‹ La sorcellerie ancienne et moderne expliquée, ou, Cours complet de prestidigitationChapitre 2 sur 64 · AVIS DE L’ÉDITEUR · texte numérisé non relu

AVIS DE L’ÉDITEUR

La première Édition de cet ouvrage a été publiée . en 1853 à Reims en deux volumes in-8°; elle portait le titre ci-après : Nouvelle Magie blanche dévoilée..

AVANT-PROPOS

Il y a déjà plus do soixante ans, qu'un homme d’esprit et de savoir composa, sur un défi qui lui fut donné par un professeur célèbre (Pinetti), à la suite d'une vive altercation, un ouvrage intitulé : La Magie blanche dévoilée , ou Eo plication des tours surprenants qui font , depuis peu, V admiration de la capitale et de la province. Cet ouvrage fut imprimé en un volume in-8°, et bientôt suivi « quatre autres volumes sous d’autres titres. Cette œi vie eut un succès immense, et mérita à Decremps, son auteur, une place fort honorable parmi les hommes de lettres.

J'ai connu particqliè?ement Decremps. J’étais bien jeune alors, et lui, déjà d'un âge mûr A l'époque où il écrivait sa Magie blanche, il n'était jue licencié en droit ; mais il fut depuis attaché à l'ambassade de

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France près la cour d'Angleterre, en qualité de secrétaire interprète. 11 était non-seulement remarquable par son érudition, mais plein d'aménité et de délicatesse, réunissant enfin toutes les qualités qui font le parfait honnête homme. Le lecteur voudra bien me pardonner cette digression sur Decremps ; mais je n'ai pu résister au plaisir de rendre hommage à sa mémoire.

Decremps était très-curieux de tours d'adresse et de physique amusante. Il assistait souvent aux séances du fameux Pinetti, qui faisait alors courir la cour et la ville, et comme il était doué d'un esprit pénétrant et d'une conception facile, il trouvait aisément, mais à sa manière, un moyen d'expliquer la cause de ces effets extraordinaires qui surprenaient tout le monde.

Malheureusement, il allait chercher bien loin ces causes qui étaient tout près de lui. Ses raisonnements l'ont presque toujours conduit à trouver des moyens que l'on pouvait admettre en théorie, mais nullement en pratique. 11 a donc écrit sa Magie blanche dévoilée d’après sa propre inspiration, en rendant raison des causes telles qu'il les concevait, mais rarement telles qu’elles étaient.

Il devait en être ainsi, car il y a vingt manières plus ou moins abusives d’expliquer un tour. Le difficile est de trouver la bonne, qui, presque toujours, est fort simple, et, pour cela même, s’éloigne davantage de la pensée. Enfin, quelque intelligent que l'on soit, il est presque impossible de deviner juste, et du jet de la première idée, le vrai moyen d’exécuter un tour.

En général, ceux dont les professeurs sont en pos-

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session, ont été imaginés par des hommes d'un esprit ingénieux; je pourrais même dire qu'il a fallu du génie dans l'invention d'une grande partie de ces tours; on s’en apercevra facilement, si on les examine sans prévention et sans avoir égard à leur peu d'importance. Le génie s'applique à tout.

t Mais encore ces hommes intelligents ne sont-ils pas arrivés tout d'un coup à créer. Il a fallu bien des fois essayer, méditer, faire, refaire ; enfin, ce n’est, le plus souvent, qu'après de laborieuses recherches qu'ils sont parvenus à un résultat satisfaisant.

C’est donc pour n'avoir pas asse# consulté les hommes du métier, que Decremps s'est fourvoyé dans les moyens qu'il donne dans sa Magie blanche.

Le jugement que je viens de porter sur l'œuvre do Decremps n'a pas d'autre but que de prémunir les amateurs qui liraient sa Magie blanche, contre quelques notions erronées répandues dans cet ouvrage. Je crois avoir contracté l'obligation de les éclairer sans réserve, dans cette partie où je me propose de leur donner des conseils.

Au reste, je justifierai ma critique, en donnant en leur lieu les vrais moyens d'exécuter les tours qui en étaient l’objet. Je suis d’autant plus intéressé à remplir cet engagement, que je ne veux pas que l’on me soupçonne d’être de ces hommes à petites passions, qui cherchent à déprécier l’ouvrage d'autrui, croyant par là donner plus de mérite au leur.

Mais, après avoir censuré les explications que Decremps a données, des tours qui constituent sa Magie blanche, je ne dois pas oublier de faire un éloge mérité

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de la manière dont il a décrit les principes et les moyens qui servent dans l'exécution des tours de cartes. Il a mis toute la clarté et* la précision possibles, pour faire comprendre des mouvements de mains qui sont toujours très-difficiles à exprimer par la parole. On trouve ces explications dans le troisième volume de ses œuvres, intitulé Testament de Jérôme Sharp. On se sert encore de ces principes aujourd’hui, avec ceux que l’on a découverts depuis.

Quant aux tours composés, aux tours de cartes proprement dits, Decremps en donne peu, et encore la plupart sont trop connus pour intéresser beaucoup. Sous ce rapport, la prestidigitation a fait bien des progrès depuis l’époque où il écrivait ses ouvrages. Quoi qu’il en soit, si le temps a beaucoup vieilli la Magie blanche dévoilée , on peut dire que le Testament de J. Sharp a résisté à ses ravages. Cette partie mérite d’être conservée; elle sera toujours utile aux amateurs de tours.

Les trois autres volumes qui font suite à la Magie blanche dévoilée n’offrent plus rien de curieux relativement aux tours; on en trouve çà et là quelquesuns, mais qui, maintenant, sont tout-à-fait sans importance. Cependant, on lira encore ces volumes avec plaisir, parce, qu’ils contiennent une foule de petites historiettes spirituellement écrites, et quelques problèmes qui ont le mérite d’amuser et da piquer la curiosité, même de ceux qui sont le moins amateurs de tours. Tout ce que l’on pourrait reprocher à l’auteur, c’est d’avoir bardé ses ouvrages, d’un bout à l’autre, de citations latines plus ou moins longues ; il a un peu

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trop prouvé que la langue des savants ne lui était pas étrangère.

Il n'existe en France, jusqu'à présent, que trois ouvrages originaux qui traitent de la prestidigitation, ce sont : 1° les Récréations mathématiques et physiques d'Ozanam, en quatre volumes in-8°, dont la dernière édition date de l’année 1735; 2° les Récréations ma - ' thématiques et physiques de Guyot, trois volumes in-8°, et dont la quatrième et dernière édition fut imprimée en 1790; enfin, la Magie blanche dévoilée, à laquelle l'auteur a ajouté le Supplément à la magie blanche, le Testament de Jérôme Sharp, le Codicile de J. Sharp, et les Petites Aventures de J. Sharp, formant en tout cinq volumes in-8°, dont le dernier a été imprimé en 1789. La véritable édition de ces cinq volumes est excessivement rare; mais on rencontre encore assez comnmnément des exemplaires contrefaits de ces ouvrages, qui sont, comme toutes les contrefaçons, remplis de fautes. 11 existe aussi beaucoup de petites brochures, mais toutes ces brochures sont copiées textuellement dans les ouvrages que je viens de citer, et surtou t dans le dernier, qui a traité plus spécialement des tours. U Encyclopédie méthodique s'est emparée de toute l’œuvre de Decremps.

Ces trois ouvrages, bien que faits par des hommes qui jouissaient par leur mérite d'une estime distinguée, n’en sont pas moins à peu près tombés dans l’oubli, parce que la lumière s'est étendue ; la science a fait d'immenses progrès, partant, les hommes sont devenus plus sérieux, moins crédules, plus appréciateurs, et les effets que l'on regardait il y a soixante ans,

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vrage en plusieurs parties ; je réunirai tous les tours de même genre. Les tours de cartes feront la matière de la première partie ; les tours de pièces de monnaie et . le jeu des gobelets formeront la seconde., et la, physique occulte sera l'objet de la troisième. J'entends par physique occulte tous les , tours divers; avec ou sans instruments, enfin, les tours de théâtre.

Je donnerai, dans le courant de cet ouvrage, quelques explications sur la construction des pièces mécaniques qui servent dans ce genre de physique, mais je me garderai bien d'en donner une description plus minutieuse, par la raison que ce serait un travail inutile et onéreux pour l'acquéreur : onéreux, parce que cela nécessiterait une augmentation du texte et quantité de; gravures qui rendraient l'ouvrage beaucoup plus . cher ; inutile, parce que l'on trouve toutes ces pièces à Paris, chez plusieurs ouvriers mécaniciens qui travaillent pour les professeurs, et les font parfaitement par la connaissance qu'ils ont acquise des conditions voulues dans la facture de ces objets. D'ailleurs, quand on fait faire ces instruments soi-même, on en est toujours dupe, bien que l'on s’adresse à des ouvriers qui on,t du talent dans leur art; mais ils ne savent pas la destination de ces pièces, et ne se doutent pas de la sévère précision qu'elles exigent dans leurs mouvements; il s’ensuit que les machines offrent toujours des défectuosités qui en rendent l'usage impossible, ou tout au moins difficile.

J'ai senti aussi l'inutilité des petites figures dans les démonstrations relatives aux tours de cartes. J'ai vu, que cela met quelquefois plus de confusion que de

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clarté, en ce que ces positions, bien que dessinées avec exactitude, paraissent souvent en désaccord avec l’explication du texte. Du reste, je tâcherai de mettre dans mes descriptions le plus de lucidité possible, dussé-je être prolixe et prodigue de répétitions. J’espère satisfaire, sous tous les rapports, les amateurs de physique amusante et de prestidigitation.

Cet art, que le préjugé a sans doute trop déprécié, s’ennoblit dans les mains d’un amateur, et devient peut-être le plus attrayant de tous les amusements de société. Quels divertissements trouve-t-on dans une grande assemblée, quand on n’a plus ni faim ni soif? La musique? le jeu? la conversation? Après cela, je ne vois plus rien. La musique? Quand vous avez entendu chanter ou jouer d’un instrument pendant une heure, vous en avez assez, surtout si le talent du virtuose est médiocre, et, ici, la perfection est rare. Le jeu? C’est toujours le principe du mécontentement et de la morosité. Enfin, la conversation finit le plus souvent par fatiguer, surtout quand on veut parler et qu’on n’a rien à dire.

Mais offrez de donner une séance de tours d’adresse, et vous verrez avec quelle joie votre proposition sera accueillie. Ensuite, occupez l’attention des spectateurs pendant deux ou trois heures, et il arrivera que, loin de se lasser de vous voir opérer, ils vous presseront de continuer, et le plaisir qu’ils éprouveront ne se refroidira pas. Il m’est arrivé plusieurs fois de donner une soirée à une assemblée d’amis, et de les conduire j usque fort avant dans la nuit sans qu’ils s’en fussent aperçus, et souvent, qu'après quatre ou cinq heures de séance,

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on me réclamait encore quelques tours. Cela me rappelle une espèce de miracle que j’ai opéré dans une réunion de famille, à propos d’une noce : c’est d’avoir fait abandonner la danse par toutes les dames et les jeunes filles qui sont accourues pour me voir faire des tours, et cela, au grand désappointement des ménétriers.

INTRODUCTION

La magie blanche, qui comprend ensemble la physique occulte et la prestidigitation, consiste à paraître faire des choses qui sont, en réalité, impossibles et contraires aux lois immuables de la nature. Elle égare l’esprit en trompant les sens, principalement la vue et l’ouïe. Ses ressources sont nombreuses ; elle les trouve dans les sciences et les arts ; elle les met tous à contribution et en fait ses complices. La ruse, le mensonge, l’artiûce et la surpercherie sont ses auxiliaires; ses paroles, ses mouvements, sont autant de déceptions.

Mais rassurez-vous, lecteur, ces vices de la magie blanche tournent toujours à l’avantage de ceux qu’ils trompent. Ses ruses sont innocentes, ses mensonges obligeants, et ses artifices ne portent jamais de dommages.

N’en pourrait-on pas dire autant de la peinture, qui n'est qu'un mensonge constant? et en est-elle moins attrayante?

Blais d’où nous vient donc la magie blanche? quelle en est l'origine ?

Delisle a dit : « Dans la nature, tout est surnaturel. » Cette assertion n’est qu'une fiction poétique ; mais le prosaïque bon sens, qui ne ment jamais, dit : « Dans la nature, rien

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n’est surnaturel. » Et si cette vérité eût été connue de tout temps, jamais on n’aurait pensé à faire des tours.

L’homme, toujours avide de merveilleux, a volontiers accueilli ceux qui lui offraient des spectacles selon son goût, soit pour l’étonner, soit pour le tromper; et d’un accord monstrueux, la fourberie d’un côté, et la crédulité de l’antre, est née cette science chimérique, absurde, à laquelle on a donné -le nom de magie, de sorcellerie, et que l’ignorance et la superstition ont proclamée science diabolique et infernale.

En proportion des progrès de la lumière chez les hommes, la foi en la magie s’est altérée, le doute est venu, et enfin l’incrédulité. La raison ayant fait justice de cette déplorable erreur, l’édifice diabolique est tombé en ruine.

Mais l’amour du merveilleux s’est toujours conservé un domicile dans le cœur de l’homme. On ne croit plus en la puissance des démons ni de ses suppôts, mais on est toujours curieux de tout ce qui simule le prodige; de là, enfin, cet art qui fait le sujet de notre traité et auquel on a donné le nom de magie blanche.

Comme je l’ai dit, de cette espèce de magie les maléfices ne sont point à craindre ; si elle est fondée sur l’imposture, elle ne nuit jamais, elle a le don de plaire en amusant toujours. Du reste, on ne l’accepte que pour ce qu’elle vaut, et on sait d’avance que les prestiges dont elle nous éblouit ont une cause qui, pour être cachée, n'en est pas moins simple et naturelle.

Nous disons que cet art, dont nous allons nous occuper.

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considéré dans son ensemble, a pris le nom de magie blanche. Chacun de ces actes se nomme tour. A ceux de ces tours qui ne s’exécutent qu’au moyen de la dextérité, nous attacherons spécialement le nom de prestidigitation, qui me paraît le plus propre à ce genre de récréation. En effet, si on traduit ce mot, on trouvera qu’il est synonyme d'agileté des doigts; donc il convient plus que tout autre aux tours qui ne sont que le produit de l’adresse des mains.

Aussi, je distinguerai la prestidigitation de la physique occulte, en ce que, dans cette dernière, je n'admettrai que les tours que l’on n’exécute qu’à l’aide de pièces ingénieusement mécanisées, ou au moyen de combinaisons secrètes imaginées pour tromper les sens et l’esprit.

La physique occulte est facile à exécuter en général ; les instruments font eux-mêmes l’opération. Cependant elle présente des effets frappants et. inconcevables, parce que le moteur qui agit est occulte ou soigneusement déguisé ou ignoré des spectateurs.

La prestidigitation est plus difficile dans son exécution; elle demande une étude pialique persévérante, mais aussi elle a des avantages que la physique occulte ne présente pas toujours. Vous pouvez récréer, des heures entières, une assemblée d’amis sans le secours d’aucune pièce mécanique. Ou trouve partout des cartes, des mouchoirs, des pièces de monnaie, des bagues, etc. Voulez-vous jouer des gobelets? des timbales, des tasses à café, des pots à confiture vous en serviront, et des bouchons coupés vous tiendront lieu do muscades. Les spectateurs, voyant que vous n’avez aucun

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objet qui puisse vous aider dans vos exercices, vous admirent davantage; aussi voit-on les tours de simple adresse plus prisés que ceux que l’on exécute avec des instruments.

Dans la physique occulte prise séparément, on peut en-

core établir deux catégories distinctes : l’une, que l’on peut ' exécuter dans un salon, l’autre, que l’on ne peut pratiquer qu’au théâtre, parce que les compères sont indispensables, et cependant toujours invisibles aux yeux des assistants. Les tours de théâtre nécessitent encore des trappes, des tirages et d’autres préparations qui donnent au physicien un immense avantage et la facilité de produire des effets qui semblent miraculeux.

Je ne veux pas dire cependant qu’au théâtre on n’exécute que cette espèce de tours ; on en présente aussi de ceux que l’on peut faire partout; mais, dans tous les cas, il offre beaucoup de ressources et de facilité.

Au salon, le physicien se suffit toujours à lui-même; tout ce qu’il fait est le résultat de l’adresse, soit ds l’esprit, soit des doigts. S’il se sert de pièces mécanisées, comme il est très-près, et souvent environné des spectateurs, il lui faut plus d’habileté pour cacher les moyens.

D’après ce que je viens de dire, on voit que les tours de salon nécessitent plus de talent que les tours de théâtre, et doivent être préférés sous tous les rapports.

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Pour exécuter les tours dans toute la perfection dont ils sont susceptibles, il faut d’abord se bien pénétrer des conseils que je vais exposer. Il importe peu que ces conseils précèdent la description des tours, parce que je suppose que l’on y reviendra selon le besoin.

Quand vous voudrez donner une séance et que vous aurez fait choix des tours dont vous voulez la composer, classez ces tours dans un ordre tel que l’un fasse valoir l’autre ; que celui qui précède n’embarrasse pas celui qui doit suivre ; que la fin de l’un n’amène aucune entrave au commencement de l’autre. Terminez toujours chaque section de votre séance par un tour brillant.

Disposez bien soigneusement tout ce qui a rapport à votre séance, ne négligez pas les moindres détails dans les préparations, car si vous êtes obligé de chercher et si vous témoignez de l’embarras, c'est toujours d’un mauvais effet.

Rejetez les tours dont les moyens ne sont pas assez voilés : il faut constamment vou3 précautionner contre les soupçons et ne vous laisser jamais deviner. Dites-vous à vous-même ce que me disait un jour un célèbre prestidigitateur : Ce ne sont pas des tours que je veux faire, ce sont des miracles.

Il faut enfermer les spectateurs dans un cercle de surprise tellement serré, qu’ils ne puissent trouver d’issue' pour en sortir, et mettre leur raison dans l’impossibilité de se rendre compte des causes qui produisent les effets qui les étonnent. Avec de l’intelligence et du tact, on y parvient. Je donnerai quelques instructions à ce sujet.

Dans l’exécution des tours, ne négligez pas les feintes; elles en sont l’ame ; mais il faut les faire à propos, et surtout bien naturellement. Il ne faudrait cependant pas trop les multiplier, car les spectateurs pourraient les remarquer et concevoir des soupçons. Dans l’explication des tours, je donnerai quelques exemples relativement à ces feintes.

Quand vous étudierez les tours, ne perdez jamais de vue que tous vos mouvements doivent être vrais et naturels, dans l’escamotage comme dans les feintes. Si, par exemple, vous voulez escamoter une pièce de monnaie, une muscade, etc., en feignant de mettre un de ces objets dans la main, que vos doigts fassent absolument le même mouvement que si vous le mettiez réellement ; il en est de même pour tout. On verra par la suite qu’il est aussi des cas où il faut feindre de feindre : cela s’expliquera.

Il ne suffit pas de savoir et de pouvoir exécuter les tours : le grand art est de saisir avec intelligence toutes les circonstances qui aident à les faire paraître merveilleux et incompréhensibles : un mot, un geste, quand ils sont bien placés, sont souvent de puissants auxiliaires. Mais souvenez-vous aussi qu’un mot, un geste, dit ou fait mal à propos, peuvent détruire complètement l’effet d’un tour. Aussi, ne négligez pas le conseil suivant :

Ne hasardez jamais de faire un tour sans l’avoir préalable-

ment beaucoup travaillé. Faites comme ces acteurs de talent qui ont l’amour et le sentiment de leur art : quand ils ont un nouveau rôle à étudier, ils le savent très-bien par cœur au bout de quatre ou cinq jours, quant aux paroles; mais cela n’est rien pour eux : il faut qu'ils se pénètrent à fond du caractère du personnage qu'ils ont à représenter, que chaque mot du rôle ait une nuance, une inflexion de voix paYticulière. Ils visent à atteindre le vrai et le naturel; mais, pour arriver là, il faut des mois de travail.

Dans vos séances, soyez sobre en paroles : ne dites que ce qu’il convient pour faire valoir les tours ou pour égayer l’assemblée, mais saisissez-vous adroitement de l’à-propos. Que les plaisanteries que vous débiterez soient toujours facétieuses, mais de bon goût. Evitez avec soin dans vos discours tout ce qui sent la trivialité. Faites (si vous êtes eu fonds) une large dépense d’esprit et de gaîté; car, je l’ai déjà dit, il est nécessaire d’entretenir la bonne humeur de l'assemblée.

Je viens de recommander de ne pas trop parler; cet avis est contraire au sentiment de bon nombre de personnes, qui pensent que, dans ce genre d'amusement, il est nécessaire de beaucoup babiller dans l’intérêt des tours. On s’abuse : un prestidigitateur ne doit se confier qu’à son adresse. Chercher à détourner l’attention des spectateurs pour qu’ils ne voient pas les moyens que l'on emploie, est le fait d'un maladroit. Les tours doivent être franchement exécutés et avec assez d’intelligence pour mettre en défaut les regards les plus observateurs.

Ayez soin, autant que possible, d’avoir en réserve un moyen pour remédier aux accidents qui peuvent arriver dans l'exécution d’un tour, soit que malicieusement on cherche à vous contrarier, ou que des circonstances fortuites vous le fassent manquer. On trouve souvent ce moyen en changeant adroitement la nature du tour, ou en employant une équivoque. Je donnerai aussi à ce sujet quelques instructions

dans l'explication des tours, toutes les fois que l'occasion s'en présentera.

Quand vous voudrez faire un tour qui a déjà été vu souvent, tachez d’y ajouter quelque particularité qui lui donne une apparence de nouveauté, et on le verra encore avec plaisir.

J’ai dit qu'au salon, le physicien doit se suffire à lui-même; donc il doit rejeter le frauduleux moyen de l’assistance d'un oompère. J'entends par compères, les personnes officieuses qui seraient d’intelligence avec le faiseur de tours pour tromper la bonne foi des spectateurs. Dans ce cas, ce ne sont plus des tours de physique ou d’adresse que l’on fait, mais bien des mystifications.

Cependant, pour ne pas paraître, plus tard, en contradiction avec moi-même , je dois ici une explication au lecteur.

Je ne réprouve pas sans réserve l'emploi des compères, quand on ne s’en servira que pour mettre en action certain mobile que le physicien ne peut pas faire agir par lui-même et qui est indispensable dans l'exécution d’un tour, comme, par exemple, de tirer un fil selon le besoin, de tourner une manivelle, de passer secrètement un objet dans les mains du prestidigitateur. Le compère, dans ce cas, doit être considéré comme faisant l'office d'un ressort de mécanique, et, le plus souvent, il ne comprend pas lui-même l’eflèt qu’il aide à produire.

Je tolérerai encore l'usage d’un compère du genre de ceux que je viens de blâmer, quand, dans le courant d’une séance, on voudra faire un tour de cette nature dans l'intention d’égayer les spectateurs. Dans ce cas, la bonne humeur des assistants vous ferait toujours pardonner votrç supercherie, si elle était connue. Quand on rit, on est indulgent; mais il ne faut pas abuser de la permission.

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