PREFACE
ES six poèmes de la Souffrance des E^iuxji/re^il récemment publiés par diverses Revues. Dès leur apparition ces poèmes soulevèrent dans la poitrine des jeunes hoinmes un violent entJiousiasme. Mais sitôt que les Elégies et les Sonnets furent en lumière, une frénésie sympathi- 4^^ que m'environna. Depuis plusieurs 7nois les lettres s'amoncellent. Bien que la Souffrance des Eaux ne soit point achevée^ je dois me déterminer ii livrer au public la partie qui en est écrite, en l'accompagnant de ces dernières œuvres qui jirent bondir tant de cœurs et qui me concilièrent le suffrage des esprits les plus ombrageux.
Les Vers Dorés et Daphné avaient ému l'opinion et voici que, depuis ces livres^ des événements extraordinaires se sont accomplis en moi.
La lecture soudaine de Ronsard et de Goethe me révéla la qualité de mes propres dons. Un océan de poésie enflait mon sein depuis l'enfance. Ces deux grands hommes m'aid'crent à constituer mon expression définitive, ils 7ne fortifièrent en moi-mêm,e ; ils furent pour moi non point des modelés mais de vivaces et hautains exemples. Par eux ma pensée prit conscience de toute sa capacité créatrice^ de sa jeunesse et de sa force ; ils chassèrent toute l'ombre de ?non intelligence et ils en effacèrent toutes les rides. Leur lecture vivante et passionnée me délivra des erreurs que l'on m'avait imposées et de l'interprétation arbitraire et égoïste de plusieurs d'entre leurs tristes admirateurs.
A la même époque je visitai l' Italie. Deux années consumées sous son ciel et parmi ses divins édifices n'ont point encore satisfait ma curiosité et mon amour. Rome et Pise, Florence, Naples m'ont ouvert leurs trésors. L'Italie m'initia à la vie complète et supérieure. Lii, faipu contempler la genèse des forces et m' accoutumer à l'an-
tiqiiitc de la vie. Chaque teviple, chaque arc de trioviphe iviiie et perpétue l'effort des hommes courh's ou des peuples qîii se relevcjtt. Chaque colonne étend aux pieds du voyageur des amas de siècles avec son ombre. Chaque dalle cache une source des idces. Là, 7na puissance expressive s'est développée jusqu'il la plénitude. J'ai pu enfin apprécier par moi-ynéyne comment peiis.iient et agissaient Cellini, Vinci, Michel- Ange, Titien et Raphaél. Et je me suis aperçu que je n'avais ja?nais pensé ni agi différemment. J'ai secoué le joug des traditions parasites, des rhétoriques iynaginées pour affai'dir l expression, de tout ce qui dénature et appauvrit l'invention. Dans la littérature conttfnporaine l'ignorance revêt deux formes : un dogmatisme restrictif par lequel certains hommes s'affirment et au nom duquel ils nient tout ce qu ils ne comprennent pas ; une tolérance ironique et méfante qui annihile la personnalité de ceux qu'elle atteint et dévore et qui ne saurait rien comprendre. Je hais et dédaigne et s deux états de presque tous mes conteinporains. Aussi, jusqu'ici, ai -je à peu prés vécu seul.
Je remercie les héros qui in aidèrent a ni.^ le