus songer à leur origine: ils croyaient être nés ministres. Étrange aveuglement ! pitoyable oubli! Ils auraient jeté la première pierre à cette femme adultère qu'on nomme littérature, et qui les avait aimés entre tous ses amans. Ce mépris de leurs rivaux, restés fidèles à ces obscurs amours, n'était pas dans leur conscience : ce fut sans doute de leur part une convenance de position ; et l'Institut, en échange de leurs dédains , les recevait par ses trois portes. Aujourd'hui les voilà redevenus gens de lettres comme devant , et nous nous serrons avec empressement pour leur donner la meilleure place au feu et à table. Ils retourneraient dans leurs hôtels d'Excellence, qu'ils feraient consigner demain chez leur concierge les neuf.Hnses et Apollon, ces dieux dé'

trônes, fussenl-ils uiélamorphosés en placet. Que peui-on attendre d'un siècle de liberté et d'égalité comme le nôtre, où Victor Hugo plaide pour ses drames au tribunal de Commerce; où Casimir Delavigne, au sortir d'une ovation dramatique, est exposé peut-être à passer devant un conseil de discipline de la garde nationale ; où le roi lui-même n'aurait pouvoir d'arracher un poète à ce service trèscivique et très-peu poétique, comme autrefois Charles IX exempta Ronsard et Baïf des rondes et des montres de la milice bourgeoise !

N'esl-il plus de privilèges pour l'intelligence , de sanctuaire pour l'art? Je ne doute pas que ces réflexions ne vous aient quelquefois attristé , vous , Monsieur, chez qui vibrent toujours les nobles inspirations ; vous qui venez encore de refuser une candidature à la députalion, en concurrence avec Lamartine, le plus grand poète des temps modernes, avez-vous dit, pour motiver un désistement qui ne peut être bien apprécié que par les esprils choisis; vous qui naguère osâtes protester seul , comme je l'ai rappelé ailleurs, contre le vandalisme des masses elles destructions de monumens, en présence de l'émeute triomphante à l'Archevêché. Ces faits-là parlent plus haut que des professions de foi, et tiennent plus que des promesses. Du jour où le roi vous a mis à même de réaliser vos boiines intentions , au profit des lettres

qui font aussi l'éclat et le bonheur des États, tous avei poursuivi votre tâche avec un zèle et une persévérance que les criailleries des envieux et des ingrats n'ont pas découragés. C'est pendant votre ministère, c'est sous vos auspices que le mérite littéraire a été enfin estimé pour quelque chose aux yeux du gouvernement , qui , jusque là, ne se souciait pas même de lui accorder des lettres de créance ; grâce à vous , le roi a sans doute appris qu'il existe en France une classe lettrée, qui consent à être pauvre, mais qui veut être considérée; qui se consacre aux plaisirs de l'esprit , qui use sa vie à ce pénible travail d'amuser et d'instruire le public; qui a fait et défait des trônes , qui peut à chaque instant changer le présent, créer l'avenir ; qui se nourrit de fumée et de gloire; qui a pour patrons Homère m.endiant et Gilbert à l'hôpital; qui se souvient d'hier et qui croit à demain!

Certes, Monsieur, ce n'est pas un paradoxe que de démontrer l'usage que la prudente politique doit faire des lettres dans l'intérêt du bien-être individuel et de l'ordre social : il est tant de têtes ardentes , tant d'imaginations inquiètes, tant de besoins intellectuels, tant d'impatiences de position, tant d'audacieuses espérances ! Voilà ce qu'il faut rejeter dans le vaste champ de la littérature, dans les espaces de la science, dans les palais enchanté» des arts : Saint-Just composait son poème d'Or(ianty à la

manière de Dorai cl de Pariiy, avanl de prendre son rôle sanglant dans le drame révolutionnaire; Fabre d'Eglantine était mieux doué pour dessiner d'énergiques comédies que pour inventer le calendrier républicain; Maximilien Robespierre signala ses premiers goûts par un Éloge de Gresset, le plus candide , le plus honnête, le plus inoffeusif de tous les éloges académiques; Marat lui-même ne songeait d'abord qu'à combattre INewton et à le mettre hors la loi scientifique , lorsqu'il publia ses Découvertes sur le feu, l'électricité et la lumière. ISe pensez-vous pas que iMilton, encouragé, honoré, admiré comme poète rival de Virgile et du Dante, eût préféré ce triomphe paisible, ces loisirs rêveurs et solitaires, aux agitations de la poléniique agressive, à ces hostilités furieuses contre le trône de Charles F'? Les études littéraires offrent des alimens doux et enivrans aux hommes qui sont avides d'établir leur supériorité sur le vulgaire , et qui ont la passion du nouveau , du beau , du grand : ces utopies , dont Thomas Morus avait fait un royaume fantastique, comme pour les éloigner de notre terre où elles apporteraient le trouble et la subversion , ces utopies, qu'une auguste répugnance avait condamnées à ne pas être, sont les bienvenues dans le monde des lettres..^, elles s'y plaisent, s'y acclimatent, s'y naluralisenl , en deviennent l'ornement çl en font la prospérité, leîies que ces fruits amers et

empoisoiiMés , que lu cullure a rendus salubres «i déli-^

deux.

Louis XIV ou ses ministres avaient bien compris cela; ils possédaient d'ailleurs la tradition du cardinal de Richelieu à cet égard : Pierre Corneille, que Napoléon eût souhaité d'avoir pour son ministre, était de trempe à représenter tous ses héros romains dans une république sortie tout armée de son cerveau ; presque toute la Fronde partait de l'arsenal historique de Mézerai. Plus tard, sous Louis XV, sous madame de Pompadour, sous madame Dubarry, Yoltaire, ce lynx, ce protée insaisissable qu'on n'enchaînait pas plus avec des colliers d'or qu'avec des carcans de fer, Voltaire fut gentilhomme de la chambre du roi ! Le danger de la monarchie commença, quand les gens de lettres se séparèrent d'elle et fondèrent leurs clubs (le philosophes : c'est-à-dire destructeurs et réformateurs. La révolution de 89 germait dans V Encyclopédie. Un ministre de Louis XVI, qui avait étudié à la sagace et profonde école politique de la Régence, le comte de Maurepas, sentit que le salut de la France était intéressé a maintenir la bonne intelligence entre la classe lettrée et le gouvernement : le traité de paix allait être signé, quand il mourut en laissant l'exécution de ses projets à Turgot , que sa probité , sa franchise et sa noblesse de sentimens mirent bienlùl en disgrâce. La naslilic serait

lombée d'elle-même , et la rovaulé se fût modifiée , rajeunie, reconstituée, sans piques et sans bonnets rouges, si Mirabeau avait correspondu librement avec sa Sophie, et traduit plus librement encore les Baisers de Jean second, qu'il eut à peine le temps de revoir sur la traduction de son ami La Chabeaussière!

Je me complais dans ces idées, que Machiavel eût traitées d'innocentes, et qui ont pourtant plus de portée que les systèmes pénitentiaires , les lois d'exception et les cours de justice, nécessités cruelles pour ceux qui les réclament dans des circonstances graves et urgentes. Je ne crains pas de les émettre, ces idées, qui n'ont rien de corrupteur ni de déloyal, et qui sont tout à l'avantage réciproque des lettres et de Tordre de choses existant. Semez du blé à la place de l'ivraie ; couvrez de terre fertile le rocher, et d'eaux vives le sable aride; transformez en historiens, en poètes, en romanciers , en savans et en artistes, les clubistes , les utopistes , les maratistes, etc. ; transplantez l'émeute de la rue dans l'académie; réveillez les querelles, tachées d'encre et non de sang, des uraniens et des jobelins (heureuse Restauration, dont les classiques et les romantiques prolongèrent l'existence!); rattachez les passions de la foule à des expositions de tableaux, à des représentations scéniques, à des publications littéraires; redonnez du charme à cette émulation de musée,

de théâtre, de bibliothèque ; aiguillonnez les esprits à l'espoir des récompenses, et surtout des applaudissemens ; faites que nous ne voyions pas de but plus éclatant et plus élevé que l'apothéose de Voltaire à sa dernière tragédie !... Eh! mon Dieu ! en Italie, on dételle les chevaux de la voiture d'un ténor ou d'une prima dona ; en Prusse, on met sous les armes un bataillon de garde royale pour recevoir mademoiselle Taglioni ; en Russie, l'empereur a des paroles affectueuses qui tombent , comme manne céleste, sur les peintres et les danseurs étrangers !

Continuez, Monsieur, ce que vous avez entrepris; secondez les volontés libérales du roi , qui nous a fait un Versailles plus magnifique et plus national que celui de Louis-le-Grand; il est bon que les gens de lettres ne soient pas seulement honorés en peinture, et que les morts se dessaisissent un peu de leurs éternels lauriers en faveur des vivans : on assure que Malfilâtre est mort de la façon que vous savez, le jour même où l'on décorait d'une inscription monumentale la maison où naquit Molière. Nous avons Versailles : ne nous rendra-t-on pas le Louvre ?

r,« I* Octobre \%\-^,

RIBLlnPHII.C.

LA SOEUR DU niSAUGRABIN

ŒUVRJBS

}>li PAUL-L. JACOB, BIBLIOPHILE,

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