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LE GOUVERNEMENT DIRECT DU PEUPLE UNIVERSEL

XXÏX.

Et après tout, qu'importent les objections, et les partis, et les personnes?

Les fleuves coulent, la mer monte, la terre tourne. Qui les arrêtera ?

Or, il y a une chose qu'il faut savoir : c'est que, si irrésistible est la marche des forces cosmogoniques, non moins irrésistible est celle de l'histoire.

L'humanité est plus qu'un fleuve, plus qu'une mer, plus qu'une terre. Elle est Dieu qui se développe.

L'humanité marche visiblement, depuis trois siècles, à la démocratie, c'est-à-dire à sa liberté politique, à son autonomie, à la pleine possession de soi-même.

La Théocratie a voulu faire obstacle, elle a été brisée. C'était la plus formidable puissance du vieux monde. Son cadavre se voit au Vatican, Le Vatican est une tombe. Qui niera cela? Qu'on nous montre aujourd'hui l'apparence, je dis l'apparence d'une force propre, à cette papauté qui a dominé le monde?

L'Absolutisme royal a voulu se cabrer contre la destinée. Il était la synthèse physique du droit féodal et barbare, le sabre couronné. Il y a un demi-siècle que l'on disait : « Les rois s'en vont." Aujourd'hui ce n'est plus le mot, car les rois s'en sont allés.. Il n'y a plus, en effet, qu'un vrai roi en Europe. Et pourquoi y a-t-il encore un vrai roi en Europe? — Réponse : Parce qu'il y a encore au nord de l'Europe des populations à l'état barbare : c'est tout simple. Mais pa-

tience, aujourd'hui les morts vont vite, et les vivants vont encore plus vite que les morts.

Ainsi la Théocratie et l'Absolutisme s'en sont allés de là où sont entrés la Science, l'Industrie, la Civilisation, l'Esprit moderne. Rien qu'en s'apparaissant à elle-même et en s'affirmant comme principe, il n'y a pas plus de soixante années, la Souveraineté du Peuple a réduit en morceaux ces grandes puissances du vieux monde.

L'ancienne formation sociale, cette gigantesque formation granitique de la féodalité et du moyen âge, est donc détruite. Qu'en reste-t-il? plus rien que des débris....

En dehors de la démocratie, je ne vois dans toute l'Europe civilisée qu'un précipité de résidus, résidus de noblesse, résidus d'aristocratie bourgeoise et financière, résidus de domination cléricale et de jésuitisme : tous ces résidus s'efforçant de s'agglutiner et de former magma, sous le nom de grand parti de l'ordre, pour t'arrêter, pour arrêter ta marche, ô Liberté, ô Souveraineté du Peuple, Autonomie de l'humanité !

Tu as soulevé et broyé lès grandes chaînes granitiques, ô Liberté! et ces limons espéreraient t'embourber....

Bref, nous disions que le vieux principe d'autorité est mort en Europe. Il n'y a de vivant que ce qui est dans les âmes ; il ne ressuscitera donc pas.

Cependant le principe vivant, le principe de liberté qui Ta tué et qui doit lui succéder, n'a pu parvenir encore à se dégager, à se donner un corps adéquate. En possession des âmes, il ne s'est pas encore incarné dans la société, organisé.

Nous avons vu pourquoi.

A l'état de sentiment, d'aspiration, le principe moderne possède une force expansive capable de faire éclater dix fois le monde qu'avait fait le principe ancien. Mais le sentiment, l'aspiration ne suffit pas à l'organisation du monde nouveau. Pour V organisation, il faut la science.

Connais-toi toi-même : tel est l'axiome de la sagesse antique.

Jusqu'ici la Démocratie s'était sentie; elle ne s'était pas encore connue.

Faute de se connaître, elle n'a pas su se faire un organisme propre, conforme à elle-même. Faute d'un organisme propre, elle s'est tourmentée à rentrer dans les moules- du

passé. Et comme ces moules ne lui vont pas, elle ne s'y coule que pour les faire bientôt éclater.

La Démocratie n'a pas été vaincue. Ce serait une erreur de le croire : son ennemi est mort. Mais elle s'est trompée, égarée et divisée elle-même en des efforts impuissants.

Ainsi les formes monarchiques et aristocratiques modernes,— les divers constitutionalismes et gouvernements de délégation, — ne sont nullement l'œuvre d'une force qui resterait au principe monarchique et aristocratique. Ce principe n'eût point produit cela. Vivant et puissant, il eût reproduit ses propres formes, ses formes à lui; car, lui, il connaît ses formes. Ces gouvernements ne sont donc que les égarements de la Démocratie, pas autre chose.

La Souveraineté du Peuple n'est plus contestée aujourd'hui : on ne l'oserait pas même contester dans une assemblée royaliste où Ton ricane cependant de la République. Mais cette Souveraineté victorieuse, incontestée, faute d'y yoir assez clair encore, est toujours allée se fourrer elle-même dans la prison de la délégation.

La Souveraineté du Peuple, incontestée, n'est pas réalisée,!parce qu'elle s'est déléguée.

Elle s'est déléguée, parce qu'elle ne croyait point, par préjugé, pouvoir agir autrement. Elle ne savait pas. Elle sait maintenant, ou elle va savoir. Elle va comprendre qu'e/i se déléguant elle s'abandonne, abdique, se met en prison,

Elle va comprendre qu'en se déléguant, c'est elle-même qui refait de la monarchie, de l'aristocratie.

Le Peuple va savoir que sa Souveraineté, s'il ne l'exerce . pas, n'est qu'une déplorable plaisanterie.

Enfin, le Peuple va savoir qu'il doit et qu'il peut exercer sa Souveraineté, qu'il doit et qu'il peut se gouverner luimême, directement, sans charger personne d'être Souverain pour lui.

Qu'est-ce qui empêchera le Peuple de savoir cela? Les idées vraies, claires, simples, sont des oiseaux qu'on ne peut plus remettre en cage quand ils s'en sont envolés. On ne peut ni les rattraper, ni les empêcher de chanter. Et quand leur chant est bon pour le Peuple et agréable à ses oreilles, le Peuple, qui est devenu très mélomane, l'écoute et l'a bientôt appris.

Je dis donc que le [Peuple saura bientôt; que quand il

saura, il voudra; et que quand il voudra, dam ! il fera sa volonté. Qui l'en empêcherait quand il exprimera sa volonté légalement, comme dit M. le président dans son Message?

L'idée de l'application actuelle du gouvernement direct vient d'Allemagne. Je le confesse en toute humilité, bien que le gouvernement par le vote de tous soit la forme même du gouvernement dans le système sociétaire, je n'avais jamais eu l'esprit de spéculer un moment sur l'application actuelle de ce mode de faire. C'est assurément fort sot, à nous autres phalanstériens, de n'avoir, pas compris plus tôt que l'esprit moderne, qui s'est entêté depuis un siècle à la solution du problème politique, du problème du pouvoir, ne s'arrêterait pas dans cette voie avant d'être au bout. Depuis la Révolution de Février, cette inadvertance est impardonnable. J'irai plus loin dans mes aveux: Quand Rittinghausen m'a parlé de la législation directe et immédiate, aveuglé encore par le préjugé commun, persuadé que ce dernier terme ne pouvait être atteint que dans un monde réorganisé et régénéré par l'Association, je la repoussai quelque temps. Cependant j'admis tout de suite qu'une pareille idée devait être prise en considération, publiée et discutée. Je lui offris la publicité dont disposaient mes amis de la Démocratie pacifique. La suspension judiciaire de notre journal retarda de trois mois la publication ; mais déjà la réflexion m'avait convaincu, comme elle convaincra facilement tous les Démocrates sincères.

Discutée seulement jusqu'ici dans un club de Cologne, voilà donc l'idée du gouvernement direct du Peuple livrée à la discussion de la démocratie de l'ancien et du nouveau continent. Le Peuple universel est saisi. Le résultat n'est pas douteux. Si les chefs hésitaient, comme j'ai quelque temps hésité moi-même, l'idée est assez élucidée aujourd'hui pour que le Peuple, lui, n'hésite pas. Je connais le Peuple français, la nature et la promptitude de son génie, et je réponds de lui. Dans une question de cet ordre, d'ailleurs, qu'importeraient les hésitations parmi quelques notabilités de la démocratie, s'il s'en manifestait? Quelques-uns combattraient-ils le gouvernement du Peuple par lui-même ? Ce

serait très curieux. Essaieraient-ils de se taire? Ma foi, je crois que ce serait tant pis pour eux.

J'ouvre le Dictionnaire de l'Académie au mot démocratie, et je lis :

Démocratie , gouvernement où le peuple exerce la souveraineté.

En conséquence,

Au nom de la Démocratie,

Au nom du sens vivant de ce mot qui est notre principe même, le principe du droit moderne, le principe dans lequel communieut tous les démocrates ;

Le Peuple français, sans doute, étant chargé historiquement d'inaugurer le premier la pratique du gouvernement du Peuple par le Peuple ;

Devant tous les journaux, devant tous les organes, devant tous les verbes de la démocratie, et devant le Peuple français, je fais la proposition du GOUVERNEMENT DIRECT DU PEUPLE, par lui-même et sans délégation.

Je demande la discussion de cette proposition.

Je ferai remarquer qu'à côté de cette question suprême et pressante, tout ce qui se discute aujourd'hui est de minime importance,

Laissons un moment les légitimistes, les impérialistes, les orléanistes et tous nos monarchistes jouer leurs petites intrigues. Us sont bons les uns pour les autres et se donnent entre eux de la besogne. Pendant qu'ils sont à leurs parades, occupons-nous de nos affaires. Le Peuple est là. Voilà soixante ans qu'il verse son sang pour avoir son droit. Il ne l'a pas. Il obéit et souffre depuis des siècles. Et cependant c'est le Souverain. Il faut en finir. Mettons-nous d'accord.

Le gouvernement du Peuple par le Peuple, voilà toute la démocratie. Nous avons été joués par la délégation.

Plus de délégation !

Exercice direct de la souveraineté du peuple par le peuplé !

Encore une fois, ceci est clair et nous éclaire ; ceci est fort et nous rallie ; c'est notre principe ; on n'arrêtera pas cela. Seulement, dépêchons-nous. Il n'y a plus besoin d'insurrec-

lions. Laissons les mouchards organiser, pour s'entretenir la main, des sociétés secrètes et des complots. En trois mois, si on le veut bien, l'idée du gouvernement du Peuple par lui-même aura fait son chemin. — Si Von ne voulait pas... il n'y faudrait qu'un peu plus de temps, voilà tout. Le Peuple est saisi. Les ouvriers et les paysans causent politique aujourd'hui. Cela suffirait.

Quand le Peuple ne voudra plus que, sous prétexte de faire sa volonté, on lui supprime ses libertés les plus chères ; qu'on lui inflige des lois qu'il ne voterait pas, au contraire ; qu'on l'engage dans des guerres fratricides contre des peuples qu'il aime ; qu'on le charge d'impôts qu'il déteste; enfin, qu'on exerce sa Souveraineté sans lui, malgré lui et contre lui, — sortes de malentendus que sont exposés à commettre à chaque instant ses mandataires, — alors il portera très légalement à la connaissance de ses délégués que son désir est de faire lui-même ses affaires; il remerciera ses représentants des peines qu'ils se sont donuées pour lui : et ceux-ci, en honnêtes et fidèles dépositaires qu'ils sont, rendront à leur Souverain des pouvoirs dont le poids était très lourd, enchantés de s'en voir si heureusement déchargés. — L'avis leur en pourra être donné sous les espèces d'une pétition signée par les populations sur tous les points de la République, aux soins des démocrates et à l'instar de celles que les royalistes ont fait signer pour engager la Constituante à résigner ses fonctions souveraines.

Ce dénouemeut favorable peut se faire avant 1852 et du plein gré des parties; je ne m'y oppose pas. Mais on pourrait, d'ores et déjà, si l'on voulait, fixer 185.2 pour terme de rigueur.

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