‹ La SorcièreChapitre 18 sur 25 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

On sentait pourtant un progrès, de lents et de doux changements. Une grande merveille allait venir, éclater et éclipser tout. On la laissait venir, on ne la pressait pas. La transfiguration prochaine, les ravissements espérés de la lumière, n’ôtaient rien au charme profond d’être encore dans la nuit divine, d’être à demi caché, sans se bien démêler du prodigieux enchantement... Viens, Soleil! On t’adore d’avance, mais tout en profitant de ce dernier moment de rêve...

Il va poindre... Attendons dans l’espoir, le recueillement.

NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS

Note première. Classification géographique de la Sorcellerie.— Mon ténébreux sujet est comme la mer. Celui qui y plonge souvent, apprend à y voir. Le besoin crée des sens. Témoin le singulier poisson dont parle Forbes (pertica astrolabus), qui vivant au plus bas et près du fond, s’est créé un œil admirable pour saisir, concentrer les lueurs qui descendent jusque là. La sorcellerie, au premier regard, avait pour moi l’unité de la nuit. Peu à peu, je l'ai vue multiple et très diverse. En France, de province à province, grandes sont déjà les différences. En Lorraine, près de l’Allemagne, elle semble plus lourde et plus sombre; elle n’aime que les bêtes noires. Au pays basque, Satan est vif, espiègle, prestidigitateur. Au centre de la France, il est bon compagnon ; les oiseaux envolés qu’il lâche, semblent l’aimable augure et le vœu de la liberté. — Sortons de la France ; entre les peuples et les races diverses, les variétés, les contrastes sont bien autrement forts.

Personne, que je sache, n’avait bien vu cela. — Pour-

quoi? L’imagination, une vaine poésie puérile, brouillait, confondait tout. On s’amusait à ce sujet terrible qui n’est que larmes et sang. Moi, je l’ai pris à cœur. J’ai laissé les mirages, les fumées fantastiques, les vagues brouillards où l’on se complaisait. Le vrai sens de la vie vibre aux diversités vivantes , les rend sensibles et les fait voir. Il distingue, il caractérise. Dès que ce ne sont plus des ombres et des contes, mais des -êtres humains, vivants, souffrants, ils diffèrent, ils se classent.

La science peu à peu creusera cela. En voici l’idée générale. Écartons d’abord les extrêmes de l’équateur, du pôle, les nègres, les lapons. Chez eux, tout est démon, rien n’est démon. — Écartons les sauvages de l’Amérique, etc. L’Europe seule a eu l’idée nette du Diable, a cherché et voulu, adoré le mal absolu (ou du moins ce qu’on croyait tel).

1° En Allemagne, le Diable est fort. Les mines et les forêts lui vont. Mais, en y regardant, on le voit mêlé, dominé, par les restes et les échos de la mythologie du Nord. Chez les tribus gothiques, par exemple, en opposition à la douce Holda, se crée la farouche Unholda (J. Grimm, 854); le Diable est femme. Il a un énorme cortège d’esprits, de gnomes, etc. Il est industriel, travaille, est constructeur, maçon, métallurgiste, alchimiste, etc.

2° En Angleterre, le culte du Diable est secondaire, étant mêlé et dominé par certains esprits du foyer, certaines mauvaises bêtes domestiques par qui la (femme aigre et colère fait des malices, des vengeances (Thomas Wright, I, 177). Chose curieuse, chez ce peuple où god-dem est le jurement national (au xve siècle,

NOIES ET ÉCLAIRCISSEMENTS

Procès de Jeanne d’Arc, et sans doute plus anciennement), on veut bien être damné de Dieu, mais sans so vendre au Diable. L’àme anglaise se garde tant qu’ello peut. Il n’y a guère de pacte exprès, solennel. Point de grand sabbat (Wright, I, 281). « La vermine des petits esprits, » souvent en chiens ou chats, souvent invisibles et blottis dans les paquets de laine, dans certaine bouteille que la femme connaît seule, attendent l’occasion de mal faire. Leur maîtresse les appelle de noms baroques, tyffin, pyggin, calicot, etc. Elle les cède, les vend quelquefois. Ces êtres équivoques, quoiqu’on puisse en penser, lui suffisent, retiennent sa méchanceté dans leur bassesse. Elle a peu affaire du Diable, s’élève moins à cet idéal.

Autre raison qui empêche le Diable de progresser en Angleterre. C’est qu’on fait avec lui peu, très peu do façon. On pend la sorcière, on l’étrangle avant de la brûler. Ainsi expédiée, elle n’a pas l’horrible poésie que le bûcher, que l’exorcisme, que l’anathème des conciles, lui donnent sur le continent. Le Diable n’a pas lû sa riche littérature de moines. Il ne prend pas l’essor. Pour grandir, il lui faut Inculture ecclésiastique.

3° C’est en France, selon moi, et au xiv° siècle seulement, que s’est trouvée la pure adoration du Diable. M. Wright s’accorde avec moi pour le temps et le lieu. Seulement, il dit : « En France et en Italie. » Je ne vois pas pourtant chez les Italiens (Bartole, 1337; Spina, 1458; Grillandus, 1524, etc.), je ne vois pas le sabbat dans sa forme la plus terrible, la messe noire, le déli solennel à Jésus. J’en doute même pour l’Espagne. Sur la frontière, au pays basque, on adorait impartialement Jésus le jour, Satan la nuit. Il y avait plus de liberté

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folle que de haine et de fureur. Les pays de lumière, l’Espagne et l’Italie, ont été vraisemblablement moins loin dans les religions de ténèbres, moins loin dans le désespoir. Le peuple y vit de peu, est fait à la misère. La nature du midi aplanit bien des choses. L’imagination prime tout. En Espagne, le mirage singulier des plaines salées, la sauvage poésie du Chevrier, du bouc, etc. En Italie, tels délires hystériques, par exemple, des altérées, qui passent sous la porte ou par la serrure pour boire le sang des petits enfants. Folie et fantasmagorie, tout comme aux rêves sombres du Harz et de la Forêt Noire.

Tout est plus clair, ce semble, en France. L’hérésie des sorcières, comme on disait, semble s’y produire normalement, après les grandes persécutions , comme hérésie suprême. Chaque secte persécutée qui tombe à l'état nocturne, à la vie dangereuse de société secrète, gravite vers le culte du Diable, et peu à peu s’approche du terrible idéal (qui n’est atteint qu’en 1300). Déjà après l’an 1000 (V. Guérard, Cartul. de Chartres), commence contre les hérétiques d’Orléans l’accusation qu’on renouvellera toujours sur l’orgie de nuit et le reste. Accusation mêlée de faux, de vrai, mais qui produit de plus en plus son effet, en réduisant les proscrits, les suspects, aux assemblées de nuit. Même les Purs (Cathares ou Albigeois), après leur horrible ruine du xme siècle, tombant au désespoir, passent en foule à la sorcellerie, adorent l’Anti-Jésus. Il en est ainsi des Vaudois. Chrétiens innocents au xne siècle (comme le reconnaît Walter Mapes), ils finiront par devenir sorciers, à ce point qu’au xv% vaudoiscrie est synonyme de sorcellerie.

NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS

En France, la sorcière ne me paraît pas être, autant qu’ailleurs, le fruit de l’imagination, de l’hystérie, etc. Une partie considérable, et la majorité peut-être, de celte classe infortunée est sortie de nos cruelles révolutions religieuses.

L’histoire du culte diabolique et de la sorcellerie tirera de nouvelles lumières de celle de l’hérésie qui l’engendrait. J’attends impatiemment le grand livre des Albigeois qui va paraître. M. Peyrat a retrouvé ce monde perdu dans un dépôt sacré, fidèle et bien gardé, la tradition des familles. Découverte imprévue! Il est retrouvé l’in pace où tout un peuple fut scellé, l’immense souterrain dont un homme du xin0 siècle disait : « Us ont fait tant de fosses, de caves, de cachots, d’oubliettes qu’il n’y eut plus assez de pierres aux Pyrénées. »

Note 2. Page xv de l’Introduction. Registres originaux (le l’Inquisition. — J’avais l’espoir d’en trouver un à la Bibliothèque impériale. Le n° 8954 ( lat .) est intitulé en effet Inquisitio. Mais ce n’est qu’une enquête faite par ordre de saint Louis en 1261, lorsqu’il vit que l’horrible régime établi par sa mère et le légat dans sa minorité, faisait du midi un désert. Il le regrette et dit : « Licet in regni nostri primordiis ad terrorem durius scripscrimus , etc. » Nul adoucissement pou» les hérétiques, mais seulement pour les veuves ou enfants de ceux qui sont bien morts. — On n’a encore publié que deux des vrais registres de l’Inquisition (à la suite de Limburch). Ce sont des registres de Toulouse, qui vont de 1307 à 1326. Magi en a extrait deux autres {Acad, de Toulouse, 1790, iu-4°,t.lV, p.l9).Lamolhe-Langon a extrait

ceux de Carcassonne ( Hist . de l'Inquis. en France, t. III), Llorente ceux de l’Espagne.— Ces registres mystérieux étaient à Toulouse (et sans doute partout), enfermés dans des sacs pendus très haut aux murs, de plus cousus des deux côtés, de sorte qu’on ne pouvait rien lire sans découdre tout. Ils nous donnent un spécimen précieux, instructif pour toutes les inquisitions de l’Europe. Car la procédure était partout exactement la même (Y. Directorium Eymerici, 1358). — Ce qui frappe dans ces registres, ce n’est pas seulement le grand nombre des suppliciés, c’est celui des emmurés, qu’on mettait dans une petite loge de pierre (camerula), ou dans une basse-fosse in pace, au pain et à l’eau. C’est aussi le nombre infini des crozats, qui portaient la croix rouge devant et derrière. C’étaient les mieux traités; on les laissait provisoirement chez eux. Seulement, ils devaient le dimanche, après la messe, aller se faire fouetter par leurs curés (Règlement de 1326, Archives de Carcassonne, dans L. Langon, III, 191). — Le plus cruel, pour les femmes surtout, c’est que le petit peuple, les enfants, s’en moquaient outrageusement. Ils pouvaient, sans cause nouvelle, être repris et emmurés. Leurs fils et petits-fils étaient suspects et très facilement emmurés.

Tout est hérésie au treizième siècle ; tout est magie au quatorzième. -Le passage est facile. Dans la grossière théorie du temps, l’hérésie diffère peu de la possession diabolique; toute croyance mauvaise, comme tout péché, est un démon qu’on chasse par la torture ou le fouet. Car les démons sont fort sensibles (Michel Psellus). On prescrit aux crozats, aux suspects d’hérésie de fuir tout sortilège ( D . Vaissette, Lang.). — Ce passage

NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS

de l’hérésie à la magie est un progrès dans la terreur, où le juge doit trouver son compte. Aux procès d’hérésie (procès d’hommes pour la plupart), il a des assistants. Mais pour ceux de magie, de sorcellerie, presque toujours procès de femmes, il a le droit d’étre seul, tête à tête avec l’accusée.

Notez que sous ce titre terrible de sorcellerie, on comprend peu à peu toutes les petites superstitions, vieille poésie du foyer et des champs , le follet, le lutin, la fée. Mais quelle femme sera innocente? La plus dévote croyait à tout cela. En se couchant, avant sa prière à la Vierge, elle laissait du lait pour son follet. La fillette, la bonne femme donnait le soir aux fées un petit feu de joie, le jour à la sainte un bouquet.

Quoi! pour cela elle est sorcière! La voilà devant l’homme noir. Il lui pose les questions (les mêmes , toujours les mêmes, celles qu’on lit à toute société secrète, aux albigeois, aux templiers, n’importe). Qu’elle y songe, le bourreau est là ; tout prêts, sous la voûte à côté, l’estrapade, le chevalet, les brodequins à vis, les coins de fer. Elle s’évanouit de peur, ne sait plus ce qu’elle dit : « Ce n’est pas moi... Je ne le ferai plus... C’est ma mère, ma sœur, ma cousine qui m’a forcée, traînée... Que faire? Je la craignais, j’allais malgré moi et tremblante » (Trepidabat ; sororia sua Guilelma trahebat, et metu faciebat multa). (Reg. Tolos., 1307, p. 10, ap. Limburch.)

Peu résistaient. En 1329 , une Jeanne périt pour avoir refusé de dénoncer son père (Reg. de Carcassonne, L. Lançon, 3, 202). Mais avec ces rebelles, on essayait d’autres moyens. Une mère et ses trois filles avaient résisté aux tortures. L’inquisiteur s’empare de la se-

conde, lui fait l’amour, la rassure tellement qu’elle dit tout, trahit sa mère, ses sœurs (Limburch, Lamothe- Langon). Et toutes à la fois sont brûlées!

Ce qui brisait plus que la torture même, c’était l’horreur de l’in pace. Les femmes se mouraient de peur d’être scellées dans ce petit trou noir. A Paris, on put voir le spectacle public d'une loge à chien dans la cour des Filles repenties, où l’on tenait la dame d’Escoman, murée (sauf une fente par où on lui jetait du pain), et couchée dans ses excréments. Parfois, on exploitait la peur jusqu'à l’épilepsie. Exemple : cette petite blonde, faible enfant de quinze ans, que Michaëlis dit lui-même avoir forcée de dénoncer, en la mettant dans un vieil ossuaire pour coucher sur les os des morts. En Espagne, le plus souvent Vin pace, loin d’être un lieu de paix, avait une porte par laquelle on venait tous les jours à heure fixe travailler la victime, pour le bien de son àme, en la flagellant. Un moine condamné à l'in pace, prie et supplie qu’on lui donne plutôt la mort (Llorente).

Sur les auto-da-fé, voir dans Limburch ce qu’en disent les témoins oculaires. Voir surtout Dellon, qui lui-même porta le san-benito (Inquisition de Goa, 1688).

Dès le treizième, le quatorzième siècle, la terreur était si grande , qu’on voyait les personnes les plus haut placées quitter tout, rang, fortune, dès qu’elles étaient accusées, et s’enfuir. C’est ce que fit la dame Alice Kyteler, mère du sénéchal d’Irlande, poursuivie pour sorcellerie par un moine mendiant qu’on avait fait évêque (1324). Elle échappa. On brûla sa confidente. Le sénéchal fit amende honorable et resta dégradé (T. Wright, Proceedings against dame Alice, etc., in-4°, London, 1843).

NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS

Tout cela s’organise de 1200 à 1300. C’est en 1233 que la mère de saint Louis fonde la grande prison des Immuratz de Toulouse. Qu’arrive-t-il? on se donne au Diable. La première mention du Pacte diabolique est de 1222. ( César Heisterbach.) On ne reste pas hérétique, ou demi-chrétien. On devient satanique, anii-ch^tien. La furieuse Ronde sabbatique apparaît en 1333 { Procès de Toulouse, dans L. Langon, 3, 360), la veille de la Jacquerie.

Note 3. — Les deux premiers chapitres, résumés de mes Cours sur le Moyen âge, expliquent par l’état général de la Société pourquoi l’humanité désespéra, — et les chapitres III, IV, V, expliquent par l’état moral de l’âme, pourquoi la femme spécialement désespéra et fut amenée à se donner au Diable, et à devenir la Sorcière»

C’est seulement en 553 que l’Église a pris l’atroce résolution de damner les esprits ou démons (mots synonymes en grec), sans retour, sans repentir possible. Elle suivit en cela la violence africaine de saint Augustin, contre l’avis plus doux des Grecs, d’Origène et de l’antiquité (Haag, llist. des dogmes, I, 80-83). — Dès lors on étudie, on fixe le tempérament, la physiologie des Esprits. Us ont et ils n’ont pas de corps, s’évanouissent en fumée, mais aiment la chaleur, craignent les coups, etc. Tout est parfaitement connu, convenu, en 1050 (Michel Psellus, Énergie des esprits ou démons ). Ce byzantin en donne exactement la même idée que celle des légendes occidentales. (V. les textes nombreux dans la Mythologie de Grimm, les Fées de Maury, etc., etc.)— -Ce n’est qu’au quatorzième siècle qu’on dit nettement que tous ces esprits sont des diables. — Le Trilby de Nodier, et la

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