UNE POLITIQUE FINANCIÈRE
Décembre 1925.
Ce n’est pas trop dire que d'affirmer que la ogrande majorité des Français sont inquiets. Tous sentent que le pays traverse une crise grave, d’ordre économique et financier.
La hausse continuelle du prix de la vie rend très incertain le lendemain de bien des gens. Les mdustriels, les commercants, que dis-je, les simples partiliers sont logés à la même enseigne que l’Etat : ils ne parviennent plus à équilibrer leur budget.
Les fonctionnaires réclament des augmentations justifiées par la vie chère, qui existe pour eux comme pour tout le monde. Les ouvriers ne tarderont pas à en faire autant. À chaque instant un nouveau ministre s’installe rue de Rivoli et réclame des billets neufs. En contre-partie, il exige l’augmentation de tous les impôts, ce qui fait croître encore le prix de la vie. C’est un cercle vicieux, qui pourrait bien de- - venir infernal, si l’on en juge par l’exemple récent de pays voisins.
Les producteurs renoncent à faire des prévisions ; elles sont renversées comme châteaux de cartes par les fluctuations du frane. Certes, les affaires mar-
chent, encore que certaines industries soient atteintes d’un peu de chômage ; maïs on a l'impression confuse qu’il s’agit là d’une activité factice et qu’une grave crise est à la veille d’éclater.
L'’épargne est découragée. Les nouveaux impôts l’effraient autant que la constatation répétée que l’argent rendu a moins de valeur que l’argent prêté. Le crédit s’en ressent, non seulement pour l'Etat qui en a peut-être un peu abusé, maïs aussi pour tous ceux qui en ont besoin pour vivre. La gêne de trésorerie est chronique. Disons le mot : {a France est malade et elle le sait.
Alors de tous les côtés les remèdes pleuvent, car, en France, qui donc n’est pas un peu médecin ? On voit surgir les solutions les plus baroques. Les exaltés affirment que la crise va s’aggraver et qu'avant qu'il soit peu de temps, elle ira jusqu’à la révolution incluse. Bolchevisme ou fascisme ? Un dictateur de droite ou de gauche ?
De plus en plus, j'entends répéter un peu partout : « On continue à nous bourrer le crâne ; on ferait mieux de dire la vérité au pays. »
Au fait, pourquoi ne pas finir par la dire, cette vérité, et dans toute son étendue ? Pourquoi ne resterait-elle connue que du petit nombre de ceux qui ont le temps d'étudier ces problèmes ?
Après avoir subi la grande guerre, les Français
auraient-ils les nerfs en si mauvais état qu'ils ne puissent supporter la révélation du mal dont souffre leur pays ? Sont-ils des enfants que l’on endort avec de belles histoires ? S’agit-il d’une maladie mystérieuse et dont le dénouement est fatal ? La France est-elle un moribond auquel on ne puisse plus prodiguer que des paroles d’espoir ? Non. La France est un malade qui peut et doit guérir. Mais pour cela il faut que les Français connaissent toute la vérité. J’entreprends de la dire, dût-elle me brouiller avec tous les électeurs.
La France est malade. Quand on est malade, on appelle un médecin. On choisit celui qui vous inspire le plus de confiance. Il vous examine, fait son diagnostic et prescrit les remèdes. On l’écoute et on lui obéit. |
Tout cela n’est pas bien nouveau, direz-vous. Pardon, c’est très nouveau, car la France, depuis la guerre, fait exactement le contraire.
Elle appelle un médecin, puis un second, puis un troisième... car elle change assez souvent. Chaque fois, c’est elle qui l’interroge et, si le remède prescrit n’est pas de son goût, elle le congédie et en questionne un autre.
C’est quelquefois toute une consultation de spécialistes. Il est difficile de les accommoder, car c’est une gerbe d'opinions contradictoires. L’un exige une
amputation immédiate, l’autre un régime sévère, le troisième escompte un miracle.
En somme, la France agit comme certains malades qui attendent de leur médecin le traitement précis qu'ils ont eux-mêmes choïsi : un régime bénin, qui ne modifie pas trop leur genre de vie coutumier et surtout quelque chose qui soit rapide et pas trop désagréable à prendre. À
Ce n’est pas au malade à dire comment il veut être soigné.
Je vous propose donc d’aller voir ensemble un médecin en qui nous avons confiance : le bon sens. Nous lui demanderons de nous examiner et de nous dire de quoi souffre la France.
Mais avant cette visite, mettons-nous bien d’accord. N'’attendons pas de lui des remèdes extraordinaires, car nous n’allons pas chez un magicien. Il nous prescrira sûrement quelque chose qui sera tiré . de la thérapeutique existante : je veux dire par là qu'il agira dans le cadre du régime capitaliste. |
Ne vous récriez pas. Je ne suis pas un admirateur fanatique du régime capitaliste, bien qu’à mon avis il soit capable de fournir le maximum de bien-être au plus grand nombre (exemple : les Etats-Unis). Je reconnais qu'il a des tares et ne soutiens nullement “ il soit impossible de trouver mieux, car moi aussi j'ai mon idéal.
Mais le régime capitaliste a Re d'exister.
Il est même le seul que nous ayons à notre disposition. Si, pour nous soigner, il faut d’abord lui substi-
tuer une société de fantaisie et créer ensuite un cœur humain assorti à cette société, alors le malade a le temps de mourir plusieurs fois. ,
Vous convenez que le temps presse ?
Allons faire notre visite et sans arrière-pensée.
La Fantasmagorie des Milliards
La France malade a renoncé à dire à son médecin quel était le régime qu’elle entendait se voir prescrire. Nous sommes chez un homme sérieux qui nous ausculte et nous interroge. Connaïssant son métier, 1l va s’enquérir de notre santé passée.
Nous ne lui cacherons donc pas que la France en 1914 était un pays riche et prospère.
Sa richesse se composait de champs, forêts, terrains à bâtir, immeubles, usines, mines, stock d’or, etc. Grace à son épargne florissante, elle était parvenue à placer des sommes importantes un peu dans tous les pays. Elle passait pour être le banquier du monde.
A combien pouvait-on évaluer la fortune de la France en 1914 ? Evidemment l'évaluation est difficile. Heureusement pour nous cette expertise a été tentée par des économistes d'écoles très différentes. En prenant leur moyenne, nous parviendrons à une approximation acceptable : la fortune de la France, en 1914, était estimée valoir entre 280 et 300 milhiards de francs.
Mais, à coté de cette richesse, il y avait le travail productif de millions de Français qui, chaque année, augmentait le capital du pays. Car le capital est une chose inerte ne produisant rien par lui-même. Il faut qu'il se combine avec le travail pour constituer de nouvelles richesses. Création perpétuelle de capital, s’additionnant aux richesses déjà existantes et dont le total formait environ 300 milliards de francs : telle se présentait l’économie nationale à la veille de la guerre.
Survient le cataclysme du 2 août 1914. En quelques heures, tout le puissant mécanisme de la production s’arrête. C’est la destruction qui commence. Brutalement, des millions d'hommes actifs sont arrachés à leur travail productif du temps de paix. Non seulement ils ne vont plus rien produire, maïs le reste du pays va avoir à les vêtir, à les nourrir et à les armer pendant des mois, puis des années. |
Les travailleurs restés à l’intérieur vont produire, d’une manière intensive, du matériel de guerre et des munitions qui vont s’évanouir en fumée sur les champs de bataille. Maïs quels sont ces travailleurs ? Ce sont des hommes âgés, des femmes, des enfants, dont le rendement va être de beaucoup inférieur à celui des travailleurs du temps de paix.
Et la destruction systématique se poursuit, perfectionnée de mois en mois par les progrès d’une science
atroce. Toutes les armées alliées et ennemies, munies de tout le matériel de guerre de la planète, accumulent les dévastations sur notre territoire pendant quatre années et demie.
Le
Le 11 novembre 1918, l’infernale tourmente prend fin et l’on fait le bilan : 1.500.090 morts, 1.200.000 mutilés, 10 départements détruits parmi les plus riches du pays.
On a consommé tous les stocks accumulés pendant les années de prospérité.
Au lieu d’être le banquier du monde, la France doit des sommes fantastiques à ses alliés et aux neutres.
Que la guerre se soit traduite pour la France par un appauvrissement considérable, qui oserait le nier ? Appauvrissement en hommes (tués et mutilés). Appauvrissement en capital, par la destruction d’une grosse partie des richesses de la France.
A ce sujet, qu’on me permette d'évoquer un souvenir commun à tous les anciens combattants. Lequel d’entre nous ne s’est pas écrié, dès le milieu de 1915, dès qu'il a pu constater les destructions du champ de bataille, les travaux gigantesques du front, le gaspillage à l’avant et à l’arrière : « Oh ! maintenant, quoi qu’il arrive, nous sommes ruinés. Vainqueurs ou vaincus, üd faudra des années pour réparer des pertes pareilles. Elle sera gaie, l’après-guerre ! »
Eh bien, camarades, ce que nous disions en 1915 s’est aggravé encore en 1916, puis en 1917, puis en 1918. Chaque année, les destructions sont devenues | plus savantes, le matériel a été plus formidable, le gaspillage plus scandaleux... et nous ignorions à ce moment-là la honte de quelques bénéficiaires de guerre, élevant des fortunes sur la misère générale.