RUE RICHELIEU
Monsieur le Président,
Mesdames,
Messieurs,
l^a statistique a pour elle aujourd'hui presque tous les hommes sincèrement dévoués au culte de la vérité scientifique; mais elle a encore contre elle un certain nombre d'esprits plus ou moins sérieux. Les uns lui déclarent franchement la guerre, et ne lui font pas grand mal. D'autres, avec des appayences pacifiques, quelquefois même avec des intentions amicales, sont, en fait, beaucoup plus dangereux.
Il m'a paru que, dans cette brillante réunion où la statistique compte tant de personnifications éminentes, ce serait faire doublement œuvre de statisticien que de tenter, sinon le recensement, du moins la classification de ceux qui se proclament eux-mêmes ou que je me permets d'appeler les ennemis de la statistique.
La plupart de ces ennemis sont heureusement de ceux il qui Ton peut tendre la main. On dit en V^rnnce
— et c'est peut-être vrai à Londres comme à Paris — ([u'il y a trois espèces d'amis : ceux qu'on aime, ceux qu'on n'aime pas et ceux qu'on déteste. Par contre, on peut avoir des ennemis sympathiques, et ceux par lesquels je vais commencer ma revue appartiennent certainement à cette catégorie-là.
C'est le gai bataillon des moqueurs. En France comme en Angleterre, plus qu'en Angleterre peutêtre, l'épigramme est un besoin pour les natures joviales, et un besoin facile à satisfaire, car il y a des plaisanteries qui ne s'usent jamais : plus elles ont servi, plus les amateurs les goûtent. Quand ce n'est pas tel ou tel individu qui en fait les frais, c'est tel ou tel groupe social, telle ou telle corporation. Il y a trois ou quatre villes en France — et des moins méprisables
— qu'une tradition séculaire a ridiculisées. Il y a, dcî même, des professions aux dépens desquelles le théâtre et le roman aiment particulièrement à s'égayer. Du temps de Molière, c'étaient les poètes et les médecins. De nos jours, quand ce ne sont pas les concierges, les épiciers ou les notaires, ce sont les archéologues ou les statisticiens. Dès qu'un statisticien entre en scène, chacun s'apprête à rire; et il faut bien reconnaître que la littérature contemporaine a produit en ce genre des types fort amusants.
Pour ne parler que des nôtres, en voici quelquesuns que le mervcMlleux auteur de Ilard Times n'eut pas désavoués.
J3ans un spirituel vaudeville de Labiche, les Vicacites du ea/)itame Tic, le jeune premier qui, naturelle-
ment, porte Tépaulette, a pour rival maître Gélestin Magis, secrétaire de la Société de statistique de Vierzon, lequel se vante d'avoir, entre autres prouesses, déterminé le nombre exact des veuves qui ont passé le Pont-Neuf en 1860 : 13 498... et une douteuse.
Dans le Panache de Gondinet, nous trouvons aussi un confrère, l'illustre Ponthérisson, qui a voulu savoir quel est dans son département la proportion des gens mariés par kilomètre carré : 16 hommes et demi et 17 femmes trois quarts, voilà ce qu'il trouve, et il en conclut hardiment que, « pour équilibrer », il lui faudra marier, toujours par kilomètre, « un homme et demi avec trois femmes moins un quart ».
Rappelons encore, dans le Jérôme Paturot de Louis Reybaud, le statisticien, membre de l'Institut, qui, entre la poire et le fromage, daigne révéler à Jérôme les grandes jouissances et les petits secrets du métier : ce 11 ne se remue pas en France un petit doigt que nous n'en soyons informés. Nous savons le nombre d'oeufs frais qui se dévorent chaque matin. Nous avons même pu calculer approximcitivement le nombre des oiseaux qui peuplent l'air, des poissons qui habitent la mer; rien, dans la création, ne se dérobe à notre puissance ! » Et comme l'ex-bonnetier, qu'il veut convertir, s'effraye et se déclare incapable d'un tel effort : « Bagatelle, mon collègue, répond le docteur, vous vous y ferez. Il n'y faut qu'un peu d'assurance. Par exemple, vous dites : Il se récolte en Espagne 3500 300000 gerbes et demie de blé... Notez cette demie ^ elle est essentielle; c'est la pierre de touch^^ d'un calcul méticuleux. Cette demie s'empare sur-le-
champ du public. Voyez, dit-on, quelle exactitude! Ces geiis-là comptent jusqu'aux fractions! Et votre chiffre est désormais parole d'Évangile. Avec votre moitié de gerbe, vous avez conquis plus de convictions qu'avec les 3 milliards. »
C'est peut-être après avoir lu cette fine page de son ami Reybaud que M. Thiers disait à un statisticien qu'il voulait taquiner : « La statistique est Fart de préciser ce qu'on ignore ! »
Je suis bien sur, messieurs, que ces légers coups d'épingle n'ont jamais attristé personne et ne sauraient décourager aucune vocation. Loin d'en garder rancune, je remercierais plutôt ceux qui exercent ainsi aux dépens de notre confrérie leur verve satirique. Au lieu de se reconnaître soi-même dans leurs caricatures, chacun de nous a la ressource d'v voir le portrait de son voisin, et comment alors ne pas rire plus fort que les autres? J'ajoute qu'il peut même y avoir d'utiles leçons à tirer de ces railleries. N'est-ce pas une faiblesse assez ordinaire aux statisticiens les plus officiels que de chiffrer en francs et centimes, ou en ponndsy shillings et pence^ des évaluations pour lesquelles le million serait encore une unité trop faible? Jérôme Paturotles aidera à se corriger de ce travers. L'exemple de Ponthérisson inquiétera les démographes qui abusent du droit de couper les hommes en deux et les femmes en quatre. Et le souvenir de Célestin Magis arrêtera quelquefois à temps ces enragés calculateurs, dont la spécialité est de consacrer leurs veilles à des problèmes qui ne peuvent intéresser qui qu(î CO soit au monde, pas rnèn-ic eux.
L'indulgence dont je ne puis me défendre à l'égard des joyeux compères qui se moquent de nous me paraît également due aux gens qui , de bonne foi, jugent tous nos labeurs absolument inutiles. Je ne parle point ici de la foule des ignorants, pour lesquels toute science constitue le moins nécessaire des superflus. Je parle des hommes dont Tindifférence est voulue, réfléchie, presque raison née ; je parle des hommes dont l'opinion très arrêtée est que nos poursuites sont vaines et que nous perdons tous notre temps, sans avoir même l'avantage de le perdre agréablement. Lorsqu'ils nous voient aux prises avec nos tableaux, nos courbes ou nos cartes, chacun suivant sa piste et s'absorbant dans ses investigations solitaires, ils ne nous rient pas au nez comme les autres ; mais ils haussent doucement les épaules, et, convaincus queTaridité de nos études en implique la stérilité, ils disent tout bas : « A quoi bon? o
Oh ! n'essayez pas de les convertir ; la plus persuasive éloquence n'y réussirait pas. Vainement leur recommanderiez-vous la lecture des livres de nos maîtres. Vainement leur raijpelleriez-vous le goût persistant de Napoléon pour ce qu'il appelait le budget des choses (1). Vainement leur montreriez-vous un penseur comme Charles de Rémusat, proclamani l'incomparable fécondité de la science que nous cultivons (2). 11 y aura toujours des incrédules c[ui persé-
(1) Voir Las Cases, Mémorial de Sainte-Hélène, t. T, p. 432.
(2) Voir, dans \?i Bcvuc des deux mondes An 1^^ novembre J8.-iS, le remarquable article de M. de Rémusat, intitulé : la Civilisation modrrnc. Il y est dit : « La statistique, qui n est que
10 l.A STATISTIQUE
véreront dans leur impénitence, et dont nous ne saurions espérer la conquête, si enviable qu'elle puisse paraître. J'ai vu la statistique systématiquement dédaignée par de sagaces géomètres, par de charmants poètes, par des artistes hors ligne. Le géomètre, habitué à vivre dans les désertes profondeurs de l'espace et de l'absolu, ne daigne pas abaisser ses compas au niveau des choses humaines. Quant à l'artiste et au poète, le culte du vrai n'a guère de sens pour eux quand il ne se confond pas avec le culte du beau, et notre muse austère parle une langue que les leurs ne comprennent pas. Laissons-les à leurs rêves et jouissons de leurs œuvres, sans leur demander de s'occuper des nôtres. Nos grimoires leur feront toujours un peu peur. Je n'en veux d'autre preuve que la sombre et rébarbative figure dont le peintre Ribot gratifiait naguère, ayant eu l'étrange fantaisie de faire son portrait, cette sœur cadette de la statistique qui s'appelle, chez nous, la comptabilité.
Les gens de bonne mine et de belle humeur ne sont pourtant pas rares parmi les statisticiens présents et passés. En France — pour ne parler que de ceux qui nous ont les premiers frayé la voie et montré le but — ne sont-ce point d'aimables figures que ce Bonaventure des Périers qui, dans ses Discoii7^s7io7i plus mélancoliques que divers (1), définissait si bien et recom-
d'hier, est destinée à produire des résultats incalculables »; et ailleurs : « I,a statisticpie a plus éclairé fétude delà nature humaine que toutes les autres sciences réunies.
(1) On Ut peu les Discours de Bonaventure des Periers, couiiu surtout par son ('t/mhnh/rn nttntf/i. L(» passa^ro auquel il
ET Si:S ENNEMIS.
mandait si vivement, trois cents ans avant Le Play, les statistiques monographiques, et surtout que ce Montaigne, le grand Montaigne, prêchant à ses contemporains « l'honneste curiosité de s'enquérir de toute chose (1) ».
Des gens qui ne connaissent cette « lionneste curiosité », et dont Findifférence pour nos études s'élève à la hauteur d'un principe , presque d'un dogme, ce sont les Orientaux. Leur fatalisme contemplatif croirait manquer de respect au souverain moteur de l'univers en en interrogeant de trop près le mécanisme. « Allah aalam^ Dieu sait mieux que nous ce qui en est », disent-ils, et cela les encourage à ne rien analyser. M. Ernest Renan nous a raconté la curieuse expérience que fit autrefois de cette religieuse discrétion du musulman votre émineiit compatriote,
est ici fait allusion mérite d'être reproduit, au moins partiellement : « Un curé, dit-il, un vicaire, un simple prêtre, je le prêche et sollicite tant que je puis qu'il fasse livre, non seulement de ceux qui naissent et meurent dans la paroisse, mais aussi des races et feux, et de l'état de ses paroissiens, et de l'étendue et richesse de sa dite paroisse... lin marchand, je l'excommunie s'il ne fait papier de tout ce qu'il voit changer et arriver en marchandise, de la valeur des choses selon le temps, foire et pays^ etc.. Entre autres choses, il n'y aura pays, ville, village, bourg, église, château, maison, lamille, montagne, colline, terrier, fontaine, soit chaude ou froide, douce ou salée, prés, bois, vignes, etc., qui n'ait chacun son livre, ou, pour le moins, son chapitre en plus grand livre ; laquelle chose donnera un singulier plaisir à ceux qui viendront après nous, quand ils pourront savoir d'ond ils seront venus... Ecrivons tous, savans et non savans. »
(I) Voir, dans les Essais, le chapitre \\v, dédié à Diane de Foix, comtesse de (uirson.
!2 LA STATISTIOTE
sir Henry Layard (I). Dans les premiers temps de son séjour à Mossoul, il avait demandé au cadi quelques données précises sur la population de la ville, sur son commerce, sur sa richesse, sur son histoire. La réponse du cadi est un vrai bijou :
t( O mon illustre ami, ù joie des vivants !
« Ce que tu me demandes est à la fois inutile et nuisible. Bien que tous mes jours se soient écoulés dans ce pays, je iTai jamais songé à en compter les maisons, ni à m'in former du nombre de leurs habitants. Ce que celui-ci met de marchandises sur ses mulets, celui-là au fond de sa barque, c'est une chose qui ne me regarde rmllement...
« O mon ami, ô ma brebis, ne cherche pas à connaître ce qui ne te concerne pas... Il n'y a point de sagesse égale à celle de croire en Dieu. 11 a créé le inonde : devons-nous tenter de l'égaler en cherchant à pénétrer les mystères de sa création?... Moi, je bénis Dieu de ne pas chercher ce dont je n'ai pas besoin. Tu es instruit dans des choses qui ne m'intéressent pas, et ce que tu as vu je le dédaigne...
« O mon ami, si tu veux être heureux, écrie- toi : Dieu seul est Dieu ! Ne fais point le mal, et alors tu ne craindras ni les hommes, ni la mort...
<( Car ton heure viendra. »
Le plus féroce statisticien ne se laisserait-il pas désarmer par une si sereine philosophie? Pour ma part, j'en suis très touché. L'homiete cadi qui professait
(\j \'()ir risiaf/iisme cl la Scienrc^ eonleronce faite à lu Soi*lïoniie, \^^^v Mrriest llcnaii, en ni;iî>* 188:5.
cette pieuse insouciance n'a pas dû mourir jeune ; si je pouvais espérer qu'il est encore de ce monde, je me risquerais à demander pour lui à l'illustre Société qui nous fait aujourd'hui un si gracieux accueil le titre de membre correspondant.
L'indifï'érence en matière de statistique, excusable chez ceux qui n'en font pas, devient plus répréhensible chez ceux qui, sans être du métier, se trouvent appelés, dans certaines circonstances, à travailler pour nous. La plupart de nos enquêtes exigent de nombreuses collaborations, et les agents dont nous sommes obligés de nous servir n'ont pas toujours pour l'œuvre commune la sollicitude et le respect qui seraient nécessaires. L'erreur peut ainsi se glisser partout.
Un de nos présidents les plus distingués, M. Léonce de Lavergne, avait un jour cherché et trouvé une explication à la décroissance du nombre des cotes foncières dans le département de Seine-et-Marne. Quelque temps après, notre excellent collègue M. Gimel lui montrait qu'en fait le nombre des cotes n'avait cessé de croître dans cette partie de la France. La diminution annoncée résultait uniquement des fautes de calcul d'un expéditionnaire distrait. Les accidents de ce genre sont toujours à redouter.
A coup sûr, on nous attribue plus de mésaventures que nous iren subissons ; mais les histoires qu'on raconte ne sont pas toutes inventées. Veut-on me permettre d'en citer ici une que je crois inr^lile cl que je sais authentique?
14 LA STATISTIQUK
J'ai connu un digne vieillard qui, dans une petite ville des Ardennes, représentait la Société météorologique d'une ville beaucoup plus importante. Sa mission consistait principalement à enregistrer, pour les transmettre à qui de droit, les variations barométriques, et il s'en acquittait avec une extrême ponctualité. Personne chez lui n'avait la permission de toucher il son baromètre. Un matin, cependant, une servante flamande, qui s'indignait de voir le précieux instrument couvert de poussière, l'avait décroché pour l'épousseter. Par précaution, elle l'avait couché sur ses genoux, et deux bulles d'air avaient déjà pénétré dans le tube quand le maître rentra. Jugez de sa consternation. Son premier mouvement eût été de chasser celle qu'il venait de surprendre en flagrant délit. Mais le bonhomme, au fond, était un peu sceptique, et la servante avait de grandes qualités. Le jugement fut remis à huitaine d'abord, puis à quinzaine... En attendant, le vieillard avait repris, comme si de rien n'était, le cours de ses observations et de ses communications périodiques. Peu à peu, l'âge aidant, il ne se souvint même plus qu'il lui manquait toujours un ou deux centimètres de mercure, et, quand son heure fut venue, il s'éteignit doucement, juste à temps pour ne pas voir paraître dans l'annuaire de sa société un docte mémoire, signé d'un nom connu, intitulé : De la persistance des dép?'essio?is barométri- (fues dans la région des Ardennes.
Contre ces infidélités, inconscientes ou non, des agents qui lui fournissent la matière première de ses
travaux, la statistique est souvent désarmée : elle ne Test pas toujours cependant, et les délinquants se trompent quelquefois en se promettant l'impunité. Voici un exemple entre cent des désobligeantes surprises auxquelles ils peuvent s'exposer.
Le gouvernement français a fait en 1878 et vient de refaire, il y a quelques semaines, une opération dont votre regretté collègue Stanley Jevons lui avait, pour ainsi dire, tracé le modèle. Il s'agissait de classer, par nationalités et par âges, toutes les pièces de 20, 10 et 5 francs existant, à un moment donné, dans nos 20000 caisses publiques. Pour chaque caisse en particulier, le travail prescrit par le ministre des finances était peu de chose, et l'immense majorité des comptables s'en sont acquittés d'une manière très consciencieuse. Mais quelques-uns s'étaient fait une fête de remplir au hasard de la plume les cadres imprimés qu'on leur avait distribués : l'administration allait être bien dupe et, d'avance, entre amis, on en riait de bon cœur. Malheureusement les inventeurs de cette agréable mystification ne savaient pas que la frappe des monnaies d'or ou d'argent a quelquefois été suspendue en France pendant des années entières. Il n'existe ni pièces de 20 francs de 1872, ni pièces de 10 francs de 1853, ni écvis de 5 francs de 1861. Or nos malins avaient mis de tout cela sur leurs tableaux. Il était impossible de mieux trahir sa faute, et les coupables, pris au piège, riaient moins le lendemain que la veille.
Tel, comme dit Merlin, cuide engeigner autrui Qui souvent s'enfreigne soi-même-
16 l.A STATisTigri:
La slalistique e^st malheureusement exposée ;i de plus graves attentats que ceux dont je viens de parler. D'un instrument de vérité, l'ignorance, Tintérôt ou la mauvaise foi font trop souvent le véhicule de l'erreur. Pour donner aux affirmations les plus téméraires l'apparence de la certitude, on jette tous les Jours de faux chiffres à la tête des badauds, comme Sganarelle, dans le Médecin malgi^é hn^ y Jette son faux latin, et ce facile charlatanisme manque rarement son effet. La foule commence toujours par admirer ce qu'elle ne comprend pas. Seulement, quand elle a vu le pour et le contre revêtir ainsi le même costume, elle finit par se douter qu'on la trompe, et, passant de l'extrême crédulité à l'extrême défiance, elle en arrive à se croire aussi bien Jouée par ceux qui lui disent : « Deux et deux font quatre » , que par ceux qui Jni (lisent: « Deux et deux font cinq ! »
Ah ! messieurs, les faux statisticiens, voilà nos vrais ennemis ! J(î pourrais presque dire : voilà nos seuls ennemis.
Et nous n'avons guère de recours contre eux. Que dire, que faire à ces amateurs trop novices ou à ces Jongleurs trop subtils qui font peser sur la statistique la lourde responsabilité de leurs élucubrations saugrenues ou de leurs perfides argumentations? Notre code punit l'exercice illégal de la médecine : il ne punit pas l'exercice irrégulier de la statistique, et c'est ainsi que notre pavillon se trouve réduit à couvrir malgré lui de si étranges marchandises.
J^•lvais un Jour conçu une entreprise pour laquelle je n'^ai pas tarrh'^ à mi* reconnaîti^e tout l\ fait insuf-
ET SKS ENNEMIS. 17
fisant, mais qui mériterait, ce me semble, de trouver place dans le programme de toutes les savantes sociétés qui sont ici représentées. Je m'étais donné la mission de saisir au passage et de dénoncer une à une, partout où je les rencontrerais, dans les livres, dans les journaux, dans les discours politiques ou autres, toutes les applications visiblement abusives de la statistique. Cette sorte de police scientifique, si elle pouvait être solidement organisée, rendrait de grands services. Mais je me suis coi)Yaiî>¥ii>qiBK*id'^^ drait s'api^eler légion pour y suffiraj^^'t^s proj^ès-v^Vr^ baux se compteraient chaque jour;|>ar (^4(^(^Rj^s. 1^$^ pourtant la nature des contravelnjiol^i^'-^ ùe"'Yari^té*''l3^ beaucoup. Deux fois sur trois, on \sjà^ retrouve en face / de Téternel sophisme qui delà simpil^simultanélté^de deux phénomènes quelconques conclut ■% ui^ëV^Wr^élation plus ou moins étroite entre ces deux phénomènes : cum hoc, ergo propter hoc. C'est vieux comme le monde, mais on s'y laisse toujours prendre.
Et voyez quel vaste champ la statistique ouvre à la culture de ce genre d'erreur ! Parmi les mille variables dont les mouvements successifs peuvent intéresser le fjhilosophe, le moraliste, l'économiste, le financier, l'homme d'État, il en est un certain nombre dont les fluctuations sont très capricieuses; mais, abstraction faite de celles-là, il en reste beaucoup dont la courbe va presque toujours en montant et d'autres dont la courbe descend de plus en plus. Cela étant, prenez les yeux fermés deux de ces courbes, n'importe lesquelles, présentez-les seules à un public suffisamment inexpérimenté, constatez leur pai'allélisnic ou leur
divergence, et l'on n'en demandera pas davantage pour admettre l'existence d'une filiation qui, bien souvent, sera purement imaginaire.
C'est ainsi que certains hommes qui ont voué au tabac une haine un peu aveugle lui imputent en bloc, sans distinction, tous les fléaux que notre siècle a vus naître ou grandir : citm hoc^ ergo pr opter hoc.
Et j'ai rencontré — venant, il est vrai, des environs de Gharenton — un spécimen encore plus hardi de ce mode de démonstration. Le génie méconnu auquel je fais allusion avait toujours détesté les pommes de terre, ce qui est. déjà une aberration; il détestait aussi les révolutions, ce qui me paraît plus sage; et, dans un long mémoire, il établissait <( l'influence de la pomme de terre sur les révolutions ». 11 ne remontait pas jusqu'au déluge, et pour cause ; mais il savait (ju'en Angleterre l'introduction potatoes a précédé Cromwell : la preuve s'en trouve dans Shakespeare (1). Actuellement c'est surtout l'Irlande, dans le Royaume- Uni, qui s'adonne aux tubercules, et n'est-ce pas là aussi que le ciel politique a le plus d'orages? En France, on sait que l'imprudent Louis XVI aida Parmentier à réhabiliter un légume longtemps dédaigné, et Louis XVI, comme Charles P"", a fini par la prison et l'échafaud. Toute l'Europe, d'ailleurs, fournissait n mon auteur do nombreux arguments, car la consommation des pommes de terre et la propagation des idées subversives marche de bien des cotés d'un pas également rapide. Vraiment, la thèse était spécieu-
(l) (i Lot tlie sky rain potatoesl » Les Joyeuses Vounnères de Windsor^ acte V, scène v.
ET si:s ennp:mis. i9
sèment développée, et on l'eût facilement déclarée concluante, si la conclusion même en eût été moins iblle.
La pomme de terre exercerait-elle aussi une action perturbatrice sur l'esprit des calculateurs? On serait tenté de le croire, car Moreau de Jonnès raconte quelque part(l) que, dans la première moitié de ce siècle, un émule français d'Arthur Young avait cru pouvoir chiffrera 222 millions d'hectolitres la production totale de la France en pommes de terre. « On s'efforça inutilement de savoir comment il s'était procuré ce nombre. Mais lors de l'enquête générale dont la statistique agricole fut l'occasion, on trouva que la comnuuie de ce savant rapportait précisément 6 000 hectolitres, qui, multipliés par le nombre des communes du royaume (37 000), donnaient pour total les 222 millions qu'il avait assignés à la production de la France entière. Ce résultat, ajoute Moreau de Jonnès, était de 100 pour 100 au-delà de la vérité. » Il est clair qu'il aurait pu s'en écarter bien davantage.
C'est vraiment chose extraordinaire de voir avec quelle facilité des esprits qui ne sont pas toujours les premiers venus se payent souvent de mots ou do chiffres, sans môme y être sollicités par un intérêt personnel.
Savez-vous ce que c'est que la météopsychologie ? Le capitaine Delauney nous l'apprenait naguère (2). Les ingénieux inventcuj^s de cette science nouvelle
(1) Voir ses Elémctits de statistique, 2'' édit., cliap. viu^p. 13*2, rl) Voir le Gaulois du I l août 1884.
expliquent l'histoire des peuples, Tun par les trembleaients de terre, toujours accompagnés de graves événements politiques ; l'autre par les oscillations du magnétisme terrestre, dont la lente périodicité (516 ans) serait en même temps celle des grandes évolutions de l'humanité ; un troisième ramène au cycle lunaire les dates les plus tragiques des annales de la France, oubliant que la lune luit pour tout le monde, comme le soleil, et qu'elle ne doit pas s'intéresser beaucoup plus à la France qu'à l'Angleterre ou à la Chine; un autre encore fixe, sans dire pourquoi, à 165 ans environ Tintervalle régulier des calamités exceptionnelles, au nombre desquelles il inscrit d'abord la mort d'Alexandre et celle de Judas Macchabée. A ce compte, tout nombre serait bon pour organiser cette espèce de jeu de Voie historique, car où sont, hélas ! dans le passé les dates qui n'ont eu ni deuils retentissants, ni violences criminelles ?
Mais l'homme épris d'une théorie suspecte trouve toujours moyen de lui donner raison, quelle que puisse être la résistance des faits. Après la mort de Napoléon P% lorsque son crâne eut été moulé dans le plâtre, les phrénologues de Paris eurent le désagrément qu'on n'y put découvrir aucune des bosses voulues, pas même celle de l'art militaire. Il y eut alors dans le cénacle un moment d'agitation ; mais le président sauva la situation en déclarant que, tout considéré, les talents de l'empereur avaient été très surfaits, et que ses victoires n'avaient peut-être été dues qu'au hnsn î'(l.
ET SES ENNEMIS. 2i
Ceci tendrait à prouver, messieurs, que la statistique n'est pas la seule science que puissent discréditer les fantaisies des gens pour lesquels tous les raisonnements sont bons, surtout les mauvais. Mais la statistique reste plus exposée que d'autres à cet inconvénient, parce que tout le monde se croit capable d'en faire. De là cette multitude de faux statisticiens qui se gardent bien de venir frapper à votre porte, mais que le journal et la tribune se disputent quelquefois. Quand ils ont écrit ou parlé, on dit : ce La statistique prouve.,. La statistique démontre... » et nous endossons malgré nous la responsabilité de leurs billevesées.
Remarquez bien, messieurs, — et c'est la dernière observation que l'heure me permette — remarquez bien qu'en insistant sur le préjudice causé aux vrais statisticiens par les erreurs des autres, je suis loin de réclamer pour qui que ce soit le brevet de l'infaillibilité. Errare hiimaniim est. Les maîtres qui m'entourent seraient les premiers à protester si je voulais les mettre, à cet égard, en dehors de la loi commune. Sur les terrains mouvants où nous entraîne souvent la nature des problèmes que nous avons à résoudre, les faux pas ne sont que trop faciles.
Mais vous avez du moins sur les profanes cette supériorité que vous avez toujours honoré la science qu'ils compromettent et que vous vous laissez conduire docilement par elle dans la voie de la vérité, au lieu de rentrai:ner de force dans des chemins de traverse où elle ne peut que s'égarer.
Vous savez comment Cicéron, dans un beau mouvement d'orgueil professionnel, définissait l'orateur : 0 L'orateur, disait-il, c'est l'honnête homme qui sait parler. »
Laissez-moi dire, messieurs, que le statisticien, le vrai statisticien, c'est Thomme sincère qui sait raisonner et compter.