DÉLÉGATION
Et des Démocrates voulant qij'e le Peuple, le Peuple universel, intégral, se gouverne lui-même.
Eh bien ! démocrates, nous allons voir chez nous quelque chose de plcfs curieux, de plus étrange, de plus phénoménal que ce qui vient de nous occuper chez les aristocrates : c^est • que la démocratie, partant du principe de la Souveraineté du Peuple, de sa Souveraineté absolue et permanente, voulant très carrément qu'il se gouverne lui-même, depuis soixante ans qu'elle professe ce principe si radical, si net, si simple et si clair, qu'elle se bat pour lui, qu'elle verse son sang pour en conquérir la consécration, n'a cependant jamais fait elle-même et jamais, généralement, proposé autre chose que de Taristocratisme et du monarchisme !
En effet, toutes les fois qu'elle a été victorieuse, au Heu d'incarner son principe et d'en finir par cette incarnation sur laquelle, une fois faite, il eût été impossible de revenir, ne s'est-elle pas toujours dépêchée de se livrer elle-même à Tennemi, au vaincu, en rétablissant de ses propres mains la forme despotique, en arrachant au Peuple le fruit de sa conquête et se dépouillant très benoîtement elle-même de sa victoire !
Qu'a fait depuis soixante ans la démocratie politique? quV t-elle proposé? qu'a-t-elle réalisé quand elle a eu la victoire ?
En principe, en théorie, en paroles, en abstraction^ je vois bien toujours la Souveraineté du Peuple mise en avant !
Oui, mais en pratique, eu exercice, c^est-à-dire en réalité, quoi, s'il vous plaît? qu'avons-nous fait? Toujours de la délégation ! rien que de la délégation, pas autre chose que de la DÉLÉGATION ! C'est-à-dire, tout simplement, au nom ' de la Souveraineté du Peuple, l'enterrement formel de la dite Souveraineté! Voilà ce que la démocratie a fait, pas autre chose.
C'est-à-dire que cette délégation qui est Tescroquerie perpétuelle des légitimistes du droit national, des impérialistes et des orléanistes, a été la duperie perpétuelle de la démocratie politique.
Entre les démocrates voulant que l'exercice de la Souveraineté soit DÉLÉGUÉ, délégué à un président, à des consuls, à un directoire, à un comité, à upe assemblée, à tout ce qu'il vous plaira, et les monarchistes en question, il n'y a qu'une différence, — une différence insigniOante et illusoire, — celle du temps: nullement une différence de principe et d'essence. Si le Peuple peut déléguer sa Souveraineté, l'exercice de sa Souveraineté (en fait, c'est tout un), c'est-à-dire l'abdiquer pour ud an, pour deux ans, pour trois ans , pourquoi pas pour dix, pourquoi pas pour un avenir indéflui ?
Et je vais vous dire tout de suite une chose : c'est qu'un Peuple qui tient sa souveraiueté et qui I'abdique, ne fût-ce que pour un an, est pris. On lui fait bien vite une constitution, des lois de circonstances, dés organes légaux de sa Souveraineté, c'est-à-dire des chaînes et des gens pour les tenir. Une fois bridé, on le mène,' on fait de lui tout ce que l'on veut, — pour peu du moins que Ton parvienne à s'entendre, ce qui, heureusement pour la démocratie, paraît aujourd'hui fort difûcile.
Cela a été, cela est, cela sera, et ce sera bien fait que cela 8oit,1aDtque la démocratie n aura pas su être autre chose elle< même qu'aristocratie et monarchisme. On nous fouettera, chers amis, tant que nous serons assez débonnaires pour couper, lier en paquet et fournir nous-mêmes les verges. Retenez cela. — Et je répète que ce sera bien fait et que nous serons ridicules, en sus, à nous en plaindre.
La révolution de 1848 éclate. Bien. Un gouvernement provisoire s'instajle. Très bieq.
La majorité de ce gouvernement provisoire et démocratie que ne voulait pas proclamer la République... par respect pour la Souveraineté du Peuple !
Le Peuple de Paris, sentant que Souveraineté du Peuple et Monarchie sont deux termes qui s'accordent tout juste comme lumière et ténèbres, fait une pression sur son gouvernement. Celui-ci s'empresse enûn de proclamer la République, c'est-à-dire le gouvernement du Peuple en puissance et en acte. Parfaitement bien.
Mais voilà que la démocratie victorieuse, manquant de rintelligence claire et pleine.de son principe, s'abandonne immédiatement. Il ne vient pas à l'idée du Peuple que République et gouvernement du Peuple par le Peuple, exercice direct du gouvernement par le Peuple c'est synonyme !
On lui dit : ** Le suffrage universel va créer un gouvernement déûnitif. » Le gouvernement provisoire bâcle une loi électorale, fixe un jour du mois d'avril pour les élections, et voilà le Peuple, Souverain en théorie, immense troupeau bêlant, en réalité, acceptant qu't^ ne peut en effet exercer sa Souveraineté qu'EN la déléguant, ou, ce qui revient au même exactement, en l'abdiquant.
Le Peuple, le Souverain, va donc naïvement procéder à la nomination d'une Assemblée constituante, souveraine, c'est-à-dire d'un Monarque absolu à n^uf cents têtes (et quelles têtes !) à terme non déterminé, mais, il est vrai, sous-entendu. Voilà la DÉLÉGATION !
A ce compte, le Peuple se reconnaît incapable d'exercer sa Souveraineté, et se la laisse confisquer. Croyant Ja fonder, il la fond, passez-moi le jeu de mot. Il rentre bel et bien en monarchie en se daunant uu Souverain extérieur à lui. Et d'Assemblée en Assemblée, en moins de deux aus, on lui reprend, hélas! jusqu'à cet exercice de Souveraineté ciimatérique et dérisoire, consistant à se nommer de temps en temps de nouveaux Souverains ! La loi électorale du 31 mai 1850 est là pour le dire.
Cette loi est-elle un malheur? Non, Dieu tout- puissant! Loin de là, c'est une leçon, une leçon nécessaire. Les démocrates la doivent bénir. Elle apprendra au Peuple, cette loi, que quand on a délégué sa Souveraineté à des Repré^ sentants, on n'est plus rien que les très humbles sujets desdits Représentants. Ceux-ci deviennent le Souverain de fait« et cela, quand bien même ils écrivent en tête delà Constitu-
tion cette bonne plaisanterie : « Que la Souveraineté réside « dans runiversalité des citoyens ^ei que nulle fraction du « Peuple ne peut, sans forfaiture, ê*en attribuer Vexeru cice. » Chose bouffonne! Toutes ces constitutions, occupées d*un bout à l'autre à organiser la Souveraineté en dehors du Peuple, à en conférer l'exercice à une inflniment petite fraction du Peuple, débutent toujours par celte déclaration ! Qu'on y voie du moins l'irrésistible puissance du principe de la Souveraineté du Peuple. On peut le torturer, l'étrangler, l'étouffer ou Tescamoter dans l'application, on ne saurait plus le nier comme base du droit. Il faut flatter et cajoler le lion pour lui rogner les ongles et le pouvoir enchaîner. C'est du moins un hommage rendu à sa force. Il est vrai aussi que le pauvre lion s'étant déjà laissé prendre cinq ou six fois à la même manœuvre, on peut dire qu'il est encore un peu... un peu débonnaire.
Oui, ceux qui ont en main ja confection de la loi, — la confection de la loi avec laquelle on rend légale à volonté la suppression de toutes les libertés publiques, avec laquelle on fait tout ce que Von veut; qui disposent de la force armée; qui nomment à tous les emplois; qui décident souverainement de l'impôt, de la paix, de la 'guerre, de tout enfin... ceux-là, certes, sont le Souverain! Et je voudrais savoir ce que le plus absolu des despotes leur pourrait envier? Ils ont, outre le pouvoir absolu, arbitraire, despotique, un air 3e légalité et un manteau de droit national, qui semblent rendre leur pouvoir absolu sur le Peuple parfaitement raisonnable et légitime. .
Peuple, DÉLÈGUE donc ta Souveraineté! Cela fait, je garantis à ta Souveraineté le sort inverse de celui de Saturne : ta Souveraineté sera dévorée par la Délégation, sa fille.
La Souveraineté du Peuple qui s'exerce par des représentants n'est déjà plus qu'une ombre. Et comme cette ombre déplaît fort, on ne tarde jamais à en faire un crime. Ceci est de rhistoire. En prendra-t-on enfin bonne note?
Cependant la Souveraineté du Peuple est devenue, en fait
^de pouvoir, de gouvernement, de législation, le dogme de
Pesprit moderne. C'est incontestable et avoué par les roue*-
rfes mêmes des diverses troupes d'escamoteqrs qui cultivent
nos trois ou quatre variétés de muscades niODarehiqucs.
Or^ aussi longtemps que ce qui est devenu le dogme de Tesprit moderne restera hors de la réalité; aussi longtemps quo les explosions successives du droit seront suivies d*usurpations quelconques; aus:>i longtemps qu*il se formera des Souverainetés de fait, extérieures et contradictoires à la Sou veraineté de droit, la société sera en révolution, i.a Souveraineté du droit et du dogme doit tendre toujours à renverser tous les gouvernements qui ne seront que des formes di- . Perses de sa négation. C'est forcé. C'est donc la guerre sociale en permanence. Cette guerre^ comme toutes les autres, plus que toutes les autres, n'est bonne pour personne.
11 n'y a qu'une voie pour eu sortir, qu'une manière de rétablir la paix, c'est d'accorder^le dogme et le lait. Et puisque nul ne peut nourrir sérieusement Pespoir de voir le dogme ancien ressusciter, il se faut décider à rendre le fait moderne conforme au dogme moderne. -Puisque l'esprit nouveau brise tous les vieux vases, consentez à faire un vase nouveau pour Tesprjt nouveau. Jusque-là, je le répète, vous n'aurez que des avaries... Mais je crois, Dieu me pardonne! qoe me voici cherchant à convertir nos adversaires. C'est une vieille babifude et, je le crains fort, du temps perdu.
Je dis donc à la démocratie qu'il faut qu'elle en finisse, que c'est à elle à faire sa besogne et que c'est très simple.
£n quoi cela consiste-t-il?
 être d'accord avec elle-même, à être conséquente à son principe, à en vouloir l'application pure et simple, tout bonnement.
La démocratie demande que la Souveraineté du Peuple 'devienne une réalité, n'est-il pas vrai?— Si le Peuple délègue sa Souveraineté, il I'addique. La démocratie ne peut donc vouloir de la délégation sous aucune forme. Ce serait ▼ooloir en même temps deux contraires.
Il faut donc que le Peuple exerce lui-même sa Souveraineté? — Oui. — Comment? — Comment? eh! parbleu, en l'exerçant! cela n'est pas difficile à comprendre...
Toute loi a un ou plusieurs principes. Le Peuple, dans ses communes, vote le principe de ses lois. Les voix sont comptées dans chaque section locale. Tout cela est public et authentique. On additionne les suffrages^ et la volonté collective, réelle et directe du Peuple ou de la majorité est manifestée. Voilà la loi. Il n'y a plus qu'à la rédiger. C'est ce que fait
ie ministère nommé par le Peuple, et qui se conforme à Id volonté exprimée du Peuple, pour plusieurs raisons : d'abord parce qu*un ministère obéit naturellementau Souverain dont il dépend ; ensuite parce que «i le Souverain n'était pas content de. son ministère, il en changerait a Tinstant même ; enfin, parce.que la rédaction qui ne serait pas conforme à la volonté manifestée du Peuple, ne serait pas acceptée par celui-ci et qu'il en faudrait faire immédiatement un autre. Voilà tout le grimoire.
Je ne me dissimule pas une chose : c'est que cela est beaucoup trop simple, beaucoup trop facile, pour ne pas paraître tout d^abord monstrueux, absurde, impossible et souverainement extravagant à tous les hommes d'Etat et à toutes, les fortes (êtes politiques. Moi-même, hélas ! en ma qualité de tête pensante, n'en ai-je pas été scandalisé tout le premier, et n'ai-je pas répondu à la proposition par un sublime sourire, accompagné d*un fort significatif /at^sez donc! — Ces arguments vainqueurs, bien d'autres que moi les feront, et on ne s'en tiendra pas là.
Quoi qu'il en soit, et sans y répondre pour le moment, voici ce que j'ai provisoirement à dire aux fortes têtes :
Impossible, absurde, extravagant, monstrueux... et cent autres qualifications du même genre, soit! Mais acceptez du moins de deux choses l'une :
Ou I'exprèssion de la Volonté propre du Peuple ;
Ou une DÉLÉGATION quelcouquo de sa Souveraineté, et des gens chargés de vouloir pour lui.
Dans le second cas , le Peuple ne se gouverne plus luimême. On le gouverne. Cet on sera tout ce que vous voudrez, excepté lui. Donc, si la manifestation de la volonté propre du. Peuple dans ses affaires est impossible, absurde, extravagante, alors c'est que le gouvernement du Peuple par lui-même, c'est-à-dire la Démocratie, est une impossibilité, une absurdité, une extravagance. Il n'y a pas de milieu.
Je préviens que ceci est un étau, un étau dont les deux joues serrent fort et que l'on n'en sortira pas, quoi que l'on tente. Aus$i inviterai-je à examiner les joues de l'instrument et la vis qui les serre avant de s'y engager. — Mats continuons à causer et laissons l'étau pour le moment. .
Quand on discute une question sérieuse, il faut s'interdire ces mauvais refuges que l'on cherche quelquefois dans uncv certaine altération du sens des mots. Lorsque nous parlons de la DÉLÉGATION, nous entendons la délégation telle qu'elle a toujours été pratiquée dans Tordre politique. C'est un fait absolu, une aliénation complète de la volonté de l'électeur dans la personne de son prétendu représentant. Un manda- . taire, dans le langage ordinaire, exécute ce que le mandant veut, spécifie. En politique, ce n'est plus cela. Le mandataire fait ce qu'il juge à propos. Quand le Peuple a nommé ses prétendus mandataires, il se trouve avoir nommé ses Maîtres. Ces maîtres nommés, il est pris. On lui présente un traquenard; on l'invite à y mettre le pied , il l'y met, et quand il est pincé, on lui dit qu'il a exercé sa Souveraineté et qu'il n'a plus rien à faire qu'à obéir à la loi sacrée qu'on va lui confectionner. Ce sera, lui affirment- on, sa volonté à lui-même. En effet, ne sera-t-elle pas l'œuvre de ses man^ datait es? -
Le gouvernement provisoire, en convoquant une assemblée nommée par le suffrage universel, a crû très certainement rendre enfin au Peuple français l'eïercice de sa Souveraineté. Voyons cependant à quoi oelase réduisait. J'analyse:
M Peuple français, dit le gouvernement provisoire^ la ré- « volution a fait table rase du passé politique , des gouver- «• nements d'oligarchie et d'usurpation. Tu vas entrer en- « fin dans l'exercice de ta Souveraineté, tu ne relèves plus M que de ta propre volonté, tu vas te gouverner toi-même.
M En conséquence:
« Le 23 avril prochain, tous les citoyens âgés de 21 ans, « ayant six mois de domicile, se réuniront par collège de dé- « partement, et nommeront, dans chaque département, au M prorata du chiffre de sa population, neuf cents représen- « tants. *•
Bon, et que seront ces représentants!
«Ces représentants feront ta Constitution. Ils seront le «gouvernement, le pouvoir, la loi. Ce qu'ils décréteront M sera ta règle, n
Traduisons :
« Peuple français ! tu es le Souverain ; tu as conquis la n majorité. Tu vas désprmais te {[oavemer toi-oiéme.
« Les lois, les actes da gouveroemeDt, De seront plus que M ce quUis (loiveDt être, TexpressioD de la volonté même M d'un Peuple libre.
M En conséquence:
u Le23avril prochain» tu auras à nommer oeuf cents ci- ^ toyens pour te représenter. Ta Souveraineté ii'exerce ce «jour-la pendant le temps nécessaire pour faire tomber un M morceau de papier dans une boite. Cela fait, elle ira dor- <« mir jusqu*à ce qii'on vienne la réveiller... à moins, toute- <• fois, que, pendant son sommeil, ou ne Tétrangle ; mais ne M prévoyons pas ce pénible accident.
•« Tes neuf cents représentants nommés, sois bien trauqtiille,^ M tu as des maîtres, comme devant. Ils vont te faire des lois M dont pas une, peut-être, si on la présentait à ta sanction, « p'aurait ton consentement. Elles n'en seront pas moins , « pour toi , obligatoires. Ne seront-elles pas Témanation de «• ta propre volonté, Tceuvre de tes propres mandataires, et « ta gendarmerie, ta propre gendarmerie, ne sera-t-elie pas « là pour te forcer à leur être docile? Quoi que fassent ces «neuf cents citoyens vertueux, que tu ne connais générale* M ment pas le moins du monde, quoi qu'ils t'imposent, allas- «< sent-its dans leur constitution oa dans leurs lois électo- « raies jusqu'à t'enlever le droit de te nommer ultérieure- «• ment d'autres maîtres, tu devras te tenir pour heureux, •* conU^nt et surtout libre , Souverain et gouverné par toi- «• même. Ne leur auras-tu pas, en effet, délégué ta Souve- «raineté?»
Le Peuple, je ne sais pas de mot meilleur, coupe dedans. Fier d'être souverain, il marche, le jour dit, aux boites électorales. II y dépose son vote, et voilà sa Souveraineté daus des tirelires dont il n'a plus la clef. Le voilà remis sous le.joug. Ce souverain dépend d'une volonté extérieure à la sleune« Les partis aristocratiques et monarchiques n'ont plus désormais qu'à faire jouer leurs influences. On leur a rendu leur forme, leur instrument. On a refait et remis au Peuple une bride. Il n'y a plus qu'à s'en saisir, c'est-à-dire à s'emparer de la majorité. C'est bientdt fait. Le dos du Peuplé a retrouvé un cavalier éperonné et tenant cravache. Et marche Populus ! marche donc, tu es souverain !
En féYfieri la spoutanéitk du Peuple fait éclater, eu uu
jour, toutes leê libertés politiques. Il ne faudra pas six mois au gouYemement soi-disant représentatif de la volonté du Peuple pour les lui reprendre toutes et le charger d'un poids plus lourd dMmpositions et de lois compressîves !
C'est évident : dès que ce n'est plus qu'un très petit nombre qui tient le gouvernement, Il y a bientôt une coterie représentative d'un parti, ou une coalition de coteries, qui devient maitresse. Alors elle est, de fait, le gouvernement, et pour défendre le gouvernement, c'est-à-dire sa domination, il lui faut des lois de compression. C'est ce qu'on appelle sauver le gouyerûement, ^uver le. pays, sauver la République, sauver la société; on ajoute même la religion, la famille, la propriété, etc. : la sauce en est meilleure.
Depuis trente ans, nos assemblées législatives n*ont guère fait autre chose que de sauver le pays, c'est-à-dire de laire des lois de compression et de répression, c'est-à-dire de se donner des armes pour défendre le gouvernemeut de leur parti, contre les agressions des autres partis qui, naturellement, veulent sans cesse, eux aussi , s'empïirer du gouver- Df ment du pays, toujours pour sauver le pays, cela va sans dire.
Que si, cependant, le pays se mettait une bonne fois à faire ses affaires, à être son propre gouvernement, s'il s'affrancbissait une bonne fois de la bride, m'est avis qu'il n'aurait pas besoin d'un grand appareil de lois pour se défendre, pour se sauver, et que, par cela seul qu'il deviendrait son propre législateur, les neuf dixièmes du travail législatif que font d'ordinaire *les assemblées seraient économisés comme parfaitement superflus.
Si le gouvernement provisoire eût été conséquent avec ses prémisses, il n'eût point dit au Peuple français : « Pour • exercer ta Souveraineté, tu vas te dép&;her dé l'abdiquer M entre les mains d'une petite cohue d'élus réunis de tous « les bouts de la France. » ^
Il èAt dit à ce Peuple :
• En faisant table rase des usur)>ations antérieures, la ré- « volution a anéanti toutes l^ lois de répression que ces « usurpations avaient échafaudées pour se défendre et lier le « Peuple.
<« En proclaïuant la liberté de la presse, le droit de réu- «DioD, d*associatiou, d'enseignement, etc., nous procla- « mon» que le Peuple est rentré dans ses droits, des droits •» indispensables à Texercice de sa Souveraineté.
<« Le gouvernement appartient au Peuple. Le Peuple ne M doit plus s'en dessaisir.
M En conséquence, nous uMnviterons point le Peuple à M DÉLÉGUER sa Souveraiueté à des mandataires arbitres de « son sort, c'est-à-dire à de nouveaux maîtres, qui, sous M prétexte de le représenter, et de lui donner une Consti- «• tution et des lois conformes à sa volonté, lui imposeront, •< en réalité, fatalement, leur volonté à eux, c'est-à-dire une M nouvelle servitude.
M Le Peuple universel e9t le seul pouvoir, le seul Souve- «« rain, par conséquent le seul législateur.
M II fera seul ses lois, ou, s'il lui convient de les faire pré- «• parer par des mandataires, ces mandataires ne seront ja- « mais un pouvoir, à plus forte raison un pouvoir exté- « RIEUR A LUI. Les projets de loi, préparés et proposés par M ceux-ci, ne seront lois que par la sanction du Peuple uni- « versel.
•« Il est temps d'en finir avec les révolutions, c'est-à-dire « avec les gouvernements d'usurpation, avec les dynasties, « avec les partis. Cela ne se peut qu'en submergeant les « partis dans la nation. La volonté collective du Peuple est « la seule loi que le Peuple puisse tenir pour légitime et re- « connaître. Et ce n'est pas comme gouvernement de révo- ««lutlon, mais comme membres du Peuple nous-mêmes, « de notre propre droit d'hommes et de citoyens français, M que nous proclamons ces grands principes. Le Peuple uni- M versel est le législateur naturel du Peuple : chaque citoyen M a le droit de n'en pas reconnaître d'autre. Tel est le M dogme moderne du droit politique ; l'esprit vivant de la « société nouvelle.
« L'Assemblée nationale, c'est donc la nation tout en- M tière.
u Et comme la nation ne se peut réunir en une seule «M assemblée, elle se formera en sections dans chaque locale llté.
« La loi est un contrat intervenant entre tous les mem- M bres de la société. Elle ne saurait, sans instituer une inin que servitude^ être obligatoire pour ceux qui auraient ^lé
— SS- II repoussés de la formation de ce contrat. En conséquence, M tous les Français majeurs des deux sexes font, de plein « droit, partie des sections où est leur domicile.
u Les sections TOteront en mâme temps, par toute ta <• France, sur chaque proposition mise à l'ordre du jour de M la nation. Les suffrages tbtalisés manifesteront la volonté M du Peuple français.
M Cette manifestation sera la loi.
« Les sections se constitueront régulièrement le 10 marsi M 1848 par toute la France en formant leurs bureaux à l'é- « lection.
« Nous, ministres provisoires du Peuple, investis par la « nature des choses d'une initiative temporaire, nous pro- « posons au Peuple français de décréter dans les séances des « (tels et tels jours) :
M L La loi est l'expression de la volonté collective et di- « recte du Peuple, représenté par tous les nationaux ma- M jeurs.
M IL La presse ( mode de communication de la pensée « publique avec elle-même ) est affranchie de toute en- « trave, cautionnement, timbre, et servie gratuitement par « les postes nationales.
« III. L'imprimerie et la librairie sont libres.
u lY. Les citoyens ont le droit de former tontes espèces de M réunions ou d'associations.
M y. L'enseignement est libre.
«VI. Toute proposition réunissant 500 mille suffrages sera « réputée prise en considération par la nation et mise à son u ordre du jour.
« VII. Sauf les cas d'urgence, il s'écoulera au moins un M mois entre la mise à l'ordre du jour et le vote de la pro- M position.
« VIII. Toute proposition relative soit à l'ordre du jour, u soit à la révocation du ministère du Peuple, sera réputée « d'urgence.
M IX. Le ministère du Peuple rédigera la loi conformé- « ment aux principes votés par le Peuple. »
Si le gouvernement provisoire eût fait cela, rien que cela, au lieu de présenter à la Souveraineté du Peuple l'impasse, je répète le mot à dessein, le traquenard de la délégation, Il eût en réalité , et pour la première fois dans le monde moderne, mis la Souveraineté du Peuple en exer-
cice, 60 foaclioot en vie. Il eût remoaié aiosi à la Murce du droit, do la légitimité ; il eût résolu ce formidable problème du pouvoir démocratique, qui fermente depuis trois cents aas dans les flancs de nos sociétés, et clos Tépoque révolu* tionnaire ou volcanique de Tordre nouveau.
On ne dira pas, je pense» que ceci n^était pas faisable. Rien n^était plus facile. Les sections se fussent constituées au jour dit sur tout le territoire de la République* et en trois ou quatre séances les neuf propositions eussent été votées.
. Je demanderai d*abord ce que fussent devenus les hail^ loos légUimes des vieux partis monarchiques en présence de cette légitimitë-ci ?
Dès que la nation eût compris, par l'expérience de quelques votes, qu*elle pouvait facilement décider elle-inéme de son sort, régler directement toutes ses affaires importantes, dès qu'elle se fut sentie réellement majeure et souveraine, en exerçant formellement elle-même sa souverain nejlé, je demande comment l'idée eût pu venir à quelqu'un d^éspérer la faire rentrer en tutelle, en minorité, de lui proposer d*abdiquer, de déléguer son droit ? Cette simple expérience eût été une révélation. C'en était fait des friperies politiques. Ce que nous connaissons sousie nom de parti, c'est-à-dire ces diverses agrégations d'intérêts aveugles, d'étroits préjugés, cristallisées autour de quelque forme de la servitude, étaient brisées, réduites en poussière. C'était la consommation des cadavres.
Ces cadavres, le gouvernement provisoire, en jetant la Souveraineté nationale dans le trou de la délégation, les a ressuscites. Nous avons déjà remarqué en effet que, dès que la Souveraineté nationale s'abandonne, se délègue, la nation rentre immédiatement sous uo gouvernement extérieur à elle, c'est-à-dire sous un instrument de domination dont nécessairement quelque influence partielle se saisira. La Souveraineté passant de tous à neuf cents , ou tel autre petit nombre que vous voudrez, les partis n'ont plus qu'à manœuvrer pour conquérir la majorité. En se retirant, la nation laisse à découvert la grève gouvernementale et les parasites Tenvahîssent. £h! comment voudriez-vous qu'elle gouvernât quand elle^est absente? Quoi ! les bonnea iê U
Souveraineté du Peuple ejLigent eux- lutoes que le PeupU dooDe sa démission, qu*il rentre en léthargie politique, et Us troQTent étonnant que les partis rentrent en exercice! Vous avez deux mois de victoire, vous les employez à refaire une bride au peuple; et la bride remise en place, vous vous étonnez que d'autres cherchent à s'en saisir , et que les plus agiles s'en emparent ! La délégation , c'est la bride , c'est la monarchie. Démocrates, vous avez fait de la monarchie
comme M. Jourdain faisait de la prose Je dis ceci saiis
récrimination ; je n*en aurais pas le droit, n'ayant pas plof pensé que vous-mêmes et que le gouvernement provisoire à cette solution si simple, si naturelle du problème de la Sou^ veraîneté du Peuple, qui consiste, pour que le Peuple se goo* verne lui-même, à le laisser se gouverner lui-même ! PuisojQus dans nos erreurs des leçons pour l'avenir.
La décision du gouvernement provisoire qui eût mie la France en possession d'elle-même submergeail donc les partis monarchiques.
On peut se demander quelle eût été, en face de cet acte, l'attitude des hommes révolutionnaires.
Je dis que les plus ardents, les plus volcaniques eussent été calmés net.
Ce qui, à toutes les époques, a causé les violences mncires ou servi de prétexte plausible aux violences ambitieuses , c*est la crainte , toujours fort légitime on en convleodia puisqu'elle a toujours été justifiée, que la révolution fAt escamotée, et le peuple, en fin de compte, frustré de sa victoire.
Les hommes des clubs, les chefs des barricades, ceux que Ton a appelés les Rouges^ ne voyaient certes que de mauvais œil, en mars et en avril, approcher une assemblée constituante. Un instinct, des mieux fondés, les avertissait que la révolution démocratique et sociale, loin d'y trouver son port, y toucherait sur un premier écueil.
Cependant, malgré les craintes aussi vives que justes da la partie la plus inquiète, la plus susceptible de la démocratie, nqlle opposition sérieuse ne fut faite i la réunion d'une assemblée nationale issue du suffrage universel.
L'idée de la législation directe n'était venue à personne, encore moins avait-elle été produite. En l'abeàice da co
mode de manifestation de la volonté nationale» la représen^ tation par voie de suffrage universel paraissait la seule issue. Eh bien ! ces violents, ces rouges, ces hommes de crime et de sang) comme disent les petits folliculaires et les grands orateurs de la réaction, ces hommes qui étaient les maîtres de Paris, qui sentaient profondément, quoique sans analyse, que la Souveraineté nationale et la souveraineté d'une assemblée nationale n'étaient pas choses identiques, qui ne doutaient guère, dans le for intérieur, que la seconde n'eût bientôt dévoré la première et désarçonné la démocratie, ces hommes, —tant est forte sur les âmes démocratiques non pas seulement le droit démocratique dans sa majestueuse toute-puissance, mai$ la simple image, Tombre seule de ce droit! — ces hommes laissèrent venir sans opposition l'assemblée à Paris. Bien plus, il s'Inclinèrent, le 4 mai, devant elle et saluèrent d'un immense hommage, en elle, le Droit souverain du Peuple qu'elle semblant représenter.
C'était la seule forme connue du Droit ! je le répète, malgré les voix intérieures qui leur annonçaient la défaite, cette forme qu'ils sentaient contenir la contre-révolution vivante, ils la respectèrent parce qu'elle paraissait être la forme du droit.
L'assemblée Constituante est aujourd'hui du domaine de l'histoire : on peut parler avec liberté. Je dis donc carrément qu'au 15 mai elle était jugée ; — jugée par le sentiment populaire et jugée juste. Ces onze grands jours qu'elle avait passés, sous la présidence flasque de Bûchez , à discuter la moitié d'un mauvais règlement, prouvaient qu'elle était à dix mille mètres au-dessous du niveau des circonstances intérieures et extérieures. Le parti de l'ancien National avait Vhégémonie de cette réunion hybride. Rien ne sortait de cette assemblée, et au son qu'elle rendait la démocratie entendait bien qu'il n'en devait rien sortir, — rien du moins de grand, de large , de fécond , de vraiment démocratique. C'était un mulet. Le signe de la stérilité éclatait sur son front. Le gou- Ternement provisoire expiait, en agonisant dans la commission executive marquée pour tomber bientôt dans le sang, son défaut d'initiative et de fibre démocratique. Le petit nombre d'hommes d'idées, perdus dans cette assemblée, s'y sentaient pris comme dans une boite et y étouffaient.
Honnête dans le plus grand nombre de ses membres, mais impuissante, incertaine, timorée dans son ensemble, et toute
prête a tourner en colères contre la Démocratie et le Socialisme son incapacité notoire à résoudre le problème démocratique et social qu'elle avait confessé à la face du Peuple dans toutes ses candidatures, elle dut tomber et tomba, en une semaine, dans le despect du Peuple. L'instinct démocratique reconnaissait qu*il ne s'était pas trompé. Cela fit le 15 mai.
Eh bien ! — et c'est pour ceci que je fais l'histoire vraie du 15 mai, — je constate que ce 15 mat n*a été cependant qu'une poussée^ un effet d'entraînement et d'exaltation vertigineuse subit, sans préméditation de la part de ceux mêmes qui l'ont accompli ; que Timmense majorité de la démocratie Ta caractérisé de coupable extravagance, et que l'abandon où se sont trouvés les auteurs, je dirai même les auteurs malgré eux decetteéchauffourée, demeure comme un éclatant hommage au droit national universel ! Cet abandon et ce blâme ont manifesté le respect de la démocratie pour une forme de ce droit, illusoire pourtant en elle-même, et dont le contenu vivant lui inspirait déjà plus que de la défiance.
Les républicains avant 1848 estimaient tous très légitime de se défaire par un heureux coup de main d'un gouvernement de privilégiés, d'une charte et d'une monarchie bâclées en 36 heures par 223 députés que le corps des censitaires de la Restauration n'avait pas même nommés ad hoc. Or, de* puis l'installation du suffrage universel, même après que sa première et surtout sa seconde épreuve eurent si mal tourné pour la démocratie, les républicains, même ceux vieillis dans les conspirations , ont professé le respect pour l'expression quelle qu'elle fût , quelque égarée qu'elle leur parut, de la volonté nationale. Ils ont condamné hautement toute pensée d'insurrection, quels que pussent être les actes du gouvernement, pourvu que le gouvernement respectât lui-même la Constitution et la source nationale où il puisait sa légitimité* le suffrage universel. Attendant tout de l'éducation de ce suffrage, ils respectaient le droit dans sa forme connue.
Je suis donc fondé à dire que si gouvernement provisoire eût consommé le principe démocratique en prenant la souveraineté et son expression dans la volonté directement manifestée du peuple universel, les partis monarchiques eussent été engloutis dans la masse nationale et, du même coup, le grand parti démocratique satisfait et par conséquent calmé. Les plus rouges fussent devenus les plus amis de
Vùrdre démocratique, une fois cet ordre fondé, iocoutestabiemeDt fondé.
Et les socialistes! m'entends-je dire; ces abominables rêveurs qui veulent détruire la famille, la propriété et boule* verser la société, vous ouvrez le champ national à leurs détestables fureurs!
Je voudrais qu'il fût possible de caractériser plus poliment cette objection : c'est une sottise. Le champ national sera, ce me semble, assez bien gardé, quand il sera gardé par le propriétaire qui est la nation.
Eh! bon Dieu, pauvres gens que la peur aveugle, sachez donc que $11 y a une chance pour que vous tombiez un beau jour sous le coup de quelque socialisme, ce ne pourrait être précisément que par l'existence même et par la vertu du gouvernement extérieur et supérieur à la nation. Dès que cette machine de domination , en effet, dès que cette bride est là et qu'elle peut passer, comme cela se voit si fréquemment, des mains d'une coterie à celles d'une autre, on conçoit que tel parti socialiste se puisse flatter de la tenir un jour et de s'en servir.... c'est-à-dire de gouverner, d'exercer la dictature au proGt de son idée, d'imposer son système à la nation , de par la loi, puisqu'il ferait la loi.
Et remarquez, bonnes gens, que ce cas échéant, pour que la nation ne subit pas ce socialisme en possession du
riuvemement, il faudrait précisément qu'elle eût recours elle-même, a sa spontanéité propre]; il faudrait qu'elle tirât d'elle-même un effort supérieur à la pression de cette machine gouvernementale forte de 400 mille baïonnettes, de $00 mille fonctionnaires, et du oort^e de toutes les lâcheté tiolentes qui se rangent toujours à la queue du gouvernement ! Bien loin donc que l'exercice vrai, franc, direct de la souveraineté ou delà spontanéité nationale, — c'est tout un, — livre la société désarmée à la dictature d'un parti socialiste ou de tout autre parti, la séparation de ces deux termes, société et gouvernement, ouvre seule carrière à ces sortes d'entreprises.
Représentez-vous, en exercice , le gouvernement de la nation par la nation.
Toute proposition, politique ou sociale , est renvoyée devant ies assîtes nationales.
Pour être pri»$ en eonridérëtùm seulement, Il lui Aiut déjà Tappoi de 500 mille suffrages, — uu chiffre plot éle«i4 peut-être si le peuple, à la pratique, trouvait ce chiffre In^ suffisant pour s'opposer au débordement des propositions absurdes ou non encore arrivées à maturité: c'est on polot du règlement de l'assemblée universelle.
Et après la prise en considération, le vote dans une a^ semblée de 16 millions de votants inscrits ! De quel parti, de quelle secte, c'est-à-dire de quelle fraction, bonnes gens, aurîez-vous donc peur?
Mais je sors toujours de mon programme* II était con veno que je ne parlerais qu'à la Démocratie, et la Démocratie n'a pas besoin d'être rassurée contre elle-même. NMmporte ! SI Ton parvenait, en creusant la question, à gagner do monde dans les rangs opposés, ce serait chose heureuse. D'ailleorS) la masse flottante est toujours là. Continuons donc librement notre étude.
J'ai démontré qu'en présence d'une nation de 84 millions d'hommes, exerçant régulièrement et directement elle-même sa souveraineté, en face de ce droit, primordial comme la substance, absolu comme la raison, clair comme la lumière, légitime comme deux et deux font quatre, les dogmes usée' des vieux partis aussi bien que les prétentions dictatoriales des idées nouvelles s'abîment et disparaissent. Quand on peuple a rappelé à lui le maniement de sa volonté législative, nulle fraction, vieille ou jeune, caduque ou robuste, ne sao-* rait songer à le lui ravir. C'est l'évanouissement de tooU» les factions, leur engloutissement.
Tant que ce peuple, au contraire, comme one masse inerte, est mû par une machine gouvernementale extérieure à lui, dont chaque parti peut se servir pour imposer à la nation sa loi, le combat acharné de ces partis, les intrigues, les coups d'État et les révolutions sont nécessairement à l'ordre du jour.
Cette compétition est naturelle. Je dirai plus, elle est légitime. Si l'on croit à ses Idées, en effet, et qoe la natio» se gouverne elle-même, on cherche à la convaincre, (hi Mt de la pjopagande. Biais si la nation «e laisse gouverner, ov doit cbareber à enlever la machine gmnwnêmatMê à emm qui l'appUqiiett aipx idéts opposées i oato qm Pmi mH
bouDes, pour la mettre au service de celles-ci. Od fait alors de l'intrigue, de la bataille, de la compétition poli* tique.
Dans un cas, lutte des idées pour conquérir Tadhésion des esprits;
Dans l'autre, combat des partis pour s'emparer de la machine de domination.
Et comme nous vivons dans des temps où nul parti ne saurait imaginer que les autres lui cédassent jamais le pouvoir et ne travaillassent à le démolir quand il les domine, il est clair que la société sera en révolution permanente, en guerre patente ou latente, tant que la nation, consommant enân le principe démocratique, ne reprendra pas elle-même le maniement de sa volonté, le gouvernement de ses affaires.
Amis de la sécurité, de la stabilité, cherchez bien , cherchez de tout côté, et si en politique vous trouvez ces biens que vous désirez quelque part ailleurs qu'au bout de la route où l'humanité marche si visiblement depuis trois siècles, veuillez nous en aviser: Mais vous perdrez «votre temps. Liberté de tous, égalité de tous, souveraineté de tous exercée par tous, réalisation absolue du droit, tel est le terme. Impossible d^empêcher le monde moderne d'y tendre. Pourquoi donc retarder la marche, puisque vous n'aurez jusquelà que la bataille furieuse des partis pour le monopole du pouvoir, et toujours l'assaut donné par les exclus et par le droit démocratique à celui qui se trouvera momentanément en possession? Prolonger le provisoire, l'instabilité, la guerre, est-ce bien habile à vous, surtout quand il est certain que'malgré tout on verra la fin... et que plus vous aurez mis d'obstacles à cette fin, plus vous vous la serez préparée mauvaise?...
J'ai dit que le Peuple français est désormais ingouvernable autrement que par lui-même.
Je ne discuterai pas en détail la possibilité de son gouvernement par l'un quelconque de nos partis monarchiques. La formule de dynamique politique qui ne donne, pour le gouvernement de chacun de ces partis, qu'un équilibre insiabkf suffit è la démonstration. Je la reproduis : ^
« Capables de se coaliser momentaDémcnt contre la dé« « mocratie et le socialisme, les vieux partis ne sauraient « s'entendre sérieusement entre eux ou se subordonner ain- « cèrement à l'un d'entre eux. Ils auront d'ailleurs inœs- « samment contre eux la puissance du droit collectif» et des « intérêts populaires qui se développent invinciblement « dans le monde moderne. » Voilà la formule. Elle est assise sur la logique et sur Thistoire.
Ce qu*il s'agit de montrer maintenant, c'est qu'aucun parii démocrate ou socialiste ne saurait non plus^ lui-mtme, exercer le gouvernement du Peuple français.
Je vais, pour embrasser tous les cas, supposer qu'un ac* cident politique, comme on en voit tant, a débarrassé la France du gouvernement de la réaction. Naturellement, celle-ci s'aplatit, comme en Février. Je vais plus loin : j'admets que la démocratie triomphante a, cette fois, par raison de précaution, exporté toutes les notabilités réactionnaires et que, en sus, par voie de représailles, et pour n'être pas entravée dans l'œuvre de l'organisation démocratique et sociale, les droits politiques de tous les citoyens connus, dans chaque localité, comme ayant secondé les mesures de la ligue contre-révolutionnaire, sont suspendus jusqu'à nouvel ordre. Je fais ainsi, par hypothèse, à la démocratie sociale» la partie la plus facile, je lui mets toutes les cartes en mains.
£h bien! dans cette occurrence, si le principe démocratique du gouvernement du pays par lui-même n'est pas appliqué, je dis que la nouvelle victoire ne sera bientôt que le plus déplorable et le plus misérable des avortements... et je le prouve.
Un groupe do chefs démocrates socialistes est au gouvernement, et les ennemis de la Démocratie sont paralysés.
Ou ce gouvernemeni entendra, sous prétexte de nécessité révolutionnaire, exercer pendant un temps plus ou moins prolongé la dictature ;
Ou bien, dans le plus bref délai, il convoquera une assemblée nationale souveraioe et nommée exclusivement par les électeurs démocrates. ^
Je dis que l'un ou l'autre de ces gouvernements se verra immédiatement assailli par des difficultés insurmontables.
Je laisserai, si Ton veut, tous les embarras ordinaires des crises de ce genre et notamment ceux du Trésor.
Le gouvernement aura sur les bras la question sociale. Cela suffit à ma thèse.
La question sociale, à Texistence de laquelle on refusait de croire avant Février, a fait sur la scène du monde, à cette date, une apparition assez fornfîdable.
Je demande quelle comparaison se pourrait établir entre cette première apparition et l'explosion qui éclaterait dans les circonstances que je suppose?
Ce ne seraient plus les prolétaires de Paris, de Lyon, de quelques grandes villes : ce seraient les innombrables phalanges des prolétaires des villes et des campagnes de la France entière, aujourd'hui dament socialisés, n'entendant pas qu'on escamote cette fois la question, et demandant au gouvernement démocratique et social raccomplissement du socialisme,' c*est-à-dire, pour abréger : plus de misère !
Il n'y a pas à dire ! Un gouvernement démocrate socialiste n'aurait pas, comme la réaction, la ressource de répondre au Peuple en lui présentant 400 mille baïonnettes.
Plus de misère ! Voilà le premier point du programme socialiste du Peuple. Il y en a encore d'autres. Mais, toujours pour simplifier, celui-là me sufQt. J'admets encore que le Peuple mette de nouveau trois mois de misère au service du gouvernement démocratique et social en exercice. Que fera ce gouvernement? Comment s'en lirera-t-il? Comment résoudra-t-il le problème?
Oh! je sais fort bien qu'il ne manque pas de réponses à ma question. H y a, je veux le croire, bien des plans de gouvernement révolutionnaire et de réorganisation sociale du pays, tout prêts dans bien des poches. Mais c'est justement là le malheur.
L'unité s'est faite autour du mot Socialisme, cela est certain. Adopté comme drapeau commun, il signifie pour tous : nécessité d'un Ordre social nouveau. On est encore, je Tavouerai, assez d'accord sur les résultats généraux que doit produire cet Ordre Nouveau : Liberté, égalité, fraternité, solidarité, aisance universelle par le travail, éducation générale, etc., etc. Je pourrais allonger la liste. Mais que sera cetQ^dre (îapable de tous ces résultats? Quelle organisation donner à la société et comment la lui donner? — Ici l'accord cesse. Les ateliers sociaux, les divers commuuis mes, la Triade, l'An-Archie, le Phalanstère, la Gérance des sociétés en commandite appliquée au Gouvernement, et tous
^Soies sociaUimiMi» peu connus ou ioconnusy des 80cialûitoi( ^ n'en ont guère ou qui n'en ont pas et qui ne a*eotai|4ll9i pas mieux e^tre eux pour autant, certes toul cc^a, soi^ies noms de Louis Blanc, de Cabet, de Pierre Leroux» de P^^OHf dhon, de Considérant, de Girardin, de Ledru-Rollîn, ie Blanqui, de Michel de Bourges, enfin de toutes les étoilas de première ou de seconde grandeur qui brillent aju ce^re de quelqu*une des nombreuses constellations démocratJqviMi et sociales de notre temps ; tout cela, dis-je, ne parait pas encore disposé à faire bien bon ménage. Même devant l'iNlnemi le ménage est fort mauvais. Que serait-ce après la wi^ tolre ?
Après la victoire ! Y a-t-on bien songé ? Quoi ! les antafo* nisipes se sont si outrageusement développés qœ les idée«» de simples idées, de simples spéculations de la pensée, se mordent, se déchirent à belles dents devant l'ennemi commun ! Et, dans des circonstances révolutionnaires, quand Tennemi serait vaincu, quand il s'agirait de s'arracher le Pouvoir pour arriver a l'acte ; quand il s'agirait ou de réa* User son système ou de subir le joug des systèmes adverses* on espérerait quelque accord ! Mais c'est demander le cidme à la tempête ! c'est demander à l'huile d'éteindre le feu, au tonnerre de roucouler des pastorales !
Je dis, moi, que les combats de la Gironde et de la Montagne, des daotonistes, des hébertistes, des robespierristes, des thermidoriens, ne seraient que de l'eau de rose à cêté de ce que réserverait au socialisme la guerre de compétition qui s'engagerait entre ses éléments, si le pouvoir démocratique qui est, par définition même, le pouvoir de tous^ devait tomber encore sous le monopole de quelque fraction.
Les événements se succèdent, mais le passé est passé. Ji ne se refait pas. Nous ne sommes plus en février 1848. (jet antagonismes, c'est un fait qui flambe, se sont prodigieuse* ment développés dans les éléments virtuels du monde nouveau. La démocratie et le socialisme ont aujourd'hui leurs divisions, leurs partis, leurs pôles contraires. Ces éléments sont en chaos. C'est l'histoire de toute genèse, la préface de toute création. Chacun de ces éléments, comme idée, dans la nation et devant la nation, est parfaitement légitime. Qu'il y fasse son travail, c'est son droit et c'est son devoir. Mais chacune de ces forces aussi devient souverainement illégitime cl subcito (par bonheur!) toutes tes autres contre c!k,
dès qu'elle veut deveuir despotique, sMmposer, faire, par vole d^autorité, la société à son image.
Donc, il ne faut pas ici se coiffer d'illusions : le lendemain du jour où la démocratie sociale aurait triomphé d*uTie manière quelconque chez nous, on ne retrouverait plus dans ser rangs raccord, la patience, la subordination volontaire que le gouvernement provisoire de 1848 y a rencontrés. II n'y faut plus compter.
La dictature révolutionnaire d'aucun élément partiel n'est donc possible. Elle serait immédiatement entourée d'abimet et de flots furieux. Je sais que la démocratie abonde en héroïques dévouements. Je ne doute donc pas qu'il ne se trouve, en face de ces périls, fussent-ils bien prévus, nombre de Codrus décidés à les affronter, nombre de Décius tout prêts à se jeter dans le gouffre béant pour sauver la démocratie et la France, On se disputerait par dévouement la dictature révolutionnaire, se présentât-elle sous la forme d'une barre de fer rouge. Malheureusement le sacrifice serait stérile. Le pouvoir dévorerait improductivement tous ses martyrs en un clin d'oeil...
C'est que nous sommes dans un temps où la Démocratie et le Peuple ne sauraient se sauver et triompher que par euxmêmes.
Le Peuple est majeur. Blancs, bleus ou rouges, il ne souffrira plus de tuteurs. Voilà ce qu'il faut comprendre et ce dont tous les démocrates iloi vent se réjouir.
Quand les masses étaient indifférentes, passives, inertes, elles étaient gouvernables par en haut. C'était le beau temps des monarchies , des théocraties, des aristocraties. Quand les masses pensent, quand elles sont devenues aciives, spontanées, quand elles ont des opinions, des volontés, des passions, elles sont alors des forces vives, libres, autochthones ; elles ne peuvent plus se subordonner, obéir, dépendre. C'est leur avènement. La loi dès lors ne peut plus être autre chose que l'expression même de leur pensée, de leur intérêt, de leur volonté collective. Or, ceci, c'est précisément la démocratie . Les hommes d'un sentiment démocratique très chaud , très dévoué, qui voudraient se substituer au Peuple universel pour le sauver, pour faire ses affaires au lieu de le laisser faire ses affaires et se sauver lui-même, violeraient de facto leur propre principe. Leur erreur, pour bien intentionnée qu'elle fût, n*en serait pas moins une usurpation monstrueuse. Ils en seraient immédiatement punis.. .f
La domination dictatoriale derl'un quelconque des éléments de la démocratie et du socialisme est désormais îm* possible.
Leur accord dans une dictature révolutionnaire où ils seraient tous ^représentés par leurs chefs aurait-il quelques chances?
Je ne ferai pas même, à un aussi monstrueux syncrétisme de radicales incompatibilités, Thonneur de le discuter. Composez par la pensée un pareil comité de gouvernement et de salut public, et demandez-vous s'il durerait trois jours, demandez-vous s'il durerait seulement trois heures? Pût-il durer trois mois, demandez-vous ce qu'en trois mois ces contradictions réunies pourraient produire? Dans ce conseil ierois, chacun, en raison de ses convictions contraires, t'eÂbrceralt nécessairement défaire les autres mat^ et on ne saurait les imaginer demeurant quelque temps ensemble sur le même damier qu'à la condition d'un pat universel. Se neutraliser ou s'exclure, voilà le dilemnae. Le premier des deux termes n'étant possible qu'un moment, le second est fatal, et le second c'est la guerre civile dans la démocratie. Et c'est fort heureux pour la démocratie, la vraie, j'entends.
Examinerons-nous l'hypothèse d'une assemblée nationale démocratique nommée après une révolution ou amenée simplement par une échéance électorale régulière.^
La situation est identique.
Cette assemblée se trouve face à face avec le Sphinx populaire qui lui pose la question sociale : PLUS DE MISÈRE!
Si cette assemblée ne renvoie pas la solution au Sphinx lui-même, ea lui renvoyant la Souveraineté et se contentant d'organiser cette Souveraineté par un règlement provisoire, elle ne tardera pas à manifester son impuissance et à en être accablée. Hétérogène comme les éléments qu'elle représente, la discorde éclate bientdt dans son sein. Que fera-telle, divisée, déchirée, volcanique? Elle commencera par une deuxième édition non-seulement démocratique , mais cette fois démocratique et sociale, du Saturne révolutionnaire dévorant ses enfants. Et comme ceci ne saurait satisfaire les différentes fractions du socialisme, non plus que le Peuple qui veut ce que veulent en résultat final tous les
dêmocrali'S socialisles, mais ce «gu'uDO i^ulleution île démocrates Eocialisles réunis ËD pouvoir législaiireirormantgoD^ Térnement oe saurait donner, ce pouvoir avec beaucoup 1^9 djgâls s'abîmerait dans son impopularité. Des colèr* '" loues de compéiiiion. un combiit furieux devant ui: impossible ; telle serait l'bisloire de celte assemblée aouTe* reine si elle gardait ce «lui De lui appartient pas, l'exercla de la Souveraioelé.
J'ai moDtré quelks seraient pour la déiuocratla les difB'l cultes d'un lendemain de victoire.
J'Ignore si beaucoup de démocrates se préoccupent au joiH«'l d'bul de ces éventualités. Pour moi, j'y ai beaucoup sotig^ et je ne crnius pas de dire que Je les vois dans leur réalllw L'état coDDU des idées et des âmes, les plus vulgaires ensM«9
Sements de l'bisloire et la simple bon sens sont mes ffl^M nls. Verra qui voudra ouvrir les yeux. Il est vrai que riaéw 1 n'est plus désagréable à certaines natures que d'ouvrir IM| l^ui. Il est si doui de voguer, endormi, au veut de l'espoir | K'el de la couGauce! » Arrivons d'abord, nous verrons e Intile, B Avec ce refrain ou cbasse une prévoyance imporiuQA. [ Avec lui aussi on duuue sur l'écuell et I'ud y sombre. Oui, I Bous gagnons de la mer } oui, le veut et les courants sous I poussent; oui, nous arriverons; oui, nous remporterons U I victoire. Mais preDuns-ygarde;cesoDl précisément oosvio [.foires qui nous ont toujours coulés ! — Ne pas confondre Is | r wnfiauce éclairée et prévoyante avec la confiance aveugle. 1 [ Nous autres, utopistes pbulanstérleus, nous avons passif | [ 41i-buit ans à répéter vainement cbaque matin aui républi-' s formalistes |des bommes pratiques, ceux-là), qu'ils I devraient bien s'occuper un peu de savoir ce qu'ils feraient 4 [ du poueoir s'il leur lombaituu jourdans lesmaiiis. Le jour ■ I «t venu. On lésa vus au limon. Quelles figures y ont-ils faU tés? Ils ont livré la démocratie a l'ennemi. Voilà l'œuvre dA L leur bégémoDie dans le gouvernement provisoire et sous la L Constituante. Démocrates socialistes, reproduirons-nous a P bonieux spectacle?
Il est certain que, sous peine de périr d'un succès, Il dé- JRiocrBlie doit rire pr^ie, H faut qu'elle snchu commttDt M "faliier, s'organiser, viïret
Or, au point oir nous en sommes, il D*est plus possible de coDstitaer, avec uo personnel démocratique^pn gouvernement quelconque dans les formes du passé. La démonstration de cette vérité éclate et se résume en deux mots :
« La démocratie et le socialisme sont divisés en partis « Incapables d'accepter Thégémonie dictatoriale d'aucun « d'entre eux, incapables de s'accorder dans le syncrétisme « d'un gouvernement extérieur à la nation, incapables par « conséquent de résoudre, par voie de pouvoir, le problème M social dont le Peuple exigerait immédiatement la solution.»
Voilà plus d'incapacités qu'il n'en faut pour donner congé aux partis démocrates et socialistes. Est-ce vrai? — Oui, c'est vrai ! et j'en appelle droit à la conscience de tout démocrate qui voudra réfléchir de sang-froid pendant cinq minutes et répondre franc. Les faits sont là! Je me suis borné à les exposer avec leur signification formelle, avec leurs conséquences directes, Inévitables, fatales...
Ces faits, maintenant que je les al exposés, je les bénis. Démocrates ! le développement historique ou providentiel de l'humanité vivante a amené enfin la nécessité du triomphe de la démocratie et l'avènement prochain du socialisme ! C'est clair. Les antagonismes des J9ar(t5 démocratiques sont tels que l'issue en universalité, c'est-à-dire l'entrée en démocratie, est forcée.
N'est-il pas vrai que les chefs de la démocratie sont mis, les uns par les autres et par les antagonismes de leurs adhérents, dans l'impossibilité de constituer désormais aucune de ces sortes de gouvernements par des comités, par une Assemblée, par une fraction quelconque, c'est-à-dire aucun gouvernement anti-démocratique, et que les voilà obligés des lors d'être démocrates?
Le diable est bien malin, dit le pro verve. Le proverbe a raison. Le diable n'était-il pas parvenu, en effet, assez généralement, du moins jusqu'ici, à inspirer aux meilleurs démocrates , tout à fait à leur insu, l'esprit monarchique et aristocratique le mieux caractérisé? Sous couleur de l'intérêt du Peuple, du salut de la démocratie, ne leur avait-il pas toujours insinué, souvent avec succès, que leur domination, leur gouvernement, tranchons le mot , leur dictature, — temporaire sans doute, — était la condition nécessaire de la réforme démocratique de la société?
Eh bien ! le génie de l'histoire, le développement vivant
de rhamanité devait être plus fort qae le diable n^estiio. Voici, en effet, de telles cooditioDS amenées par le cours des choses, qu'à iioins de se déclarer atteint d'une folie ambî* lieuse relevant formellement de Bicêtre, les chefs des partis démocratiques doiventreconnaitrechacnn qu'iln'y adetriomphe désormais, voire dMssue pour la démocratie, que par la démocratie elle-même, par l'uNivERSALiTé. Le Peuple tout entier, contenant seul la totalité du droit, la plénitude de la Majesté, de la Souveraineté, et au besoin de la Force, reste seul capable d'absorber les contradictions des partis démocratiques, en engloutissant à jamais, d'ailleurs, les partis monarchiques. Voilà le fait, fait capital !
Dans sa simplicité et ^ grandeur, ce fait résume toute la philosophie de la politique des temps modernes, en termine l'orageuse évolution, et clAtenfio l'ère révolutionnaire par la consommation du contenu politique de nos soixante années de révolution.
En un pareil sujet il est permis d'insister. Je ne fais pas ici de la littérature; et, dût-on m'accuser de redite, je veux, en peu de mots d'ailleurs, tracer l'orbite de cette grande évolution parcourue par le génie de l'humanité.
inhumanité part du droit, mais du droit brut. La tribu primitive délibère tout entière sur Tintcrêt public. La collectivité fait la loi.
L'humanité n'existe encore que dans ses éléments rudimentaires. Ils sont dissidents avec eux-mêmes. Divisées, les tribus ou les hordes se font la guerre. Les Etats se forment. Le travailleur, protégé par le glaive du guerrier, a bientôt trouvé en celui-ci son maître. L'hérédité incarne dans des castes les usurpations de la force. L'aristocratie et la monarchie grandissent, tandis que riotelligence ambitieuse, se saisissant de la notion de Dieu, lui a prêté des formes redoutables, une puissance mystérieuse et terrible dont elle s'est constituée ministre. C'est la théocratie. Elle luttera avec l'aristocratie et la monarchie quand elle se croira de force à les dominer ; ou bien elle se liguera avec elles [)Our partager les proflts d'une exploitation commune. La Force et l'Astuce sont régulièrement substituées au Droit, au gouvernement primitif, à la Volonté Collective.
Entre temps les nations se développent, la science surgit; rindostrie et le Travail deviennent des puissances ; la notion da droit naturel se fait jour dans les masses ; et, à mesure qu'elles s'éclairent, celles-ci sentent mieux le joug. lia Justice, la Liberté, le Droit suscitent des poètes qui les chantent, des philosophes qui les prouvent, des verbes qui les propagent, des martyrs qui les sanctifient. Le sentiment démocratique grandit, combat, triomphe. Il s'est formulé par la négatiçn des autorités de race et de droit divin, des aristocraties, des monarchies, des théocraties. Il a proclamé son principe ; Le gouvernement du Peuple par lui-même^
Mais il faut remplacer les gouvernements renversés. Le retour à la forme primitive du droit semble impraticable. Comment réuuir en assemblée la nation tout entière? On ue s'aperçoit pas que les découvertes de la science, les merveilleux progrès de l'industrie, des communications, de Tadministratioo, et le principe de la division du travail permettent de rentrer dans la plénitude du droit naturel, non plus, il est vrai, sous la forme brute d'une immense unité confuse de tous les éléments, mais sous la forme perfectionnée d'une variété d'éléments fournissant séparément leurs manifestations partielles, qu'il est facile de totaliser, de centraliser, de ramener en un clin d'oeil à l'unité.
Ayant passé à côté de cette solution, force est au Peuple de chercher à infuser son esprit dans les formes vides laissées par les aristocraties et les monarchies vaincues : il a recours à la DÉLÉGATION. La délégation lui semble une transaction entre le Droit et soa impraticabilité préjugée. Elle va bien, d'ailleurs, à ses chefs, lis seront élus. Ils remplaceront au gouvernement les hommes de l'aristocratie et de la monarchie. Les chefs démocrates ne s'aperçoivent pas qu'ils deviennent eux-mêmes, par la délégation, des aristocrates et des monarques, qu'ils rétablissent un gouvernement exté* rieur et supérieur à cette Volonté Collective pour l'inauguration de laquelle seule ils ont parlé et combattu !
La machine de domination rétablie, les plus forts et les plus rusés s'en emparent. La démocratie est déçue par les erreurs aristocratiques de ses propres soldats. Les dissentiments éclatent dans son sein. Les antagonismes s'y formulent en partis hostilisés parla compétition du pouvoir. Ces partis sont bientôt inconciliables. Le Peuple, n'ayant saisi qu'une ombre, s'en prend successivement à toutes les cote-
ries qui exercent le pouvoir. Sou mécontentement et la coalition naturelle de toutes les coteries exclues contre celle qui parvient à dominer un instant rendent ces gouTemeœents partiels de plus en plus instables. Aussi les voitH)n culbuter les uns sur les autres, jusqu'à ce que toutes les combinaisons usées et archi-usées, rirréductibilité démontrée des partis, l'impossibilité radicale de leur subordination ou de leur accord dans un gouvernement extérieur à la nation, fassent éclater enfin cette vérité si simple : Pour que la nation soit gouvernée par elle-même, il faut que ce soit elle-même qui se gouverne,
M. de La Palisse eût formulé d'inspiration cette vérité; il nous aura fallu soixante ans de combats et de révolution pour la découvrir.
Dès que ceci est compris par le Peuple, — et je jure que ce sera bientôt compris par le Peuple de France, — l'évolution politique est finie.
Le problème politique, en effet, avait pour éléments la lutte des diverses formes fausses de gouvernement, la compétition des partis , et la construction impossible du gouvernement de la nation par la nation, au moyen de pouvoirs extérieurs à la nation. C'était un cercle vicieux et fa* talement révolutionnaire. Tout cela tombe devant Tinter- Tontion du Peuple en personne. C'est le Deus ex machina. Baissez la toile et plaudite cives : le drame politique est fini.
Quand le Peuple français aura exercé trois jours formellement sa souveraineté, je voudrais bien savoir, en effet, qui oserait lui contester son droit, son autonomie? quelle fraction s'aviserait de prétendre à la domination sur la to> TALiTÉ, quand la totalité comprendra qu'elle peut agir et agira en tant que totalité? On conçoit des partis se disputant entre eux un gouvernement extérieur i la nation. On ne les conçoit pas disputant à une nation, qui l'exerce, son pouvoir sur elle-même.
Non. Le Souverain légitime est trouvé. Il fonctionne. La Constitution, c'est tout simplement désormais l'existence, la pensée, la volonté, l'autonomie du Peuple universel. Vous n'avez plus à vous battre les flancs pour imaginer des constitutions artificielles, ni à vous battre entre vous pour faire prévaloir celles qui vous plaisent respectivement. 11 n'7 a j^QB à» coBttiUitioo sur le papier, paroe qu^il y « traeeon*
étitution vivante. Elle s'appelle en France le Peuple français, en Allemagne le Peuple allemand, etc.
Là où la loi naturelle fonctionne, la loi, ce que nous appelons la loi, la loi positive', ce genre de loi que nous fabriquons nous-mêmes, disparait. La société n*aura atteint la perfection dans tous ses organes que le jour où, pour nul n*entre eux, elle n'aura plus besoin de lois; quand toute force coercltive sera superflue; quand les relations sociales il^nt bien d'elles-mêmes par la spontanéité, la liberté, l'harmonie naturelle des êtres humains qui la composent. L'exercice de la Souveraineté du Peuple par le Peuple supprime déjà toute Constitution du pouvoir politique, artificielle, écrite, conventionnelle, par la raison fort simple qu'il est la constitution naturelle de la Souveraineté.
Ce qui imprime un caractère si redoutable à la crise que subissent en ce temps-ci les sociétés européennes , c'est la complication des deux grands problèmes : le problème politique et le problème social , posés en même temps dans le champ de l'histoire.
Que si, par hypothèse, le peuple fait ses affaires lui-même, le droit absolu en matière de gouvernement et de souveraineté étant consommé, le but de l'évolution politique de rhistoire moderne est atteint. Voilà la société débarrassée de la CAUSE de toutes les révolutions qui l'ont bouleversée depuis soixante ans. Reste la question sociale.
Je dis que la souveraineté effective du Peuple , qui résout définitivement le problème politique, met à l'instant le problème social en bonne voie de solution prochaine.
Constatons d'abord un fait capital ; c'est que la question sociale, qui dévorerait tout gouvernement par^û/ de démocrates socialistes, ne saurait mordre sur le gouvernement du Peuple intégral. C'est évident. Tout gouvernement extérieur au Peuple est responsable devant le Peuple. Tout gouvernement extérlenr au Sphinx est en face du Sphinx qui lui pose l'énigme, le somme de la résoudre et le dévore inévitablement, la réponse lui étant impossible. Mais si le gouf ernement est le Peuple, le Sphinx lui-môme, le Sphinx ne se dévorera pas.
Tout à rheure rinteHf gence du Peuple n^étaft pas ireil-
iée, ne fonctionoait pas. Le Peuple n'avait que des besoins. Il était comme ranimai, et le gouvernement, son maître, était chargé de pourvoir à ses besoins et de penser pour lai.
Investi maintenant de son autonomie, le Peuple devient Être intelligeot, libre, responsable. Il se charge de lui-même. Il voit les difficultés iface à face, et s'il ne les peut résoudre en un clin d'œil, il ne saurait plus du moins s'en prendre à personne.
Quand la pyramide politique repose sur la nation , elle est carrément assise sur sa base et non plus eu équilibre artificiellement sur sa pointe. La stabilité est garantie. Premier point capital.
Le Peuple ayant à résoudre lui-même la question qu'il pose, no peut plus exiger d*autrui une solution immédiate^ impossible dans i*état des idées et des choses par la contradiction même de ces idées et de ces choses. Deuxième point capital.
Mais la question sociale étant à Tordre du jour du Peuple, n'en pouvant être retirée puisque le Peuple en veut la solution, ne pouvant être immédiatement résolue, puisque les idées du Peuple sont encore contradictoires, il faut qu'il se prépare a la résoudre. £t comment s'y préparera-t-il? Évidemment et forcément par la seule voie qui reste ouverte, la seule d'ailleurs qui s'accorde avec le [principe réalisé de la spontanéité et de la liberté de tous.
Je m'explique.
La loi étant l'expression de la volonté de tous, que va-telle tout d'abord produire? Nécessairement ce que chacun veut d'abord et immédiatement pour lui et ce qu'une décision de la volonté collective peut immédiatement réaliser : la plus grande liberté possible, liberté de la parole parlée ou écrite, liberté d'enseignement, liberté de réunion et d'association, etc. Bans notre hypothèse, ces libertés seront voulues et votées immédiatement p^v les hommeé de toutes les opinions, chacun en ayant besoin pour la sienne.^, Elleé n'auront plus d'ailleurs de dangers politiques, la souveraineté active de la nution n'ayant à craindre aucun prétendant sérieux, aucune compétition, aucun parti visant à lui arracher le pouvoir.
Les divers socialismes, nés ou à naître, ne sauraient plus songer a s'imposer dlctatoriaiement, à se réaliser par auto-
rite goavernemeDtale extérieure i la volonté collective de la DatioD. Ils ne peuvent donc pins devenir des forces politiques dont la tyrannie soit à redouter. Les dangers résultant particulièrement de la complication du problème politique et du problème social ont disparu et, avec eux, toutes les craintes, toutes les terreurs artificieusement exploitées par les intrigants monarchiques de toutes les patries.
Les divers socialismes, c'est-à-dire les diverses propositions de solution de la question sociale, sont ainsi ramenés, forcément, à ce qu'ils doivent être, à l'état d'iDÉES se développant librement dans la nation et fonctionnant devant l'opinion collective.
Deux voies sont ouvertes à chacune de ces idées pour arriver à réalisation :
1^ La voie législative. €ette vole ne peut plus appartenir à une minorité détentrice du pouvoir. Elle appartient à la nation tout entière. Pour parvenir par cette voie , 11 faut qu'une idée ait atteint ce que l'on appelle la maturité, qu'elle ait conquis l'adhésion de l'opinion publique.
2^ La voie scientifique. Celle-ci est la faculté, appartenant désormais aux partisans de chacune des idées socialistes, de faire librement leur propagation dans les esprits par exposition et discussion, et de 8*associer entre eux pour la mise en pratique, et par cela même, pour la mise en ex* férience devant la société, de leurs systèmes respectifs. .
Les progrès des sciences, que je sache, n'ont jamais été décrétés par la loi. Ils ont toujours été, ils seront toujours le produit de la spontanéité des hommes de science, de leurs études, de l^urs discussions, et, finalement, de leurs EXPÉRIENCES. La voic qui a servi, qui servira toujours au progrès de toutes les autres sciences, devient nécessairement celle de la science sociale aussitôt que les divers socialismes, ne pouvant plus être des partis politique» en compétition pour le pouvoir gouvernemental, ne sont plus que des écoles en compétition pour la libre conquête des Intelligences.
' Je dis plus. Longtemps avant que le Phalanstère, la Banque du Peuple, les Ateliers sociaux, le Communisme Icarien on toute autre formule aient acquis assez de partisans ^ur songer à faire une entrée quelconque dans la voie législative, ils fo auraient cent fols, mille foi9pla8 qu'il n'eq
faudrait à ckacun respectivenieot pour se réaliser avec ses propres partisans, spontaDément , sans loi aucune, au sein de la nation et de la liberté.
Or, dès qu'une formule socialiste peut se réaliser sans attendre la loi, longtemps avant de pouvoir songer à demander la loi, qui pourrait Tarrôter dans ses expériences et à quoi lui servirait la loi? j
Je vous le dis en vérité, ôtez-moi cette compétition du Pouvoir qui arme fatalement les Idées et en fait des Partis; donnez-moi la liberté, que la souveraineté nationale réalise nécessairement, chacun la voulant pour soi-même : à ces deux conditions. Je vous garantis la prompte solution du problème social. Le problème est posé dans le Peuple vivant, les esprits travaillent, les idées s'élaborent par la discnssion, s'incarnent dans de libres expériences. C'est ainsi que la science, la vraie science, la science féconde, le progrès sérieux se fait dans l'humanité.
Je n'insiste pas sur cette démonstration ; elle est trop pé«* rempioire. Je dis plus : je défie que l'on imagine une autre voie, dans l'état actuel des choses, qui se puisse comparer à celle-ci pour ouvrir issue sur la société nouvelle.
L'évolution politique accomplie par la réalisation pleine, absolue, du droit démocratique ; cette immense et formidable question révolutionnaire du pouvoir vidée; les haines intestines, les luttes furieuses, les inextricables difficultés, les complications de tout genre qui lui sont propres taries dans leur source, la Liberté, la Spontanéité de l'Esprit humain font, du même coup que la Souveraineté du Peuple, leur glorieux avènement. Tous les socialismes, c'est-à-dire tous les laboratoires où se poursuit la recherche des condi* tiens d'une organisation sociale supérieure, fonctionnent librement. L'impossibilité où ils sont chacun d'imposer leur idée spéciale aux autres et à la société tout entière, et la pleine liberté dont ils jouissent pour leur développement légitime, anéantissent tous les dangers qu'ils pouvaient présenter comme partis, toutes les peurs qu'ils inspiraient, toutes les colères qui s'allumaient à ces peurs. Le problème est posé. Le champ est ouvert à toutes les propositions, à toutes les discussions, à toutes les expériences. Si le problème social peut être promptement, facilement, heureuse» ment résolu, par quoi serait-ce donc sinon par le libre jeu de l'intelligence et de la spontanéité de l'esprit humain?
Si qii6lqtt*uD, dans nos rangs, sait mimt qa*«Be telle sU tuatioD pour cette grande affaire et propote aatre choseï qu'il parle. Je suis prêt à écouter et curieux d'entendre.
Jusque-là, je tiens que j'ai démontré aui démocrates socialistes que, dans l'état actuel du monde européen, la ria- /ifalton effective de la Souveraineté du Peuple^ en résolvant définitivement le problème démocratique, ouvre la meilleure voie de solution au problème sociAt.
On me dira que l'exercice de la Souveraineté du Peuple par le Peuple est une chose impossible.
Je pourrais me contenter dé répondre que j'en suis désolé, mais que c'est une chose nécessaire» Et cette réponse suffirait. L'impossibilité, en effet, n'a jamais rien empêché. Qu'on me cite un progrès accompli, petit ou grand, qui a'aît, en son temps, été déclaré Impossible par les hommes sages, c'est-à-dire par les Burgraves de l'époque. L'histoire des progrés de l'humanité n'est qu'un Immense tissu d'impossibilités réalisées.
Cependant, — bien qu'il entre dans mon plan d'attendre les objections pour les démolir, ce dont je prends d'ores et déjà rengagement, — je ne yeux point, être accusé d'avoir attiré, faute d'explications, les adversaires dans le piège. Je vais donc envisager le sujet d'un point de vue qui fournira le complément de cette exposition.
Le rôle législatif et gouvernemental parait tellement chargé, qu'il est, j'en conviens, assez naturel de nier, au premier abord, que le Peuple s'en puisse tirer lui-même.
Qu'il me soit permis de reproduire une observation déjà faite, c'est que la Souveraineté réelle du Peuple , par cela même qu'elle termine la révolution politique moderne, sup-* prime les neuf dixièmes des travaux où s'absorbent depuis trente ans nos assemblées législatives.
Les neuf dixièmes du temps de ces aissemblées étaient employés, en effet, en fabrication de lois réglementaires, compressives ou répressives, dont la compétition des partis et l'ébullitlou révolutionnaire fournissaleut l'éternel sujet ou l'étemel prétexte. Tout cela disparaît. Ce travail de Danalddis est clos par la proclamation pure et simple des libertés que les gouvernements extérieurs à la^natioa lui ont disputées
depuis sqiiante ans. Sous ce rapport, la tâche est donc sIdguliëremeut simplifiée*
J'ai montré d'ailleurs que la spontanéité des individus^ des opinions, des écoles, se chargerait naturellement et nécessairement, en dehors de la voie législative, par le fait même de l'avènement de la liberté, de la plus grande partie du travail de la réforme sociale proprement dite.
Ce néanmoins, je sais fort bien, et ne veui pas dissimu^ 1er , que l'ordre du jour national restera encore abondamment chargé.
Il s'agira en effet de la réorganisation administrative du pays, de la correction des lois antérieures en ce qu'elles contiennent de dispositions contraires au droit nouveau de la liberté, et des décisions a prendre au courant des affaires de gouvernement et d'administration du pays.
£h bien ! tout cela se fera, non pas en un jour sans doute, mais cela se fera promptement, beaucoup plus promptement par le Peuple universel que par nos assemblées législatives.
Pourquoi?
Pour une raison bien simple. Parce que nos assemblées discutant phrase par phrase, mot par mot, les libellés des lois, ces discussions et les combats des amendements et sous-amendements, qui se livrent sur le champ parlementaire où les principes contradictoires se disputent pied à pied le terrain, renaissant sans cesse sous toutes les formes Imaginables , promènent dans des méandres infinis la confection des lois et n'en font sortir, très lentement, que des teites confus, compliqués, équivoques, souvent contradictoires et généralement détestables. D'où suit que quand un travail est censé fini, c'est bientôt un travail k recommencer.
Depuis trente ans, nos assemblées n'ont pu parvenir a codifier un seul objet législatif. Est-ce vrai?
Comparez à la stérilité de ces travaux, à ces manèges d'écureuils dans la roue, à ce tread-uheel parlementaire, la fécondité du Conseil d'Etat de Napoléon ! En trois siècles, je dis en trois siècles, ces assemblées n'exécuteraient pas la moitié de ce que ce Conseil d'Etat effectuait en moins de trois ans. Pourquoi ? Parce que le principe de la loi était donné par une volonté supérieure et que des comités d'hommes spéciaux n'avaient qu'à rédiger le texte conformément (iti principe fourni par cette volonté. Voilà iç jpourqupî.
^ Eh bien ! ce procédé est précisément celui de la législatiotl directe. Il n'y a qu'une seule différence^ c'est que le principe de la loi au lieu d'être l'expression de la volonté d*un despote, est Texpression de la volonté d'un Peuple libre. Le vote universel fixe le principe. Des commissions d'hommes spéciaux rédigent les textes conformément aux principes votés. Et j'ai précédemment montré que ces textes seraient nécessairement d'accord avec ces principes, par la raison que le Ministère, sous la direction duquel les commissions opèrent, est responsable ; qu'une infidélité de rédaction serait sans autre résultat que la chute immédiate de ce ministère; que la volonté nationale enfin ne sanctionnerait pas une loi rédigée contradictoirement à son vote.
Le ministère est bien maintenant le ministère du Peuple. Il dépend directement de lui, et comme tous les ministres d'un Souverain fort, il sert naturellement la volonté du Souverain.
Quand on est dans le vrai, les choses s'arrangent toujours avec beaucoup plus de facilité qu'on ne l'imagine. La fausseté complique ; la vérité simplifie. Le Peuple est de droit son propre Souverain. En principe, c'est acquis. La liberté est le dogme de la société moderne. Tant que vous vous entêterez à repousser du domaine de la réalité matérielle et pratique [ce qui est la réalité intellectuelle et dogmatique, vous ne cesserez de croupir dans l'impuissance que pour vous débattre et vous déchirer dans la guerre et la révolution. Il n'y a que la satisfaction donnée, pleine et entière, au droit qui le puisse désarmer. Solidement assise dans son droit, n'ayant plus rien à redouter de ses ennemis, chargée elle-même de sa destinée, la Nation procède aux œuvres organiques. Elle a devant elle le temps. Les choses urgentes et les propositions mûres viennent les premières ; le reste, à l'occasion, au courant des besoins généralement sentis et des lois naturelles de l'Initiative et de la spontanéité de l'esprit national en action, en fonction, en exercice.
Libre, la Nation est responsable. Aussi, une mauvaise loi, sortie de la volonté nationale, vaut-elle mieux qu'une bonne loi décrétée par un gouvernement extérieur à cette volonté, contre cette volonté. Cette dernière loi, en effet, est une cause de tiraillements et de luttes intestines : les froissements qu'elle amène ne sont pas compensés par ses bénéfices, La première loi $e critique elle-même par ses effets*
La NatîoD voyant sa loi en œuvre, la juge, la rappelle et la corrige.
N'oublions pas, d'ailleurs, que tout le terrain conquis par la liberté est autant d'enlevé à celui de la réglementation législative et gouvernementale, c'est-à-dire aux embarras, aux difficultés, aux impossibilités du pouvoîr.Le domaine législatif se rétrécit de tout ce dont s'agrandit celui de la spontanéité. Un Peuple souverain aura bientôt réduit la Souveraineté de l'Etat à ce qu'elle doit être, aux seules affaires d'Etat, en accroissant les sphères de la Souveraineté individuelle, et les libertés communales et départementales.
Un peuple que Ton gouverne reste ilote pendant des siècles. Un peuple qui se gouverne fera en peu d'années l'éducation de sa liberté et de son intelligence.
Ce n'est pas dans l'esclavage que l'esclave acquiert le don de se servir dignement de la liberté. Pour qu'il apprenne a se servir dignement de sa liberté, il faut d'abord qu'on la lui donne... ou qu'il la prenne. C'est banal, ce que j'écris là, et l'on ne devrait plus être obligé de le redire.
Mais je veux que je me fasse illusion sur la facilité de la législation directe. Ce mécanisme prendra trop de temps. Le Peuple ne pourra pas tout faire. — Soit! j'accepte l'objection ; nous y allons pourvoir.
Donc le Peuple ne pourra pas tout faire.
S Alors, dirai-je, qui l'empochera de se donner des aides?
Dans votre opinion le Peuple ne peut pas tout faire. Mais les uns et les autres vous voulez apparemment un organe qui fasse, que vous croyez capable de faire. C'est, pour les uns, une assemblée; pour M. de Girardin, une gérance élective astreinte seulement i obtenir, une fois par an, d'une assemblée de surveillance, l'approbation de ses actes ; ce sera enfin la combinaison que vous voudrez, l'organe que vous croirez capable.
Eh bien ! cet organe, capable à votre sens, qui empêchera le Peuple , s'il est trop chargé, de le créer et de le faire agir?
Holà ! me crîe-t-on de toutes parts, vous iflbandonnez votre idée! C'était bien la peine d'entasser tant d'arguments contre les gouvernements de délégation pour finir par y revenir, j
J'en demande mille pardoDs à mes honorables interrupteurs, ils se trompent complètement. Je ne recule pas d*une semelle.
Qu'est-ce que je veux ?
Je veui la réalité de la Souveraineté du Peuple ; plus de DÉLÉGATION de cette Souveraineté sous aucune forme, sous aucun prétexte.
Je veux que la loi et les actes de gouvernemeot soient TOUJOURS l'expression même de la volonté formelle du Peuple.
Cela sera, évidemment, si le Peuple, dans ses sections, fait directement la loi et décide directement de tous les actes de gouvernement.
Cela sera encore, si le Peuple, après avoir décrété sa Souveraineté effective, absolue, etses principales libertés, établit, pour faciliter son travail, une assemblée centrale, une gérance à la manière de M. de Girardin , ou tout autre organe, mais avec cette clause que la sanction du Peuple demeure toujours la condition sine quâ non de la légalité, l'autorité qui fait seule la loi.
Dans cette hypothèse, en effet, l'organe politique central n'est rien autre chose qu'une commission de l'Assemblée générale du Peuple.
Quand les assemblées actuelles veulent confectionner une loi, elles nomment une commission chargée de la préparer. Cette commission fait le travail. Est-elle un Pouvoir ? Pas le moins du monde. Son projet ne devient loi que par l'a* doptîon de l'assemblée qui est le Pouvoir.
L'Institution centrale quelconque, — que je concède pour dter tout refuge aux impossibilités, — fonctionne sous ies yeux du Peuple. Elle vote un projet de loi. Elle formule une mesure d'administration ou de gouvernement Est-il nécessaire que sur chacune de ces décisions, la volonté du Peuple universel se manifeste par un vote direct? Nullement. Les sections sont toujours ouvertes. Le Peuple a toujours son initiative. Si, dans un délai fixé par le Peuple lui-même, la proposition de la commission ne rencontre pas d'oppositifio ou si cette opposition n'est soutenue que par un nombre à$ voix inférieur au chiffre nécessaire pour la prise'en consîdé ration, c'est un signe certain, tout aussi certain qu'un vote» que la volonté nationale accepte la proposition. Dans ce cas, le délai légal expiré, la proposition devient loi.
La vûloDté nationale, en elTet , est maDifestée par cela même que la Nation, libre de mettre son ve^o, ne l'oppose pas.
Qu'arriveraît-il de ce système à la pratique?
Il arriverait que le plus grand nombre des questions de deuxième, de troisième, de quatrième ordre, de minime importance enfin, seraient réglées conformément à la volonté nationale, mais par la voie indirecte. Celles-là seules qui ne paraîtraient pas résolues dans le sens de Topinion publique seraient reprises par les sections.
Quant aux grandes questions, aux questions de nature à passionner le pays, à moins d'être résolues de façon à réunir la presque unanimité, ce qui se rencontrerait, j*en conviens, rarement, l'initiative des opposants les apporterait devant les grandes assises nationales.
Dans ce système, cela est visible comme la lumière, la gérance nationale, quelle qu'elle soit, exerce une.fonctUm, nullement un pouvoir. Le Pouvoir, c*est toujours la Nation tolit entière.
La Nation a des agents chargés de faire ce qu'il lui convient de se dispenser de faire directement elle-même. Mais tout se fait sous ses yeux, et rien ne se fait que de son consentement toujours formellement manifesté, soit par voie indirecte de non- opposition^ soit par voie directe d'a/Jîrtnatùm.
Elle conserve, d'ailleurs, intégralement son Initiative et pour les propositions qu'il lui plaît de convertir directement en lois, et pour les actes qu'elle entend signifier à son gouyemement, enfin pour la révocation de sa gérance et la nomination d'un nouveau personnel à son centre d'exécution.
Ses rapports avec son ministère ne cessent donc pas d'être, textuellement, les rapports d'un Souverain, et d'un Souverain absolu avec ses ministres, — - agents parfaitement dépendants et continuellement subordonnés.,
M. de Girardin a paru, dans ces derniers temps, tout près de comprendre ce que j'ai le droit d'appeler, sans contestation désormais, la mystification de la délégation.
Dans un article de discussion avec la Gazette de France, il écrivait, le 18 octobre, à Tadresçe de M. de Lourdouçix, 1^ lignes suivantes :
u Ce que je tiens à savoir de M. de Lourdoueix, c'est le « nom quMl donne à Tacte par lequel Louis XIV choisit « Colbert pour ministre. Est-ce une délégation?
« Si c'est une délégation, alors le Souverain ne se nomme « plus Louis XIV : il se nomme Colbert. Si ce n'est pas une M délégation ; si Louis XIV, en prenant Colbert pour exéca- M tenr de ses volontés et de ses desseins, ne se dessaisit pas M de la plus petite parcelle de sa souveraineté et la conserve << tout entière, alors le raisonnement de M. de Lourdoueix « s*écroule par sa base.
« S'il est vrai qu'un souverain qui prend un ministre «< exerce sa souveraineté et ne la délègue pas, j'ai le droit M de dire à M. de Lourdoueix qu'il n*a pas trouvé d'autres «< moyens de combattre mes idées que de les dénaturer, en M donnant à tort le nom de délégation à ce qui n'est, en M réalité, qu'une fonction.
« Si toute fonction était une délégation, il n'y aurait pins « que des maîtres; car il n*y aurait pas de serviteurs. M. de «< Lourdoueix sera donc obligé de reconnaître et de conve- M nir que c'est là précisément l'avantage du système que j'ai «< exposé, c'est que, dans ce système, la Souveraineté natio- M nale s'exerce et ne se délègue pas. » {Presse du 19 octobre 1850.)
Dans la retraite où je suis relégué, j'ai peu de journaux à ma disposition, et je ne sais ce que la Gaxette aura répondu à la Presse, Quoi qu'il en soit, je vais montrer à M. de Girardin l'erreur de son assimilation et lui prouver, par son propre principe, la fausseté radicale de son système tel qu'il l'a proposé. Ceci importe i l'élucidation du sujet que je traite.
« Vavantage de son système, dit-il, c'est précisément « que dans ce système la Souveraineté nationale s'exerce « et ne se déligue pas. »
Que cet avantage appartienne au système proposé par M. de Girardin, c*est ce que je nie formellement, et je le prouve.
Voici ce système :
Un ministère, nommé par le Peuple, fait les lois, gouverne et administre comme un monarque absolu. Seulement il est tenu de rendre chaque année ses comptes de gestion à une assemblée de représentants qui approuve ou im* prouve, maintient le ministère au pouvoir ou le révoque.
Le Peuple nomme de droit, chaque ODoée, «e conseil de surveillance muni de ses pleins pouvoirs.
Je ne vois pas ici une délégation de la Souveraineté nationale. Non. Mais j'en vois deux bien comptées :
1<> DÉLÉGATION de la Souveraineté nationale au ministère du Peuple, qui l'exerce pleinement, sans contrôle, pendant un an ;
S® DÉLÉGATION de la Souveraineté nationale au conseil de surveillance qui s'assemble tous les ans pour contrôler l'exercice du premier délégataire, l'approuver ou Timprouver.
Quant au Peuple, que fait-il? quel est son rôle? comment exerce-t»il sa Souveraineté? Pas autrement qu'en allant deux fois aux boîtes électorales, en déléguant deux fois l'exercice de cette souveraineté, une fois à son ministère, une autre fois à sou assemblée de représentants plénipotentiaires.
La mystification de la délégation est donc toujours, et doublement même ici, à la base du système.
Au reste, l'exemple de Louis XIV et de Colbert, très heureusement choisi par M. de Girardin, parce que c'est fort net, reproduit lui-même la démonstration sous un autre jour non moins clair.
Certainement Louis XIV, en choisissant Colbert pour exécuter ses volontés et ses desseins^ comme dit M. de Girardin, ne délègue passa Souveraineté; au contraire, il l'exerce. Mais pourquoi? parce que Louis XIV peut continuellement révoquer Colbert, que Colbert est toujours sous sa dépendance, et qu'il communique continuellement à Colbert ses volontés et ses desseins pour que celui-ci les exécute.
Que si Louis XIV, après avoir nommé Colbert ministre, ne pouvait plus le révoquer à volonté et directement; s'il était contraint de le laisser gouverner comme Colbert l'entendrait pendant un an ; s'il ne pouvait même faire contrôler Colbert qu'en nommant tous les ans 500, 600, 900 plénipotentiaires à lui plus ou moins inconnus, lesquels, une fois nommés, ne dépendraient plus du tout de lui ; si, ceuxci révoquassent-ils Colbert, Louis XIV ne pouvait toujours que nommer un nouveau ministre dan^ les mêmes conditions, oh ! dans ce cas Louis XIV pourrait bien être encore Souverain de nom, mais, certes, il ne le serait plus de fait.
Ce oe serait plus lui qui exercerait la SouvcraîBeté ; il serait obligé de la déléguer toujours. M. deGirardin croit-il que Louis XIV eût accepté ce genre d'exercice de la Souveraineté?
M. de Girardin a très bien compris que la Souveraineté du Peuple ne pouvait être moins souveraine que celle de Louis XiV. Il a parfaitement compris que le grand avantage d'un système politique devait précisément consister en ce que la Souveraineté nationale s^exerçât et ne se déléguât plus. Après avoir posé un pareil principe, un esprit, trempé comme le sien en décision et en logique , ne s'arrêtera pas on fausse route. Si son système, combiné en vue d'un principe, au lieu de donner vie au principe, Tétrangle, il n'abandonnera pas le principe pour sauver le système. Le système n'est qu'un moyen. L'auteur ne peut le superposer au but qu'il veut atteindre, et M. de Girardin construit trop facilement un plan pour tenir mordicus à une combinaison défectueuse.
11 y a, pour distinguer la Souveraineté réelle de ses apparences menteuses, une pierre de touche infaillible.
Dans le système de la Souveraineté réelle, — quelle que soit la forme sous laquelle elle s'exerce, — le Peuple se prononce non /Seulement sur les personnes, mais et surtout SUR LES CHOSES. C'ost sa volouté qui fait la loi et décide des actes de gouvernement.
Bans tous les systèmes de Souveraineté fictive, illusoire ou escamotée, le Peuple ne peut prononcer que sur des personnes. Lesdites personnes absorbent et exercent absolument, pour un temps quelconque, la Souveraineté.
Qu'est-ce qu'une Souveraineté que Ton limite? Quel est cet ON qui limitera la Souveraineté? Quel est, je vous prie, cet ON qui dira a la Souveraineté : « Souverain, tu nom- *« meras des ministres, tu nommeras des représentants, tu « nommeras une gérance, des mandataires enfin sous une « forme quelconque. Cela fait, tu voudras bien aller dormir. « Tes mandataires, plénipotentiaires absolus, feront tes af- « faires comme Us l'entendront, exerceront ta Souveraineté « comme il leur plaira. Tu n'auras qu'à obéir. Seulement, M aux époques que l'on t'aura fixéies, tu auras le droit (si « ON te le laisse) de nommer d'autres plénipotentiaires que « ceux dont tu croiras avoir eu à te plaindre. » Je vous le dis en vérité, cette Souveraineté-là est un*
Souveraineté emmaillotée, pipéè, escamotée, flambée. Ae* quiescat in pace,
M. de GirardiD De veut plus de Constitution. Encore une Tue très juste. Mais qu'il soit logique et qu'il ose conclure.
Vous ne voulez pas de Constitution et vous proposez une Constitution ! Vous aurez beau essayer de simplifier, vous aurez beau réduire, il vous faut toujours une Constitution. Tant que vous n*avez. pas une Souveraineté vivante, absolue et en fonction, la Souveraineté absolue d'un roi, de par le droit divin, ou la Souveraineté absolue de la nation, de par le droit humain, il vous faut toujours une Constitution. Votre mécanisme de gérance et de conseil de surveillance et tous les systèmes de délégation que Ton pourra imaginer, demandent toujours une formule qui les institue^ et une combinaison de garanties (toujours vaines) pour les manifestations de la Souveraineté climatérique du Peuple, pour la conservation de la liberté de ses délégations ultérieures. Or , cette formule , c'est une Constitution , — cette Constitution dont vous ne voulez plus. Vous deman* dez le décret de cette formule à une Assemblée sortie du suffrage universel. Si cette Assemblée décrète ce que Yous proposez, elle aura été une Assemblée constituante. Je vous défie, tant que vous n'avez pas ou le gouvernement d'un roi absolu, ou le gouvernement du Peuple lui-même, je vous défie de n'avoir pas, sous une forme quelconque, une Constitution, c'est-à-dire un mauvais compromis entre des termes inconciliables, un pacte de garanties non garanti, bref, une chose philosophiquement absurde et destinée pratiquement à entretenir la compétition des partis, leurs outrages à la liberté, leurs usurpations sur le droit universel et partant la révolution et la guerre.
Que si, d'accord avec les vues développées imparfaitement sans doute dans ce travail, mais plus que suffisamment pour des intelligences exercées, on accepte et confesse le principe du droit démocratique dans sa réalité,'daDs stsimplîcité, la Volonté de la nation, pleine, entière, illimitée et en acte, à la base du système, l'équation est établie entre ces deux termes : Autonomie du Peuple et Constitution. Il n'y a plus qu'un Constitution vivante, qui est la Nation vivante et autonome.
Dès lors les systèmes en eux-mêmes, les mécanismes, les Instruments, les procédés au moyen desquels fonctionnera
cette autODomie, peuvent avoir leur valeur relative et leur supériorité pratique. Le meilleur, sans doute, sera le plus simple. Mais le choix entre eux n*est plus que d*uDe importance secondaire. Une assemblée, un directoire, une gérance, un, deux ou trois gérants, ce que vous voudrez prendre dans rhistoire ou ce qu'il vous plaira d'imaginer, tontes ces formes sont détestables si elles sont le Pouvoir, si la Souveraineté s'y engouffre, si elles sont toujours les gobelets divers où s'escamote le droit national^ et, par conséquent, des boites de Pandore répandant la corruption, la tyrannie, la révolution et la guerre civile. Chacune d'elles au contraire, dès que le Peuple tout entier conserve seul le pouvoir tout entier, et si elles ne fonctionnent que sous les ordres et dans la dépendance permanente de la volonté du Peuple, chacune est admissible, la discussion et l'expérience décideront entre elles.
Je ne terminerai pas ce paragraphe où quelques lignes remarquables de M. de Girard in m'ont servi à élucider le sujet qui nous occupe, sans ajouter un mot : c'est que je n'ai plus les déOances que beauopup de démocrates peut-être conservent encore contre ce publiciste. J'ai eu avec lui assez de querelles et j'ai assez longtemps nourri, à son endroit, plus que de la défiance, pour que l'acte que je lui donne aujourd'hui d'une confiance sérieuse dans la sincérité de ses opinions démocratiques, soit peut être de quelque valeur à ses yeux. Par les principes mêmes auxquels je le vois s'attacher toujours plus énergiquement, et malgré des erreurs de combinaisons que je lui dénonce à lui-même, je le tiens pour un démocrate beaucoup moins aristocrate que nombre de démocrates qui le soupçonnent ou le combattent encore.
Mais voici ce qui est plus important que mon opinion sur le degré que la conscience de tel ou tel publiciste marque, ou ne marque pas, au thermomètre de la démocratie, c'est que le Peuple va avoir enfin un critérium sûr pour distinguer, partout, le démocrate réel du démocrate aristocrate, du démocrate doctrinaire, enfin du pseudo-démocrate.
Il verra facilement quels démocrates veulent qu'il se GOUYEBNE, et quels démocrates veulent le gouverner.
Ici j'ai fait une pause.
En relisant ce qui précède, j'ai éprouvé un effet singulier: quelque chose comme ce que l'on sentirait si, après s*étre longtemps escrimé d'estoc et de taille, on reconnaissait que l'on s'est battu; contre des adversaires imaginaires. -—J'ai combattu le vide...
Je me demande, en effet, à quoi bon tant d'arguments et où sont les opposants? Qui est-ce qui nie la Souveraineté de la nation? J'ai beau regarder, je ne trouve personne.
M. de Chambord ne veut pas de V appel au peuple ^ c'est vrai ; mais il veut Vappel du peuple. Avant ces dernières affaires ses partisans nous avaient déjà dit qu'il tenait pour devise : «Tout pour la France et par la France, »
Sans doute la démocratie se passerait de l'assentiment de M. de Chambord. Cependant je constate avec joie que l'incarnation vivante de la légitimité morte ne se montre déjà pas aussi éloignée qu'on le pourrait présumer d'un hommage au principe du droit moderne. «L'Etat c'est moi,*» disait Louis XIV. Au langage du petit-fils on voit bien que nous avons fait des progrès.
Mais soit! les légitimistes auront, je veux l'admettre, des objections à la Souveraineté effective du Peuple. Quimporte! ce ne sont plus des adversaires. Laissons dormir les morts.
De ceux-là je passe aux orléanistes. Oh ! ici nous naviguons en pleine eau du siècle. On n'entend point, ici, courber la tête devant le fétiche de la légitimité. On est de son temps. On date de la révolution de 89. On a reçu le baptême des droits de l'homme et du citoyen. Toutes nos notabilités, ici, à peu d'exceptions près, ont juré dans les ventes du carbonarisme» et sur de vrais poignards, d'édifier la Souveraineté du Peuple avec les débris des trônes. Il est vrai qu'on s'est fait un roi en 1830, sans même songer à demander l'avis du Peuple. Mais on Ta choisi quoique Bourbon et non parce gue: demandez à M. Dupin. Enfin on entend bien, ici, que la nation ne relève que d'elle même.
D'ailleurs, écoutons leurs orateurs, ouvrons leurs écrits, lisons leurs journaux. Qu'y invoque-t-on à chaque phrase, à chaque mot?— Le pays! la volonté du pays, de ce grand pays, de ce pays sage, éclairé, intelligent, ami de l'ordre et de la paix, qui déteste les factieux, les factions, qui sera toujours plus fort qu'elles, qui a pu, un moment, se laisser sur-prendre, mais qui saura bien toujours, par ses lumières, par
sa force, par la pcession toute puissante de son droit, de ses ÎDtérêtset de sa volonté, écraser, anéantir les mauvaises passions.
Tout ce que l'on pense, tout ce que Ton fait, tout ce que Ton veut, de ce oôté-cî, c'est toujours d'accord avec la pensée du grand pays. On ne travaille que pour la faire prévaloir, on la sert, voilà tout ; et c*est avec elle et par elle, en dernière analyse, que Iton justifie et que Ton légitime tout ce que Ton a besoin de légitimer et de justifier.
Quand on est si bien d'accord avec la pensée, les intérêts, les lumières et la sagesse d'un grand pays ; quand on est le parti même de ce grand pays; quand on en tient d'ailleurs la volonté pour la loi suprême ; quand on n'a pour adversafres que des minorités, des factions, des factieux ; quand on ne fonde l'espoir de les vaincre que sur la sagesse et l'énergie même de ce grand pays, quelle objection aurait-on à laisser cette sagesse et cette volonté se manifester librement, sans intermédiaires, sans agents parasites capables bien souvent de les fausser, et faire elles-mêmes, directement, sans aucune espèce 3e délégation, leurs affaires?
Certes, l'exercice de la Souveraineté par le grand pays, sage, éclairé, dont la volonté est la seule source légitime du droit national, ne saurait rencontrer ici des adversaires. Le Journal des Débats va acclamer la législation directe.
Je me retourne du côté des bonapartistes (il paraît avéré qu'il y a des bonapartistes). De ce côté encore, je ne trouve pas d'adversaires, loin de là.
D'abord, si nous écoutons leurs organes les plus accrédites, nous les entendons foudroyer le vieux principe légitimiste. Les légitimistes ne sont, pour les bonapartistes, que des factieux. Pourquoi? Parce qu'ils voudraient superposer le droit féodal de leur famille royale au droit de la Souveraineté nationale. Ce sont des hommes d'un autre âge. Ils n'ont rien oublié et rien appris. L'école bonapartiste entend dater de la Révolution et avoir ses racines dans le droit moderne. N*est-ce pas ce que Ton nous répète sur tous les tons?
Mais ne nous arrêtons pas aux menus témoignages : nous pouvons interroger le chef d'£cole.
I/œil sur le monde, en face de l'histoire, à Sainte-Hélène, Napoléon a formulé sa ;doctrine. Nous avons son Mémorial. Le Mémoriui; quant à lu doctrine, ti'est résumé eo deui mots.
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Chacun côDûait la fameuse prophétie de l'Empereur : <« Bans «Cloquante ans l'Europe sera Républicaine... ou Cosaque.» Républicaine^ c'est le triomphe du droit, le cours du sië^ de, la marche de l'histoire moderne. C'est la lumière, l'idée. Cosague, c'est l'ombre, c'est le repoussoir. Ce serait, en effet, la chute en barbarie. — Voilà la doctrine du chef de l'Ecole.
La souveraineté du Peuple» du Peuple européen, du Peuple universel, tel est donc le principe de Vidée napoléonienne , comme on a dit, et par conséquent des bonapartistes, — à moins que ceux-ci ne renient le Maître. Ilss*en gardent bien, et leur lutte de tous les jours contrôles factieux légitimistes montre qu'ils restent fidèles.
Les légitimistes sont en révolte latente contre le droit moderne, contre le Souverain, contre le Peuple. Si leur révolte latente devenait flagrante, M. Louis Bonaparte, élu du 10 décembre, nous a dit plus d'une fois, en des discours publics, que son gouvernement^ fort de la volonté du Peuple, etc. , saurait les mettre à la raison.
Sur quoi d'ailleurs M. Louis Bonaparte appuyait -il ses prétentions à Strasbourg et à Boulogne? D'un gouvernement d'usurpation, il en appelait au Peuple. Du pays légal, il en appelait au pays vivant et total. Il revendiquait les quatre millions de suffragjes donnés par le Peuple à son oncle et déclarait d'avance se soumettre à ce que voudrait à nouveau le Peuple.
A Boulogne et à Strasbourg, M. Louis Bonaparte tentait donc la délivrance de la souveraineté du Peuple enchaînée par Louis-Philippe ; pas autre chose ! Celait une de ces aventures renouvelées des paladins de l'Arioste : un chevalier monté ou non sur quelque hippogriffe vient livrer combat au geôlier de la princesse captive. L'insuccès ne change rien à l'intention, ne fait rien à l'affaire. M. Louis Bonaparte est bien des nôtres.
Mais, me dira-t-on, nous ne sommes plus ni à Strasbourg ni à Boulogne, ni même à Ham. Nous sommes à l'Elysée. — Très bien ! il n'y a rien de changé. — J'ouvre le dernier et tout récent Message de M. Louis-Napoléon, président de la Répubique française ; je passe plusieurs feuillets pour en trouver la fin, c'est ce que je cherche. Je lis :
« Les conseils généraux ont en grand nombre émis le vœu